‹ Histoire des persécutions de l'église; (volume 2)Chapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Christianisme dans l'Empire, au premier siècle. — Des accusations légales sous lesquelles il tombait. — Sacrilège. — Lèse-majesté. — Magie. — Paix des Chrétiens sous le régne de Merva. — Règne de Trajan. — Légation de Pline le Jeune en Bithynie. — Sa date. — Consultation de Pline à Trajan. — Doutes sur quelques passages de cette lettre. — Réponse de Trajan. — Ce rescrit est la première pièce officielle contre les Chrétiens. — Son ambiguïté. — Siméon de Jérusalem. — Saint Ignace. — Actes du martyre d'Ignace, et ses lettres.

Le second siècle de notre ère fui l'âge d'or de TEinpire. C'est le siècle des Antonins. Vespasien et Titus l'avaient préparé ; Nerva l'inaugura. Il se termina à la mort de Marc Aurèle. Commode, fils de ce dernier, est sans doute un Anlonin, mais par le sang et le nom seulement. 11 renoua la chaîne des mauvais jours, el quelques contemporains purent croire qu il était le fruit d'un de ces amours de hasard auxquels la malignité du temps accusait Fausline de s'être parfois abaissée. Assurément il n'eut rien de Marc-

Aurèle et montra sous la pourpre l'âme d'un vil gladiateur.

Mais, en mettante part Commode, on peut dire que rarement on vit se succéder une série de souverains aussi'jaloux du bien public et portant dans Texercice d'un pouvoir personnel aussi absolu un pareH esprit de modération et de douceur. Parmi les chefs d'État l'histoire compte beaucoup d'hommes de guerre, mais peu de sages. Les grands génies, comme César et Napoléon, n'ont- guère connu les gênes étroites de la morale commune. Les vastes ambitions s'accommodent mal des scrupules de la conscience. Elles les ignorent ou les étouffent.

Sous les premiers Césars, jusqu'à Galba, l'Empire avait été, selon la forte expression de Tacite, comme l'héritage d'une seule famille. L'adoption et le libre choix donnèrent au second siècle des princes qui prétendirent faire asseoir sur le trône et régner avec eux l'humanité et la justice, et méritèrent le grand titre d'honnêtes gens.

Quelle fut, sous le règne des Antonins, la situation légale des Chrétiens ? Quelle politique le pouvoir suivit-il à leur égard? De toutes les libertés, la plus précieuse sans doute est la liberté de conscience ; mais elle est vaine, si elle n'est respectée que là où elle est inviolable, c'est-à-dire dans le for intérieur. Elle n'est efficace et réelle qu'à la condition de pouvoir se manifester et se traduire par des actes. Si ces actes individuels ou accomplis en commun sont suspects, la liberté de conscience n'est pas entière ; s'ils sont

incriminés, poursuivis, frappés par le pouvoir, elle est décidément violée. On conçoit qu'un gouvernement s'inquiète des associations et des réunions et ait les yeux ouverts pour qu'elles ne dégénèrent pas en conspirations et ne couvrent point des attentats contre L'ordre établi. Il est difficile, en effet, de refuser à rÉtat le droit qu'on accorde au simple particulier, celui de se défendre contre l'attaque ou la violence. On ne saurait prétendre même qu'il puisse tolérer des faits comme ceux que révéla Tinstruction suivie dans Taffaire des Bacchanales, Mais nul d'autre part ne peut considérer l'appel à la guerre civile ou des orgies sanglantes comme des actes religieux. Pendant toute la durée du premier siècle le Christianisme s'est développé sourdement dans l'empire, croissant d'abord k l'ombre des synagogues, puis à Vabri du foyer domestique, et s'étendantde proche en proche, grâce à la facilité des communications entre l'Asie Mineure et la Syrie et la côte italienne. Le laisser aller général pendant les compétitions et les guer- • res civiles et l'indifférence commune en matière religieuse l'ont couvert et défendu. A Athènes, au siècle de Périclès et de Socrate, il eût trouvé d'invincibles obstacles dans l'esprit étroit de la cité et la forte constitution d'une religion ennemie des nouveautés, et pleine de défiances à l'endroit des hardiesses même littéraires ^ Mais Rome est la cité du genre humain et

, * Les preuves sont nombreuses de l'intolérance religieuse du gouvernement démocratique d'Athènes. L'introduction du culte de'Sabazius y rencontra une vive résistance, et suscita des poursuites et des

Je rendez-vous de toutes les nations. L'empire est une juxtaposition d'États où l'unité administrative n*a pas étouffé la variété des mœurs, des coutumes, ni même des franchises locales.

Les deux premières persécutions ne paraissent pas autre chose que des coups d'autorité portés en dehors de toute loi écrite. Cependant ce sont de fâcheux précédents pour les fidèles et comme l'ébauche d'une tradition qui va peser sur eux.

Les bases juridiques ne manquaient pas, dit-on, pour autoriser ou déterminer contre les Chrétiens des poursuites criminelles ^ La législation était formelle. Les poursuites étaient de droit commun. Les accusations de lèse-majesté, de sacrilège, de magie, d'association illicite, d'introduction d'un culte étranger les livraient aux magistrats qui pouvaient et devaient agir d'office comme dans le^ causes de vol et d'homicide. S'il en était ainsi, on ne comprend guère qu'un seul Chrétien ait survécu dans l'Empire, et non-seulement la propagande si vive et si ardente, comme on sait, des docteurs, non-seulement les progrès et le développement continu du christianisme,

condamnations capitales. Une loi athénienne punissait de mort Tintroduction de cultes étrangers non autorisés. — Voir M. Foucarr, Des associations religieuses, p. 132-137, 155 et suiv. — Ch. Lenormant, Mém. de VAcad. des Inscriptions et Belles-Lettres y nouv. série, t. XXIV, I" partie, p. 599-406. — Cicéron, de Leg., II, 15. — François Lenormant, hev, arch., 1875, Sabazius.

* Voir un travail de M. Edmond Leblant, lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sur les bases juridiques des poursuites dirigées contré les martyrs, inséré dans les Comptes rendus de l'année 1866 (séance du vendredi 9 novembre).

mais son existence même et sa durée sont choses tout à fait inexplicables. Mais la loi de majesté n'avait rien de fixe dans ses termes et surtout dans ses applications. C'était une loi politique. Les bons princes la laissèrent dormir ; les mauvais en usèrent à l'excès et à leur gré. Tous, même parmi ces derniers, n'appliquèrent pas cette loi aux Chrétiens. Le crime de sacrilège est défini de telle sorte par la loi romaine, qu'on ne voit pas de quelle manière on aurait pu en accuser les Chrétiens. Le sacrilège, en effet, n'est pas, selon les jurisconsultes romains, celui qui ne croit pas aux dieulc de l'État, ou en parle légèrement, ou* les nie et les blasphème. Sagement on pensait que c'était aux dieux seuls qu'il appartient de venger leurs injures*; c'est celui qui se rend coupable de vol et de pillage dans les édifices consacrés au culte '• Les autres imputations ne tombaient pas davantage

* Jusjurandum perinde sestimandurn quam si Jovem fellisset : deorum injurias diis curae. Tacite, Annal., I, 73. Jurisjurandi contempla religio satis Deum ultorem habet. [Corp, Juris, cod. Just., lib. IV, t. 1, 2.)

* Voici comment le droit romain définit le sacrilège : « Sacrilegi capite puniuntur. Sunt autem sacrilegi qui publica sacra compilaverunt : et qui privata sacra vel sediculas incustoditas tentaverunt. amplius quam fures minus quam sacrilegi merentur. Quare quod sacrum, quodve admissum in sacrilegii crimen cadat, diligenter considerandum est. » Digeste, lib. XLVIIÏ, tit.'l3. 1. 9, Conf. ibid,, 1. 6. — « Qui noctu manu facta prsedandi ac depopulandi gratia templum inrumpunt, bestiisobjiciuntur. Si vero per diem levé aliquid de temple abstulerint vel deportantur honestiores vel humiliores in metallum damnantur. » Jul. Pauli, Heccpt. sentent. ^ lib.V, tit. 19 de sacrilegis. Dans les codes de Théodose et de Justinien, plusieurs constitutions des années 584 et 385 taxent de sacrilège l'usurpation de pouvoir» .

' ou le fait de ne pas reconnaître un magistrat désigné par l'empereur. Une seule constitution de 380, émanée, comme les précédentesi

sur les Chrétiens. Dans un temps où, surtout à Rome, les superstitions les plus diverses avaient des adeptes et tous les cultes des sanctuaires, où la croyance à l'intervention particulière de la Divinité dans les moindres événements était générale et commune à toutes les religions, où les pratiques de la magie et de la thaumaturgie avaient lieu partout officiellement, à ciel ouvert et parfois par l'organe du prince* ; si les lois contre les religions étrangères et contre la magie avaient été exécutées rigoureusement — bien qu'on eût pris soin de distinguer la magie salutaire ^ delà magie malfaisante et exercée dans des intentions criminelles), — les magistrats n'auraient pu suffire à leur besogne, et la moitié de Rome eût été occupée perpétuellement à juger l'autre. N'avait-on pas vu, après l'affaire des bacchanales, le Sénat, qui dans cette circonstance avait condamné non des opinions à la façon d'un tribunal de l'Index, mais des attentats aux mœurs et des homicides, réserver le droit de la conscience, comme nous dirions, et permettre sous certaines conditions ce qu'il pouvait' y avoir d'innocent dans ce culte étranger*?

Au reste, si le christianisme tombait sous le coup »

de princes chrétiens, taxe de sacrilège l'erreur ou la yiolation de Ui loi divine. < Qui divin» legis sanctitatem aut nesciendo omittunt aut negligendo violant etoffenduntsacrilegium committunt d {Cod. JusL, lib. IX, t. 29, 1. 4). Cette loi exorbitante» et sans analogue dans les temps antérieurs, ne doit pa^ être mise à la charge du paganisme^ fille est proposée pour la défense de la religion chrétienne.

* Vespasien, à Alexandrie, guérit miraculeusement un aveugle et inti piaralytique (Tacite, BisL, IV, 81).

* Nequa Bacchanalia Romae neve in Italia essent. Si quis taie sa-

de lois aussi nombreuses et aussi précises qu'on le dit, si ces lois n'étaient pas lettres mortes comme tant d'autres prescriptions des XII tables, depuis longtemps tombées en désuétude et comme abrogées en fait par le progrès des mœurs, il faut qu'on explique comment au premier siècle, le seul que nous ayons étudié jusqu'ici, sous le règne de Vespasien, c'est-à-dire sous un gouvernement où les lois avaient repris leur empire, nulle poursuite criminelle, de Taveu même des écrivains ecclésiastiques, n'a été intentée aux Chrétiens ; pourquoi sous Néron, le procès dePomponia GraBcina, accusée de superstition étrangère — qu'elle ait été chrétienne ou non, il n'importe — fut instruit devant un conseil de famille et non par l'agent de Tautorité publique ; pourquoi ce même Néron, que nul scrupule d'humanité ne retenait, prit pour frapper les Chrétiens le prétexte de l'incendie de Rome, dont il les chargea ; pourquoi enfin Domitien attendit pour faire parmi eux quelques exemples la dernière année de son règne. Sulpice Sévère attribue à Néron la publication d'un édit de proscription contre les Chrétiens. 11 n'y en a trace nulle part chez les écrivains contemporains. On dit, sans pouvoir le prouver davantage, que Domitien le repou-

crum solerane et necessarium duceret, nec sine religione et piaculo se id omittere posse, apud prsetorem urbanum profiteretur; prsetor senatum consuleret; si ei permissum esset, quum in senatu centum non minus essent, ita id sacrum faceret, dum ne plus quinque sa-, crilicio intéressent, neu qua pecunia communis, neu quis magister sacrorum aut sacerdos esset (Tite-Live, XXXIX, 18). Le sénat, comme on voit, défend l'association, mais permet le. culte.

vela. Or, quel besoin d'une loi spéciale due à T initiative du prince si les lois communes parlaient si haut et si clairement, si le crime était si manifeste que les magistrats dussent agir d'office?

