‹ Histoire des persécutions de l'église jusqu'à la fin des Antonins;Chapitre 10 sur 22 · FIS · texte numérisé non relu

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De la légalité du christianisme dans l'Empire romain pendant le premier siècle 1 .

Dans son Bulletin [d'archéologie chrétienne de décembre 1865, M. de Rossi traite la question de la légalité du christianisme dans l'empire romain pendant le premier siècle. Il reconnaît que, grâce à la large tolérance dont jouissaient tous les cultes et spécialement le culte juif, légalement reconnu et autorisé, les Chrétiens, jusqu'à l'année 64, c'est-à-dire jusqu'à la persécution de Néron, malgré les insinuations et les menées des Juifs, ne furent pas inquiétés dans l'empire, et purent en toute sécurité pratiquer leur religion et faire acte de propagande. Il admet, il est vrai, que l'édit de l'empereur Claude, mentionné par Suétone, et par lequel les Juifs étaient chassés de Rome, eut pour cause l'agitation que la prédication chrétienne commençait à susciter au sein de la colonie juive. On connaît la phrase de Suétone : Ju-

4 Cette étude a été lue à l'Institut [Académie des inscriptions et belleslettres) en mai et juin 1866, et insérée intégralement dans les Comptes rendus des séances, t. H de la nouvelle série, p. 184 et suiv.

dœos, impalsore Ghresto assidue tumultuantes, Roma (Ctaudius) expulit i .

Les mots impulsore Chresto paraissent se prêter merveilleusement à cette explication, bien que Chresto doive alors être lu Christo et que Chrïsto soit lui-même pour Christianis. En vain on rappellerait l'esprit de révolte qui soufflait constamment en Palestine. Il n'est pas vraisemblable que Claude ait rendu la colonie juive de Rome responsable de mouvements tumultueux qui se produisaient à cinq ou six cents lieues de là. D'un autre côté, ces insurrections qui s'expliquent d'elles -mêmes en Judée, chez un peuple conquis mais non dompté, divisé en partis hostiles les uns aux autres, vivant sur le sol natal, dans une complète indépendance religieuse, sentant qu'il avait pour lui la force du nombre, exalté de plus par le souvenir d'un passé glorieux et persuadé que l'ère de l'affranchissement et de la restauration d'Israël était proche, ne se comprennent guère à Rome de la part d'une colonie d'étrangers parqués dans un quartier de la ville, et qui avaient éprouvé sous Tibère2 qu'ils étaient à la merci d'un pouvoir sans scrupules et prompt à frapper. Il semble bien que Suétone fasse allusion à des débats intérieurs et en quelque sorte domestiques, dont l'éclat aurait retenti d'une rive à l'autre du Tibre, et dont le nom et l'enseignement du Christ acclamé par les uns et repoussé par les autres, auraient été la matière ou la cause. Encore une fois, l'explication que M. de Rossi donne, après beaucoup d'autres, de la phrase de Suétone est fort plausible. Le silence de Josèphe au sujet de cet édit de Claude est cependant singulier. Car on sait que l'historien juif est fort curieux et en général bien informé de ce qui touche ses compatriotes ; et, au lieu d'un édit d'expulsion, il ne mentionne de la part de Claude que des actes expressément favorables aux Juifs3.

On pourrait aussi se demander comment il se fait, s'il est vrai que, sous Claude, la propagande chrétienne fît tant de bruit

4 Suétone, Claudias, XXV.

2 « Actum et de sacris iEgyptiis Judaicisque pellendis factumque Patrum consultum... » Tacite (Annal., Il, 85). Cf. Josèphe, Antiq.Jud. XVIII, 3, §5.

3 Josèphe, Antiq. Sud., XX, 1 et pass.

parmi les Juifs et y excitât de tels mouvements que l'autorité se crût obligée d'intervenir et d'user de; rigueurs; comment il se fait, dis-je, qu'à l'arrivée de saint Paul à Rome les principaux d'entre les Juifs fussent si ignorants de la nouvelle secte (c'est l'expression même des Actes des Apôtres) qu'ils lui demandassent de vouloir bien leur dire ce qu'il en pensait. Il paraît difficile de concilier l'explication que M. de Rossi donne du texte de Suétone avec ce passage des Actes des Apôtres1. Mais encore qu'on suppose que Suétone n'a pas assigné à un événement déjà vieux quand il écrivait, une cause trouvée après coup et que le progrès de la société chrétienne à ce moment mettait en quelque sorte sous sa main, l'édit de Claude, M. de Rossi le dit formellement, ne frappa pas les Chrétiens comme Chrétiens, mais comme Juifs. « Se i fedeli furono per poco vessati sotto Claudio, non lo furono corne Christiani, ma corne Giudei2. » C'est-à-dire que l'autorité romaine, toujours assez brutale en ses façons d'agir quand il s'agissait d'étrangers et qu'elle sévissait par mesure de police, assura Tordre public en mettant dehors Chrétiens et Juifs, sans distinguer ni prendre parti entre les turbulents. De la même manière, mais avec plus de douceur, avait agi Gallion à Corinthe, quand les Juifs vinrent se plaindre à son tribunal du trouble que le prosélytisme chrétien causait parmi eux et ailleurs. Il renvoya Juifs et Chrétiens dos à dos, en les engageant à arranger entre eux leurs affaires où la loi romaine n'avait rien avoir3. Au reste, il y a d'autant moins à s'arrêter à cet édit de Claude, que ses effets eurent fort peu de durée, et qu'avant la fin de son règne les bannis étaient déjà de retour à Rome.

