‹ Histoire des pérégrinations de Molière dans le Languedoc: d'après desChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Molière & Vienne» ft Lyon : VÉtourdi. — ITAnooey. — Nicolas Hignard. — Le prince Armand de Conti, commissaire da roi près les États de Languedoc. — MoHère h Pézenas, et dans les enTîrons. — La fontaine de Gignac. -- Mèze. — MarseiUan. — La yalise perdue. — La langue d'oc et la langue d*o((. — Les Toiturins. — L^quipage aveugle. — Les réquisitions du prince de Conti. — Les impressions de voyage de Molière raifontées par lui-même.— Gailhava ; son culte pour Molière. — Soins qu'il prend de son exhumation, — Scènes et Récits de Molière.

' ▲ p B È 6 une biographie de

Pierre Boissat, écrite en latin

par Ghorier^ on a constaté que

^ la troupe de Molière pouvait être

à Vienne, en Dauphiné, verfe 165a. De Vienne à

sa MOLIÈRE

Lyon, il n'y a qu'un pas; et c'est en cette ville qu'elle vint s'épanouir, l'année suivante, on en a la date certaine ; car c'est en li653 et à Lyon qu'eut lieu la première représentation de V Étourdi y pièce où se révéla le génie dramatique de Molière. Quelques aristarques méticuleux ont dit que V Étourdi n'était qu'une imitation deWJnat?vertito de Barbieri, et de VEmilia de Grotto; sans doute il y a certains points de ressemblance entre ces deux pièces et celle de Molière ; mais tout ce qui est remarquable datis rÉtourdi : la mise en scène, la rapidité du dialogue , la conduite de l'intrigue , le sentiment comique , l'esquisse des caractères ; tout ce qui, en un mot, promettait à la France un homme de génie, appartient incontestablement à Molière I « Tous les actes de cette pièce, » dit Gailhava, sont riches en comique de » situation et terminés de manière à faire dé- » sirer l'acte suivant. Les incidents s'y multi- » plient, s'appellent et se croisent mutuelle- » ment ; et le spectateur y semble ballotté par » ce même lutin qui, si l'on en croit Masca- » rille, le persécute et s'oppose à sa gloire! »

De Lyon, la troupe de Molière dut rayonner dans les villes environnantes du Forez , de la Bourgogne et du Dauphiné; car Dijon, Grenoble, Montbrison, même, à qui les d'Urfé avaient fait une réputation de ville littéraire, gardent encore le souvenir du passage de Molière dans leurs murs. Cependant, Texploitation de ces villes secondaires était loin de subvenir à l'existence de nos comédien»; aussi les voyons-nous, en 1655, retourner à Lyon où D*Assouey devint leur commensal.

« Ce qui me charma à Lyon, dit Tinsouciant » aventurier, ce fut la rencontre de Molière et » des frères Béjartl » Le charme, en effet, dura si longtemps que D*Assoucy passa trois mois à Lyon, en leur compagnie ; puis, ensemble, ils descendirent le Rhône jusqu'à Avignon. Là, D'Assoucy, quittant ses compagnons, courut aux tripots perdre ce qu'il avait, « tout, jusqu'à la chemise ! » (août 1655) Molière, au contraire, ayant été mis en rapport avec Nicolas Mignard, peintre distingué de la ville, se décida, sur ses instances, à donner quelques représentations dans la cité papale, et prépara ain^i l'étroite

amitié qui le lia, deux ans après, avec Pierre Mignard, le peintre du Val -de- Grâce i Mais des offres obligeantes appelaient Molière et sa troupe dans le Bas-Languedoc, et il s'empressa de s*y rendre (20 octobre 1655), emmenant avec lui , par pitié, le pauvre D*Âssoucy, dont il avait payé les dettes.

Le prince Armand de Gonti, condisciple de Molière au collège de Glermopt, avait assisté, en passant à Lyon, aux représentations que son ancien camarade donnait avec succès en cette ville; et, comme il avait été chargé par le roi de convoquer pour la seconde fois (1) les États de Languedoc, sans doute, afin de se délasser de cette tâche ennuyeuse pour un jeune homme de vingt>-sept ans, il voulut avoir un théâtre à Pézenas où devaient se réunir les États, et chargea Molière d*y organiser les représentations.

; (1) La première convocation des États de Languedoc, fluite par monseigneur le prince de Conti, eut lieu le 7 décembre 1654, à Montpellier. Cette session, présidée par monseigneur de Rebé , archevêque de Narbonne, ftit close le 12 mai 1655. Molière n'j donna aucune représentation, ainsi que l*ont. par erreur, annoncé plusieurs biographes.

Un ancien apanage de la famille de Montmorency/ le magnifique domaine de La Grange* des-PréS; situé à peu de distance de Pézenas> était entré, par suite d'alliances, dans la maison des Gondé et avait été dévolu à la branche cadette, représentée par les Gonti. Le prince Armand mit à la disposition de Molière et de sa troupe une partie des bâtiments de La Grange^ où elle fut nourrie et hébergée, ce qui était pour elle d'un grand avantage ; et les représentations commencèrent, à Pézenas, dans les premiers jours de novembre. Nous en trour vous la preuve dans les procès-verbaux de la session : « 9 novembre 1655. — Les évoques * » de Béziers, d'Uzès et de Saint-Pons, en rochet et camail; les barons de Gastries, de » Villeneuve et de Lanta, députés par les États » pour com{)limenter S. A. R. le prince de » Gonti, se rendirent en Thôtel de M. d'Al- » fonce, où logeait ledit seigneur. Le prince » de Gonti les reçut à la porte du vestibule qui » regarde la cour, et, après les avoir fait en- » trer, leur dit qu'il était forcé de le$ recevoir ** » en cet endroit, parce que sa chambre était

» en un extrême désordre, à cauêe de la co- » médie; sur ce, les compliments furent faits. » Après que les prélats eurent quitté le ro- » chet et le camail^ la députation se rendit au- » près de madame la princesse de Gonti , qui, N quoique au lit, Taccueillit avec beaucoup de » civilité; » Le l" février 1656, une autre députation s^étant présentée chez le prince, fut reçue en sa chambre, dégagée alors des emharras de la comédie.

C'est la première fois que sont donnés au public ces détails authentiques sur les représentations de Molière à Pézenas ; maintenant donc il ne peut plus y avoir d'incertitude à cet égard.

La session des États s'ouvrit le 4 novembre 1655 et fut close le 22 février 1656 ; elle dura donc cent dix jours ; mais la troupe de Molière ne donnait qu*une ou deux représentations par semaine et rarement trois. Elle utilisait ses jours de relâche en exploitant les villes avoisinant Pézenas, telles que : Mèze, Lunei, Gignac, Marseillan, Agde, Nissan, Montagnac, Béziers^ etc.^ etc. ; car toutes ces villes gardent

encore quelques souvenirs du passage ou de la présence de Molière en leurs murs (1).

Les fréquentes stations des comédiens à Mèze, les repas charmants qu'ils y faisaient^ égayés par leurs continuelles saillies, avaient donné à Fauberge du Saint-Esprit, où ils descendaielit habituellement, la plus brillante réputation. Cette auberge fut longtemps renommée pour ses excellents dîners, quoiquUis ne fussent plus assaisonnés par la spirituelle causerie des pensionnaires de Molière; et^ pendant près d*un demi-siècle, elle porta encore le sobriquet & Auberge des comédiens. Enfin, les déjeuners de Mèze sont restés célèbres chez les .gastronomes nomades, tant que les messageries, ne se piquant point d'une folle vitesse, eurent le bon esprit de s'arrêter deux fois par

(1) Lorsqu'on examine attentivement Fitinéraire que suivait la troupe de Molière dans le Languedoc, on est tout surpris du peu d'importance des bourgs oii elle donnait des représentations. Duraut les deux siècles qui se sont écoulés de 1656 à 1856, la population de ces bourgs a plus que doublé , et cependant elle est loin d'ofltir, même aujourd'hui, un appftt bien tentant h des comédiens ambulants. Ainsi Nissan ne compte mainten£)nt que 1«800 habitants; — Gignac, 2,900 : — Montagnac, 3,000: -Marseillan,3,700;— Mèze,4,900; — Lunel,6300; — Agde,0,ÔOO.

jour pour laisser le temps aux voyageurs de faire deux bons repas. Le succulent poisson , le fin gibier d'eau et les savoureux coquillages de rétang de Thau contribuèrent pour beau- -coup; il faut le dire^ à maintenir cette réputation. GignaC; dont Tesprit malin et ricaneur des habitants est proverbial^ conserve encore deux vers que Molière fît à son intention. En 1655, on venait de construire en cette ville une fontaine-abreuvoir, en concentrant dans un bassin les eaux d'un petit ruisseau qui se perdaient autrefois sans utilité. Fiers de ce résultat, les consuls de Gignac voulurent le constater par une inscription qui transmit leur triomphe à la postérité la plus reculée. Mais le Santeuil de l'endroit, un peu poussif, au lieu d*un distique, ne livra à l'autorité que ce pentamètre tant soit peu énigmatique :

Quœ MX ante fugax, arte perennis erit.,^

Les savants, les curieux et les malins de Gignac cherchaient à 'rendre ou à torturer de leur, mieux, le sens de l'inscription, et les gloses les plus étranges se heurtaient de toute part, lorsque Molière, se mêlant à la préoccu-

pation générale, proposa Tinterprétation suivante :

Avide obserTateuT, qui voulez tout savoir»

Des ânes de Gignao, e'est ici l'abreuvoir.

