LES MULETIERS
eûtpris garde, dans la manière lächée des décorateurs. Mais aux premières années du règne de Louis XIV,
is de noblesse et cet italianisme
ce n'était pas là précisément un défaut. Le tour classique, les velléi
un peu factice de Moucheron ne déplaisaient pas aux amateurs français de ce temps-là. Ils n'avaient qu’une chose à lui reprocher, c'était de ne pas savoir dessiner les figures. Heureusement qu'il trouva dans la personne d'un de ses compatriotes, Théodore Helmbreker!, qui habitait alors Paris, un collaborateur es de Moucheron où
intelligent, capable de grouper avec esprit de jolis personnages dans ces pays
des parties, séparément vraies, composaient un ensemble artificiel et convenu. C'est vraiment là ce qui caractérise Moucheron : il voit la France de l'autre côté des Alpes, il devine ! Né à Harlem en 1624, Théodore Helmbreker avait été d'abord l'élève de Grebber et de Pierre Van der Faes, que nous
appelons Lély. Pendant le long séjour qu'il fit en Italie, il étudia de préférence la manière du Bamboche, avec lequel il a beaucoup d'affinité. Il demeura quelque temps en France. Il mourut à Rome en 1694.
le ECOLE HOLLANDAISE
l'Italie. Sans avoir gravi les monts du Padouan avec les muletiers de Jean Both, sans avoir passé avec les rustres d'Asselvn sous ces voûtes spacieuses, décorées de verdure, à travers lesquelles on découvre un pays boisé et des lointains lumineux, il transporte notre esprit au milieu de ces contrées historiques. Le voilà qui sort de Paris à l'aube du jour et qui s'en va dans la forêt la plus prochaine choisir des arbres jeunes, légers, au feuillage délié et clair, qui aient un aspect gracieux, une tournure pittoresque ; il dessine vivement et ra
mortes, des mousses, des
porte dans ses cartons des plantes épineuses, des roseaux, des branches cailloux, et lorsque, revenu devant son chevalet, il aura disposé les plans de
ses collines, approfondi sa toile et creusé le lit du fleuve qui deux fois traversera son tableau, le spectateur se €
son paysage, élag
roira sur les rives de la Brenta; il s'imaginera reconnaitre ce joli monticule qu'a fendu la pou
: d'un ormeau et qui forme la masse la plus vigoureuse du premier plan ; il donnera
quelque nom vénitien à cette tour en ruines d'où l'on voit descendre deux moines et qui domine un vaste horizon perdu au loin dans les vapeurs ; enfin, entrainé par l'illusion d'un instant, il se figurera peutêtre qu'il a cheminé autrefois sur cette roule où passe maintenant une dame à cheval à qui des pauvres
demandent l’aumône et qui tient un parasol
. Mais si tout à coup il aperçoit un paysage d'Asselyn ou
de Jean Both, il reviendra de son erreur, et il reconnaitra qu'il a pris le vraisemblable pour le vrai et
ée par celle du peintre, vient de parcourir une Italie inventée, que Moucheron n'a connue que par le témoignage toujours imparfait des œuvres d'autrui.
que son imagination, gui(
On ne sail au juste à quelle époque Frédéric Moucheron quitta la France pour retourner dans son pays ou plutôt dans celui de son maitre. C'est à Amsterdam qu'il se fixa. Le groupe des paysagistes italiens se faisait de jour en jour moins nombreux en Hollande. Jean Both et son frère étaient morts en 4650 : dix ans après, Poelenburg, A
elyn disparaiss
aient à leur tour : Herman Swanewelt était parti pour ne plus revenir. Moucheron restait donc à peu près seul pour cultiver le genre qui devait illustrer ses maitres morts ou ses rivaux absents. Moins habile qu'eux tous, il leur suc
éda sans tout à fait les remplacer. Descamps assure que ses ouvrages se vendirent wn assez bon prix, ce qui semble indiquer que la renommée de Moucheron ne fut pas des plus retentis
ntes. Il eut du reste, en s'établissant à Amsterdam, la bonne fortune de se lier avec Adrien Van de Velde, qui désormais peignit les figures dans les paysages de Moucheron, et cette collaboration, bien plus précieuse assurément que ne l'avait été celle de Helmbreker, rehaussa le prix de ses ouvrages et l'empêcha d’être oublié des amateurs, la grâce, la finesse de Van de Velde faisant pour ainsi dire l'appoint de leur admiration. Voyez le Départ pour la chasse qui est au musée du Louvre : les cavaliers, les chiens et les chevaux, les valets et les piqueurs, et le seigneur et la dame qui descendent les marches du grand escalier de leur château, sont de la main d'Adrien Van de Velde ; eh bien, ces figures sont plus intéressantes que le tableau lui-même, et cependant elles sont encadrées dans un de ces magnifiques jardins à l'ilalienne qui ornaient les résidences féodales du dix-septième siècle, jardins peuplés de statues et tout pleins du murmure des fontaines, où du haut d'une terrasse embaumée de fleurs et décorée de grands vases, on ape campagne que les
vaitune tes de ces demeures semblaient avoir arrangée à souhait pour le plaisir de leurs
yeux.