Repoussés des tribunaux, dit M. de Rossi, et ne pouvant faire condamner légalement le christianisme, les Juifs changèrent de tactique et s'évertuèrent à répandre au sein de la multitude païenne mille calomnies contre les nouveaux sectaires, les représentant comme des impies et des fauteurs d'athéisme, et essayant d'armer contre eux, par la pression de l'opinion publique, les défiances et les rigueurs de l'autorité impériale4. « En fait, il est

1 Act. Apost, XXVIII, 21, 22.

2 Bullett. di Arch. crist., an. 186o, p. 93.

3 Act.Apostol,Vflil, 12-16.

4 Bullett. di Arch. crist., ann. 1865, p. 93.

incontestable qu'à Rome, lorsqu'eut lieu l'incendie, les Chrétiens étaient généralement l'objet de la réprobation commune. Mais cette impopularité était-elle, comme le prétend M. de Rossi, le fruit des manœuvres des Juifs? Ceux-ci avaient-ils sur l'opinion publique cette influence que leur accorde M. de Rossi, et s'en servirent-ils en effet pour consommer, comme ils l'espéraient, la ruine des Chrétiens? Il est certain, pour le premier point, que, si les Chrétiens étaient l'objet du mépris et de la haine générale, les Juifs purs n'étaient guère en meilleure odeur auprès des païens. Tous les écrivains païens du premier siècle et du commencement du second fournissent, à ce sujet, les témoignages les plus explicites. En Orient, grâce à leurs richesses et à leur industrieuse activité, grâce aussi aux travaux d'Aristobule et de Philon, les Juifs hellénistes avaient pu s'attirer quelque sympathie, mais en Occident, et particulièrement à Rome, ils vivaient dans la misère et l'ignominie, exerçant les professions les plus abjectes et les métiers les plus inavouables. Les écrivains anciens nous les représentent comme un ramas de mendiants, de vagabonds, de charlatans et de voleurs, la lie de la société.

Pour le second point, il est tout à fait douteux qu'à Rome, avant l'arrivée de saint Paul et sa prédication, les Juifs eussent ouvert les hostilités contre les Chrétiens. La preuve, nous la trouvons dans le dernier chapitre du Livre des Actes des Apôtres. On y lit, en effet, que les chefs de la communauté juive de Rome déclarèrent à saint Paul, qui commençait devant eux son apologie, « que personne ne leur avait encore parlé on écrit sur son compte en mauvaise part, et que, quant à la secte nouvelle, ils n en savaient rien, si ce n est quelle provoquait partout des contradictions1. » Nous avons ci-dessus noté déjà ce témoignage. 11 nous semble ici très-important. Si M. de Rossi en accepte l'autorité, ce dont on ne peut douter, il faut qu'il reconnaisse qu'à Rome, avant l'année 62 (date de l'arrivée de saint Paul2), la colonie juive vivait pacifiquement avec les Chrétiens, comme les Juifs de Jérusalem avec saint Jacques, le chef de la communauté

1 Act. Apost., XXVIII, 22.

- Peut-être vaudrait-il mieux avancer d'une année l'arrivée de saint Paul à Home et la placer printemps de 61.

chrétienne de cette ville, et que ce ne fut qu'après cette date que l'hostilité de la synagogue romaine, irritée probablement par les hardiesses de la prédication de l'Apôtre, son peu de ménagement à l'endroit des vieilles observances judaïques et ses succès parmi les païens, éclata décidément. Or la période qui s'étend de G 1 ou 62 à 64, plus que suffisante sans doute, grâce surtout à l'entremise toute-puissante de l'impératrice Poppée (sympathique, dit-on, aux Juifs) *, pour faire arriver jusqu'aux oreilles de Néron d'odieuses insinuations contre les Chrétiens et préparer ses colères, était un peu courte pour fonder un état de l'opinion publique. Il ne paraît donc pas que les Juifs aient eu ni le pouvoir ni peut-être même le dessein d'attirer le mépris et l'exécration publique sur les Chrétiens. Au contraire, ce mépris et cette exécration passèrent des Juifs aux Chrétiens, confondus par l'opinion ou mal distingués. La communauté d'origine ou de vagues rapports de croyances entre les uns et les autres furent, aux yeux de la foule, qui n'y regarde jamais de fort près, la tache originelle des premiers fidèles. Ils partagèrent la réprobation générale qui pesait sur les Juifs.

En octobre ou en novembre2 de l'année 64 de notre ère, à la suite d'un grand désastre public et de sinistres rumeurs qui couraient à ce propos sur son compte, Néron chargea les Chrétiens du crime d'incendie, les fit arrêter et exécuter avec des raffinements de cruauté atroce. « On a beaucoup disputé, dit M. de Rossi, sur la question de savoir si cette persécution fut étendue à tout l'empire ou seulement locale et circonscrite dans l'enceinte de Rome. » Voici, sur ce sujet, l'opinion du savant archéologue. « Dès l'abord, Néron sévit contre les Chrétiens à Rome sous le seul prétexte de l'incendie. Mais, puisque, dans l'instruction, les Chrétiens furent convaincus non de l'incendie, mais d'une superstition ennemie du genre humain, comme le dit Tacite, « non tara crimine incendii quant odio generis humani convicti snnt, » puisqu'en définitive les calomnies répandues par les Juifs contre l'Église furent accueillies par les tribunaux, il s'ensuivait comme conséquence nécessaire que la profession de foi

