CHAPITRE V
Les £(aU nnueot de payer l'a»si«]iation du prmoe de Çpnti. -
- MaayaiB procédés du prince envers MoUère. — Le fonds des «tapes et les fonds secrets. — Le prince de Conti , gouverneur du Luguedoc — Son excessive dévotion. — Les Jansénistes.
- Nicolas Pavillon. — Traité du prince de Conti contre les Vectocie».— Réfuté dans U préface du Tartuffe. — Dufort est éconduit par le prince de Conti. — Lettn de Racine qui cftactérise ce prince. — Sigean au xvn» et au \iv siècles. — Procès entre Dufort et Gassaignes. — Déclaration de Molière è ce sujet.
- Dufort gagne son procès. — Revenus de Molière avant sa ■"*'*• — Appréciation de sa conduite dans TafTaire de Dufort.
UE devint le malheureux Dufort après le payement fprcé de sa lettre de change^ et après le départ de la troupe de Molière?
Il y aurait; ce nous senthle^ une bien -coupable
m MOLIÈRE
indifférence à l'abandonner ainsi^ lui qui avait soldé de ses deniers les plaisirs du prince et des notabilités de la province; — lui qui, par un pénible sacrifice, avait contribué à sortir d*embarras la troupe de Molière, à lui faciliter son retour dans la capitale, et peut-être aussi à seconder l'essor de son illustre chef!... Nous serions d^autant plus coupable d'abandonner ainsi ce généreux inconnu, que tout n^est pas encore fini entre Molière et lui.
Pour ne pas perdre la totalité de la somme qu*il avait si malencontreusement exposée, Dufort actionne, en payement de sa moitié, Joseph Cassaignes, son co-engagé. La convention du 3 mai 1656 faisait à celui-ci un devoir rigoureux de payer sa part> au cas où les "États viendraient à méconnaître Tassignation du prince. Au lieu de s'exécuter loyalement , Joseph Cassaignes aima mieux louvoyer, opposer à Dufort une foule de fins de non-recevoir plus absurdes les unes que les autres ; cependant^ hâtons- nous de le dire » après quelques escarmouches, les deux contondants se réunirent pçur faire une démarche collective au-
près des États, afin d^obtenir le payement de l'assignation du prince. Les États furent inetoràbtes ; ils laissèrent cette assignation entièrement à la charge des deux cessionnaires de Molière ; et ils eurent raison.
Avant de clore leur session de 165^1656, tes États avaient voté spontanément, à titre de remerclment, une somme de 60,000 livres, qui fut offerte très respectueusement au prince de Conti et accueillie par lui avec empressement (1). Et, après avoir reçu un don si important, si bénévole, ce prince ne. rougissait pas de mettre encore à la charge de la province la rémunération qu^il daignait accorder aux comédiens qui rayaient amusé pendant la session I Et ce qui augmente encore Tindélicatesse de ce procédé, c'est que cette rémunération était accordée d'une manière subreptice, fallacieuse, illusoire. Le fonds des étapes était, suivant Texpression consacrée à cette époque.
H) Les États poussèrent leur respectueuse obséquiosité Jusqu'à om-ir 3,000 iivres k M. de GuiUeragues, secrétaire des comroandements du prince de Conti, cadeau qui fut accepté avec une vive satisfaction.
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tinê vériiable bouteille à encre; personne n'y voyait goutte. Un corps de troupes venait-il à traverser la province? Les syndics administrateurs des diocèses en ignoraient presque toujours l'effectif; le gouverneur militaire seul le connaissait; et en doublait ou triplait le chiffre au gré de sa cupidité ; il s'entendait avec l'étapier^ ou plutôt obligeait ce malheureux Raton •à tirer pouV lui les marrons du feu, autrement dit, à couvrir ses exactions. L'étapier présentait ensuite un compte de fournitures correspondant au chiffre mensonger; et les États acquittaient le mandat, tout en soupçonnant le dol et en exprimant leur doute de la manière la plus incisive. Il fallait donc encore employer certaines précautions pour faire réussir la fraude : ce que négligea d^ &ire le prince.