Le meurtre de Domitien semblait avoir rouvert la période d'agitations civiles et de tyrannies militaires, qiii avaient suivi la mort de Néron. Le principe d'hérédité essayée par les Flaviens n'avait pu prendre racine. On était retombé dans l'instable. Le monde romain allait-il être encore à la merci des légionnaires? Nerva, vieux et malade, Nerva, Thomme du sénat, le modèle des gens de bien, et, si l'on peut dire, la doublure^de Galba, ne serait-il pas emporté, comme lui, au premier orage? Dès son avènement, on vit pleuvoir les accusations et les récriminations contre les agents et les familiers du régime déchu. Ceux qui s'étaient tus par peur criaient, menaient grtind bruit, réclamaient des représailles. Le sénat, avec la sécurité, avait retrouvé la parole. Le vieil empereur, ami de la paix, ami de tout le monde, calmait ceux-ci, rassurait ceux-là, ne savait auquel entendre. Les prétoriens, comblés par le dernier prince, murmuraient, souffraient impatiemment que son assassinat restât impuni. Chacun tirait a soi. Quelques-uns se vengèrent eux-mêmes. On était tombé d'un ex trême dans l'autre, du despolisme le plus serré dans l'anarchie; et le consul Fronton disait qu'il n'y avait rien de pire qu'un État où personne ne pouvait rien, si ce n est celui, où chacun pouvait tout.

A ce moment, un Juif de Rome, peut-être un des

échappés du grand massacre de 70, portant dans son cœur, avec les croyances et l'orgueil des aïeux, une indomptable foi dans la justice divine, troublé peutêtre par la trop longue attente de la réparation d'Israël, mais se roidissant contre le désespoir, écrivait une apocalypse nouvelle. Trente ans à peu près s'étaient écoulés depuis la ruine du temple de Jérusalem et la dispersion des débris du peuple élu. N'ètaitil pas temps que Dieu dégageât sa parole? La coupe des iniquités était pleine. 11 ne pouvait se faire que les impies et les pervers eussent le bonheur et la paix, et que les meilleurs, sinon lesjustes, les enfants d'élection, si souvent éprouvés dans les anciens temps et si cruellement dans les derniers jours, eussent à jamais en partage la misère, le deuil et les larmes. Puis le nouveau voyant déployait ses révélations sous la forme des symboles accoutumés. Nerva sera la dernière tête de Taigle. Le Messie des Juifs va venir après lui. Il triomphera des méchants après de rudes combals, régnera quatre siècles sur la terre pacifiée jusqu'à la mort de toutes les créatures et l'avènement du Juge inévitable, qui tiendra ses assises après Puniverselle résurrection ^ Ainsi, à Alexandrie,après la catastrophe du Vésuve ; à Rome, avant l'adoption de Trajan, la nouvelle des convulsions qui secouaient le sol italien, et

* Voir le IV* livre d'Esdras, à partir du chapitre m, commençant par ces mots: Annotrigesimo ruinœ civitatis ei'mn in Dabylone (Rovaé), Voir, sur ce quatrième livre, les derniers travaux de la critique savante résumés et vivement éclaircis dans un récent article de la Revue des Deux Mondes de M. E. Renan, l'Apocalypse de l'an 91 n" du l"mars 1875.

le spectacle de l'agonie apparente de l'organisme impérial, donnaient jour aux revendications de la conscience opprimée et faisaient sortir des âmes pieuses de Juifs inconnus des paroles d'espérance et des appels à l'éternelle justice. Vraisemblablement, au même moment, un anonyme chrétien annonçait aussi la venue glorieuse du Fils de l'homme, rémunérateur et vengeur. «L'Élu s'assiéra sur le trône de la gloire; il fera le départ entre les actions des hommes... leur esprit s'affermira en eux, quand ils verront mon Élu et ceux qui ont invoqué mon saint nom... En ce jour, je ferai habiter mon Élu parmi eux et je transformerai le ciel Et je transformerai la terre de façon

qu'elle soit', pour eux, une bénédiction, et je ferai habiter sur elle mes élus*. » Les persécutés de 64 et ceux de 70 appelaient de la sorte des violences de la force aux décisions divines; ils gardaient l'espoir invincible et lui donnaient une forme concrète et vivante, quand la terre et les institutions humaines semblaient sur le point de se dissoudre.

Le vent emporta ces prédictions. Nerva se maintint. Dès son avènement, il s'empressa de réparer celles des violences de Domitien qui étaient réparables. Il ne pouvait rendre la vie aux morts ; il rappela les bannis. La libre parole cessa d'être suspecte. Toutes

* Voir, sur la seconde partie du livre d'iffénoch (ch. xxxvii-lxxi), la trè^solide étude de M. Maurice Vernes, qui, après MM. Hilgenfeld et Golani, considère cette partie comme une composition chrétienne de la fin du premier siècle de notre ère. [Histoire des idées messiamques depuis Alexandre jusqu'à V empereur Hadnen, chap. ni et vu.)

les écoles purent se rouvrir. La propagande des Chrétiens fut affranchie, comme renseignement des philosophes. Les uns et les autres avaient droit de tirer gloire de Tinimitié des princes qui les avaient frappés. Les Juifs furent délivrés du tribut qu'ils payaient au fisc et que le gouvernement de Domitien avait si sévèrement perçu. Ce tribut, dans la pensée du chef delà dynastie flavienne, n'était pas une atteinte portée à la liberté d'un culte, ni un moyen d'arrêter ses envahissements. L'État s'était simplement substitué au Temple et avait, par le droit de la victoire, recueilli, comme un héritage, la contribution annuelle que chaque Juif portait ou envoyait volontairement au trésor sacré de Jésusalem. Néanmoins cet.impôt, détourné de sa de^ination traditionnelle et rappelant à ceux qui le payaient leur étroite dépendance, pesait cruellement sur eux. En l'abolissant, le 'nouveau prince semblait effacer le souvenir humiliant des récents désastres que la nation juive avait subis. Le même esprit libéral inspira à Nerva d'interdire les accusations de lèse-majesté et particulièrement les imputations de vie judaïque, c'est-à-dire, comme il faut vraisemblablement l'entendre, de christianisme. Cet acte de Nerva, expressément marqué par Tabréviateur de Dion, paraît indiquer que les rigueurs exercées contre les Chrétiens ou les personnes suspectes de christianisme, soit par les ordres de Domitien, soit par l'initiative des légats ou des gouverneurs provinciaux, s^étaient multipliés singulièrement. Or, qu'il s'agisse ici des Chrétiens, la chose paraît peu

f.ontestable, si l'on veut considérer que la profession de pur judaïsme n'avait pas été interdite sous le règne précédent ; que non-seulement dans la Palestine, où ils se sentaient encore chez eux, mais en Occident, en Italie et à Rome même, lés Juifs s'étaient toujours réunis librement, pour lire et expliquer leur loi, et avaient pratiqué sans entraves les cérémonies de leur culte. Seulement, parmi les docteurs des Juifs, il y avait une école de prédicants qui, par son peu de souci des observances, que d'autres compliquaient, au contraire, et aggravaient, pouvaient être confondus avec les Chrétiens par ceux qui n'étaient ni de la Synagogue, ni de l'Église*. De la sorte s'expliquerait l'expression un peu vague de coutumes et de vie judaïques, condamnées sous Domitien et amnistiées sous Nerva.

Au reste, par cette mesure de tolérance, Nerva ne prétendait rien décider sur la valeur de la religion nouvelle. 11 n'appartenait pas à l'Éiat de la mettre en cause, et jusque-là il ne l'avait pas fait. 11 marquait que le fait seul d'être Chrétien n'était pas légalement punissable et faisait entendre qu'il ne voulait imposer à la liberté de chacun d'autres limites et d'autre frein que la loi commune. Cet acte, protecteur en apparence, n'a donc qu'une portée négative. Nous ignorons les sentiments particuliers du prince au sujet de la secte nouvelle.U est présumable qu'il partageait sur

* De ceux-là, sans doute, était l'auteur du quatrième chant des Oracles sibyllins.

198 LES PERSÉCUTIONS DE lIGLIS

son compte les préventions de tous; mais il lui sembla peut-être qu'il était exorbitant de ne pas distinguer entre les opinions et les personnes et de sévir effectivement conlrecelles-ci,parce que leurs croyances paraissaient ridicules. ou méprisables. Ayant aboli l'accusation générale de lèse-majesté, il ne crut pas qu'il fût équitable de faire des réserves pour certaines espèces, ni nécessaire à l'intérêt public de retenir contre d'inoffensifs rêveurs une arme d'exception, à laquelle, par respect de lui-même et par douceur de caractère, il s'était fait honneur de renoncer.

Aucommencementdunouveaurègne,un grand noni:

bre d'exilés revinrent à Rome ; des personnages politiques, des philosophes et, sans doute aussi, quelques Chrétiens marquants. La veuve du consul Clemens profita-t-elle de l'amnistie générale? On l'ignore. Plongée dans le deuil depuis l'exécution de son mari, et n'étant pas dans une disposition d'esprit à goûter les plaisirs bruyants de la vie mondaine à Rome, peut-être demeura-t-clle dans son île avec ceux et celles qui l'avaientsuivie. Ainsi put se former et pourrait s'expliquer la tradition du long martyre que saint Jérôme recueillit plus tard, et dont il fait mention dans une lettre. Autrement, comment appeler long martyre un exil qui, légalement, dura à peine une année enlière, soit qu'on admettequeDomitilla rentra à Rome de son plein gré ou qu'elle ait été ramenée par force en Italie et transportée à Terracine avec les personnes de sa suite? Or, de ces trois hypothèses : la

prolongation volontaire du séjour de Domitilla dans i'îie où Domitien l'avait reléguée, son libre retour à Rome et sa transportation en Campanie, les deux premières peuvent se défendre, la dernière s'accorde mal avec l'amnistie solennellement proclamée par Nerva et le décret gui rendait la liberté aux bannis. Ajoutons que les rigueurs qui auraient frappé les compagnons de Domitilla, d'abord Achillée et Nérée, décapités, dit-on, à Terracine, puis Eutychès, Victorinus et Maro, exécutés aussi avec l'assentiment du prince, ne paraissent guère vraisemblables. L'esprit de douceur de Nerva les dément, et, plus encore, le rescrit par lequel il défendait d'intenter aucune poursuite pour crime d'impiété et de vie judaïque. Au reste, les condamnations encadrées dans le récit romanesque qu'on appelle les Actes d'Achillée et de Nérée^ et servant à illustrer, si j'ose dire, les aventures de Domitilla, ne peuvent être considérées comme ayant plus de valeur historique que ces aventures mêmes. Les écrivains ecclésiastiques ne comptent pas de persécution sous Nerva. C'est assez pour affirmer avec assurance que la paix de l'Église ne fut pas troublée sous ce règne et effacçr de la liste des martyrs, ou tout au moins n'y pas inscrire à cette date ces cinq personnages, dont ces Actes mentionnent la condamnation sommaire et le supplice.

On sait que Nerva, instruit par Texpérience^ qu'il

* Les prétoriens, conduits par Gaspérius ^lianus, étaient venus assiéger le palais et réclamer, avec menace, le supplice des meurtriers de Domitien. Nerva n'avait pu [empêcher l'exécution tumultuaire de

fallait une main plus forte que la sienne pour suffire au fardeau du pouvoir, associa à l'Empire Trajan qui commandait dans la Gernianie supérieure (octobre 97). Trois mois plus tard, le nouveau César, demeuré seul chef de l'Etat par la mort de son père adoptif, inaugurait sa seconde puissance tribunitienne (27 janvier 98). Trajan élaitàgé de 45 ans. Il avait passé une partie de sa vie aux armées ; bonne école pour les caractères dans un temps de mollesse et d'énervement général ! Trajan n'était pas, comme le débonnaire Nerva, Tombre d'un empereur. C'était un maître : on le savait, il n'eut pas besoin de le montrer. Le principe d'autorité paraissait avoir faibli. Sa seule présence le forlitîa et parfois plus qu'il n'eût voulu. On vit, en somme, chez le nouveau prince, le même, souci de la liberté et la même douceur, mais une volonté plus ferme d'empêcher le désordre, de prévenir ou de réprimer la licence d'où qu'elle vînt, de maintenir chacun dans son rôle ; les fonctionnaires dans Tusage modéré de leur pouvoir, les soldats dans la discipline et l'exacte obéissance, les sujets italiens et provinciaux dans le respect des lois, et, comme ciloyens, dans une iniliative qu'il fallait plutôt encourager que restreindre, tant elle était discrète et timide !

Domitien n'avait pas le talent de la guerre : Nerva n'en avait plus l'âge ni le goût. Le désastre de Cor-

ces derniers. I^a scène se passait à la fin d'octobre 97 ; c'est la date même de Tadoption de Trajan.

nelius Fuscus, le plus cruel peut-être qu'eût subi Torgueil romain depuis Yarus, n'avait pas été vengé. Deux expéditions contre les Daces, conduites par Trajan en personne, rétablirent le prestige des légions et reculèrent les frontières de l'Empire. Trajan était de retour à Rome au commencement de Tannée 106. Il ne quitta sa capitale que pour la guerre Parthique à la fin de l'année H3. Les questions de politiquelntérieure, d'administration générale et de grands Irjivaux d'utilité publique ou de luxe occupèrent son activité pendant cet intervalle de sept années. C'est pendant ce laps de temps qu'eut lieu un fait d'une importance capitale dans l'histoire extérieure de l'Eglise : la consultation de Pline, légat impérial du Pont et de la Bilhynie au sujet des chrétiens fort nombreux, parait-il, dans cette dernière province, et la réponse officielle de'Trajan.