1 Josèphe, Antiq. Jud., XX, 5.

- Plutôt en août et septembre. Voir notre chap. iii.

chrétienne dût être proscrite dans tout l'empire. Ces deux actes de la persécution de Néron, dérivant forcément l'un de l'autre, ont été suffisamment indiqués, mais non très-précisément distingués par les écrivains païens qui n'ont guère daigné s'arrêter longtemps aux choses de noire Église1. » Ainsi, selon M. de Rossi, les Chrétiens ont été d'abord condamnés et frappés comme incendiaires, puis comme ennemis du genre humain, gens insociables et impies f et, si le premier chef d'accusation devait restreindre l'extermination dans les limites de Rome, le second permettait d'étendre les rigueurs à l'empire entier. Il ne manque à cette hypothèse que l'appui de témoignages sérieux et explicites. Quand Tacite dit que les Chrétiens furent convaincus, sinon d'avoir brûlé Rome, tout au moins de haïr le genre humain, on ne voit pas qu'il veuille par là marquer deux phases dans la procédure sommaire qu'on suivit à leur égard. Il entend, à ce qu'il semble, que, dans cette affaire, les règles ordinaires observées dans les procès criminels ne furent pas suivies strictement, qu'on frappa un peu au hasard et à l'aveugle, comme sur des gens, qui, s'ils n'avaient pas mis le feu à la ville (ce qui ne fut pas bien prouvé, comme il le note), étaient d'ailleurs des misérables sans foi ni loi, des ennemis de la société, et, comme tels, de bonne prise et dignes du dernier supplice. Rien n'est plus arbitraire que de transformer en un grief positif et légal cette vague imputation à'ennemis de la société dont on flétrit de tout temps les novateurs et les révolutionnaires et qui, par son indétermination même, a cet effet, d'allumer des haines féroces et de servir de prétexte aux rigueurs administratives. Ajoutons que les Juifs aussi étaient, dans le même temps, malgré leur situation légale dans l'empire, taxés comme les Chrétiens d ' insociabilité, d'impiété, d'athéisme ou de sombres et dangereuses superstitions. L'historien Sulpice Sévère, il est vrai, fournit à M. de Rossi un texte aussi précis qu'il peut le désirer pour le soutien de sa thèse2. Mais Sulpice Sévère écrit bien longtemps après les événements. C'est un écrivain crédule et sans critique et dont le témoignage a peu d'autorité, si ce

4 Bullett. di Arch. crist., ann. 1865, p. 93.

2 « Hoc initio in christianos saeviri cœptura : post etiam datis legibus religio vetabalur palamque edictis propositis christianum esse non lieebat. » Sulp. Sévère, Hist. Sac, n, 41; Paul Orose, Hist., vu, 6.

n'est tout au plus pour les faits du quatrième siècle; et, eu outre, à l'époque où il compose sou histoire, c'est-à-dire à la fin du quatrième siècle ou au commencement du cinquième, l'Église a fait sa tradition.

Pour prendre la question en elle-même, où voit-on qu'au premier siècle (le seul en question), la vie isolée et retirée, l'abstention volontaire et dédaigneuse, je l'accorde, des pratiques communes, le délaissement des mœurs et des coutumes générales, — c'est là, je crois, le sens de Yodium generis humani; — où voiton que l'impiété, c'est-à-dire le refus de croire aux divinités officielles et de s'associer aux cérémonies publiques, ou le fait d'adorer d'autres divinités ou même de n'en adorer aucune, fût un délit ou un crime dans la législation romaine? Impies et ennemis de la société étaient de vagues épithètes, expressions de sentiments individuels ou publics que le législateur n'avait pas définies et qualifiées, son affaire n'étant pas de contrôler les croyances et de condamner des opinions, mais des actes. La pensée, tant qu'elle ne se manifestait pas par des actes déterminés, ne tombait pas sous le coup de la loi. Néron pouvait, il est vrai, inventer des crimes nouveaux et faire des procès de tendances. L'accusation de lèse-majesté, depuis Tibère, était fort élastique, et les délateurs, ministres officiels ou officieux du prince, étaient très-ingénieux à en multiplier les applications. Mais, que Néron ait été choqué de l'impiété prétendue des Chrétiens au point d'ordonner qu'ils fussent exterminés en masse en tous pays, ou qu'ils revinssent à la religion païenne sous peine du dernier supplice, non-seulement à Rome, mais dans tout l'empire, la chose n'est guère vraisemblable. L'ordre d'une extermination générale et sans condition suppose des inquiétudes politiques, au sujet de la secte nouvelle, que nul homme d'État ne pouvait concevoir à ce moment, une profondeur de pressentiment et de prévoyance plus qu'humaine. Le choix entre la mort et le retour à la religion païenne ne pouvait être proposé non plus, d'abord parce qu'il était absurde de contraindre sous peine de mort, des Juifs devenus Chrétiens, à embrasser le paganisme, et parce qu'aucune loi ne défendait aux païens de changer de religion. A Rome, même, il ne paraît pas du tout qu'on ait placé les Chrétiens dans cette alternative, ce qui prouve qu'en les frappant on ne songea nullement

414 * APPEiNDIGE.

