‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 93 sur 239 · ET STÈR. GUSTAVE RETAUX · texte numérisé non relu

ET STÈR. GUSTAVE RETAUX

Rien n'est peut-être plus malaisé que d'écrire l'histoire de ces peintres charmants et de premier ordre que la Hollande produisit au dix-seplième siècle et qui ne différent entre eux que par des nuances de grâce, de sentiment et de finesse. Ces nuances délicates, l'esprit peut les con-

cevoir, sans doute, et l'œil peut les saisir:

re mais le plus souvent la langue se refuse à res) les exprimer. Que de similitude entre tous ces peintres également fameux, les Berghem, les Paul Potter, les Pierre de Laër, les Vandevelde, les Albert Cuyp et les Karel Dujardin! A les prendre seulement pour des peintres d'animaux, tous ont dessiné juste, tous ont été vrais, c'est-à-dire semblables à la nature, et cependant il existe entre

eux de sensibles différences, puisque un simple coup d'œil suffit à les distinguer l'un de l'autre, pour qui est connaisseur. Mais, quand on vient chercher dans la grammaire de l'art des locutions assez curieuses pour caractériser la manière de Karel Dujardin, le génie de Guyp, la touche de Berghem, le faire particulier de Paul Potter, le sentiment de Vandevelde, l'humeur de Pierre de Laër dit Bamboche, alors on comprend l'insuffisance des mots et combien il importe d'y suppléer par la er ainsi au peintre qui les composa le soin

reproduction des figures qu'on ne peut décrire, et de lai

de dessiner lui-même sa personnali

Que s'il fallait pourtant donner tout de suite une première idée des tableaux de Karel Dujardin, nous rappellerions une observation que fait quelque part l'auteur allemand Hagedorn. Il nous arrive assez souvent, en nous promenant dans la campagne, quand nous embrassons du regard un vaste paysage, de le trouver semblable à beaucoup d'autres que déjà nous avions vus, car, malgré linfinité

de sa variété, la nature a quelquefois des redites; mais, s'il prend au flâneur la fantaisie de s'asseoir

sur la pierre du chemin ou de s'étendre sur l'herbe, il aperçoit alors dans ce paysage dont la vue lui

est dérobée par un bouquet d'arbres, par un vieux mur, certaines parties peu nombreuses, mais tranchées, dont la beauté pittoresque, resserrée dans un étroit espace, devient originale, frappante, et redouble tout à coup d'intérêt. Trois ou quatre objets : un chien, une vache, un petit âne vaquant à ses chardons, et un paysan, — car l'homme n'estlui-même ici qu'un objet pittoresque, — suñisent à faire un tableau qu'on regardera longtemps, et ce tableau est précisément un de ceux que peignait d'ordinaire Karel Dujardin. Il faut convenir toutelois, que si le maitre ne se mettait point en frais pour la composition de son paysage, en revanche il avait l'art de donner à ce petit nombre de

personnages un allrait imprévu, c'est-à-dire de les rendre aussi agréables pour le spectateur, qu'ils l'avaient été pour lui le jour où ils avaient heurté son regard. On ne sait au juste en quelle année naquit Karel Dujardin. Ceux qui le disent élève de Berghem

le supposent né en 1640, et c'est la date que donnent l'historien Deschamps, le biographe Pilkington*, e

après eux presque tous les livres. Mais si l'on prend garde que les admirables caux-fortes de Karel Dujardin ont été publiées par lui en 1652?, il est évident que l'auteur avait dû naitre bien avan 1640, car on ne fait pas de pareils chefs-d'œuvre à l'âge de douze ans. Il est donc raisonnable de

placer la naissance de Dujardin au moins en 1635, comme l'ont fait Adam Bartsch el tout récemment

M. Immerzeel. On dit qu'il fut élève de Berghem, et si l'on en juge par l'analogie de leurs manières,

cela parait vraisemblable; cependant quelques écrivains hollandais assurent que le maitre de Kare

Dujardin fut Paul Potter.

Quoi qu'il en soit, Karel était fort jeune lorsqu'il partit pour l'Italie, ce qui ferait bien croire qu'il reçut en effet les conseils de Berghem, si amoureux lui-même de cette contrée dont le solei

avail tant de fois réchauffé ses tableaux. Arrivé à Rome, Dujardin y trouva la joyeuse académie «

viveurs que les peintres flamands y avaient formée, et qui était en possession de baptiser d'un sobrique

chaque récipiendaire. On le surnomma Zarbe de bouc. Son caractère facile et son goût prononcé pou le plaisir lui procurèrent bientôt des amis. Ses talents dans un genre que son compatriote Pierre de Laër avait mis à la mode parmi les Romains, lui amenèrent une clientèle d'amateurs qui, le trouvan s, où l'on ne voyai

supérieur à ceux de sa nation, lui payèrent de très hauts prix ses naïfs paysag avec un cavalier s'approchant d'une hôtellerie, un meunier

encore que des vaches, quelques moutons

chassant devant lui son âne, ou une bergère relevant son jupon pour passer une rivière à gué. De la jeunesse, de la gaieté, de l'argent; avec ces trois éléments, Karel Dujardin se composa une vie des éables, faisant beaucoup de dettes pour se divertir, en dépensant beaucoup de talent pour les

plus ag payer. L'étude, au surplus, n'y perdait ren. En véritable Hollandais, ce qu'il observait dans la ville

de Rome et aux environs, c'élaient les scènes les plus vulgaires, pourvu qu'il y aperçüt un cô pittoresque. Par exemple, les charlatans forains — il y en eut de tout temps à Rome — étaient un de ses

sujets de prédilection; il admirait leur génie, il s it leur pantomime, et devinait leurs discours

1 Dictionary of painters. London, 1770.

2 Au frontispice de l'œuvre de Karel Dujardin, qui représente une fontaine tombée en ruine et environnée d'arbrisseaux, on lit sur le mur de la fontaine : K. DV. Jarpin. fe et excud 1 G. Fulk et P. Schenck excud.

rien qu'à voir leurs gestes. Aussi, quand il rentrait dans l'atelier, son tableau était fait. Les rudes badauds du Transtevère y figuraient en première ligne avec leurs robustes compagnes; le muletier arrivait eu sifflant et cherchait sous son manteau la pièce de monnaie qu'allait demander un polisson peint en nègre avec un nez de carton. L'änon que le paysan ramenait du marché, les chiens du forum. le vieux cheval qui portait les décors du théâtre et les pots remplis d'élixir, étaient pour le jeune peintre d'Amsterdam autant d'occasions de faire briller l'esprit de sa touche dans le rendu des

pelages des animaux, la finesse qu'il savait mettre à dessiner leur maigreur, leurs contours inégaux, les capricieuses touffes de leur poil: à caractériser, enfin, leur pittoresque physionomie, leur allure

pesante, leur lassitude.

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