Ce motif, du reste, est revenu plus d'une fois dans l'œuvre de Moucheron. Chez la duchesse de Berri. chez le cardinal Fesch, on voyait aussi des parcs embellis de colonnes et de sculptures indiquant la
terre classique de l’art. Ici, c'était encore un Départ de chasseurs que Van de Velde y avait peint, avec
beaucoup d'élégance dans les belles dames et d'animation dans les piqueurs; là, c'étaient des groupes amoureux assis sur l'herbe ou dansant au son du violon ; mais dans l’un et l’autre de ces tableaux
charmants, les arbres étaient lég
rs, doucement agités par l'air et d'un feuillage transparent, le ciel
était lumineux, la perspective étendue. C'était pourtant sans sortir d'Amsterdam que Moucheron peignait
cette imaginaire Italie. Il s'était marié et avait eu, en 1670, un fils du nom d’Isaac, qui allait dev un peintre aussi habile que son père et un graveur plein d'esprit. Mais, en 1672, Moucheron perdit un
ami précieux, un infatigable collaborateur, dans la personne d’Adrien Van de Velde. Les biographes
assurent qu'après la mort de ce peintre, Moucheron fit peindre les figures de son paysage par Lingelbach
et par Berghem. A l'égard de ce dernier, il ne nous est arrivé jamais de rencontrer dans les galeries
privées ou publiques, ou de voir mentionné dans les catalogues de vente, un seul tableau de Moucheron qui portât les traces du pinceau de Berghem ; mais un élève de ce grand maître, Abraham Begyn, parait P 8 8 £
avoir été l’auxiliaire de Frédéric Moucheron, dans un Soleil couchant qui se trouvait, en 1807, parmi
LE RETOUR DU PATURAGE (de la galerie de M. J. Duclos).
les objets d'art conquis en Allemagne par la grande armée, et qui figura jusqu'en 4815, au Musée Napoléon.
De l'air, de l’espace, de la transparence, voilà ce qui distingue Moucheron. Ses arbres laissen£ apercevoir toujours, au travers de leurs rameaux, les horizons et les nuages. Il a mêlé le style d'Asselyn avec
celui de Jean Both. Dans le goût de celui-ci, il a hérissé le devant de son paysage de plantes épineuses, de
broussailles : dans la manière de son maître, il a pris soin d'ennoblir son lableau en y introduisant des fabriques italiennes, des tours en ruines, des arcades toutes verdoyantes du lierre qui les recouvre, d'anciens ares de triomphe dégradés par le temps et chargés de fleurs. Quelquefois il a consulté les
compositions du Guaspre, ses collines déchirées, ses grands plans, ses mouvements de terrain divisés
par des cours d'eau. Un trait particulier à Moucheron, c'est son goût pour les jardins à terrasses, les
villas élégantes, au péristyle corinthien, et les escaliers aux marches monumentales comme en avaienl jadis les maisons de campagnes des empereurs et des consulaires.
Frédéric Moucheron mourut à Amsterdam en 1686, à l’âge de cinquante-trois ans. Il laissait un fils, Isaac Moucheron, qui, à plus d’un titre, mérite une place dans cette histoire. Elève de son père, Isaac en eut les défauts et les qualités. A notre avis, il lui fut quelquefois supérieur. Cela tient sans doute à ce qu'il eut l'avantage de voir l'Italie et de peindre le paysage italien d'après ses propres impressions et non pas, comme Frédéric, d'après celles d'autrui. Il avait seize ans quand il perdit son père ; mais,
élevé à son école, il reproduisait dé
jà fidèlement sa manière. Il voulut cependant se trouver en présence
de la nature qu'on lui avait appris à peindre sans l'avoir jamais vue, et il partit pour Rome en 1694. Admis dans la société des peintres hollandais qui menaient si joyeuse vie dans la ville éternelle, il reçut d'eux le surnom de l'Ordonnance ; mais, plus sérieux que la plupart de ses compagnons, il employa son temps à dessiner dans la campagne romaine. Nul n’a mieux connn que lui les environs de Tivoli.
