CHAPITRE n
État de l'Empire à ravénement de Yespasien. — Caractère répara teur du nouveau gouvernement. — Prise de Jérusalem. — La ruin de cette ville paraît consacrer Tautonomie de la religion nouvelle. — Conduite de Yespasien à l'égard des philosophes. — De quelques martyres chrétiens attribués à ce règne. — Caractère inquisitorial et soupçonneux de Domitien. — Ses rigueurs envers les philosophes. — Sa politique vis-à-vis des Chrétiens. — Clémens. — Glabrion et les deux bomitilla. — Violences locales. — Nui édit général de persécution.
Les premiers temps qui suivirent la chute de Néron semblèrent donner raison à Tauleur de Y Apocalypse, Les guerres, les dévastations, les tremblements de terre signalés « comme le commencement des suprêmes douleurs, » désolaient l'Orient et TOccident. Trois empereurs furent faits et défaits par les armées en un an. L'Italie fut le champ de bataille des com-; pétiteurs ou de leurs lieutenants. A Rome, on vit le Capitole assiégé, emporté de vive force, incendié ; les rues inondées de sang et pleines de cadavres^ les
honnêtes gens à la merci d'une soldatesque effrénée, les maisons saccagées et pillées, toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut*. Au loin, dans les provinces, tous les contre-coups de ces luttes sanglantes et de ces révolutions rapides : les magistrats et les agents du pouvoir, inquiets, éperdus, craignant de prendre parli et de devancer la fortune; les populations foulées par les légions et souffrant plus encore de l'anarchie que d'un despotisme qui, hors de Rome et de l'Italie, n'était pas très-lourd à porter.
Le monde physique paraissait aussi usé, aussi détraqué, aussi à l'abandon que la société civile. Ici les éléments déchaînés, le sol en convulsion, le ciel paraissant laisser choir les étoiles, d'étranges et effroyables phénomènes. Là, Tordre savamment institué par Auguste et maintenu par ses premiers successeurs se rompant, l'unité artificielle de l'empire menacé, le règne cle la brutalité et de la force s'essayant et chaque armée faisant son empereur. On en eut un instant trois à la fois sans compter Tautre, « la bête », comme disait l'auteur de V Apocalypse, Néron revenu suivant les uns, réfugié en Orient selon les autres, préparant sa revanche et sa terrible rentrée.
Au milieu de ces troubles et de ces bouleversements, le petit bruit souterrain des propagandes religieuses devait se perdre. Si, dans le silence d'une paix bien assise et d'un ordre incontesté, un gouvernement peut trouver le loisir de s'inquiéter du mou-
* Fbrtuna captse urbis. (Tacite, Hist., IV, i.)
vement des esprits et des ferments intérieurs qui s'agitent sous la surface de la société, il a bien d'autres soucis quand il vit au jour le jour et n'est pas même assuré du lendemain. Dans le tumulte de la guerre civile, les ressorts du gouvernement se détendent, l'autorité des lois est suspendue, la distinction de ce qui est licite et de ce qui ne Test pas s'efface. On voit alors s'étaler au grand jour tout ce qui est clandestin et suspect. Les partis, les factions et les sectes sortent de terre et usent largement de cette liberté de hasard, qu'en temps ordinaire on leur mesure sévèrement.
On peut donc croire que les Chrétiens ne s'affligèrent pas outre mesure de l'anarchie qui précéda lavénement de Yespasien. Instruits à reconnaître en toutes choses la main divine, portés d'ailleurs par le caractère absolu de leurs croyances à faire de la foi chrétienne le centre et la fin de tous les événements, ils durent voir dans les désastres qui frappaient l'Empire un effet de la colère divine, la juste punition de l'orgueil, de l'endurcissement, des iniquités et des sacrilèges du monde païen. Dieu, pensèrent-ils, vengeait la vérité outragée et violée en leurs personnes. D'un autre côté, ces bouleversements n'étaient-ils pas le prélude de la catastrophe suprême qu'ils espéraient? Ce mot de V Apocalypse « le temps est proche (6 xatpbç èYY'Jç) », qui se retrouve dans les trois premiers Évangiles, est puisé au cœur même des sollicitudes chrétiennes de celte époque. L'attente du Sauveur absorbait les âmes, exaltait les imaginations des Chrétiens
€l les détournait de tout souci terrestre. L'Empire était déchiré par des guerres et des calamités de toute espèce. Qu'importait à des hommes qui attendaient d'un moment 5 l'autre l'universelle destruction et le glorieux renouvellement? Comment môme n'auraient-ils pas joui de ces maux passagers qui , dans leur foi profonde et enthousiaste , annonçaient l'enfantement du règne de Dieu, la délivrance et la félicité sans fin? Longtemps, sans doute, c'est de ce biais que les Chrétiens ont envisagé les événements dont les bons citoyens gémissaient. Les mystiques n*ont pas de patrie ici-bas, et tout ce qui est de la terre est étranger aux cœurs affamés d'éternité. Les païens, qui n'avaient jamais séparé la religion de rÉtat, ne comprenaient pas cette vie supérieure et détachée, ces préoccupations transcendantes et ce dédain mal déguisé pour tous les intérêts de la vie commune; et, comme on calomnie d'ordinaire les sentiments qu'on ne partage pas, ils disaient que les Chrétiens étaient des ennemis de la société.
Le règne de Vespasien fut pour l'Empire une période de repos et de gouvernement régulier. Le besoin d'ordre était le plus vif besoin du temps. Le chef de la nouvelle dynastie y donna satisfaction. L'autorité de la loi remplaça la tyrannie du caprice. Le pouvoir retrouva une dignité qu'il avait perdue depuis longtemps, et, parle respect de lui-même, gagna le respect de tous. Une administration sage, vigilante, économe, que le monde romain n'avait pas connue
depuis Tibère, rétablit la conGance et répara les Gnan-^ ces épuisées par les folies et les gaspillages extravagants des derniers règnes. Les impôts ne furent ni moins nombreux ni moins lourds; mais ils payèrent Tordre et la sécurité, et, dans la pensée du prince, assurèrent l'avenir.
Cependant, dès avant la mort de Néron, l'an 66, l'exaltation religieuse qui depuis quarante ans avait produit.de si fréquentes explosions en Judée et à Jérusalem, avait mis tant de fois en émoi le parti sacerdotal, les sadducéens, le grand monde ofGcielet provoqué de la part des Romains tant de prises d'armes et de rigueurs, était montée au plus haut point. Dans la portion passionnée et peu raisonneuse de la population les espérances messianiques avaient pris un degré d'intensité inouïe. Gessius Florus qui avaitsuccédé à Albinus en qualité de procurateur n'avait pas le tact qu'il eût fallu. 11 semblait prendre à tâche, comptant sur sa garnison, d'irriter les susceptibilités populaires et de souffler sur l'incendie menaçant. Il l'alluma. Une émeute eut lieu à Jérusalem avec des proportions inusitées. Au lieu de faire front, Florus se retira avec ses troupes, laissant les émeutiers à eux-mêmes. Ce premier succès les enhardit. Agrippa, Bérénice, les hommes modérés et de sens rassis essayèrent en vain de faire entendre la voix de la raison. Le parti des violents avait la main. La foule suivit. Des actes d'hostilité furent commis au dehors contre les Romains pour engager la lutte plus ù fond, comme si les chefs voulaient se couper à
LA PERSÉGUTIOIS DE DOHITIEN. 135
eux-mêmes et à leurs partisans toute voie de retraite.
De terribles représailles eurent lieu en Syrie, à Cesarée et jusqu'en Egypte : non pas seulement de la part des troupes romaines, mais encore de la population païenne. Ce fut çà et là entre juifs et païens comme Téclat et Tacharnement d'une haine de race. On courut sus aux Juifs qui se formèrent en bandes et tuèrent ^ leur tour. A Alexandrie, il y eut des rixes et de vraies batailles, où le sang coula à flots ' .
Quand Gessius Florus voulut rentrer à Jérusalem avec des forces respectables, il fut repoussé. Le parti de la résistance s'était organisé et dominait dans la ville. Cette première victoire l'exalta au plus haut degré. Du sein de ce parti, d'autres plus violents surgirent, selon la loi de génération spontanée qui s'applique toujours et partout dans de pareilles circonstances. La minorité la plus violente mena les esprits, et peu à peu, dans cette atmosphère de passions surchauffées où tous les modérés étaient suspects, les suspects réputés traîtres et facilement massacrés, une sorte de terreur régna. Elle alla grandissant avec le péril jusqu'au jour de la prise de Jérusalem et des atroces tueries qui accompagnèrent et suivirent l'entrée des légionnaires de Titus dans la ville sainte (septembre 70').
Peu auparavant, rÉglise chrétienne qui résidait en cette ville s'était retirée. Persécutée très-rigoureusement par le parti sadducéen, frappée peu d'années
* B. Renan, Antéchrist, ch. x et xi.
* Voir E. Renan, Antech., ch. xix tout entier.
auparavant dans la personne de saint Jacques par Paristocratie sacerdotale, elle n'était pas loin peut-être d'être en communion avec la démocratie hiérosoly* mite. La prudence lui conseillait cependant de séparer sa cause de celle de ces hommes qui n'admettaient à ce moment d'autre forme de piété que la guerre contre les Romains. On dit donc qu'en nor vembre 66 les chrétiens de Jérusalem firent retraite sur Pella * . Que nul d'entre eux ne soit resté et n'ait préféré défendre le temple ; et que ceux mêmes qui se retirèrent n'aient pas laissé une part de leur âme à Jérusalem ; qu'ils n'aient pas suivi de leurs vœux les défenseurs du lieu saint et considéré que ceux-ci combattaient le bon combat ; nul n*oseraitle prétendre. Sortis des entrailles du peuple, maltraités j^ar la noblesse et la morgue sacerdotale, attendant eux aussi non la première venue du Messie, mais son retour glorieux, ayant gardé pour leCode mosaïque et pour toutes les cérémonies de leurs aïeux et de leur enfance un . pieux attachement, comment auraient-ils pu se désintéresser de cette bataille où nombre d'intérêts qui leur restaient chers étaient enjeu? Certes, lorsque le jour du triomphe on porta devant Titus et Vespasien, parmi les objets sacrés arrachés à l'incendie du temple, le livre de laLoi, comme un trophée de guerre, la plupart des chrétiens-judaïsants pensèrent qu'ils partageaient en quelque sorte le malheur des vaincus,
* Eusèbe, Hist. eccl.y m, 5, 3. — E. Renan, Antech., ch. xii, p. 268. — Maurice Vernes, Hist, des idées messianiques^ p. 251-255.
que la parole de Dieu était traînée en captivité et que les Romains triomphaient d'eux aussi.
Le contraire Aait vrai. La ruine du temple de Jérusalem consommait l'émancipation du christianisme. Les condamnations prononcées par Néron lui avaient donné comme un acte de naissance : la destruction du vieux temple consacra son indépendance.
