CHAPITRE III
Caractère de la religion romaine. — Politique variable et flottante de l'autorité en face des religions étrangères. — Nul souci d'administrer les consciences ni d'établir ou d'assurer Tunitë religieuse.
— Grande tolérance de fait à Rome surtout, ville cosmopolite, séjour de tous les dieux et tranquille refuge de tous les cultes. — Incendie de Rome, 19 juillet 64. — Rumeurs contre Néron : il livre les Chrétiens au supplice. — Caractère de cette exécution, sescauses vraisemblables. — Son contrecoup en Asie Mineure. — L'Apocalypse inspirée par l'espoir de la vengeance et de la réparation.
— Des victimes de la persécution de Néron, et particulièrement de saint Paul et de saint Pierre.
A l'époque de ravénement du Christianisme, il y avait dans Tempire romain un culte public, officiel, desservi par divers collèges religieux enlrelenus par le trésor public, et relevant du chef de l'État, lequel portait le titre de Souverain Pontife (Pontifex Màximus)^ et un grand nombre de cultes reconnus, autotorisés ou tolérés, auxquels dans certaines nécessités critiques, les empereurs faisaient appela
* Par exemple, en 166, l'Empire étant désolé par la disette et la
Nous avons une tendance presque invincible à nous représenter toute religion sur le modèle de celle au milieu de laquelle nous vivons, c'est-à-dire comme une doctrine qui a des réponses précises à toutes les grandes questions qu'agite l'humaine curiosité, parle^ à la conscience par de clairs enseignements, auJE yeux et à l'imagination, par l'éclat d'une pompe exté-Sr rieure. Nous supposons à priori que toute religion *: renferme une théologie, une morale et une liturgie. " k La religion de l'empire, telle que l'avaient faite le progrès du temps et l'influence du génie grec, était ^ fort peu didactique. Elle ne contenait pas de dogmes rigoureusement formulés et n'aurait pu se résumer dans un catéchisme qu'on eût enseigné à la foule. Les noms des dieux, dont pluisieurs étaient nouveaux (les légendes grecques s'étaient greffées sur les vieilles traditions latines) symbolisaient les forces actives de la nature et le jeu puissant des éléments. Mais qui donc, si ce n'est quelques érudits, comprenait ou cherchait le sens de ces symboles et distinguait l'esprit de la lettre? La multitude ignorante trouvait dans les cérémonies publiques un aliment suffisant à sa piété, ou le demandait à des superstitions privées et à des pratiques occultes. Les gens éclairés estimaient que la religion était pour le peuple un frein salutaire ; mais dans l'intimité, les portes closes, ils riaient
peste, et menacé par une coalition de barbares qui se pressaient depuis les sources du Danube, jusqu'aux frontières de l'IUyrie, Marc Aurèlc.eut recours à toutr l^i^nal des superstitions païennes, et fit appel à tous les riies étrangers- (Jul. Capitolin, M. Aurèle.) — Voir Noël des Vergers, Essai sur Marc Aurèle, , 5-66.
avec leurs amis des cérémonies auxquelles ils présidaient en qualité d'augures, de flamines ou de procurateurs des sacrifices. La plupart des cultes étrangers étaient peu différents du culte officiel. Parfois les, noms des divinités étaient autres et aussi les ^ -«rites, mais le principe des systèmes était le même. L'intolérance doctrinale était étrangère à toutes les fractions du polythéisme romain. Aussi ne refiisait-on nulle part de rendre à Fempcreur, la plus puissante, la plus efficace et la plus redoutée des idoles, les marques d'honneur qu'une basse adulation avait imaginées. Qui pouvait songer à marchander quelques grains d'encens à celui qui disposait de trente légions, personnifiait la Majesté de l'Ëtat, la force de la loi, la grandeur romaine? Les Juifs seuls revendiquaient le privilège de connaître et d'adorer le vrai Dieu, à l'exclusion de tous les autres peuples. Aussi dans les villes mêmes, comme Alexandrie, où ils se mêlaient facilement aux païens, se tenaient-ils dans un. fier isolement pour tout ce qui regardait la religion. L'introduction d'images placées sur des drapeaux suffisait à mettre les esprits en feu à Jérusalem ; partout ils repoussaient avec une furieuse énergie la prétention de leur imposer le culle de la Majesté impériale. Cet esprit exclusif et intolérant les faisait mettre au ban de l'opinion. Us s'en inquiétaient peu, et rendaient mépris pour mépris à la société païenne.
La question de savoir quelle fut la politique de Rome vis h vis des religions étrangères est une ques-
tion fort difficile à trancher. Comme toute politique, la politique romaine avait des courbes et des replis infinis ; elle vivait de compromis, de demi-mesures et d'expédients. Elle varia avec les temps, les circon^ stances et les mœurs publiques, ou pour mieux dire, s^y accommoda.
Dès l'époque la plus reculée, Rome parait avoir été animée d'un esprit de défiance et d'hostilité décidée à l'égard des cultes étrangers. La prescription de . garder fidèlement les pratiques religieuses transmises par les ancêtres et de n'y mêler aucune nouveauté remonte, selon Denys d'Halicarnasse, à la période royale, et faisait, dit-on, partie du vieux droit papirien. Cependant, dès que la Conquête commence, nous voyons les Romains pleins de ménagements pour les divinités des villes et des peuples auxquels ils font la guerre, leur offrir dans Rome un asile et des temples. Plus tard et avant même l'institution impériale, les cultes d'Isis, de Sérapis, d'Osiris, de la Grande Mère des dieux, s'installèrent à Home. Ouvert ou forcé, le panthéon romain ^e remplit peu à peu. Avant Auguste, les Juifs eurent à Rome des synagogues. D'autre part, les exécutions et les violences légales à l'endroit des sanctuaires et des cultes étrangers ne sont pas des faits rares sous la république^ et au commencement de Tempire. En 139 avant notre ère, le culte de Zeus Sabazius est proscrit, ses prêtres
* Valére Maxime, I, m. — Tite-Live, XXXIX, 8-18. — Denys d'Halicarnasse, II, 20.
sont chassés de Rome. Us y revinrent plus fard et le rétabiUrent. En 40 (av. J.-C), le Sénat décrète la destruclion des temples élevés dans Rome à Isis et à Sérapis, et aucun ouvrier n'psant y mettre la main, c'est le consul L. i£milius Paulus qui prend la hache et brise les portes de ces édifices ^ Plus tard aussi on les releva. On connaît la grande affaire des Bacchanales qui eut lieu en 186 (av. J.-C). C'est une véri* . table tragédie d'inquisition. La tolérance de la loi avait laissé grandir ce culte qu'abritait et que défendait le foyer domestique. Les défiances publiques s'éveillent le jour où l'on s'aperçoit qu'il enveloppe Rome et l'Italie entière comme d'un réseau serré et tend à se superposer' aux institutions publiques. Les rigueurs furent terribles, comme on sait. Cependant, comme si le Sénat, après avoir détruit une association dangereuse par le nombre de ses membres, et donné satisfaction à la morale publique, voulait réserver les droits de la conscience individuelle, l'arrêt qui dissout la société et interdit la célébration en commun des mystères de Bacchus se termine par la permission, sous certaines conditions strictes, d'observer individuellement ces mêmes cérémonies. Cicéron, dans son De legibus, a donné place à la loi qui interdit les cultes étrangers non autorisés*, et Tertullien rapporte qu'il n'élaîtp.i5 permis d'introduire à Rome
* Valère Maxime, I, m, 3.
^ Separatim nemo habes sit deos, neve novos, sive alienois nisi publiée adscitps privatimcoluno. (Cic», De Leg., II, 8.) •
aucune divinité nouvelle sans Vagrémenl du Sénat*. Il y a ici à distinguer entre la théorie et la pratique. En théorie, à Rome, toute religion est subordonnée à la politique|s^e vit et ne subsiste que sous le bon plaisir du souverain. En fait, le pouvoir laisse se produire librement toutes les manifestations du sentiment religieux, individuel ou public. Le Sénat, sous la république, et plus tard les empereurs, qui avaient réuni entre leurs inains toutes les attributions de la souveraineté, possèdent et exercent parfois avec sévérité le droit de surveillance et de répression en matière religieuse ; jamais cependant ni le Sénat ni aucun empereur ne s'avisa, comme Philippe 11 dans les temps modernes, de vouloir passer le niveau sur les consciences, et ne prétendit établir dans l'empire une foi et une croyance uniformes. Il ne parait pas enfin qu'on puisse, avec fondement, distinguer dans la multitude des cultes en vigueur une religion d'État et des religions dissidentes, ni qu'un système suivi d'intolérance religieuse ait jamais régné à l'égard des prétendus cultes dissidents. S'il y eut jamais, à tous les points de vue, une religion dissidente au sein du monde romain avant que le Christianisme fût connu^ c'est la religion juive ; s'il y eut une religion réprouvée par l'opinion, antipathique au sentiment public, c'est celle-là ; eh bien, peut-on dire que la religion juive ait eu à souffrir, en tant que religion, de l'intolérance des lois romaines , que son
* Tertullien, Apologeticusi 5;
libre exercice ait été légalement interdit ou entravé*? Ce que la loi parait avoir constamment poursuivi, ce sont les actes religieux ou prétendus tels qui n'avaient pas un caractèi^ public ou national, et dont la célébration secrète pouvait servir de prétexte ou de voile à des conspirations, à des intrigues, à des attentats contre la sûrelé, Tordre et la morale publique. Le druidisme fut persécuté en Gaule et en Bretagne, sous les règnes de Claude et de Néron, moins comme une religion que comme un foyer d'opposition et de prédications hostiles. Ne représeniait-il pas le patriotisme militant? Ses prêtres ne prêchaient-ils pas la guerre à outrance et î'exterminalion des Romains? Les mœurs plus fortes que les lois, un goût général pour les coutumes étrangères,, et la fusion des peuples assurèrent, à Rome même, une sorte de tolérance pour tous les cultes. Comment la politique romaine n'eût-ellc pas souffert dans la capitale de l'empire ce qu'elle acceptait et ménageait au loin? Ne fallait-il pas que les Syriens, les Egyptiens, les Phéniciens, les Juifs établis dans la grande ville ou la traversant y trouvassent leurs sanctuaires et leurs dieux ? Les philosophes disaient qile toutes les religions étaient également bonnes', et les empereurs, qui n'avaient pour la plupart fpi dans aucune, se souciaient peu, en général, de cette infinie diversité de croyances et de pratiques qu'ils
' Auguste avait exempté les Juifs de toute action [civile le jour du sabbat. (Joseph., Ant. jud., XVl, vi, 2.) * Maxime de Tyr, JHss, vur, 10.
voyaient se déployer autour d'eux, et qui attiraient tant d'âmes éprises d'idéal ou curieuses de nouveautés.
