LUCIEN DE SAMOSATE
Les philosophes au milieu du second siècle. — Dévots et libres penseurs. — Lucien représentant'de ces derniers. Sa politique universelle et toute négative. — Superstitions nouvelles; le Béotien Sostrate NerylUs, Alexandre d'Abonitichos. — Vogue de ce dernier dans la hante société du temps. — Complaisance de l'État vis-à-vis de ces nouveaux mystères attestée par la colonne Antonine. — Le christianisme prétendu de Lucien. — Sa connaissance de quelques traditions et de quelques pratiques chrétiennes. — Allusions indirectes et railleries peu voilées contre les chrétiens. — Le Philopatris. — La lettre sur la mort de Pérégrinus. — Caractère satirique de cet écrit. — Libre mélange de fantaisie et d'histoire. — Parodie du martyre chrétien dans le récit du suicide théâtral de Pérégrinus. — Traits qu'on peut rapprocher de l'histoire de la mort de Polycarpe. — Résumé sur le caractère de la polémique de Lucien.
Les purs lettrés et la classe des honestiores du temps de Marc-Aurèle méprisaient fort le christianisme et les chrétiens ; ils n'aimaient guère plus la philosophie et les philosophes.
La stérilité des hautes spéculations, les disputes sans fin des raisonneurs à outrance pour expliquer Tinexplicable et tourner en systèmes la nature des choses et la vie humaine excitaient la facile pitié des esprits positifs. Les rhéteurs et les beaux esprits accusaient leur barbarie de langage, leurs discours tortus et contournés. Les hommes du monde ne pouvaient souffrir leur grossièreté affectée, leur pédantisme et leur prétention de faire la leçon au genre humain.
Au premier siècle les philosophes avaient été presque
constamment suspects au pouvoir, soit qu'on les accusât de nourrir et d'entretenir dans les âmes des souvenirs réputés factieux, soit que leurs aigres censurés sur le train des choses, levu's regrets ou leurs espérances supposées, la sévérité de leurs allures et leur silence même fussent à charge. Vespasien lui-même les avait renvoyés de Rome. Au second siècle, à la fin du règne d'Antonin le Pieux et pendant toute la durée de celui de Marc-Aurèle, la philosophie fut on ne peut plus à la mode. Fronton essaya vainement de lutter. Marc-Aurèle était le premier idéologue de son empire. On vit alors les philosophes se multipUer étrangement, et la Uvrée de la sagesse paraître et s'étaler partout, grands manteaux et grandes barbes.
Cependant les représentants de l'ancien esprit ro* main, ceux mêmes qui ne se permettaient pas ' l'égard du chef de l'État les amères critiques d'Avidî* Cassius, considéraient les philosophes comme de vie^ enfants attardés dans des exercices puérils. On a^ mettait que la philosophie pût être un utile supplém^ de culture intellectuelle pour lés jeunes gens, et fourtJ un noble passe temps aux loisirs volontaires ou toT(^* des hommes faits, mais non qu'on y consacrât sa y entière. L'âge viril et le respect de sa dignité AemsM daient, disait-on, d'autres occupations et d'autre soins. L'opinion générale voyait dans les spéculait des rêveurs inutiles, et dans les moralistes d'ennuyeil censeurs ou d'importuns pédagogues, incapables d'ei seigner autre chose que l'apathie, le dédain de vertus actives et de la vie civile, l'insouciance des in térêts et des affaires pubhques. On ajoutait qu presque tous ces professeurs de morale usaient pe
pour leur propre compte des beaux préceptes qu'ils donnaient si libéralement. Et de fait, pour un Junius Rusticus, un Nigrinus et un Démonax, que d'hypocrites et de masques, s'il faut en croire les peintures contemporaines! Parmi les conservateurs du temps, beaucoup craignaient que les témérités philosophiques n'affaiblissent les croyances religieuses, et qu'on n'otât la foi des cœurs, en lui cherchant par le raisonnement un fondement et un appui. Aux yeux de Cécilius, la sainteté de la religion vient de son antiquité. Il ne s'agit pas d'examiner, il suffit de croire comme les aïeux.
Quoi qu'il en soit, et malgré ces critiques et d'autres semblables, la philosophie était partout. Elle se glissait derrière la rhétorique pour la soutenir et fournir des idées générales aux sophistes ; elle s'essayait à interpréter les vieilles légendes des divers pays ; elle continuait à expliquer et à commenter les anciennes doctrines : elle avait des chaires publiques largement rétribuées par l'État^, ou enseignait librement çà et là, donnant des séances, faisant concurrence aux virtuoses de la parole, et s'imposant à la curiosité sinon au respect. Parfois des philosophes étaient attachés aux familles riches en qualité d'éducateurs des enfants,
1. D'après un passage de Lucien, chacune des sectes de philosophie, stoïciens, platoniciens, péripatêticiens et épicuriens, avait des représentants dans les chaires de l'État. La nomination était laissée aux suffrages des notables. L'allocation, dans les villes de province sans doute, était de dix mille drachmes par an. — Lucien, Eunuchus^ 3.
f Quelques-uns de vos philosophes, dit Tatien, reçoivent chaque année six cents pièces d'or de l'empereur, non point en récompense de leurs services, mais afin qu'ils ne portent point gratuitement une longue barbe. » •— Tatien, Advers, GrscoSy 19.
et de conseillers du maître. Les vieilles dénominations d'École subsistaient. On trouvait, selon son goût, des platoniciens, des pythagoriciens, des péripatéticiens, des épicuriens, des cyniques, des stoïciens et des sceptiques. Plusieurs se flattaient d'appartenir à la fois à toutes les sectes, et d'être capables de jouer tour à tour les divers rôles philosophiques. Les uns étaient sympathiques aux religions populaires', aux superstitions les plus puériles et aux pratiques courantes de la thaumaturgie ; les autres, exclusivement tournés vers la morale, se montraient indifférents à toutes les croyances et à tous les cultes ; d'autres en plus petit nombre affichaient les principes de ce qu'on appelle aujourd'hui la libre pensée, et faisaient la guerre aux préjugés, au charlatanisme et à toutes les formes religieuses. Alexandre d'Abonitichos s'entendait avec les pythagoriciens, les platoniciens et les stoïciens. Il renvoyait les épicuriens de son sanctuaire et se refusait à opérer devant eux ^, considérant Épicure conune son inflexible ennemi. Démonax qui prétendait révérer à la fois Socrate, Diogène et Aristippe' était accusé de s'abstenir de sacrifier et de ne s'être pas fait initier aux mystères d'Eleusis. Minerve, disait-il, n'a pas besoio