CHAPITRE V
La conscience de Celse. — Son ouverture d'esprit à la fois religieux et critique. — La Littérature chrétienne à la fin du deuxième siècle. — • Sa richesse relative. — Première rédaction des légendes et des écrits édifiants, plus tard déclarés apocryphes. — Les Mémoires des apôtres de saint Justin. — Incertitude du Canon des Écritures chrétiennes à la fin du deuxième siècle. — Variété des lectures de Celse. — Sa connaissance de la littérature et de la philosophie païennes. — Curiosité qu'il porte aux pratiques et aux spéculations religieuses de tous les pays. — Les sources juives qu'il a consultées. — Les livres chrétiens qu'il a eus entre les mains. — Les quatre Évangiles. — Usage presque exclusif de l'Évangile de saint Matthieu. — Connaissance de documents évangéliques différents des quatre Évangiles canoniques. •— Trace de la connaissance des Lettres de saint Paul et de plusieurs pièces sorties des officines gnostiques. — Connaissance des écrits d'Aristobule et de Philon.
Ce qui, au déclin du second siècle, distingue Celse des autres adversaires du christianisme, c'est, avec sa largeur et son élévation naturelle d'esprit, sa connaissance profonde de la situation religieuse de son temps en général, et particulièrement des enseignements de la secte nouvelle.
Celse est fort au courant des doctrines philosophiques des âges passés et de son époque : non pas seulement témoin et pur critique comme Lucien, mais ayant pris parti. Il appartient à l'école de Platon, avec liberté toutefois. Le platonisme chez lui n'est que la note ou la couleur dominante. Il est très-bien informé des diverses doctrines, coutumes ou pratiques religieuses j
mais là aussi, et plus encore qu'en philosophie, il est libre et dégagé de tout lien trop étroit. Le polythéisme qu'il défend indirectement, il s'en faut qu'il l'accepte à l'aveugle, dans le détail, sans explications et sans réserves. La foi naïve lui manque. Une sorte de curiosité demi-scientifique et demi-religieuse l'attire vers le merveilleux. Il ne s'y porte pas d'élan de cœur et avec enthousiasme. La déification des personnages et des héros de la légende sont poui* lui des arguments plutôt que des articles de foi. Il semble que sa polémique soit à double tranchant, et que plus d'un coup porté au christianisme atteigne en même temps, non-seule* ment les éléments positifs du paganisme, mais son principe même. Dans une certaine mesure, il parait accepter la croyance à la magie * ; cependant nous sauvons qu'il avait écrit contre les magiciens, et le DtÉ^ cours véritable porte la trace de ses défiances vis-à-vis de cet art dangereux, que tant de charlatans et d'iui-posteurs avaient exploité et exploitaient encore soUS ses yeux pour abuser les esprits faibles^.
A la fin de son livre, il réduit visiblement le paganisme à son minimum f recommandant ses rites moins pour leur vertu effective que pour l'état d'esprit qu'ils supposent ou produisent. Il avoue, en effet, que les divinités n'ont besoin ni du sang, ni de la graisse brûlée des victimes, mais qu'elles se réjouissent du spectacle de la piété ^. C'est presque dire que le sentiment rehgieux vaut plus par lui-même que par ses manifestations, et que les cérémonies n'ont aucune vertu