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600 LES PERSÉCUTIONS DE L'ÉaUSE.

d'imagination et de style écrite pour le seul amusement des raffinés de la cour, une espèce de roman à demihistorique, comme notre littérature, dite facile, en contient tant qui n'ont d'autre objet que de divertir les oisifs; enfin que le livre de Philostrate soit tout à fait étranger aux questions du temps, aux questions religieuses et particulièrement à la question chrétienne.

Nous l'avons noté déjà, les rapports, les coïncidences, les points de contact et les similitudes entre les faits de la vie d'Apollonius de Tyane telle que Philostrate l'a écrite, et les faits de l'histoire Évangélique et Apostolique sont trop nombreux et trop frappants pour qu'on puisse soutenir valablement, en supposant que Philostrate ne connût pas cette double histoire, que ce sont des accidents fortuits, ou, en supposant qu'il la connût, que ce ne sont qu'involontaires réminiscences. Le suc et la moelle de l'enseignement du Nouveau Testament n'ont pas passé dans le livre de Philostrate, maisPextérieur et les faits y sont si souvent reproduits, que l'idée d'un parallèle cherché et voulu s'impose en quelque sorte d'elle-même à l'esprit. Elle y pénètre et s'y implante encore plus profondément, quand on songe que le livre n'est pas un coup de fantaisie de Philostrate mais une œuvre inspirée par l'impératrice^hiiosophe •et sortie du cercle philosophique dont nous avons parié.

Il s'agit maintenant de savoir quelle intention positive l'a dictée.

Nous prenons pour établis et pQur accordés les points suivants que nous marquons ici rapidement.

l'^La Vie d'Apollonius de Tyane n'est pas un ouvrage proprement historique. Ce livre porte sur un personnage réel, mais à demi obscur, et, pour beaucoup, de

GARA£TÈRE ET BUT DU LIVRE DE PHILOSTRATE. oOI

réputation équivoque, lequel, à partir de ce moment, paraît monter à la dignité de héros ou de demi-dieu.

2° La Vie (f Apollonius de Tyane révèle une connaissance très-exacte et très-approfondie de la littérature chrétienne, et contient nombre d'éléments qui en ont été intentionnellement tirés.

3" La Vie d Apollonius de Jy^we n'est ni une satire, ni un pamphlet ni, en aucune manière, une œuvre de polémique dirigée contre le christianisme. ^

4"* La Vie d'Apollottius de Tyane est sortie d'un cercle tout puissant, où dominaient des influences féminines, où l'impératrice, sa sœur et ses nièces pouvaient aspirer à donner le ton et à agir sur l'opinion, où les questions de philosophie religieuse étaient à l'ordre du jour, où le souci pour les cérémonies proprement romaines était petit, où l'on inclinait plutôt à la sympathie qu'à la haine pour les chrétiens.

Le livre de Philostrate, selon Christian Baur, fut très-vraisemblablement inspiré par les progrès du christianisme, et l'on ne saurait exclure de cette composition la pensée d'un parallèle entre Apollonius et Jésus-Christ. Le silence de l'auteur au sujet des chrétiens semble à l'illustre critique de Tubingue un argument de plus en faveur de sa thèse. « Philostrate, dit-il, écrivait à une époque où le christianisme était déjà tellement répandu, qu'il ne pouvait guère y avoir d'auteur grec ou romain qui ne fût au courant de cette religion. Philostrate surtout devait en être instruit, lui un écrivain si érudit, et qui de plus au moment de la composition de son livre vivait à la cour impériale. Le silence obstiné qu'il garde sur le Christ et le christianisme doit donc paraître volontaire. Ce silence n'eût été incompré-