De retour dans son pays, Isaac Moucheron y exerça son lalent à orner de peintures les salons des
principales maisons de la Hollande: 11 se servait pour cela des nombreux dessins qu'il avait rapportés
de Rome, et des connaissances qu'il y avait acquises dans la perspective et l'architecture. Il faisait pour la décoration des salons hollandais des modèles arrêtés à la plume et coloriés. « Ceux-ci, dit le continuateur de Ploos Van Amstel, ont éprouvé depuis quelque temps une dépréciation, pendant qu’on estime
le plus ses vues d'Ilalie el ses peliles compositions libres de paysages à l'encre de Chine, qu’on paie encore
dix louis !. » Mais Isaac Moucheron possède, de plus que son père, un talent qui de toute manière l'aurait
sauvé de l'oubli, la gravure. Il fut un de ces peintres graveurs qui brillent par leur absence dans l’esti-
mable ouvrage d'Adam Bartsch. Exécutées avec une liberté savante, les eaux-fortes d'Isaac Moucheron ressemblent à celles de Lairesse et de Genoels. Les motifs en sont loujours pleins d'élégance, et le ménagement de la lumière et de l'ombre y est admirable. C'est une gravure qui est propre sans être froide et qui présente un a
réable mélange de régularité apparente et de chaleur. Ces eaux-fortes peuvent servir
e modèle pour la façon d'exprimer les différentes espèces de feuillé, mais surtout pour l’art de donner de l'intérêt aux morceaux d'architecture qui peuvent entrer dans un paysage. Rien de plus enchanteur que
les Plaisantes Vues de jardins gravées par Isaac. En parcourant ces belles suites, on se croirait tantôt
ans la vigne Borghèse, lanlôt au milieu des féeriques jardins de Versailles. Ce ne sont que fontaines,
bassins, parlerres d'eau, slalues, vases, escaliers de marbre, groupes en bronze. De beaux arbres
arrangent en bouquets ou s'y alignent en avenue, ou sont dispersés avec un habile désordre. L'eau jaillit
e toutes parts. Ici, c'est le dieu du vent qui la souffle ; là, c'est un dauphin qui la vomit : plus loin, des sphinx jettent l'eau par la bouche, et l'on entend sortir une bruyante fontaine de ces lèvres qui jadis
ne murmuraient que des énigmes. Enfin, les divinités de la mer paraissent portées sur des coquilles
échirées en rocailles ou s'être réfugiées sous une grotte dont les parois brillent du suintement d’une
eau limpide. Ce n'est pas tout : les figures qui passent dans ces paysages sont tout aussi nobles que
l'architecture. Le peintre graveur s’est donné la peine de les choisir, d'y mettre du style, d'en emprunter
ands maitres.
même les motifs aux plus & ii, par exemple, remarqué dans ces eaux-fortes une figure de femme qui porte une cruche sur sa tête; elle est tirée entièrement de l’/ncendie del borgo de Raphaël. Il va sans dire que ces magnifiques jardins ne sont parcourus que par des personnages noblement ajustés, suivis de levreties élégantes; que les pièces d’eau sent traversées par des barques
d'une forme antique, et que si les lointains représentent la mer, les navires qu'on y aperçoit semblent
porter la fortune d'Ulysse ou les aventures de Télémaque. Quant aux peintures d'Isaac Moucheron,
! Collection d'imitations de dessins d'après les principaux maitres flamands et hollandais, commencée par Ploos Van Amstel, continuée par Josi. In-folio. Londres, 1821.
FREDÉRIC MOUCHERON (1633) 7
elles furent souvent plus estimées que celles de son père, parce que, faites d'après nature, elles étaient plus sincères, sans être moins pittoresques. Elles ont d’ailleurs de la ressemblance avec celles de Van Bloemen. Bien qu'il sût parfaitement dessiner les figures, Isaac les laissa peindre quelquefois par Verkolie et par de Witt, et si l'on en juge par la Chasse au cerf duMusée de Bruxelles, il mérila cet éloge que
fait de lui, dans l'Encyclopédie méthodique, un excellent appréciateur, M. Levesque : « Isaac Moucheron