Il suffis|it peut-être que Néron eût sévi contre les chrétiens pour que Vespasien, qui tenait à honneur de rompre avec tout ce qui pouvait rappeler aux honnêtes gens le souvenir d'un despotisme odieux, les laissât en repos. Et pourquoi eût-il troublé les pratiques obscures de ces âmes pacifiques ? Il n'aimait pas les violences gratuites et était trop maître de lui et trop naturellement modéré pour s'abandonner à ces caprices sanguinaires qui avaient déshonoré ses prédécesseurs. Il avait inauguré une ère d'apaisement et de réparation ; il se faisait gloire d'avoir rendu à tous la sécurité, le bien le plus précieux à défaut delà liberté, et qui seule peut, sinon la remplacer, du moins en voiler Tabsence. Il prétendait suivre la politique d'Auguste et non les errements de Caligula et de Néron ^ Les Chrétiens, d'autre part, après les immolations de Tan 64, étaient plus soucieux de réparer leurs brèches que de s'exposer à de nouveaux dangers. Le soin de leur conservation et la plus élémentaire sagesse leur faisaient une loi de ne pas attirer les yfeux sur eux, de chercher l'ombre et le silence. Or Vespasien pouvait-il voir
* Suétone, U, ch. viii, xn, xiv. — Aurel. Victor, Epitome.
dans l'existence de ces gens paisibles un danger pour sa dynastie ou pour la constitution de PÉtat? II avait longtemps séjourné en Orient ; il y avait vu se déployer tous les genres de superstition. Il avait éprouvé à Alexandrie jusqu'où va la crédulité populaire, et bien qu'il eût semblé Tencoùrager en se prêtant avec un sérieux affecté au rôle de thaumaturge que l'enthousiasme ou la servilité lui avait imposés il était trop fin politique pour être intolérant. Il était aussi trop sceptique : « Voilà que je vais passer Dieu, » disait-il au moment où il sentait la vie l'abandonner, conservant ainsi, jusqu'en face de la mort, assez de liberté d'esprit pour railler d'un seul coup les croyances et l'étiquette. Il se piqua de relever Tempire, de rétablir l'ordre dans l'État. H y travailla toute sa vie; jamais il ne .rêva une impossible unité de religion et crut très-sagement que l'ordre n'était pas incompatible avec la diversité des croyances et des cultes.
Ce n'est pas qu'il comprit mieux que Néron ou respectât plus que lui ce que nous appelons les droits de la conscience. Ami des lettres, à une époque où elles n'étaient guère qu'une élégante distraction pour la société polie et une salutaire diversion aux grossières et brutales émotions de l'amphithéâtre, il établit des chaires publiques et gratifia largement les rhéteurs qu'il désigna pour les remplir. 11 eût laissé sans doute aussi les stoïciens discourir tout à leur aise, s'ils se fussent renfermés dans le cercle des spéculations de
* Tacite, Hist.f IV, Lxm, lxxxii. — Suétone, Vespasien, vu.
ff^
Técole ; mais leur esprit de dénigi ement systématique, les taquineries de leur constante opposition, l'aigreur de leurs censures lassèrent à la fin sa par tience. Il les renvoya de Rome, ef, mal conseillé, ou trop promptement obéi par des courtisans empressés à prendre des désirs pour des ordres, il en fit mourir quelques-uns, entre autres Helvidius Priscus dont les critiques le fatiguaient * .
Cette proscription des philosophes prouve que Vespasien n'eût pas hésité à frapper les Chrétiens s'il eût vu dans leur nombre, leurs opinions, leurs pratiques ou leurs allures, l'ombre d'un péril pour l'État. Il ne fit rien contre eux, la chose est assurée. Nul écrivain ecclésiastique n'a compté Vespasien parmi les ennemis et les persécuteurs de TÉglise. C'est qu'il ne se plaisait pas à sévir sans motif; c'est que la persécution lui parut un plus grand mal que la tolérance ; c'est que laissant, à Rome, chacun adorer Dieu à sa guise, les Juifs mêmes, les vaincus de la veille, moyennant un léger tribut de deux drachmes par tête, il lui parut inconséquent et inique de distinguer parmi le grand nombre des religions orientales et d'interdire la moins bruyante de toutes. Peut-être aussi ce prince si soigneux de grossir par tous les moyens les ressources du trésor public, n'accorda-t-il pas gratuitement la tolérance aux Chrétiens. Beaucoup parmi les païens confondaient encore les Chrétiens avec les
* Dion, liv. LXVI. — Suétone, liv. VHI, ch. xxv. — Pline le Jeune, Lett, liv. V, ch. vu, ép. 19.
140 LES PERSÉCUTIONS DE L'tCLISE.
Jaifs, regardaient da moins le christianisme comme nne secte jui^e. On disait des Chrétiens qu'ils judaîraient j et de ceui qui se donnaient à la foi nouvelle qu^ib embrassaient des superstitions judaïques. Cette confusion était utile au fisc et permettait de foire peser sur les fidèles la contribution du didrachme. Tespasien put faire payer de la sorte aux Chrétiens la tranquillité qu'il leur laissa. Dira-t-on que les Chrétiens ne pouvaient, sans renier leur foi, accepter la situation qui leur était ainsi faite? Mais la sincérité et l'enthousiasme même peuvent se concilier avec la prudence. La communauté chrétienne avait fait ses preuves de courage sous Néron. Après les exemples d'héroïsme qu^elle avait donnée, elle avait le droit de fléchir au temps sans être accusée de faiblesse, et pouvait, sans hypocrisie, jouir du bénéfice d'une erreur qui la couvrait sans la déshonorer.
Étrange difficulté des questions dont nous avons entrepris l'étude, qu'on soit aussi embarrassé d'expliquer pourquoi Néron a immolé les Chrétiens et pourquoi Vespasien les a soufferts ; qu'il soit aussi malaisé de donner les raisons des violences de l'un et de la tolérance de l'autre! A vrai dire, la politique n'a rien à voir dans la conduite de Néron, non plus que dans celle de Vespasien vis-à-vis des Chrétiens. Les cruautés de Néron et la facilité de Vespasien sont deux faits qui ont leurs racines, non dans les institutions, les lois, les maximes du gouvernement, mais dans les circonstances locales et le caractère person-
nel des deux souverains. Autrement, si le christianisme était un crime légal et qualifié en 64, il l'était de même dix ou douze ans plus tard ; si les enseignements de la secte nouvelle faisaient échec à rÉtat sous Néron, pourquoi non sous Vespasien? Si la politique étourdie, imprévoyante, sans règle et sans suite de Néron avait découvert dans leur existence un danger pour la société, comment un gouvernement plus sérieux, plus vigilant et plus soucieux du bien public eût-il fermé les yeux, surtout quand le péril était plus manifeste, le nombre des Chrétiens ayant augmenté? Les lois eussent-elles été muettes, le pouvoir n'était pas désarmé. La répression est facile et la procédure sommaire là où la volonlé du chef de l'Élat a force de loi. Si modéré qu'il fût, Vespasien n'était pas homme à se laisser arrêter par des scrupules de légalité. S'il n'a pas persécuté les Chrétiens, c'est qu'il ne vit pas dans le christianisme un danger pour l'État, ni dans ses adeptes des fauteurs de désordres et des factieux ; c'est que les Chrétiens, de leur côté, furent assez sages pour ne pas irriter la susceptibilité du prince ou exciter les ombrages de son gouvernement, et assez habiles pour que leurs prédications et leur propagande passassent inaperçues ou fussent réputées chose innocente. 11 est trèsvraisemblable, en effet, qu'à la suite de la persécution de Néron, les Chrétiens cultivèrent avec soin une paix féconde pour eux en avantages de toute espèce et vécurent à petit bruit. Ne pas attirer sur soi, par de téméraires démarches, l'attention du prince, ne
142 LES PERSÊCimO!IS DE L'EGLISE.
brayer en rien une opinion qu'ik sayaient hostile : telle fut, j'imagine, la devise et, si j'ose dire, le mot d'ordre que durent observer exactement les fidèles. Cependant une inscription donnée par Harini rapporte au ré^e de Yespasien le inartyre de Gaudenfios, qu'on suppose avoir été architecte ou employé aux travaux du Colysée, et Baronius note ceux d*Apollinaris, évèque de Ravenne , de Linus , de Leontius, d'Hypatius et de Théodulus.
L'inscription qui nomme Gaudentius est , de Taveu de tous les critiques, manifestement apocryphe. De plus, ce nom, et aussi ceux de Leontius, d'Hypatius et de Théodulus, d'après une remarque générale de M. de Rossi, indiquent une époque postérieure' au troisième siècle^ Quanta la mort de Linus, M, Augustin Theiner, de l'Oratoire de Rome, le nouvel éditeur des Annales ecclésiastiques y la fait remonter à la fin du règne de Néron. Au reste, il n'y a pas de discussion possible sur des noms propres, surtout en l'absence de documents sérieux et dignes de foi. Or, Baronius n'est pas une fort grande autorité, et le Martyrologe romain non plus, tant s'en faut. C'est raisonner singulièrement que de dire comme Baronius : « Yespasien a proscrit les philosophes à cause de leur extrême liberté de parole : donc, il n a pu laisser en paix des hommes qui attaquaient le polythéisme et prétendaient établir la vérité évangélique sur les ruines de
* Voir la préface des tnscriptiones chrisHame de Rome, de M. de* Hossii
Tidolâtrie^ » L'analogie est un procédé toiqours très -aventureux. Hclvidius et les philosophes faisaient de la politique et fatiguaient Tempereur de leurs critiques. Où voit-on que les Chrétiens prissent de pareilles licences? Sur quel fondement même le peut-on conjecturer? N*.est-il pas plus vraisemblable qu'ils maintenaient leurs prédications dans le pur domaine du for intérieur, qu'ils rendaient à César ce qui est à César, ne réservant que leur seule conscience, sur laquelle le pouvoir ne prétendait rien? N'est-il pas étrange, pour expliquer un ou deux martyres fort incertains, d'imaginer gratuitement que les Chrétiens se livraient à des attaques qui eussent été de nature à provoquer une ^proscription générale? Il semble plus sûr d'affirmer la circonspection et la retenue des Chrétiens, en se fondant sur ce fait unanimement accordé, à savoir que Vespasien n'a rien fait contre eux, tandis qu'au rapport de Dion et de Suétone, il a sévi contre les philosophes.
Il est possible maintenant que le public fût jnoins tolérant. Les marques de mépris, les outrages et les sarcasmes éclataient peut-être autour des Chrétiens avérés ou supposés. A Pompéi, si un graffito, mis au jour il y a quelques années, a été bien lu, on griffonnait sur les murs des plaisanteries à leur adresse. Longtemps avant qu'un mauvais plaisant, à Rome, eût dessiné sur un coin de muraille du Palatin un crucifié à tête d'âne avec ces mots au-dessous : Voilà
^ Baronius, Ann. ecclésiast.i éd. d*Aug. Tbeiner, in-4o» t. II, p* 42.