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hensible que dans le cas où le livre eût eu une tendance manifestement hostile à la doctrine chrétienne. Or une pareille tendance, nous ne sommes ni forcés ni autorisés à la lui attribuer. On peut admettre tout aussi bien que l'auteur n'avait en vue qu'un simple parallèle. Pourtraiter son suj et d'une manière objective, il évitait toute mention du christianisme, bien que la pensée lui en fût présente dans tout l'ouvrage ; il ne s'agissait que d'essayer de former avec les éléments fournis par le monde païen un personnage idéal de la même espèce que celui que les chrétiens croyaient devoir adorer en Jésus-Christ. Plus le sujet était traité objectivement, moins il pouvait manquer son but. Tout souvenir de l'intention qui Tavait dicté, toute polémique ouvertement exprimée eût troublé l'impression de Fensemble, et eût donné à l'ouvrage l'air d'un pastiche : au contraire l'auteur, en se donnant l'apparence d'ignorer rexistence duchristianisme, laisse parler les faits eux-mêmes, et semble nous donner une production tout à fait indépendante ^ »

Ces observations de Baur nous paraissent aussi fines que justes et contiennent selon nous la clé de l'ouvrage de Philostrate.

Le cénacle académique auquel présidaientles princesses Syriennes, les quatre Julia, et surtout rimpératrice et sa sœur Julia Mœsa, curieux sans doute de toutes les nouveautés, dut s'entretenir fréquemment de la société chrétienne qui, malgré tous les obstacles, grandissait, s'organisait et se fortifiait chaque jour, et constituait suivant quelques uns un péril public. On peut croire que

1. Drei Abhandlungen ziir geschichte der alten philotopkit ihres verhàltuisses zum christenthum, von d. f. Ch. Baur, p. 121. Publié par Edouard Zellep. ln-8. Leipsick, 1876.

sur ce point, dans le cercle de la cour, l'opinion était partagée, et que les filles du prêtre d'Émèse étaient moins empressées que les jurisconsultes à s'affliger du discrédit croissant où tombaient les institutions religieuses proprement romaiftes. De fait, le cliristianisme s'étendait, et, pour ceux que n'aveuglaient ni les partis-pris, ni les préjugés, ni les insinuations calomnieuses, ni les rumeurs et les déclamations vaines, là oii il pénétrait, il réveillait dans les âmes des qualités rares et généralement éteintes, la force intérieure et la virilité ; il formait des caractères, apprenait le mépris de la douleur et de la mort, excitait à la pratique des vertus les plus douces et les plus utiles à la société, commençait enfin une vraie renaissance morale. On pouvait railler l'excès de crédulité des chrétiens, leur facilité à abdiquer leur raison et leur ignorance; de jour en jour il était moins vrai que tous leurs adhérents fussent grossiers, incultes, appartinssent aux dernières classes delà société. Atout le moins, il fallait bien reconnaître avec leur fermeté d'âme et leur courage, la gravité et la pureté de leurs mœurs. D'où cette conséquence que, pris dans ces éléments essentiels, le christianisme était dans la société un salutaire levain, l'école des mœurs. Or qu'était-ce que ces éléments essentiels, vus en quelque sorte du dehors? Dans la prédication chrétienne se mêlait l'idée d'un personnage divin ou donné pour tel et réputé fils et envoyé de Dieu, dont on disait qu'il avait justifié sa mission par des miracles et ne s'était servi de la puissance divine, dont il participait, que pour le bien des hommes; dont les enseignements avaient frappé les esprits, enchantant les imaginations par d'étranges et sublimes promesses, ou les terrifiant par d'épouvantables me-

naces . Il avait travaillé à élargir et à réformer Tétroite et sèche religion de son pays. Facile, et à demi-indifférent pour les cérémonies extérieures, il avait attaché le plus grand prix à l'union intime du cœur avec Dieu, en tant que cette union se révèle par des (Bivres de charité et d'amour. Il avait eu à traverser de rudes épreuves, avait goûté l'amertume de se voir méconnu, trahi par ses amis, calomnié par les autres, condamné cruellement par l'autorité : mais il avait montré qu'il était invincible à la mort. Sa vie s'était écoulée dans un petit coin de la Palestine Syrienne, mais ses apôtres et ses disciples, tout pleins de son esprit, avaient répandu sa morale etses leçons dans le monde entier. Voilà ce qu'on savait dans l'entourage de Julia Domna. Les livres des chrétiens l'expliquaient amplement.

