LA COLLATION
beaucoup de renseignements sur les peintres, tenait apparemment ces détails des amis de Miéris qui lui survivaient encore. Il est certain que ni Houbraken, ni Campo Weyerman ne parlent de cette circonstance.
C'est à l’âge de quarante-six ans, en 1681, que mourut François Miéris, laissant deux fils, Jean et Guillaume; ce dernier imita sa manière avec talent et soutint la célébrité de son nom. François avait joui ra-
pidement de la vie. Comme peintre il eut un vif sentiment des belles choses, et, comme homme, de l'en
muscles, la forme des os, le caprice des plis dans les draperies. Dès que la taille cesse de lui convenir, il y substitue avec
assurance des lignes brisées, des empâtements de points; bientôt, comme s’il épousait la verve du modèle, il salit sans crainte
trainement pour les mauvaises. Il aima la distinction et vécut au cabaret ; il aima le luxe et fut bientôl
ruiné ; mais à force d'admirer l'esprit de Jean Steen, il finit par imiter l'insouciance de ce peintre facétieux, riant de ses dettes, un verre à la main. En dépit de cette existence sans dignité, Miéris conserva toujours un amour de la beauté et de l'élégance qui lui fit rechercher les traits fins, les peaux délicates, les jolies têtes, et la grâce des attitudes et le bon goût des ajustements, et ces splendides étolfes, d'autant
plus utiles à sa peinture que jamais il n'osa peindre des figures nues.
ses travaux, les confond, les contrarie par des touches fermes, hardies et bien placées, toujours occupé, non pas de la beauté du burin, mais de la beauté de l’estampe.
L'art n’était pas encore parvenu à son apogée que déjà se manifestaient, en Allemagne surtout, des systèmes de décadence» une habileté qui allait dégénérer en prétention et touchait au mauvais goût. Mais laissons parler ici un homme qui, dans ce siècle et en France, est celui qui a le mieux entendu la critique d'art, et l’a maniée avec le plus de dignité, de savoir et
d’éloquence : « Henri Golizius, buriniste du plus rare talent, génie bizarre, aurait porté l’art à la perfection, dit Émeric David,
si la perfection consistait dans un adroit maniement d’un instrument difficile à diriger. Quelle hardiesse, quelle énergie, quelle
légèreté dans son fairel Malheureusement, l'éclat et la régularité de son burin lui firent négliger des beautés plus importantes. Imitateur maniéré de Michel-Ange, assez savant dans l'anatomie, mais affectant trop de le paraître, dépourvu de goût, il donne à tous les peintres qu'il copie, à Raphaël, à l'antique mème, son style roide et barbare. 11 ne peut s'astreindre à représenter ni
le dessin, ni l'expression, ni les effets du clair-obseur du tableau qu'il imite : il oublie le caractère de l'original et ne s’attache ; > 8
qu'à faire admirer la vigueur et la dextérité de sa main. Ce grand maitre, donnant en cela un fatal exemple, avait pris le
mécanisme de l'art pour l’art lui-même. Jean Muller, son élève, porta comme ui au plus haut degré la souplesse, l'audace du
burin, et tout à la fois l'abus des longues tailles courbées et parallèles. Lucas Kilian, agréable dans ses petits ouvrages, étale avec vanité le même défaut dans les grands. Ces deux artistes, à l'exemple de leur maitre, n’emploient souvent qu’une seule taille: ce faire donne à leurs ouvrages une transparence agréable; mais aussitôt qu'ils croisent leurs traits, leur manière devient intolérable; leurs carrés, leurs losanges, au lieu d'indiquer le méplat des chairs, ressemblent à un réseau noir qu'on aurai jeté sur l’estampe ; chaque figure paraît enveloppée dans le mème filet. »
L'exemple des Goltzius, des Muller, des Kilian et des Mathan ne fut pas sans influence, et vint s'ajouter à cette pente naturelle qui conduit tous les arts à des exagérations en sensdivers. Au dix-septième siècle, le irocédé acquiert une importance capitale, excessive. La gravure devient un art indépendant, ayant ,ses beautés propres, ses ressources, ses admirateurs,
abstraction faite des modèles qu’elle reproduit et du caractère des maitres qu’il s’agit de rendre. Il semble que fatigué de LE
s, les bizarreries, les tours de
travailler à la gloire d'autrui, le graveur ne songe plus qu'à propre gloire. Les singul: force deviennent une mode. Alors paraît Claude Mellan qui affecte de graver au moyen d’une seule taille plus ou moins rentrée, mais qui, du moins, fait servir ce capricieux travail à d'excellents morceaux de son invention. La sainte face, qu'il
grava d’un seul trait circulaire, commençant au bout du nez, est une pièce unique, trop admirée par les uns, trop dépréciée
par les autres; mais qui, en tous cas, fatigue les yeux et peut entrainer à des défauts que tout le monde ne saurait pas racheter, comme Mellan, par des qualités supérieures de dessin, de modelé et de sentiment. Alors s'ouvrent des écoles, où l’on enseigne toutes les roueries du métier, où ce qui ne devrait être qu’un prudent conseil dégénère en de véritables recettes.
Mais, en France du moins, l'exemple des plus habiles se convertit en préceptes pleins de sagesse et de fermeté. Abraham Bosse
écrivit son ouvrage De la maniére de graver à l'eau-forte et au burin, où il développe en professeur émérite les principales règles de son art. Judicieux, plein de mesure, il indique les dangers des manières outrées, des fantaisies pratiquées d’ailleurs avec tant d'éclat par Goltzius, Kilian, Mellan et les autres, « qui semblent, dit-il, en plusieurs rencontres, ne s'être attachés qu'à faire voir par un tournoiement de tailles, qu'ils étaient maîtres de leur burin, sans se mettre en peine de la justesse des contours, des expressions, ni de l'effet du clair-obscur. » La façon de conduire les tailles, l'art de les croiser selon la nature des
substances que l’on veut rendre, est ici l’objet d'enseignements clairs, précis, excellents. Abraham Bosse signale comme désagréable à la vue, particulièrement dans le rendu des chairs, l’excès du losange, qui, formant des angles aigus semblables à
un treillage tabisé, occupe l'œil et le fatigue, tandis que ce croisement peut convenir à merveille et par exception dans la représentation des vagues de la meret des nuages qu'amoncelle la tempête. Si nous parcourons ce petit livre qui est un parfait résumé de la science, nous y trouvons tous les principes que l'observation a fait peu à peu découvrir. Cette science, tout le monde a contribué à la former : les grands maîtres par leurs beautés, les mauvais graveurs par leurs défauts; les uns ont été pour cela aussi utiles que les autres, car ils ont montré ce qu'il fallait fuir et ce qu’on devait chercher.
de propos que
Dans le rapide tableau que nous traçons ici de l’histoire de la gravure on ne trouvera pas sans doute hc nous donnions en raccourci les observations dont les professeurs, les académies et les livres ont fait le code des graveurs. En général, le burin doit suivre dans sa marche les renflements et les cavités des muscles et des plis, élargir les tailles à
mesure qu'on s'approche des lumières, les resserrer à mesure qu'on avance dans les ombres, et conclure les contours sans
Quel rang doit occuper Miéris parmi les peintres de scènes familières et de conversations? À prendre les choses d’un peu haut, ce qui distingue ces divers maitres, Terburg, Metsu, Gérard Dow, Miéris, ce sont plutôt des nuances de talent que des degrés de mérite. Si l’on y regarde de plus près, on reconnaîtra que Miéris est
DOUARTEES