à sévir contre des dissidents, à défendre la religion de l'État, en un mot que l'abandon du paganisme et l'adoption des croyances nouvelles ne furent pas les motifs déterminants de la persécution. Prétendre que Néron ajouta après coup au grief d'incendie celui d'impiété, c'est supposer sans preuves qu'il introduisit dans la législation criminelle un délit nouveau, et lui prêter un souci des choses religieuses, fort étranger à son caractère. Il pouvait bien savoir en gros, par la rumeur publique et par les rapports de sa police, que les Chrétiens étaient pour la plupart des étrangers, des affranchis, de petites gens sans nom, des enthousiastes, dont les rêveries troublaient plus d'une cervelle et remuaient particulièrement la colonie juive de Rome, de sombres et mornes sectaires sans culte apparent, livrés à de mystérieuses pratiques et communément montrés du doigt : pour cela même, il dut avoir moins de scrupules à les frapper, quand il s'avisa de chercher, après l'incendie, des victimes à offrir aux sourdes fureurs de la foule. Mais la vindicte publique une fois satisfaite et plus que satisfaite, à Rome, par l'effroyable exhibition de supplices qu'il donna au peuple, pourquoi aurait-il ordonné, par un édit, de sévir au loin? Tibère, quand il avait condamné autrefois les Juifs et les sectateurs d'Isis, les considérait sans doute aussi comme des pervers et des impies, mais cette mesure prise ah irato n'avait pas été étendue aux provinces. Inconséquence ou tolérance nécessaire, ils n'avaient été proscrits ni en Egypte, ni en Palestine. On pouvait bien tenter une fois de plus de nettoyer Rome de l'écume des superstitions étrangères, comme on disait; mais la besogne eût été infinie de purger l'empire de tous ceux que la dévotion païenne taxait d'athéisme, d'impiété ou de croyances nouvelles et dangereuses. Le polythéisme n'était pas et ne fut jamais une religion d'État, dans le sens moderne qu'on donne à ce mot. L'esprit de prosélytisme et l'intolérance, deux choses qui souvent vont ensemble, furent en général étrangers au paganisme. Et Néron, malgré le titre de souverain Pontife qu'il portait, ne se souciait guère, comme on sait, des dieux de l'État et des cérémonies traditionnelles. Nous ne prétendons pas cependant que l'extermination des Chrétiens de Rome n'ait pas eu de contre- coup dans quelques villes des provinces orientales. L'Apocalypse, qui a été écrite quelques mois après la mort de Néron,

sous le règne de Galba1, atteste qu'en Asie plusieurs Chrétiens furent condamnés. Mais le zèle des gouverneurs provinciaux, le dévouement servile des agents de Néron, peu jaloux sans doute d'administrer les consciences, mais fort ardents à suivre les exemples du maître, expliquent fort bien ces violences qui n'eurent lieu peut-être que là où l'enthousiasme des Chrétiens, surexcité à l'excès, fournit une occasion ou un prétexte.

M. de Rossi, pour la confirmation de sa thèse, allègue une autre autorité. « Des épigrammes contre les Chrétiens tracées sur les « murs de Pompéi, dit-il, font aussi allusion à la proscription des « fidèles hors de Rome au temps de Néron : Ed alla proscrizione « dei Cristiani anche fuori di Roma ai tempi di Nerone allude la « beffa contro di loro scritta suite pareti di Pompei e commen- « tata nel Bullettino2. » Il convient de s'arrêter sur ce point curieux. En 1862, on découvrit à Pompéi, sur la muraille d'une vaste chambre située sur la rue qui longe les Thermes de Stabies, des caractères légèrement tracés au charbon d'une rnain courante, et où il semblait être question des Chrétiens. Trois savants archéologues, MM. Kiessling, Minervini et Fiorelli, les eurent sous les yeux presque en même temps, et M. Kiessling, le premier, porta ce fait à la connaissance du public dans le Bulletin de l'Institut de correspondance archéologique de Rome 5. ML Minervini prit un fac-similé de ce graffito, bonne précaution, car, au contact de l'air, les lettres s'effacèrent bientôt, parait-il, et M. de Rossi nous dit, dans son Bulletin d'archéologie chrétienne de septembre 186-4, qu'on lui a montré le mur et la place où l'inscription était tracée, mais rien de plus. En fait, aujourd'hui, il ne reste que ce fac-similé. Dans ce même numéro de septembre 1864, M. de Rossi

1 De tous les ouvrages qui composent le Nouveau Testament, l'Apocalypse est celui dont la date paraît fixée avec le plus de précision et dans les limites les plus étroites. Voir sur ce point le chapitre que M. Edouard Reuss a consacré à cet ouvrage dans son Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique (t. I, liv. III, en. v). Au reste, si l'on recule l'époque où ce livre étrange a été-écrit, notre thèse, loin d'en être affaiblie, acquiert au contraire plus de force, comme cela est facile à comprendre, puisqu'alors les condamnations prononcées contre les Chrétiens auront eu Rome pour unique théâtre.

2 Bullett. di Arch. crist., décemb. 1865, pag. 93. M. de Rossi renvoie ici au num. de sept. 1864 de son Bulletin, pag. 69-72.

5 Bullett. deW Ist. di corrisp. arch., 1862, p. 92.

a reproduit le fac-similé de M. Minervini. Il se compose de six lignes irrégulières et d'inégale longueur dont quelques-unes n'ont qu'un ou deux mots, à ce qu'il semble. Chaque lettre prise isolément est assez lisible, le tout ne donne pas de sens satisfaisant. La quatrième ligne seule est, en partie, déchiffrable. C'est là qu'on lit assez aisément le nom des Chrétiens, mais on n'y lit guère autre chose. M. Kiessling, laissant de côté les trois ou quatre premières lettres de cette ligne, proposait cette lecture :

1GNI GAVDE CBRISTIANE.