Cependant, quand quelque scandale se produisait dans cette population d'étrangers livrée à toute sorte de pratiques suspectes, la police romaine frappait brutalement et sans scrupule. L'an 19 de notre ère, plusieurs prêtres d'Isis ayant prêté leur ministère à une ignoble intrigue, Tibère, après avoir fait mettre en croix les coupables, ordonna de raser le temple d'Isis et de jeter au Tibre la statue de la Déesse. La même année, pour un acte d'escroquerie commis par quelques Juifs, il sévit sur la colonie juive de Rome^ Quatre mille malheureux furent empoignés, enrôlés de force et envoyés en Sardaigne. Le fer des brigands contre lesquels on les devait employer et la riguegr du climat devaient en faire bientôt justice. D'autres en grand nombre, qui, par conscience et scrupule religieux refusèrent de servir, furent punis de Texil. A lire Tacite qui rapporte ces deux faits*, sans les distinguer ni marquer leurs causes, il semble qu'il s'agisse d'une véritable persécution religieuse exercée contre les cultes égyptien et juif à la suite d'une solennelle délibération du Sénat. Mais le témoignage plus explicite et plus circonstancié de Josèphe, prouve que les cultes frappés ne reçurent alors que le con-
Josëplfp, Ant. jud., xvm, 5.
* Tacite, Ann,, II, 85. Sénèque marque aussi que Tibère proscrivit les cultes étrangers. Alienigenarum sacra movebantur. [Ep, ad Lucil., 108.)
tre-coup d'une mesure que des considérations étran»gères à la religion et à la politique avaient dictée. L'obligation d'abjurer dans un délai déterminé imposée aux sectaires, selon Tacite, parait fort étrange et peu vraisemblable. En tout cas, cette double proscription ne fut pas maintenue. Dans la guerre civile qui précéda Favénement de Vespasien, Domitien se sauva, dit-on, déguisé en prêtre d'Isis. Et sous ie règne de Claude, les Juifs étaient plus nombreux encore et plus bruyants que sous celui de Tibère, Claude les chassa de nouveau de Rome à cause de nouveaux désordres suscités, dit Suétone, par Chrestus. Le fait est de Tan 49, et c'est la première mention obscure, il est vrai, mais incontestable de Tavénement du Christianisme à Rome. Priscus et Âquila que saint Paul rencontra à Corinthe étaient de ces Chrétiens renvoyés de Rome sans forme de procès, par mesure administrative, avec une poignée de Juifs. Car il n'est pas probable qu'à propos de débats tumultueux ou de rixes, le pouvoir eût banni toute la colonie juive. En tout cas, Isiaques ou Juifs, sortaient par une porte et rentraient par l'autre. L'immensité de Rome était la meilleure des cachettes, et les sectateurs des cultes de Syrie et d'Asie, croissaient comme ces herbes parasites qu'on ne peut réussira arracher jamais S et qui, au contraire, poussent plus drues sous le fer*
* Genus hominum in civitate nostra et vetabitur semper et rétine- Jbitur. (Tacite, Hist., I> 22. — Dion Cassius, XXXVH, 17.)
U PERSÉCftTION DE NÉRON. 83
Le christianisme s'était introduit à Rome par quelque disciple inconnu. Les rapports de la Syrie avec ritalie étaient faciles et fréquents. Les navires qui venaient d'Antioche ou de la côte de l'Asie-Mineure avec les produits.de l'Orient portaient dans la capitale de Tempire, les mœurs, les coutumes, et comme disaient les hommes attachés aux antiques observances, toutes les corruptions asiatiques. Le Christianisme a pu, a dû monter par Pouzzoles, Misène ou Ostie jusqu'à la grande ville qui était alors comme le raccourci de l'empire et s'emplissait peu à peu des marchandises et des idées lointaines. Après l'expansion qu'avait prise la foi nouvelle, grâce aux voyages circulaires de saint Paul et à la propagande anonyme, il eût été miraculeux que Rome n'eût reçu aucun de ces germes flottant dans Tair, et que le vent, pour ainsi dire, portait si facilement. De bonne heure le ghetto romain fut troublé par ces nouveautés. Les Juifs, naturellement, en entendirent parler les premiers et s'émurent. De là, des disputes probablement assez violentes pour que la police intervînt. Les plus remuants furent mis dehors, mais le noyau chrétien se reforma bien vite et grossit. Les deux années de libre prédication de saint Paul prisonnier, lui donnèrent une extension merveilleuse. Dans les sociétés les plus dépravées, on a noté de tout temps d'étranges contrastes : l'extrême superstition à côté de l'extrême incrédulité ; en face du relâchement et de la mollesse universelle, le goût des austérités héroïques ; et, soit satiété, soit essai et recherche
(l'émolions insolites, une tendance à Tascélisme. Sénèque, dans sa première jeunesse, s était laissé séduire aux joies sévères de la vie détachée et des spiritualités pythagoriciennes*. Les Épicuriens pratiques comme Pétrone gardaient parfois dans une âme gâtée une fibre pute, et après avoir traité la vie comme un festin ou comme une farce de théâtre, savaient mourir avec un tranquille courage. Certaines âmes de femme dans cette ville où le souci du lendemain était chose si rare, et où la vie du prince et de ses compagnons ressemblait à une bacchanale perpétuelle, nourrissaient c^s profondes mélancolies et ces recueillements intimes où entrent à la fois la fatigue du monde, le dédain de la vie du siècle, et le désir inassouvi d'un idéal supérieur*. Ces âmes, naturellement chrétiennes, durent aller d'elles-mêmes à une doctrine qui s'ajustait si bien à leurs plus secrètes aspirations.
Quelle époque du reste ! Des deux conseillers de la première jeunesse du prince, l'un, Burrhus, dont le seul silence était importun comme un reproche, était mort, peut-être empoisonné ; l'autre, Sénèque, retiré à la campagne, gémissant sans doute en secret de rélève qu'il avait formé et de son influence perdue, et de la philosophie qu'il avait traînée dans de si équivoques aventures, se fortifiait contre la crainte de la mort, et dressait son âme à cette pensée qu elle
* Sénèque, Epist. ad lucil, 108.
* Tacite, Ann., xm, 32. — TertuUien, Apolog.y I. — Borghesi, t. n, p. 17-27.
pouvait venir à toute heure *. Le parti des honnêtes gons était muet et dispersé. Une troupe de scélérats et de fous menaient l'empereur le plus fou et le plus scélérat de tous. Néron dépld-jait librement son âme de comédien, pélrie d'une vanité monstrueuse. Esclave de ses exécrables fantaisies, pouvant tout, ne reculant devant aucune audace, et particulièrement attiré par l'horrible, il était de ces hommes dont parle Juvénal, que la fortune élève au faîte du pouvoir comme par ironie et pour se moquer de l'humanité ^ Avec cela, très-populaire, parce qu'il était le dieu du plaisir, et que pour amuser la foule, il ne se ménageait pas.
Tout entier à ses passions et àrses escapades variées de rôdeur de nuit et d'histrion sans vergogne, Néron s'inquiétait peu comme on pense des ferments de dissolution qui couvaient dans les quartiers pauvres, au delà du Tibre, au pied du Janicule, où gens de toute race et de tout métier grouillaient entassés. Rompue ou réduite au silence en 49 par Tédit de Claude, qui avait mis fin de la sorte aux disputes qui agitaient la juiverie romaine et troublaient le quartier, la petite Église chrétienne s'était vite rétablie. Dix ans après, elle était assurément pips nombreuse, puisque saint Paul prenait la peine de correspondre avec elle. Au printemps de l'an 64, ellfe comptait peut-être deux ou trois milliers d'adhérents partagés sans doute entre les divers groupes qui, partout di-
* Sénèque, Ep. ad Lucil.^ 74.
* Juvenal, Quotie» voluU fortuna jocari. (Sal.)
visaient les fidèles. Mais tous étaient montrés du doigl, facilement hués, conspués, saisis par la police et bâtonnés en cas de rixe ou de scandale*. Cependant, rien encore ne pouvait faire prévoir à personne les rigueurs exceptionnelles qui allaient fondre sur eux comme un coup de foudre. Partout jusqu'alors, l'autorité avait protégé les Chrétiens contre la haine et les violences des Juifs. Aucun magistrat n'avait nulle part consenti à prendre parti dans cette querelle de famille. Des deux superstitions, comme on pensait, la mère et la fille étaient également détestées et méprisées. Plusieurs de la nation juive pourtant avaient ' l'oreille du prince. Quelle occasion de préparer contre leurs ennemis une vengeance qui partout jusque-là leur avait échappé I Les chefs les plus écoutés des Chrétiens * avaient beau leur prêcher assidûment la prudence des paroles et la réserve des actions : il est des coups qui viennent d'où on ne les attend pas, et l'empereur Néron, dans un cas donné, n'était homme à se soucier ni de la justice et de ses formes, ni de Thumanité et de ses droits. On peut tout attendre dp celui dont la loi est le caprice et qui peut changer ses caprices en lois.
Le 19 juillet de Tannée 64, un immense incendie, qui dura neuf jours entiers, dévora une partie de Rome. Sur les quatorze régions entre lesquelles la ville était divisée, trois furent complètement ruinées,
* Renan, Antéchrist, ch. ii, p. 38 et suiv.
' Voir P« ép. de saint Vierre passim ii, 15, 18; iv, 4.
sept plus OU moins gravement ravagées, quatre seulement demeurèrent debout et intactes. On peut imaginer, plus aisément que décrire, l'état de Rome et rhorrible détresse d'une population de plus d'un million d'âmes après un tel désastre. Un peuple entier était sans asile et réduit à la plus affreuse misère. Une rumeur sinistre, recueillie par Tacite, Suétone et Dion Cassius^ (ces deux derniers sont même, à ce sujet, plus affirmatifs) accusait Néron lui-même d'être l'auteur de l'incendie. On disait que le prince, fatigué de plaisirs vulgaires, avait voulu se donner un amusement nouveau, et que, par un caprice vraiment monstrueux, il avait ordonné de mettre le feu à sa capitale pour jouir de la sublime horreur d'un spec- . tacle que personne n'avait vu. On racontait que, monté au sommet d'une tour, il s'était plu à évoquer, devant le fléau qu'il avait déchaîné, l'image du der- ' nier jour de Troie, et que, pendant que Rome brûlait et que l'écho lointain lui apportait les gémissements des malheureux, la lyre à la main, la couronne sur la tête, vêtu du costume d'Apollon Citharède, il chantait quelque poésie de circonstance.
Qui sait où peut descendre le despotisme en délire? . Néron voulait-il disputer avec les dieux, et montrer que, comme Jupiter, il tenait la foudre? Assurément, ces détails sont peu vraisemblables, et il est difficile de croire que Néron ait incendié Rome par goût d'un
* Tacite, Ann,, XV, 39, 67. — Dion Cassius, LXII, 18. — Suétone. Néron, 38. —Pline l'Ancien, Hist, nat, XVII, 1.
88 LES PERSÉa^TIONS DE L'ÉGLISE.
tragique passe-temps. L'a-t-il fait pour la rebâtir sur un plan nouveau et plus raagniGquefLe feu va plus vite en besogne que la pioche des démolisseurs. Une fois la place nette et le terrain déblayé, les ingénieurs pourraient tirer au cordeau de larges rues, les architectes, construire des maisons phis régulières et mieux ordonnées. Rome serait puriGée de l'ignominie de ces quartiers tortueux, de ces pâtés de maisons sordides et mal bâties, et l'empereur, qui avait abandonné le Palatin pour une résidence provisoire, se ferait élever, dans sa Rome neuve, un palais digne de lui. C'est ce qui eut lieu en effet.