Or tout cela était-il si nouveau, ou si difficile à faire? Puisque, de la sorte, sur le judaïsme Icmguissant s'était grefifée une religion nouvelle, ne pouvaiton pas, par la même méthode, amender aussi, élargir, purifier et ranimer le paganisme? La Syrie, qui avait vu naître Jésus, était une terre féconde ; elle avait donné, à la même époque, un personnage dont l'imagination de plusieurs avait gardé la mémoire, et qu'il était facile de réveiller. Puisqu'on savait comment les dogmes naissent et s'établissent, par quels secrets le christianisme était sorti de terre et y avait fructifié, ne pouvait-on pas planter les mêmes semences, agir sur les âmes par les mêmes moyens, trouver aussi au sein de l'hellénisme, un prophète et un réformateur? La descente et la visite d'un Dieu ici-bas ne répugnait nullement à la pensée grecque. Et sur la nature même du personnage, on ne s'expliquerait pas précisé-

Caractère et rut du livre de philostrate. 505

ment. L'imagination populaire travaille d'elle-même, et est assez prompte aux apothéoses. Il s\ifBsait de lui fournir les matériaux de la statue divine. Les chrétiens n'avaient guère trouvé les éléments de leur Dieu que dans un monde fermé à la grande culture, enjoindrait aux idées et aux faits qu'ils avaient mis en œuvre, et dont le succès justifiait assez la qualité, ce qu'on pourrait emprunter de plus excellent au monde hellénique. 11 se trouvait déjà qu'Apollonius était né sur la terre d'Orient, et justement à la même époque que le fondateur du christianisme. C'était un adepte de la doctrine du détachement absolu, un ami de la pauvreté volontaire. On le ferait naître, comme Jésus, non d'une vierge, — pourquoi abuser du miracle? — mais après une annonciation divine. Conome Jésus il aurait sa période de retraite et sa période d'initiation. Jarchas serait pour lui comme un nouveau Baptiste. Plus que Jésus, mais comme les apôtres, il aurait le don des langues : il enseignerait aussi avec puissance et autorité à la façon d'un législateur, « tantôt par sentences brèves et dures commele diamant, » tantôt usant de paraboles : il annoncerait aussi l'avenir, et parfois d'une manière apocalyptique : il guérirait aussi les malades et les possédés, chasserait les démons, ressusciterait les morts, dans les mêmes circonstances :^ plus que Jésus, et autant que tous ses apôtres réunis, il voyagerait en Orient et en Occident, allant dans les temples pour y prêcher, comme ceux-ci se rendaient aux synagogues : comme Jésus, il aurait ses pharisiens, ses disciples charnels et de petite intelligence ; comme Jésus et saint Paul, il se verrait trahi ou délaissé : coname eux aussi, il aurait ses épreuves, sa passion, sa

prison, mais supérieur en cela — au point de vue païen — ni faiblesse, ni agonie, ni plaintes, ni supplice dégradant : il resterait tout le temps ferme, plein de sérénité et de joyeuse confiance en face de la persécution impuissante ; il sortirait vainqueur de cette lutte, et, comme le fait et le dogme de la résurrection semblaient un trop grand sacrifice pour la raison grecque, il reparaîtrait après s'être évanoui^sans qu'on s'expliquât très-précisément la cause ni la nature de cette disparition, convaincrait, coname Jésus, l'incrédulité en se faisant toucher, enseignerait, pour dernière leçon, l'immortalité de l'âme, et, comme le Christ enfin, finirait sa vie terrestre par une ascension.

Ainsi, en combinant de la sorte la sagesse hellénique et les traditions chrétiennes, sans nonuner celles-ci, ni avoir l'air seulement de les connaître, on croyait pouvoir former un idéal plus achevé, plus séduisant, mieux approprié aux besoins religieux du monde grec, et satisfaire les âmes dégoûtées du paganisme et si faciles aux conversions chrétiennes. L'Évangile nouveau, pensait-on, pourrait lutter avec avantage contre l'Évangile chrétien, puisque avec les mêmes éléments de merveilleux, il contiendrait des leçons d'une égale hauteur et serait purifié de ce que l'autre a de choquant ou de puéril. Il pourrait sinon le détruire, tout au moins s'y juxtaposer, et peut-être l'entraîner et l'absorber dans son tourbillon.

