Eusèbe, Hist, eccl,y lil
déjà reçu du Ciel et ce qu'ils en attendaient, et comme la mort est douce et délectable à ceux que le Christ doit recueillir dans son immortalité. Cette prédication occulte, insaisissable, pénétrant partout, exercée par tous, était féconde sans doute. Le secret de l'étonnante multiplication des fidèles dans les deux premiers siècles est dans ce fait que chaque chrétien fut alors missionnaire et apôtre passionné, enseigna pai* l'exemple et la parole. De là aussi la colère des païens se plaignant que le foyer domestique fût assiégé par des hommes muets devant le père de famille ou le pré^ cepteurj mais intarissables avec leâ femmes et les enfants*
Ceux des chrétiens qui étaient d'esprit cultivé et avaient goûté aux lettres et à la philosophie, disputaient volontiers avec les juifs et les païens. Aux premiers, ils rappelaient Moïse et la première révélation dont il avait été l'interprète, alléguaient les prophètes, leurs menaces, leurs promesses, leurs prédictions. Aux seconds, ils opposaient les extravagances ou les infamies des cultes régnants, le vide où ils laissaient les âmes curieuses des choses divines, les variations et les contradictions des philosophes. Un Dieu descendu sur la terre n'avait rien d'étrange pour des hommes nourris dans le paganisme et les vieilles traditions des visites et des interventions de personnes célestes ici-bas*
Les chrétiens lettrés ne se contentaient pas de parler ; ils écrivaient : ils ne se bornaient pas à insinuer un enseignement clandestin ; ils tenaient école, si l'on peut dire, et dans leurs écrits s'adressaient à la conscience publique, à l'opinion, aux représentants de l'autorité. Or, les Apologistes, pour la plupart, n'appar-
tenaient pas à la hiérarchie ecclésiastique. Quadratus et Aristide qui, les premiers sous Hadrien, se portèrent les avocats de la cause chrétienne, étaient des volontaires de la foi. De même le Gétulius mentionné dans les actes de Symphorose et dont il est dit qu'il s'était consacré à l'explication de la doctrine nouvelle; de même Justin et Tatien son disciple, et Athénagore, et tant d'autres enseignaient sans mandat, sans jurer sur la parole d'aucun maître, et ne prétendaient relever que de l'Esprit- Saint, qui inspirait leur zèle. De même aussi Ignace et Polycarpe qui, au commencement et au milieu du second siècle, avaient exercé une sorte de maîtrise sur les âmes, Tun en Syrie et à Antioche, l'autre à Smyrne et dans toute l'Asie proconsulaire, n'avaient reçu d'autre investiture que le libre choix des communautés qui s'étaient rangées sous leur direction. Ils ne tiraient leur influence que de Tancienneté de leur foi, de leur renom de courage et de dévouement. Mais comment et sur quoi prétendre qu'ils reconnussent quelque part une autorité de juridiction ou de doctrine ? Le christianisme avait été à l'origine un grand mouvement d'émancipation de la conscience humaine, l'affranchissement du joug des rites, du formalisme étroit et du sacerdoce hiérarchique. Les fidèles s'accordaient à ne reconnaître aux empereurs, officiellement appelés grands pontifes, aucune autorité sur le for intérieur. Ils ne songeaient pas encore à établir nulle part une dictature spirituelle, ni à créer un régulateur et un arbitre souverain des croyances communes. On avait vu, à l'uge apostolique, l'assemblée même de Jérusalem, expression légitime assurément des volontés des fidèles, accepter la va-
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riété, consacrer la liberté, et ne pas briser l'union pour imposer l'unité.
Rien ne parait avoir été plus confus, plus mêlé, plus incohérent que ce qu'on appelle la doctrine chrétienne au second siècle.