Nous n'avons pas à discuter ici une tradition dont l'invraisemblance ne prouve pas la fausseté. Néron parricide, adultère, incestueux, meurtrier de son frère, empoisonneur de son maître Burrhus, opprpbre des honnêtes gens, bouffon par dessus tout, et bouffon au-dessus des lois, a fort bien pu ajouter à ses crimes ce nouveau forfait. Il convient de remarquer cependant qu'il était à Antium lorsque le feu se déclara, et qu il ne revint à Rome que sur la nouvelle que les flammes approchaient de son palais. Cet alibi^ fourni par Tacite, semble assez sérieux contre une accusationqui, selon le même historien, n'était qu une rumeur.
Quoi qu'il en soit, l'opinion publique grondait sourdement. Néron s'occupa d'abord d'abriter el de nourrir cette foule dénuée de tout. Puis, comme dans toute grande calamité publique, on commença par donner satisfaction aux dieux, dont la colère avait
permis un tel déa^stre. Restait le courroux populaire, qui continuait à se déchaîner sourdement contre Néron. Pour le détourner en lui donnant une pâture, Tempereur trouva des coupables. Ce furent les Chrétiens. Les Chrétiens furent immolés pour couvrir rhonneur du prince. Laissons ici parler Tacite :
« Les efforts des hommes, les largesses du prince, les expiations ne pouvaient conjurer celte rumeur flétrissante, qui attribuait à Néron l'ordre de Tincendie. Pour imposer silence à Topinion, Néron supposa des coupables, et livra aux supplices les plus raffinés, ces hommes détestés pour leurs forfaits, que le peuple appelait Chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui avait été exécuté sous Tibère par les ordres de Ponce Pilate, procurateur de Judée. Cette secte détestable, réprimée d'abord, se répandait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait pris naissance, mais dans Rome même, où tout ce qu'il y a de criminel et d'infâme afflue des quatre coins du monde et trouve du crédit. On saisit d'abord ceux qui avouaient et, sur leur déposition, il y en eut un grand nombre qui furent convaincus, sinon d'atoir incendié Rome, du moins de haïr le genre humain. On se fit un jeu cruel de leur supplice. On les couvrait de peaux de bêtes pour les faire mourir sous la dent des chiens qui les déchiraient ; on les attachait à des croix, on les allumait comme des torches, pour servir, quand le jour tombait, à éclairer la nuit. Néron avait prêté ses jardins à ce spectacle; en même temps, il donnait des jeux dans le Cirque, se
90 LES PERSÉGUnOMS DE L'ÉGLISE.
mêlant parmi le peuple en habit de cocher ou conduisant un char. Quoique les chrétiens fussent coupables et dignes des derniers supplices, un sentiment de pitié s'élevait cependant dans les cœurs, parce qu'ils semblaient sacrifiés, non à Futilité publique, mais à la cruauté d'un seul homme ^ x>
Ce passage de Tacite est d'une extrême importance. C'est le premier témoignage sorti d'une plume païenne au sujet des Chrétiens, et c'est le récit authentique et circonstancié de la première persécution. L'événement n'était pas^bien vieux quand Tacite écrivait. 11 avait pu en être le témoin dans sa jeunesse, ou tout au moins, le tenir de témoins oculaires; et des faits de cette nature se marquent dans la mémoire en traits qui ne s'effacent pas. D'autre part, il y a des détails qu'on n'invente point, et ceux que donne Thistorien sont de ce nombre. Tacite ne confond pas ici les Chrétiens et les Juifs. Il marque que le Christianisme était sorti de Judée ; que son fondateur {auctor nominis) — il prend le mot Christus pour un nom propre — avait été condamné et mis à mort sous Tibère, par le procurateur Ponce Pilate ; que, réprimée de la sorte (car de quelle autre répression pourrait-il faire mention?), la secte nouvelle s'était propagée cependant en Palestine, et avait gagné jusqu'à Rome. Il savait sans doute aussi que les Juifs reniaient les Chrétiens sortis de leur sein, comme de sacrilèges novateurs ', les poursuivaient partout, s'efforçaient d'armer
* Tacite, Aimai., XV, 44. .
^ Has supeistitiones, licet contrarias sibi iisdem tamen auctoribus
contre eux Tautorité publique en les représentant comme des agents de désordre, des perturbateurs du repos public et des factieux. Quand il note qu'on arrêta beaucoup de Chrétiens sur leur aveu (qui fatebantur)y il entend évidemment par ces mots, non la confession du crime qu'on leur imputait, c'est-à-dire d'avoir incendié Rome, mais la profession de la foi chrétienne, qu'au mépris du danger ils proclamaient hautement. Il est Técho de l'opinion de son temps lorsqu'il parle de la haine qu'on leur portait, et d'une manière générale des crimes infâmes dont on les chargeait {ob flagitia invisos),\\ ne s'explique pas sur ces crimes plus que Pline le Jeune, qui, dans sa lettre à Trajan, écrite vers la même époque, et peut-être même îin peu plus tôt, se sert de la même expression, sans rien spécifier, entendant, à ce qu'il semble, que le nom seul de Chrétien , emportait tous les crimes (flagitia cohœrentia nomini). De la même manière, an moyen âge, le fanatisme et les préjugés populaires avaient attaché au nom et à la personne du Juif, je ne sais quoi d'infâme et de flétrissant. Pour ce qui est de cet autre grief mentionné par Tacite, la haine du genre humain (odium generis humani),. dont les Chrétiens, dit-il, furent convaincus (passage que Tillemont entend mal, à notre avis, quand il traduit que les Chrétiens furent condamnés non pas tant, comme coupables de l'embrasement que
profectas, christianos ex Judaeis exstitisse. (Phrase citée de Tacite par Sulpice Sévère. — Bernays, Veber die Chronik des Sulpicius Severus. Berlin, 1841, p. 57.)
comme victimes de la haine d^i genre humain), que faul-il y voir, et comment Tinterpréter ? La haine du genre humain esl un caractère attribué par les païens aux Juifs, que ne justifie nullement, mais que peut expliquer l'esprit sectaire, exclusif et absolu dans ses croyances, de ce peuple raide et tenace. Par principe religieux et par tradilion,le Juif ne se mêlait guère aux autres peuples *. Partout , il gardait ses usages, ses coutumes et ses cérémonies, et évitait, pomme une souillure, tout ce qui, de près ou de loin, sentait Tidolâtrie. Partout, il se considérait, et en dépit même des leçons de l'expérience, comme le peuple élu et prédestiné. La vieille distinction des Grecs et des Barbares, qui, sous Tempire, n'avait plus qu'une valeur littéraire, les Juifs la faisaient encore à leur profit. A leurs yeux, le païen, Tincirconcis était impur, et les religions étrangères étaient autant de profanations. En Palestine, malgré les progrès du temps, qui ailleurs, avait rapproché les races, on avait longtemps repousse la langue grecque et frappé d'analhème ceux qui ne craignaient pas de rapprendre. Qu'y avait-il d'étonnant que l'esprit plus libre et plus large des païens taxât celte intolérance de fanatisme et d'insociabilité? Comment désigner autrement cet orgueilleux concenlrement en soimême, cette universelle répudiation des coutumes et des mœurs étrangères, celle réprobation indirecte jetée sur tous les peuples dans» celte prétention su-
* Ju vénal, Sat. xiv vers 102 et suiv.
perbe d'êlre les favoris de Dieu, la race choisie et privilégiée? Or, parmi les Chrétiens, beaucoup avaient conservé les préjugés judaïques et ne condamnaient pas moins énergiquement les mœurs et les usages païens : comme les Juifs, ils s'abstenaient de prendre part à toutes les pratiques où la religion étrangère jouait un rôle, et que son contact déshonorait à leurs yeux. En passant devant les iemples ils témoignaient peut-être horreur ou dédain par quelque signe visible et insultant* ; patienls et résignés pour tout le reste, ils se relevaient par le libre culte et la foi intérieure, puisant dans cette foi radoucissement de toutes les douleurs, d'ineffables soulagements, la consolation et le courage. De plus, les Chrétiens étaient alors dans toute la ferveur des croyances millénaires. L'Apocalypse, écrite en 68, l'attesle. Ils attendaient la catastrophe suprême et la venue prochaine de leur maître transfiguré en juge glorieux. Ils demeuraient donc à l'écart, séparant d'avancé, en quelque sorte, leur cause de celle des païens. Cette idée que les destinées du monde touchaient à leur terme, celle fiévreuse attente du grand jour, devait donner îaux âmes chrétiennes je ne sais quoi d'austère et de recueilli qui, au milieu des bruyantes orgies de Rome païenne, dans cette société si légère, si incrédule et si vaine, faisait un singulier contraste, et, aux yeux du vulgaire faisait tache. La religion païenne consistait généralement en fêles joyeuses : c'était le culte
* I" ép. de Pierre, xiv, 4. — Tacite, HisL, V, 5.
de la nature et l'adoration dé la vie. La religion chrétienne semblait être une religion de tristesse et de deuil, la méditation de la mort. Rien ne paraissait plus antisocial et antihumain, vu du dehors, que ce culte secret, morne, proscrivant tout plaisir et toute joie, préchant aux hommes Thurailîté, le dépouillement de soi, le mépris de Faction, la vanité des choses et le néant de la vie terrestre. Tacite nous parle quelque part d'une matrone romaine de noble naissance, nommée Pomponia GrsBcina, qui fut accusée, sous le règne de Néron, de superstitions étrangères, jugée au tribunal de ses proches présidé par son mari, et acquittée. Elle vécut de longues années, dit-il, dans une continuelle mélancolie.