Lorsque l'on examine attentivement les procèsverbaux des États du Languedoc, on voit qu'une guerre acharnée était déclarée aux étapiers , et qu*à la moindre irrégularité leurs comptes étaient rejetés. Ainsi, donner une pareille assignation, sans avoir la ferme volonté de la faire accepter par les États, sans être
DANS LE LANGUEDOC. m
bien résolu à couvrir de son blason ou de son épée un pareil tripotage, c'était donner une non-valeur, c'était un leurre offert à la bonne foi de celui à qui Ton faisait croire que ce que l'on donnait était une récompense réelle (1)1 Dans cette circonstance, le prince de Gonti, tranchons le mot, se comporta indignement envers Molière, envers son ancien condisciple, envers son and, ainsi que le disent les biographes. S'il Teût voulu récompenser noblement, avec honneur, avec délicatesse, il fallait donner au grand artiste une assignatiop sur les toixante mille livres que les États avaient si libéralement, trop libéralement peut-être, al^ louées au prince , et non puiser en eau trou- ' ble la somme qu'il prétendait accorder au mérite, et non faire passer Uhonnéte Molière sous les fourches caudines du fonds des éta-
(i) SI La Grange et Vinot avaient été au couraQt de la cffliduite du prince de Conti envers Molière , s'ils avalent surtout connu son Traité contre la comédie, auraient-ils inséré, dans leur Préface de 1682, la phrase suivante : < Par la » vivacité de son esprit, Molière s'était acquis l'estime et
> les bonnes grâces du prince, qui Ta toujours honoré de sa
> bienveillance et de sa protection t *
Vâi iMOLlÈR£
peS; comme naguère on faisait passer à la caisse des fonds secrets Técrivain dont on voulait récompenser des services peu avouables!
Quoi qu*il en soit, aussitôt après la notification du refus des États, Tinstance engagée par Dùfort contre Cassaighes recommença avec une nouvelle activité. Les plàcets et les factums étaient déjà distribués aux juges, lorsque survint un événement qui, tout à coup, parut devoir être favorable à rheureux dénoûment de cette affaire.
Monseigneur Gaston, duc d^Orléans, oncle du roi«t gouverneur du Languedoc, était mort en 1660, et ses fonctions furent dévolues à son cou-* sin lé prince Armand de Conti. Dès ce moment, Tespérance vint au cœqr de nos malheureux plaideurs : « Une fois dans le pays, le prince » ne pourra pas s*empécher de nous faire jus- » tice, disaient ces bonnes gens. Il forcera les » États à acquitter son assignation laissée en » souffrance, ou bien il remboursera de ses ». deniers la somme que nous avons comptée à » Molière, son protégé, pleins de confiance que- » nous étions en la signature d'un prince du
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9 sang royal ! » Tou3 ces beaux raisonnements tombèrent devant la désespérante réalité.
Le prince de Conti y dont la première éducation fut toute ecclésiastique; et qui avait épousé une femme dominée par un profond sentiment religieux^ Maria Martinozzi, nièce du cardinal Mazarin, avait été péniblement froissé, * durant son dernier séjour à Paris, de la persécution exercée contre les Jansénistes (1). Voulant, autant qu'il dépendait de lui, réparer cette injustice et témoigner aux sectaires toute sa sympathie, il résolut, en arrivant dans le Languedoc, de se mettre sous la direction de Tun de leurs chefs les plus Considérables et les plus estimés. Ce chef était Nicolas Pavillon^ disciple chéri de saint Vincent de Paul, que le cardinal de Richelieu avait élevé , à cause de ses vertus, au siège d'Alet (province de Languedoc). Boileau a mis délicatement Téloge
[i] Port-Boyal des Champs, principal Toyer des Jansénistes, résidence des (fères Arnauld, des Sacy, des Pascal, desNicoUe, etc., ftit fermé par ordre du Roi, en 1656: et tous ceux qui habitaient cette retraite ftirent dispersés par la force. La signature du formulairt fut ordonnée en 4661-1602, et les non-signataires furent interdits et excommuniés.
de ce prélat dans la bouche de la Discorde^
s*adressant au trésorier de la Sainte-Chapelle :
Ne borne pas ta gloire à prier dans un ch,œur. Ces vertus, dans Alet, peuvent être en usage; Mais dans Paris, plaidons; c'est là notre partage!