Et cette traduction un peu libre du vers latin fut adoptée à Tunanimité, mais non ciselée.

Les archives municipales de Marseillan possèdent encore le rôle de la cotisation que s*împosèrent les notables habitants de ce bourg, afin de venir en aide aux comédiens/ que rinsuffîsance des recettes avait mis dans un cruel embarras. M. Jordan, auteur de Vliistoire WÂgde, ne nous a transmis aucune particularité sur le séjour de Molière en cette ville ; mais la tradition y indique son passage. A Montagnac, on s'entretient encove des amours d'ooîi Franciman (1) avec la belle châtelaine de Lavagnac; c'est presque une légende. A Belarga, à Saint-Pons-de-Mauchiens, que Molière traversa plusieurs fois à cheval, on vous dira les étranges vicissitudes de sa valise où

(1) Expression languedocienne qui sert à désigner un homme du Nord, d'origine flranice; ici le mot Franciman s'applique à Molière.

se trouvaient : « tant de trésors! tant de ri- » ches habits I tant de pierreries! » Mais écartons ces rêves de pauvres gens, qui, dans leurs récits, ont transformé les oripeaux et le strass du comédien en objets de prix, et ne nous occupons que de la partie positive de cette singulière aventure.

A cette époque de parcimonieuse administration et de minces profits, la troupe de Mo^ lière voyageait souvent à cheval, et encore n'accordaitron aux femmes qu'un cheval pour deu^, et aux hommes un cheval pour trois ; ce qui dit assez que la moitié de la route, hélas ! se faisait à pied I Seul, le directeur à cause de sa dignité, et certes celui-ci méritait bien une telle distinction, avait une monture qu41 ne partageait avec personne. Or, il arrivaque, dans une de ces chevauchées, la valise dlntfolière, se détachant de la selle, glissa sur la grande route et excita la convoitise de jeunes villageoises qui travaillaient près de là. Distrait ou endormi, Molière ne s'aperçut pas d*abord de l'accident, et continua son chemin ; de leur côté les scélérates jeunes filles . le laissèrent

DANS LE LANGUEDOC. t»

s^éfoigner sans l'avertir ; puis une (belles , s'éiançant sur la route ^ allait s'emparer de la valise, lorsque Molière se retournant brusquement; sans doute pour se rendre compte de ce qui venait de lui arriver, empêcha la drôlesse de consommer son larcin. Mais, comme celle-ci n'avait pas perdu un seul itistant de vue le cavalier, d'un rapide mouvement de hanches, elle étale sa jupe, qui n*était alors balonnée ni par Tacier, ni par la crinoline, et de ses plis en cache la valise ; puis, à grands renforts de gestes et de : Ohé! MousmL.. elle attire Molière près d'elle et lui fait comprendre que c'est bien plus loin que la valise est tombéel Confiant en ces paroles, le cavalier pique des deux pour rattraper son bien ; aussitôt la villageoise, d'un vigoureux coup . de pied , pousse la valise dans le fossé, et se met à courir après le comédien, comme pour l'assister dans ses recherches, tandis qu'ati contraire c'était pour mieux le fourvoyer. En résumé, la valise fut perdue;' et Molière, en racontant cet événement, disait avec un sourire mêlé de

regrets : « Comment voulez-vous qu'il en ait

«H HOLIÈRB

» été autrement? Lorsqu'au sortir de Gignac, » on laisse de côté Brignac, pour se diriger sur » Montagnac, en passant par Lavagnac^ et » qu*au milieu de ces ^ntcet de ces^nocvien- » nent s^enchevétrer, sans motif et sans cesse, » des Âgaro Mousm ! — Ah! botUats Mousm!

» — Àoù sabètz pas Moussu? — Pecaïré » Jlfottô^ti / les yeux , Tesprit et les oreilles » sont t^llement abasourdis par ces étranges » assonances^ accompagnées de gestes plus » bizarres encore, que l'on finit inévitable- » ment par perdre ce qui n^était qu'égaré I » Cet accident survint sans doute à Molière dès les premiers moments de son séjour dans le Midi , alors que son oreille n*était pas encore façonnée au doux langage de ces contrées, et que son esprit n*en comprenait pas la valeur. Depuis, il a prouvé, en introduisant une jeune femme languedocienne dans la pièce de Monsieur de Pourceaugnac (1669) , qu*il avait fait de grands progrès et qu*il entendait parfaitement le dialecte de Pézenas. Lucette reproche en ces termes au gentilhomme limousin et son inconstance et sa perfidie :

« Que té hoH infâme î Tu fas sémblm dé nou me pas c&unouïssé é rougisses pas impudent que tu sios; rougisses pas dé mé héïré?

(A Oronte.) Nou sabi pas, moussu y s'aco's bous dount m'an dit gué bouillo éspousa la fillo ; may yéou bous déclari que yéou soun sa fénno, é que y u sèt ans, moussu, qu'en peusan à Pézénas, él aougttèt Vadrésso, d^ambé sas mignardisos , coumo sap ta pla faire, dé mé gagna lou cor; é m'oubligèt p'raque mouyen à Vy donna la manpér F éspousa!

(Acte II, scène VIII.)

M. Astruc^ de Pézenas, à qui Ton doit des ndtes curieuses sur Tidentité et la transmission du célèbre fauteuil, a constaté que les exprès-, sions caractéristiques employées par Lucette dans toute cette scène appartiennent au dialecte de Pézenas, et qu'elles ont été très judicieusement choisies par Molière (1). Nous

(1) Un des commentateurs estimés de Molière, M. Petitot, a cm pouvoir affirmer dans son analyse de Monsieur de Pourceaugnac, que c'est avec intention que le poète a mis en opposition, sur la scène, les deux anciens Idiomes de France, les deux représentants des langues d'oc et à'oil (le picard et le languedocien), afin de prouver la supériorité du premier sur

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pourrions ajouter qu'elles sont aujourd'hui

le second; « car, dlt-U, si le languedocien a plus de douceur, M plus de vivacité, ses fonnçs sont moins régulières et sa phra* - séologie plus éloignée de la nôtre. Le picard, au contraire, >• semble beaucoup plus conforme à notre esprit et à nos » usages; sa construction est plus claire, sa syntaxe plus réu gulière, et Ton voit qu'il a dû nécessairement prendre le » dessus lorsque la langue ft'ançaise s^est formée ! » Quelque bonne opinion que nous ayons du génis de Molière, nous sommes loiu de supposer qu'il ait voulu introduire dans la farce de flonsieur de Pourceaugnac une le^on d'ethnogra-^ phie. Et, certes, si telle eût été son intention, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il aurait mal choisi ses termes de comparaison. Si tant est qu'il ait voulu mettre en opposition, sérieusement plutôt que par un simple badinage, le dialecte roman et le dialecte gallo-germain, il aurait dû prendre ses exemples dans les monuments en prose et en vers des deux langues que le xiii* siècle nous a légués, alors que, de part et d'autre, ces deux langues étaient parlées dans leur indépendance et leur originalité; alors que les troubadours et les trouvères, sous l'influence des châteaux, travaillaient chaque jour, dans leur sphère respective, à perfectionner l'instrument qu'ils employaient. Mais depuis la guerre des Albigeois (1212) ; depuis que, par une série d'événements déplorables, le Languedoc et la Provence sont passés sous la domination du Nord et ont été définitivement annexés à la couronne de France, le roman, c'est-à-dire la langue des vaincus, sTest insensiblement abâtardi sous l'étreinte des conquérante et par l'afflux incessant des formes et des expressions gallogermaniques. Ce n'est donc pas après quatre siècles de domination qu'il convenait de mettre en parallèle deux, idiomes placés dans des conditions si différentes! Au xiii' siècle, le roman des troubadours n'avait aucun parallèle à redouter; c'était la langue polie par excellence, adoptée par une grande partie du monde civilisé; et lor^u'elle fut exilée de son ber-

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très mal dites au théâtre, et plus mal reproduites encore dans la plupart des éditions.

Si le manque de chevaux de selle ou la rigueur de la saison (car tout ceci se passait de novembre à février) forçait la troupe à recourir à des moyens de transport confortables, elle se trouvait aux prises avec le voiturin ou messager, personnage cupide, astucieux, hâbleur, toujours sûr de lui-même, sans cesse parlant de son carrosse, de ses chevaux, comme s'il eût été équipé à Tégal d*un prince. Fascinés par tant de belles paroles , les comédiens se livraient, et n'avaient, hélas I pour tout équipage qu'une affreuse patache, sans soupentes, sans bancs rembourrés, et attelée de rosses efflanquées! Enfin, après mille retards prévus ou imprévus, et toujours après le versement préalable du prix convenu, l'horrible véhicule s'ébranlait; pour cette fois seulement, à force de coups et de jurements, les

ceau, Dante et Pétrantue s'en emparèrent et surent si bien la rendre sympathique qu'ils fkrent salués par l'Europe^nlière comme tes premiers poêles, et cependant ils n'étaient, h vrai dire, que les derniers troubadours 1

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chevaux prenaient une vive allure; puis, insensiblement, ils ralentissaient leurs pas, le conducteur poursuivait un facile sommeil, et la patache cessait de rouler. Si les voyageurs essayaient une plainte timide contre cette immobilité : < Tout beau, messieurs! un peu de • patience, s*il vousplatt! répondait Tautomé- » don ; faut laisser souffler les chevaux! » Ainsi, de pause en pause, la journée se consumait, et la malencontreuse troupe était souvent obligée de renvoyer à un lendemain incertain une représentation qui, la veille, aurait été fort lucrative ! C*est un de ces retards imprévus qui motiva la souscription de Marseillah.