L'historien nous donne la raison de cette mélancolie prolongée pendant quarante ans. « Depuis la mort de Julie, fille de Drusus, victime des intrigues de Messaline, elle garda, dil-il, des habils de deuil et un visage attristé.» Peut-être ce deuil continu et cette vie ensevelie dans une tristesse volontaire étaient-ce aussi un effet de cette croyance nouvelle qui l'avait transformée. Or, si le recueillement, la vie retirée, Thorreur des fêtes publiques, la haine de toute joie étaient, en effet, les caractères des premiers Chrétiens, on comprend que les païens les aient considérés comme des seclaires misanthropes et insociables. Vodium generis humanin^di pas d'autre sens. C'est subtiliser et forcer le sens des expressions que de prendre, en se couvrant deTautorité de quelques textes, X^^moi^ genre humain pour synonymes des mois empire ou monde romain^
et d'expliquer la haine du genre humain reprochée aux Chrétiens de la première génération par la haine de Fempire, de ses institutions et de ses lois. Haïr le genre huhiain, accusation vague dans sa généralité, prendrait alors ][a signification précise d'être ennemi de rÉtat, et les Chrétiens, à ce titre, seraient tombés sous le coup de la loi de majesté (lex Julia majestoHs)^ Mais la loi romaine ne faisait pas de procès de tendance : elle ne frappait les opinions et les sentiments qu autant qu'ils se manifestaient par des actes définis et déterminés. Or, si les Chrétiens contemporains de Néron, en leur qualité de membres d'une secte nouvelle, par suite du caractère extérieur de cette secte, des sentiments qu'on leur supposait, de leur vie sombre et secrète, de leur éloignement volontaire et systématique de presque tous les actes de la vie publique des Romains, pouvaient passer pour des fanatiques, des gens insociables et misanthropes, on ne pouvait les accuser d'être les ennemis de l'État. Si l'on avait quelque raison de reprocher le manque de patriotisme à des hommes « qui vivaient en tout pays comme dans une demeure de passage, auxquels toute terre étrangère était une patrie et toute patrie une terre étrangère, qui professaient que leur vraie cité était dans le ciel; et, tout en obéissant fidèlementaux lois écrites, se proposaient un idéal supérieur*, » il n'y avait da(is ces sentiments et ces aspii'ations rien qui portât atteinte à TËtat, ni qui donnât prise à la
ÉpUre à Ùiognhtt^ 5
loi. De l'incendie de Rome, on ne les accusait pas formellement. Suétone, qui fait mention de la persécution des Chrétiens comme d'une utile mesure administrative, n'hésite pas à désigner Néron comme le seul auteur deTincendie. Dion Cassius, qui rapporte aussi très-explicitement ce crime if l'empereur, ne prononce pas à cette occasion le nom des Chrétiens, et Tacite, qui raconte que Néron rejeta sur eux l'infamie de ce grand forfait, loin de faire entendre qu'ils en fussent réellement soupçonnés, écrit qu'en présence des traitements atroces qui leur étaient infligés, on ne pouvait s'empêcher de prendre en pitié ces malheureux, qui semblaient immolés non à l'intérêt public, mais à la cruauté d'un seul homme; Cependant, par ces.derniôres paroles mêmes, il insinue assez clairement que cette exécution — à part ses horribles raffinements — était salutaire et justifiée par la raison d'État*. 11 déclare que les Chrétiens sont de grands coupables et dignes du dernier supplice. A quel titre donc? Comme incendiaires? Peut-être, mais surtout comme Chrétiens. Qu'est-ce à dire? Comme ennemis des dieux? Tacite, sans être un esprit fort, n'est pas un païen croyant et dévot. Sa religion est celle des lettrés, celle de Pline l'Ancien, une sorte de vague panthéisme. Des dieux et des cérémonies religieuses, il parle avec un respect de convenance, où la foi n'est pour rien. Il est vrai qu'on peut être incrédule pour son propre compte et intolérant pour les autres, n'ayoir nulle foi dans la vertu d'un culte, et souffrir avec peine que d'autres l'abandonnent ou le
répudient. C'est la foi des politiques, la seule de Ta-e. cite. Libre et platonique amant du passé, il ne peut s'empêcher d'applaudir à tout acte qui tend à fortifier ou à resserrer Funité romaine. Autant il admire les i nobles échapp&|B d'indépendance individuelle, et les fièresprotestatiaxis de quelques personnalités rebelles à la servitude générale, autant il est dur pour ces autres expressions de la liberté qu'on appelle les religions étrangères. Quand il note la proscription des cultes égyptien et judaïque sous Tibère et la déportation à peine déguisée de quatre mille malheureux en Sardaigne : « S'ils venaient à succomber par suite de l'insalubrité du climat, dit-il^ ce serait un fort petit dommage {vile damnum),)Al ne pense pas autrement des Chrétiens. Des droits de la conscience il n'a nul souci, peut-être nulle idée bien arrêtée : des formes légales il ne tient nul compte. Les nouveaux sectaires sont à ses yeux de ces hommes avec lesquels les lenteurs de la légalité ne sont pas de mise. En purger Rome, c'est nettoyer la ville d'un ramas d'obscurs vagabonds qui la déshonorent, de gens sans aveu, le rebut de tous les pays, l'écume de la population. Tacite, on le sait, écrivait ses Annales sous Trajan. S'il les eût écrites à la fin de Tannée 64, il eût, j'imagine, parlé de même des Chrétiens, plus brièvement peutêtre, car combien de beaux-esprits ou de lettrés de Rome connaissaient, en Tan 64, les détails que donne Tacite, à savoir que, sous Tibère, un procurateur de Judée avait fait mettre à mort un Juif appelé Christ, et que c'était de son nom que les Chrétiens s'étaient
désignés? Bien peu apparemment, puisque, l'an 61, les chefs de la communauté juive de Rome ignoraient le nom de Paul et ne savaient du Christianisme que fort peu 4e chose. Sous Trajan, au contraire, les Chrétiens commençaient à faire parler d^wx : En Bithynie, Pline le Jeune, ami de Tacite, s'inquiétait de leur propagande et de leur nombre, consultait l'empereur à leur sujet et instruisait contre eux. Pour Tacite donc, la légitimité de la proscription des Chrétiens ne fait pas question. Au nom de l'humanité, il fait seulement une réserve et blâme les recherches de cruauté qui ont accompagné cette mesure, inspiré pour les victimes une inutile pitié et voilé pour beaucoup la raison d'Ëtat. Si on Teût interrogé cependant, si on lui eût demandé en quoi la raison d'État était intéressée à une pareille exécution, et pourquoi l'intérêt public exigeait la suppression des Chrétiens, nous croyons qu'il eût été aussi embarrassé que Néron de répondre à une pareille question. Peut-être eût-il allégué l'exemple de l'agriculteur qui purge et nettoie son champ/ en [arrachant ou en brûlant les herbes parasites.
Que le Christianisme fût à ses yeux une détes* table superstition, les Chrétiens des sectaires bizarres et fanatiques, voire des hommes insociables j affiliés entre eux par de mystérieuses pratiques^ était-ce assez pour considérer la secte nouvelle comme un danger public, ses membres comme des factieux et des conspirateurs placés hors la loi ? Au milieu de l'éruption des superstitions orientales^
dont Rome était le théâtre, quel était le caractère qui désignât les Chrétiens au choix du prince et à la vindicte publique? Ne pas croire aux dieux de TÉtat, se railler de leurs ministres et des puériles cérémonie^ par lesquelles on s'imaginait mériter les faveurs du ciel ou détourner ses colères, était une licence libéralement accordée aux écoles philosophiques. L'Etat ne s'inquiétait guère des hardiesses, des irrévérences et de rincrédulité hautement afTichée des épicuriens et des sceptiques. Les Chrétiens étaient-ils sous ce rapport plus coupables que les philosophes et plus à craindre? Le rôle de vengeur des dieux se coimprend de la part de qui croit aux dieux. Mais Néron, malgré le titre de grand pontife qu'on lui donnait officiellement sur les monnaies et les monunuments publics, ne fut jamais, au sens même du paganisme, un prince religieux. Rien ne prouve qu'en frappant les Chrétiens, il ait songé à défendre la cause des dieux de Tempire. Il n'a pas pensé non plus à défendre les institutions de l'État. La défense suppose l'attaque. Or, comment soutenir sérieusement que les Chrétiens fissent alors échec à l'empire, et que leur existence fût un péril pour l'ordre public? Il ne faut pas se laisser abuser par l'expression de « grande multitude » dont se sert Tacite en parlant du massacre des Chrétiens. Elle est juste assurément appliquée à la sanglante exécution de plusieurs centaines, peut-être, d'un millier d'innocents. Au sein de l'immense population de Rome, les Juifs, sous Néron, formaient un peuple de quinze à vingt mille indivi-
dus. Les Chrétiens étaient probablement, relativement aux Juifs, dans le même rapport numérique que ceux-ci relativement aux païens. Nombre énorme, quand on songe à l'œuvre du bourreau; minorité imperceptible et insignifiante comparée à la population totale de Rome. Or, qui pouvait craindre que cette poignée d'hommes obscurs, sans lien avec les familles nobles ou riches, étrangers pour la plupart ou appartenant aux classes les plus infimes, pût porter atteinte aux institutions de l'État et y songer? Il fallait être insensé pour leur prêter un pareil dessein, et plus insensé encore pour prendre au sérieux un semblable rêve, si tant est qu'il fût entré dans quelques cerveaux chimériques? Personne n'était plus étranger au mouvement des affaires du temps, aux ambitions, aux intrigues, aux.machinations politiques que ces contemplatifs qui portaient la vie comme un exil', et leur condition sociale comme un fardeau. Une des accusations adressées aux Chrétiens, c'est justement leur incuriosité des choses publiques, leur vie passive et inerte. Ce n'est pas le reproche qu'on fait d'ordinaire aux conspirateurs et aux factieux. Nulle vue politique ou religieuse ne parait donc avoir dicté à Néron l'ordre défaire main basse sur les Chrétiens et de donner leur agonie en spectacle au peuple. Lorsque Charles IX, au 24 août 1572, se décida, après de longues hésitations, à exterminer les Protestanis, ils formaient dans TÉtat un véritable parti. Ils avaient, sur les champs de bataille et ailleurs, affirmé leur existence. Le roi avait été obligé de compter avec eux.
U PERSÉCUTION DE NÉRON. lOi
L'opinion catholique les représentait comme des ennemis publics. A la cour, le roi entendait dire que sa couronne et sa vie étaient menacées. La situation des Chréliens était tout autre en 64. Us vivaient dans l'ombre et le silence, nourrissant au dedans d'euxmêmes la pensée et Tespérance du royaume de Dieu, dont ils attendaient la venue prochaine, haïs par les uns comme de ténébreux sectaires, considérés par d'autres comme d'ihoffensifs rêveurs, ignorés de la plupart, insouciants de la haine, de Tironique pitié ou de l'indifférence commune. Il est vraisemblable que l'empereur eût entendu parler d'eux par l'impératrice Poppée, qui protégeait les Juifs, et même, à ce que rapporte Josèphe, était prosélyte*. 11 est possible quePoppée se fût rendue auprès de Néron l'organe des calomnies des Juifs à l'endroit des Chrétiens. Cependant elle avait déjà tout pouvoir sur le prince quand saint Paul vint à Rome purger son appel, et on sait que l'Apôtre demeura deux ans dans la capitale de l'empire, faisant de la propagande sans qu'on l'en empêchât, et jouissant d'une assez grande liberté. On sait, d'autre part, qu'à l'époque où il arriva à Rome, les Juifs vivaient, sinon en bonne intelligence, au moins pacifiquement avec les Chrétiens, ignorant les causes qui, en Asie, animaient leurs frères contre la secte nouvelle et excitaient de si vives disputes. On sait enfin que, quand saint Paul comparut en 65 pour se justifier devant le conseil impérial, les Chré-
Josèphe, Ant, jud,^ VUI, 11. deo<re6:7$ yàp iiv.