Nicolas I^villon ne restreignit pas son zèle dans les séuis exercices d*une austère dévotion : il avait été placé au milieu d^habitants pauvres et ignorants; il les encouragea, les instruisit, les consola et adoucit leur misère. Alors que la plupart des prélats de France se faisaient un point d^honneur de ne pas résider dans leur diocèse, lui, au contraire, s*était imposé le devoir rigoureux de ne s'en absenter jamais. Après la dispersion de Port-Royal, Nicolas Pavillon avait réuni dans le monastère de Saint-^Polycarpe, situé à peu de distance d*Alet, tous les Jansénistes qui s'étaient trouvés sans asile, et qui avaient bien voulu se mettre sous sa loi. Le souvenir de ce vertueux prélat est encore viwnt dans ces misérables contrées, et sa tombe y est vénérée à Tégal de celle d'un saint (1) I
(1) Nicolas Pavillon était fils d'Élienne PavlHon, correcteur
Le prince de Conti eut donc de fréquentes conférences avec Tévêque d'Alet ; fit des retraiteS; plusieurs confessions générales ; — il modéra sa dépense ; -^ retrancha dans le service de sa maison toutes les superfluités ; — interdit le bal^ la comédie, le jeu à ses domestiques. A part quelques moments consacrés aux affaires, il était sans cesse occupé de lectures pieuses; — il faisait Texamen de sa conscience avant chaque repas; — il entendait trois messes par jour ; — et condamnait à dix jours de jeûne, au pain et à Teau, ceux de ses domestiques qui n'apportaient pas le recueillement xonvenable à la prière commune. Le prince de Conti faisait, en outre, d'abondantes aumônes aux hôpitaux, aux pauvres ; il donnait des sommes considérables aux églises et aux couvents; — il avait même voulu se dépouiller de tous ses biens, de tous ses titres,
de la Chambre des Comptes de Paris, où U était né, en iSOI. Il mourut à Alet, le 8 décembre 1677, Agé de quatre-vingts ans. Uépltaphe qui est sur son tombeau commence ainsi : Pawperum pater, pUyntm eùnsiliarUUt cVeri lumen, etc., etc. —Etienne Pavillon, de TAcadémie (Vangalse, poète aimable, émule de Chaulieu était neveu de révéque d'Alet (4693-1705).
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et ne vivre qu'avec un seul domestique; mais Tévéque d'Alet ne jugea pas à propos d'autoriser un si grand sacrifiée! La princesse de Conti voulut à son tour se mettre à la hauteur d'une telle abnégation : elle fit vendre ses diamants, ses bijoux, et en distribua le montant au?L pauvres!
Mais la chair seule n'est que pour moitié dans les erreurs humaines ; Tesprit y a sa large part; et le prince de Conti voulut aussi mortifier son esprit. Il avait beaucoup aimé le théâtre ; « c'était Tun des giiands seigneurs de » France, dit Tabbé Voisin, aumônier du n prince, qui connaissait le mieux Tart dra- » matique. » Par esprit d'humilité, et pour démontrer à ses directeurs combien sa conversion était sincère, le prince de Conti résolut d'écrire un Traité contre le Théâtre. Cette résolution , il Taccom^llit, quoique jeune, avec une énergique opiniâtreté; la rédaction de cet ouvrage fut même la constante occupation des dernières années de sa vie. Il n'avait que trente-sept ans loi^squ'il mourut, en 1666, dans les bras de. l'abbé Ciron et de Tévéque d'Alet!