Les provinces, sous l'Empire, étaient bien mieux armées qu'autrefois contre la rapacité et le despotisme des proconsuls et des légats. Ceux-ci se surveillaient davantage, sentant qu'ils étaient surveillés du dedans et du dehors, que toute action contre eux était facilement accueillie, sévèrement examinée, et qu'il y avait appel au prince en cas de complaisance de la part du sénat. Néanmoins, les accusations intentées aux gouverneurs par les provinces pour abus de pouvoir, irafic de la justice et malversations n'étaient pas rares à cette époque. De quatre prédécesseurs de Pline que nous savons avoir administré la Bitliynie depuis l'an 100 de notre ère.

Julius Bassus, Rufus Yarenus, Anicius Maximus et Servilius Calvus, les deux premiers avaient été poursuivis à la requête des Bithyniens. Bassus, après de longs débats et plusieurs décisions contradictoires, s'était vu condamner à la fm par le sénat. Les jugements qu'il avait rendus pendant son gouvernement avaient été cassés et annulés, avec faculté pour les parties lésées de se faire juger de nouveau dans les deux ans. Varenus, accusé avec une grande énergie, avait été défendu de même. On ignore avec quel succès. On ne sait si les deux autres avaient été plus scrupuleux ou seulement plus adroits. Mais s'ils n'avaient pas accru la confusion et le mécontentement, il ne paraît pas qu'ils fussent parvenus à remettre quelque ordre dans une province appauvrie, exténuée, chatouilleuse peut-être sur ses droits, mais sans doute fort aigrie. Il fallait pour cette œuvre délicate un esprit sans morgue ni raideur, désintéressé, large et conciliant. Pline le Jeune, homme de lettres, jurisconsulte, orateur et connaissant la susceptibilité des Bithyniens et les griefs contre ses prédécesseurs — il avait été avocat de Bassus et conseil de Varenus dans leurs procès, — riche de plus et par-dessus tout honnête homme, fut choisi et chargé, avec le titre de légat propréteur et la puissance consulaire, d'administrer le Pont et la Bithynie et de guérir les plaies de cette dernière province. Trajan ne pouvait faire un meilleur choix.

On a beaucoup disputé surPépoque de la légation

de Pline. Il est constant qu'il demeura en Bithynie dix-huit moisau moins. On sait aussi, par son propre témoignage, qu il fit son entrée dans la province le 17 septembre. Mais de quelle année? La critique a varié entre 103 et 111. L'érudition contemporaine a décidé la question. Il est établi aujourd'hui et de la façon la plus solide que le départ de Pline pour sa province n'a pu avoir lieu avant Tannée 107. Plusieurs raisons fort sérieuses permettent de le reculer encore de quelques années. Mais on ne peut guère dépasser l'année 111 . En effet, Trajan quitta Rome pour entreprendre la guerre contre les Parthes au mois d'octobre de l'année 113. Dans l'hypothèse oùPline ne serait arrivé en Bilhynie qu'en septembre 112, il y était certainement le 27 janvier 114, car nous savons qu'il y célébra deux fois l'anniversaire de ravénementde Trajan à l'empire, et certainement aussi quelques mois plus tard, puisque, après la lettre où il annonce à l'empereur qu'il a célébré ce cher et glorieux anniversaire, on trouve encore une suite de dix-huit lettres échangées entre Trajan et son légat. Or, il n'est pas douteux que toutes les dépêches de Pline trouvèrent Trajan à Rome. Dans le cas contraire, on ne s'expliquerait pas qu'aucun mot, soit dans les lettres du légal, scitdans les réponses impériales, ne fit allusion à cette grande expédition déjà commencée. Il parait donc qu'on peut tenir pour certain que le départ de Pline pour la Bithynie a dû précéder Tannée 112. Il y a tout lieu de le placer, avec le cardinal Noris, Pagi, Borghesi (lettre à Cavedoni en 1855),

au mois d'août de l'année HO, ou plutôt encore, avec Mommsen, de Tannée Hl .

La mission de Pline n'avait pas pour objet la question chrétienne, comme plusieurs Font écrit. La question chrétienne était née, il est vrai, mais elle n'était pas encore à Tordre du jour dans les conseils du gouvernement impérial au commencement du deuxième siècle. En Asie même, où les chrétiens étaient plus nombreux et sans doute plus facilement disputeurset plus remuants, on ne peut pas dire que leur propagande inquiétât le pouvoir au point de provoquer l'envoi d'un commissaire extraordinaire, c'est-à-dir^ d'une façon de grand inquisiteur chargé de réprimer leur audace. La critique du reste ne saurait désirer sur ce sujet un interprète plus autorisé que Trajan lui-même. II écrivait à son légat en réponse à la lettre où celui-ci lui annonçait son arrivée en Bithynie : « Les provinciaux comprendront enfin que j'ai à cœur leurs intérêts, car vous mettrez vos soins à faire voir que vous avez été choisi pour tenir ma place et me représenter au milieu d'eux. Je recommande à votre zèle Pexamen attentif des comptes publics. On sait trop dans quel état de désordre on les a laissés. » Ailleurs, Trajan parle à son légat du repos et de la paix qu'il convient de rendre et d'assurer à sa province, des mœurs et de beaucoup de choses que sa sagesse doit corriger ou réformer. A dessein l'empereur semble demeurer dans le vague des expressions les plus générales. Il ne dicte pas un programme d'innovations ou de réformes; il ne

Lk PERSECUTION DE TRAJAN. 205

prescrit nul remède particulier. Il laisse à la prudence éclairée de son légal le choix des mesOres convenables pour remédier à des maux dont lui seul sur les lieux peut apprécier la nature, la gravité et retendue. La province est depuis longtemps troublée : il y faut rétablir l'ordre. Elle est mécontente, pleine de défiances et peut-être désaffectionnée : il faut lui prouver que la sollicitude impériale, partout présente, veille sur elle. Les ressorts de la justice criminelle sont singulièrement relâchés. Il importe au repos des honnêtes gens que les sentences et les condamnations régulièremeilt prononcées soient exécutées rigoureusement*. Un seul mal est spécifié : les finances ont été scandaleusement gaspillées*; il faut vérifier de près les revenus, les dépenses, }es dettes publiques. Les affaires religieuses sous forme d'associations, de réunions clandestines pouvaient êlre, il est vrai, un grave élément de désordre et de troubles, et appeler à ce titre l'attention du légat. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Pline trouva en Bithynie la question chrétienne. Il n'allait pas la chercher. Il ne paraît pas qu'elle eût préoccupé Trajan, ni qu'il l'eût signalée à son agent et Teût envoyé

^ Meminerisidcirco te in istam provinciam missum, quoniam roulta in ea emendanda apparuerint. Erit autcm vel hoc maxime corrigendura, quod qui damnati ad pœnam erant, non modo ea sine auctore, ut scribis, liberati sunt , sed etiam in conditionem proborum ministrornm retrahuntur. (Pline, ep. x, 41.)

* Rationes autem in primis tibi rerum publicarum exciitiendse sunt. Nam et esse eas vexatas satis constat. (Pline, ep. x, 29. Gonl. lett. 56 et 57 du même livre.)

pour la résoudre d'une façon quelconque et au besoin par le glaive.

Cependant les associations lui étaient suspectes, et il parait qu'elles avaient causé quelque mouvement dans la Bithynie^ Sur ce sujet, Trajan, qui dans ses dépêches laisse percer parfois un certain ennui de ce que son légat n'ose rien faire par lui-même ni rien décider, même dans les plus petites choses, sans le consulter*, prend un ton plus net et plus impératif. Il entend qu'on surveille de fort près les sociétés autorisées : il ne veut pas qu'on en laisse de nouvelles se former sous aucun prétexte, même sous le plus innocent. Pendant que Pline était en tournée dans la province, Nicomédie a failli brûler; plusieurs maisons particulières et deux édifices publics ont été la proie des flammes. Tant pis; qu'on prenne des précautions, qu'on se procure les engin$ nécessaires pour combattre les incendies, qu'on avertisse les propriétaires ruraux qu'ils aient à se garder eux-mêmes, qu'au besoin on fasse appel au concours de la foule. Tout vaut mieux que des corporations organisées qui peuvent dégénérer en factions '.

Est-ce par là que le christianisme, peu connu dans ses dogmes intérieurs, mais regardé comme un principe mystérieux d'union entre des esprits et des volontés dégagés de tout autre lien et oubliant tout le

* Pline, ep. x, 43.

« Pline, ep. x, 51, 70, 80.

'Pline, ep. 42, 43. — Quodcumque nomen ex quacumque causa dederimus iis qui in idem contracti fuerint, hetserise quainvis breyes fient. (Conf. ep. xciv.)

reste pour se dévouer à une pensée unique, préoccupa Trajanet ses successeurs? Il est permis de le supposer. Les divergences de croyances ne peuvent donner d'ombrage tant qu'elles sont philosophiques et individuelles. Mais une religion séparée qui, quoi qu'elle enseigne sur Dieu et ses rapports avec le monde, aspire à unir toutes les âmes, à effacer toute distinction de fortune, de condition, de famille et de nationalité; proclame des devoirs supérieurs aux obligations de la vie civile ; subordonne ces obligations non-seulement à la conscience, mais aux prescriptions et aux mots d'ordre de la secte; enseigne en Dieu un maître nouveau auquel il faut obéir d'abord et dont le souverain politique n'est pas l'interprète ; qui prétend enfin associer tous les h om mes et former en dehors et au-dessus de l'État une communauté et une sorte de cité nouvelle; une pareille religion pouvait apparaître comme un redoutable élément de dissolution dans Favenir, et dans le présent, comme un foyer d'opposition occulte et de résistance insaisissable.

Vers la fin de Tannée 112 — en supposant, comme nous l'avons fait, que Pline soit parti pour sa province au mois d'août 111 — Trajan reçut de son légat de Bithynie cette consultation. Nous la traduisons fidèlement; c'est la quatre-vingt-dix-septième lettre du X® livre des Lettres de Pline le Jeune :

« C'est une règle sacrée pour moi, seigneur, d'en référer à vous dans toutes les difficultés qui m'em-

barrassent. Qui mieux que vous, en effet, peut me guider dans mes hésitations ou m'éclaircir de ce que j*ignore? Je n'ai jamais pris part ni assisté aux procès criminels faits aux Chrétiens ; aussi ne sais-jepas bien sur quoi porte Tinstruction, quel est précisément le crime dont on les accuse et dans quelle mesure on doit les punir? De là plusieurs points qui ont fait question pour moi : faut-il faire acception de Tâge ou traiter les enfants 'et les mineurs de la même manière que les personnes d'un âge fait? Le repentir suffit-il à mériter la grâce ou quiconque a été une fois Chrétien ne peut-il rien gagner à ne l'être plus? Est-ce le nom seul de Chrétien qu'on 'punit, encore qu'on ne puisse reprocher aucun forfait à celui qui le porte, ou les forfaits inséparables du nom de Chrétien? En attendant y voici la manière dont j'ai procédé à legard de ceux qui m'étaient déférés comme Chrétiens. Je leur ai demandé s'ils étaient Chrétiens. Sur leur aveu, j'ai répété une seconde et une troisième fois la même question en les menaçant du supplice. Ceux qui ont' persisté y ont été conduits par mes ordres. Car quelque chose qu'ils avouassent, je ne doutais pas qu'au moins leur opiniâtreté et leur obstination inflexible ne méritassent d'être punies. Parmi ces fousentêtés, il s'enesttrouvé plusieurs dont j'ai prisles noms et que j'ai retenus pour les envoyer à Rome, à causedeleurqualité de citoyens romains. Bientôt, avec les progrès de l'instruction, l'accusation s'étendit, comme il arrive, et plusieurs espèces se présentèrent. On me remit un libelle d'accusation anonyme conte-