Hi LES PERSÉCUTIONS DE L*ËGLISE.
le dieu d'Alexamène^ on crayonnait sur une maison de Pompéi : /ci, Vânon sait attraper des mouches^ et autres sottises de la même espèce ^ L'État laissait l'esprit public faire justice de ce qui, selon lui, tombait sous le ridicule et non sous le coup de la loi. Aucune mesure de police ou d'administration ne violait les droits du foyer domestique et de la conscience privée. La récente découverte d'un hypogée à ciel ouvert que des débris de peintures et de décorations murales permettent d'assigner à une famille chrétienne du premier siècle, et selon M. de Rossiàla famille deDomitilla, donne à cette assertion mi caractère de certitude inattaquable, « Cet hypogée, dit M. de Kossi, remarquable monument de liberté et de sécurité pour la doctrine évangélique, s'adapte trèsbien aux années dans lesquelles les Flavia-Domitilla, avec d'autres personnages de leur famille, embrassèrent la foi nouvelle*. »
Interrompues pendant douze ans par la sagesse et la modération de Vespasien et la douceur de Titus, les traditions du despotisme néronien recommencèrent avec Domitien. Le dernier des Flaviens était arrivé au trône, non par une révolution militaire et en parvenu comme son père, mais par un droit ou si
• Voir Topuscule du P. Garucci : Un Crocifisso graffUo da manopor gana nella casa dei Cesari sul Palalino. Koma, 1866. — Voir aussi en appendice notre mémoire sur la légalité du christianisme dans VEntr pire romain pendant le premier siècle^ lu à llnstitut (Académie des Inscriptions et Belles-lettres), et publié dans les comptes rendus des séances. Bulletin de mai et juin 1866.
De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana. Mai et juin 1865.
Ton veut par un fait nouveau, l'hérédité. Or, habitué dès sa première jeunesse à considérer l'Empire comme son patrimoine, il ne porta pas dans sa haute dignité les mœurs simples et les habitudes bourgeoises et familières de Vespasien. Dès le commencement, il montra une jalousie du pouvoir extraordinaire et la volonté arrêtée de concentrer dans ses mains et d'exercer directement et par lui-même toutes les fonctions de la souveraineté. Tibère et surtout Claude et Néron avaient eu des premiers ministres et s'étaient en partie déchargés sur d'autres des soins multiples du gouvernement. Vespasien lui-même, plus appliqué et plus sérieux, avait laissé souvent prévaloir les conseils de Mucien et, pendant tout son règne, partagé avec son fils aîné, Titus, les honneurs et le fardeau de l'autorité suprême. Domitien eut des favoris, mais il ne délégua son pouvoir à aucun d'eux. On n'avait pas encore vu tant d'indécision et de timidité naturelles jointes à. un parti pris aussi décidé de tout voir, de tout faire et de tout mener personnellement. Il était fort peu propre à commander les armées. Mais c'était une part de son rôle et il le joua. Le trésor public paya sa gloire. La paix, achetée honteusement, s'appela victoire. On eut des représentations de triomphe avec de faux captifs, un enthousiasme de commande et des vers de Martial. Les vingt-deux titres à^Imperator que Domitien prit dans le cours de son règne de quinze ans, indiquent, non son goût pour le métier des armes, ni peut-être ses prétentions à être un grand homme de guerre, mais son ferme
dessein de prendre sa place et son rang à la tête des armées comme ailleurs. La façon dont il traita Agricola ferait croire qu'il regardait les succès de ses généraux comme des empiélemenls sur ses droits sacrés. Il était aussi fort exact h rendre la justice, siégeant en personne, recevant et jugeant les appels. Suétone nous dit qne jamais les magistrats de Rome et les gouverneurs de province ne furent plus modérés et plus justes que sous son règne.
Domitien aimait les lettres. Dans sa jeunesse, il avail, dit-on, fait un poëme sur la guerre des Juifs, la seule façon dont il y prit part, et chanté la chute de Jérusalem et la \ictoire de son frère, dont il était fort jaloux. Il favorisa los lectures publiques, pen* sionna les beaux esprils, institua de petits concours académiques, convia les poètes et les prosateurs grecs et latins à se disputer des couronnes d'or dé* cernées tous les cinq ans. Il ne lui déplaisait pas d'administrer l'esprit public comme tout le reste, et de mesurer de sa main la liberté du génie. Juvénal appelle ironiquement les Muses de son temps des vierges* : elles n'étaient pas très -farouches. Stace et Martial sont des poètes courtisans. Un libre poète, le même Juvénal, nous dit qu'il ne saurait en montrer un. L'indépendance de ce dernier est plus que suspecte. Ses indignations sonores sont des indigna* tiens du lendemain. Sulpicia seule, une femme, a hérité de la verve mâle et courageuse de Perse. Au
* Prosit mihi vos dixisse puellas. (Juvénal, sat. viii.l
Lk PERSÉCUTION DE DOMITIEN. 147
reste, les grandes leçons et les grands exemples donnés à celte époque viennent souvent des fenimes. Elles montrent alors qu'elles sont capables de comprendre et de pratiquer les fortes vertus*, et que Musonius n'avait pas trop présumé d'elles en prétendant que les virils enseignements de la philosophie stoïcienne leur convenaient comme aux hommes.
A côté des lettrés besogneux qui avaient l'oreille et la faveur du prince, on entendait à Rome des voix plusfières qui, dans ce concert d'adulations, jetaient çà et là quelques notes heureusement discordantes. Les proscrits de Vespasien étaient revenus peut-être avant la fin de son règne, assurément sous Titus. Les philosophes avaient rouvert leurs écoles. On voyait s'y presser sous l'œil des délateurs, parmi quelques jeunes âmes généreuses, la foule de ceux qui, sans courage personnel et sans mœurs, aimaient cependant à s'offrir le spectacle du courage d'autrui, et après s'être saoulés des jeux de Tamphithéâtre, se donnaient volontiers, avant la débauche, le plaisir du sermon. Les politiques des anciens partis, fils ou émules de ceux qui, sous Néron, fêtaient dans d'austères banquets la mémoire de Brutns et de Cassius, étaient assez nombreux. Ils faisaient voir qu'il y avait encore une liberté vivante, que toute conscience n'était pas enchaînée, que l'honneur et la fermeté de Tâme n'étaient pas seulement des souvenirs. Il y a des expériences qui, pour l'honneur de Inhumanités
* Pline le Jeune, ep. lîtj IC; iv, 17, 19; vi, ^4; Vit, 19; ix, 13. --^ Panegyr.y 84; Tacite> Atin. xvi, 10.
demeurent stériles. L'esprit d'indépendance, suspect sous Auguste et Tibère, frappé par Néron et par Vespasien reparaissait de nouveau et plus vif que jamais. Il se formait comme un courant d'opinion, une sorte de ligue des gens de bien qui allait donner de roccupation aux inquisiteurs impériaux. Les philosophes, en effet, et les politiques étaient unis par la communauté des idées. Les premiers étaient les théoriciens de la liberté. Ils enseignaient ce qu'ils appelaient la vie conforme à la raison. On peut trouver dans les Dissertations d'Épictète comme un écho de ce mâle enseignement. Les autres aspiraient à vivre de cette vie, et prétendaient exercer dans les affaires privées et publiques cette liberté d'âme et de jugement vraiment invincible chez des hommes qui, selon le précepte du poêle, placent l'honneur avant la vie. L'effacement général des caractères devait donner plus de relief à ces âmes non sorties du moule banal. Les courtisans appelaient mauvais esprit et hostilité systématique ce qui, dans un milieu plus sain et sous un régime plus libéral, se nomme conscience et noble fierté.
La troisième ou quatrième année de son règne, Domilien mit à morl plusieurs membres des grandes familles. Le Trésor était vide, et les confiscations étaient un moyen rapide et sûr de le remplir. Juvénal remarque que rien, de son temps, n'était plus rare qu'un noble arrivé à la vieillesse ^ Un peu plus
* Prodigio par est cum nobilitate seneclus (Juvénal, Sot. iv. v. 97).
tard, en 89, les astrologues et les Chaldéens furent chassés de Rome^ Le prince s'était dit que les horoscopes peuvent être dangereux pour une dynastie bien assise, et que prédire les coups du ciel, c'est quelquefois les susciter. Quelques philosophes suspects de thaumaturgie furent peut-être enveloppés dans cette proscription.
Le régime de tyrannie et de compression à outrance se marqua de plus en plus. Toute vertu devint suspecte qui ne savait pas plier. « Tu veux être quelque chose, dit le poêle contemporain, osa donc affronter Gyare et la prison*. » Il s'en faut que nous connaissions tous les proscrits de ce règne. Comme pour les martyrs chrétiens, il convient de réserver une page blanche aux victimes inconnues. Ceux dont les noms sont venus jusqu'à nous, si l'on en croit les écrivains contemporains, étaient la fleur des honnêtes gens de Rome. Les plaindre et les louer était périlleux. Pline nous raconte à ce propos une anecdote curieuse et instructive : « Arulenus Rusticus Tavait prié de plaider devant les cenlumvirs dans une affaire où les intérêts de Metius Modestus, récemment exilé par Domitien, étaient en question. Il avait pour adversaire Marcus Regulus, qui continuait le métier d'accusateur officieux q'u'il avait rempli déjà sous Néron. En plein tribunal, Regulus interpelle l'avocat : « Je veux savoir, Pline, ce que tu penses de Modes-
* Eusèbe, Chron. — Lenain de Tillemont, Hist. des Emp., t. II, p. 97. — Not. IX, p. 538.
* Juvénal, Sat. i, v. 73.
tus. » Question insidieuse et pleine de pièges ; sî je disais que j'en pensais du bien, je m'exposais grave* ment ; si je disais du mai, je me déshonorais par une bassesse. Les dieux m'inspirèrent en vérité, a Je dirai mon sentiment, répondis-je, si c'est sur ce point que les centumvirs doivent prononcer. » Regulus insiste : « Je veux savoir de toi ce que tu penses de Modestus. » Et moi : « Les témoins, d'ordinaire, sont interrogés sur le compte des accusés et non sur les condamnés. » Alors Regulus : « Jeté demande main* tenant, non plus ce que tu penses de Modestus, mais de la piété de Modestus. » — « Tu veux savoir mon opinion, dit Pline, et moi je pense que tu n'as pas le droit d'interroger sur une chose jugée^ » Pline se fé* licite du courage qu'il montra en cette occasion. C'est un signe du temps, comme on dit. Ce Metius Modestus, homme irréprochable, dit le même écrivain, qu'avait-il fait? Il avait blessé Regulus en l'appelant, dans une lettre qui fut saisie et lue devant Domitien, le plus malfaisant de tous les animaux à deux pieds (Regulus omnium bipedum nequissimus) . Or attaquer Regulus, c'était aimer peu Domitien. La déportation fut le prix de cette impiété.
Les amis et les agents de l'empereur étaient inviolables. Louer ses \ennemis n'était pas un moindre crime. Quedis-je, ses ennemis? ceux de Néron même. Junius Arulenus Rusticus avait écrit la vie de Thraséas ; il avait osé montrer en ce stoïcien rigide le type
* Pline le Jeune, ep, vu, 33.
de la vertu et de la sainteté, et le proposer en exemple à ses contemporains. Metius Carus fut lancé contre lui. Regulu3 poussa à la roue. Rusticus fut condamné et exécuté. L'éloge des grandes mémoires était interdit. Herennius Sénécion l'éprouva, lui aussi. Sénécion, dans la carrière des honneurs, s'était arrêté à la questure, estimant sans doute que le devoir de l'honnête homme était de s'abstenir quand il ne pouvait, avec dignité, servir l'État. La recherche empressée du pouvoir était un grief, l'indifférence et l'incuriosité des charges publiques en était un autre.