Dans ce Traité (i). Le prince de Conti attaque avec une grande vigueur d'expression les comédies de son ancien protégé : VÈcole des Femmes, — le Festin de Pierre, — le Tartuffe, etc. ; mais il s'attache surtout à démontrer que, » d'après la tradition perpétuelle de » l'Église^ les comédies ont toujours été con-
(1) L'ouvrage du prince Armand de Çonti est Intitulé : Traité de la Comédie et des Spectacles, ielon les tradUions de VÉglite; il fkit imprimé, un an après sa mort, en 1687, par les soins de l'abbé Voisin, aumônier du prince, en vertu des ordres exprimés dans le testament .de monseigneur de Conti. — L'abbé Hedetin d'Aubignac, auteur de divers ouvrages sur l'art dramatique, et, entie autres, de la Pratique du Théâtre et de YAp<aogie des SpectMles, entreprit de combattre l'ouvrage du prince de Conti dans une publication à laquelle 11 donna pour titre : Dissertation sur la condamnation des Théâtres. Mais l'abbé Voisin, qui gardait soigneusement la mémoire du prince, riposta vigoureusement h l'abbé d'Aubignac par un volume in-4* de 500 pages, intitulé : Défense du Traité de M. le Prince de Conti, touchant la Comédie et les Spectacles. Cet ouvrage, qu'il serait aujourd'hui inutile d'analyser, est rempli d'érudition ecclésiasti.que et de recherches très curieuses sur les Jeux et les spectacles des anciens. Toutefois, les Mémoires échangés entre l'abbé d'Aubignac et l'abbi' Voisin ne sont que vaines passes-d'armes de rhéteurs, jqup purs sophisraes decasuistes: la véritable critique du pamphlet de Pézenas, du Traité de monseigneur de Conti, se trouve dans la Préface de Tartuffe. Si notre dessein eût été de faire de cet opuscule une œuvre de critique littéraire , il nous aurait été facile de prouver ce que nous avançons, ot
» damnées, et que lenrs acteurs ont été de toiit » temps excommuniés et notés d*hifamie. » — « La comédie, dit-il, tire son origine de Tidolâ- » trie; plus elle semble honnête, et plus elle » est criminelle ; c est l'appât qui couvre l'ha- » meçon auquel il est attaché. — Il n'y a rien » de plus indigne d'un chrétien que la profes-
nous nous étonnons qu'aucun des commentateurs de Molière n'ait encore songé à rapprocher ces deux écrits. Le public y verrait que Molière prend corps à corps le Traitê-én prince, qu'il le réftite avec une grande iMbileté, et qu'en déflnltlTe il le réduU en poussière. En outre, le soin qu'a mis Molière à terminer cette préflBice, évidemment iiostlle au prince de Conti, par un mot heureux du prince de Condé, son frère a>tfé, en faveur du Tartiéffe, n'indique-t-il pas qu'il y a eu de la part du poète une certaine intention malicieuse à mettre ainsi en opposition les deux frères? Nous nous bornerons à rapporter ici quelques extraits de cette Préface qui répondent aux citations du Traité que nous avons teites plus haut : - On doit » approuver la comédie du Tartuffe, dit Molière, ou condam- » ner généralement toutes les comédies. Cest à quoi l'on s'at- >• tache ftirleusement depuis un temps ; et Jamais on ne tétait » si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il * n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la coméàie: » mais on ne peut pas nier au^i qu'il n'y en ait eu quelques- " uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi, l'autorité » dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce,par> » tage , et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette dl ver- » site d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières. » c'est qu'ils ont pris la comédie différemhient, et que les " uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque Tes autres l'ont
» sioiL de comédien. — Le plaisir de la corné-
» die est un mauvais plaisir^ parce qu'il ne
» vient ordinairement que d'un fonds de cor-
» ruption. • Dans cet ouvrage, on a intercalé
un sonnet contre la comédie qui se twmine
ainsi :
Elle peut réformer un esprit idolâtre;
Mais, pour changer Leurs mœurs et rég^rleurraison,
Les chrétiens ont i^église et non point le théâtre.