nant une grande listede noms. Mais ceux qui y étaient portés ont nié qu'ils fussent ou eussent jamais été Chrétiens. Us ont après moi invoqué solennellement les dieux et offert l'encens et le vin devant votre image que j'avais fait apporter tout exprès avec les simulacresdes dieux; déplus, ils ont maudit le Christ, toutes choses auxquelles on ne peut forcer, dit-on, ceux qui sont Chrétiens dans l'âme. Aussi, j'ai jugé que je les devais renvoyer. D'autres désignés par un complice ont reconnu d'abord qu'ils élaient'Chréliens et puis l'ont nié, disant qu'ils l'avaient été, il est vrai, mais qu'ils avaient cessé de l'êire, les uns depuis trois ans, les autres depuis plus longtemps, quelques-uns même depuis vingt ans. Tous ont adoré votre image et les slatues des dieux et blasphémé Christ. Au reste, ils assuraient que tout leur crime et leur égarement n'avait été que de se réunir habituellement en un jour marqué, avant le lever du soleil, et de chanter ensemble et alterna livement des formules de prière à Christ comme à un Dieu; de s'engager par serment non à aucun crime, mais à ne commettre ni vol, ni violence, ni adultère, à ne point manquer à leur parole, à ne pas refuser de rendre un dépôt réclamé. Après quoi ils se retiraient chacun de son côté et se réunissaient de nouveau pour prendre ensemble une nourriture commune et innocente, chose môme dont ils s'étaient abstenus depuis 1 edit par lequel, selon vos ordres, j'avais défendu les hétairies. Sur quoi, pour m'as-^ surer de ce qu'il y avait là de vrai, j'ai soumis à la question deux esclaves qu'ils appelaient leurs ser-

vantes*. Mais je n'ai rien trouvé qu'une superstition absurde et monstrueuse. Aussi, suspendant Pinstruction, j'ai pris le parti de vous consulter. L'affaire, en effet, m*a paru valoir la peine qu'on y regarde de près, surtout à cause du nombre de ceux qui sont compromis. Beaucoup de personnes de tout âge, de toute condilion, de l'un et l'autre sexe, sont appelées et seront appelées à répondre devant le juge. Car ce ne sont pas seulement les villes, mais les bourgades et les campagnes, que cette contagieuse superstition a envahies. Le mal cependant peut être arrêté et guéri. Déjà l'on voit les temples, qui étaient presque délaissés, retrouver la foule ;. les sacrifices solennels, depuis longtemps interrompus, se célèbrent de nouveau, et les victimes, qui ne rencontraient naguère que de très-rares acheteurs, se vendent communément. On comprend par là quelle multitude de personnes on peut ramener en ouvrant la porte au repentir. »

Cerlains passages de celte lettre ne laissent pas d'étonner un lecteur attentif. La déliance est éveillée dès les premiers mots. On a instruit contre les Chrétiens. Qui donc? quand et où? Les commentateurs insinuent ici que Pline fait sans doute allusion à la persécution de Néron, laquelle eut d'incontestables contre -coups dans TAsie proconsulaire. Mais cette persécution avait eu lieu quarante-sept ans aupa-

* Le mot ministrœ qu'emploie Pline paraît être la traduction du mot oià./.ovot, qu'il trouvait peut-être einployc en Bithyiiie.

ravant. Pline avait alors trois ans * et n'était pas à Rome. Il a pu entendre parler plus tard des scènes cruelles des jardins de Néron, comme son contemporain et ami Tacite, mais il n'est pas vraisemblable qu'il évoque ici des souvenirs aussi lointains, et de pareilles exécutions ne sont pas choses qu'on puisse appeler affaires judiciaires ou procès criminels, encore même qu'un semblant de procédure légale les ait précédées. Sous Domilien non plus, bien qu'à la fin de son règne quelques chrétiens aient pu être diversement frappés» on ne voit pas qu'il y ait eu des tribunaux siégeant, des juges instruisant et prononçant dans des causes chrétiennes. Pline, qui était alors à Rome et souvent au barreau, eût connu précisément ces sortes d'affaires, d'autant plus qu'elles étaient par leur étrangeté de nature à faire scandale et à piquer la curiosité. Comment! il y a eu des instructions contre les Chrétiens, et Pline, qui a traversé toutes les charges publiques y compris la préture et le consulat, qui pendant plus de vingt ans n'a pas quitté le barreau, qui est avocat, jurisconsulte et aujourd'hui légat impérial, ne sait ni à quel titre les Chrétiens sont poursuivis, ni de quoi on les accuse, ni sous quelle loi ils tombent, ni sous quelle peine, ni ce qu'on a précédemment statué à leur égard ! Rien n^est plus singulier en vérité. Et il faut avouer au moins et que ces instructions ont été fort rares, et

* Dans la seconde lettre à Tacite (vi, 16), Pline le Jeune nous dit iqu'à l'époque de l'éruption du Vésuve (septembre 79) il était dans sa dix-huitième année. « Agebam enim duodevicesimum annum. »

qu'elles ont fait bien peu de bruit, et que les lois appliquées en ces circonstances étaient obscures ou fort secrètes. De même n'esl-il pas étrange de Fentendre demander sérieusement si c'est le nom seul de Chrétien que Ton punit ? N'esl-il pas contradictoire qu'il déclare d'un côté ne pas savoir sur quoi doit porter l'instruction et quel est le sens de Taveu que font les accusés quand ils disent quils sont Chrétiens; et d'autre, part qu'il demande si l'on doit punir les forfaits inséparables du nom de Chrétien? Tacite, à propos de l'incendie de Rome, écrit aussi que les Chrétiens étaient odieux à causé de leurs forfaits. Mais il ne fait ici que recueillir une rumeur vulgaire, il atteste l'opinion du bas peuple*, il ne parle pas en magistrat et en juge. Il ne paraît pas non plus que l'auteur de la lettre s'exprime en légiste ni même en homme de sens quand il écrit que l'obstination et l'inflexible entêtement à avouer — quoi? il n'importe, ajoute-t-il — méritaient à eux seuls le supplice. 11 est exorbitant qu'il puisse considérer l'obstination et l'entêtement, disons la constance et la fermeté, comme des délits ou des crimes punissables. Le témoignage sur les usages et les rites des premiers Chrétiens, leurs saints engagements, leurs prières en commun, leur fraternel et simple banquet est fort précieux à recueillir. L'auteur de la lettre le place dans la bouche de Chrétiens contraints à l'apostasie par l'espoir

* Quos, ob flagitia invisos vulgus Cliristianos appellabat [Ann. XV, 44).

de l'impunité et la crainte du supplice. Mais comment ceux-ci disent-ils, si ce n'est ironiquement, que c'était là leur seul crime et tout leur aveuglement ! L'auteur de la lettre n'y contredit pas. Aussi Pline est-il considéré comme un témoin favorable aux Chrétiens. Bien pjus, il a eu comme Sénèque l'honneur d'avoir après sa mort une légende chrétienne. On a même fait de lui un martyr. Il est fort à croire que le vrai Pline le Jeune pensait et parlait des Chrétiens comme ses deux amis Suétone et Tacite. Enfin, en face du silence presque absolu gardé au sujet des Chrétiens par tous les écrivains païens et par Pline lui-même, qui nulle part ailleurs, ni dans ses neuf livres de lettres^ où il touche à tant de choses privées et publiques, ni dans son panégyrique, ni dans un seul autre endroit de ce dixième livre qui contient sa correspondance avec Trajan, ne fait seulement allusion au christianisme et aux Chrétiens, — et il semble cependant qu'il n'y a pas dans toute cette correspondance un point sur lequel l'on comprendrait mieux que Pline fût revenu. — N'y a-t-il pas lieu de s'étonner de ce passage d'un document officiel où l'explosion delà secte nouvelle dans une province est si vivement attestée qu'on attribue à ses succès et à ses envahissements le délaissement des temples, l'interruption des cérémonies et des sacrifices solennels? Il ne sert de rien pour expliquer les immenses progrès du christianisme en Bithynie, dont témoigne ce dernier passage, dédire que la Galatieétait voisine, et que saint Paul l'avait évangélisée et conquise à la foinou-

velle. Au commencement, dit-on, les conversions au christianisme eurent lieu par grandes masses et non, comme cela a lieu pour une école philosophique, par des conquêtes individuelles. Mais aucun témoignage, si ce n'est celui-là même qui est ici en question, ne nous apprend que, sous le rapport de la population chrétiennes , les provinces sepientrionales de l'Asie Mineure fussent dans de meilleures conditions que la Phrygie, la Syrie et la Palestine. En Orient, les Chrétiens furent longtemps incomparablement plus nombreux qu'en Occident, mais non pas particulièrement en Bithynie. Or, si l'on suppose quece qui se passait en Bithynie avait lieu dans toutes les provinces orientales — supposition qui n'a rien d'absurde a prioriei qui est au contraire tout à fait fondée, — il faudra dire quepar* tout rOrient-les temples étaient déserts et le feu presque éteint sur les autels. On sait trop que cela n'est pas vrai ; qu'au commencement du second siècle, le christianisme est en une telle minorité dans l'empiie, que nul ne peut s'aviser d'opposer sérieusement les clients de l'ancien culte et les partisans du nouveau. Origène, qui écrit plus de cent ans après Trajan et qui a passé sa vie en Orient,, atteste que le nombre des Chrétiens est fort petit (xàvu èX(voi)^ On ne sait si les termes si précis que l'auteur de la lettre à Trajan emploie pour parler de l'abandon des temples païens seraient même exacts appliqués au' temps

* Origène contre Celse, VIII, p. 424, éd. Guill. Spencer, in-ô% Cantabr. 1677,

OÙ Libanius et Symmaque, en Orient et en Occident, se faisaient les avocats d'une religion dont la fortune leur semblait liée à celle des lettres, des arts et de la civilisation tout entière. Certes on peut dire d'abord, quelle que fût au fond l'incrédulité, le scepticisme ou l'indifférence publique, que la religion païenne, dont Plutarqueà ce moment même est un des plus graves et des plus pieux ministres à Delphes, n'élait pas dans cet état désespéré au commencement du deuxième siècle. Quand la vraie piété a disparu, les pratiques de la dévotion persistent. L'habitude et la routine suffisent encore à remplir les temples.

Des observations précédentes nous n'oserions conclure que Pline n'a pas écrit à Trajan et ne l'a pas consulté au sujet des Chrétiens; mais la lettre que nous avons est-elle celle môme qu'il hii a adressée? Peut-on dire que les deux lettres qui dans le X* livre portent les numéros 97 et 98 font corps, avec la correspondance de l'empereur et de son légat-? En aucune façon. Qu'on le^ supprime, personne ne se doutera qu'il y ait le moindre vide ou la moindre lacune. Rien dans les dépêches précédentes n'annonce ces deux pièces et rien n'y fait songen* dans les lettres qui suivent. Pline, qui, dès son arrivée dans son gouvernement, a visité la province, ne s'aperçoit-il pas bien tard du délaissement des temples et du péril que fait courir aux institutions publiques la redoutable conspiration chrétienne? C'est seuleriîent quatorze ou quinze mois après sa venue dans la province, et peu de temps avant son retour à Rome,

qu'il mande à Trajan la nouvelle de ce péril public. Si ce péril est aussi grand qu'il le fait entendre, comment ne s'en esl-il pas aperçu plus tôt et n'a-t-il pas écrit dès son arrivée? S'il n'en a eu vent qu*après plus d'une année de séjour et de fréquentes tournées dans son gouvernement, la chose ne peut être aussi grave qu il le dit ; pourquoi ces exagérations, qui ne peuvent manquer d'alarmer gratuitement le souverain?

On nous opposera les témoignages de Tertullien et d'Eusèbe, qui tous deux font mention de la lettre de Pline. Mais, d'abord, ces deux témoignages n'en font qu'un ; car Eusèbe paraît ne pas avoir vu le texte même de Pline et ne savoir rien autre chose de cette lettre que ce qu'en dit Tertullien. Il n'a fait que traduire la citation qu'il a trouvée dans V Apologétique. Quant au témoignage unique de Tertullien, est-il décisif ici? Il ne le semble pas. Les quelques mots qu'il cite de la lettre de Pline ne conviennent pas tout à faitavecle texte que nous en avons. Pline ne dit nulle part qu'il ait ôté leurs charges à des Chrétiens ^ 11 ne dit pas non plus de lui-même qu'il n'a rien trouvé autre chose chez les Chrétiens — outre Tobstinalion à ne pas sacrifier — ,que l'usage d'assemblées tenues avant le lever du soleil, et l'engagement so-

* Plinius enim Secundus, dit Tertullien, cum proviiiciam regeret, damnatis quibusdam christiaiiis, quibusdam gradu jndsls,... aMegans praîter obstinationein non sacrificandi nUiil allud se de sacramerUU cormn comperisse quam cœtus antelucanos ad caneiidum Christo ut Deo et ad confœderandam disciplinam; liomicidium adulterium, fraudem, perfidiam et cœtera iiCe\ev3i\)rohïhQnies. [Apologdt., ch. ii.)

lennel à ne commettre aucun crime et à mener une vie pure et irréprochable. Il ne se rend pas garant de ces faits. Il les rapporte comme des aveux qu'il a recueillis. Ce sont là des nuances qu'on a le droit de noter. On peut dire, il est vrai, que Tertullien citait de mémoire, comme cela avait lieu si souvent. Mais on peut dire aussi qu'il prend ses arguments et ses textes où il les trouve, sans aucun souci de les contrôler. On sait qu'il allègue avec une pleine sécurité les actes de Pilate à Tibère, dont Tauthenticité n'est pas défendable.

