VALÈRE
Monsieur de La Rapière, un homme de la sorte Doit être regretté; mais quant à votre escorte, Je vous rends grâce.
Ainsi y Valère, en se soumettant à la loi, refuse poliment les services de La Rapière / sans le blesser; sans même attaquer la coutume où étaient alors les amants de qualité de se faire accompagner dei spadassins, lorsque, le soir, ils allaient faiire la cour ou donner, des sérénades à leurs belles.
Cependant cette habile' diplomatie ne put triompher de Taustère sévérité des États; bien au contraire : toutes les tentatives des comédiens pour circonvenir les députés ne firent
que provoquer un vote de^ plus funestes tant
UANS LE L\N(iUEDOC. UU
pour la troupe de Molière, que pour le succès des négociations que Dufort etCassaignes poursuivaient, afin de faire admettre Tassignation du prince. Voici, dans toute sa naïve crudité, la délibération qui fut prise :
« Samedi, 16 décembre 1656. — Sur les plain- « tes qui ont été portées aux États par plu- » sieurs députés de rassemblée, que la troupe » des comédiens qui est dans la ville de Béat ziers a fait distribuer plusieurs billets aux » députés de cette compagnie pour les faire » entrer à la comédie sans rien payer, dans » Tespérance de retirer quelques gratifications » des États, a été arrêté qu*il sera notifié par » Loyseau, arcber des gardes du Roi, en la » prévôté de Thôtiel, de retirer les billets qu'ils » ont distribués, et de faire payer, si bon leur » semble, les députés qui iront à la comédie ; » l'assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y » sera fait aucune considération ; défendant » par exprès à MM. du bureau des comptes de, » directement ou indirectement, leur accorder » aucune somme, ni au trésorier de la Bourse
» de payer, à peine de pure perte et d'en ré- » pondre en son propre et privé nom. »
C'est avec ce peu d'égards que furent ac^ cueillis à Béziers, nous avons honte de le dire^ Fauteur et la première représentation du Dépit amoureux y pièce qui, deux ans plus tard, mit tout Paris en émoi et valut à la troupe de Modère de si fructueuses recettes!...'
Malgré cet échec, les comédiens ne se tinrent pas pour battus, et l'un des frères Béjarl imagina un singulier expédient poui: capter la bienveillance des États. Il avait composé un riche armoriai dans lequel étaient contenus et décrits les qualités, armes et blasons des prélats et barons des États , et en fit hommage (1) à l'assemblée. C'était un coup habile porté à la majorité , à la partie la plus influente de cette
(l)-€et ouvrage, évidemment composé par un homme étranger à la province, Ttit commencé en 1634 : le prince de CoDtl en lut la première partie durant une des représentations de Molière à Pézenas. L'impression de cet armoriai fUt terminée en Juillet 1655, chez Jasserme, à Lyon. On sait que la troupe de Molière quitta cette ville, en 1654, pour se rendre à Pézenas.