Les deux premiers mots ne peuvent, en aucune façon, être trouvés sur le fac-similé que nous donne M. de Rossi (dont nous donnons à côté le décalque exact). Reste le troisième, et encore y a-t-il doute sur la première lettre et sur la désinence. En interrogeant le facsimilé de M. de Rossi, on trouve assez facilement CHRISTIANOS, et les quatre lettres qui précèdent paraissent donner raison à l'interprétation de M. de Rossi, qui lit: AUDI CHRISTIANOS. Quant à la courte ligne qui suit, elle est presque illisible. On a cru qu'elle se terminait par le mot SORORES. M. de Rossi lit : SAEVOS OLORES. Il lui faut, pour cela, suppléer la lettre L qui manque au second mot, et l'intervalle en blanc qui se trouve entre les deux 0 permettrait plutôt de suppléer deux lettres qu'une seule. — Dans la même chambre, M. de Rossi a lu trois autres graffiti :

MVLUS HIC MVSCELLAS DOCVIT Muscellas pour musculas, selon M. de Rossi;

MENDAX VEMCI VBIQUE SALUTEM MENDAX VERACI SALUTEM * ;

enfin, sur le mur extérieur de la maison, ce mauvais vers d'un poëte du pays, apparemment :

OTIOSIS LOCUS HIC NON EST DISCEDE MORATOR *.

M. de Rossi infère de ces diverses inscriptions pariétaires que, dans la maison où on les a trouvées, les Chrétiens devaient avoir

4 Ces trois inscriptions sont en écriture cursive.

2 Ce vers en lettres romaines teintes en rouge est encore très-lisible aujourd'hui.

des réunions et des conférences; qu'à ce propos quelque mauvais plaisant aurait griffonné sur les murailles de la salle même et du dehors ces épigrammes :

Venez entendre les Chrétiens, cygnes redoutables. C'est ici qu'un mulet endoctrina des mouches. Le mensonge à la vérité salut.

Rien n'est plus ingénieux que cette explication ; mais elle repose, en vérité, sur une base un peu fragile, car c'est du voisinage du graffito :

AVDI CHRISTIANOS

SAEVOS 0L0RES

dont le premier mot, qui suit plusieurs lettres indéchiffrables, est très-douteux à cause de cela même; dont la première lettre et la désinence du second n'est pas fort certaine, et dont les deux autres n'ont pu être lus ou ont été lus autrement par les trois archéologues qui ont eu la pièce même sous les yeux, que M. de Rossi Fa tirée1.

Cela seulement paraît vraisemblable, que le nom des Chrétiens était écrit sur un mur de Pompéi. Le fait est considérable. La petite histoire que M. de Rossi a bâtie là-dessus est bien trouvée sans doute, comme disent les Italiens, mais elle a un peu l'air d^une œuvre de fantaisie. Mais admettons la leçon de M. de Rossi, AUDI CHRISTIANOS; accordons-lui même les deux autres mots, SAEVOS OLORES; admettons encore toute la construction qu'il a élevée à propos des deux autres inscriptions (dont l'une est répétée deux fois) ; et même qu'on fit allusion à une prétendue école chrétienne et aux discours qui s'y tenaient, dans le mauvais hexamètre que nous avons transcrit plus haut, et qu'on pourrait traduire ainsi :

Nul ici ne s'amuse, avis aux désœuvrés

(bien que cette inscription, écrite en belles lettres romaines,

1 Dans son Bulletin d'archéologie chrétiennne de décembre 1865, M. de Rossi revient sur ce graffito et se complaît naturellement dans la lecture qu'il en a proposée. Il écrit imperturbablement : « Non rimane dubbio veruno intorno la verità délia beffa co?itro i Cristiani scoperta in Pompei» (pag. 93).

teintées de minium, n'ait pas le caractère d'un graffilo), je le demande, quelle lumière peut-on tirer de là sur la persécution de Néron, et particulièrement sur la question de savoir si elle fut locale ou générale? Comment conclure de ces innocentes railleries que les Chrétiens fussent proscrits à Rome ou hors de Rome? Avec la meilleure volonté du monde, je n'y puis voir qu'une chose, c'est qu'on connaissait les Chrétiens àPompéi, qu'on se moquait de la propagande à laquelle ils se livraient, qu'on raillait leur esprit de prosélytisme, leurs conciliabules, les discours qu'ils y tenaient et leur dédain de la vie. Déjà on pourrait opposer à cette assertion qu'il y avait des Chrétiens à Pompéi, un passage très-explicite de Y Apologétique de Tertullien que M. de Rossi connaît sans doute, bien qu'il n'en ait pas fait mention. On accusait communément les Chrétiens, vers la fin du second siècle, d'être la cause de toutes les calamités publiques. L'orateur africain proteste en ces termes : « La Campanie ne se plaignait pas des Chrétiens lorsque cette ville fut ensevelie sous les cendres du volcan. » Tertullien triomphe ici de l'absence des Chrétiens à Pompéi. M. de Rossi tire un autre argument de leur présence dans cette ville. Je sais bien que Tertullien est plus orateur qu'historien, qu'il écrivait son Apologétique cent vingt ans au moins après l'engloutissement de Pompéi ; qu'il y a dans l'Apologétique plusieurs passages que la critique la plus facile ne saurait laisser passer. J'accorde que le graffito, s'il est authentique et lu exactement, a plus d'autorité que le mouvement oratoire de Tertullien. J'accorde donc à M. de Rossi qu'il y avait des Chrétiens à Pompéi, et que quelques-uns les raillaient; mais s'ensuit-il qu'un brutal caprice du prince les eût noyés dans le sang à Rome, et que des édits solennels les proscrivissent dans tout l'empire? Si, dans les mots SAEVOS OLORES, on peut, à la rigueur , trouver une allusion à l'exaltation des Chrétiens à leurs derniers moments, à leur appétit de la mort, si j'ose dire, il faut singulièrement torturer ces mots (déjà fort douteux en eux-mêmes) pour en conclure quoi que ce soit au sujet du massacre de Tan 64. D'ordinaire, c'est quand l'autorité laisse faire et que la loi est muette ou désarmée, que le sentiment public se fait jour de la sorte, et éclate par ces boutades et ces satires en plein vent. Je n'entends pas affirmer que la multitude soit toujours