X*est au milieu de cette fâcheuse disposition
« regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces * Tllalns spectacles, qu'on a eu raison de nommer spectacles » de turpitude. — J'avoue qu'il y a eu des temps où la comé- » die s'est corrompue; et, qu'est-ce que, dans le monde, on ne >• corrompt point tous les Jours? 11 n'y a chose si innocente » où les hommes ne puissent porter du crime, point d'art si » salutaire dont Us ne soient capables de renverser les inten- » tiens; rieu de si bon en soi qu'Us ne puissent tourner à de » mauvais usages. — Je sais qu'il y a des esprits dont la déli- » catesse ne peut soufMr aucune comédie: qui disent que les » plus honnêtes senties plus dangmuses; que les passions y que l'on y dépeint sont d'autant plus toucliantes qu'elles " sont pleines de vertu et que les flmes sont attendries par ces » sortes de représentations. Je ne vols pas quel grand crime » c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion lionnéte, et » Cest un haut étage de vertu que celte pleine insensibilité » où ils veulent faire monter notre flme. Je doute qu'une si " grande perfection soit dans les forces de la nature humaine : » et Je ne sais s'il n*e8t pas mieux de travaillera rectifier et à » adoucir les passions des hommes que de vouloir les retran- H cher entièrement, n
14a MOLIÈRE
d'esprit, de cette grande révolution survenue dans les opinions du prince de Conti, au milieu de ce profond dégoût de toutes les choses mondaines'; que les malheureux Dufort et Gaâsaignes essayèrent de présenter leur requête au princC; afin qu^il voulût bien les relever de la charge que les États leur avaient imposée, en refusant d'admettre son assignation. Mais le prince de Conti n'avait plus auprès de lui, pour secrétaire, cet excellent Sarrazin (1), qui, avec son humeur enjouée, lui faisait accepterde dures vérités, et qui, dans cette circonstance, serait bien parvenu à lui faire comprendre que : qui commande lés violons les paye. La Grange-des-Prés ne retentissait plus, comme en 1656 , des joyeux refrains de D*Assoucy ou des compagnons de Molière ; cette, résidence était, maintenant transformée en une espèce de chartreuse, où Ton entendait à peine le mur-
(i) Jean-François Sarrazin, né en 1605, mort en 165^, ftit {fendant quelques années secrétaire des commandements du prince de (}onti. Il est auteur de poésies Mégères, parmi lesquelles on remarque : la Défaite des bouts rimis et la Pompe fiinibre de Voiture, poème burlesque.
mure de la prière. Le prince n'était entouré que d'ecclésiastiques rigides qui Texcitaient à sévir contre tout ce qui n'était pas orthodoxe , et, dans cette circonstance, peut-être ne furent-ils pas fâchés d'atteindre, même indirectement, l'homme coupable de tant de pièces impies! Le Tartuffe n'avait pas encore paru, il est vrai ; mais l'auteur des Frécieuges, de r École des Maris, du Cocu imaginaire, de Don Garde de Navarre , annonçait déjà qu'il ne ferait grâce ni à aucun vice, ni à aucune hypocrisie !
Sous l'empire de ces préoccupations et de ces Influences, le prince fit le plus froid accueil à Dufort et à Cassaignes ; il se montra inaccessible à toute pitié, demeura sourd à toutes prières , et finit par éconduire ignoblement les deux cessionnaires de Molière I
Un homme éminent , Jean Racine , l'auteur d* Àndromaquey d'Àthalie, qui se trouvait alors à Uzès, en Languedoc , auprès d'un de ses oncles, va nous faire connaître quelle était à cette époque la tendance d'esprit de monseigneur de Gonti ; c'est le corollaire de la
iU MOLIÈKE
conduite que ce prince venait de tenir à l*égard de Dufort et de Cassaignes. Racine écrivait la lettre suivante à un de ses amis à Paris :
ft Uzès, le 25 juillet 1662.
« Monseigneur le prince de Gonti est à trois » lieues de cette ville , et se fait furieusement » craindre dans la province ;> il fait rechercher » les vieux crimes (les religionnaires) qui sont » en fort grand nombre. Il a fait emprisonner » plusieurs gentilshommes et en a écarté beau- * coup d'autres. Une troupe de comédiens s'é- » tait venu établir dans une petite ville proche » d*ici; il les a chassés ^ et ils ont repassé le » Rhône. Les gens du Languedoc ne sont pas » accoutumés à pareille réforme. Il faut pour- » tant plier I »
En lisant cette lettre, ne vous semble-t-il |)as entendre le lugubre tocsin des dragonnordes? Le prince de Conti s'était fait, de son chef, le précurseur de Bâville !... Auprès d'un tel homme, la justice et la pitié ne devaient avoir aucun accès, surtout à propos d'uhe affaire où les idées religieuses pouvaient être quelque peu froissées!