La crédulité des têtes de femmes s'étend aisément dans les chimères, où elle se complaît. Nous nous figurons de longues, d'intimes conversations dans lesquelles JuliaDomna caressa, couva son idée, et essaya de la mûrir avec ses amis. Nous ne saurions dire, mais

CAHACTÈRE ET BDT D0 t!VHB DE PHILOSTRATE. 807

on peut croire, que sa conscience filt complice de son imagination, et qu'une sorte de loi put aider et soutenir l'entreprise d'abord conçue vaguement. On fit la leçon à Philostrate.

C'était une plume toute prête : il était fait pour subir docilement l'inspiration qu'on lui communiquerait. Il n'avait guère qu'à se garder de son esprit, de son goût pour les descriptions et les longs discours, et peutêtre de sentiments d'antipathie trop marquée pour les chrétiens, 11 sut prendre sur lui et les taire absolument. Cacher son talent, demeurervolontairement indifférent aux traits oratoires et aux élégances littéraires était un effort au-dessus de ses forces, et peut-être ne le lui demanda-t-on pas. D'ailleurs, les lettrés reprochaient à l'enseignement évangélique sa simplicité trop nue et soa dédain pour les grâces du langage. Aussi, voit-on Philostrate, tout en disant qu\\.pollonius enseignait parsentences brèves et fortes, lui prêter de longues amplifications, parfois subtiles, et des discours artisteinent composés, comme la longue apologie que le sophiste met dans sa bouche, en face de Domitien. Ces morceaux sont comme la marque de fabrique du temps et de l'auteur. La simplicité eût été mieux de mise, mais comment y réduire un sophiste, amoureux du hien-dire, et qui ne sait estimer la vérité, qu'autant qu'elle est ornée avec art. De plus, le livre nouveau qu'on méditait et qu'on voulait lancer dans la circulalion n'était pas fait pour les masses grossières, mais pour les esprits raffinés ou de culture moyenne que le christianisme commençait depuis quelque temps à entamer. Au point de vue de la forme, Julia Domna, vraisemblablement, laissait carte blanche à Philostrate.

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Celui-ci nous dit même que les prétendus mémoires de Damis n'avaient pas paru lisibles et présentables^ et que Julia lui avait donné Tordre de les refaire et de les mettre en beau style *. Il n'y manqua pas. Mais si on laissa libre carrière à la plume de PUlostrate, nous croyons que le fond même de l'ouvrage fut discuté et concerté préalablement, que l'esprit du livre fut en quelque sorte fixé d'avance, et que l'auteur , en puisant comme il a fait, dans les histoires évangélique et apostolique, et en gardant un si complet silence sur les chrétiens et sur leurs livres, suivit unplanconvenUy et obéit à une espèce de consigne.

Le silence couvre parfois haine ou dédain : ce n'était pas le cas. 11 avait sa raison, comme Baur Texplique très-finement, dans ce dessein que le livre valût par soi, se soutint seul, parût un produit original et indépendant de toute inspiration étrangère. On ne s'y proposait pas, d'ailleurs, de détruire des opinions adverses ou diverses. L'esprit d'émulation et de rivalité avait pu le dicter : mais on songeait plutôt à unir qu'à diviser les âmes. Philostrate était chargé d'écrire un livre d'édification spirituelle et non de critique, quel* que chose conune une Imitation païenne, avec les ressources que pouvait fournir tout ce qui se trouvait d'utile et de bon partout. L'hellénisme, qui prétendait représenter la civilisation, et qui avait fait l'éducaliGn des esprits, ne pouvait-il pas dire à meilleur titre que le christianisme ' : « Tout ce qui a été dit de bon, en quelque temps ou en quelque lieu que ce soit, m'appartient? » En puisant dans les livres chrétiens, nepou-

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