Dans le langage ecclésiastique, hérésie veut dire erreur ou déviation en matière de foi , c'est-à-dire que l'hâ^ésie suppose la foi arrêtée précisément, le dogme rigoureusement défini. Les historiens de FÉglise qui notent l'apparition de l'hérésie dès les temps apostoliques, prennent l'une ou l'autre de ces deux positions : ou bien ils affirment que le dogme a été révélé intégralement, qu'il est tout entier contenu dans l'enseignement du Christ, que les docteurs qui l'ont successivement exposé n'en ont été que les interprètes et les traducteurs passifs ; ou bien, par une application rétroactive, ajustant les opinions antérieures au niveau de règles trouvées, édictées et formulées postérieurement, les déclarent vraies ou fausses, orthodoxes ou hérétiques, selon qu'elles sont ou ne sont pas conformes à ces règles ou définitions qui ont une date positive dans l'histoire. Cette dernière manière de procéder est commode peut-être pour l'exposition didactique de la doctrine; mais, outre qu'elle jette un injuste discrédit sur les personnages les plus sincères, les plus illustres et les mieux méritants de l'ÉgUse, en taxant d'insoumission et de révolte ceux qui ont usé légitimement et de la façon la plus utile pour tous de la liberté commune, elle fausse l'histoire en transportant à une époque un criteinum de. foi qui n'a été connu que beaucoup plus tard, et en faisant peser l'accusation d'erreur absolue sur des docteurs qui n'ont erré que relativement et
par comparaison avec des définitions qui n'étaient pas promulguées de leur temps. Quant à Topinion de ceux quî prétendent que la doctrine chrétienne est tout entière et dans toutes ses parties contenue dans l'enseignement primitif, eUe paraît peu d'accord avec la Vérité des faits. Il n'y a guère de théologie proprement dite dans l'Évangile. La constitution du dogme est l'œuvre du temps : elle est le fruit du travail multiple et indépendant de plusieurs. Le dogme s'est formé peu à peu par assises superposées, comme un monument sort de terre et élève insensiblement ses étages, grâce aux labeurs accumidés de nombreux ouvriers. Jésus est, si l'on veut, Tinvisible architecte qui dirige les forces individuelles. Mais les artisans de la doctrine prétendent tous être animés de son esprit. Us travaillent isolément, sans entente ni concert : chacun choisit sa tâche et la conduit suivant son inspiration personnelle et son tour d'esprit, avec une pleine indépendance, sans être ni se croire lié par aucune autorité humaine. Il y a des points de dogme qui apparaissent à telle date, qu'on cherche vainement chez tel docteur, qu'un autre ébauche à peine, qu'un autre expliquera plus amplement. La raison individuelle interprète et élucide successivement : plus tard, la raison générale choisira et sanctionnera. L'orthodoxie s'établit peu à peu, non sans tâtonnements et variations. L'hérésie est partout au commencement, parce que, au commencement, tout est nouveau. Lesjudaïsants, ceux que saint Paul appelle faux frères et faux apôtres, sont infidèles et hérétiques à ses yeux. Lui-même est infidèle et hérétique aux yeux des chrétiens de la synagogue. L'hérésie n'est, à ce moment, qu'une, opinion acceptée par les
uns et répudiée par les autres. Tant qu'une opinion n'a été, par Tassentiment unanime, formel ou tacite, établie comme la seule vraie et posée conmie une base immobile, on he peut distinguer ce qui est orthodoxe de ce qui ne Test pas. Qui pourrait le déterminer? Il n'y a pas dans l'Église, en dehors du maître idéal, un chef unique qui puisse porter des lois valables pour toute la communauté, et dont la juridiction reconnue s'étende sur toutes les sociétés de fidèles. Ces sociétés, d'autre part, dont les réunions sont surveillées, et non sans péril jusqu'à Constantin, ne forment que des synodes locaux et particuliers et ne possèdent, par conséquent, qu'une autorité précaire et limitée. Partout donc où les docteurs chrétiens tiennent école, enseignent par la parole ou par la plume, ils agissent avec une pleine indépendance, sans avoir d'autre juge que leur conscience et leurs auditeurs.