DANS LE LANGUEDOC. i43
Durort fut atterré de Tiosuccès de sa démarche à La Grange; car, en définitive, c^était sur lui seul que retombait jusque-là tout le poids de cette malencontreuse affaire. C'était lui qui y de ses deniers , . avait avancé les 1,250 livres à Molière; c'était au moyen d'emprunts onéreux qu*il avait parfait à Madeleine Béjart les 3,750 livres formant le solde de l'assignation ; et, pour comble de malheur, il était pauvre I car, au xvii* siècle , personne n'était riche à Sigean!... Ce n'était pas alors comme aujourd'hui un bourg florissant , composé de quatre mille habitants, tous aisés, et le plus Çrand nombre fort riches, étendant au delà des mers leurs relations commerciales. Le territoire de Sigean ne produisait pas alors comme aujourd'hui des céréales et des fourrages en abondance ; il ne livrait pas à la consommation générale 40,000 hectolitres de vin, et ses salines étaient loin de donner 60,000 quintaux métriques de sel par an ! Situé, comme nous l'avons déjà dit, sur les derniers contreforts des Corbiètes, Sigean se trouve assis sur un plateau de roches calcaires dominant un
vaste étang et des marais. Ainsi, de toute part, la terre, pour être mise en culture, ne se présentait à ces malheureux habitants qu'hérissée d'obstacles ! Malgré la difficulté de cette situation, ces intrépides villageois, sans secours, sans l'assistance d'aucun ingénieur, entreprirent le dessèchement de leurs marais, et les ont convertis en plaines fertiles ; puis , au moyen de la mine et de la sape, dégageant leurs coteaux arides des roches trop ardues, ils les ont transformés en riches vignobles.
Mais, ces grands travaux, entrepris dès le xvr siècle, étaient loin d'être achevés au xvii* ; car ils avaient été sans cesse interrompus par les guerres que se livraient sur cette frontière les rois de France et d'Espagne ; par les corvées, le vol, l'incendie, le brigandage que dut subir Sigean pendant deux siècles, tantôt de la part des troupes nationales et tantôt de la part de l'ennemi, suivant les chances de la guerre. Toutes ces circonstances avaient tellement épuisé les habitants de Sigean, qu'à la suite d'une enquête ordonnée, le 11 juillet 1694 , par le juge-mage dé Carcassonné , pour
connaître les personnes qui, dans ce bourg, vivaient d^ leurs rentes, il fut constaté : « qu'à » Sigèan personne ne vivait exclusivement de >» ses rentes ou du revenu de ses biens ; — » que les plus accommodés ne sauraient vivre, » faire subsister leur famille et payer les tailles, » sans entreprendre des fermes, commissions » et autres voies jpour les aider ! »
Dans une situation si précaire, on doit bien penser que Dufort désirait ardemment de rentrer dans une partie des fonds qu^il avait si follement aventurés; et pour y parvenir, le seul moyen qui lui restât, c'était de poursuivre Joseph Cassaignes à outrance. Celui-ci renouvela ses premières fins de non-recevoir, et lorsque Dufort les eut successivement toutes écartées, il en souleva une dernière : « Dufort a » mal payé, dit-il, puisqu'il ne fournit que la » seule quittance de Madeleine Béjart ; par con- » feéquent, il n'est point recevable à exercer con - » tre moi la moindre reconvention. » Cet incident n'eut fieu qu'en juillet 1672 ; et, comme les juges le prirent en sérieuse considération, s'il eût été introduit quelques mois plus tard,
i4« MOLIÈRE
Dufort se serait trouvé hors d'état de prouver qu'il avait bien payé. En effet, le 17 février 1673, Molière n'était plus!... Mais lorsque cette mauvaise chicane fut lancée, Molière était plein de vie, dans toute la force de l'âge, dans toute la splendeur de sa gloire ; et certes il n'était pas homme à appuyer de son silence une actiondéloyale. Dufort, comptant donc sur ses bons sentiments, lui écrivit pour le prier de lui venir en aidé. Cette assistance ne lui manqua pas.