ass>ez délicate pour respecter les proscrits et les condamnés, ni que les parodies et les épigrammes s'arrêtent nécessairement quand les rigueurs légales commencent. Juvénal, après la cliute de Séjan, a noté ce trait en parlant de la foule de Rome : « Elle suit la fortune et insulte à la disgrâce. »

Sequitur fortunam ut semper, et odit Damnatos.

Cependant, les caricatures et les épigrammes de cette espèce ne prouvent rien de plus qu un état de l'opinion au temps où elles ont paru, et encore est-ce beaucoup dire. On connaît le grafpio du Palatin, le crucifié à tête d'âne; le P. Garucci ne s'est point avisé d'en tirer un argument pour établir la persécution sous Adrien. De plus, les graffiti de Pompéi peuvent dater des années 78 ou 79, et ne prouver rien pour le temps de Néron, mort neuf ou dix ans auparavant. Cette raison me paraît d'autant plus forte que M. de Rossi, après avoir inféré de ces nouveaux graffiti la conclusion exorbitante que nous avons dite, écrit quatre lignes plus bas : « Il est certain qu'après la mort de Néron et la condamnation de sa mémoire, les Chrétiens jouirent, pendant près de trente ans, d'une paix profonde. Certo è che, morto Nerone e dannata la memoria di lui,per circa trenta anni i Christiani riposarono inquiéta pace1. » Cette paix profonde régnait donc de 68 à 79. Or, s'il n'est pas tout à fait certain que ces graffiti aient été tracés pendant cet intervalle, il ne l'est pas non plus qu'ils l'aient été auparavant, et la vraisemblance même est pour la première conjecture. Carie Christianisme devait être plus connu dans les provinces en 78 qu'en 68. Dix ans de plus comptent beaucoup pour une société naissante. « Les édits de Néron, dit encore M. de Rossi quelques lignes plus bas, après qu'il eut été déclaré ennemi public, perdirent toute autorité, et les Chrétiens, ou de plein droit ou tout au moins de fait, retrouvèrent leur condition première » c'est-à-dire l'état où ils étaient avant la persécution de Tan 64). Donc, pour que les graffiti de Pompéi pussent être considérés comme un indice de la proscription du christianisme à Rome et hors de Rome, il eût fallu que M. de

1 Bulïett. di Arch. crist,, p. 93, ann. 1865.

LEGALITE DU CHRISTIANISME AU PREMIER SIÈCLE. m

Rossi établit qu'ils ont été tracés entre les années G4 et G8, ce qu'il n'a pas fait, et ce qu'on serait, je nuis, tort embarrassé de faire. Il n'est donc pas du tout démontré que la persécution de Tan 64 ait été générale. Elle eut la violence, et en même temps la courte durée de ces tempêtes qui troublent L'atmosphère, causent mille ravages là où elles éclatent, mais ne sévissent que dans une zone étroite et n'ont pas de lendemain.

Le seul fait de cette extermination dont lurent victimes les Chrétiens de Rome ne suflit pas à prouver que le christianisme ait été mis alors hors la loi dans tout L'empire. On ne peut établir, en effet, que, dans cette affaire, les croyances religieuses des victimes aient été précisément incriminées, et qu'aucune autre qualification légale, si ce n'est celle d'incendiaires (laquelle, assurément, ne pouvait s'appliquer hors de Rome), ait atteint les Chrétiens. On dit volontiers que ce fui le premier acte d'une guerre qui dura trois siècles. Ceux qui parlent de la sorte accordent gratuitement à Néron une maturité et une prescience politique vraiment singulières, et transforment une humble communauté naissante, et dont l'organisation s'ébauchait à peine, en une milice fortement constituée, qui eût été pour l'État et la société païenne, dès le milieu du premier siècle, un danger manifeste et apparent. Certes, en Tan 64, personne au monde, ni païen ni chrétien, ne pouvait imaginer que le christianisme pût un jour faire échec à l'Empire. J'avoue, pour mon compte, que je n'en sais pas plus long que Tacite. Néron, après l'incendie, où l'opinion voyait un crime, pour faire taire de sourdes rumeurs qui couraient sur son compte, et satisfaire la conscience publique qui demandait une répression, chercha des coupables, les prit dans les bas fonds de la société, fit saisir une masse d'hommes mal famés, suspects et généralement détestés, et les livra a d'atroces supplices ', sans

