‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 94 sur 239 · UN PATRE JOUANT AVEC SON CHIEN · texte numérisé non relu

UN PATRE JOUANT AVEC SON CHIEN

Mais ces animaux qu'il savait déjà par cœur, et ces figures que les Hollandais peignent avec bonhomie telles que les leur fournit la nature de leur pays, Karel Dujardin leur trouvait dans les faubourgs et dans la campagne de Rome un caractère puissant et mâle; et, sans reproduire ce caractère avec autant de rudesse que l'avait fait Pierre de Laër, il s'en pénétra cependant, et son talent aimable en contracta une cerlaine énergie, non seulement au maniement du pinceau, mais dans les oppositions

tranchées de la lumière et de l'ombre. C'est

ainsi que ses premiers ouvrages se ressentirent de la manière spirituelle, gaillarde et rehaussée du Bamboche, de Jean Miel et de Michel-Ange des Batailles, qu'on appelait aussi Michel-Ange des bambochades. Et si les Italiens s'engouèrent des tableaux de Karel

Dujardin, c'est que, tout en retraçant les scènes populaires où champêtres qu'ils avaient chaque jour

sous les yeux, ces tableaux y ajoutaient de la douceur, un charme inattendu, un aspect aimable et gai, provenant de l'humeur personnelle du peintre. C'était un milieu entre le fini qu'on estimait tant

à Amsterdam, et le faire mordant habituel aux peintres du genre familier qui vivaient alors à Rome,

ou, pour mieux dire, à tous les Hollandais naturalisés Romains.

Le prix que mettaient les Italiens aux petits ouvrages de Karel ne suffisait pourtant pas à sa dépense oujours croissante. On pouvait dire de lui ce que l'historien Passeri disait du Bamboche : amico della recreazione e del buon tempo. Pour se créer une ressource nouvelle, il s'essaya dans le genre du portrait et y réussit assez bien, un artiste tel que lui ne sachant mal faire. fl les composa très simplement,

d'ordinaire à mi-corps et sans détails, y apportant la sobriété naturelle à son génie. Je parle ici de a sobriété dans le sens pittoresque, car notre charmant paysagiste ne connaissait point celte vertu dans la vie privée. Son caractère du reste se peint à merveille dans le portrait que nous avons vu de lui au musée d'Amsterdam, où il est représenté vêtu d'un manteau de soie noire, la main sur la

poitrine. Ses grands yeux intelligents et ouverts annoncent la franchise, la pénétration et l’enjouement ; sa bouche est, comme celle de Molière, épanouie, généreuse, sensible et un peu sensuelle; mais ses grosses lèvres laissent échapper une intention de finesse et d'ironie sans amertume. Ce tempérament expansif et bienveillant de Karel Dujardin nous donne le secret de ses faiblesses; il nous explique ses entrainements vers le plaisir, ses dettes qui se renouvelaient sans cesse à mesure que son talent

les éteignait, son penchant à voir le côté comique des choses vulgaires, et ce besoin, enfin, de chercher

des impressions aux trois grandes sources de la vie, de la nature et de l'art,

Cependant il lui prit envie de revoir son pays, qu'il avait quitté fort jeune : il partit donc pour la Hollande; mais, en passant par Lyon, il rencontra des amis qui l'y retinrent facilement, et la vue de quelques-uns de ses ouvrages lui eut bientôt improvisé une cour d'amateurs. Oubliant alors le but de son voyage, Karel se mit à recommencer la vie qu'il avait menée à Rome, vie de luxe et d'aventures, où, pour solder les festins de la veille, il lui suflisait de peindre la fraiche matinée du lendemain.

Aucun paysagislie, en effet, n'a mieux saisi les beautés de cette heure du jour. Je ne dis pas quil

ait peint l'aurore avec l'auguste solennité de Claude Lorrain, avec la pompe d'Elzheimer. Les matinées

style champêtre. Leur piquante lumière, d'un ton argentin, tombe plus

de Karel appartiennent au volontiers sur des sites agrestes, blanchit la muraille d'une maisonnette rustique, et fait pétiller les eaux basses du ruisseau familier que va passer un troupeau de bœufs, de chèvres et de. moutons,

plutôt que le fleuve majestueux qui traverse une campagne héroïqu

Dujardin était logé, à Lyon, chez une femme vieille, mais riche, qui lui faisait tous les crédits

, et charmée de l'avoir pour débiteur, en attendant mieux. Un jour,

possibles, le trouvant à son gré pourtant, les dettes du peintre, car il en faisait toujours et partout, devinrent tellement pressantes, que iment

SE

le pauvre Karel Dujardin, dans sa détresse, cut recours à son principal créancier, qui était pré sa vieille hôtesse. Celle-ci tira de son argent un intérêt usuraire : elle se fit épouser.

Ayant ainsi réglé ses comptes, le nouveau marié prit la route d'Amsterdam, et y fut reçu avec honneur. On le recherchait d'autant plus qu'il ne ressemblait qu'à demi à ses compatriotes, et de même que les Italiens l'avaient goûté paree qu'il était devenu parmi eux un Hollandais du Midi, de mème les Bataves estimaient en lui un Italien du Nord. Ils furent charmés de cette saveur méridionale

qu'avaient les tableaux de Karel Dujardin, même dans des sujets empruntés aux mœurs des Pays-Bas:

ils aimèrent ce rayon de soleil venant éclairer tout à coup des paysages et des animaux qu'on avait

l'habitude de voir sous un ciel brumeux, tel que l'avaient fait les Van Goyen, les Ruisdaël, les Backuisen, les Everdingen, et le plus souvent Paul Potier lui-même. Karel eut done dans son pays autant de succès qu'il en avait obtenu à Rome et à Lyon. Mais, en vérité, je ne sais pourquoi on alla

commander à ce peintre de pastorales et de bambochades, des portraits en pied de grandeur nature

entre autres celui des cinq directeurs de la maison de correction appelée Spin ob tucht huis'. Lorsque, en

visitant le musée d'Amsterdam, je me trouvai en présence de ces grands portraits, je compris combien peu de pareilles dimensions convenaient au génie de Karel Dujardin. Placé dans la grande salle au

fond de laquelle brille d'un éclat si magique la Æonde de nuit de Rembrandt, ce groupe de figures

assises et immobiles me parut assez froid d'exécution, alors que la vigueur de la touche et l'animation

du coloris auraient dù précisément suppléer à l'insuffisance de l'intérêt. Sans doute les têtes et les

mains sont modelées avec soin; les étolfes noires, savamment traitées, sont opposées à un fond de

! Ce qui veut dire : filature de la maison de discipline, parce que les détenus de cette prison y sont forcés au lravail.

aille d'un gris clair et uniforme. Mais le tableau, en somme, manque de chaleur et d'effet. Le essort, perdait une

mu peintre, en donnant de telles proportions à un sujet sans mouvement et sans t justement les meilleures : la finesse, l'esprit, le sentiment du pittoresque.

Page 1