Molière s'était, un jour, disposé à aller donner des représentations à Béziers, et pour qu'aucun contre-temps ne le surprit, encore que Béziers ne soit qu'à vingt-quatre kilomètres de Pézenas,dès la veille il se mit en route avec ses compagnons. Quoique attelée de trois chevaux, la patache roula lentement, suivant rhabitude; et déjà la nuit répandait ses voiles sur les monts et les vallées, lorsque la portière s*ouvrant brusquement, le voiturin appa-

ralt aux comédiens, et leur dit d*un ton impérieux :

« — Il m'est impossible de . vous conduire » plus loin!

» — - Mais vous n*y pensez pas? Nous n'avons » pas £sut la moitié du chemin, et nous sommes » en rasa campagne I

» — Qu'importe? Je ne puis aller plus loin, • vous dis-je. Il y a force majeure : un coup » de sang vient de paralyser l'œil droit de ma » pouline (jeune bête de trente ans)!

» — Et pour un si mince accident vous vou- » lez interrompre notre voyage? Vos deux il chevaux de droite et de gauche conduiront » suffisamment la pouline; marchiez donc!

* — Impossible! mon cheval de droite et » mon cheval de gauche sont tous les deux » aveugles; la pouline seule les entraînait, et » avant ce dernier accident elle était borgne ! ... «

A cette révélation inattendue, les comédiens se regardèrent stupéfaits et se résignèrent à achever, cahin-caha, la route à pied!

Pour soustraire Molière et sa troupe à ces fréquentes avanies, le prince de Conti, qui

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était prodigue de tout ce qui ne lui coûtait rien , frappa à tort et à travers des réquisitions de chevaux et de charrettes ^ que les communes mettaient à la disposition des comédiens ^ et qui transportaient ainsi , d'un lieu à un autre, sans frais et sans encombre ^ leurs personnes, leurs décors et leur fortune. Les archives de Pézenas avaient conservé jusqu'en 1789 un de ces singuliers ordres de service ; depuis , celte pièce a été égarée. Cependant quelques municipalités s'étant assez mal acquittées dps ordres qui leur étaient prescrits, le prince de Conti ne trouva rien de mieux, pour triompher de leur mauvaise grâce , que de faire escorter les comédiens par un détachement de sa Compagnie de Gendarmes y qui fourragea le pays pendant toute la durée de la session des États ^ et dont Tapparition suffisait pour intimider les municipaux récalcitrants. C'est cette étrange manière de voyager qui a fait croire à certains biographes que Molière était au service du prince. Henri NicoUe dit formellement que le prince de Conti comptait « parmi les gens de « sa suite un nommé Poquelin de Molière. »

UANS LE LANGUEDOC. n

Malgré les incidents nombreux qni leur survenaient en route, les excursions de nos comédiens étaient de très courte durée; car, le samedi, Molière était toujours rentré à Pézënas, et ne manquait pas d*aller se faire accommoder chez le perruquier Gély. Là, sur ce fameux fauteuil historique, déposé aujourd'hui au foyer des Français, Molière se plaisait à raconter, avec sa verve désopilante, les moindres accidents de ses voyages , au grand ébahissement des habitués de la boutique de Grély; c'était comme un avant-goût de la représentation qu'il devait donner; c'était la petite pièce avant la grande ; car à ces scènes recueillies au dehors s'ajoutaient encore celles que provoquaient les gens naïfs ou bizarres , malotrus ou grotesques, qui venaient à leur insu, chez le barbier-coiffèur, poser devant l'ingénieux portraitiste.

' Longtemps après le départ de Molière, on répétait encore dans là boutique de Gély les spirituelles charges dont il avait, en badinant, tracé la silhouette; puis chaque habitué prit soin de transmettre à son successeur, comme

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une légende, la part ^es récils que sa mémoire avait retenue; et. ces anecdotes circulant de bouche en bouche et d'âge en âge, amusèrent pendant un siècle ta bonne société de Pézenas. En 1750, lorsque Cailhava, se préparant à embrasser la carrière dramatique, visita, par admiration pour Molière, les Tieux où le grand maître avait préludé à ses succès, il retrouva ces récits et ces anecdotes dans toute leur fraîcheur (1), Aussi, après avoir publié son Art

(1) Cailhava était de Narbonne,vllle pteu éloignée de Pézenas, Certains biographes font naître Cailhava à l'Estendous, village ou bourg qui n'a jamais existé. Voici ce qui les a induits en erreur : la famille Cailhava possédait une petite propriété sur les bords de VÈtaiig-doux, situé près de Coursan; et Cailhava avait transformé le nom de cette mare en un titre de noblesse h son usage, comme ont fait, avant et après lui.-M. de L'Ile et tant d'autres. Quelques amis, dans l'intimité, appelaient même Cailhava Af . le marquis de VEstendous, par allusion h la fatuité qui faisait le fonds de son caractère. — Quelque retentissement qu'ait eu ce nom autrefois, on ne peut aujourd'hui, raisonnableihent, placer Cailhava que parmi les critiques et les auteurs dramatiques d'un ordre secondaire: cependant Marie- Joseph Chénler, dans son Rapport à Napoléon (27 révrierl808) sur la littérature française à la fin Ou xvin* siècle, met cailhava en première ligne comme critique. Avant Chénler, (.«bières avait dit, en s'adressant h Molière :

Tel n'est point Cailhava, ton plu» savant élève! Sa muse, de ton art, sonda tous les secrets; Et, pour te commenter, Dieu le fit naître exprès. Comme auteur dramatique. Cailhava trouva dps partisans

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de la Comédie (Paris, 1T72, 4 vol. in-8<>}, œuvre exclusivement consacrée à résoudre ou à

uon moins exagérés : ainsi, Rocolène eut le courage d'écrire ce vers qui a été gravé au-dessous du portrait de son ami : Des pinceaux de Molière U peignit la nature!

L'auteur des MarU corrigés s'exprirne ainsi dans la préface de cette comédie. « Cailhava est un des meilleurs auteurs co- » miques de notre siècle. » Un Iiomme recommandable par son caractère et l'étendue denses connaissances, M. de Marcorelle, baron d'Escales, membre correspondant de l'Académie des sciences, et lié d'amitl^ avec Buffon et Vicq d'Azyr, n'bésita pas k signer de son nom une piècç de vers tris louangeuse, insérée dans les fëuilles publiques et adresséa k Cailhava : on y lit le passage suivant :

Le Dieu du Pinde à ceux de ta maison Depuis longtemps a confié sa lyre ; Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire Les jolis vers de ta façon.

Et ce chef-d'œuvre où l'on admire La touche et les talents du peintre d'Harpagon !

Le chef-d'œuvre auquel M. de Marcorelle fait allusion, c'rst VÉgcUsme, comédie en cinq actes et en vers, que Cailhava donna aux Français en 1777, et qui y obtint un grand succès. Dé^à, en 1763, CaJHiava avait fait jouer sur ce tiiéâtre et ave:; non moins de succès le Tuteur dupé, que Merc ier met sur 1« même rang que le Barbier de Séville. Cette pièce, ayant été demandéeàFontainebleau pour le théître de la cour, Cailhava Alt appelé sur la scène apn's la représentât' on, et reçut de l'illustre assemblée l'accueil le plus obligeant. Ces éloges et ces succès éphémères avaient considérablement exalté l'humeur fanfaronne de Cailhava et réellement il se croyait le continuateur du grand comique. Nous mettons de cOté ces travers, et ne considérons ici Cailhava que comme un admirateur passionné de Molière, qui ne cessa de l'appeler son maître, qu s'efforça toujours de le prendre pour modèle, çt qui, enfln

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expliquer les difficultés de l'art dramatique; Cailhava avait conçu l'idée de réunir en uncorps d'ouvrage séparé, les saillies, les traits d'esprit bizarres, spirituels ou comiques que la tradition imputait à Molière durant son séjour à Pézenas : idée charmante dont la réalisation aurait considérablement rehaussé le prix du maussade fauteuil que l'on conserve aujourd'hui ; car au moins le livre de Cailhava nous aurait dit quelque peu de l'esprit qui, pendant quatre mois, fut dépensé sur ce siège grossier !

