‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 90 sur 286 · Cont, Ce/*., VIII · texte numérisé non relu

Cont, Ce/*., VIII

réelle et positive. Et si Ton rapproche de ce passage ce que Celse a dit précédemment de Tordre inflexible des choses, de la quantité invariable des biens et des maux répandus dans le monde, de Tégal prix de toutes les créatures au regard de Dieu, depuis l'homme jusqu'aux êtres les plus infimes, on pourra conclure que les dieux du paganisme ne sont guère pour lui que des fantômes et des ombres, et qu'à regarder de près les choses, et d'un œil philosophique , il n'était pas loin de penser que c'est à leur imagination, et non à des êtres substantiellement réels et agissants, que les hommes élèvent des autels et oiFrent des sacrifices. Évidemment la foi positive de Celse est une foi trèséquivoque, une foi qui se cherche, une foi tourmentée et combattue par la raison, une foi qui supporte mal la lumière de la discussion, qui s'échappe et s'évanouit quand on la presse de trop près, incapable en un mot de prendre un corps et de revêtir une formule quelque peu précise. La racine de cette foi est dans le sentiment, l'éducation et l'habitude. Un peu de raison l'épure, mais beaucoup de raison la dissiperait. Celse ne pouvait s'empêcher d'admirer la constance invincible des chrétiens, préférant une mort cruelle à l'abjuration ; mais cette admiration, en quelque sorte abstraite, dont il ne pouvait se défendre au fond, et qui portait sur le fait même du dévouement, non sur ses applications particulières, n'était pas unie chez lui à une conviction religieuse assez forte et assez profonde pour qu'il fût capable au besoin de la mériter lui-même.

Le caractère incertain et flottant des croyances personnelles de Celse venait peut-être du développement de son génie critique, et de son extrême ouverture

d'esprit. Assez libre à Tégard de la religion au sein de laquelle il était né, il avait étudié toutes les formes religieuses avec un intérêt sympathique. Plusieurs parmi les docteurs chrétiens avaient commencé de même, mais Celse n'avait pas conclu comme eux, Ce^ pendant avant de prendre la plume pour combattre lé christianisme, il est certain qu'il ne se contenta pas de ramasser au hasard les vaines rumeurs populaires qui couraient sur ces hommes nouveaux. Il prit soin de s'enquérir de leur doctrine dans des entretiens particuliers avec des fidèles, et chercha, dans les livres qui faisaient autorité parmi eux, de très-amples et trèssérieux renseignements.

Au moment où Celse écrivait (176-180) la propagande, l'éducation et l'initiation chrétiennes avaient encore pour principal instrument l'enseignement oral. De Jésus aux apôtres, des apôtres aux premiers disciples, et de ceux-ci à la quatrième génération chrétienne, la tradition formait une chaîne dont les anneaux pouvaient être facilement comptés. Le petit nombre d'intermédiaires qui séparait les fidèles de la fin du second siècle de la prédication du divin Maître, garantissait la piireté du dépôt sacré. En tout cas, la parole vivante qui est en toute matière, et surtout en celle-ci, le moyen le plus efficace d'agir sur les cœurs et de gagner les âmes, s'imposait en quelque sorte dans une société fermée aux profanes, et dont les membres étaient étroitement serrés les uns contre les autres. Elle suffisait aussi, vu la simplicité de la doctrine prige dans ses traits généraux. Et d'autre part, les illettrés, qui formaient la grande majorité des fidèles, auraient-ils eu le loisir de manier

des livres, on la force d'esprit nécessaire pour les comprendre et en dégager l'essentiel? Enfin les livres étaient relativement rares, se transmettaient avec peine, se perdaient aisément, ne pouvaient être dans toutes les mains, ni se plier à toutes les dispositions, à toutes les conditions. La parole, au contraire, courait et se glissait partout, moUe, flexible, insinuante, plus chaude atlssi et d'accent plus contagieux, s'accomniôdant à tous et à toutes.

Cependant, à l'époque dont nous parlons, la littérature chrétienne était déjà riche. Sans parler des livres de polémique et d'apologétique qui s'étaient fort multipliés sous les règnes d'Antonin le Pieux et de Marc- Aurèle, ni de beaucoup d'autres écrits en forme de dialogues ou de lettres, le recueil des livres chrétiens, réputés inspirés, faisant suite aux écritures juives et d'autorité égale, commençait à se former. Aux temps apostoliques, et parmi les deux premières générations de fidèles, le caractère de livres inspirés était uniquement et exclusivement attribué aux écrits de l'Ancien Testament, communément appelé « La Loi et les Prophètes, j)