Quant à distinguer dans l'histoire de la doctrine chrétienne une*tradition antérieure à renseignement positif des Pères et des docteurs, indépendante de cet enseignement et devant servir de règle pour la juger, nous ignorons où l'on trouve cette tradition et quels documentson peut alléguerpour affirmer son existence. Si Ton entend par cette tradition une certaine sagesse anonyme et impersonnelle, le bon sens collectif et la raison générale qui, avant môme les grands conciles, jugeait, triait, admettait ou éliminait les œuvres de la raison individuelle, ceci est fort acceptable. La droiture de sens et la juste appréciation des légitimes besoins de l'âme humaine et de ce qui peut les satisfaire n'ont pas manqué à l'Église. Dans l'Église, comme ailleurs, le temps et la raison commune ont décidé du
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bon et du mauvais. Si Ton entend par cette tradition une croyance commune transmise de vive voix, se perpétuant à travers les âges et se conservant comme un dépôt : de pareilles croyances sont en général vagues, insaisissables et susceptibles d'altération. Telle fut, en Israël, ridée monothéiste, qui, à plusieurs reprises, selon les diverses injBuences que les Juifs eurent à subir, paraît s'être singulièrement obscurcie. Encore si l'idée du Dieu unique, du Dieu vivant, peut être l'objet d'une tradition nationale, c'est à cause de sa clarté et de. son caractère concret en quelque sorte. Il n'en va pas de même d'une métaphysique subtile, hérissée de définitions et de distinctions abstraites, où le sens d'un mot et sa place sont choses essentielles, et qui ne peut, de sa nature, revêtir une forme populaire. La tradition put transmettre, avec l'idée monothéiste déjà consacrée depuis longues années parmi les Juifs, quelques souvenirs de la personne de Jésus, quelques faits et quelques paroles mémorables qui avaient frappé le plus vivement les disciples. L'imagination, créatrice ordinaire des légendes, fit en cela, son œuvre habituelle. Mais il y a loin de la légende du Christ, telle qu'elle apparaît à peu près dans les récits des Synoptiques^ au symbole de la foi chrétienne. Ce symbole, bien qu'il tienne en peu de lignes, est le résumé de longues spéculations et de laborieuses controverses. Quand on le rédigea, ses traits divers étaient épars dans les livres des docteurs, mais on sait qu'il ne fut pas achevé en une fois, et que ses rédacteurs, même à Nicée, ne réunirent pas l'assentiment de tous et ne finirent pas les disputes.
La foi chrétienne était sans doute un lien fort étroit
parmi la diversité des peuples qui formaient l'unité artificielle de Tempire romain. Mais cette foi n'avait pas aboli des différences qui tenaient au climat, à la race, aux plus anciennes traditions. Le christianisme, au contraire, prit la teinte, si Ton peut dire, du génie de chaque pays où il pénétra. L'Église de Rome eut de bonne heure l'esprit formaliste, le sens de la règle, de la discipline, de l'ordre hiérarchique et administratif, l'instinct du gouvernement. Les chrétiens de sang et de langue hellénique se tournèrent plus volontiers vers les spéculations, les curiosités du raisonnement, les subtiles controverses. Les Églises d'Asie participèrent de l'exaltation de sentiment et d'imagination, du goût des allégories, des abstractions réalisées et des étranges synthèses qui étaient comme endémiques en Orient. Rome profane avait reçu de la Grèce sa philosophie en quelque sorte toute faite. Elle lui avait rendu le service de la dégager de ses voiles, d'abréger ou de résumer ce qui lui semblait un long bavardage, et de la promulguer avec autorité. L'Église latine reçut de même sa métaphysique de la Grèce. Le dogme chrétien est un fruit du génie grec. Sans parler des Grecs Ignace et Polycarpe qui, au commencement et au milieu du second siècle, sont plutôt des administrateurs ecclésiastiques, des gardiens des âmes et des défenseurs de l'unité chrétienne, que des théologiens, les Grecs Justin, Athénagore, Théophile d'Antioche et les autres docteurs contemporains, plus ou moins sympathiques à la culture hellénique, font pénétrer la science au sein de la doctrine chrétienne, entreprennent de l'exposer avec plus de précision, et fondent, on peut le dire, la philosophie chrétienne, que les docteurs d'Alexandrie,
Clément et Origène, développeront plus largement au troisième siècle.
On en peut trouver les premières assises dans la théorie du Logos ou verbe divin, ébauchée dans le préambule de l'Évangile selon saint Jean, écrit vraisemblablement dans les dernières années du premier siècle ou au commencement du second,
En face de ces docteurs, considérés plus tard comme les vrais interprètes de renseignement apostolique, et les traducteurs autorisés du dogme, et dans l'oeuvre desquels apparaissent en effet, avec un incontestable esprit de sagesse et de mesure, quelques linéaments de Tédiflce qu'élevèrent les Pères de Nicée, d'autres Grecs orientaux, moins soucieux de l'histoire évangélique et de sa vertu morale et populaire, d'un génie spéculatif plus hardi, plus subtil, et par certains côtés plus profond, entreprenaient de marier ensemble le paganisme oriental et le christianisme, et, au milieu de l'étrange fermentation d'idées de cette époque, édifiaient une métaphysique religieuse qu'ils prétendaient chrétienne, bien qu'elle s'élevât plutôt encore sur les confins que dans les entrailles mêmes du christianisme. Nous voulons parler de ce qu'on appelle en général le gnosticisme, broussaiUe de systèmes, si l'on peut dire, formés d'éléments très-divers où le judaïsme et le christianisme, la philosophie grecque et les spéculations de Philon, les religions de l'Egypte, de la Chaldée, de la Perse et de la Haute- Asie paraissent mêlés.