DANS LB LANGUEDOC. iH
réunion. Les États de Languedoc étaient composés de cent quatorze députés des trois ordres : trois archevêques et vingt évoques sié-^ geaient en qualité de mandataires du clergé ; la noblesse y était représentée par un comte , un vicomte et vingt et un barons : c'était donc à ces quarante -six illustres que s'adressait le livre de Béjart. Le tiers-état en voyait à rassemblée soixante - huit députés pris dans les hautes classes de la bourgeoisie et parmi les officiers municipaux ; mais ces soixante-huit députés ne disposaient que de quarante-six voix , afin de ne pas dépasser en influence les deux autres ordres ; et encore au xvii* siècle étaient-ils sous la dépendance immédiate de la noblesse et du clergé. L'essentiel donc était de capter la bienveillance et les suffrages des deux premiers ordres. Malgré tant d'habileté dépensée , le succès de Béjart fut très incomplet. L'Assemblée voulut bien accepter l'hommage de son armoriai^ mais non sans rechigner ; car dans son vote du 16 avril 1657, par lequel eUe alloue une gratification de 500 livres à Tauteur, elle déclare « qu'à
1^ MOLIÂRI
» Favenir elle n'accordera aucune gratification » pour de pareils ouvrages , à moins qu'ils ne » soient expressément commandés. »
Voyant qu'il n*y avait rien à espérer de pareilles gen&y Molière et sa troupe quittèrent Béziers et se rendirent à Montpellier, où ils donnèrent quelques repi;ésentations assez fructueuses. A répoque de Téchéance de la lettre de change de Dufort (3 mai 1657), ils étaient installés à Ntmes avec Tintention de se diriger sur Paris où leurs amis commençaient déjà à les appeler. M. Bazin pense, au contraire, que la troupe de Molière passa Tannée 1657 en Languedoc (page 49 de ses Note$ historique); c'est une erreur. Nous avons expliqué les mor tifs qui Pavaient fait séjourner dans cette pro* vince de 1656 jusqu'au 3 mai 1657 : les comédiens voulaient, avant de partir, savoir ce que deviendrait la caisse, leur fonds de réserve,' c'est-à-dire connaître le sort de la lettre de change de Dufort. Après l'échéance, rien de plus ne les retenait en Languedoc; aussi, dès ce moment, allons-nous les voir constamment en marche vers le nord : les^ voici à Nîmes;
bientôt après ils seront à Avignon, où Pierre Mignard, l'anteur des fresques du Val-do-Gràce, 8*éprend, sur la recommafidation de son frère, d'une vive amitié pour Molière, touchante affection qui persista jusqu'au tombeau et qui nous a valu un bon poème et d'excellents portraits (1). En classant les archives de THÔtel- Dieu de Lyon^ M. Pericaud à constaté qu*en 1657, la troupe de Molière avait donné deux représentations au bénéfice des pauvres de la ville; nous la verrons plus tard à Grenoble, suivant invariablement son étoile qui la dirige vers Paris.
Occupons-nous maintenant des différentes phases que subit la lettre de change de Dufort.
Ne prenant conseil que de son dépit, n'écoutant que le chagrin qu'il éprouvait de s*étre
(D'A l'exemple de l'Arioste et du Titien, les deux amis se servirent réciproquement : Molière célébra le chef-d'œuvre de Mignard dans son poème intitulé : la Gloire du Dôme du VaU-de'Gràce (1600) ; et Mignard, à son tour, peignit pour Molière plusieurs portraits d'un» très grande ressemblance, qui ont ainsi popularisé et perpétué les traits de l'illustre comique.
engagé dans une si mauvaise affaire, le malheureux mit à exécution Tintention qu'il avait d^à manifestée : il refusa: net, à Téchéance, de £Bire honneur à sa signature f Mais Madeleine Béjart, femme de tête et âpre au gain, qui était retenue à Nîmes pour des soins à donner à une fille naturelle qu'elle avait en pension dans cette ville; se chargea de mener bon train le débiteur récalcitrant. Elle fait aussitôt protester la lettre de change impayée ; cite Dufort à comparaître ^devant la Bourse de Toulouse^ y obtient jugement, condamnation, ajournement et prise de corps!
Sous ces coups redoublés , si- activement portés, si habilement dirigés, Dufort fut atterré ; il courba la tête, se procura à chers deniers Targent qui lui était nécessaire pour se libérer et paya entre les mains de la Béjart, dans les premiers jours de 1658, les 3 J50 livres, montant de sa lettre de change, accrues des frais et des intérêts. Molière et sa troupe étaient alors à Grenoble (!*' avril). Aussitôt la victoire remportée et la caisse sauve, Madeleine Béjart court rejoindre ses camarades ; et, nan-
tis de leur pécule , ils se rendent ensemble à Rouen ^ puis à Paris, où ils débutent avec succès le 24 octobre 1658^ en présence du roi, dans la salle des gardes du vieux Louvre.
Molière est déjà monté sur son piédestal ; il va bientôt parvenir à Tapogée de sa gloire ; nous n*avons plus à le suivre dans ce nouvel horizon I