Metius Carus, Regulus, Messalinus insinuaient à Tenvi que ces hommes qui affectaient la retraite et boudaient le gouvernement nourrissaient dans l'ombre des regrets séditieux ou des espérances hostiles. De plus, Sénécion avait employé ses loisirs à écrire la vie d'Helvidius Priscus et fait le panégyrique du gendre deThraséas. Réhabiliter un condamné, n'était-ce pas un peu plus que mettre en doute la justice impériale? Pour le coup, on pouvait sévir. On saisit l'auteur de l'ouvrage. Metius Carus instruisit l'affaire. Sénécion avoua qu'il avait composé la vie d'Helvidius sur la prière de Fannia. On fit comparaître Fannia, la veuve d'Helvidius, qui deux fois avait suivi son mari en exil. « Est-ce toi, lui dit Carus d'un ton menaçant, qui as demandé à Sénécion d'écrire la vie d'Helvidius? — C'est moi. — Lui as-tu fourni, à cet effet, des notes et des documents? — Je lui en ai fourni. — Au su de ta mère? — Non, à son insu. » Ce fragment d'interrogatoire nous est transmis par
Pline*. Les réponses de Fannia sont certes plus viriles que les faux-fuyants et les échappatoires dont Pline s'était servi dans la circonstance que nous avons rapportée plus haut. Herennius Sénécion fut exécuté comraeArulenusRusticus, peut-être en même temps. Tacite ne sépare pas ces deux illustres morts*. Dn sénatus-consulte supprima leurs écrits, et les triumvirs capitaux furent chargés de les brûler sur le Forum. « Sans doute, dit Tacite, qui éclate en racontant ces faits, on [prétendait étouffer dans ces flammes la voix du peuple romain, la liberté du Sénat et la conscience du genre humain. » Fannia, qui avait {urêté la main au crime de Sénécion, et Arria, veuve de Thraséas et mère de Fannia, dont on soupçonnait la complicité morale, furent dépouillées de leurs biens et bannies. Elles quittèrent Rome pour un troisième exil, emportant avec elles pour tout viatique, avec Tadmiration silencieuse des gens de bien, l'ouvrage condamné et livré au feu.
Le zèle de Regulus, paraît-il, était mal satisfait. Il poursuivait encore de ses outrages la mémoire de Rusticus, l'appelant « le singe des stoïciens ; w il se déchaînait contre Sénécion avec si peu de mesure, que Metius Carus se prit un jour à défendre ses victimes : « Qu'as-tu donc après mes morts ? lui dit-il ; est-ce que je tourmente les tiens? »
Helvidius Priscus le jeune, beau-fils de Fannia, ne
* Pline le Jeune, ep. vu, 19.
* Tacite, Agricola, init.
pouvait guère échapper à ces coups qui pleuvaient autour de lui sur sa famille et ses amis. Fils et petitfils de condamnés politiques, il portait un nom qui :i^ sonnait mal aux oreilles du prince, un nom fatal, factieux, etd'autant plus qu'il le portait dignement. Ses vertus irritaient l'envie, ses amitiés excitaient les défiances. Sa vie retirée et le volontaire isolement où il se renfermait, loin de le défendre et de désarmer les courtisans, aiguisaient leur ingénieuse malignité et fournissaient une ample matière aux calomnies. C'étaient, disait-on, les allures de Thraséas son aïeul, le même esprit d'hostilité secrète et de sourde opposition. Il n'avait rien oublié ni rien appris. S'il ne levait pas le masque, ne savait-on pas bien ses pensées intimes, ses aspirations ? C'était un conspirateur en expectative, un contempteur hypocrite de l'autorité, un ennemi secret du pouvoir établi. Sa mauvaise humeur se trahissait dans des poésies semées de noires malices et d'offensantes allusions qu'il lisait à ses amis*. Le temps n'élaitplus où Labérius, condamné par Jules César à descendre sur la scène et à jouer luimême les mimes qu'il avait composés, pouvait impunément jeter de la scène ces amères paroles : « C'en est fait, citoyens, nous avons perdu la liberté. » Sous Domitien, les lettres étaient sous la haute surveillance d'une police ombrageuse. Lamia, à qui Domitien avait pris sa femme, paya de sa vie une épigramme. Helvidius fut accusé d'avoir, dans un petit
* Suétone, Domitien^ 10.
poème, critiqué, sous les noms de Paris et d'Œnone, le divorce de l'empereur avec Doraitia. Le prétexte était bon pour se défaire d'un censeur incommode. Il s'agissait d'un sénateur, d'un personnage consulaire. C'est dans le Sénat que Domilien trouva son agent. Publicius Certus se chargea de l'exécution d'une sen^ tence préparée depuis longtemps sans doute.
Nous ignorons si c'est à cette occasion que la curie fut entourée de troupes et qu'on montra aux sénateurs les piques des prétoriens ^ On n'avait guère à craindre, à ce qu'il semble, un corps plié depuis longues années à une docilité machinale et habitué à lever le pied, au moindre signe, contre les ennemis de César. Quant à la multitude, les événements se passaient audessus de sa tête : elle était faite à ces exécutions et les voyait avec indifférence. Peut-être cet appareil inusité fut-il déployé pour agir sur les imaginations, intimider les mécontents et donner à tous une leçon. Ce fut un grand scandale, en effel, et Pline, après la mort deDomitien, ne pouvait se rappeler sans émotion le spectacle inouï d'un sénateur mettant en plein Sénat la main sur un de ses collègues. Helvidius Priscus fut mis à mort. Il n'était pas permis de blâmer, et personne ne l'osa. Publicius Certus fut largement payé. A l'avènement de Nerva,il était préfet du trésor et consul désigné. Junius Mauricus, frère d'Arulenus Rusticus, fut également exilé par Domitien. Pour-
* Tacite, Agricola, XXV. Non vidit Agricola obsessam curiam, clausum armis senatum...
quoi? Nous l'ignorons. Selon les témoignages contemporains, c'était un homme d'une vertu antique. Apparemment il pensait mal. D'autres encore eurent le même sort : Pline le Jeune nomme Gratilla, à côté d'Arria et de Fannia.
Après les politiques, disciples de près ou de loin des stoïciens, on remonta à la source du mal. On proscrivit la philosophie mère de la libre pensée et de rindiscipline des âmes. I!y eut des degrés divers dans les rigueurs dont les maîtres de philosophie furent Tobjet. On permit aux uns de demeurer dans les faubourgs de Rome; les autres durent évacuer la ville et l'Italie. Nous savons les noms de quelques-unsdes exilés : Artémidore, gendre de Musonius Rufus ; Euphrate, Démétrius, Apollonius, Épictèle, Dion Ghrysostome. Aux yeux de Domitien , les philosophes étaient de dangereux parleurs; leurs écoles, des foyers d'opposition. En les chassant, il voulut faire laire des voix indiscrètes qui , dans Rome muette, parlaient non de la liberté politique (il n'en est pas question dans le Manuel et les Dissertations d'Épictèle), mais de la liberté de l'âme et des luttes qu'il faut engager pour l'assurer. Sous certains régimes, il y a des mots qui sont réputés séditieux. « Heureux temps, dit Tacite, en parlant du règne de Trajan et en se rappelant les quinze ans de terreur et de silence du règne de Domitien, que celui où Ton peut penser librement et dire librement ce qu'on pense M »
Rara temporum felicitate, ubi sentirc quse velis, et quse sentias dicere licet (Tacite, Hist., T, 1).
Tous les écrivains contemporains, en effet, nous représentent ce règne comme un temps où l'indépendance de Tâme fut taxée de crime, les écoles de philosophie fermées, les maîtres bannis, la liberté même des entretiens familiers surveillée, et non-seulement la parole, mais la pensée même suspecte. Les deux premières pages de la Vie d'Agricota, le seul témoignage de Tacite sur ce règne, les plus éloquentes et les plus fortes peut-être qu'ait écrites le grand historien, resteront à jamais comme une note d'infamie attachée à la mémoire de Domitien*. «Pourquoi penses-tu que je demeure encore dans la vie, torturé que je suis par les intolérables douleurs de la goutte? disait à son ami Pline Corellius Rufus, après avoir fait éloigner sa femme et ses esclaves et regardé tout autour de lui : c'est pour avoir la joie de survivre, ne fût-ce qu'un seul jour, à ce brigand*. » Voilà sur Domitien l'opinion d'un honnête homme du temps.
Domitien était censeur et souverain pontife. Nombre de lois nouvelles qu'il promulgua, ou de lois anciennes qu'il remit en vigueur, ou plusieurs actes rapportés parles historiens, attestent qu'il prit fort à cœur les attributions^deces deux charges. Les mœurs et la religion, en effet, attirèrent particulièrement l'attention de son gouvernement. Il paraît avoir fait effort pour réagir d'un côté contre certaines influen-
* Tacite, Agricola, I, 2.
' Ut scilicet isti latroni vel uno die supersim (Pline le Jeune , ep, I, 12). ^
ces orientales, et de l'autre contre un relâchement très-sensible dans les traditions et la discipline religieuses. On sait comment il traita les prêtresses de Vesta, accusées d'avoir manqué à leur vœu, et Gornélia, la maîtresse du collège des Vestales ^ Suétone r^aconte aussi qu'il fit démolir par ses soldats un monument funéraire qu'un de ses affranchis avait élevé à son fils avec des pierres destinées au temple de Jupiter Capitolin, et jeter à la mer les cendres et les os qu'il contenait*. Ces faits témoignent d'un esprit de conservation très-décidé à Tendroit du culte légal.
A ne considérer que cet esprit et ces tendances, la persécution des Chrétiens serait déjà logiquement vraisemblable. Mais la logique sert peu pour déterminer les événements du passé.
En fait, on est généralement d'accord pour ranger Domitien au nombre des persécuteurs de l'Église, et pour reconnaître aussi que la persécution n'eut lieu que la dernière année de son règne. Baronius, qui l'avance de quelques années et la fait commencer en l'an 91, n'allègue aucune autorité sérieuse. « Il est certain, dit M. de Rossi, qu'après la mort de Néron et la condamnation de sa mémoire, les chrétiens jouirent pendant près de trente ans d'une paix profonde*. » Cette trêve de près de trente ans nous con-
* Suétone, Domilien, VIII. '— Pline le Jeune, ep, iv, il.— Dion Cassius, LXVII.
' Suétone, Doniitien, VIII.