Le polythéisme gréco-romain divinisait la nature et proposait l'adoration de la vie dans toutes ses manifestations. Cependant l'idée dualiste en faisait le fond, aussi bien que de toutes les philosophies profanes.
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Platon avait fortement marqué la distinction du monde invisible et du monde visible et réalisé, sous le nom d'idées, les formes intelligibles, types et modèles des réalités sensibles. Aristote avait séparé par un abîme les choses mobiles du souverain moteur immobile. Ces deux philosophes avaient posé le Dieu suprême audessus et en dehors des conditions de la matière et presque de l'être. D'autre part, les conceptions religieuses de l'Egypte, et surtout celles de la Perse, consistaient dfms la distinction de deux séries de pouvoirs aiigéliques et démoniaques, ouvriers du bien et du mal, dont les chefs étaient, chacun dans sa sphère, le principe de la lumière et de la béatitude, et le principe des ténèbres, de la corruption et de la misère, Enfln, dans le Haut-Orient, le mouvement de la vie terrestre et les incessantes transformations des créatures étaient considérés comme un mal. Le bouddhisme enseignait que la vie et l'action sont choses mauvaises, et que l'idéal du bonheur où le sage doive tendre et qu'il puisse rêver, c'est l'anéantissement, l'extinction de toute activité, le repos éternel et l'immobilité absolue.
Toutes ces. idées se retrouvent plus ou moins dans la variété des systèmes gnostiques.
La doctrine gnostique repose sur la distinction de deux mondes, le monde divin et le monde terrestre. Le monde divin, le Plérome, comme ils l'appelèrent de bonne heure, est l'ensemble des manifestations intérieures de Dieu ; c'est un chœur, ou mieux une échelle de puissances ordonnées dans une hiérarchie plus ou moins savante et compliquée.
Au sommet, dans la pure lumière, le chef du chœur, l'être premier, indéterminé, innomable, le grand
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Dieu, abîme et silence ; au-dessous, s'en détachant comme les rameaux de la tige ou s'en écoulant comme Teau de la source, ou en rayonnant comme la lumière du foyer, une série de puissances inférieures ou JEons, la Raison, la Vérité, le Verbe, Tlntelligence, la Vie, Jéhovah, la Sagesse, sortant les uns des autres par voie d'émanation, soit isolément, soit par couples ou Sizygies, pour former ensuite- des cercles de huit puissances ou Ogdoades, jusqu'à ce que, d'évolution en évolution et de chute en chute, on arrive à la puissance inférieure qui est au plus bas degré de l'échelle, dépendante en partie, et par son origine, de l'être premier, en partie indépendante de lui par suite de son éloignement ; puissance mêlée au monde qu'elle agite et gouverne, soit selon les vues et les desseins de Dieu, soit dans un esprit hostile et jaloux. Satan, selon quelques-uns, est le chef de ces esprits subalternes qui captivent les âmes et les retiennent ici-bas dans les chaînes des basses passions.
Les âmes iqui habitent ce monde terrestre, fils de la faiblesse, de la corruption et de la douleur, sont, les unes, participant de l'esprit, curieuses de la vie d'en haut et aspirant à y rentrer, les autres pétries de matière et portées vers les choses d'en bas ; d'autres participent à la fois et en proportions variables de l'esprit et de' la matière; elles flottent par conséquent entre le monde supérieur, qui ne leur est pas fermé, et le monde inférieur, avec lequel elles ont de l'affinité. Les premières sont pures par essence et incorruptibles, élues pour ainsi dire par le grand Dieu et hors des prises de Satan. Les dernières ne peuvent s'élever ni sortir de ses mains pour s'approcher du Plérome. L'action- et
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reflfort font peu. Nul être ne change sa nature : or c'est sa nature qui assigne à chaque être sa place et marque son lot. Les hommes, par nature, sont tournés vers le bien ou vers le mal, selon que Tesprit ou la matière domine en eux. Tout est pur pour les purs : les œuvres en soi sont indifférentes. Le Sauveur n'a racheté per* sonne, il n'a changé perso une ; il a réuni seulement en une Église les esprits isolés jusqu'alors, dispersés et se cherchant vainement ici-bas.