1 La mémoire de l'impératrice Poppée est sans doute assez chargée; il est possible cependant qu'elle n'ait pas été tout à fait étrangère au coup qui frappa les Chrétiens en 64. En premier lieu, elle était bien disposée pour les Juifs. Josèphe l'indique évidemment par l'épithète de 9coffe6r,ç qu'il lui accorde. Plusieurs ont entendu par là qu'elle était prosélyte. D'autre part, elle succédait dans la faveur et le lit de Néron à Claudia Acte, dont une tradition fort ancienne a fait une chrétienne. 11 existe plusieurs inscriptions tumulaires se rapportant à des affranchies d'Acte qui ont un ca-

s'inquiéter précisément des nouveautés religieuses dont ils faisaient profession ni sans doute les connaître, à Rome, et non ailleurs; en 64, et non d'une manière suivie et continue jusqu'à la fin de son règne. Ce fut une fête d'une nouvelle espèce qu'il donna à la multitude; une terrible expiation qu'il ordonna pour se couvrir et rassasier les colères publiques. L'exécution faite (on sait avec quelle cruauté et quel effet sur les imaginations), les choses reprirent leur cours accoutumé. Quand on sévit de la sorte, on ne s'y reprend pas à deux fois, et la pitié avait remplacé la haine dans les cœurs.

La tradition fait séjourner saint Pierre et saint Paul à Rome en 66. J'ignore s'ils y étaient en effet. La fin de la carrière du premier est profondément obscure, et je ne trouve pas, dans sa Première épître (la seule dont on puisse défendre l'authenticité), d'indication chronologique vraiment très-précise. Quant à saint Paul, il disparaît de l'histoire à partir du milieu de l'an 63. Si les deux grands apôtres n'étaient pas à Rome en 65 et en 66, ils y avaient certainement des disciples, interprètes enthousiastes de leurs enseignements, que personne ne troublait, et dont la libre parole se perdait dans la confusion et le tumulte de la grande cité.

La paix chrétienne paraît avoir été un instant troublée par Domitien. C'est, dit-on, la seconde persécution de l'Église. Y eut-il,

ractère presque chrétien. Les noms de plusieurs d'entre elles (Claudia, Felicula) coïncident avec des noms qu'on lit dans une des dernières Épîtres de Paul. Il y a peut-être là, pour le dire en passant, le mot de la fameuse énigme des Chrétiens de la maison de César. Or, sans accepter pleinement la tradition qui fait d'Acte une chrétienne, il n'est pas absurde de supposer, pour expliquer cette tradition, que cette affranchie qui avait goûté la fortune dans ce qu'elle a d'extrême, livrée une fois aux amertumes de la disgrâce et de l'abandon, ait prêté une oreille sympathique aux interprètes d'une religion qui enseignait le néant des splendeurs et des vanités mondaines. Il n'est pas absurde de supposer tout au moins que quelques-unes des esclaves ou des affranchies de sa maison aient été en raport avec Paul ou quelque autre organe de la religion nouvelle. Poppée a pu entendre parler des accointances d'Acte ou de ses affranchies avec les Chrétiens, être animée contre eux, d'un autre côté, par les insinuations des Juifs et pousser Néron à les supprimer. Du même coup elle servait la haine des Juifs et la sienne. C'est une hypothèse un peu romanesque, il estvrai, mais celle qui fait de Pomponia Grsecina une chrétienne, sur un passage très-vague de Tacite, l'est tout autant, et quoique à demi acceptée, bien plus douteuse en fait.

en effet, une persécution des Chrétiens sous Domitien, et quels en furent les motifs?

Il paraît fort difficile do répondre d'une manière satisfaisante à ces deux questions. Depuis leur défaite et la destruction de leur temple, les Juifs payaient d'un tribut de deux drachmes par tête le droit de professer leur culte. Il semble que, sous Domitien, cette contribution de guerre fut très-sévèrement perçue, et qu'on y soumit ceux qui, i sans en avoir fait la déclaration, suivaient la vie judaïque 4. » S'agit-il ici des Chrétiens? Il le semble, en effet. Mais on ne peut vraiment appeler persécution cette exaction fiscale qu'on fit peser sur eux, et au prix de laquelle ils avaient peut-être déjà acheté leur repos sous Yespasien et Titus. H. de Rossi fait ici une distinction. Les prosélytes juifs, et c'est ainsi qu'il traduit, ou du moins entend ces mots de Suétone, qui improfessi judaicam virèrent vitanu furent soumis à la capitation, mais ceux qui, aux pratiques judaïques, joignaient le crime d'impiété, c'est-à-dire les Chrétiens, furent condamnés à mort ou à l'exil. Cette distinction est spécieuse : est-elle solide? Il est certain qu'on ne peut la tirer du texte de Suétone. L'historien — qui ne nomme pas ici les Chrétiens, notons-le — ne marque pas trois classes de Juifs imposables ou imposées : les Juifs pars, les prosélytes juifs et les judaïsants impies, mais deux seulement : les Juifs qui se reconnaissaient tels et des juda'isants qui n'avaient pas fait la déclaration de leur religion (improfessi), c'est-à-dire qui ne s'avouaient pas Juifs, trait qui convient assez bien aux Chrétiens, pour le dire en passant. Suétone ne s'arrête pas à caractériser les opinions des uns ni des autres. Le terme improfessi n'emporte pas dans sa pensée une idée d'outrage. Mais M. de Rossi combine, avec ce texte de Suétone, le texte de Dion Cassais, ou plutôt de son abréviateur, où il est dit que Flavius Cle mens, Domitilla sa femme, personnages de la famille impériale, et beaucoup d'autres qui s'étaient laissé fourvoyer dans les rites judaïques, i; 7?. rwv tcu^aiov ihr, IÇoj&êXXovtsç, furent accusés dïmpiété et condamnés à la mort ou à l'exil -. De là vient qu'aux deux classes de Juifs implicitement indiquées par Suétone, professi et improfessi, c'est-à-dire les Juifs purs et les Juifs prosélytes, comme