Le 23 septembre 1672, dans la même semaine qu il perdit un de ses fils, Molière déclara devant deux notaires de Paris : « Qu'en » Tannée 1656, se trouvante Pézenôs avec Ma- " deleine Béjart, il fut accordé a leur troupe, » par feu M. le prince de Conti, la^somme de » cinq mitte livres, sur laquelle il leur aurait » été payé comptant par ledit Dufort celle de » 1 ,250 livres, et pour la somme de 3,750 livres » restant, il leur aurait été donné une lettre de » change tirée pat* Cassaignes sur ledit Dufort ; » laquelle lettre de change ils auraient fait pro- « tester audit Dufort et obtenu condamnation ') contre lui de la somme v contenue, d'auto -
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» rite ()e la Bourse de Toulouse; en suite de » laquelle condamnation , ledit Dufort Tavait » payée à la Béjart, laquelle lui en avait fourni » quittance, et celle-ci, par suite, en avait tenu M compte à Molière (1). « '
Armé de cette attestation, Dufort somma Cassaignes de s'exécuter; car désormais il croyait Tavoir poussé dans ses derniers retranchements ; mais on lui répondit par la dénonciation du décès de son adversaire. Cette déclaration consterna Dufort ; car Tinstance dut être de nouveau recommencée contre le baron de Mous (2), époux de demoiselle Claude Cassaignes, Bile unique et héritière de Joseph Cassaignes. Ce nouveau procès, hérissé d'incidents sans nombre, dura encore dix années ; car ce fut seulement le 22 août 16B1 que la
(1) Nous regrettons vivement que le plumitif du Jugement sur lequel nous relevons la déclaration ci-dessus ne porte pas le nom des deux notaires qui l'ont reçue. Ce sera Yo\4et de nouvelles recherches, que nous recommandons aux nombreux amis de Molière.
(3) La baronnie de Mous est sitn<^e entre Carcpssonne et Narbonne; c'est une des stations du chemin de fer du Midi Les barons de Mous figurent au nombre des administrateurs des hôpitaux de Narbonne, de 4679 à 1703.
144 SIOLlÈRfi .
Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, rendit un jugement exécutoire au profit de Dufort, lequel « condamne le baron » de Mous et sa dame à payer, dans le délai de » deux mois, la somme de deux mille cinq » cents livres pour la moitié de celle de cinq » mille livres contenue en la police du 3 mai » 1656, avec les intérêts de ladite somme de M deux mille cinq cents livres, liquidés à pa- » reille somme, comme aussi à la moitié des » frais et dépens exposés par ledit Dufort dans » l'affaire commune, et à tous les dépens de la » présente instance ; à faute de ce faire, etc. » Malgt'é les prescriptions rigoureuses de ce jugement, rentier payement fait à Dufort par les héritiers Cassaignes n'eut lieu que le 28 février 1684! Voilà donc, après vingt-neuf années de péripéties et de contestations, alors que Molière, la Béjart et le prince de Conti avaient depuis longtemps cessé de vivre, quelle fut la dernière conséquence des représentations solennelles qui avaient eu lieu à Pézenasen 16551 ....Elles furent soldées par deux simples particuliers 1
DANS LE LANGUEDOC. i49
On ne conçoit pas comment Molière, dont le caractère généreux est attesté par tous ses biographes (i) ; ne se soit pas empressé de venir au secours de Dufort; c'était justice.
Lorsque l'on examine cette affaire attentivenient et avec impartialité, on reconnaît que Dufort n'avait pas pris à ^ charge Tassignation du prince de Contt, dans l'espoir de réaliser un bénéfice, mais bien par pure obligeance, pour rendre service à sonami, et sans réserver pour lui aucune somme à titre d'escompte) d'agio ou de commission. Le procès engagé entre Cassaignes et Dufort l'a pleinement démontré ; car le jugement définitif alloue à Dufort exactement la moitié du mon-tant de l'assignation. S'il y avait eu quelque retenue exercée sur les sommes remises à Molière ou à la Béjart, Cassaignes n'aurait pas manqué de le dire et de distraire du compte à payer les somnies que Dufort n'aurait pas remises. Il
(1) " Molière employait une partie de son revenu on libéran lités qui allaient beaucoup plus loin que ce qu'on appelle " dans d'autrrs hômn\rs des charlh^s.
' n Voltaire. »
1»! MOLIÈRK
n'en a pas été ainsi. La Cour des Aides alloue exactement au demandeur les 2^500 livres non payées par Cassaignes^ et comme Tinstànce était engagée depuis plus de vingt-cinq ans, elle lui alloue e^ outre une autre pareille somme de 2,500 livres pour lui tenir compte des intérêts.