On peut discerner, dans les traits généraux de là doctrine gnostique, les divers éléments empruntés aux diverses conceptions religieuses et philosophiques que nous avons marquées ci-dessus. Lès membres les plus hmnUes du Plérome qui s'en sont détachés, et par une série de chutes sont tombés dans la confusion de la matière et dans le chaos de la vie terrestre, qu'ils gouvernent ou dont ils inspirent les hôtes humains, répondent aux divinités du polythéisme gréco-romain. L'analogie est frappante aussi entre la région lumineuse d'où sont sortis, par des dégradations successives, les esprits supérieurs jusqu'aux espèces corporelles dans la doctrine bouddhiste, et les divers degrés d'aeons du Plérome. De même, le dégagement des conditions de la vie et l'affiranchissement de la matière apparaissent, dans l'un et l'autre système, comme les moyens de la parfaite félicité* D'un autre côté, la conception Zende des deux principes et des deux séries de puissances opposées a son analogie dans la conception gnostique du grand Dieu chef du Plérome et du Démiurge. La hiérarchie des puissances divines des systèmes gnostiques, la distinction du monde supérieur et du monde inférieur, la division des âmes en pneumatiques, psy-
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chiques et matérielles, l'idée que le grand Dieu ne s'est pas abaissé à la condition humiliante d'auteur et d'ordonnateur de la matière, ces traits et quelques autres pourraient être facilement rapprochés de plusieurs conceptions des philosophies platonicienne et péripatéticienne.
Mais en quoi la doctrine gnostique se rapprochaitelle des doctrines juive et chrétienne ?
De la religion juive, en ce que le Dieu des Juifs, Adonaï, Elohim, ou Jéhovah, a sa place dans un des degrés inférieurs du Plérome : les uns, parmi les sectaires, le considèrent comme un dieu méchant et ennemi du grand Dieu ; les autres comme son serviteur et son délégué dans l'humble fonction du gouvernement des choses terrestres ; tous comme une puissance subalterne ; et par conséquent la loi juive, qui est son œuvre et sa révélation, comme une chose temporaire et transitoire, décidément mauvaise en soi, ou tout au moins inférieure et sans vertu par elle-même, et seulement capable de servir de préparation à la révélation supérieure, dont les gnostiques se prétendaient les organes et les interprètes privilégiés.
De la religion chrétienne, en ce que le Christ était, lui aussi, un révélateur de second ordre, quoique fort élevé au-dessus du Dieu des Juifs.
Les gnostiques, du reste, ne voulaient pas seulement former une synthèse des divers systèmes philosophiques ou religieux qui avaient paru, en leur superposant la dernière venue des religions dont l'Orient eût été le berceau. Ils prétendaient enseigner un système parfait, fonder la religion pure et absolue, donner enfin la formule suprême et achevée du christianisme. Saint
MOUVEMENT DES IDÉES CURÉTIENNES AU II^ SIÈCLE. i9
Paul avait parlé parfois du lait qui convient aux enfants et de la viande solide dont il faut nourrir les hommes faits, entendant distinguer par là les vérités humbles et pratiques et les vérités plus hautes et plus difficiles à saisir qui sont l'aliment des esprits plus forts et, si Ton peut dire, des initiés. Origène, plus tard, reviendra sur cette distinction de l'enseignement populaire et de la doctrine ésotérique. La gnose, bien avant l'exégèse d'Origène, est, dans la pensée de ses docteurs, la solide nourriture des intelligences dégagées de la matière, la religion des parfaits ; en un mot, un christianisme transcendant.
Parmi les gnostiques, les uns étaient à peine imprégnés de christianisme ; les autres, comme Marcion, étaient plus intimement pénétrés de la doctrine nouvelle ; et de môme, les uns étaient plus sympathiques à la loi juive ; les autres, plus hostiles, estimaient que le Clu-ist était descendu des cimes du Plérome pour détrôner le Dieu des Juifs, pour abolir la loi, non pour Tachever. Tous les gnostiques étaient d'accord pour soutenir que le Dieu des Juifs était une divinité inférieure et d'ordre subalterne, et que la loi qu'il avait révélée était insuffisante. Tous aussi distinguaient le Christ, le nouveau révélateur, de Jésus. Le Christ avait eu pour mission d'initier les hommes au Dieu caché, d'éclairer leur aveuglement, de dissiper leur ignorance, de les affranchir des Uens de la matière, et d'unir ensemble les âmes purifiées. Mais le Fils du Ciel ne s'était pas uni réellement à un corps mortel, car la contagion de la matière répugnait à son essence. L'incarnation du Christ en Jésus n'avait été qu'apparente ou temporaire. Un moment seulement, laper-
sonne de Jésus avait eu pour hôte le Christ, lors du baptême du Jourdain. Plus tard, le Fils de l'homme seul avait souffert, seul avait été crucifié. C'était seulement l'ombre de Dieu que les Juifs avaient saisie, maltraitée et fait mettre à mort par les Romains. De sa nature, le Christ était insaisissable et impassible. Comment l'Étemel pouvait-il mourir et ressusciter ?