Personne en France n'a voué, à Molière un culte plus constant, plus sincère que celui que Cailhava, dès son extrême jeunesse, avait consacré au grand comique I Nous l'avons vu, aux débuts de sa carrière, suivre les pas du maître et recueillir les moindres vestiges qu'il avait laissés sur sa route. Au milieu de ses succès, Cailhava ne s'occupe que de Molière; c'est lui

parvenu aux dernières limites delà vie , trouva assez de forces ea son enthousiasme pour rendre à ce maître vénéré, au milieu de .la poudre des tombeaux, i'hommage le plus solennel !

seul qu'il veut imiter, «t c'est lui qu'il invoque pour obtenir tous les secrets de Tart. Ensuite, n*ayant plus rien à demander pour lui, Gailhava gourmande les acteurs qui veulent innover, et dans ses Études sur Molière leur apprend à respecter la tradition ; — il lutte pendant dix ans contre le Théâtre-Français pour le forcer à jouer le Dépit amoureux tel que TaVait écrit Molière, et sa persévérance, il faut le dire, fut couronnée d*un plein succès I — Admis à TAcademie française, Gailhava fut indigné de ne pas voir rayonner le nom de son maître au milieu ou au-dessus de tant de noms obscurs, et, devançant l'ingénieuse Histoire du quarante et unième fauteuil, que M. Arsène Houssaye devait écrire cinquante ans plus tard, il publie le Discours prononcé par Molière le jour de sa réception posthume à V Académie française: juste mais trop tardive épigramme, qui n'avait plus rien à réparer! — Toujours occupé de son maître, même dans ces jours déplorables où Ton oubliait tout, Gailhava se souvient que, depuis la grande révolution qui a bouleversé la capitale, rien ne signale à l'étranger qui vi-

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site Paris, le lieu où naquit Molière, et de concert avec Alexandre Lenoir, ils enrichissent la vieille demeure des Poquelin de cette inscription bien connue depuis :

Jean-Baptiste Poquelin de Molière est né dans cette maison, en 1620.

Cette date n'est peut-être pas bien exacte (1)^, mais rintention était bonne, et Tacte de notoriété accompli. Trois personnes seulement assistèrent à- cette consécration : Cailhava,. Alexandre Lenoir et Laporte, fils d*un ancien souffleur des Français.— Cependant la tâche de Cailhava n'était pas encore achevée : H apprend que le cimetière Saint- Joseph, où depuis un siècle reposaient ensemble, selon leur vœu, Molière et la Fontaine (2), va être supprimé!... Il s'y transporte aussitôt pour écarter toute

(1) Nous avons déjà indiqué la date exacte de la naissance de Molière; c'est le 15 Janvier 1622.

(2) Le cimetière Saint-Joseph appartenait à la chapelle de ce nom, éfigée en 1610 par la famille Séguier dans la rue Moutmartre, là o& le marché Saint-Joseph se trouve aujourd'hui la Fontaine ne fut inhumé dans ce cimetière que vingt-deux ans après Molière, 1^ 16 mars 1605.

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ppofaaation, pour surveiller tous les détails de cette précieuse exhumation. Malgré les glaces de rage ( Gailbava avait alors soixante-douze ans) ; son cœur toujours ardent Ten traîne dans la fosse ; et là, pour mieux s'assurer de l'identité de ces vénérables dépouilles, le vieillard assiste le fossoyeur et soulève un à un les ossements desséchés : « J*ai pressé^ dit-il , sur » mon sein , les têtes de ces deux hommes de » génie; je les ai baisées religieusement :

» celle du fabuliste inimitable m*a fait verser » des larmes d'attendrissement ; ^ je me suis » prosterné devant celle du premier des co- » miques (l)^ et j'ai sollicité, j'ai obtenu la » permission de la ceindre d'un bandeau sur

(1) Nous rtgrettons, dans l'intérêt de la science phrénologlque, que Callhava ne soit pas entré dans plus de détails sur la situation et l'aspect des restes de la Fontaine et de Molière. Il a seulement ajouté & la suite de ses impressions la note suivante : « La tête de Molière a plus de largpur d'une tempe ■» à L'autre, et celle de la Fontaine du front ài'occ^nii. » Longtemps avant cette exhumation, Cailhava s'était procuré une dent de Molière qu'il portait à l'index enchâssée dans le chaton d'une bague, dent qui, pour le dire en passant, lui valut de bien cruels coups de dent de la part de La Harpe dans sa Correspondance avec Sainl-Péterslîourg !

» lequel, me défiant de moi-même, je me suis » bornèà inscrire un seul vers emprunté à Tun » de ses chefs-d'œuvre :

C'est un homme... qui... ah 1... un homme... un homme

(enfin!

Le Tartuffe, acte 1er, scène vi. »

Parvenu au déclin de la vie, Caiihava se reprochait de n'avoir pas encore accompli un dernier devoir envers Melière ; il se repentait d*avoir trop longtemps ajourné la rédaction de ses Souvenirs du Languedoc, qu'il arrangeait sans cesse dans sa pensée, et dont chaque feuillet éclos était ensuite mis en ordre par ses débiles mains. Dans sa retraite de Sceaux, c'était une de ses occupations favorites, lorsque les infirmités ou l'économie de sa maison lui laissaient quelques moments lucides ; et, comme pour s'encourager à ce travail; il se plaisait à répéter les dits et gestes de Molière aux rares amis qui l'entouraient, aux étrangers qui lui faisaient visite, aux compatriotes surtout qui venaient lui rendre hommage. Nous avions espéré retrouver le manuscrit des Souvenirs du Languedoc à Lozignan chez la der-

DANS LE LANGUEDOC «i

nière héritière des Cailhava ; mais le docteur Labadié; qui a été tuteur de cette nièce , et dont l'obligeance nous est bien connue;^ nous a assuré qu'après un minutieuxi examen des papiers provenant de l'héritage, il n'avait rien aperçu qui ressemblât à un manuscrit destiné à l'impression. M.Techener, bien plus bibliophile encore que libraire; et qui est si heureux toutes les fois qu'il peut contribuer à illustrer son cher Molière, nous avait fait presque espérer qu'il se mettrait sur les traces du manuscrit que nous cherchons ; mais son silence à cet égard nous dit assez que ses démarches n'ont pas été couronnées de succès. M. le baron de Lamothe-Langon a constaté, daps la biographie qu'il a consacrée à Cailhava, l'existence de ces Souvenirs,

Bien jeune encore , nous avons entendu de la bouche de Cailhava une partie de ces récits, et y prîmes un vif intérêt. Chose étpangel plus tious nous éloignons de cette époque, qu'un demi-siècle va bientôt séparer du temps présent, et plus s' accroît en nous la conviction, corroborée par la réflexion, que ces scènes

8i MOLIÈRE

et ces récits coasenés par la tradition sont l'expression fidèle de la vérité ; c'est-à-dire qu'ils émanent réellement de Molière.. Aussi voudrions- nous bien sincèrement que le$ feuillets de Cailhava soient un jour retrouvés; car ils fourniraient , nous en avons la persuasion, de nouveaux sujets d'étude -et d'appréciation sur les compositions de l'illustre poète ! Sans doute, dans ce& charges, dans ces saillies^ dans ces scènes improvisées, il ne faut pas s'attendre à rencontrer le philosophe, le penseur qui a écrit le Misanthrope, le Tartuffe, V Avare ; mais bien le. caustique frondeur des vices et ridicules de son époque, l'auteur des Précieuses, du Cocu y du Malade imaginaire, de la. Comtesse d'Escarhagnas, pièces qui firent la joie de ses contemporains et qui exciteront encore chez nos arrière-neveux la plus franche gaieté.

Loin de nous la prétention de vouloir reproduire aujourd'hui ces récits comme originaux ; ce serait vouloir substituer notre peu d'esprit à celui de l'homme éminent dont nous nous occupons. Notre modestie nous défend de nous

DANS LE LANGLEDOC. 83

élever si haut. Nous nous bornerons donc à donner ici le . simple trait, le scénario sans reflet et sans couleur de quelques-^unes de ces ébauches, telles que notre souvenir les a conservées, d'après la version de Cailhava.

Voici Molière de retour de Mèze, où il a été assailli pstr une compagnie de marchands provençaux , dont le sans-façon et Tâcre gaieté ont désagréablement froissé la sensibilité de sa fibre. Il est déjà in&tallé dans son fauteuil chez Gély , et à son attitude pensive , à son air soucieux , on reconnaît qu'il a eu une mauvaise journée ; aussi, pour se venger de ceux qui la lui ont infligée, se plaît-il à reproduire, dans le récit consacré à cette rencontre, le ton gausseur de ses commensaux, leurs mensonges insoutenables, leurs épithètes hyperboliques, leur açent rrocailleux , leurs intonations provocantes et jusqu'à leurs gestes bizarres et incessants : les roulements d*yeux, les contorsions grotesques, les hochements de tête narquois, les haut-le-corps outrecuidants, accessoires qui, à cette époque, mieux encore qu'aujourd'hui, rehaussaient toujours

réloquence provençale. La tradition assur que Molière excellait dans ia mise en scène de cette charge, que Ton était convenu d'ap- ^ peler le Déjeuner de Mèze.