Ces doutes, nous le savons, ne sont pas tout à fait concluants, et à rencontre on peut poser un certain nombre de difficultés fort embarrassantes. Où donc cette lettre aurait-elle été fabriquée, et à quelle époque, et par qui, et dans quel intérêt? En Orient? La chose est douteuse : elle eût été écrite en grec, à moins que ce fût par un Romain de passage en Bithynie. C'est le cas de Pline le Jeune. Après le second siècle? Comment Tertullien en eût-il eu connais- ' sance? Et après le second siècle le secret de ce pur langage est perdu. Le sauteurs d'apocryphes et les interpolateurs ne sont ni si adroits ni si subtils. Ils fabriquent des pièces entières sans se soucier d'imiter le style de l'auteur dont ils prennent le nom. Cette lettre est l'œuvre d'un lettré. Quoique en partie favorable au christianisme, elle porte plutôt l'empreinte de l'esprit païen. Une plume chrétienne eût eu, ce semble, quelque scrupule à écrire certaines phrases et à relater certains faits qui font peu d'honneur à la ferveur

et au courage des Chrétiens contemporains Ae Pline. Au lieu, en effet, de cette fermeté indomplable dans leur foi dont parle Tertullien, on voit dans la lettre que la plupart des Chrétiens accusés se précipitaient dans l'apostasie avec une singulière facilité ; qu'ils mettaient une sorte de frénésie à se justifier, et que rien ne leur coûtait pour avoir leur grâce : ni les protestations, ni les actes d'idolâtrie, ni les paroles de blasphème contre le Christ, que Pline ne leur demandait pas. Un Chrétien eût-il montré ses frères aussi maniables entre les mains du chef de la province, aussi pusillanimes devant la menace du supplice, faisant aussi bon marché de leurs croyances et les reniant aussi aisément? On en peut douter. Enfin, le style de cette lettre n'a nulle partie dissonnanle, il est du meilleur Pline.

Nous remarquerons que ces difficultés opposées à la thèse de la non-authenticité totale ou partielle de la lettre de Pline ne ruinent pas décidément cette thèse. Car il n'incombe pas à celui qui établit que tel écrivain n'a pu écrire une pièce ou n'a pu l'écrire telle qu'elle est connue d'expliquer qui peut l'avoir écrite .ou altérée, et à quel moment précis^ et dans quel lieu, et dans quel but.

Quoi qu'il en soit de ces doules, à prendre la lettre de Pline telle que nous l'avons et à la supposer pleinement authentique^ l'embarras où sô trouve Pline,

* C'est à cette solution qu'après de nouvelles et sérieuses réflexions nous nous arrêterions en dernière analyse. Nous n'avons pas cru devoir effacer ici l'expression des doutes qu'un prcinier et sincère exa-

les directions qu'il demande à Trajan, les questions multipliées qu'il lui adresse, son inexpérience avouée de ces sortes d'affaires, nous prouvent clairement la nouveauté des poursuites judiciaires exercées contre les Chrétiens, Tabsence de règles fixes dans la procédure suivie à leur égard, la non-existence desénalusconsultes, d'édits ou de décrets impériaux sur celte matière. 11 va de soi, en effet, que s'il y avait eu un article de loi, un arrêt du Sénat ou une constitution d'un empereur sur la profession de foi chrétienne, Pline n'eût pu l'ignorer, le passer sous silence, ne pas s'y conformer par provision, encore qu'il trouvât bon de consulter Trajan. Oi*, dans sa manière de procéder, il fait entendre clairement qu'il a suivi son sens individuel en attendant de qui de droit une direction assurée et ayant force de loi.

Cette direction, cette règle légale, Trajan la donna. Elle est contenue dans la réponse qu'il adressa à la consultation de son légat :

« Vous avez tenu la conduite que vous deviez, mon cher Secundus, dans l'instruction des causes de ceux qui vous ont été déférés comme Chrétiens. Il n'est pas possible, en cette matière, d'établir un mode gé-

men avait suscités dans notre esprit. Cependant, s'il faut prendre un parti tranché, bien que tout embarras ne soit pas pleinement levé pour nous, nous inclinerions plutôt à recevoir dans son intégrité le texte de Pline qu^à le rejeter, mê^me en partie. Nous ne découvrons, en effet, dans cette lettre aucune suture, nul point où se trahisse et puisse se prendre sur le fait la main d'un faussaire. La sympathie mitigée de Pline pour ceux qu'il juge s'explique assez par la modération de caractère de cet homme du monde doux, humain, et un peu sceptique en matière religieuse.

néral qui puisse servir de règle fixe et absolue. Il ne faut faire aucune perquisition. Si des Chrétiens sont amenés à votre tribunal et convaincus, il faut les punir, avec cette restriction, cependant, que si quelqu'un nie qu'il est Chrétien et le prouve en adorant nos dieux, quand même il serait suspect pour le passé, son repentir doit lui procurer sa grâce. Quant aux dénonciations anonymes, il ne faut y avoir ^ard dans aucune espèce d'affaires. C'est chose de trop mauvais exemple et qui n'est pas de notre temps. » La rhétorique de Tertullien s'échauffe et s'emporte ici trop facilement. « Arrêt contradictoire! s'écriet-il. Trajan défend de rechercher les Chrétiens comme innocents, et ordonne de les punir comme coupables; il épargne et il sévit ; il ferme les yeux et il condamne. Ne voit-il pas qu'il se combat et se réfute lui-même? Si vous condamnez les Chrétiens, pourquoi ne pas les rechercher? Et si vous ne les recherchez point, pourquoi ne pas les absoudre? Dans toutes les provinces il y a des détachements de soldats pour donner la chasse aux brigands. Contre les criminels de lèse-majeslé et les ennemis de l'Etat, tout homme est soldat, et la poursuite doit s'étendre jusqu'aux confidents et aux complices. Le Chrétien seul ne doit pas être recherché, mais on peut le déférer au tribunal, comnfie si la recherche pouvait produire autre chose que l'accusation. Vous condamnez le Chrétien accusé, et vous défendez de le rechercher. 11 est donc punissable non parce qu'il est coupable, mais parce qu'il a été découvert, bien qu'on n'eût pas dû le rechercher. »

Ces antithèses d'école, où se plaît trop souvent le subtil et fougueux orateur, tombent ici à faux. Balduin et Vossius, dans les commenlaires qu'ils nous ont laissés sur la consultation de Pline et le rescrit de Trajan, ont remarqué fort justement qu'il y a un certain milieu enire condamner des hommes accusés et convaincus et ne pas exercer de poursuites contre des hommes qui ne sont pas déférés à la justice. Dans Tancienne procédure romaine, l'Éfat ne prenait pas le rôle d'accusateur, et c'était une sorte d'axiome de jurisprudence, qu'il n'y a pas lieu de juger quand personne n'accuse, — accusalor ubi non est^ ibi non est judex. — La fonction attribuée chez nous au ministère public pouvait être remplie par le premier venu à ses risques et périls, car si l'accusation échouait, celui qui l'avait intentée encourait une peine. Sous l'empire, cette règle ancienne subsistait, mais souffrait des exceptions. Il y avait certains cas graves où, à Rome, le préfet de la ville et les magistrats compétents, dans les provinces, le gouverneur (prœses) ou son légat, devaient agir d'oflice. « 11 appartient à un bon et sage président, dit IJlpien, de veiller à ce que l'ordre el la tranquillité régnent dans la province. Il obtiendra facilement ce résultat s'il met ses soins à rechercher les malfaiteurs et à en purger le pays. 11 doit donc rechercher les sacrilèges S 'es brigands, les détenteurs et receleurs d'esclaves et les voleurs,

* On a vu, plus haut, ce qu'il faut entendre par sacrilège, et la déCnition précise que les jurisconsultes donnent de ce crime.

et punir chacun d*eux selon le crime qu'il aura commis*.

Voilà les criminels contre lesquels il est expressément enjoint aux gouverneurs de province d'exercer des poursuites. Trajan ne veut pas qu'on traite les Chrétiens de la sorte. Si nul ne les' traduit devant le juge, s'ils ne sont ni accusés publiquement ni convaincus, le pouvoir les laissera en repos.

L'empereur, en accordant au» Chrétiens cette tolérance relative, semblait vouloir les soustraire à Tarbitraire et au zèle immodéré de ses agents. Il les distinguait formellement de ces malfaiteurs dont il convient de purger la société et contre lesquels la puissance publique doit toujours être armée. Il couvrait aussi le pouvoir et mettait sa responsabilité à l'abri. Nul, après cela, ne pouvait* faire peser sur lui l'odieux de jugements exceptionnels prononcés sur des faits singuliers non qualifiés et non définis dans la législation. Mais il n'osait rompre en visière à l'opinion commune en déclarant apHori les Chrétiens innocents en tant que Chrétiens, ou, pour mieux dire, il n'y songeait pas. La conscience publique avait dès longtemps pris parli et était déclarée contre les Chré-

* In mahdatis principum est ut curet is qui provincisc prseest malis hominibus provinciam purgare (Paul). Congi^uit bono et grari prspsidi ut pacata at(jue quieti provincia sit. quam régit; quod non dlflicile ol)tiiiebit si sollicite agat ut malis hominibus provincia careat, eosque conquirat: nam et sacrilegos. lalrones, plagiarios, fures conquircre débet, et prout quisqiie delitiuerit in euni animadvertere, receptoros(|ue eorum coercere sine quibus latro* diutius latere non potest. (L'ipien, de Officio^ proconsulis. — Diyest., I, t. xviii, 13.)

tiens. Trajan, pour êfre un bon prince, était de son temps. II acceptait l'arrêt de Popinion. Dans son rescrit, bien qu*il ne s'en explique pas, le Chrétien garde le caractère qu'on lui attribuait partout , celui d'homme ennemi des dieux, des lois, de la société. Mais c'est aux yeux du prince un de ces ennemis avec lesquels l'État peut vivre, parce qu'il est sans force, et qu'il n'y a pas lieu de redouter sérieusement ses secrètes démarches et nne hostilité en quelque façon spéculative et toute de sentiment. Que si un accusateur se lève et vient à visage découvert le déférer à la justice, le magistrat devra siéger et punir si Faccusé est convaincu d^appartenir à la secte chrétienne. Encore l'accusé peut-il se dérober et éviter la condamnation par'une abjuration manifeste.

Trajan, dans son rescrit, laisse sans réponse plusieurs questions posées par son légat. Il ne s'explique pas du tout sur la nature du crime nouveau ; il ne dit pas pour quelles raisons le Chrétien peut être condamné. Il ne parle pas du degré de la peine ni de Tâge capable du crime, comme disaient les jurisconsultes. Cette indécision devait apparaître, parce que les crimes d'État ne sont pas susceptibles d'une définition stricte. C'est parler sagement que de dire qu'il est fort malaisé d'établir dans une cause criminelle un mode de procéder uniforme et une pénalité fixe. Cependant il n'y a pas de législation proprement dite quand ces deux conditions manquent tout 5 fait. Trop accorder à l'appréciation personnelle et, comme on dit, à la conscience du juge ; lui laisser toute latitude

224 LES P£USECUTIO:(S DE L'EGUSE.

dans le prononcé de la sentence ou le choix de la peine, c'est le faire non serviteur, mais arbitre de la loi. Selon le caractère et le tempérament des magistrats, selon leurs dispositions du moment, selon les influences locales et les courants d'opinion du milieu où ils vivent, les Chrétiens jouiront de la tolérance et du repos ou essuieront les plus cruelles rigueurs. Et, à part certaines crises de violence, telle fut, on peut le dire, leur situation jusqu'au règne de Constantin. Ainsi, on essayait d'échapper à l'arbitraire et on y retombait forcément, faute de définir le crime de christianisme. On semblait frapper un nom parce que Tcnsemble des actes compris sous ce nom était indéfinissable en eff(»t, ces actes résidant dans des inclinations, des tendances, des manières d'être tolérables et effectivement tolérées chez des individus sé-i parés, mais irritantes et dangereuses, croyait-on, dans un corps organisé dont les ramifications s'étendaient partout. C'est, en effet, moins pour ses opinions et ses croyances particulières et ses actes mêmes — actes d'abstenlion pour la plupart — que le Chrétien est condamné, que comme membre d'un corps. Le mauvais vouloir d'un citoyen vis-à-vis des usages, des mœurs et des cérémonies publiques est réputé chose innocente. Cela s'appelle bizarrerie ou misanthropie. Le mauvais vouloir en commun paraît concerté, est réputé factieux et s'appelle conspiration, et non pas seulement à Rome et sous l'empire, mais dans tous les temps et sous les régimes môme qui «e font pas profession de haïr la liberté. Il n'est pas be-

soin de remonter jusqu'à l'antiquité pour en fournir la preuve.

