VENT FRAIS
« On estime dans ce peintre, dit Lebrun, le transparent de sa couleur, qui est douce et vigoureuse ; ses «vaisseaux sont dessinés avec précision,ses petites figures sont touchées avec esprit, ses ciels sont clairs, ses «nuages très variés semblent rouler dans l'air. » — On peut ajouter ici que les nuages de Guillaume Van de Velde sont semblables à ceux de Ruysdael; ils en ont les belles formes, les masses agréables, contrastées et pittoresques sans affectation de singularité ; ils en ont aussi le mouvement et la légèreté ; alors même qu'ils paraissent chargés de pluie, ils ne sont jamais lourds et on les sent poussés par le souffle du vent. — « Guillaume Van de Velde, continue Lebrun, est le premier qui ait présenté au naturel les eaux calmes, les «cieux, les barques de pècheurs, les vaisseaux et généralement tous les spectacles que la mer peutofrir. Ilest
« un modèle désespérant pour ceux qui veulent suivrece genre. Ses tableaux sont aussi rares que précieux. On
« a connu dans le cabinet de Lublin une mer calme couverte de vaisseaux, que M. de Boisset acheta 20,000 liv.
«Ses petits tableaux de ton fin et argenté, qui se voient dans les cabinets choisis, se vendent 5 à 6,0001iv. » — Ils se vendraient aujourd'hui le double et le triple de cette somme. — Van de Velde, dans son vieux temps, a « peint en Angleterre beaucoup de combats historiques qui sont d'un ton rougeûtre et peu précieux ; aussi «les distingue-t-on en Hollande sous le nom de faire anglais. »
Les Anglais professent pour Guillaume Van de Velde, le jeune, une admiration qui n'a pas de bornes. L'illustre président de l'Académie de Londres, sir Joshue Reynolds, disait, en parlant du fameux peintre de marines : qu'il pourrait naître un autre Raphaël, mais qu'on ne verrait jamais plus un autre Guillaume Van de Velde. L'exagération d'un tel mot eût sufli peut-être, chez un peuple porté à l'enthousiasme, pour immortaliser le peintre qui en futl'objet, si d'ailleurs ses ouvrages n'eussent été réellement admirables. Plus complet que Backuysen, aussi fin que Dubbels et aussiargenté; pluslumineux et plus puissant que Van Goyen, supérieur à Bonaventure, Guillaume Van de Veldea occupé la première place dans l'art pour lesreprésentations de la mer, jusqu'au jour où la France vit éclater le génie de Joseph Vernet. Si le grand peintre de ces tempêtes qui faisaientfrissonner la plume de Diderot, fut moins exact que Van de Velde dansles détails, il fut plus émouvant et plus dramatique, [put oublier parfois d'amarrer une corde ou de carguer une voile, mais il sut remuer fortement l'âme du spectateur en faisant intervenirles sentiments humains dans le spectacle des naufrages, des incendies, des tempêtes et detoutes les catastrophes quiattendent lenavigateur. Le héros de Van de Velde ce fut la mer, le héros du peintre français ce fut l'homme. A cetrait seul on peut reconnaitrela différence qui existe entre les deux écoles : celle de Hollande toujours occupée de la nature, celle de France toujours en peine de l'humanité. De nos jours aussi, et au moment où nous écrivons, la mer a trouvé des peintres qui l'ont vue à travers le prisme d'une poésie nouvelle. A la charmante bonhomiede Van de Velde, à cetaccentd'exquise vérilé quile caractérise, Théodore Gudin ajoute encoreje nesais quelle magie étonnante; il dispose à son gré du brouillard et du soleil : et l'ondirait que, fouillant les profondeurs de la mer, ilen fait
sortir toutun écrin de perles, d'émeraudes et de diamants. Van de Velde, sans plonger aussi loin dans le sein
de la nature, n'en a pas moins su faire des chefs-d'œuvre. Voyez ce bâtiment de guerre qui tire le canon d'arrivageet diminue de voiles: l'équipage esten mouvement; une chaloupe de pilote se dirige versle vaisseau,
la mer n'estagitée que par le retour de la marée que des pêcheurs attendent pour mettre leurs barques à
flot; le tableau est délicieux. L'amateur de peinture en admire la clarté gaie, les lignes heureuses, le beau ciel, la touche ferme et fine, et le elair-obseur bien entendu. Mais si des gens demer voient cette marine, elle réveillera leurs plus doux souvenirs, elle aura pour eux un charme tout particulier, parce que les navires de
Van de Velde semblent exhaler la forte et saine odeur du goudron, et respirent ce pénétrant parfum de
genièvre poivré qui réjouit le cœur des marins.