Les Évangiles abondaient dès le milieu du second siècle. La vie et la mort du Sauveur avaient fourni un canevas sans fin où s'étendaient à loisir l'enthousiasme naïf et l'imagination crédule des fidèles. C'était comme un nouveau cycle poétique dont les épisodes avaient pris corps peu à peu, dans l'ombre des causeries intimes, et qui tournaient autour de Joseph le charpentier, de la Vierge et du Sauveur. Laiiaissance de Jésus, la pureté immaculée de Marie, la fuite de la sainte Famille en Egypte, les miracles d'exil de l'Enfant divin, sa

jeune sagesse, qui troublait et éclipsait les vieux docteurs, la vertu merveilleuse qui s'échappait de son corps et de tout ce qui Favaît touché, sa descente aux enfers, sa victoire sur la mort, en même temps que les faits de sa vie publique, étaient devenus la matière dé narrations gracieuses ou sombres et souvent singtiliè* rement puériles, dont s'enchantait la fantaisie populaire, et qui coururent longtemps, sans doute, conime des. récits de foyer, avant d'être fixées par récriture^ Quelques fragments de ces traditions enfantines sont venues jusqu'à nous K A côté de ces récits épisodiques^ témoignages et produits de la crédulité populaire, il y eut des narrations plus sérieuses et plus complètes. Le bon sens des guides de l'Église en mit à part quati*e dans la seconde moitié du second siècle, mais il y en avait bien d'autres, sans parler de celles où perçait l'esprit de système, comme l'Évangile de Marcion, celui de Basilide et celui des carpocratiens. Les traditions sur la vie, les actions, les paroles mémorables et la mort du Seigneur étant un bien commun, chacun ajustait cette matière, suivant son tour d'esprit, ses raisons d'édification, ses attaches d'origine. Il paraît bien douteux déjà que les quatre Évangiles que nous possédons soient des rédactions primitives et originales; celui de Jean, le plus récent des quatre, porte la marque d'une évolution d'idées que la différence du milieu n'expUque pas seule. Celui de Luc est une composition faite sur des documents antérieurs. Ceux mêmes de Matthieu et de Marc ne semblent pas des œuvres de première main.

1. Voir le Codex apocryphus Novi Teslamenti de J.-G. Thilo, Lip* sise, 1832, et les Evangelia apocrypha de Gonst. de Tischendorf, 20 édit., Lips., 1876.

Les Lettres de Paul, de Pierre, de Jean, de Barnabe, de Jacques et de Jude, qui formaient la moindre partie de leur œuvre, lettres écrites pour la plupart à certains groupes de fidèles, parfois dans une vue d'instruction morale, parfois dans un intérêt de polémique et dans le feu de la prédication, presque toujours pour répondre à des besoins particuliers ou locaux., avaient été transcrites, communiquées de proche en proche, circulaient, étaient citées, lues et commentées sans doute avec respect, mais n'avaient pas, même dans la première moitié du second siècle, l'autorité supérieure des livres de Moïse ou des prophètes. C'était pour ces derniers qu'on réservait la formule : « Il est écrit. » Les personnages et les écrits contemporains reçoivent malaisément l'auréole. Quand ces écrits surtout rappellent de vives controverses, en ont été la causé oul'efiet, il faut attendre, pour les voir consacrés, l'apaisement des esprits et l'accord de tous dans la vénération. Aux narrations évangéliques, au Uvre de Luc, qui rappelait l'histoire des apôtres et particulièrement celle de Paul, dont l'œuvre avait été si traversée et si âprement combattue, aux apocalypses qui contenaient, croyait-on, l'avenir prochain, le commun respect ne manquait pas, mais le prestige de la distance. Et dans le grand nombre de ces pièces d'inégale valeur, nulle autorité individuelle ou collective, au milieu du second siècle, n'avait encore distingué et mis à part et hors de pair celles qui devaient, à l'exclusion des autres, être considérées conune instruments authentiques et dictées proprement par TEsprit-Saint. Les composés évangéliques , comme celui qu'on attribue à Tatien (Atà xeaaipwv) marquent un commencement d'effort en ce sens.

Si donc on se borne aux documents du temps, il paraît impossible de déterminer parmi la confusion des livres chrétiens qui sont en circulation vers le milieu du second siècle, quels sont ceux qui sont réputés livres inspirés et considérés comme pouvant servir de règle et de critérium à la foi.

Saint Justin, avant la fin du règne d'Antonin le Pieux, atteste que dans les réunions des fidèles, on faisait la lecture des Mémoires des apôtres * . Par ce titf e un peu vague et à demi exact, — car, des quatre Évangiles canoniques, il en est deux qui ne portent pas le nom d'apôtre, ceux de Marc et de Luc, — Justin entendait les Évangiles ; il le dit positivement ^ ; mais lesquels ? Si les citations qu'il en fait çà et là se trouvaient reproduites, ou toutes ou exactement, dans les quatre ou dans l'un des quatre Évangiles canoniques, on pourrait dire que c'étaient ceux-là en effet, ou tout au moins un recueil dont ils auraient fourni les éléments ; mais, si les textes évangéliques de Justin reproduisent parfois des passages empruntés à nos Évangiles canoniques et particulièrement aux Évangiles dits synoptiques ^ , plusieurs fois ils y sont étrangers, non-seulement par la

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