Maintenant va se montrer à nous une phy- sionomie plus finement étudiée :. c'est un jeune dissipateur que Molière a rencontré retournant dans ses foyers ; c'est M. de La Roustecagnac fils, dont le père habite Péze> nas^ dans la grandVue de.PézenaS; à Pézenas même (répétition dans le goût de la localité et de répoque). Le dissipateur de Molière n'est point le prodigue de la parabole^ résigné dans sa misère^ détestant sa mauvaise conduite passée et prêt à rentrer dans la bonne voie; ce n'est pas non plus un don Juan ; fi6r de ses vices et bravant le qu'en dira-t-on ! M. Polydore de La Roustecagnac est d'une nature placide mais orgueilleuse ^ et ne veut point convenir de ses erreurs ; malgré ses déconvenues, il a tou}Ours grande toi en lui-même ; malgré sa misère, il est resté fanfaron ; malgré les preuves flagrantes de son indigence^ il

proteste contre ees apparences ; il ne veut pas que l'on y croie» et met tout en œuvre pour détourner d^une pareille idée. Molière l'a rencontré dans un chemin de traverse ; — c'est pour se soustraire aux ovations de ses concitoyens ; c'est pour que sa rentrée ne fasse pas trop de sensation en ville ; car il a un grand intérêt à ce que son retour ne soit pas ébruité. — Ses vêtements sont usés et flétris ? — il eût craint, par une mise trop soignée, d*exciter la jalousie de ceux de ses concitoyens qui Tauraient rencontré ; et à dessein il a laissé ses bagages en arrière. — • Mais pourquoi rentrer dans ses foyers, la nuit, furtivement? — parce qu'il a une affaire importante et très urgente à communiquer à son père, et ne veut pas que les étrangers y soient initiés ; car la moindre indiscrétion pourrait nuire au succès. Polydore a une réponse à toutes les questions, un masque prêt à couvrir chacune de ses défaillances !

La littérature picaresque de l'Espagne offre seule des types de cette espèce : Hurtado de Mendoza, dans son Lazarillo de Termes y a

m MOLIÈIlfi

esquissé la figure d'un chevalier ruiné, résigné dans sa misère, mais allant toujours au devant des questions que Ton peut lui faire , et étalant fastueusement des richesses, des propriétés qui n'existent que dans son imagination^ c'est ce qu'on appelle faire des châteaux -en Espagne. L'hidalgo de Mendoza est fanfaron par droit de naissance, comme il appartient à un descendant des^ compagnons de Pélasge ; le ^prodigue de Pézenas est fanfaron par <iir-. constance ; c'est un caractère d'emprunt enté sur une bonne nature, qui s'est déviée à son insu, et qui ne veut pas convenir de ses écarts ; c'est l'orgueil de la bourgeoisie parvenue, qui se roidit à l'idée d'une déchéance possible !

Ne quittons point ce fauteuil ; car, mieux encore que sur celui d'Alfred de Musset, le spectacle y change sans cesse ; c'est un véritable panorama :

Maître Gély court la pratique en ville, et Molière est resté seul dans la boutique^ rêvant sans doute à son théâtre, à ses artistes, peutêtre même à son avenir ! Entre un lourdaud ;

c'est le messager d'Aniane (1), client habituel de maître Gély , qui , prenant Molière pour un garçon nouyellemeht entré chez son ami, lui dit brusquement ,de le servir. Molière s'excuse y veut expliquer la méprise ; mais, sans récouter, le messager lui tourne le dos, déiioue sa cravate, s*assied et lui intime une seconde fois Tordre de l'accommoder, et tôt ! En présence d*un original si opiniâtre, Molière feint de se rendre , et familier avec tous les accessoires de la boutique, il apprête lès rasoirs, la houppe, passe même la serviette de rigueur. Jusque-là tout allait pour le mieux. Mais, tandis que ta savonnette jette sa mousse et que le lourdaud se prélasse sur son siège, Molière entame une lamentable histoire de vols, d*incendie, de brigandages; histoire à faire envie à Anna Radcliffe, histoire à glacer d'effroi le cœur le plus intrépide. Ce ^ont les rou-

(1) Aniane est une petite vJlle assei industrieuse, située à 30 iLilomëtres nord-ouest de Montpellier; elle doit son origine ft une abbaye de Bénédictins qui fUt fondée sur les rives de rAniau, en 780, par un fils puîné des comtes de Maguelone.

tiers, les huguenots^ les bandouliers qui, descendant des GévenneS; ont envahi le pays bas et mettent tout à feu et à sang I

Absent depuis quelques jours de son domicile, le messager croit à ces désastres ; une émotion profonde l'agite... il pâlit I... les muscles de son .visage se crispent !.., sa peau devient rugueuse, et le. rasoir refuse de glisser I... Mais Molière n'avait pas encore atteint le but qu'il s'était proposé ; il assombrit un peu plus les teintes de son tableau/ et lea derniers paroxismes ëe la peur ne tardent pas à s*emparer du messager. Hors de lui, il arrache convulsivement la serviette, sie débarbouille comme il peut de la savonnade, abandonne chez Grély sa cravate, en signe de défaite» se sauve et ne reparut que longtemps après dans l'officine du barbier. Lorsque ensuite Molière raconta aux habitués de Grély ce qui venait de lui arriver, d*un commun accord et en riant aux éclats, touM'aréopage convint d*appeler cette scène la Barbe impossibley et c'est sous ce titre qu'elle fut transmise de génération en génération jusqu'à l'époque où Cailhava la recueillit.

DANS LE LANGUEDOC. m

Une des plus jolies historiettes que nous ayons entendu raconter à Gailhava^ et quHi o'était pas seul à attribuer à Molière^ car M. de Marisy^ fondé de pouvoirs du dernier président deâ États de Languedoc, en la rapportant, lui assignait aussi la même origine : c'est la Lettre improvisée :

Une jeune fiUe de Pézenas, gentille, fraîche, accorte, ingénue, a son amant au service.

Celui-ci vient de lui écrire, et comme la pauvre, fille estilletti:ée, elle accourt chez Gély, où elle espère trouver un interprète complaisant! Elle ouvre timidement la porte, et, de sa voix la plus douce, elle réclame ainsi l'assistance :

« Escmatz Mèstré Zélyî hovdriotz pas mé » léjji aquésto létro?

» — Pourquoi pas, mon enfant? baille-moi »' ton poulet; » et comme maître Gély était en ce moment occupé à calamistrer ses perruques, il fait passer la lettre à Molière, en ajoutant : « Tiens I voilà un Monsieur qui te la » lira bien mieux que moi I »

Molière se prête de la meilleure grâce à

cette substitution, prend la lettre, la déca-. chète> et d'un coup d'œil reconnaît que c'est une de ces épttres vulgaires comme en écrivent les B^odernes élèves de Bellone à leurs payses. Mais l'air eandide de l'ingénue lui a souri » et^ aussitôt, rapide comme Péclair, de remplacer la rédaction du milicien par une improvisation de son crû ; c'est assez dire que la jeune fille ne perdit rien au change. Molière commence donc sa lecture improvisée : « Le milicien a » assisté à une sanglante bataille où il s'est » vaillamment distingué ; malheureusement

» un éclat d'obus lui a fracassé un bras »

A ces mots, la jeune fille pousse un cri aigu qui interrompt la lecture : Àt! moun Dioml Jésus! Nostré SeignéL,, lou paouré magnac

méou! Ces plaintives exclamations ap^

prennent à Molière qu'il a un peu trop supersaturé sa phrase de fluide électrique, et il s'empresse d'en amortir ainsi les effets : « Ad- » mis à l'hôpital, l'habileté des chirurgiens â » triomphé de la gravité de la blessure, et au » moment où cette lettre s'écrit , le milicien » est en pleine convalescence. » La jeûne fille

est heureuse alors ; eile renaît ; son visage s'épanouit et respire une douce sérénité !

Cependant Thabile magnétiseur ne borne pas là ses expériences : il veut encore faire un nouvel essai de* son influence mystérieuse , et attaque ainsi un autre passage de la prétendue lettre : « Là guérisoa presque miraculeuse du » jeune soldat a fait grand bruit et lui a attiré » la visite des plus riches personnages et des » plus belles dames de la ville, dont une d'elles » s'est éprise d'un violent amour pour lui et » veut absolument l'épouser. » Ici nouvelle pâmoison de la jeune fille, nouveaux gémissements et nouvelle interruption de la lecture. Molière dut alors employer toutes les ressources de son art pour ranimer ce cœur qu'il venait de briser; et, toujours impassible/ il lit ou plutôt il improvise le remède au mal qu'il a fait naître : « Le milicien est resté ferme » comme un roc aux brillantes propositions » qu'on lui a adressées ; il n'a eu qu'à rappro- » cher de son cœur les modestes gages d'amour » que lui donna son amante en partant ; qu'à » se rappeler ses tendres baisers pour rester

» in^nsible à tout et n'aspirer qu'après le jour » où ils pouTjront réaliser les serments qu'ils * » se sont faits 1 » Ce fut 1^ dernière épreuve à laquelle le maître voulut soumettre soi), sujet : il lui rendit sa lettre ; et, radieuse> la jeune fille la serra précieusement dans sa gorgerette, en disant à Molière sa plus humble révérence^ qu'elle accompagna de ces mots : Pla mercio. Moussu l PuiS; en retournant dans son quartier, la pauvre illusionnée racontait à tous .venants la bonne nouvelle qu'elle çivait reçue , et l'assurance qu'elle avait de son prochain mariage avec son amant , qui allait revenir sergent ou tout au moins officier. Des lettrés incrédules à qui elle faisait ses confidences ayant voulu, eux aussi, prendre connaissance de la lettre, n'y trouvèrent, hélas 1 que l'affreuse vérité; mais la jeune fille, à son tour, plus incrédule qu'eux, leur arrachait vivement le papier des mains en leur disant : « Laïssats aco! laïssats » aco ! aoù sdbètz pas ta pla léjfi coumo lou » Moussu dé can Zélyî » (Laissez celai laissez cela ! vous ne savez pas aussi bien le lire que le Monsieur de chez Gély I )