De bonne heure, la métaphysique gnostique troubla les imaginations. La doctrine était née près de la Palestine, au milieu des populations ardentes et mobiles de la Syrie, sur une terre féconde en contrastes ^ où l'ascétisme immodéré coudoyait l'extrême relâchement* Elle se répandit de proche en proche, pénétra en Egypte, s'acclimata à Alexandrie, gagna jusqu'à Rome* Le grand nombre des docteurs gnostiques mentionnés par les polémistes ecclésiastiques et cités dans les catalogues d'hérésies prouve assez l'activité de la propagande et l'étendue du mal. Le torrent des nouvelles spéculations philosophiques, dans la première moitié du second siècle, menaça de submerger l'Église, de corrompre ou de faire étrangement dévier le simple enseignement transmis par les premiers apôtres.
Il y avait, en effet, plus d'une séduction dans les nouveautés des Basilide, des Valentin et des Marcion. Leur entreprise répondait d'abord au besoin, non encore pleinement satisfait, de l'unité doctrinale. Plusieurs esprits nourris dans la philosophie, cherchaient le christianisme, sans trouver rien qui les contentât. L'Incarnation et la Résurrection étaient choses qui répugnaient à beaucoup ou paraissaient sans lien. Or, chaque système gnostique était un tout complet, et quelques-uns ne manquaient ni de profondeur ni de
puissance* La gnose charmait les intelligences éprises des hautes méditations. EUe pouvait paraître aux phi-» losophes d'esprit très-ouvert le dernier mot de la philosophie. Elle effaçait à demi le dogme de Tlncarnation, et tout à fait celui de la Résurrection^ et par là, ne semblait pas demander à la raison de trop grands sacrifices. Enfin, elle fournissait une solution spécieuse à d'inquiétants problèmes qui, de tous temps, ont agité les âmes religieuses et les tourmentaient alors plus que jamais. D'où vient le monde, cette œuvre si mêlée où la douleur, le mal et l'iniquité ont une si grande place ? Comment croire qu'il ait été produit par un être toutpuissant et tout bon? Il est le séjour du désordre. Les justes y sont persécutés ; la violence s'y donne libre carrière et triomphe. La corruption y déborde. Ne semble-t-il pas qu'il soit l'œuvre d'un Dieu en délire, et le royaume d'esprits jaloux et maKaisants? Aux bons, aux spirituels, la chair est pesante, la vie terrestre paraît un châtiment et un exil, et du fond de leurs âmes s'élève cette prière secrète : « Qui brisera ma chaîne, qui me délivrera de ce corps de mort et me fera jouir enfin de la Uberté pure des enfants de Dieu ? » A ces questions , à ces gémissements intérieurs, à ces élans qui partaient de cœurs vraiment saints et chrétiens, le gnosticisme répondait d'une façon spécieuse encore une fois, et par là il captivait nombre d'âmes chrétiennes et détachées du monde.
Il répondait aussi à ceux que troublaient les apparentes contradictions de Tancien et du nouveau Testament, à ceux qui alléguaient la nature si diverse des deux enseignements et des deux lois, l'opposition du l^ieu juste et du Dieu bo7t, du Dieu sévère et du Dieu de
miséricorde, la discordance si frappante entre la loi de fer de Moïse : œil pour œil, dent pour dent, et la loi d'amour, les préceptes de patience, de mansuétude et de pardon mutuel que le Christ avait répandus parmi les hommes.
Enfin, la doctrine gnostique semblait donner une nouvelle clef de l'histoire religieuse de l'humanité et répondre encore à cette autre question : Pourquoi la doctrine du salut a-t-elle paru si tard ? La gnose est une et éternelle comme la vérité ; mais les âmes humaines sont différentes et inégalement pures. La matière se porte spontanément vers la matière et s'y unit ; l'esprit tend naturellement au suprême foyer de l'esprit. Or, les religions basses et populaires sont accommodées à l'essence des âmes mêlées de matière. Le christianisme parfait et achevé a toujours eu quelques disciples : c'est la croyance naturelle des âmes où domine l'esprit ; c'est la large voie du détachement et du retour au sein du grand Dieu.