102 LES PERSËGUnOMS DE L'ÉGLISE.
tiens se dérobèrent, craignant peut-être d'être enveloppés dans l'accusation , et les compagnons mêmes de TApôlre lui flrent défaut. Cependant, dans une cour comme celle de Néron, les impressions changent vite. Saint Paul vécut deux ans à Rome, dans une demi-liberté, et fut très-probablement acquitté, mais les résultats de sa prédication purent à la fin réveiller les haines et les jalousies des Juifs ? Pourquoi n'auraientils pas usé de leur influence sur Poppée pour faire parvenir leurs récriminations jusqu'à Néron? Poppée dès avant Tincendie put les dépeindre à son amant sous les plus noires couleurs. €ela suffisait, et Néron savait désormais où frapper.
Ce qui parait plus vraisemblable encore, c'est que la brutale extermination des Chrétiens de Rome ne fut pas le fruit d'un dessein longuement médité et concerté d'avance après mûre délibération, mais la suite d'un aveugle caprice et d'un sauvage emportiBment. Ily a, dans F histoire de tous les gouvernements, de ces heures sinistres, où le pouvoir, à la suite d'un grand crime dont il ignore les coupables, frappe au hasard sur ceux que la haine, les vagues soupçons, les défiances ou seulement les préjugés aveugles signalent à ses coups. On se paye alors, en guise de légalité, de ce raisonnement sommaire : S'ils n'ont pas commis le crime, ils ont pu le commettre, ils .>nt pu le vouloir, ils ont dû le souhaiter et s'en réjouir ; ils en ont commis bien d'autres. L'État n'a rien à perdre à se défaire d'une pareille engeance, et tout à gagner. C'est le sentiment, c*est le mot de
Tacite, à propos de la déportation en Sardaigne des quatre mille Juifs. C'est ce que fit Néron après l'incendie de Rome. On avait vu, pendant l'embrasement, des inconnus jeter çà et là des torches enflammées et travailler à propager le fléau. Mais quels étaient ces inconnus? Des émissaires de Témpereur? L'empereur répondait en trouvant des coupables. Il les avait cherchés dans l'obscure région où s'élabo* rent tous les crimes, parmi cette population de gens suspects et sans aveu, nombreux à Rome, comme dans toutes les grandes capitales, et où la police n'a qu'à étendre la main pour trouver une proie. L'opinion publique, décidément antipathique aux Chrétiens, les désignait en quelque sorte d'avance à la répression. On les considérait en effet comme des hommes dont la vie ténébreuse ne pouvait cacher que des infamies sans nom. L'imagination populaire se donnait libre carrière sur ce point, et chacun interprétait à sa guise rinconnu, tous dans un sens défavorable f car on ne se cache que pour mal faire. Peut-être aussi avait-on entendu dire à quelques Chrétiens que les temps étaient proches, que la fin du monde allait arriver, et que le feu, |qui jadis avait consumé Sodome et ;Gomorrhe, réduirait bientôt enun monceau decendres l'orgueilleuse prostituée assise sur les sept collines. De telles paroles, entendues d'abord avec un sourire, puis rappelées, colportées, et comme il arrive, grossies et exagérées en passant de bouche en bouche, prenaient aprèd'événement l'apparence d'une menace, et suffisaient grandement pour donner matière aux
i04 LES PERSËGUTIONS DE L'ÉGLISE.
calomniés et nourrir les soupçons. Si donc Néron était coupable en effet de l'incendie, s'il avait brûlé Rome par manie poétique, dans un accès de fureur d'artiste, par goût forcené de la ligne (Afoite, il ne pouvait mieux se cacher que derrière les Chrétiens ; il ne pouvait trouver d'accusés plus vraisemblables, et pour l'expiation, de victimes plu s agréables à la foule. S'il était innocent : la voix publique semblait proclamer que le coup partait des Chrétiens, que c'étaient les Chrétiens qu'il fallait frapper. Dans l'une comme dans l'autre hypothèse, Néron ne songea nullement à exercer une coercition religieuse, mais à purger Rome d'un trop-plein d'étrangers sans aveu et sans nationalité, à écumer, si je puis dire, la lie de la cité. L'incendie de Rome lui fut un prétexte pour sévir administrativement. Mais il montra dans cette mesure de violence une barbarie, un mépris de rhumànité, qui sont comme le propre cachet de ses actes. L'instruction qui paraît avoir précédé les supplices fut sommaire. 11 ne s'agissait pas de prouver juridiquement que les Chrétiens avaient mis le feu à » la ville. Néron l'avait déclaré et comme décrété. Le fait était réputé acquis. Il suffisait de se saisir des Chrétiens. On arrêta ceux que l'opinion désignait. Ils s'avouèrent Chrétiens. A plusieurs, la torture arracha le nom de quelques-uns de leurs frères. La féroce colère des incendiés aida la police. Ce fut une chasse ouverte où Tautorité dut trouver dans la foule des auxiliaires de bonne volonté. On fut bientôt surpris sans doute du résultat des recherches, embarrassé et
épouvanté du nombre des a ennemis du genre humain. » Qui supposait que Rome en ses sous-sols cachât une pareille conjuration?
; L'exécutioH fut épouvantable en sas variétés. On sait que la mort simple n'était pas dans la loi romaine le dernier supplice. Là où Ihonestior méritait la hache, r/iwmi7ior était attaché au gibet, brûlé vif ou livré aux bêtes féroces pour le plaisir du public (populariter). L'imagination de Néron sut inventer du nouveau, ou ajouter à ces supplices légaux, des raffinements particuliers. Des malheureux furent couverts de peau de bêtes fauves et livrés à la dent des dogues, d'autres furent mis en croix, des femmes, des jeunes filles furent attachées nues aux cornes de taureaux furieux et traînées devant tous les yeux dans l'arène sanglante. A la tombée de la nuit, pour illuminer ses vastes jardins ouverts à la joie du peuple, Néron fit lier un grand nombre de Chrétiens à des poteaux, le corps couvert de vêlements enduits de poix ou de résine, et les fit allumer vivants. On n'avait pas d'exemple dépareilles atrocités. Peu d'années auparavant l'application d'une vieille loi qui condamnait à^mort les quatre cents esclaves de Pedanius Secundus, préfet de Rome, assassiné dans sa maison, avait excité dans Rome une explosion de pitié qui s'était tournée en émeute. Ici la fureur des incendiés fit place aussi dans bien des cœurs à la compassion. C'est faire trop d'honneur à Néron sans doute, que •de chercher la raison du massacre qu'il ordonna. L'état de folie aiguë où il était arrivé, rend vraisem-
blable ce qui parait absurde et extravagant. Lé 18 juillet 64, Néron ne songeait probablement ni à l'incendie de Rome ni à l'extermination des Chrétiens. Rome brûlée, peut-être avec son aveu, et selon ses secrets désirs de nouveau Romulus, au moins sans qu'il eût fait tout le nécessaire pour l'empêcher, et l'opinion publique prenant mal l'événement, il trouva les Chrétiens dans une boutade satanique, et les livra en expiation. Une lois lancé sur cette pente, il fut terrible. *
Mais pourquoi avoir choisi ces victimes? L'opinion commune et son entourage, les désignaient comme d'obscurs scélérats. C'était assez. Il ignorait et méprisait leur croyances. Il ne frappait pas en eux l'athéisme et l'impiété, ni la dissidence en matière religieuse.
Rome et l'empire étaient pleins de dissidents, philosophes ou sectaires, qui vivaient dans la plus complète sécurité, tenant école, enseignant, faisant des prosélytes sans inquiéter le pouvoir et sans qu'on les inquiétât. Qui savait dans Rome qu'elles étaient au juste les croyances des Chrétiens? Qui comprenait mieux que Gallion, Lysias ou Festus, les nouveautés qu'enseignaient ces demi-Juifs, ces Juifs émancipés, et qui s'en souciait ou les redoutait plus qu'eux? Quelques mois avant le jour où Néron donne l'ordre de les exécuter en masse et de les supprimer violemment, leur chef, le plus connu et le plus attaqué allait et venait dans Rome quoique prisonnier, et' avait prêché librement pendant deux ans. Si Néron a
sévi contre les Chrétiens pour leurs seules croyances, qu'on dise pourquoi il a épargné les Juifs, dix fois plus nombreux sans aucun doute à Rome et dont les opinions religieuses n'étaient ni moins antipathiques aux païens ni moins agressives en face de Tidolàtrie, et dont Tesprit était manifestement plus séditieux. Le vrai, c'est que le caractère et la nature des opinions sont ici chose tout à fait secondaire, et la bonne raison; c'est qu'elles étaient ou inconnues, ou indifférentes en elles-mêmes au pouvoir. Et si ces opinions ont été un des éléments de la culpabilité des Chrétiens, c'est bien moins dans ce qu'elles étaient que dans ce qu'on lessupposait. Despratiques chrétiennes, la multitude ne connaissait rien que par des on*dit et de vagues rumeurs, où la fantaisie devait tenir une grande place. Mais elle voyait bien que les Chrétiens étaient des hommes bizarres, qui ne ressemblaient pas aux autres hommes, qui ne partageaient ni ses goûts ni ses plaisirs, qui vivaient isolés ou ne se réunissaient qu'entre eux et secrètement. Et pourquoi faire ? On ne savait; et la curiosité, amie du merveilleux et de l'horrible, inventait d'odieuses histoires, qu'on se répétait à l'oreille. Aussi les Chrétiens étaient-ils notés d'infamie. Ces récits de crimes imaginaires, acceptés d'autant plus avidement qu'ils étaient plus monstrueux , leur valaient l'exécration pubhque, et suffisaient à en faire un gibier de police tout préparé. .
La plupart des grands faits historiques dérivent, non d'une cause simple et unique, mais d'un en-
semble de causes diverses et complexes. La persécution de Néron est de ce genre. C'est un grand événement pour nous ; il était fort insignifiant pour les contemporains et eût sans doute arrêté moins longtemps Tacite si, pour ajouter en quelque sorte un trait nouveau à la figure de Néron, Thistorien n'eût été bien aise de noter le caractère particulier d'atrocité qu'il donna à cette mesure.
Mais on risque encore une fois, en cherchant des raisons à un monstrueux accès de caprice sanguinaire, de prêter à Néron plus de politique qu'il n'en entra jamais dans son cerveau plein de vent. Ce qui parait assuré, c'est qu'il ne songea pas à la qualité des opinions des Chrétiens ni à détruire une religion naissante. Tant s'en fallait qu'on connût leur religion, qu'on croyait généralement qu'ils n'en avaient aucune. Pendant trois siècles, Chrétien sera dans l'empire synonyme d'athée. Les images peintes ou sculptées trouvées dans les catacombes sont certainement d'une époque postérieure à Néron. On ne peut même guère affirmer que les catacombes fussent ouvertes de son temps. Au premier siècle, les Chrétiens partageaient avec les Juifs l'horreur de toute représentation figurée de Dieu, et observaient, sous ce rapport, une des plus formelles prescriptions du Mosaïsme. Le mot superstition dangereuse qu'emploient \es trois contemporains Tacite, Pline et Suétone, est un terme commode, élastique, sous lequel se cachent à la fois une complète ignorance de la doctrine chrétienne et un acquiescement implicite aux contes et
aux calomnies. populaires auxquelles les Chrétiens étaient en butte.