' Bullet. di^archeolog. crist,^ aiin. 1865, fascicule de décembre, p. 9j
158 LES PEUSÉCUTIONS DE L'ÉGUSE.
duit jusqu'à la fin du règne de Domitien. Or, si Domitien persécuta les Chrétiens en 95 ou 96 (c'est-àdire 27 ou 28 ans après la mort de Néron), il les souffrit donc patiemment pendant quatorze ans. Mais pourquoi changea-t-il alors de politique à leur égard? Pourquoi ce qui était regardé comme innocent en 94 fut-il taxé de crime en 95? On ne le peut dire avec certitude. V avait-il parmi les chrétiens des imprudents parlant avec trop de chaleur de leurs mystérieuses espérances au sujet d'un nouveau règne? L'esprit de rénovation, si vif dans certaines parties de l'enseignement de Jésus, avait-il suscité des prédicateurs peu discrets et de téméraires disciples? Les maximes du Sermon de la Montagne, prises à la lettre semblaient elles, dans la bouche de quelques fervents missionnaires, une menace pour la société? Nous ne savons. Domitien était un prince défiant, irritable, servi par une armée de délateurs ingénieux à trouver matière à des accusations. Mais les accusations portées contre les Chrétiens n'élaient guère de nature à les tenter, ne pouvant les enrichir. Les Chrétiens étaient obscurs et pauvres, en général ; on ne pouvait trouver grand profit dans leurs dépouilles. Quant à ce que raconte Eusébe des alarmes de l'empereur à propos des prophéties juives et de la prétendue restauration d'Israël par quelqu'un des descendants de la famille de David, et toute cette histoire des petils-fils de Juda appelés devant Domitien, interrogés sur la nature du règne qu'ils attendaieîit, répondant qu'il s'agissait non de la terre mais du ciel, montrant
leurs mains endurcies par le travail des champs, puis renvoyés avec mépris à la charrue*, c'est un récit quia bien Tair d'une légende. Cette tradition peut avoir sa source dans un réveil d'idées messianiques. La grande éruption de 79, le feu sortant des profondes cavernes du Vésuve, jusqu'alors silencieux, les rivages de la Campanie, rendez -vous des plaisirs et centre des délices des grands de Rome, dévasté, plongé trois jours dans une nuit effrayante, trois villes populeuses comme effacées du monde par le doigt de Dieu, toutes ces calamités contre lesquelles nulle force humaine ne peut se défendre, avaient frappé au loin les imaginations et ranimé certaines espérances. Le Seigneur, qui avait laissé dix ans auparavant brûler et saccager son sanctuaire, ne réveillait-il pas à la fin sa justice? A lui seul de choisir son heure ; mais ces bouleversements signifiaient que cette heure approchait. Les Juifs à Alexandrie même reparlaient du roi libérateur et les Chrétiens du retour et du règne de Jésus*, La plupart des courlisans et des Juifs politiquement ralliés comme Joséphe, avaient appliqué ces vagues on-dit à Tavénement de la dynastie des Flaviens. 11 est donc vraisemblable que Domitien se soit inquiété de pareilles rumeurs; mais, héritier incontesté du trône, pouvait-il craindre une nation dispersée, sans lien, sans capi-
* Eusèbe [Hist, eccîés., III, 19, 20) donne ce récit comme une Vieille tradition, nxXuibç xaréxee Àoyo^^ et, au chapitre xx, il cite, à ce stget, Hégésippe.
• Oracula sibyllina, IV, v. 130 et suiv.
taie, sans droits politiques, vouée au mépris général et payant d*un tribut sévèrement exigé la seule liberté qui lui restai, celle de son culle? D'un autre côté, qui donc connaissait des survivants à la famille de David? Qui en pouvait parler autrement que par souvenir ou par métaphore? Où était-elle dans ces luttes récentes qui avaient eu pour le peuple juif un si fatal dénouement? Philon n'en fait pas meulijon, et Josèphe, si attentif à compter les partis dans sa Guerre des Juifs contre tes Romains^ n'a pas prononcé son nom une seule fois. Depuis longues années, apparemment, elle était éteinte.
Il est possible aussi que la contribution des deux drachmes imposée aux Juifs, et qu'on fit, paraît-il, d'après Suétone, peser aussi sur ceux qui « judaïsaient sans avoir fait la déclaration de leur religion, ou qui, dissimulant leur origine, avaient échappé au fiscS » eût soulevé quelques réclamations parmi ces derniers. Mais ces derniers, quels étaient-ils? des Chrétiens? Suétone ne le dit pas, et la chose n'est pas évidente d'elle-même. M. de Rossi entend par ces mois de Suétone des Juifs prosélytes. Supposons qu'il faille entendre des Chrétiens et qu'ils eussent protesté contre un impôt qu'ils ne devaient pas. Il est peu vraisemblable que ces protestations aient été assez tumultueuses pour provoquer autre chose' qu'une exacti-
* Prîcter cseteros judaicus fiscns acerbissime actus est : ad quem deferebantur qui vel.improfessi judaicam viverent vitam, vel dissi — mulata origine imposita genti tributa non pependissent. — Suétone» Domitien, XII.
lude plus rigide dans la perception du tribut. Des mesures extrêmes,' en faisant disparaître les Chrétiens, eussent détruit la matière imposable, tari une des sources de l'impôt et appauvri le trésor : grande faute dans un temps où Ton était aux expédients pour trouver de l'argent ! De plus, encore qu'elle fût fondée, la résistance des Chréliens à se soumettre aux conditions faites aux Juifs (si tant est qu'il s'agisse ici des Chrétiens et qu'ils eussent résisté en effet, double hypothèse), eût été si impolitique, que c'est une raison sérieuse de douter qu'elle ait eu lieu. Enfin, alors même que les Chrétiens eussent manqué'de prudence et que le pouvoir eût fait quelques exemples pour les réduire, on n'aurait guère le droit de prétendre que des condamnations prononcées en fait pour refus d'impôt aient, à parler rigoureusement, le caractère d'une persécution religieuse. Il est vrai que la persécution religieuse put suivre certains ac- ,tes d'insubordination punis d'abord comme tels, et qu'on put, après avoir frappé les Chrétiens comme insubordonnés, associer et confondre ensuite christianisme et insubordination, et poursuivre les Chrétiens au seul titre de Chrétiens. Mais le fit-on en effet? C'est là la question. Examinons les témoignages, car du passage de Suétone que nous avons cité plus haut, on ne peut rien tirer que des suppositions hasardées et tout à fait gratuites.
Les témoignages des auteurs païens sont fort peu explicites. On ne trouve rien dans Tacite, la partie
de ses Histoires consacrée au règne de Domitien
étant perdue. « Agricola n'a point yu, dit Tacite, le Sénat assiégé et entouré de troupes, le meurtre de tant de personnages consulaires, les exils et les bannissements de tant de nobles femmes. » M. de Rossi voit dans ce passage une allusion manifeste à l'exécution de Clemens et de Glabrion, et à l'exil des deux Domitilla. Mais ces personnages étaient-ils chrétiens et ont-ils été frappés comme tels? C'est ce que Tacite ne dit point du tout. Il faut un peu d'imagination pour inférer de ces deux lignes de Tacite une preuye de la persécution des Chrétiens en général, ou même de la condamnation de quelques Chrétiens en particulier.
Suétone, qui mentionne en une ligne les rigueurs de l'administration de Néron à Tégard des Chrétiens, ne marque pajs que Domitien ait sévi contre eux.
Dion Cassius a écrit plus de cent ans après les événements que nous étudions ; de plus, c'est un historien crédule et sans critique. Enfin, le texte même* de Dion nous manque sur le règne de Domitien, et l'abrégé que nous en possédons, fait par un moine du onzième siècle, ne peut avoir l'autorité de l'original. Voici le passage de Xiphilin, relatif à la persécution : « Dans la même année (95), Domitien mita mort, avec beaucoup d'autres, Fabius Clemens, alors consul, son propre cousin, et le mari de Flavia Domitilla, sa parente. Tous deux furent condamnés pour crime d'impiété. De ce chef on en condamna un grand nombre d'autres qui s'étaient fourvoyés dans les rites judaïques : les uns furent punis de mort, les autres
de la confiscation. Quant à Domitilla, on so contenta de la reléguer dans l'île de Pandataria. Glabrion, qui avait été consul avec Trajan (91), accusé aussi, entre autre choses, du même crime, fut exécuté*. » L'auteur ajoute ici que Domitien lui en voulait depuis le jour où il l'avait vii tuer de sa propre main, avec une heureuse adresse, un énorme lion contre lequel il Favait forcé de se mesurer.
Un écrivain païen, cité par Eusèbe, qu'il nomme seulement dans sa Chronique, et qui est, du reste, parfaitement inconnu, rapporterait : a Que Flavia Domitilla, fille d'une sœur de Flavius Clemens, fut reléguée, pour crime de christianisme, dans Tile de Pontia*. » C'est un témoignage anonyme, et, par suite, de peu de valeur.
Le seul passage de l'abréviateur de Dion Cassius est sérieux. Remarquons que le nom des Chrétiens n'y est pas prononcé. L'accusation d'impiété paraît la chose la plus claire du monde. L'impiété et l'athéisme sont deux griefs que les apologistes chrétiens relèvent particulièrement, ce qui prouve qu'ils étaient dans la bouche de leurs ennemis. Cependant cette expression
* Kàv TW ffOTW irii âXlô'oi « tcoA/oùç xai to'v ^âêtov K>T(5/A€VTa WTta* rexiovra xal Tia/a' kve^ibv ovtk xal yuvaïxa Aal avrv}v cuyyfivvj «auroD ^Aa- 6fav Ao^tT^AAav ij^ovra. xariff^aÇev* snrjvéx^riêi ocfj.foXv lyxAvj/xa àôtOTîj- Toç' ûy' "^ç xat uXXot iç roc twv 'louJai'wv r,dr} èÇox£).}.ovT£5 ttoA^oI xare^txàff0>7ffav * xal ot /liv ocitidccvov ol êk twv yoOv ohaicHv l<ïT«j&>jô>7ffav * f] Se àùfiiriXla ùnipo}p{aBri fxôvov eîç HavSaTS/secav. Tèv Si 8-^ Daê/otwva tôv fisrà toO TpatavoO apÇavra xocrYjyofi-^QivToc ri re a)ia xat oîa ol nolXolxal in Oiopioiç ifièiXiro ànixreivsv. (Xiphilin, Epitome Dionis Domit,fp. 226-
■ Eusèbe, Hist. eccL, II, 18*
de crime d'impiété ïidi pas, chez les écrivains contemporains, le.sens précis et étroit qu'on lui prête généralement. Impiété est proprement synonyme de lèsemajesté. La majesté ne suffisait pas à Domitien, ni à ses flatteurs : il prit et on lui donna libéralement la divinité; le prince de\ini seigneur et dieu^. La désaffection, le mécontentement, la tiédeur de zèle et plusieurs actes puérils et insignifiants en eux-mêmes, s'appelèrent crimes d'impiété. Ce grief fut une arme redoutable entre les mains des familiers et des agents du prince. Herennius Sénécion, dans une affaire criminelle, où il plaidait avec Pline le Jeune contre Baebius Massa, entend son adversaire, à bout d'arguments, lui jeter au visage l'accusation d'impiété. Et Pline, dans un accès de courage, qu'il prie son ami Tacite de mander à la postérité, prend la parole pour dire qu'il veut partager le péril de Sénécion, son collègue. Qui soutiendra que Bsebiûs Massa songeât à accuser Sénécion dejudaïser ou de ne pas croire aux dieux de l'État? Certes, il n'est pas ici question de religion. Dans une autre circonstance, quand Regulus interpellait Pline devant les centumvirs et lui demandait ce qu'il pensait de la jpieY^deModestus, il ne s'agissait pas non plus de la profession de foi de ce dernier, ni de ses croyances religieuses, mais seulement de ses sentiments politiques. Dans le style du temps, aimer l'empereur et ses amis, voilà la piété.
