‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 58 sur 239 · ISAAC MOUCHERON · texte numérisé non relu

ISAAC MOUCHERON

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C'est une phase curieuse à étudier dans l'histoire du pay-

sage hollandais, que celle où, subitementépr splendeurs de la nature méridionale, les artistes d'Amsterdam et d'Anvers abandonnent leurs humides prairies pour les campagnes romaines. Il y eutlà, en plein dix-septième siècle, une désertion qui heureusement ne fut pas générale, mais qui n'en est pas moins un des faits les plus singuliers de cette époque

si diverse el si brillante. Les brumeuses perspectives qui

suffisaient aux rêveries de Ruysdael et à son génie, les bocages et les hameaux dont s’élail contenté le rustique Hobbéma, les petites dunes de sable dont Wynants avait fait les éléments de ince de retenir tous

ses chefs-d'œuvre, n’eurent pas la pui les peintres contemporains de ces maitres, et tandis que quelques hommes d'élite trouvaient un charme inexprimable dans la contemplation de cette nature pâle, gracieuse et mélancolique, plus d'un enfant prodigue, amoureux des

aventures, s’en allait chercher bien loin, sous le ciel d'Italie, la poésie qu'il aurait pu rencontrer devant

sa porte et dans son cœur.

Mais s’il est vrai que ces pérégrinations étaient inutiles à quelques-uns et ne firent même qu'égarer

leur instinct ou corrompre leur naïveté originale, il faut reconnaître aussi qu’il y eut pour d’autres un profit réel à se rapprocher des horizons dorés et solennels dont, à cette heure même, Claude Lorrain et le Guaspre comprenaient si bien la grandeur. Quand l'ouvrier n’est pas supérieur à son œuvre, il faut que son œuvre le soutienne, c'est-à-dire qu'elle porte en elle-même sa beauté. L'étrange chose ! etnous l'avons déjà remarqué au sujet de Claude, le paysage italien a été mieux senti, mieux rendu par les paysagistes venus de la France, de la Hollande ou de la Westphalie, que par les peintres qui, nés sous les rayons de ce beau soleil du Midi, auraient dû, ce me semble, être les premiers avertis de sa magnificence. Ainsi toutes es écoles, à travers leurs diversités apparentes, poursuivent au fond le même but, et quand l’une d'elles ait défaut, une autre vient qui enrichit le domaine de l’art de ce que sa rivale n'avait pas su exprimer. Il est d'usage de placer Frédéric Moucheron dans l’école de Hollande, bien qu'il soit originaire du Hanovre, de même qu'on range ordinairement dans cette école Gaspard Netscher, né à Prague, Lingel-

pach, de Francfort, Gérard Lairesse, de Liége, et les Ostade, natifs de Lubeck. Ce qui témoigne au

surplus en faveur de cette classification, c'est que les Allemands eux-mêmes parai

sent l'avoir adoptée, puisque la description de la galerie du Belvédère à Vienne parle de Moucheron comme d’un maitre

1ollandais. Ce peintre naquit en 1633 à Emden, dans la même ville où venait de naître le grand peintre de marines Ludolf Backuysen, qui, malgré sa naissance, est aussi regardé partout comme appartenant à l'école de Hollande. Les parents de Moucheron, lui trouvant de l'inclination pour le dessin et l'amour

des champs, eurent la bonne pensée de lui faire apprendre la peinture chez un pays et ils lul

choisirent pour maitre Jean Asselyn.

Asselyn, nous l'avons dit, était de cette caravane de peintres hollandais et flamands qui avaient pro-

mené l’art de leur pays dans les contrées de la lumière. Il avait vu aussi la France ; il s'était arrèté quelque temps à Paris et à Lyon, avait séjourné à Rouen, à Venise, et, tout plein de souvenirs, il parlait

sans cesse à Moucheron de l'Italie, et de ses nobles paysages, etde se

ruines héroïques. Au récit de ces

impressions de voyage qu'Asselyn racontait encore mieux dans ses tableaux que dans ses discours, le

Jeune disciple s'échauffait l'imagination et ne pensait plus qu'à passer les Alpes et à voir de ses yeux la patrie du style et du soleil. Il partit donc un beau jour comme pour aller à Rome tout d'une haleine : mais, par une bizarrerie de son destin, il ne devait pas mettre le pied sur celte terre promise, à laquelle cependant il consacra ses pinceaux toute sa vie, de sorte qu'il peignit toujours l'Italie et ne la vit jamais.

La France était alors le meilleur chemin pour aller à Rome. Moucheron fit comme avait fait son maitre,

il passa par Paris, et l'on ne sait trop quelle vie il y mena. S'il faut en croire le grave moraliste Des-

camps, « il aurait eu le bon esprit de ne point se laisser entrainer aux plaisirs que présente à chaque pas celte grande ville ». Il est permis toutefois de supposer qu'il y trouva quelque agrément, puisqu'il y demeura plusieurs années, bornant là son excursion pittoresque et oubliant ce voyage d'Italie qui avait été son premier rêve. Au surplus, lorsque Moucheron vint en France, il y avait à Paris de quoi le retenir et

le charmer, car ce dut être selon toute apparence vers 1653, au moment où le luxe et les arts prenaient un

nouvel essor sous Mazarin triomphant. Les principaux de la noblesse et de la magistrature se bâtissaient de somptueux hôtels et couvraient de peintures les murailles et les plafonds. Les chefs-d'œuvre de l'hôtel

Lambert, à peine terminés, excitaient l'émulation des grands seigneurs. Le Hire, Pierre Patel, Breenbere,

Adam Pynacker, Herman Swanewelt ornaient les maisons royales et celles des princes de leurs beaux ÿ

paysas

Les environs de Paris achevèrent l'éducation qu'Asselyn avait ébauché. Egaré dans les bois qui entourent I 3

la grande cité, ou suivant les bords de la Seine et ses détours, Moucheron dessinait tout ce que rencontraient

ses regards, des arbres, des plantes, des roches, des fabriques, et approvisionnait ainsi sa mémoire de

toutes les richesses dont il devait composer ses paysages à la fois imaginaires et vrais. En effet, tout en

étudiant de près la nature, il ne perdait pas de vue l'idéal qu'il avait entrevu dans les enseignements de

son maitre. Une intention de style venait constamment ennoblir les éléments qu'il empruntait à la réalité même : telle maison de campagne voisine de Paris prenait à ses yeux et dans ses tableaux la physionomie et les proportions d’une villa romaine ; tel clocher de village devenait le campanile d'un monastère italien, et volontiers le peintre prêtait aux rives familières de la Seine l'aspect rude et grandiose des bords du Tibre. Seulement tout cela était plutôt appris que spontané. Moucheron était un reflet d'Asselyn. Moins maitre que son maitre, il était aussi moins consciencieux, moins fidèle dans le dessin, moins attentif aux beautés de détail et à la grâce intime de la nature. Facilement il serait tombé, s'il n'y

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