Le coup frappé à Rome eut de Técho dans les provinces. Rien ne prouve, malgré le témoignage des écrivains ecclésiastiques postérieurs, qu'après avoir donné de la sorte, comme il le croyait, satisfaction à l'opinion et aux colères du peuple, Néron ait de sangfroid rédigé et envoyé au loin un édit de proscription, et ordonné partout d'informer et de sévir contre les Chrétiens. Si l'accusation d'incendie valait quelque chose à Rome où les ravages du feu étaient partout visibles, elle ne valait plus rien, elle n'avait nul fondement à Éphèse, à Smyrne ou à Pergame. De plus , les grandes colères royales ont de rapides et terribles effets, mais elles durent peu d'ordinaire, et ne se reprennent pas à deux fois pour frapper. La cruauté de Néron devait être épuisée après la fête sanglante qu'il avait donnée dans ses jardins. Nous croyons donc que Néron ne publia nul édit conlre les Chrétiims. Est-ce à dire qu'aucun d'eux ne fut frappé hors de Rome? Tant s'en faut. Les préfets et les proconsuls des provinces purent voir, dans ce qui s'était fait à Rome par l'ordre du maître, un commandement tacite, une indication, une règle de conduite, tout au moins un exemple à suivre. Qui croira, par exemple, que Félix ou Festus, s'ils eussent appris que Néron avait fait périr les Chrétiens de Rome, pendant que saint Paul élait encore entre leurs mains, se fussent donné l'embarras de le protéger contre les Juifs? Ils l'eussent sans scrupule livré ou tué. La
iiO LES PERSECUTIONS DE L'EGLISE.
condamnation des Chrétiens de Rome par Néron fat sans doute un arrêt de mort pour plusieurs Chrétiens d'Asie. Le pouvoir central parlait en agissant, et, pour des magistrats courtisans jusqu'à la servilité, les actes du maître valaient des décrets. En fait, dans l'Asie proconsulaire, le sang des Chrétiens fut répandu largement. Là, ils étaient plus nombreux qu'en Italie, plus remuants sans doute, et mêlés à une population plus fanatique.
V Apocalypse de saint Jean est un document contemporain — écrit près de deux ans avant la ruine de Jérusalem — dont le témoignage, sous ce rapport, est fort clair, et ne laisse place à aucun doute. Ce livre étrange, qui a tant exercé la critique et suscité tant d'explications fantastiques, n'a pas été composé pour Fenseignenient et l'édification des générations futures. Il répond à des sentiments de l'époque et exprime d'une manière très-vive, sous le voile d'allégories classiques en Israël, et transparentes assurément pour des hommes habitués à méditer les écrits de Daniel et des prophètes, des idées qui fermentaient dans plus d'une imagination chrétienne. On peut dire que c'est en grande partie la persécution qui l'a inspiré. C'est comme un manifeste à double fate : un hymne de glorification et de vengeance. D une main, l'auteur verse à pleins flots la menace aux ennemis de Dieu, aux persécuteurs « des témoins de Jésus »; de l'autre, Tespérance, les glorieuses consolations aux Chrétiens qui ont péri, et à ceux sur qui le glaive homicide est encore suspendu. L'auteur annonce et ce-
LA PERSÉCUTION DE NÉRON. Hl
lèbre le grand jour, le jour des suprêmes représailles où la coupe des colères célestes va déborder sur le inonde, et où les fidèles et les saints seront seuls épargnés et glorifiés après une dernière épreuve. Le souvenir, qu, pour mieux dire, la pensée delà persécution palpite dans ce poërae, où la passion s'exhale dans un chaos d*images bizarres, tourmentées, indécises, énormes.
Nous notons les passa'ges où il est fait allusion à la persécution.
Les sept épîtres qui servent en quelque sorte de préambule à Pouvrage paraissent destinées à soutenir le courage des fidèles, à gourmander les tièdes, à redresser ceux qui se laissent abattre, à menacer en même temps ceux qui usent des viandes consacrées aux idoles. Ce dernier trait est évidemment dirigé contre les disciples de Paul. L'auteur tient la plume et écrit sous la dictée du Christ : « Tu as eu de la constance, dit-il à l'Église d'Éphèse, et tu as eu à souffrir à cause de mon nom et tu n'as pas faibli. » {Apoc.^ n, 3.) Et au chef ou à l'ange de l'Église de . Sardes : a Tu as à Sardes un petit nombre de j;)ersonnes qui n'ont paà souillé leurs vêtements et qui marcheront avec moi dans des vêtements blancs, car elles en sont dignes. » {Apoc.^ ni, 4.) 11 s'agit ici de martyrs, comme on s'en assure, en rapprochant ce passage des chapitres vi, 10; vu, 9, 14.
Plus loin, l'Agneau, qui est le symbole du Christ^ ouvre successivement les sept sceaux du livre de l'avenir :
<c Et lorsqu'il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l'autel les âmes de ceux qui ont été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient (rendu). Et ils crièrent d'une voix forte : « Jusquesà « quand, ô Souverain, toi qui es saint et véritable, « diffères-tu ton jugement et la vengeance de notre « sang sur les habitants de la terre? » Et il leur fui donné à chacun une robe blanche, et il leur fut dit de demeurer en repos pour un pfeu de temps, jusqu'à ce qu'ils fussent au complet et leurs compagnons de service et leurs frères, qui vont être mis à mort comme^ eux-mêmes l'ont été (vi, 9, 11.) »
Avant l'ouverture du septième sceau, un ange marque du signe de Dieu les fidèles, afin qu'ils soient préservés des suprêmes châtiments.
« Après cela, dit le livre, je vis une foule nombreuse, et personne ne pouvait la compter, tirée de chaque nation, et des tribus et des peuples et des langues; ils se tenaient debout sur le trône et devant l'Agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes ^ dans leurs mains... Et l'un des anciens, s'adressant à moi, dit : « Ceux-là qui sont revêtus de robes blan- « ches, qui sont-ils et d'où sont-ils venus? » Et je lui répondis : « Seigneur, tu le sais. » Et il me dit : « Ceux-là, sont ceux qui viennent d'une grande tri- « bulation, et ils ont lavé leurs robes, et ils les ont * « blanchies dans le sang de l'Agneau ; c'est pourquoi « ils se tiennent devant le trône de Dieu et l'adorent K nuit et jour dans son sanctuaire. Et celui qui est « assis sur le trône dressera au-dessus d'eux sa tente;
« ils n'auront plus faim, ils n'auront plus soif; ni le « soleil, ni aucune chaleur ne les frappera, parce « que l'Agneau, qui est au-dessus du trône, les pai- « tra et les conduira vers des sources vivifiantes, <^ et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. » (Apoc, vn, 9-17.) »
Après les sept sceaux, viennent les sept trompettes qui sonnent les calamités et les désastres prochains, et les sept coupes du courroux de Dieu.
« Et un des sept anges qui tiennent les sept coupes sortit et il s'adressa à moi en disant : « Viens, je te (î montrerai la condamnation de la grande impudique « qui est assise sur de nombreuses eaux, avec laquelle « les rois de la terre se sont livrés à l'impudicité; et « les habitants de la terre se sont enivrés du vin de « son impudicité (Rome).., » Et je vis une femme assise sur une bête écarlale, pleine des noms de blasphème, et ayant sept têtes et dix cornes. Et la femme était revêtue de pourpre et d'écarlate , et couverte d'or, de pierres précieuses et de perles, tenant dans sa main un calice d'or rempli d'abominations et des souillures de son impudicité, et sur son front un nom était écrit, mystère : <c Babylone la grande, la « mère des impudiques et des abominations de la « terre. » Et je vis la femme enivrée du sang des saints et du sang des témoins de Jésus, et je fus saisi, en la voyant, d'un grand élonnement, et Tange me dit : (c Pourquoi t'es-tu étonné? Je te dirai, moi, le mys- « tèrede la femme et de la bêle qui la porte, qui a
« sept têtes et dix cornes. La bête que tu as vue était,
ii4 LES PERSÉCUTIONS DE Llt^LISE.
« et elle n'est plus, et elle va remonter de rabime» « et elle s'en va à la perdition ; et les habitants de la « terre, dont le nom n'a pas été écrit dans te livre de « vie dés la fondation du monde, seront étonnés « envoyant la bête, parce qu'elle était et qu'elle n'est « plus, et qu'elle reparaîtra. C'est ici que se montre « l'intelligence , douée de sagesse : Les sept têtes a sont sept montagnes sur lesquelles la femme est « assise. Ce sont aussi sept rois : les , cinq premiers <c sont tombés, l'un subsiste, l'autre n'est pas encore « venu, et quand il sera venu, il faut qu'il dure peu. a Et la bête qui était et qui n'est plus>. est aussi ellec< même le huitième, et elle est l'un des sept, et elle « s'en va à la perdition... » ^
« Les eaux que tu as vues, où nmpudi()ue est as* « sise, sont des peuples et des foules et des nations et « des langues. Et les dix cornes que tu as vues et la « bête, elles haïront l'impudique, et elles la dévaste- « ront et la mettront à nu, el elles mangeront ses c( chairs, et elles la consumeront par le feu. Car Dieu « a mis dans leurs cœurs d'exécuter sa pensée et de « donner la royauté à la bête même, jusqu'à ce que les « paroles de Dieu soient accomplies. Et la femme que « tu as vue est la grande ville qui possède la royauté a sur les rois de la terre. »
«Après cela, je vis un autre ange descendant du ciel, ayant une grande autorité, et la terre fut illuminée de sa gloire, et il s'écria d'une voix puissante : « Elle « est tombée, elle est tombée, Babylone la grande! a Elle est devenue un habitacle de démons et une
«c prison pour tout esprit împuret odieux... » Et j'entendis une autre \oix venant du ciel qui disait : « Sortez « du milieu d'elle, mon peuple, afin quevous ne preniez « point part à ses péchés et que vous n'ayez point à « souffrir de ses fléaux ; car ses péchés se sont accu- « mules jusqu'au ciel, et Dieu s'est souvenu de ses a iniquités. Payez-la comme elle-même a payé, et « doublez deux fois en raison de ses propres œuvres; « dans le calice qu'elle a préparé, préparez-lui une « double rasade... Et les rois de la terre qui se sont « livrés avec elle à Fimpudicité et à la mollesse pleu- « reront et se lamenteront sur elle quand ils verront a la fumée de son embrasement, se tenant à distance « par crainte de son supplice, en disant : « Malheur! ce malheur! ô la grande ville, ô ;Babylone, la ville « puissante ; car en une seule heure est survenue ta a condamnation I .. . Réjouis-toi à son sujet, ô ciel, et « vous les saints et les apôtres et les prophètes ! car, en « la jugeant. Dieu vous a fait justice. »
« Alors,unange souleva une pierre semblable à une grande meule de moulin, et il la jeta dans la mer en disant : « C'est ainsi qu'avec violence sera précipitée « Babylonela grande ville, et Ton ne distinguera plus « sa place. Et la voix des joueurs de harpes et des a musiciens, et des joueurs de flûte et de trompette « ne sera plus entendue au milieu de toi... C'est que a toutes les nations ont été égarées par tes sortilèges. « Et l'on a trouvé chez elle le sang des prophètes et « des saints et de tous ceux qui ont été égorgés sur là « terre. »
liG LES PERSÉCUTIONS DE L*ÉGL1SE.