Lors donc que Dion, par la plume de son abrévia-
* Suétone, Domitien, 13. ^
teur, que je suppose fidèle, nous dit que Clemens, Flavia Domitilla sa femme, Glabrion et beaucoup d'autres, furent condamnés pour crima d'impiété, mis à mort, déportés ou dépouillés de leurs biens, cela peut' vouloir dire tout simplement qu'ils succombèrent sous là très-vaglie, la très-large et très élastique accusation de lèse-majesté, c*est-à-dire parce qu'ils avaient déplu en quelque chose au prince ou à son entourage, parce qu'ils passaient pour hostiles, mécontents, rêveurs suspects, contemplatifs dangereux, révolutionnaires en idées. Suétone, qui note la condamnation de Clemens, ne dit pas du tout qu'il fût chrétien ou ait été frappé comme tel, ni qu'il eût des accointances avec la secte chrétienne ou la communauté juive^ Il fait entendre que c'était un homme indolent, un songe-creux. Ce n est pas un grief légal ; et Ton sait que l'indolence, vraie ou affectée, l'abstention .volontaire et le peu de souci de la vie active étaient également allégués contre Helvidius Priscus le jeune. Le même Suétone, parlant aussi delà condamnation d'Acilius Glabrion, de Civica Cerealis et de Salvidienus Orfitus, marque qu'ils furent punis sous prétexte de conspiration (quasi molitores novarum rerum). Il parait vraiment exorbitant de prendre ces mots pour synonymes de Chrétiens. Le Christianisme, à ce moment; était ^une humble secte, qui ne songeait guère à conspirer, et que personne ne pouvait accuser de penser à une ré-
* Suétone, Domitien, 15.
volution. Et au profit de qui l'eût-elle essayée? Jésus, qu'elle adorait, mort sous Tibère, n'était pas un prétendant dont le pouvoir pût s'inquiéter sérieusement. C'est, en vérité, se plaire dans des conjectures singulièrement aventureuses, que de transformer, sur ce mot de Suétonei ces trois personnages en Chrétiens, conime l'a fait M. l'abbé Greppo dans le second de ses trois Mémoires relatifs à Vhistoire ec^ clésiastique des premiers siècles.
Il y a autre chose dans le passage de Xiphilin. Les condamnés dont il parle ne furent pas seulement punis pour crime d'impiété , c'est-à-dire de lèsemajesté. L'historien ajoute qa ils s'étaient laissé égarer dans les pratiques judaïques. Ce second point semble éclairer le premier, et permet, peut-être, de prendre le mot impiété dans son sens propre, ou de marquer comme cause de l'accusation de lèse-majesté un grief religieux. Mais ce fait, à savoir la conversion auJudaïsme,n'est pas expressément attribué à Flavius Clemens, à Domitilïa, ni à Glabrion. Et cela était-il donc illégal? La propagande était- elle interdite aux Juifs?Leurs prosélytes étaient-ils recherchés et poursuivis par les lois?On ne peut rien affirmer de semblable. Et si, par embrasser les rites judaïques, il faut en* tendre se donner à la foi chrétienne, ce qui n'est pas évident de soi^, on ne peut poser en principe que cela môme fût un crime qualifié, car c'est justement ce qu'il faut démontrer. L'empereur, il est vrai, était le maître. Il décidait de ce qui était permis ou défendu; il taxait d'impiété ce qui lui déplaisait. Mais per-
LA PERSÉCUTION DE DOMITIEN. l67
sonne ne prétend qu'il ait songé à exterminer les Juifs, et, après qu'on leur eut pris leur pays et leur cité, à détruire encore leur culte. Et la multiplication incontestable des Chrétiens sous Vespasien,sous Titus et sous Domitien même, prouve au moins le silence des lois sur leur compte et la tolérance de fait dont ils jouirent.
Nous savons bien qu'embrasser la foi chrétienne, c'était abandonner décidément la religion officielle et répudier le culte des dieux de l'empire, et que rien ne pouvait déplaire davantage à un prince dont la politique, en fait de culte, était essentiellement conservatrice; qu'un pareil acte, dans la famille impériale, et de la part d'un consul qui devait aux autres le bon exemple, était un prodigieux scandale ; que c'était se rendre coupable de lèse-majestjs au premier chef que de se refuser à garder un culte auquel l'empereur présidait, et à honorer des dieux dont il se faisait le patron et le rival ; que, si Domitien pouvait fermer les yeux sur la propagande juive ou chrétienne, alors qu elle s'exerçait dans les bas-fonds de la société, il devait, avec son caractère et ses principes de gouvernement, réprimer sévèrement, dans ses conseils, parmi ses proches et jusque sur les marches du trône, ce qu'il considérait comme de dangereuses ou méprisables superstitions ; qu'une fois lancé dans la voie des rigueurs, il devait frapper de toutes parts et à l'aveugle, et, après les grands, les petits.
Nous n'avons rien à opposer à ces considérations, sinon qu'elles reposent sur une base un peu étroite. Il
faut, en effet, interpréter avec quelque imagination le texte de l'abréviateur de Dion et lire en quelque sorte entre les lignes pour y trouver : 1** que Clemens, Domitilla et Glabrion avaient adopté les rites judaïques; 2** que, par rites judaïques, on doit entendre non le pur judaïsme, mais le christianisme; 3** que Clemens, Domitilla et Glabrion furent condamnés comme impies, contempteurs des dieux et chrétiens, et qu'à leur suite on proscrivit ceux qui faisaient parlie de la même secte.
L*Église n'a pas reconnue Glabrion le titre de martyr. D'après Xiphilin, il y aurait autant de droits que Clemens, ni plus, ni moins. Philostrate, qui fait aussi mention de la condamnation du cousin de Domitien, ne nous dit pas pourquoi il fut mis à mort. Cependant un Chrétien dans la famille impériale, trente ans après les scènes tragiques de l'an 64, c'était un fait assez considérable pour que Suétone, Dion et Philostrate l'eussent iparqué clairement, A l'époque où ils écrivaient, ils n'étaient pas très-éloignés de cet événement, qui avait dû avoir un grand retentissement, et les Chrétiens étaient bien connus et non plus confondus avec les Juifs, et, quand ces écrivains ont voulu les nommer, ils n'ont pas usé de périphrases.
Si nous laissons de côté la question de personnes pour parler des Chrétiens en général, un mot de Pline nous parait le plus important document qu'on puisse invoquer à l'appui de la tradition. Au commencement de sa célèbre consultation à Trajan sur les Chrétiens, Pline écrit : « Je n'ai jamais assisléaux informations
faites au sujet des Chrétiens (cognitionibus de Christianis interfui nunquam). » De quelles informations le gouverneur de Bilhynie veut-il parler? Non du semblant de procédure et des interrogatoires sommaires qui accompagnèrent les violences extra-légales de Tan 64. Pline alors avait trois ans. Il y avait donc eu quelque chose depuis. Les Chrétiens, en -plusieurs endroits, avaient donc été déférés aux juges. Les règles de la procédure.suivie à leur égard n'étaient pas fortbiendéterminées apparemment , puisque Pline, avocat, juriste et homme d*État, les ignorait; et ces sortes de procès criminels avaient été rares, puisqu'il n'en avait pas vu un seul. Cependant on avait instruit contre eux. A quelle époque? Au début du règne de Trajan? La chose est douteuse, et l'empereur, ce semble, Teût marqué dans sa réponse. Sous Nerva ? La tradition est unanime à le nier, et Dion môme nous dit précisément que ce prince . défendit d'accuser personne d'impiété, ni de vie judaïque^ Reste à la fin du règne de Domitien, soit par les ordres du prince, soit à l'imitation de ce qu'il avait fait à Rome. C'est encore une conjecture, nous l'avouons, mais elle a du moins quelque fondement dans un texte dont le sens ne prête matière à aucune contestation.
Les témoignages ecclésiastiques sont-ils plus précis?
S'il était établi que la lettre de l'Eglise de Rome à
Itt ^ r
Eglise de Corinthe, qui porte le nom i'Epître de Clë-
* Dut* or.9e€ei<xç out' 'lou^atxou Bion, (Xiph., EpU. DionisNerv. init.).
ment (nous parlons de la première, bien entendu, la seconde n'étant pas généralement regardée comme authentique), a été écrite à la fin du premier siècle, comme il y est question à plusieurs reprises des tribulations et des épreuves qui affligent les Chrétiens, on pourrait voir dans ces passages des allusions formelles à la persécution de Domitien. Mais cette épître, fort vague d'ailleurs sur ce point particulierj donne lieu à de nombreuses difficultés. Nous ne savons ni qui Ta écrite, ni précisément à quelle date elle a été écrite. Il y a plusieurs Clément contemporains : le consul de Tan 95 ; un autre personnage consulaire, Arretinus Clemens, chargé de la préfecture du prétoire par Mucien, admis dans l'intimité de Domitien, puis mis à mort par ses ordres; un Cœlius Clemens, ami de Pline le Jeune, auquel est adressée la deuxième lettre du livre IV ; un Clément, compagnon de saint Paul, et un autre encore, désigné parla tradition comme évêque de Rome. Le tondeTépître et les nombreuses citations ou réminiscences de l'Ancien Testament, qu'on y rencontre, indiquent une conscience chrétienne depuis longtemps formée, et permettent à ce titre d'exclure le Flavius Clemens de Dion, dont le christianisme est déjà fort problématique. Le compagnon de saint Paul, mentionné dans YÉpître auœ Philippiens et qu'Eusèbe ne distingue pas du Clément dit évêque de Rome, était probablement mort à la fin du premier siècle. Et, quant à ce dernier, nous ne connaissons que son nom. Rien, dans la lettre qu'on lui attribue, ne trahit une œuvre individuelle. Cette épître est pro-
prement un document anonyme, une sorte d'adresse collective et impersonnelle. Celui qui a tenu la plume en cette circonstance n'a pris nul souci de sa personne, et volontairement ou non s'est effacé. D autre part, il n'y a, dans cette pièce, aucun signe, aucun indice, qui puisse fixer le lecteur sur la date de sa compositioQ. Aussi les critiques varient-ils singulier rement sur l'époque à laquelle on la doit rapporter, M. Hefele, dans les Prolegomena de son édition des Œuvres des Pères Apostoliques, la place entre les derniers temps de Néron et l'avènement de Vespasien; d'autres, le plus grand nombre, en 96. Baur et Volkmar la mettent, avec le pasteur d'IIermas, dans les premières années du règne d'Adrien»
Si VÉpître de Clément de Rome et le Livre du Pasteur ont été composés en 96, à la fin du règne du dernier des Flaviens ou sous le principal de son débonnaire et tolérant successeur, il y a peut-être lieu de s'étonner qu*il ne se trouve dans ces deux pièces rien qui rappelle les conquêtes récentes du christianisme dans la famille impériale et parmi des personnages consulaires, et le deuil de TÉglise en face d'aussi grandes victimes immolées de la veille. Ce serait une raison pour avancer quelque peu ou pour reculer beaucoup la date de la composition de ces documents.
