‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 282 sur 286 · Vif. ApoH,, I · texte numérisé non relu

Vif. ApoH,, I

vait-il pas prétendre qu'il prenait là son bien comme ailleurs. En tout cas, il n'y a pas une ombre de raison à soutenir que c'est dans une intention de polémique ou de parodie que Philostfate ouvrait les histoires évangélique et apostolique, et en cousait des lambeaux à son œuvre. Ces emprunts étaient, au contraire, un honneur rendu aux chrétiens. Quel plus sincère hommage, en effet, que d'imiter? Comment mieux montrer qu'on prend au sérieux et en respect les idées, les traditions et les enseignements des autres qu'en se les appropriant purement et simplement?

Depuis de longues années, du reste, le vent soufflait à la conciliation dans le monde des idées. La philosophie s'était rapprochée de la reUgion, s'était mêlée même au christianisme, à la fois secours et danger pour lui. L'exégèse des écoles stoïque et platonicienne avait abouti chez les uns au scepticisme et à l'indifférence incrédule, chez les autres à l'égale acceptation de toutes les formes religieuses et au syncrétisme. Les historiens, et ceux qui avaient vu les mœurs de beaucoup d'hommes constataient que les cultes variaient d'un peuple à l'autre : les jurisconsultes et les politiqpies admettaient que chacun suivît et gardât les coutumes de son pays ; et les philosophes, ceux du moins qui n'enseignaient pas que toute religion est également puérile, déclaraient que toutes les religions sont bonnes, et que sous la diversité des objets adorés et des rites il y a un fond identique. La paix universelle des âmes pouvait trouver un fondement dans ce principe. Les Juifs et les chrétiens surtout avaient seuls jusque-là été exclus de la fraternité religieuse du monde grécoromain. Eux-mêmes n'y voulaient pas entrer; leurs

prétentions exclusives, le mépris qu'ils rendaient largement aux païens, leur intolérance doctrinale provoquaient, rinimitié des païens coalisés. Mais ii*était-il pas possible d'introduire au sein d'une unité, composée de tant d'éléments divers, cette nouvelle variété religieuse, repoussée jusqu'alors, et volontairement réfractaire? Plusieurs, sans doute, y rêvaient, à la fin du second siècle. Le livre où Celse avait mené la bataille contre la doctrine chrétienne, finissait par une parole de conciliation et, après des menaces, par une main tendue et pacifiquement ouverte. Selon l'ami de Lucien, il dépendait des chrétiens d'entrer, eux aussi, ou mieux de rester dans le concert de la civilisation commune, et il était de leur intérêt de ne pas s'en exclure de parti pris. Il s'agissait uniquement de ne pas montrer un orgueil déplacé, d'accepter des rapports de bon voisinage avec les autres dieux, et la facile condition d'un échange d'honmiages, où chacun, d'un côté comme de l'autre, pourrait faire son choix et ses réserves.

Cet esprit de conciliation nous paraît le caractère et l'âme du livre de Philostrate. Les auteurs de ce livre, auquel son origine permet de prêter la portée d'un manifeste et d'une sorte de profession de foi officielle, en racontant ce qu'Eunape, un siècle et demi plus tard, appelle pieusement « le passage d'un dieu sur la terre, » songèrent sans doute à ranimer et à moraliser Ja religion païenne. Il y a dans leur œuvre, et coname au premier plan, une idée d'apologie et un dessein de régénération du paganisme, mais tant s'en faut que cette œuvre soit dirigée contre le christianisme, qu'elle s'appuie sur lui, se fait un support de nombre de faits

et de paroles qu'elle lui emprunte ou qu'elle y mêle ; lui donne, sans le nommer, une place parmi les éléments de la nouvelle sagesse religieuse dont elle présente le type et le spectacle, et s'y superpose, si Ton peut dire. Apollonius, en efiet, paraît comme l'organe d'une révélation qui résume tout l'efiFort de la pensée philosophique et religieuse du temps. Il est l'hôte de tous les temples et l'hiérophante de la religion universelle : il n'exclut personne, aspire à réunir les âmes'et à verser à toutes, comme d'une coupe toujours pleine, la pure liqueur qui doit étancher leur soif. La devise nouvelle, c'est : concorde et union dans la diversité. On se tait sur le christianisme, mais la preuve qu'on ne le hait pas, c'est qu'on ne craint pas de le copier. On lui accorde une place parmi les religions, non toute la place qu'il veut, mais celle qu'il a. Septime-Sévère lui interdit la propagande. C'est assez qu'il garde les conquêtes qu'il a faites et se recrute par [les naissances au sein des familles converties. S'il y consent, Élagabal lui accordera une des chapelles de son temple du Palatin, et fera du Christ un client de son dieu-soleil. Ce fait historique est un précieux conmientaire du livre de Philostrate : les détails que nous avons rappelés et qui prouvent de la part d'Alexandre-Sévère des sentiments plutôt sympathiques qu'hostiles à l'égard des chrétiens, nous paraissent aussi confirmer notre interprétation de ce curieux monument.

En somme, il est difficile, à notre avis, de considérer le livre de Philostrate comme étranger aux préoccupations religieuses qui agitaient les esprits au conomencement du troisième siècle : ils est insoutenable que ce livre ait été dicté par un parti pris d'hostilité contre le

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christianisme. Une idée plus ou moins bien digérée de rapprochement et de fusion entre le christianisme et le paganisme épuré nous paraît l'avoir inspiré.

Les chrétiens profitèrent des dispositions dont cette composition témoignait et qu'elle avait pour eflfet de répandre, mais en acceptant la paix, ils restèrent ce qu'ils étaient, enfermés dans leur foi, considérant toute transaction conmie sacrilège, et n'admettant que ceux qui se donnaient tout entiers. Le paganisme seulement compta un demi-dieu de plus.

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