C*e8i ainsi que s'écoulèrent les quatre mois que Molière passa àPézenas : repas et réunions de famille à La Grange, où la troupe^ joyeuse de se trouver au sein de Tabondanee, exempte des soins précaires du lendemain , se livrait à la plus franche gaieté ; — représentations chez le prince de Conti en présence des notabilités de l'armée et de la province ; — conversations et entretiens familiers avec les clients deGrély ; — puis excursions dans les environs de Péze* nas. Chaque jour nouvelles scènes, chaque jour nouveaux visages, et chaque jour aussi nouveaux sujets d'observations et d'étude pour Molière ; car au milieu de ses artistes, à Thôtel du prince, chez le perruquier Gély, même dans les plus humbles villages , il réfléchissait sur tout ce qui se présentait à lui, et étudiait partout la nature en homme qui veut la peindre 1

Si un minutieux journal des dits et gestes du grand comique avait été tenu , on y puiserait la conviction que bon nombre de ses meilleures scènes ont été ébauchées dans les représentations improvisées qu'il donna en province;

scènes qu'il introduisit ensuite, après les avoir convenablement polies^ dans des compositions savamment étudiées : c'est ainsi que la farce du Médecin volant est devenue le Médecin

. malgré lui ; — que la Jalotisie du Barbouillé^ dégagée de ce qu'elle avait de trop libre, s'est transformée en Georges Vandin. C'est ainsi qne l'on retrouverait dans maintes autres

. pièces des scènes dont les premiers germes sont éclos dans la boutique du perruquier Gély. N'y a-t-il pas, en effet, une grande ana- *logie entre le messager d'Aniane et M. de Pourçeaugnac, se livrant tous les deux, sous l'influence de la peur, aux actes les plus excentriques? — la naïveté de l'amante du milicien de Pézenas n'a-t-elle pas servi de type à la crédulité de Mathurine et de Charlotte, acceptant comme vrai tout ce que leur dit don Juan, et lui cédant sans résistance (1)?

(1) Les farces improvisées dont Molière ffratifla la province ont laissé peu de traces après elles : deux seulement, U Médecin volant et la Jalousie du BarbouUli, ont été imprimées dans quelques éditions des œuvres complètes de l'illustre comique; on n'a conservé qtfele titre de trois autres : le Doc-

DAXS LE LANGUEDOC. U5

Dans le cours de sa brillante carrière^ Molière étendit son investigation philosophique sur la société tout entière , sans se laisser intimider par les situations les plus élevées, sans dédaigner les positions les plus humbles : à la cour, il fronda l'immoralité des grands seigneurs, l'arrogante vanité des marquis; et, mieux que Richelieu avec la hache , Molière parvint à rabaisser Taristocratie sous la verge du ridicule ! — la Yille lui livra à pleines mains ses précieuses, ses avares, ses hypo crites, ses jaloux, ses pères quinteux, ses médecins burlesques et aussi ses bourgeois parvenus, avides de singer le grand monde et le bel air ; — à la province, Molière emprunta les petites manies de ses habitants, leurs tracasseries intestines, leurs étroits calculs, leur ignorance et leurs faux jugements : c*est ce qui nous a valu la comtesse d'Escarbagnas, M. de Pourceaugnac, les Thibaudier, les Sottenville,

leur atnoureux, les Trois ritfatix, le Mattre en droit, sans qu6 l'on puisse encore Indiquer leur origine et le lieu où elles ont été produites pour la première fols.

96 MOUÈRE

les Harpia^ caractères évidemment étudiés sur place^ et qui appartiennent à la monographie que nous consacrons aujourd*hui au grand cor mique; — descendant ensuite plus bas^ Molière recueillit loin des villes ces types vulgaires qui, mis en opposition avec des natures d'un ordre plus élevé, se font ressortir réciproquement : ainsi dans le Dépit amoureux, la brouillerie et la réconciliation entre Marinette et Gros-Réné, où sont peints, dans la simplicité villageoise, les mouvements de dépit et les retours de tendresse, donnent aux mêmes scènes entre Ëraste et Lucile un cachet de distinction qui aurait moins de relief sans cette juxta-position ; la restitution du demicent d'épingles fait valoir la remise du portrait; et ce retour bourru de Gros-Réné :

J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage; Tiens 1

rehausse Texpression de ce reproche sorti de la bouche d'Éraste :

Et C'est un imposteur, enfin, que je vous rends! Dans V École des Femmes, la niaiserie gro-

Dans le LANGUEDOC 97

iesque d* Alain et de Georgette ajoute un vernis charmant à l'innocente candeur d*Agnès ; enfin Tamour simple et sincère de Pierrot^pour sa Charlotte met mieux en évidence le libertinage effronté de don Juan.

Il est incontestable que c'est dans ses voyages à travers la province que Molière a recueilli ces naïves peintures qui^ sans manquer de grâce et de iinesse, ont, comme les bambochades de Téniers ou de Van Ostade, le mérite du coloris, de l'entrain et de la vérité I Ailleurs, Molière épuise toutes les ressources de Tart pour peindre la natlire; ici, il ne la pare que de sa simplicité , et, par cet habile contraste , il rend l'effet de ses tableaux plus saisissant!

«HAPITR8 lY

Troisième rencoutre de Uufort et de Mulière. — Erreur de Lagrange et \iafit et de M. Bazin rectiâée. —Molière et D'Asseucy à La Grange-des-Prés. — Le priooe de CoDti donne è Molière une assignation de 5,000 livres. — Déconjenues de D'Assoucy à Montpellier. — Transaction entre Dufort et Molière au sujet de l'assignation. — Molière h Carcassonne. — Pennautier. — ChapeUe et Bachaumont. ~ Leur courroux contre Narbonne. — Réfutation par Lefranc de Pompignan. — la ThibaMe jouée à Bordeaux. — Erreurs de MM. Bazin et Viennet rectifiées. ~ La caisse des États et le prihce de ContL — Le Dépit amoureux h Béziers. — Scène de La Rflpière. — Les entrées gratuites. — Stratagème de Vun des frères Béjart. — La troupe de Molière q«iitte te Languedoc. — Madeleine Béjart obtient payement de Dufort.

'est pendant la session des États (1655-1656) qu'eut lieu la troisième rencontre de Molière et de Martin-Melchior Dufort, le bourgeois de Sîgean que nous connaissons déjà ;

ce fut pour Molière, nous pouvons le dire avec certitude, une très heureuse rencontre. Dufort s'était rendu à Pézenas , soit pour représenter la communauté de Sigean, qui avait droit de séance aux États ^ soit, et mieux encore, pour apurer ses comptes auprès de la commission chargée de régler Tétape.

. Lagrànge et Yinot, et à leur suite M. Bazin, disent que : « Molière » obtint, en 1655 /<7ti » prince de Conti un engagement tant pour » son service que pour celui des États de Lan- » guedoc, » La plupart des biographes affirment qu'à cette occasion le prince de Conti récompensa libéralement Molière, et voulut même se rattacher en qualité de secrétaire.

Lagrànge et Yrnot, moins explicites, disent seulement : « De ces États et de l'hiver de » 1655-1656, nous ne savons rien en ce qui » concerne Molière, si ce n'est qu'il hébergea » et nourrit lyAssoucy, pour qui ce fut une » Cocagne, » Quant au prince de Conti, dès le printemps de 1656, il avait quitté Pézenas pour se rendre à la cour, et- ne retourna dans le Midi qu'en 1661 , alors qu'il fut appelé à

DANS LE LANGL'EDOC. 101

succéder à Gaston y duc d'Orléans , en qualité de gouverneur du Languedoc.

Nous allons tâcher d'apprécier la valeur des assertions de Lagrange et Yinot. Suivant ces deux biographes y que M. Bazin regarde un peu trop comme deux oracles; Molière y en venant à PézenaS; aurait eu un double engagement :

Tun pour le prince^ l'autre pour les États. Un engagement est un contrat synallagmatiquc, qui oblige les deux parties à faire quelque chose au regard Tune de l'autre. Dans l'espèce^ Molière se serait engagé à donner des représentations^ qu'il donna effectivement ; et les États, engagés par le prince, auraient dû payer ce service rendu. Et^ cependant, après avoir minutieusement compulsé les procès-verbaux des sessions des États de 1655 à 1658, nous n'avons trouvé aucune somme votée pour rétribuer des comédiens. Nos investigations se sont portées sur tous les votes en général , et plus particulièrement sur ceux qui concernent les allocations faites pour les corps de musique, — l'organiste, le sonneur, le tapissier, l'aumônier, les frais de la buvette, etc., etc.

Eh bien I au milieu de tous ces articles de dépense, où naturellement aurait dû se rencontrer le payement des comédiens, nous n'avons rien trouvé qui les concerne. La conclusion de ce résultat négatif est que la troupe de Molière n'aurait pas été engagée pour les États ; — qu'elle n'a jamais été à leur solde.