Ainsi, dans Thypothèse de M. Hefele et dans celle de Baur, le témoignage de la Lettre de Clément est absolument sans valeur au sujet de la persécution de Domilien. Dans l'hypothèse de la plupart des
historiens catholiques .qui assignent à cette lettre l'année 96, ce témoignage est sans Valeur à cause de son défaut de précision.
Quant à V Apocalypse, c'est, de tous les écrits du Nouveau Testament, celui dont nous savons le mieux la date exacte. 11 est de la fin de Tannée 68 ou du commencement de Taimée 69. On ne peut, par suite, y trouver d'allusion à des événements q'ui se seraient passés vingt-six ou vingt-sept ans plus tard.
. On a donc le droit de dire que la littérature apostolique est muette sur la politique de Domitien à l'égard des Chrétiens.
C'est dans la seconde moitié du second siècle que la tradition s'établit dans l'Église sur la persécution de Domitien. Le nom de ce prince commence dès lors à être accolé à celui de Néron, duquel désormais il ne sera plus séparé. « Seuls de tous vos prédécesseurs, dit Méliton de Sardes à Marc-Aurèle, Néron et Domitien, entraînés par de détestables conseillers, ont entrepris d'incriminer notre foi*.» Incriminer! l'expression est un peu douce; mais peut-tMre étaitce un artifice de langage dans la bouche de l'orateur chrétien? peut-être importait-il à la cause dont il avait entrepris la défense qu'il montrât que, parmi les empereurs qui avaient occupé le trône jusque-là, Néron et Domitien seuls s'étaient montrés peu sympathiques à l'égard des Chrétiens? peut-être un docteur chrétien d^Asie savait-il mal les épreuves que
Ev 5ta6o).vî xarocarfi^rai. (Eiisèbe, Hist. EccL, ÏV, 26.)
ses frères des générations précédentes avaient subies en Occident? Domitien avait banni les maîtres de la sagesse pour ne rencontrer nulle part, dit Tacite, rimage de la vertu ^ Or, comment l'ennemi de la vertu n'aurait-il pas été l'oppresseur des disciples du Christ, dont le nom, comme disait saint Justin en jouant sur deux mots quelquefois confondus, et dont la prononciation, en tout cas, n'était pas très-différente (xpi(ii6ç,'Yjp'fi(rz6ç)^ est le nom propre de la yertu? Il y a des inimitiés qui relèvent une cause et dont on a le droit de s'honorer. Chez TertuUien, ce parti pris de soutenir que les mauvais princes seuls ont fait la guerre à l'Église se dessine et se marque davantage. Ni Méliton de Sardes pourtant, ni TertuUien. ne rappellent aucune des victimes de Domitien. Bien plus, l'auteur de V Apologétique réduit et atténue singulièrement cette persécution : « Consullez vos annales, dit-il, vous trouverez que Néron tira le premier le glaive des Césars contre la secte chrétienne, qui commençait alors à percer, surtout à Rome. Or, nous nous faisons gloire de citer un tel homme comme le premier qui nous ait condamnés... Domilien, ce demi-Néron pour la cruauté, avait aussi essayé de la violence ; mais comme il conservait quelque chose d'humain, il s'arrêta sur cette pente et rappela même ceux qu'il avait exilés*. » Non-seulement il n'est pas dit ici que la persécution ait été générale,
* Atque omni bona arte in exilium acta ne quid usquam honestum occurreret (Tacite, AgricoL, II).
* TertuUien, Apologet., 5.
mais elle est donnée comme une entreprise commencée, comme un essai de violence sur lequel le prince, par humanité, revint bientôt. Lactance, au quatrième siècle, dajfis son livre sur la Mort des Persécuteurs^ œuvre de polémique et de colère triomphante, n'infirme ni ne confirme le témoignage de TertuUien. Il se borne à nous dire que, lorsque Domitien, après avoir régné longtemps en sûreté, leva ses mgiins sacrilèges contre le Seigneur et entreprit de persécuter le peuple juste, il fut livré à ses ennemis et paya ce crime de sa vie. C'est reconnaître implicitement que la persécution eut lieu à la fin du règne et dura peu. Eusèbe est là-dessus d'accord avecces deux écrivains*. Il paraît même n'avoir fait autre chose que copier ou paraphraser Lactance. Au rapport d'Hégésippe, Domitien aurait même publié un édit pour arrêter la persécution commencée contre l'Église ».
Nous laissons de côté les témoignages postérieurs, tels que celui de Paul Orose, dont la crédulité et l'inexactitude sont notoires.
Les objets physiques, à mesure que nous nous en éloignons, perdent leurs contours précis et leurs formes déterminées pour s'effacer et s'évanouir bientôt dans une brume où l'esprit les devine plus que l'œil ne les voit. Il eh va de même des événements du passé. Mais les historiens doués d'imagi-
* Eusèbe, Hist. eccL, III, xvii.
(Eusèbe, HkU Eccl, III, 20*)
rLA PERSÉCUTION DE DOMITIEN. 175.
nation les tirent de l'ombre et leur donnent souvent un tel relief qu'il semble que plus on est séparé des choses par un long espace de temps, mieux on les connaît. Les indications qOe l'antiquité nous a laissées sur la persécution de Domitien sont vagues et indécises. A prendre à la lettre TertuUien, Lactance et Eusèbe, on n'a le droit d'affirmer qu'une chose, c'est qu'à la fin de son règne et pendant quelques mois seulement le dernier des Flaviens usa de rigueurs à Tégard des Chrétiens. Mais publia-t-il un édit? Prescrivit-il aux proconsuls et aux gouverneurs provinciaux de sévir contre eux en Italie et dans tout l'empire? C'est ce que personne ne dit, si ce n'est des écrivains postérieurs et de peu d'autorité. « Par les documents chrétiens, dit un écrivain contemporain, nous pouvons constater la persécution aux deux points qui étaient comme les deux principaux foyers de l'Église chrétienne : à Rome et dans l'Asie Mineure. En Asie, Antipas, évoque de Pergame, dénoncé par la voix même de l'oracle païen, qui se plaignait de ne plus recevoir de sacrifices, Antipas mérita que Dieu, par la bouche de saint Jean, l'appelât son témoin fidèle. L'évéque d*Éphèse, Timothée, disciple de saint Paul, mérita aussi que saint Jean, de son exil de Pathmos, lui adressât ces grandes paroles : « Je sais tes œuvres et ton travail, et ta patience, et que tu ne peux supporter les méchants.... Tu as souffert pour mon nom et tu ne t'es point découragée » Quels sont les docu-
' M. de Champagny, les Antonins) 1. 1, p. 144.
menls qu'allègue l'historien? Il renvoie en note à Y Apocalypse, Mais si, comme la chose parail démontrée, V Apocalypse a été écrite vingt-sept ans avant la persécution de Domitien, les épreuves des Chrétiens d'Asie dont il est fait mention dans ce livre, la mort d'Antipas et les souffrances de Tange de l'Église qui est dans Ephèse iy Apocalypse ne nomme pas Timothée), ne sauraient être imputées à Domitien.
Nous necroyonspas non plus qu on puisse attribuer une valeur historique à la tradition qui fait de l'apôtre Jean une des victimes de la persécution de Domitien. Il fut, dit-on, amené d'Asie à Rome, confessa sa foi devant Domitien, fut, par les ordres du prince, plongé dans une cuve d'huile bouillante, d'où il sortit sain et sauf et comme rajeuni, et ensuite envoyé en exil dans l'île de Pathmos. « Heureuse Eglise, dit TertuUien en parlant de l'Église de Rome, où les apôtres ont répandu la pure doctrine avec leur sang, où Pierre eut la gloire de souffrir la passion du Seigneur, où Paul fut couronné par une mort semblable à celle de Jean-Baptiste, où l'apôtre Jean, après avoir été jeté dans l'huile brûlante et en être sorti sans mal, fut relégué dans une île! » Nous ne dirons rien du caractère miraculeux de ce fait ni des circonstances extraordinaires et tout à fait invraisemblables dont les hagiographes l'ont entouré. Si,, devant Domitien et le Sénat solennellement assemblé, l'huile bouillante — supplice inconnu et inusité à Rome — n'eût pas produit d'effet, ou bien l'empereur eût essayé du tranchant du glaive, ou bien il se fût converti avec
les témoins du prodige. Mais le passage de Tertullien que noué avons cité est tiré d'un livre de polémique. C'est dans un intérêt de parti que l'orateur, africain réunit arbitrairement à Rome les trois grands apôtres, les colonnes de l'Église, Pierre, Paul et Jean, et fait de cette ville le théâtre de leur martyre. Il ne marque aucune époque, et semble même faire entendre que cette triple confession de foi eut lieu en même temps; et la preuve, c'est que saint Jérôme dit, évidemment par réminiscence du passage de Tertullien, que Jean fut plongé dans l'huile bouillante par Néron.
Quaçt à la tradition de l'exil de Pathmos,elle paraît avoir sa source dans Y Apocalypse. Or, si ce livre étrange a vu le jour en 68, la retraite de Pathmos, qu'elle ait été volontaire ou forcée, ne regarde en rien Domitien, et Fexil de Jean, déjà douteux en soi, né saurait être attribué au successeur de Titus.
C'est une chose digne de remarque que les Martyrologes^ qui mentionnent un certain nombre de Chrétiens comme victimes de la persécution de Domitien, notamment, en Gaule, Eutropius, Julianus, Maximianus (noms, pour le dire en passant, qui dénotent une époque très-postérieure au premier siècle, et il n'est guère soutenable, d'autre part, que le christianisme ait été introduit en Gaule, surtout dans l'ouest et le nord, dès le premier siècle*), gardent un silence
* Voir, sur ce point, l'étude de M. Huillard-Bréholles, sur s Origines du Christianisme en Gaule, dans la Revue Contemporaine (numéro du 15 septembre 1866), et le travail de M. Gaston Boissier,
absolu sur ceux que l'on pourrait supposer, d'après le récit de Dion, avoir souffert la mort ou l'éxil, pour cause de christianisme, à la fin de ce règne, comme Flavius Clemens, Flavia Domitilla, sa femme, et Glabrion.
A la place de la Flavia Domitilla, dont parle Dion, rÉglise en a adopté une autre du même nom, qu'elle a faite vierge, martyre et sainte. C'est une prétendue fille d'une sœur de Clemens, ignorée des écrivains profanes, et qui aurait été exilée à Pontia, à cause de sa foi. Les auteurs inconnus des Actes de Nérée et d'Achillée ont écrit sur son compte une longue et édifiante histoire, ou, pour mieux dire, un véritable roman. Mais, dans ces Actes ^ elle est donnée comme la nièce de Domitien. Or, l'histoire ne connaît que deux nièces de Domitien : Julia Augusta, fille de Tempereur Titus, et Flavia Domitilla, fille d'une sœur de Domitien et de Titus, morte, comme sa mère, avant l'élévation de Vespasien à Fempire. Cette nièce de Domitien, nommée, comme sa mère et son aïeule maternelle, Flavia Domitilla, est la femme du consul Clemens, celle môme dont Xiphilin nous dit qu'elle fut exilée dans l'île de Pandataria. Il est possible que Dion ou son abrévjiateur se soit trompé sur le lieu d'exil et ait écrit Pandataria pour Pontia. Saint Jérôme raconte, en effet, qu'on voyait encore, de son temps, dans l'île de Pontia, les cellules où Flavia
dans la Revue des Deux Mondes [Le Christianisme et la vie chrétienne dans la Gaule, d'après les Inscriptions i numéro du 15 juin 1866).