Quoi qu'il en soit, nous avons dans ce rescrit de Trajan le premier édit, la première loi que la puissance impériale ait officiellement donnée au sujet des Chrétiens. Nous disons au sujet, ne sachant pas bien si l'on doit dire pour ou contre les Chrétiens.

A considérer les termes mêmes du rescrit, il est défavorable aux Chrétiens. C'est un véritable édit de proscription. Car, que dit-il au fond? Que le Chrétien déféré au tribunal du magistrat et convaincu d'être Chrétien, s'il ne vient à résipiscence, doit être puni. De quelle peine? Le prince ne le marque pas. Les jurisconsultes contemporains des Sévère, sur des espèces semblables ou analogues, varient de la déportation et des travaux forcés dans les mines jusqu'aux horribles supplices du feu et de l'exposition aux bêtes. On sait, du reste, avec quelle facilité la mort est prononcée dans la loi roniaine. Que Trajan ne veuille pas qu'on poursuive d'office les Chrétiens, qu'il défende de les condamner sur des dénonciations anonymes, cela vient évidemment du désir du prince de ne pas déshonorer son nom par un retour à des traditions inquisitoriales hautement répudiées par Nerva, et qui répugnaient à son caractère, et de la crainte de troubler l'ordre pubUc sous prétexte de le rétablir. Et, en effet, si les Chrétiens ont pullulé dans les provinces septentrionales de l'Asie Mineure au point que Pline est effrayé de la multitude des personnes compromises, que dira-t-on en Phrygie, en Syrie et en

Palestine? Faudra-t-il donc que ces trois provinces soient mises en quelque sorte en état de siège, qu'on y installe un régime de terreur, que les tribunaui siègent en permanence, qu'on arrête et qu'on condamne les Chrétiens par fournées et qu'on fasse la solitude pour assurer la paix? Trajan avait non-seulement trop d'humanité, mais trop de sagesse et de bon sens politique pour le vouloir. Dans une aulre circonstance et à propos de je ne sais quelle loi d'intérêt local, il écrivait à Pline, toujours flottant et embarrassé, a qu'il convient parfois de laisser les choses en l'état où elles sont, car en prétendant les redresser on sème partout le trouble ^ » Le même principe semble l'inspirer au sujet des Chrétiens. Il prescrit aux magistrats de fermer les yeux autant que possible, de ne faire nulle perquisition, nulle enquête sur la vie privée et les opinions de personne, d'éviter enfin de prendre une initiative qui pourrait être incommode à rÉtat et désastreuse pour la tranquillité générale. De fait, pourtant, l'édit de Trajan laissait la porte ouverte à la perséculion. Il suffira désormais, pour qu'elle éclate et sévisse, qu'un magistrat sollicite les accusations qui ne manquent jamais à qui les appelle, ou prétende suivre l'opinion, ou allègue la rumeur publique. La suspicion permanente, la persécution latente est toujours suspendue sur* leur tête; c'est, en somme, l'état où l'édit de Trajan place dé-

* Infuturum autem lex Pompeia observaretur; cujus vîm si rétro quoque velimus custodire, multa necésse est perturbari. (Plinei liv. X, ep. 116.)

sormais les Chrétiens. Leurs apologistes le diront d'une seule voix : il ne leur est pas permis d'être, non licet esse.

Il est digne de remarque cependant que la loi de Trajan est unanimement regardée, par les anciens écrivains de l'Église, comme favorable aux Chrétiens. Tant il est vrai qu'une loi, quelle qu'elle soit, est préférable au pur arbitraire ! Sans autorisation expresse et sans avoir reçu d'instructions formelles à cet égard, certains gouverneurs de province, çà et là, faisaient comparaître devant eux des Chrétiens et condamnaient à leur guise les plus notables et les plus endurcis, agissant avec eux comme avec des gens placés en dehors du droit commun et qu'on frappe au hasard, sans responsabilité, parce qu'ils n'ont pas de voix pour protester, ou que le mépris public la couvre. Chrétien, c'était tout dire pour les honnêtes gens du temps. Ces violences réelles, après des ombres de jugements, c'est peut-être ce que Pline, qui n'a rien vu de près, appelle les instructions au sujet des Chrétiens (cognitiones de Christianis) . Un régime légal ou à peu près, bien que mal défini, succédant au régime du bon plaisir et de la brutalité discrétionnaire, était un bienfait véritable. Nul doute que les Chrétiens contemporains n'aient envisagé de ce biais Tédit de Trajan et n'aient considéré comme une loi protectrice cette loi qui, au fond, inaugurait l'ère de la persécution légale. Ainsi tertuUien, après avoir déclamé un peu vainement contre l*inconséquence de Trajan et la discordance des termes de son édit, reconnaît, trois chapitres

plus loin, que ce prince a éludé en partie la rigueur des lois anciennes (ex parte frustratus est). Auparavant, Méliton de Sardes inclinait à placer Trajan parmi les patrons delà secte chrétiennes Eusèbe rapporte, à cette loi, cet heureux effet, d'avoir à peu près étouffé la menace d'une terrible persécution. Et Sulpice Sévère dit que Trajan, après avoir éprouvé la vanité des rigueurs employées contre les Chrétiens, défendit désormais de sévir contre eux*. Il faut comprendre, en effet, que, si Tédit de Trajan est, au fond, hostile aux Chrétiens, il n'est pas, si j'ose dire, agressif. Il les condamne théoriquement et en principe, mais, en fait, il les laisse dans une certaine sécurité. Défendre, en effet, aux magistrats de poursuivre, c'est proprement désarmer la loi. C'est rendre les actions judiciaires fort rares que d'ordonner qu'on attende, pour les commencer le témoignage positif d'un particulier qui consente à prendre ouvertement et publiquement le rôle importun d'accusateur.

Que reste-t-il donc de ce que la tradition a appelé la troisième persécution? Aux yeux des plus anciens écrivains de l'Église, Trajan est un protecteur et non un ennemi ou du moins le plus facile et le plus tolérant des ennemis. La persécution sévissait, dit-on, avant qu'il donnât son édit, mais non de son fait, ni par ses ordres. Son édit eut cet effet immédiat de

* Méliton, dans Eusèbe, Hist, ecclésiast.j IV, xxvi. Saeviri in eos ultra vetuit (Sulpice Sévère, Hist. sacr., H, xiv)- Ces mots sont évidemment la traduction du conguirendi non sunt du rcscrit de* Trajan.

l'arrêter, en réprimant, chez les magistrats provinciaux, l'intempérance d'un zèle qui servait mal son goût d'ordre public.

Il n'est pas contestable que le sang de plusieurs Chrétiens ait coulé sous le règne de Trajan. Pline, qui n'avait rien d'un fanatique et se souciait moins de plaire aux dieux qu'à son maitre, nous dit, dans sa lettre, qu'il fit punir ceux qui, interrogés à trois reprises, avaient persisté à s'avouer chrétiens. 11 est à croire que des faits semblables se passèrent dans d'autres provinces. Mais l'histoire de la lettre de libérien, qui mande à Trajan qu'il a beau envoyer les Chrétiens à la mort, ils ne laissent pas de se présenter à son tribunal, et qu'il est fatigué de sévir, est un morceau apocryphe, fabriqué tard et maladroitement, un pendant à la lettre du légat de Bithynie, composé en grec. Le savant et judicieux Tillemont écrit, à propos de ce document, cette phrase, qui vaut bien qu'on la cite : « Quoique nous fussions bien aise d'y trouver un grand nombre de martyrs couronnés sous Trajan, dans la Palestine, nous n'avons pas cru qu'il nous fût permis de nous en servir, parce que c'est la vérité que nous devons aimer et honorer dans le courage des martyrs, qui ne sont martyrs que parce que leur mort a rendu témoignage à la vérité*. »

Les hagiographes, qui n'ont pas tous la discrétion de Tillemont, se plaisent aussi à raconter une histoire de onze mille soldats exilés en Arménie, selon les plus

* Tillemont, Hist. des Emper., t. II, p. 578

doux, mis en croix, selon les autres, pour cause de christianisme. L'histoire est peut-être édifiante, eUe est sans fondement.

Entre^les martyrs de ce temps, deux noms efTacent les autres : celui de Siméon de Jérusalem et celui d'Ignace d'Antioche. Du premier, on ne saurait rien dire de certain, tant ce qui a trait à sa personne, à sa con* damnation et à sa mort, est confus, obscur et sent la légende. Qui peut soutenir sérieusement que Trajan ait fait rechercher les descendants de David, ou que le gouverneur de la Palestine ait songé à pareille chose? Et dans quel intérêt, dans quel but? C'était déjà, sans doute, laffaire d'un archéologue que de dresser la généalogie de David et de trouver les noms de ses derniers descendants.

Il y a peu de figures, daus l'antiquité chrétienne, auxquelles on ait donné autant de relief qu'à celle d'Ignaced'Antioche. Clément de Rome et Ignace d'An^ tioche sont peut-être les deux plus grands noms de cette période obscure, qui suit les apôtres et précède les apologistes et les docteurs. La preuve de celte illus- I ration est moins encore dans ce qu'ils ont fait que dans ce qu'on leur a prêté. Qu'on reçoive comme authentiques les Actes du martyre d'Ignace et les Quinze lettres qui, successivement, ont été données sous son nom, ou qu'on rejette toutes ces pièces, sans exception, comme apocryphes; dans l'un et l'autre cas, il est indubitable qu'Ignace a joui, en Orient et en Occident, d'une éclatante notoriélé dans toutes les communautés chrétiennes. La légende est l'auréole desgran-

des renommées. L'imagination populaire ne s'exerce que sur les faits et les hommes qui Taltirent en dépassant par quelque endroit la mesure ordinaire. Elle ne crée pas les grandes mémoires, elle les consacre. Le malheur est qu'elle interpose, entre les choses et nous, une sorte de voile brillant, à travers lequel il n'est pas fort aisé de démêler leur vrai caractère. C'est ce qui est arrivé pour Ignace. Son histoire et surtout ses écrits ont suscité, depuis le seizième siècle, des débats infinis. Des intérêts de parti s'y sont mêlés. Il y a un peu plus de trois siècles que la question de Taulhenticité des Lettres d'Ignace est ouverte. Les négations, aujourd'hui encore, sont aussi tranchantes que les affirmations. En somme, l'incontestable, dans l'histoire d'Ignace, tient en trois lignes. Dans les premières années du deuxième siècle de notre ère, un personnage du nom d'Ignace, chef de 1 Église chrétienne d'Antioche, en Syrie, souffrit le martyre sous leprincipat de Trajan.

Maintenant où est né ce personnage et d'où vientil? Est'il Syrien d'origine, ou Grec, ou Romain? Le nom d'Ignace parait avoir une racine latine. Le nom de Théophore, qu'on lui attribue et qui est tout grec, lui appartient-il, ou n'est-ce qu'un pieux surnom, donné après coup pour honorer sa mémoire et glorifier son zèle ? Est-il disciple de saint Pierre , comme disent les uns, ou de saint Paul, comme disent les autres, ou de saint Jean, suivant une troisième tradition? Était-il le successeur d'Évodius sur le siège d'Antioche, ou l'avait-il pour collègue dans le

gouvernement de cette Église? A quelle époque a-t-il été condamné, à quelle occasion et pour quelles raisons, et par qui? Par le légat de Syrie ou par Trajan en personne? Où est-il mort? à Antioche^ même ou à Rome? A-t-il fait le voyage qu'on lui prête, et les lettres qui, à différentes époques, ont été publiées sous son nom, sont-elles de lui, ou quelques-unes seulement, ou aucune ? Autant de questions auxquelles on ne peut répondre, en générali, tjue par la conjecture ou l'hypothèse.