Nous ignorons si le prince de Gonti récompensa libéralement, de sa cassette privée, Molière et sa troupe ; nous ne le pensons pas. Le prince de Gonti n'avait qu'un très médiocre apanage ; il se plaignait sans^ cesse de f insuffisance de ses revenus, et était toujours court dVgent. Nous sommes donc portés à croire que, pour toute libéralité, le prince se borna à accorder à Molière et à ses comédiens une large hospitalité dans son domaine de La Grange. lyAssoucy, qui fut leur commensal, va dans son langage débraillé nous en donner un aperçu : .

.Au milieu de sept ou huit plats.

Exempt de soins et d'embarras, Je pjtssais doucement la vie!

Jamais plus gueux no fut plus gras ; Et, quoi qu'on chante et quoi qu'on die

DANS LE LANGUEDOC. i03

Dé ces beaux messieurs des États, Qui, tous les jours, ont six ducats, La musique et la comédie; A celte table bien garnie , Parmi les plus friands muscats.

C'est moi qui soufQais la rôtie Et qui buvais plus d'hypocras !

Voici encore une autre particularité relative au séjour de la troupe de Molière à La Grange : sur les parois d'une cloison intérieure, nouvellement mise à nu , on a trouvé le nom de TimiQortel comédien tracé avec la pointe d'un couteau.

Mais ce qui , mieux encore que tout ce que nous venons de rapporter, nous autorise à dire que le prince de Clonti ne donna rien de sa bourse privée à Molière, c'est que, aussitôt après I9 session des États, il lui fit remettre . une assignation de CINQ MILLE LIVRES sur le fonds dés étapes de la province. Pourquoi cette allocation indirecte et frauduleuse, s'il y avait eu un engagement officiel pour le compte des États? — Pourquoi encore cette remise, s'il y avait eu déjà un don direct fait par le prince ?

f04 MOLIÈRE

Au xvii^ siècle^ cinq mille livres étaieni une somme considérable , surtout pour des comédiens, puisque Louis XIV, le grand roi^ n*autorisa^ en 1665^ qu'une allocation de 7^000 livres par an à cette môme troupe de Molière, lorsqu'il l'eut attachée aux fêtes de la cour. Le prince de Gonti avait donc été suffisamment libéral en accordant 5,000 livres pour un service de trois mois environ. Toutefois, une assignation de 5,000 livres n'était pas de l'argent comptant; ce dont Molière et sa troupe avaient surtout grand besoin.

Heureusement pour Molière, son ami Melchîor Dufort se trouvait à Pézenas et avait pris grand plaisir à ses représentations. Le poète entretint l'étapier de l'embarras de ses finances, de l'assignation du prince, dQS ajour> nementâ auxquels elle serait sans doute exposée avant d'être payée ; et les deux amis se donnèrent rendez-vous à Narbonne pour y traiter définitivement cette affaire. Après la session des États ^ ce fut, en effet, vers cette ville que se dirigea la troupe de Molière, toujours en compagnie du parasite D'Assoucy, qui,

DANS LE L.iNUl EDO(.. 105

cependant; les quitta là brusquement pour se rendre à Montpellier ; et bien mal lui en prit! car il faillit être écharpé et brûlé par \es haren gères de cette ville. « Dans les rues, disent » les narrateurs de cette scène émouvante, Tes » femmes écumaicuit de rage :

11 sera brûlé, Dieu merci I Disait une vieille bagasse; Dieu veuille qu'autant on en fasse A tous ceux qui vivent ainsi !

» — C'est trop peu de le brûler, reprenaient » les autres ; il faut Técorc^ier vif ! » Mais laissons de côté les déconvenues de ce pauvre D'Assoucy pour revenir au sujet principal.

Vers la fin de février, Taventurier avait laissé ses bons amis à Narbonne, et ils y étaient en> core dans les premiers jours de mai, lorsque arriva Melchior Dufort. L'époque ne peut être douteuse, puisque le 3 mai 1B56, en présence de M. de Gathelan, baron de Portel, viguier et juge-royal de Narbonne (1), intervient un ac-

(1) M. de Catbelan appartenaiJL h la ramille des Cathelan de Toulouse, qui s'est rendue illustre dans la ma$cistraturé, l'épis-

cord, SOUS forme de police, entre : Martin Melchior Dcjfort, et Joseph Gassaignes, d*une part ; — Jean-Baptiste Poquelin Molière et Madeleine Bejart , d'autre part.

En vertu de cet accord, Du fort et Cassaignes, solidaires Tun pour l'autre, prennent l'assignation du prince de Gonti à leurs risques et périls et en fournissent le montant à Molière et à la Béjart de la manière suivante : 1^250 livres en espèces, et pour le solde, soit 3,750 livres , une lettre de change à l'ordre de Molière et de Madeleine Béjart, tirée par Cassaignes sur Dufort et acceptée par ce dernier, payable à un an de date.

Il est bien certain que Molière n'accepta et ne sollicita cet arrangement, que parce qu'il était sans argent. Si le prince lui en eût donné de sa cassette privée, si les États lui en avaient

cupat et les lettres. Sa flUe, mademoiselle •Priscille de Cathelan, après avoir été couronnée quatre fols par les memjbres du gay-sçavoir, fUt la p^emi^re femme nommée maîtresse- ^•$-|eux floraux (1717).

DANS LE LANGt KWX:. lOT

remis de leur caisse^ il n*aurait pas eu besoia de négocier son assignation et surtout de stipuler la remise immédiate de ces 1,250 livres. D'après. ce qui précède, nous pensons avoir suffisamment démontré que les libéralités du prince de Conti envers Molière pe proviennent que de Timagination des biographes.

Quoi qu^il en soit, après la conclusion de cet arrangement, la troupe de Molière quitte Narbonne et va donner des représentations à Carcassonne, où elle fut rencontrée par Chapelle et Bachaumont, qui venaient de Toulouse et, se l'en'daient en Provence. Ces messieurs s'arrêtèrent d'abord à Pennautier, ancienne résidence féodale, toute imprégnée de^ souvenirs des cdurs d'amour, dont les échos, silencieux aujourd'hui, avaient autrefois complaisamment répété les chants d'Adélaïde des Burlats, de Pons de Lagarde, de Clara d'Anduze, de Pierre' Vidal, d'Arnaud de Marveill, poètes célèbres et aimés dans le Languedoc du moyen âge. Pennautier est aux portes de Carcassonne, au milieu d*une magnifique plaine, et de là Chapelle et Bachaumont se rendaient à la ville

108 MOUÈRS

pour assister à la comédie « qui, disent-ils, » fut un de nos divertissements assez grands, » parce que la troupe n'était pas mauvaise » (juillet-août 1656). » Ce délassement leur manqua à Narbonne, où ils se dirigèrent ensuite; ce qui valut k l'antique capitale des Gaules les strophes ou plutôt les apostrophes les plus désobligeantes et les plus injustes :

Dans cette vilaine Narbonne Toujours il pleut, toujours il tonne; Toute la nuit doncques il plut. Et tant d'eau cette nuit il chut, Que la campagne submergée Tint deux jours la ville assiégée.

Digne objet de notre courroux !

Vieille ville toute de fange , Qui n*es que ruisseaux et qu'égouts; Pourrais-tu prétendre de nous Le moindre vers k ta louange?

Et comme ces messieurs ne trouvèrent pas à Narbonne les honnêtes divertissements qu'ils avaient rencontrés à Carcassonne, ils donnèrent, tète baissée, .dans les plaisirs faciles, et dont ils ne tardèrent pas à se repentir, et se

DANS LE LANGLEDUC. «(M

vengèrent ensuite de leur mésaventure en lançant Tanathème sur Tinnocente Narbonne (t).

Si Molière était resté quelques jours de plus à Narbonne, Chapelle et Bachaumont en seraient sortis sains et saufs ^ et auraient trouvé la ville charmante. On le voit, la comédie est souvent bonne à quelque chose : elle corrige les moeurs; elle peut aussi, dans certains cas, préserver la santé des imprudents et les empécher de médire!