Domitilla, la plus noble des femmes, avait longtemps vécu en exil. On peut difficilement même accorder que cet exil ait été bien long : il commença vers la fin de Tannée 95, et, soit queDomitien ait arrêté la persécution de son vivant et fait rentrer les bannis, ainsi que le rapportent TertuUien et Eusèbe, soit qu'il ne Tait pas fait , comme il mourut en septembre 96, et que, dès le début de son règne, Nerva s'empressa de faire cesser les accusations d'impiété et de vie judaïque et de donner un décret d'amnistie, on ne peut appeler long un exil qui dura au plus une année.
En fait, ni les auteurs profanes, ni les écrivains ecclésiastiques des quatre premiers siècles ne font mention de deux Fia via Domitilla, Tune femme, l'autre nièce de Flavius Clemens. La critique a donc le droit de reléguer dans le domaine de la légende l'héroïne des Actes de Nérée et d'Achillée^^ et de n'admettre que la Flavia Domitilla exilée par Domitien à Pandataria ou à Pontia, et femme du consul Clemens exécuté dans les derniers mois de l'année 95. M. de Champagny, dont la facile critique accorde aux Actes de Nérée, et d^Achillee la valeur d'un document historique, non-seulement ne doute pas de Texistence de la vierge Domitilla, mais se plaît à lui dresser une
* Toute la partie de ces Actes apocryphes qui se rapporte à Flavia Bomililla est ou analysée ou traduite littéralement dans le mémoire sur la Légalité du christianisme dans VEmpire romain au premier siècle, lu à l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-lettres), inséré dans les Comptes rendus (juin 1 86G), et qu'on trouvera à la fin de ce volume.
généalogie fort singulière. Aux dernières années du deuxième siècle, Tertullien écrivait : « On ne naît pas chrétien, on le devient; » marquant par là que la religion nouvelle se recrutait moins par les naissances que par les libres^ conversions. A en croire M. de Champagny nous aurions, dès le milieu du premier siècle, une suite de quatre générations chrétiennes dans les plus hautes familles et jusque dans la maison impériale, savoir : 1** Pomponia Graecina, dont Tacite dit qu'elle eut à répondre devant sa famille d'une accusation de superstition étrangère, c'est-à-dire, dit-on, de christianisme; 2** la fille de Pomponia Graecina, qui devait être aussi chrétienne, puisque sa mère Tétait, et s'appeler Plautia, puisque son père, le mari de Pomponia Graecina, s'appelait Plautius; 3°Plautilla, sœur de Flavius Clemens, fille de Plautia et du frère de VespasienFlaviusSabinus, préfet de Rome lors du massacre des Chrétiens en 64, et mort en 69 à l'incendie du Capitole. On ne nous dit pas s'il était chrétien; ^ enfin Flavia Domitilla, fille de Plautilla et nièce de Clemens, la vierge exilée à Pontia. «Pomponia Graecina, dit M. de Champagny, qu'on peut appeler le premier confesseur de la foi dans Rome, aurait donc donné naissance à toute une race de Chrétiens? Cette illustre femme qui, au témoignage de Tacite, vécut jusqu'à la troisième année de Domitien, aurait, avant de mourir, vu sa fille, sa petitefille, son petit-fils, la femme de celui-ci, son arrièrepetite-fille, tous Chrétiens. Nous pouvons nous tromper dans notre conjecture pour rattacher le christianisme
de Clemens à celui de Pomponja ; mais la foi aime ces conjectures; elle aime à retrouver la filiation de ces races de saints par lesquelles la vérité s'est propagée ; elle aime à reconnaître, à travers les débris de l'histoire, quelques patrons de plus pour la race humaine, et à déchiffrer, s'il se peut, quelques noms de plus écrits dans les archives secrètes du ciel *. »
Je crois que la critique est moins complaisante. Le Christianisme de Pomponia Graecinà est une hypothèse faite il y a longtemps déjà, mais qui, tant qu'elle n'aura pour base que les quelques lignes qu'on lit au Xlir livre des Annales^ ne saurait prendre droit de cité dans l'histoire et avoir la valeur d'un fait. Quant à Plautia, ce n'est pas sa foi qui peut être mise en question, mais son existence. Nul auteur n'eu fait mention; Pomponia Graecinà put bien avoir une fille du nom de Plautia, mais les historiens ont omis de nous en instruire. L'existence de Plautilla est aussi fort douteuse, car son nom ne se trouve que dans les Actes manifestement apocryphes de Nérée et d'Achillée. Nous croyons que la fille de Plautilla n'est pas plus réelle que la mère, par cette raison que les écrivains profanes et les écrivains ecclésiastiques ne parlent que d'une seule Flavia Domitilla, nièce de Domitien et bannie par lui dans une île. Or nous ne pouvons nous empêcher de préférer le témoignage de Dion à celui de l'écrivain anonyme ou inconnu cité par Eusèbe. Des quatre générations chrétiennes
* H. de Champagny, Us Antonins, t. I, p. 147-148.
482 lES PERSÉCUTIONS DE L'ÉGLISE,
dressées par M. de Champagny, on voit qu'il reste bien peu de chose, quand on y regarde de près.
Nous voudrions maintenant conclure en peu de mots. Il y a eu sous le règne de Domitien une persécution très- violente. C'est la philosophie qui l'a soufferte. Tacite, dans deux passages de sa Vie (TA" gricola, Dion Cassius, dans son Histoire, Pline le Jeune, dans plusieurs de ses Lettres, sont fort explicites sur ce point. Métius Modeslus, Arulénus Rusticus, HerenniusSénécion, Helvidius Priscus le Jeune, Junius Mauricus, Artémidore, Euphrate, Epictète, la fleur des honnêtes gens de Rome, politiques et philosophes, furent exécutés ou bannis. On n'épargna pas même les femmes : Arria, Fannia, Gratilla payèrent de l'exil leurs sentiments d'indépendance et de fierté virile. La pensée libre fut réputée séditieuse, proscrite et poursuivie à mort sous ce régime [de froide compression et d'inquisition minutieuse.
A la fin du même règne, pour des causes difficiles à démêler, il y eut des condamnations particulières prononcées contre un certain nombre de personnages soupçonnés de donner dans certaines nouveautés religieuses. Il est vraisemblable que le consul Clemens, Domitilla, sa femme, et Glabrion aussi, peutêtre, faisaient profession, sinon décidément de christianisme, tout au moins de sympathies manifestes pour la foi nouvelle. Ces sympathies rendent assez bien compte de l'expression de Suétone à propos de Clemens, « qu'il fut mis à mort sur le plus futile soupçon. » Si le cousin et la nièce de Tempereur
eussent été notoirement Chrétiens, pourquoi Suétone ne leût-il pas dit claireinent, non plus que Dion? Il n'est guère supposable que des historiens si curieux de scandales pussent ignoré un fait aussi étrange, aussi nouveau, et qui dut faire quelque bruit parmi les contemporains. On comprend mal, si l'affiliation de Glemens, de sa femme et de leurs amis à la secte chrétienne eût été un fait patent, que Dion eût parlé vaguement de rites judaïques, et que l'auteur de la Vie d'Apollonius n'en eût rien su ou rien dit.
Ces condamnations, dont nous ignorons le nombre aussi bien que les causes précises, constituent assurément une persécution ; mais on n'a pas, ce semble, le droit d'affirmer qu'elle ait été générale, et il n'y a nulle part trace d'un édit promulgué à cette occasion.
Elle eut lieu tout à fait à la fin du règne. Les historiens paraissent même insinuer qu'elle fut cause de la chute du tyran. Lactance déclare que le prince fut puni par le ciel aussitôt qu'il commença à faire la guerre à Dieu et à son peuple saint. Et Suétone, après avoir rapporté la condamnation de Clemens, ajoute, en parlant de Domitien : « Ce dernier trait de cruauté hâta sa perte*. » Est-il téméraire de dire que l'historien établit ici une connexion entre la mort de Clemens et le complot qui se forma contre Domitien et le précipita du trône? Et Juvénal ne donne -t-il pas la même indication dans les deux derniers vers de sa
* Quo maxime facto maturavit sibi exitum. — Suétone, Domitien, xv.
lY* satire, où il parle, il est vrai, non du consul, mais des arlisans de Rome : « Il péril, dit-il, lorsque les savetiers commencèrent à avoir peur? Il avait impunément versé le sang des Lamia ; Feffusion d'un sang vil le perdit. »
Par esprit de vengeance ou de représailles, et pour prévenir le développement et les progrès d'une cruauté qui s'essayait, comme parle TertuUien, les affranchis et les clients de Clemens formèrent une conspiration et tuèrent Domitien. On sait que c'est un intendant de Domitilla, Stephanus, qui fut Fâme et le bras du complot.
Eh quoi! dira-t-on, des Chrétiens qui doivent, selon les préceptes du Maître, bénir leurs persécuteurs, et quand on les frappe sur une joue présenter l'autre, trempèrent dans un guel-apens, organisèrent et consommèrent un assassinat ! On aime, en général, à se représenter les Chrétiens de l'âge primitif comme de timides brebis tendant la gorge à leurs bourreaux, se laissant égorger sans se plaindre, et répondant aux coups par des actions de grâces. On se plaît à supposer que dans le milieu chrétien ne pouvaient germer que des sentiments d'abnégation plus qu'humaine. La haine et le désir de la vengeance coulent cependant à flots pressés dans cette hymne qu'on nomme V Apocalypse. Au temps de Domitien, les fidèles, sortis pour la plupart des classes pauvres et sans culture, avaient sans doute ces passions vives qui agitent toutes les multitudes, font les héros et les fanatiques, poussent aux actions d'éclat et aux crimes
Et Domitien n'était-il pas un tyran, un bourreau? En débarrasser le monde, n'était-ce pas prévenir et devancer la justice de Dieu ? Quel miracle qu*il ne se fût pas trouvé au sein des masses chrétiennes un groupe pour concevoir et exécuter ce qu'on appelait sans doute Tarrêt de la vengeance divine?
On rapporte que le jour où Domitien était frappé, Apollonius de Tyane, qui parlait au peuple à Éphèse, s'interrompit tout à coup; puis, faisant quelques pas en avant, s'écria : «Fort bien, Stephanus! Sfephanus, courage! frappe ce meurtrier! tu l'as frappé, tu Tas blessé, tu l'as tué ! » Cet applaudissement, donné de loin au meurtrier du tyran, put sortir de bien des âmes chrétiennes.