Voilà sans doute les raisons du succès incontestable de la propagande gnostique dans le cours du deuxième siècle. Cette doctrine, loin de heurter la raison philosophique, paraissait s'y ajuster; et, d'autre part, elle enchantait les âmes pures en leur proposant un idéal d'affranchissement. Il est permis de croire que les écrivains postérieurs qui ont accusé les gnôstiques d'imposer à leurs adeptes la nécessité d'épouvantables débauches en forme d'initiation, ou pour payer en quelque sorte une dette aux mauvais génies, princes de ce monde, n'ont pas compris certaines formules, ou, dans l'ardeur de la polémique, ont calomnié leurs adversaires. On conçoit mal que l'immoralité ait jamais
pu être élevée à la dignité de prescriptions religieuses. Tout au plus, peut-on dire que le principe de rindifTérence des actes professé par la plupart des gnostiques, et cette idée que, pour dégager Tâme, il faut mater et dompter le corps, ont pu conduire à certains excès individuels qu'il serait sans doute injuste de mettre à la charge de la doctrine. Au reste, bien des courants traversaient les sectes gnostiques. L'enseignementqu'elles répandaient n'était pas partout le même. Au sein de ces spéculations à outrance, les idées se heurtaient singulièrement et l'accord était loin de régner. Basilide enseignait que, dans les temps de persécution, il était permis aux fidèles d'abjurer sans scrupule. Les disciples de Marcion, au contraire, couraient au martyre comme des hommes altérés courent aux sources fraîches. La mort était pour eux la voie sûre de la purification et de la liberté. Les uns enseignaient qu'il n'y a nul mal à cédera ses passions, et que vice et vertu sont des mots et des distinctions vaines ; d'autres professaient la morale la plus austère et la pureté angélique.
Dès le règne d'Hadrien la prédication gnostique agita et divisa singulièrement l'Église. En Syrie, en Egypte, à Alexandrie, à Rome, Basilide et Saturnin rencontrèrent de bonne heure de zélés partisans et d'ardents adversaires : les enseignements de Cerdon, de Marcion, deBardesane, remuèrent profondément les âmes au milieu et dans la seconde moitié du second siècle.
De tous ces chefs d'école nous ne savons rien que parleurs adversaires. Leurs ouvrages ont péri et aucun de leurs apologistes n'est venu jusqu'à nous. Il ne reste que les réfutations et les traités polémiques qu'ils
ont suscités. Or, les pièces de cette nature ne sont pas de celles auxquelles on puisse se fier aveuglément pour connaître le caractère personnel et les opinions de ceux contre lesquelles elles sont dirigées. Cela est vrai en thèse générale, mais surtout en matière religieuse. Nulle part en effet la passion n'est plus vive et plus emportée. Les réfutations ecclésiastiques de tous les temps, on le sait, ressemblent trop souvent à des pamphlets ou à des satires. Les invectives y tiennent lieu de raisons. De plus, dans les premiers temps de VÉglise, où la passion naissait de la profondeur même de la foi, la polémique prenait aisément le ton de Tacrimonie et de la violence. A cette même époque on n'avait nulle idée de ce que nous appelons scrapule littéraire ou probité scientifique et pour les besoins d'une cause sainte et plus chère que la vie, on fabriquait largement et sans hésiter des documents apocryphes. Enfin, quand, à ces traits généraux qui commandent dans l'appréciation des hommes et des choses la réserve et le doute, on ajoute que sur les points en question les polémistes s'appellent Irénée, Tertullien et Épiphane, que tous trois manquent également et absolument de critique, que les fables et les plus étranges imaginations abondent dans Irénée et dans Épiphane, que Tertullien est un rhéteur chauffé au soleil d'Afrique, d'une éloquence parfois incomparable, mais d'une ardeur pleine d'intempérance, irritable à l'excès et fertile en outrages contre ses adversaires ; on hésite encore plus à recevoir tout ce qu'ils disent au sujet de personnages dont ils ont voulu inspirer le mépris et d'opinions qu'ils ont encore plus condamnées que réfutées.
Cependant Taniination même de ces polémiques et leur durée, et nombre de traits épars dans les documents en question, si douteux qu'ils doivent paraître à un historien» uniquement préoccupé de la vérité pure, prouvent l'importance extrême du mouvement gnostique, le danger considérable qu'il fit courir à l'Église au second siècle, et que les chefs divers de cette école à mille têtes, Valentin, Marcion, Bardesane, étaient des esprits sans mesure peut-être, mais de haute valeur relative^ qu'ils étaient en même temps des hommes sérieux, sincères, dévoués eux aussi avec une vive passion aux opinions qu'ils entreprenaient de propager. Ils portèrent le poids d'une double haine, celle des chrétiens qui les repoussaient et les détesrtaient plus encore sans doute qu'ils ne détestaient tes païens^ et celle des païens qui les considéraient apparemment comme la lie de cette société impie et sacrilège qu'ils poursuivaient partout '.