« Après cela, j'entendis comme une forle voix d'une foule Nombreuse dans le ciel, de gens qui disaient : Alléluia ! »
« Le salut et la gloire et la force appartiennent à notre Dieu, parce que ses jugement s sont justes et véritables ; car il a jugé la grande impudique, qui a corrompu la terre par son impudicité, et il a vengé sur elle le sang de ses serviteurs. »
Suit la défaite de la bête dans sa lutte contre le Seigneur. Puis, Satan est enchaîné pour mille ans, puis a lieu la dernière résurrection.
n Et je vis des trônes, et ils s'assirent dessus, et il leur fut donné d'exercer le jugement ; et je vis aussi les âmes de ceux auxquels on a fait la guerre à cause du témoignage de Jésus et de la parole de Dieu, et ceux, entre autres, qui n'ont point adoré la bête ni son image, et qui n'ont pas reçu sa marque sur leur front ni sur leur main ; et ils vécurent et ils régnèrent avec le' Christ pendant mille ans, » (Apoc,^ xvii-xx.
Un des résultats les plus solides de la critique de notre siècle appliquée aux écrits du Nouveau Testament et en particulier aux Épîtres, a été d'établir que ces pièces ont été. composées, non pour les temps postérieurs et dans un but de perfectionnement et d'édification générale, mais qu'elles répondent à des besoins contemporains de Tépoque qui les a vues naître, que leurs auteurs ont spécialement envisagé des circonstances présentes et locales, des intérêts particuliers et actuels, que tous les traits qu'elles
contiennent et dont parfois le sens n'est pas fort clair pour nous, doivent se rapporter à des faits et à des particularités très-déterminées. Si Ton met en oubli ce principe, V Apocalypse devient une énigme indéchiffrable. Elle s'éclaire, au contraire, d'une vive et pleine lumière si on ne la sépare pas du temps où elle a paru, des idées, des sentiments, des préoccupations qui remplissent à ce moment les âmes chrétiennes. Ce moment est donné précisément. « Les cinq premiers rois sont tombés, l'un subsiste. » {Apoc. xvn, 9), C'est le sixième, et comme il est question de Rome, « la grande ville qui possède la royauté sur les rois de la terre, » la ville « assise sur sept collines, ^ ce sixième roi, ou plutôt ce sixième empereur, est Galba, qui régna, comme on sait, de juin 68 à janvier 69. C'est entre ces six mois que V Apocalypse a été écrite. Or, où l'auteur a-t-il puisé ses inspirations, si ce n'est dans le milieu frémissant des comniunautés chrétiennes éperdues et décimées ? On y coiifait sans doute de sourdes et d'inénarrables colères après les abominables violences de Néron, et leurs suites en Asie-Mineure. On y nourrissaitenmême temps de sublimes et prochaines espérances. Le Consolateur n'avait-il pas été promis à la génération présente, et les signes avant-coureurs de sa venue marqués d'avance ? quels crimes pouvait-il attendre plus dignes d'être punis , quelles souffrances plus dignes d'être adoucies et récompensées? Le Christ, pensait-on, allait donc revenir exercer son ministère de justice. L'iniquité était au comble. Encore qua-
rante-deux mois, écrivait le nouveau prophète, et Dieu remplira ce double office de la vengeance impitoyable et de rinfinie rémunération. Voilà le sens de l'Apocalypse. La clef de ce livre, comme l'a fort bien dit M. Reuss dans son Histoire, de la Théologie chrétienne au Siècle apostolique^ c'est le nom de la bêle dont il est parlé aux chapitres xni et xvn. Ce nom est donné sous le voile d'un nombre, le nombre 666, lequel est le nombre d'un homme àptOp^ç àvOp<2ncou. M. Reuss, un des premiers, croyons-nous, a établi, de la façon la plus solide et la plus claire, que le personnage désigné par ce chiffre estNéron^ Mais le nom de Néron, pour les Chrétiens, était un objet d'horreur, le nom même de rimpiété, le nom de leur bourreau. La clef de la clef, c'est donc la persécution. C'est elle qui explique et l'exécration particulière vouée à Néron par les Chrétiens, laquelle a ici sa trace visible, et le symbole même qui le désigne dans ce livre, et le choix de sa personne comme antechrist, et l'affirmation que là fin du monde est proche, et cette vive révélation des suprêmes représailles et des bienheureuses compensations. C'est la persécution, la guerre faite à Dieu et à ses serviteurs qui marque que la mesure des iniquités est remplie, la patience divine à bout, le tour delà justice arrivé; qu'il faut enfin que les pervers soient frappés, les innocents relevés et glorifiés. Qu'on fasse abstraction de la persécution, V Apocalypse n*est plus qu'une œuvre sans date, une fantaisie d'hallu-
^ Voir, à ce sig'et, E. Renan, l* Antechrist , ch. xvi et xyu.
Ik PERSÉCUTION DE NÉRON. 119
ciné. Pourquoi Néron serait-il l'antechrist plutôt que Claude ou Domitien, ou Commode, ou l'un de ces monstres quLont tenuTempireet déshonoré par leurs infamies la pourpre et l'humanité? et pourquoi la ruine de Rome en ce moment? C'est que Néron a versé le sang desChrétiens et déchaîné la persécution ; c'est que Rome a été la complice de ce grand forfait. Pourquoi la ruine du monde est-elle annoncée pour un temps si rapproché — trois ans et demi? — C'est parce que la contagion de la grande iniquité, de la guerre faite à Dieu et à ses fidèles s'est répandue et propagée. Ce crime de Néron, de Rome, du monde, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase déjà plein. N'est-il pas temps pour ceux qui souffrent que l^en les recueille et les retire à lui, et « essuie toute larme de leurs yeux, » et leur « ouvre ses eaux viviffkïites, » et leur accorde la paix et le rafraichisseiàetii ? Il faut cependant que les Chrétiens s'arment ewèore de patience, de courage et de fermeté. Les épitres qui servent de prologue à l'Apocalypse les y invitent. C'est que Néron doit donner un dernier combat. « Il est la béte qui était et qui n'est plus, et qui doit remonter de l'abîme. «Il était l'un des sept rois et il sera le huitième; Galba, le sixième empereur, durera peu ; il a soixante-douze^ans à son avènement ; après lui viendra le septième empereur « qui n'est pas encore venu » et qui tombera bientôt ; car Néron reparaîtra et ressaisira le trône, et luttera de nouveau contre celui qui s'appelle « la parole de Dieu, » jusqu'à ce que, vaincu, il soit jeté dans l'étang de feu
tout brûlant de soufre. L'auteur de Y Apocalypse est ici l'écho de la tradition populaire. On racontait, en effet, que Néron n'était pas mort, mais réfugié en Orient. Le peuple espérait son retour, plusieurs faux Néron parurent. Tacite, Suétone, Dion Cassius ont noté cotte tradition.
V Apocalypse prouve donc deux choses : d'abord l'immense retentissement produit parmi les Églisesde rAsie-Mineuœ par l'immolation des Chrétiens de Rome; en second lieu, que ce fait ne fut pas isolé et circonscrit dans les murs de la capitale de l'empire, mais qu'il eut dans plusieurs villes de l'Asie son contre-coup. L'an 68, la secousse de terreur qui s'était répandue si loin après les scènes lugubres des jardins de Néron n'était pas calmée. Les violences dont 1^ ' chréliens asiatiques avaient été victimes ou qu'ils redoutaient, ajoutaient encore à lafflictioncommu^i^ -^ suspendaient toutes les âmes au recours divin W^faisaient sortir des cœurs des accents de colèiîe, % r menace et de suprême espérance. Mais rien, dans , ce ; livre, ne prouve que Néron eût ordonné de persécuter les Chrétiens en Asie, ni que la persécution ait eu, dans les Églises mêmes nommées au préambule du poëme, un caractère de généralité ou de rigueur extraordinaire. Le zèle des agents impériaux ou le fanatisme des masses suffisent à expliquer des vio- Jences qu'on ne peut pas plus nier que mesurer et compter, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer, avec Sulpice Sévère et Paul Orose, des décrets spéciaux émanés du pouvoir central. On comprend que Ter-
tuUien note, comme une marque d'honneur pour le Christianisme, d'avoir eu pour premier ennemi Néron, Tennemi de toute vertu; mais ce qu'il ne dit pas, c'est que l'opinion publique était partout complice de Néron.
Qui pourrait maintenant soulever le voile qui nous dérobe les noms glorieux des premiers martyrs? Tacite, si soigneux de léguer à la postérité le souvenir des morts illustres,* n'a vu ici qu'une foule infâme et anonyme et n'a pris la peine de distinguer personne. Les Chrétiens, victimes de la première persécution, sont morts tout entiers pour nous. Dur sacrifice pour les héros vulgaires que console et qu'exalte la pensée d'une renommée immortelle; sacrifice facile à des hommes peu soucieux des chimères de la vanité et convaincus qu'ils échangeaient, pour un bonheur ''éternel dans le sein de Dieu, les misères de la vie et *âé ta gloire humaine ! Du milieu de celte multitude r4pîS)nûue deux noms surnagent cependant, ceux de sirititPierreet de saint Paul. Séparés partant dépeints, îls eurent, dit-on, cette destinée d'être réunis à la dicftiière heure sur le sanglant calvaire de Rome et de donner le même jour leur vie pour leur foi.
Rien n'est plus fuyant, plus insaisissable et plus difficile à contrôler en général, que ces récits impersonnels qu'on appelle traditions. C'estau vraila partie fragile de l'histoire, et il semble que ce soit la plus solide et la plus inattaquable. On ne sait pas au juste d'où elles viennent, ni sur quoi elles reposent, et cependant, si on entreprend de les éprouver et de les
soumettre à la critique, on risque fort d'être accusé de scepticisme et de paradoxe ; et, s'il s'agit de traditions religieuses, de témérité sacrilège.
Tout d'abord, pour ce qui regarde les traditions qui se rapportent aux dernières années de saint Pierre et de saint Paul, on est frappé d'une symétrie qui sent l'artifice,
Paul, dit-on, vint à Rome deux fois. Pierre aussi vit Rome à deux reprises et y séjourna même plus longtemps que l'Apôtre des Gentils. Paul convertit à Rome une concubine de Néron. Pierre convertit un sénateur du nom de Pudens. Tous deux enfin, dit-on, après de nombreuses épreuves héroïquement supportées, furent arrêtés en même temps,* condamnés par une même sentence, et subirent le supplice la même année et le même jour, l'un par Tépée, l'autre sur la croix. ^
A s'en tenir aux seuls témoignages du Nouveâltt Testament, la dernière partie de la vie de saint Piaûl nous est assez bien connue. En 58 ou au commencement de Tannée 59, date de VÉpître aux Romains^ saint Paul n'avait pas encore visité l'Italie. Les deux années qui suivirent furent remplies par son voyage à Jérusalem et sa captivité à Césarèe. En 61 , après son appel à César, il fut embarqué pour Rome, jeté par un naufrage à Malte, où il séjourna trois mois [Act,^ xxvui, 11), puis conduit à Rome. Dans le dernier verset des Actes il est dit qu'il demeura deux ans dans la capitale de l'Empire.