(1} Left'anc de Pompignan, qui a publié eiT 1740 ud Voyage en Provence et en Languedoc, a cherché h réparer ainsi l'Injustice de Chapelle et de Bachaumont : *> N'y eût-Il que ses w anciennes inscriptions qu'a si fort respectées le temps, cette n Narbonne méritait un peu plus d'égards que n'en ont eu it les deux célèbres voyageurs. Nous pouvons attester qu'il n'y 1* plut ni n'y tonna pendant plus de quatre heures, et que " Jamais le ciel ne Ait plus serein que lorsque nous en par-

n times:

H Hais, vu le local enterra

» De la cité prlmatiale,

» Nous croyons, tout considéré,

» Que quand la saison pluviale

» Au milieu du champ labouré

n Ferme la bouche à la cigale;

■• Toutes les eaux ont conjuré

» D'environner bon gré mal gré

M La ville ardiiépiscopale ;

n Ce qui rend ce lieu révéré

» Un cloaque beaucoup trop sale,

n De quoi Chapelle a murmuré,

n Mais d'un ton si peu mesuré

» Qu'il en résulte grand scandale ! »

110 ' MOLIÈBE ^

De Garcassonne, la troupe de Molière se porta sur Gastelaaudary , visita une seconde fois Toulouse (1) , s*arréta à Âgen , et alla faire à Bordeaux le malencontreux essai de la Thé-hatde^ dont le président de Montesquieu a rendu compte. De là, rebroussant chemin, elle se dirige sur Béziers, où l'assemblée des États du Languedoc devait avoir lieu ( 17 novembre 1656). Malgré sa déconvenue de Montpellier, D*Assoucy fut exact au rendez*vous; mais, comme il ne trouva à Béziers, ni les abondants repas de La Grange^ ni les bonnes pistoles de

(1) Nous recrrettons vivement de ne pouvoir donner qu'une simple indication sur le second s^our de Molière à Toulouse. Feu M. Belbomme, arcbiviste du département de la Haute- Garonne, nous avait fait espérer qu'il parviendrait à retrouver quelques documents relatife à IMIlustre poète; Car il avait un souvenir conAis d'avoir rencontré des notes le concernant parmi les papiers non encore classés: telle est aussi l'opinion qui nous a été exprimée par H. Bemard-Desbarraux, inspecteur de la Bibliothèque publique de Toulouse et admirateur passionné de Molière. La mort prématurée de M. Belbomme l'a empêché de réaliser sa promesse; mais nous avons l'intime' conviction que le nouvel archiviste, M. Adolphe Baudouin, plein de zèle et d'amour pour les lettres, ne laissera pas passer inaperçue une telle découverte, s'il avait le bonheur de la foire, et que, comme son devancier, il aurait l'obligeance, ou de nous la communiquer, ou d'en faire part lui-même au public.

DANS LE LANGUEDOC:. <lt

M. de Guilleragiies, incontinent il faussa compagnie et partit sans tambour ni trompette;

Avant d'aller plus avant, nous réfuterons deux erreurs qui appartiennent , l'une à M. Bazin, Tautre à M. Viennet, membre de rAcadémie française, et auteur d'une Histoire de Béziers.

M. Bazin est toujours intimement convaincu que Molière et sa troupe étaient aux gages des États; car, en parlant de la session de 1656- 1657 , il s'exprime ainsi : « Les comédiens fi- «r rent leur service aux États ; » ce qui donne à supposer qu'ils y accomplissaient un devoir étroit , rigoureux , tandis qu'au contraire ils n'y venaient que de leur plein gré. Ils choisirent le temps de la tenue des États, de préférence à toute autre époque, parce que le grand nombre d'étrangers qui se trouvaient réunis dans la ville où se tenait la session leur permettait d'espérer d'abondantes recettes; d'ailleurs, une petite affaire d'intérêt privé les y attirait. Un extrait des procès^verbaux de cette session de 1656-1657 , que nous allons bientôt donner, démontrera pleinement la jttstes$e de notre assertion.

M. Vienne! s*exprime ainsi dans Tbistoire de sa ville natale : « Pendant que le prince de » Gonti tenait à Béziers les États de 1654 , il y » appela^ pour se désennuyer , la troupe de » Molière^ et c'est là que fat jouée pour la » prenvière fois la comédie du Dépit amou- » reuœ. » Ici, il y a deux erreurs : les États de 1654 furent tenus à Montpellier, et non à Béziers; le prince de Gonti y figura comme commissairer du roi; mais Molière n'y donna aucune représentation. — Les États ne se réunirent à Béziers que pour la session de 1656- 1657; messire Louis de Gardaillac de Lévy, comte de Bieule, y représentait le roi, et c& fut en cette même annéel656qu*eut lieu, à Béziers, la première représentation ^w Dépit amowreuœ.

Maintenant que tous les doutes sont levés , examinons pourquoi Molière et^ la Béjart s'obstinaient à battre ainsi Testrade .dans le Bas- Languedoc. La raison en est simple eï le motif bien légitime : parce qu'ils attendaient avec anxiété l'échéance de la lettre de change tirée par Gassaignes sur Dufort ; car, aussitôt après le départ du prince de Gonti et la clô-

ture de la session de 1655*1656^ les trésoriers des États avaient élevé des doutes sur la validité de l'assignation que le prince de Gonti avait donnée à Molière.

£n effet, d*après les privilèges du Languedoc et l'omnipotence des Ëtats^en fait de finances et d'impôts, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le prince de Gonti n'avait nullement le droit de disposer à son gré des fonds de .la province. Voici en quels termes était rédigée la commission qui était donnée aux princes, aux maréchaux et aux autres grands seigneurs chargés par le roi de convoquer les États de Languedoc et d'y porter la parole en son nom. On verra par la forme de ces commissions si celui qui en était porteur pouvait en aucune façon, et de sa seule autorité privée, exiger la moindre somme :

« De par le roi, disaient ces lettres closes n adressées au Président- des États, très chers » et bien amés, nous avons fait expédier à » notre très cher et très amé cousin, N..., nos » commissions nécessaires pour la convocation « des États*Généraux de la province de- Lan-

114 MOLlBIlfi

» guBdoc pour Tannée ...., lesquelles nous lui

• avons fait remettre comme principal corn-

» missaire en rassemblée. Vous apprendrez

» par ce qu'elles contiennent, et entendrez

«^encore par ce que lui et tes. autres commis-

» saires par notis députés àuxdits États voue

» diront de notre part le besoin que noiM avims

» d^étre êeeourus et auisiés en Vétat prisent de

» nos affaires des sommes contenues ès-dites

» commissions, poisr subvenir aux dépenses

» que nous atons à supporter pour laconser-

» ration et la manutention de notre État, »

Après avoir délibéré sur ces demandes et

sur la quotité des sommes à accorder , les

États formulaient ainsi leur réponse, qui était

toujours sur le ton de la doléance : « Les gens

» des trois États de la province de Languedoc,

» .assemblés par mandement du roi, ayant en-

>» tendu la demande à eux adressée au sujet

» des impositions que S. M. requiert être

» faites sur lesdits pays; savoir

» Bien que cette provincîe soit accablée par » les grandes impositions qu*elle Mi volontai-

DANS LE LANiiUEDOC. Hâ

» rement pour le service de S. M., néanmoins, » afin de témoigner qu'elle a beaucoup plus de » passion pour le service de S. M. que pour » son propre soulagement^ les gens des trois

» États ont UBÉRAIBIIENT OGTROTB et AC-

» CORDÉ au roi, leur souverain prince et sei- » gneur pour Tannée ...., et sans gonsé- » QVKSCE, lesdites sommes , et coNSEirrENT » qu'elles soient imposées pour ladite année » Mulement. »

Dans la session de 1655-1656, le prince de Conti devait s'efforcer d'obtenir des États un dm gratuit plus considérable que celui qu'ils faisaient tous les ans, et voici en quels termes il s'acquitta de sa mission : « Les besoins de » l'État vous sont si connus que rien ne nous » paraît plus inutile que de vous les mettre » sous les yeux ; aussi espérons-nous que vous » voudrez bren fournir à S. M. les moyens de » continuer la guerre en augmentant les pré- » SBNTS que vous lui faites gratuitement » chaque années » Un langage si obséquieux, lorsqu'il s'agissait d'une somme a obtenir pour le service du roi, indique assez que le prince

il6 MOLIÈRE

n'avait pas le droit de tailler et d'imposer à merci ; et que , par suite, il n'avait pas qualité pour délivrer l'assignation qu'il avait donnée à Molière.

Les observations des trésoriers firent comprendre à Dufort^ tardivement il est vrai, l'imprudence qu'il avait commise en s*engageant dans une telle affaire ; et croyant s'en sortir, il prit la'résolution, comme un homme faible et ignorant, de refuser le payement de la lettre de change tirée par Cassaignes et acceptée par lui!

La situation, comme on voit, était très tendue ; aussi les comédiens , en gens^habiles et bien appris, ne négligèrent rien pour surmonter les obstacles. Ils se rendirent à Béziers, dès Touverture de la session ( 17 novembre 1656); firent des démarches auprès des dépulés les plus influents; et afin de se les rendre favorables ils leur distribuèrent à profusion des entrées gratuites ; en outre» ils offrirent à la curiosité des spectateurs la meilleure pièce de leur répertoire, le Dépit atnoureuûty pièce en cinq actes et en vers, qui était bien supérieure

aux farces quMls représentaient ordinairement. Molière y jouait le rôle d'Albert, père de Lucile et d'Ascagne. Cailhava, dans ses Études sur Molière, dit que « le Dépit amoureux est » Tune* des pièces de cet auteur où il y a le » plus grand nombre de belles scènes, parmi » lesquelles il recommande surtout celle de la » brouillerie et du raccommodement entre » Ëraste et-Lucile. » Peut-être aussi ta petite scène du bretteur, offrant ses services à Valère (acte V% scène m*), qui les refuse avec dignité, fut-elle introduite dans la pièce afin de louer adroitement la haute administration du Languedoc> qjii, sous l'influence du prince de Conti, venait de mettre en vigueur Tédit du roi de 165i contre les duels et les duellistes. Molière avait à la- £pis à ménager les préjugés et à louer ceux qui entendaient faire prévaloir la loi ; il est impossible de se sortir plus adroitement de cette situation délicate :

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