Si les actes du martyre d'Ignace étaient authentiques, nous aurions sur la plupart de ces points de précieuses clartés. Quelle bonne fortune, en effet, qu'un document écrit par des amis et des compagnons d'Ignace, témoins oculaires de ses derniers moments! Mais ces actes paraissent absolument apocryphes; et, parmi les critiques qui défendent Tauthenticité, non des quinze lettres (leur cause est depuis longtemps perdue), mais des sept données par Vossius et Ruinart, il en est qui se refusent décidément à admettre les Actes,

Et tout d'abord, à propos de ces Actesy on a l'embarras du choix. Nous avons quatre ou cinq narrations anciennes du martyre d'Ignace, qui sont loin d'être semblables. Est-ce le texte grec donné par le bénédictin Ruinart, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Colbert, qu'il faut adopter, ou une ancienne version arménienne publiée par Aucher, laquelle, suivant lui, présente tous les caractères d'une traduction faite sur l'original? De ces deux

Lk PERSÉCUTION DE TRAJAN. 233

textes — sans parler ^des autres, — le premier est le plus court ; mais la brièveté est-elle un signe toujours sûr d'authenticité? Toutes les différentes pièces qui portent le nom à^ Actes du martyre d'Ignace, et qui ont un air incontestable de parenté, malgré de nombreuses différences de détail, ont été composées peut-être sur un document primitif que nous n'avons sans doute pas, et qui ne fut certainement pas écrit, comme on Ta dit, « par des compagnons d'Ignace et des témoins de sa vie et de sa mort, dans l'année qui suivit son martyre. » Le long colloque de Trajan et d'Ignace, entrecoupé de scènes de tortures, sans en être interrompu, qu'on trouve dans la version arménienne, est une œuvre de fantaisie, dont le caractère apocryphe saute aux yeux tout d'abord; mais dans le texte de Ruinart, cet entretien, pour être plus court et purifié de la présence et de l'action du bourreau, n'est pas plus vraisemblable. Le bref récit donné par Ruinart trahit une main plus habile, il est mieux composé, purgé, à dessein peut-êtfe, de détails absurdes ; il a par cela même peut-être moins de naïveté. Dans l'hypothèse de l'authenticité des Actes, — en "prenamt ce dernier texte, — comme la pièce a été écrite, dit-on, non pas seulement par des contemporains, mais par des personnages qui ont vécu avec Ignace et ne l'ont pas quitté jusqu'à ses derniers moments, tout ce qu'on y trouve doit être reçu à la lettre. La moindre erreur de fait ou de date, compréhensible et excusable chez un auteur qui, quoique contemporain, écrit à quelque distance des hommes

et des choses, prend ici une gravité tout à fait exceptionnelle et devient plus qu'un mofif de défiaiice. C'est un principe de critique sur lequel il ne se peut qu'on ne tombe d'accord. Nous allons l'appliquer à l'examen rapide de ce document.

Pendant la tempête de la persécution de Domitien, Ignace avait tenu le gouvernail de l'Église d'Antioche avec l'habileté d'un sage pilote, et avait su préserver les fidèles confiés à ses soins. Après celte secousse, il se félicitait de la paix dont jouissait l'Église, mais il s'affligeait en même temps de n'avoir pas encore pu témoigner un vrai amour au Christ et se rapprocher de lui par le martyre. « Cependant, Trajan, la neuvième année de son règne, enflé de ses victoires sur les Scythes, les Daces et beaucoup d'autres nations, mais pensant qu'il manquerait quelque chose à sa domination tant qu'il n'aurait pas subjugué la pieuse communauté des Chrétiens, menaça de persécuter ceux qui n'embrasseraient pas le culte des idoles. Force était alors aux personnes pieuses de sacrifier ou de mourir. Alors, effrayé pour son Église, le généreux soldat du Christ se fit conduire à Trajan, qui séjournait en ce moment à Antioche et se préparait activement à marcher sur TArménie contre les Parthes. Dès qu'il fut en présence de l'empereur Trajan : « C'est donc toi, pauvre diable, dit-il, qui t'évertues à enfreindre nos ordres et à persuader aux autres de se perdre? » Ignace dit : « Personne n'appelle Théophore mauvais diable*. Les démons ont

* Il y a, dans le texte grec, un jeu de mots intraduisible en fran-

pris la fuite devant les serviteurs de Dieu, Mais si tu m'appelles mauvais à l'égard des démons, parce qu'ils me redoutent comme leur ennemi, je suis d'accord avec toi. Possédant, en effet, le Christ, le roi du ciel, je puis tromper tous leurs pièges. — Et qui est ce Théophore? dit Trajan. — Celui, répondit Ignace, qui porte le Christ dans son cœur. — Mais nous, dit Trajan, n'avons-nous pas aussi dans le cœur les dieux qui sont notre secours dans les combats? — Tu te trompes, dit Ignace, en donnant le nom de Dieu aux démons des nations. Il n'y a qu'un Dieu, qui a fait le ciel, la terre et la mer, et tout ce qu'ils renferment, et un seul Jésus-Christ, fils unique . de Dieu. Puissé-je jouir de son royaume I — Trajan dit : Tu parles de celui qui a été mis en croix sous Ponce-Pilate? — De celui, dit Ignace, qui a mis en croix mes péchés, avec leur auteur, condamné Terreur et la malice des démons et les a soumis à ceux qui le portent dans leur cœur. — Tu portes donc en toi le crucifié? dit Trajan. — Oui, dit Ignace, car il est écrit ; J'habiterai en eux et j'accompagnerai leurs

çais. Ce jeu de mots parait peu digne de la circonstance pour le dire en passant, et non plus du caractère d'Ignace. xaxo^at/Auv est pris par Trajan dans le sens de malheureux^ par Ignace, dans celui de mauvais démon et ensuite de mauvais pour les démons (dœmonibus infestus). Dans le texte donné par les Bollandistes et dans la version arménienne d'Aucher. Cette conversation étrange d'Ignace et de. Trajan se continue pendant plusieurs pages , et devient de plus en plus invraisemblable. Mais on ne peut s'empêcher de trouver qu'ici le colloque s'interrompt un peu brusquement , comme s'il avait été coupé à dessein, et que la sentence de Trajan arrive sans être amenée. (Ruinart, Acta Mœrty, sincesa et selecta, éd. in-S»,. publiée à Ratisbonne, 1859, p. 56 et 57.)

pas. » Trajan rendit cet arrêt : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui prétend porter en lui le crucifié, soit enchaîné et conduit sous bonne garde dans la grande Rome pour être la proie des bêtes féroces et servir de divertissement au peuple. » En entendant cette sentence, le saint martyr s'écria plein de joie : «t Je vous rends grâce, Seigneur, de ce que vous avez daigné me donner un parfait amour pour vous, et me lier des mêmes chaînes que votre apôtre Paul. » n dit, et, radieux, présenta ses mains aux fers ; puis ayant prié pour TÉglise, et Tayant recommandée à Dieu avec larmes, comme .un superbe bélier, chef d'un brillant troupeau, il fut saisi avec la sauvage brutalité du soldat pour être emmené à Rome et servir de pâture aux bêtes féroces. »

Plein d'allégresse à l'idée du supplice qui l'attend, Ignace descend d'Antioche à Séleucie, où il s'embarque, aborde à Smyrne, y voit Polycarpe, son ancien condisciple auprès de l'apôtre Jean, et les députations des Églises et des villes d'Asie, et, craignant que le zèle intempestif des frères ne l'empêchât d'aller à Dieu, il adresse une lettre à l'Église de Rome. Ensuite il met à la voile, se hâtant afin d'arriver à Rome pour les fêtes publiques, touche à la Troade. De là il est conduit à Naples, en passant par Philippes, la Macédoine, et en traversant cette partie de l'Epire où est située Épidamne; navigue dans l'Adriatique; puis traverse la mer Tyrrhénienne; longe Pouzzoles, oùla violence du vent l'empêche de s'arrêter, « quoiqu'il eût désiré marcher sur les traces de l'apôtre Paul. »

Enfin, il aborde au Port des Romains. « L'impur spectacle était près de sa fin, les soldats étaient mécontents de la lenteur du voyage, et Tévôque, plein de joie, se pressait volontiers. » Au sortir du port — la renommée du saint martyr l'avait précédé, — nous rencontrons des frères à la fois remplis de douleur et de joie; car ils étaient heureux de la présence de Théophore et s'affligeaient de voir un tel homme conduit à la mort. A ce propos, ils s'échauffaient ; ils disaient qu'ils sauraient fléchir le peuple et obtenir qu'on épargnât la vie du juste. « Ignace leur enjoignit de n'en rien faire et de demeurer en repos... » Après une prière en commun, où il prie le Fils de Dieu de faire cesser la persécution, il est emmené dans l'amphithéâtre, exposé aux bêtes et dévoré. Les plus gros os de son corps furent seuls trouvés et Iransporlés à Antioche comme un trésor inestimable.

« Ces faits se passèrent le treizième jour avant les calendes de janvier, c'est-à-dire le 20 décembre, étant consuls des Romains, pour la seconde fois, Sura et Sénécion. Pour nous, qui avions été témoins oculaires de toutes ces choses, après avoir passé la nuit en larmes et en prières, nous nous endormîmes à la fin... » Suit une multiple apparition d'Ignace, auprès d'eux, dans l'attitude de la prière, couvert de sueur comme après un pénible travail, puis dans la gloire, assis près du Seigneur; et la prescription de célébrer l'anniversaire de ce martyre. Tels sont, fidèlement analysés ou traduits , les Actes du martyre d'Ignace.

On y peut noter tout d'abord une injustifiable erreur matérielle. Il est très-solidement établi qu'il n'y a eu sous le règne de Trajan qu'une seule expédition contre les Parthes; que l'empereur Ta dirigée en personne ; qu'il est sorti de Rome pour en prendre le commandement, en octobre 113 ; qu'il est entré à Antioche pour la première fois depuis son .avènement, le 7 janvier 114; qu'au printemps de la même année 114, il a quitté Antioche pour se diriger sur l'Arménie; qu'il est revenu dans cette ville dans l'hiver de 115 à 116; qu'il s'y trouvait lors du tremblement de terre qui détruisit une partie de la ville et qui- eut lieu au milieu de décembre 115. Ces divers points sont acquis à l'histoire, et il n'y a plus lieu d'en disputer. Or, les auteurs des Actes mettent Ignace en présence de Trajan à Antioche, la neuvième année de ce règne, c'est-à-dire en 106; et, pour préciser encore davantage, ils constatent à la fin de leur récit que ces événements se passèrent sous les consulats de Sura et de Sénécion, .c'est-à-dire en 107. Ils ont pu dire neuvième année du règne pour dixième. Mais, en 107 comme en 106, Trajan était à Rome. Il n'y a pas moyen d'expliquer cette erreur dans l'hypothèse — qu'on est forcé d'accepter si on admet Tauthenticité des Actes — que leurs auteurs sont des témoins oculaires. Il n'importe guère que le martyre d'Ignace soit avancé ou reculé de sept ou huit ans^ sans doute; mais une fausse indication chronolo* gique sous deux formes suffit à faire rejeter comme apocryphes les Actes de son martyre, et c'est de cela

seul qu'il s'agit. Daillé, il y a deux siècles, faisait remarquer combien était étrange la route que les Actes font suivre à Ignace de Syrie à Rome. A qui persuadera-t-on que des gens, qui témoignent à plusieurs reprises qu'on était pressé d'arriver, aient suivi l'itinéraire indiqué par les Actes^l Les Lettres et les Actes ne*sont même pas d'accord sur les détails de cette route : d'après les Lettres^ on alla par terre de Séleucie à Smyrne; d'après les Actes^ par mer. D'où peut venir cette différence si Ignace, auteur des Lettres^ a fait le voyage avec Philon, Agalhopode et Crocus, auteurs des Actes ^ La longueur du voyage d'Ignace avait sans doute frappé saint Jean Chrysostôme, car il l'attribue à une ruse du diable, espérant abattre l'âme du saint martyr par la fatigue et l'ennui d'un trajet exorbitant*. C'est la meilleure explication qu'on puisse donner de cette difficulté. Imaginez qu'Ignace se fût rendu directement de Séleucie à Rome ; il n'eût pu recevoir les députations des Églises d'Asie, leur laisser en passant l'appui de ses exhortations et de son exemple, et remplir, par sa parole et une active correspondance, ce rôle de missionnaire auquel ses gardes assistaient comme de muets confidents de tragédie, et pour lequel, sans doute, Trajan ne l'avait pas envoyé. Que dire riiaintenant du

^ La fameuse via Egnatia allait de Byzance à Dyrrachium. l\ est fçrt prol^able et tout à fait naturel qu'Ignace l'ait suivie une fois en Thrace ou en Macédoine ; mais pourquoi aller de Séleucie à Philippes f Ce n'est pas un chemin raisonnable pour aller â Rome.