Les écrivains ecclésiastiques contemporains et postérieurs ont flétri leur mémoire. Nous n'ayons ni les moyens, ni le dessein, ni le goût de la relever. Mais il nous est permis de supposer leur bonne foi, et il nous paraît que pour bien juger, non pas précisément la valeur de leur doctrine, mais la place qu'elle occupe dans rhistoire du christianisme du second siècle, il importe de bien comprendre l'état des choses au moment où ils la produisirent et l'enseignèrent.
Tous les gnostiques n'avaient pas un égal respect sans doute pour l'Évangile et les explications que les
1 Cette communauté de misère et de haine, Marcion Va rappelée par Texpression touchante dont il se désignait, lui et ses disciples :
apôtres et les premiers disciples en avaient données Dans les constructions théologiques et cosmologiques de plusieurs d'entre eux, les principes proprement chrétiens n'avaient qu'une place relativement petite. Mais quelques-uns, comme Marcion, Tatien, Bardesane, s'étaient proposé d'achever le christianisme et d'en donner la formule définitive et parfaite. Ils connaissaient à fond les livres saints, alléguaient les écrits des apôtres. Marcion faisait grand cas et grand usage des lettres de saint Paul, et bien qu'il n'accordât pas à toutes la même autorité et ftt un choix parmi elles, il prétendait continuer et élargir l'enseignement que l'apôtre des Gentils avait ébauché. Les docteurs attachés à l'ancre de la tradition, d'esprit mieux réglé et comprenant mieux assurément le sens profond et pratique delà doctrine de Jésus, combattaient vivement cette métaphysique audacieuse, accusaient ces maîtres d'introduire des nouveautés périlleuses que les premiers maîtres de la foi n'avaient pas connues ou dont ils avaient réprouvé l'essai, de corrompre la simplicité de l'enseignement primitif par un mélange adultère de subtilités profanes, d'inventer des prophéties, de séduire les faibles par leurs prestiges, de troubler les imaginations par un idéal de perfection chimérique ou par des pratiques mystérieuses. Devant ces critiques et d'autres semblables les docteurs gnostiques ne restaient pas muets certainement. Des deux côtés on échangeait des arguments et des textes sacrés sans se convaincre beaucoup, comme il arrive. De fait, l'enseignement gnostique fit brèche dans les diverses communautés chrétiennes, où il avait pied et où il s'était introduit par une propagande secrète.
Entre les gnostiques et les docteurs qui au nom do la tradition apostolique mieux comprise, attaquaient leurs témérités spéculatives ou leurs singularités rituelles et morales, la grosse masse des fidèles, faite pour suivre et non pour guider, n'hésita pas et se détourna des premiers. Beaucoup cependant dans cette multitude, en dehors de ceux qui s'étaient laissé entraîner et se glofiaient du titre de spirituels, devaient être troublés, hésitants, anxieux, et au milieu de ces déchirements et de ces vifs débats se demandaient peut-être où étaient la foi et la vérité. Contre les gnostiques. Agrippa Castor et les autres faisaient appel à la tradition : Basilide et Yalentin l'invoquaient à leur tour. Le premier se donnait pour le disciple de Glaucias, interprète de saint Pierre ^ le second jurait sur la parole d'un disciple de saint Paul du nom de Théodas ^. On leur opposait les discours du Seigneur et des paroles gardées par la tradition et consignées dans les livres saints. Ils répondaient en alléguant aussi des discours du Sauveur empruntés à sa vie intime, que Mathias qui les tenait de sa bouche leur avait, disaient-ils, communiqués^. Ainsi ils répondaient aux textes sacrés par d'autres textes auxquels le caractère secret semblait ajouter une plus pénétrante autorité. On les combattait par les Évangiles ; ils se faisaient forts aussi de s'appuyer sur l'Évangile et opposaient à leurs adversaires soit l'Évangile de saint Luc, soit celui de saint Jean, soit un autre évangile qu'ils prétendaient plus pur et
J. Clemens Alex. Strom.j p. 375. — Théodoret, Haret, fabul,^ 1,2. — Euseb., Bist. Eccl., IV, 7. — Philosophumena^ VU, passim,