])ans de telles circonstances^ nous n*hésitons pas à dire qu'il eût été du devoir de Molière de défrayer Dufort; qui, à cause de lui, avait gravement compromis ses intérêts ; car il était pauvre I La conduite du priiice de Conti, dans cette affaire^ a été des plus condamnables, sans aucun doute; mais elle ne saursiit justifier l'indifférence où l'ingratitude de Molière. Le degré de fortune où Tillustre poète était parvenu, en 1672, lui permettait de réparer, sans aucune gêne pour lui, la perte que son malheureux ami supportait seul : outre sa part dans les '^(,000 livres accordées à sa troupe par le roi, grossie d'un nombre infini de cadeaux et de gratifications, Molière était compris dans les pensions littéraires pour une somme de 1 ,000 livres, comme eœceUent comique; — de^
puis 1662; il jouissait de quatre parts, quelquefois de cinq, dans les bénéfices de son théâtr©> qui devaient être considérables; car, en 1658,~les deux premières représentations de VÈtourdi et <iu Dépit amoureux, jouées au Petit -Bourbon, donnèrent un bénéfice de 700 pistoles chacune; — quelques visites (représentations privées) faites en ville, en 1661, rapportèrent 5,115 livres; — la cinquième représentation du Festin de Pierre, en 1665, produisit 2^390 livres ; — les quarante premières représentations du Tartuffe, en 1669, furent encore plus productives ; et cette même année une nouvelle pension du roi vint encore accroître sa fortune ; ce qui justifie bien les 25 ou 30,000 livres de revenu que les biographes les mieux renseignés donnent à Malière. Or, dans une telle position, nous ne comprenons pas ce qui a pu empêcher Molière d'accomplir un acte d'équité, généreuse, si' Ton veut, mais qu'aurait dû lui inspirer son cœur de galant homme 1
Sansdoute, nous dira-t-on , ainsi que M. Te-
chener nous l'a déjà fait observer, Molière, entraîné par les mille préoccupations de sa situation , aura perdu de vue , une fois arrivé à Paris, les suites de sa transaction avec Dufort. C'est possible; mais, pour tîolà, il faudrait encore admettre que Dufort , pendant les seize années qu'ont duré ses contestations avec Cassaignes, n'a pas écrit une seule lettre à Molière; ce qui n'est guère probable. Nous n'avons aucune indication à cet égard ; passons outre et arrivons au dénoûment, : il est incontestable qu'au mois de septembre 1672, Dufort implora directement l'assistance de son ami ; Molière eut donc en ce moment toute Taffaire présente à l'esprit, et alors il put se convaincre que depuis 1656, Dufort était en souifrance à cause de lui. Eh bien 1 que fit-il? U s'em pressa de dicter, devant deux notaires de Paris, la déclaration que nous connaissons. déjà, et rien de plus. Évidemment cette déclaration* fut très utile à Dufort; car, grâces à elle, il put entrevoir la fin des chicanes qu'on lui opposait. Nous aurions voulu que Molière fit mieux encore ; nous aurions voulu , qu'écartant les
DANS LE LANGUEDOC. i^
froides et impassibles prescriptions de la loi, il intervint au procès et désintéressât les deux contondants; car la cession de 1656, cause de ces longs débats, fut faite à titre gratuit (1), ainsi que cela résulte du procès Cassaignes-^ Dufort et de la déclaration même que fît Molière en 1672. La mort vint-elle frapper trop tôt l'illustre comédien et Tempècha-t-elle de réparer son indifférence ou son oubli de seize années? Nous voudrions être en mesure de Taffirmer, et serions heureux que des documents certains nous permissent d'attacher bientôt un erratum à ce petit livre, et nous obligeassent de déclarer publiquement que nous noils sommes trompé I
(I) Tout d'abord le service rendu par Dufort à Molière ne fut de grande conséquence; c'était, en quelque sorte, un prêt sur nantissement, car l'échéance de sa lettre de ctiange coïncidait avec l'époque du règlement des étapes. Elen certainement l'assignation, quelque irrégulière et mal fondée qu'elle fût, aurait été pa^i e en 1657, si le prince de Conti avait été commissionné par le, roi pour les États de cette année. Sa présence aurait intimidé les trésoriers et leur caisse se serait ouverte; son absence, au contraire, les encouragea 'à faire leur devoir : ils refusèrent, avec raison, de payer, et la totalité de l'assignation retomba sur le malheureux Dufort!