^ s. Jean Ghrysostome, In Sanctum Martyrem Ignatium, éd. deà Bénédict., t. n, p. 598.

Trajan des Actes^ de ce prince qu'irrite, au milieu de l'univers soumis à ses lois, la résistance des seuls Chrétiens; qui, parmi les embarras et les préparatifs d'une guerre importante, et peu de temps après avoir écrit à un de ses légats de ne pas inquiéter les Chrétiens, entreprend de les obliger à sacrifier ou à mourir? Que dire de ce colloque impossible entre Ignace et l'empereur qui se passe enjeux de mots (xoxcBaiiJuov et Gecçcpoç), pour aboutir très-brusquement à une condamnation ? Peut-on trouver une raison sérieuse pour expliquer que Trajan, voulant faire un exemple, et intimider les Chrétiens de Syrie, envoyât Ignace mourir « dans la grande Rome? »

Ces raisons et quelques autres que l'esprit critique a trouvées dès son réveil, sont, plus que suffisantes, à notre avis, pour faire rejeter les Actes du martyre d'Ignace comme décidément apocryphes. Cette pièce ignorée de l'antiquité jusqu'au sixième siècle, qu'Eusèbe aurait certainement citée s'il l'eût connue, et qu'il eût connue cei^tainement si elle eût existé de son temps, est évidemment postérieure aux Lettres d'Ignace. Elle parait destinée à les illustrer et à leur servir de cadre. L'intention de grandir le saint dans la mémoire des hommes, et de justifier la vénération de ses reliques apparaît dans cette œuvre probablement écrite à la fin du quatrième siècle ou dans la première moitié di^ cinquième. Ses auteurs connaissaient l'histoire de saint Paul et son voyage de Césarée à Rome, Dans un ou deux passages, on semble apercevoir le secret dessein de reproduire ce voyage

et d'assimiler à l'Apôtre un de ses plus fidèles disciples.

Un document apocryphe est encore 4in document historique, et, en l'absence de tout autre plus ancien ou plus digne de foi, peut offrir d'utiles lumières. De celui-ci on ne peut guère tirer autre chose si ce n'est qu'Ignace a été d'une manière quelconque en rapport avec Trajan ; que l'empereur lui a appliqué lui-même la loi qu'il avait portée, et Ta fait mettre à mort, soit pendant les premiers mois de H 4, soit plutôt à la fin de décembre de l'année 115.

A la fin de cette année (13 décembre), un épouvantable tremblement de terre ébranla la Syrie et remplit Antioche de ruines. La ville, une des plus peuplées de l'empire, regorgeait alors d'étrangers à cause du séjour de Tempereur. Les plus solides édifices- furent en partie renversés. Le consul, M. Vergilianus Pédo, périt dans ce désastre. Trajan fut sauvé à grand'peine par une fenêtre de son palais. On peut juger par là de la gravité du mal et de la désolation publique qui en fut la suite. C'était dans la métropole dé l'Orient le pendant du grand incendie qui, cinquante ans auparavant, avait détruit les deux tiers de Rome. On avait alors accusé les Chrétiens d'avoir mis le feu à la capitale de Tempire. On ne pouvait leur imputer le tremblement de terre. Cependant, dans les grandes calamités publiques les masses ahuries, comme les malades à l'extrémité, appellent la religion, se souviennent du culte et des pratiques négligées, cherchent des secours hors du monde et des

causes à qui se prendre partout. Les grands désespoirs réveillent ou provoquent le sentiment religieux dans ce qu'il *a de plus élevé, et, parfois aussi, dans ce qu'il a de plus étroit et de plus puéril. Chez les foules frappées de cruels fléaux, la crédulité est extrême et le fanatisme à fleur de peau, si Ton ose dire. Les accusations les plus absurdes trouvent alors facile créance, et les remèdes les plus ineptes bon accueil. Après un autre tremblement de terre qui avait fort endommagé Antioche, Tan 37 de notre ère, un charlatan nommé Debborius qui avait, disait-il, de sûrs talismans pour empêcher le retour d'accidents semblables, avait eu une vraie vogue. Chez les nations impressionnables du midi, en Italie et en Espagne, aujourd'hui même, en pleine civilisation, comme nous aimons à le dire, quand le choléra ou quelque épidémie analogue sévit, on sait avec quelle rapidité les imputations les plus invraisemblables et les inventions les plus chimériques circulent, avec quelle facilité elles sont reçues et grossies par les imaginations affolées, combien aisément les soupçons les plus extravagants s'allument, se propagent et font explosion sous forme d'horribles violences contre les personnes. Les mornes abattements sont très-voisins des grandes fureurs.

Or, si l'on imagine qu'à Antioche, dans ces lamentables circonstances où les foules païennes affluaient aux temples, implorant la paix de la nature et des dieux; si l'on imagine que le bruit ait couru que des Chrétiens paraissaient se réjouir et triompher des

communes douleurs; que quelqu'un ait raconté — que ce fût vrai ou non, il n'importe — que l'un de ces impies aurait dit que c'était le bras de Dieu qui châtiait de la sorte les vices et les crimes des Asiatiqueset l'idolâtrie, le plus grand de tous , ou que ce déchaînement des éléments annonçait la catastrophé suprême et la fin de toutes choses qu'ils attendaient avec impatience, quoi d'étonnant qu'on eût pris feu, que la douleur eût tourné en colère ef en rage de vengeance, et qu'au milieu de cette ville dévastée, on eût çà et là entendu retentir le cri « mort aux Chrétiens ? » Eusèbe ne dit-il pas que sous le règne de Trajan il y eut contrer eux des soulèvements populaires et, à leur suite, des persécutions locales?

Trajan était trop humain et trop juste pour faire peser sur d'innocents sectaires un désastre qui n'était le crime de personne. Il était trop ferme pour déférer à des clameurs d'émeute et à des injonctions anonymes et tumultueuses. Mais il est possible que le sentiment public se soit personnifié dans un accusateur. et que le plus ardent des Chrétiens, le chef de la communauté d'Antioche ait été l'objet d'une accusation formelle. 11 est possible que Trajan ait fait comparai tre Ignace, et qu'il ait été blessé de ses allures et de ses amère« critiques à l'endroit des cérémonies religieuses au moment même où la pompe en était déployée, selon le vœu et pour le bien de tous. La foi d'un Polyeucteest admirable sans doute; mais si elle va jusqu'à des actes d'outrage et de violence vis-à-vis du culte établi, il n'est pas un gouvernement qui ne

la réprime. La ferveur d'Ignace, qu'échauffait encore la soif du martyre, lui inspira-t-elle des signes de mépris et des paroles outrageantes à Tégard d'un culte dont on essayait en ce moment même Fefficacité et que la confiance publique paraissait sanctifier? On ne le saurait dire avec certitude.*Mais rhypolhèse est bien vraisemblable, plus vraisemblable, nous osons le dire, que le récit des Actes d'après lequel Ignace, ayant appris que Trajan voulait contraindre les Chrétiens à sacrifier sous peine de mort, aurait été le trouver pour détourner sur lui seul le péril qui menaçait son Église entière. On né voit pas, en effet, comment Ignace couvrait la communauté en allant de la sorte au-devant d'une condamnation, ni de quelle manière son supplice pouvait épargner à ses frères cette cruelle alternative de l'abjuration ou de la mort. On ne peut supposer non pins que le chef de TÉglise d'Antioche ait songé à catéchiser Trajan et à lui ouvrir les yeux sur Terreur de l'idolâtrie. Le temps n'est pas loin où les apologistes, dans leurs discours écrits, feront en même temps œuvre de propagande et de défense, mais à l'heure où nous sommes, les Chrétiens n'engagent pas encore de controverse avec le pouvoir. Ils confessent leur foi sans argumenter. Donc, désigné par l'opinion qu'il avait^bravée, et accusé selon les formes devant le tribunal du prince, ou s'élant livré lui-même par l'ardeur d'un zèle que nulle prudence ne pouvait retenir, Ignace fut condamné et exécuté sans doute quelques jours après à Antioche même. Un texte de Jean Malala d'Antioche,

et un autre texte que M. W. Cureton a donné d'après le syriaque dans son Corpus Ignatianum marquent précisément Antioche comme le lieu où saint Ignace souffrit le martyre. Eusèbe désigne Rome comme le théâtre de son supplice. Mais il faut remarquer qu'il n'est pas très-affirmatif à ce sujet. C'est un on-dit, une tradition qu'il rapporte Xô^oq l'ï^et.

La Iradition, en effet, fait mourir Ignace à Rome, dans l'amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, comme les condamnés de la plus vile condition. Sa Lettre aux Romains implique sa condamnation à ce cruel supplice et son martyre à Rome; elle est incompréhensible ou plutôt rejetée ipso facto^ si l'on admet qu'il a été exécuté à Antioche. Il est vrai, et cette conséquence n'a rien qui nous trouble ou nous répugne. On a dit que les Chrétiens étaient, aux yeux du pouvoir qui les frappait sans merci ni scrupule, chose vile et chair d'amphithéâtre, et qu'on en devait convoyer des troupes à Rome pour les jeux sanglants de l'arène. Peut-êlre au lemps de Dèce ou de Maximin ; mais, à Tépoqûe où nous sommes, c'est-à-dire au seuil du second siècle, la perséculion ne paraît sévir nulle parr, et, quoiqu'elle soit légalement possible partout, elle est seulement accidentelle çà et là. Pline a fait quelques exemples en Bithynie. Deux ou trois noms sont encore notés dans les martyrologes, et c'est tout. A Antioche, à la fin de 113 ou au commencement de 115, Ignace paraît avoir élé seul condamné. On ne nous dit nulle part que d'autres Chrétiens furent condamnés avec lui, et avec lui trans-

portés à Rome pour y être immolés. Plusieurs Chrétiens l'accompagnent, mais en voyageurs de bonne volonté, pour s'édifier de ses exhortations et de son exemple, et léguer au monde une grande leçon de courage et d'héroïque abnégation. Saint Paul aussi avait été conduit de Césarée à Rome. Mais il n'y allait pas en condamné, il n'y fut même pas traité en suspect ni en homme dangereux, s'il faut prendre à la lettre le dernier verset des Actes des Apôtres. Veui-èire même y a-t-il lieu de supposer que sans ce voyage de saint Paul, on n'eût pas imaginé celui d'Ignace. Pline, dans sa lettre à Trajan, nous dit qu'il en a réservé quelques-uns pour les envoyer à Rome. Mais c'est qu'ils étaient citoyens romains — il le note expressément — et qu'à ce titre ils échappaient à sa juridiction. Nul ne dit qu'Ignace ait excipé de cette qualité. Eût-il été citoyen romain, s'il fut jugé par l'empereur, il n'y avait pas possibilité d'appel. A se placer au point de vue des coutumes juridiques, delà logique et du bon sens, et en accordant même que la cause d'Ignace ne fût pas une cause ordinaire, on ne s'explique pas du tout qu'après son jugement on Tait promené pendant deux mois par terre et par mer, avec une suite d'amis, en lui donnant la facilité de s'arrêter dans plusieurs grandes villes et d'y faire librement, de vive voix et par lettres, œuvre de prosélytisme, tout cela pour qu'une condamnation capitale fût exécutée. Il y avait bien, sans doute, un amphi- Ihéâtre à Antioche. Ignace n'avait pas besoin d'aller chercher à Rome les lions de Syrie. Cet effrayant

appétit du martyre qui éclate dans la Lettre aux Romains, cet appel frénétique à la mort, et non pos seulement à la mort simple, mais à des supplices raffinés — trop curieusement énumérés. pour ne l'être pas dans une exaltation de cabinet — pouvaient trouver leur satisfaction aux lieux mêmes où la sentence avait été portée.

Ce qui paraît très-vraisemblable, c'est qu'Ignaée fut jugé, condamné et exécuté à Antioche, nous n Posons pas dire pour simple crime de christianisme, car ce crime il le partageait avec beaucoup d'autres, et sa condamnation n'eût pasélé isolée, si l'on n'eût frappé en lui que le Chrétien ; tout au moins faut-il supposer que sa foi fut plus chaude et plus agissante que celle de ses frères, et qu'elle l'entraîna à quelque imprudence ou à quelque témérité. Ce qui est certain, c'est que sa vie et surtout sa mort laissèrent dans la mémoire des Chrétiens contemporains une trace profonde, que cette trace se fixa dans des Actes légendaires et une série de Lettres^ desquelles il est difficile de dire peut-être que tout est fabriqué et inventé à plaisir, mais dont il est aussi malaisé de soutenir qu'il y en ait une seule où l'imagination pieuse de la génération suivante n'ait pas travaillé.

Page 1