VÊpître aux Colossiens^ Y É pitre aux ÉphésienSy
qui est plus douteuse, celles aux Philippiens et à Philémon^ — nous ne parlons pas de la seconde à Timothée, qui parait tout à fait apocryphe, — furent écrites pendant ce temps 61-63. Cette chronologie nous mène à une époque assez voisine de la date du grand incendie qui eut lieu le 19 juillet 64. A ce moment, si saint Paul était encore à Rome — et l'on n'a nulle raison décisive pour nier qu'il y fût — il était certainement le plus connu des Chrétiens. « Dans tout le prétoire, écrit-il dans sa Lettre aux Philippiens^ et partout ailleurs il est devenu manifeste que c'est pour la cause du Christ que je suis dans les chaînes. » Or il n'est guère admissible, Néron ayant donné l'ordre d'arrêter les Chrétiens, qu'on n'eût pas mis la main sur le plus illustre. 11 n'est pas vraisemblable qu'en même temps qu'on fouillait la ville, qu'on faisait des perquisitions et des enquêtes, on eût justement négligé celui qui depuis deux ans faisait profession publique de propagande. Acquitté, il restait sans doute sous l'œil et la surveillance de la police. Saint Paul fut très-probablement une des premières victimes du massacre de 64. Il eut l'honneur du glaive en sa qualité de citoyen romain. Pour rejeter cette conclusion, il faut supposer qu'au commencement d'août 64, saint Paul avait quitté Rome. La chose assurément n'est pas impossible. Pendant sa captivité il faisait en pensée de nouveaux voyages en Asie, et rêvait de revoir les champs qu'il avait fécondés de sa parole. La tradition aussi l'a fait voyager dans l'extrême Occident. Mais si saint Paul
n*a pas été martyrisé à Rome en 64, il est certain qu'à partir de ce moment il disparaît de rhi3toire et que sa trace est impossible à suivre. Car à quel propos une seconde captivité à Rome en 67? Rome était rebâtie; le grand incendieVéparé, à demi oublié, pesait peutêtre sur la mémoire des Chrétiens, mais n'emportait pas de nouvelles condamnations. Après les scènes de 64 les Chrétiens jouirent de la paix pendant trente ans au moins. Si donc saint Paul était à Rome au moment des exécutions ordonnées par Néron, son sang fut le premier versé. S'il avait quitté Rome, on ne sjit de science certaine où ni comment il termina sa vie.
Quant à saint Pierre, la critique a bien plus de peine encore à suivre ou à trouver ses dernières années. Elles sont, on peut dire, noyées dans la légende. Saint Pierre semble disparaître après l'aventure d'Antioche et les rudes objurgations dont Paul alors gourmanda sa faiblesse. Prit-il une part personnelle aux missions envoyées en Galalie et à Corinthe pour contrecarrer les efforts de saint Paul? On ne le sait pas.
La tradition d'un voyage et d'un séjour de Pierre à Rome en 42, et même avant le printemps de 61 n'est guère soutenable^ Le silence de la Lettre aux Romains sur sa présence dans la capilale de l'Empire, et le fait même de celte lettre envoyée en 58, quand on sait que Paul avait pour règle constante de s'abstenir de mois-
* Eusèbe, Hist. eccl, II, 25. — Ép. aux Galat,, ii, 7-8. — - II" Ép. aux Corinth., x, 16. — Ep. aux Rom. y xv, 18-20. — Act. Apost., xxvnr, 17 et suiv.
sonner sur le terrain d'autrui * , excluent la présence de Pierre à Rome jusqu'à cette date. S'il y vint après Tan 61, derrière les pas de l'Apôtre des Gentils, comment les lettres écrites de Rome par saint Paul ne contiennent-elles, à ce sujet, nul renseignement, pas même une allusion indirecte? Le témoignage des homélies pseudo-clémentines qui nous montre Pierre courant partout sur les traces de Paul, pour défaire ce qu'il a fait — en admettant que le personnage de Simon le magicien ne soit autre chose que Paul lui-même — est un témoignage trop vague dans sa généralité pour en induire que, quand la nouvelle se répandit en Palestine et en Syrie que Papl était à Rome, Pierre y accourut aussitôt. On ajoute qu'avant que la mort les réunit, ils se réconcilièrent et eurent à Rome de bons rapports*. Certains passages de YÉpître aux Philippiens (i, 15-17; u, 20-21)', prouvent que les dissentiments duraient à Rome entre Paul prisonnier et les Chrétiens-judaïsants. La colère contre Paul est visible encore dans Y Apocalypse * et ne suppose guère une réconciliation même in extremis.
Reste la première Épître de Pierre^ la seule dont Tauthenticité puisse être défendue. C'est un monument considérable, de grande autorité assurément, cité avec respect par toute l'antiquité ecclésiastique, et
* Ép. aux Rom., vi, 17.
* E. Renan, Antéchrist, ch. ii, p. 31 et suiv.
5 Voir encore Ép, aux Philipp., m, 2 et suiv. ; 15, 17; iv, 18-19, et YÉp. à Philémon,
* Apocalyp,, xxi, 14.
dont le texte parait s'adapter fort bien aux jours qui précédèrent le sanglant carnage de 64. Cette épitre est datée de Babylone. On a vu dans ce nom la désignation symbolique de Rome et il est difficile en effet de supposer qu'il s'agisse de la ville orientale* où la propagande apostolique n'avait vraisemblablement pas pénétré. Mais en admettant que cette lettre ait été écrite en effet à Rome à la fin de 65 ou dans les premiers mois de Tannée suivante, il n'en résulte pas qu'elle soit sortie de la plume de Pierre ou ait été dictée par lui et que par suite elle prouve la présence de Pierre à Rome à ce moment. Elle put fort bien avoir pour auteur quelque disciple de Pierre, quelque Chrélien-judaïsant inconnu qui prit sans scrupule le grand nom de Pierre pour donner plus d'autorité à ses conseils. On peut dire, tout au moins, que cette lettre, quel qu'en ait été l'auteur, marque un état de l'opinion et prouve que l'idée de la présence de Pierre à Rome ne faisait doute pour, personne.
On peut alléguer encore en faveur de la même thèse, un texte clair et précis de Clément Romain, au chapitre V de son Epître aux Corinthiens»
Dans cette pièce écrite avant la fin du premier siècle, l'auteur rappelant les exemples d'héroïsme donnés par les athlètes de la foi chrétienne, cite à la suite Tun de l'autre Pierre et Paul, et marque qu'ils couronnèrent leur carrière par le martyre. Puis il ajoute, au chapitre suivant, qu'avec eux furent arrêtés, emprisonnés et suppliciés une multitude
d'élus : qu'avec eux des femmes, transformées en Danaîdes et en Dircés, subirent la persécution*.
Le récit de Clément atteste que Pierre et Paul furent compris tous les deux dans les arrestations en masse et Tentassement des Chrétiens en prison. Or, eomme il ne peut. être question ici que des exécutions qui eurent lieu à Rome en 64, on est bien obligé d'admettre la mort de Pierre et de Paul dans ce grand massacre. De prétendre à rencontre de ce clair témoignage qu une légende se formait déjà, qui avait pour but d'affaiblir le souvenir des dissentiments apostoliques, et qu'en unissant les deux grands apôtres dans la mort au même lieu et à la même année on faisait beaucoup pour cette œuvre de rapprochement, c'est accuser Tauteur de VÉpître aux Corinthiens d'avoir allégué un fait faux. Cela peut être commode à l'esprit de parti, mais n'est pas d'une saine critique. Cependant, et tout en reconnaissant la sincérité de Clément Romain et la force de ce texte, tous les doutes ne sont pas levés, et le silence complet des dernières Épîtres de Paul sur la présence de Pierre à Rome prouve au moins que si Pierre vint à Rome ce ne fut qu'après la composition de ces lettres et dans les cinq ou six mois qui précédèrent l'incendie*
De vrai, on ne sait très-positivement le nom d'au-
* ToÛTots T0Î5 àvSpAvtv bvCaç izoXtTsxjvaf/.ivoii (Pierre et Pau] yi$po(9dri noXxj Tzlljdoi ixXsKTÙv otTLveç TToA^àg atx^as xal ^affàij ^fjXov TraôdvTSç xtnôostyfAoc y.iXliazov lyivovro Iv -^/aîv. Atà ÇijAoç vac yuvoctxcs àavutSeç xocî Atpxau.. Giém; RoiUi Epi aux Gorintl
cune des nombreuses victimes du massacre de l'an 64. A Rome et en Asie, là persécution s'appesantit sur des Chrétiens de toutes nuances. On les immola sans se soucier des querelles ou des divergences d'opinions qui les séparaient. Parmi ces malheureux, les uns, le plus grand nombre, sortaient de familles juives* et avaient conservé plusieurs des pratiques des ancêtres; les autres sortaient de famille s païennes et dédaignaient ou ignoraient les rites judaïques. Les exécuteurs de Néron a Rome et ses proconsuls en Asie traitèrent les uns et les autres avec la même rigueur brutale. La persécution commune fit sans doute beaucoup pour l'extinction des discordes intestines et la fondation de la paix intérieure. Les Juifs étaient épargnés ; les Chrétiens seuls poursuivis. Ce fait seul mettait un abime entre les deux religions, et la communauté du péril affronté et des épreuves souffertes fit plus que les plus beaux discours et les plus éloquentes épîtres pour l'union des âmes.
Les effroyables scènes du mois d'août 64 eurent pour théâtre la place même de l'Eglise Saint-Pierre de Rome. Sur l'obélisque qui se dresse au milieu on eût pu écrire : aux Martyrs inconnus. C'est là sans doute, dans quelque fosse commune, que furent jetés indistinctement les restes informes, mutilés, indiscernables de tant de corps vivants qui avaient contenu des âmes pures et pleines de Dieu.
Apocalypse, xii, 17 ; xviii, 20.
En sorarae, la persécution de Néron fut un accident dans ce règne. Elle eut la violence extrême et la courte durée d'une tempête. Née d'un caprice brutal, plutôt que d'un dessein politique, elle s'éteignit avec le sentiment qui l'avait dictée. La matière eût bientôt manqué, et la fureur populaire, plus que satisfaite, n'aurait bientôt plus eu où se prendre. Rome rentra donc dans le calme après ces sanglants holocaustes. Les Chrétiens qui avaient échappé aux recherches demeurèrent cachés quelque temps, puis se perdirent dans la foule ; d'autres, poursuivis peutêtre au loin, vinrent se réfugier dans l'ombre épaisse de Rome, et la propagande, un instant interrompue, mais exaltée par les communes épreuves, recommbnça plus activement au milieu de la conftision et des mille bruits de la gratide cité.