1 Suétone, Domitianus, 1"2.

2 Dion Cassius (Xiphilin), Éd. Henri Estienne, 1592, p. 256.

M. de Rossi l'entend, il ajoute cette nouvelle espèce de judaïsants taxés d'impiété, et, à ce titre, frappés de mort ou déportés. Nous avons ici deux observations à présenter: 1° M. de Rossi, outre qu'il donne un sens fort arbitraire à l'expression improfessi de Suétone, voit dans l'expression d'impiété un caractère distinctif et une qualification légale. Aux yeux des païens, le mot impies, pris dans sa signification stricte, était communément appliqué aux Juifs, aux judaïsants et aux Chrétiens, et ne désignait pas ces derniers, encore qu'ils fussent confondus avec les Juifs; 2° Le mot impiété, dans son sens strict, n'est pas, à cette époque, une qualification légale. Le, crime d'impiété, sous Domitien, c'est proprement le crime de lèse-majesté, comme on le voit par plusieurs passages fort clairs des lettres de Pline "le Jeune, où il est fait mention de l'accusation d'impiété sans que Ja religion soit en jeu 1. Dans le style de ce temps, aimer l'empereur et ses amis, voilà la piété. Lorsque Dion rapporte que Y accusation d'impiété fit condamner Clemens, Domitilla et beaucoup d'autres, et que la cause de ces condamnations fut la chute dans les superstitions judaïques, il est, en effet, assez vraisemblable qu'il veuille indiquer des condamnations prononcées contre des Chrétiens. Mais c'est alors la seconde expression (i; toc twv ÎGu^atwv riôn l|ofclteàgvts;) qui a ce sens, et non la première, laquelle exprime seulement le genre d'accusation auquel ce fait donna lieu, c'est-à-dire Y accusation de lèse-majesté. Ces deux expressions, réunies ou rapprochées, signifient que l'adhésion au christianisme fut taxée d'impiété, c'est-à-dire de crime de lèse-majesté. C'est-à-dire qu'on regarda ceux qui s'étaient laissé affilier à la secte nouvelle comme ayant forfait à l'honneur et outragé la majesté du prince représentant de l'État, gardien de ses institutions, patron et rival des dieux, et qu'on les punit à ce titre. Il s'agissait, comme on sait, de membres de la famille impériale et de personnages consulaires. On peut s'étonner, à ce propos, que Dion et Suétone, qui savaient le nom des Chrétiens, puisqu'ils les ont désignés ailleurs sans user de périphrases , ne se soient pas expliqués plus

1 Plinius Secunclus, Epist., I, 5, vu, 25. Remarquons que c'est faire une pétition de principe que d'appuyer sur l'expression d'impiété cette conclusion qu'il s'agit ici des Chrétiens, car le sens exact de cette expression est justement en question ici.

clairement. Des Chrétiens clans la famille impériale, c'était nn fait assez considérable, aux yeux des païens du 1er siècle, pour que des chroniqueurs curieux d'anecdotes et de scandales l'eussent noté précisément. En fait, les documents profanes sur la persécution de Domilien sont fort peu explicites. Tacite nous manque sur cette période. C'est pousser loin la fantaisie et l'esprit d'hypothèse que de trouver une mention maniièste de l'exil de Domitilla dans une phrase où il rappelle que des femmes de haute naissance furent bannies sous Domitien x, et, cette phrase fût-elle une allusion à l'exil delà femme de Clemens, comme elle en est une aux exils d'Arria, de Fannia et de Gratilla, on n'en saurait rien tirer au sujet des croyances religieuses des unes ni des autres. Suétone, comme nous l'avons vu, ne dit rien de précis. Nous avons parlé plus haut du texte où il est question du fisc judaïque. C'est un texte qu'il faui interpréter avec une certaine liberté pour en inférer la persécution des Chrétiens. Quant aux personnes, Suétone rapporte la condamnation de Clemens et celles d'Acilius Glabrion, de Civica Cerealis et de Salvidienus Orfîtus, dont M. l'abbé Greppo, dans le second de ses Trois mémoires relatifs à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, a fait des Chrétiens et des Martyrs. Mais, du cousin de Domitien, Suétone dit que c'était un homme d'une indolence tout à fait méprisable, contemptissimœ inertiœ, et que Domitien le fit mourir sous le soupçon le plus futile, ex tenuissima suspicione 2 ; des trois autres, qu'ils furent exécutés sous prétexte de conspiration, quasi molitores novarum rerum 5. La vie retirée et solitaire, il est vrai, l'incuriosité des affaires publiques, le désir ou l'espoir de changements dans la constitution de l'État, étaient communément reprochés aux Chrétiens ; mais, dïine part, peut-on dire que ces griefs eussent cours déjà au premier siècle? Et, d'autre part, on sait que les politiques élèves des stoïciens pas-

4 Tacit, Vit. Agric, 45. «Non vidit Agricola eadem strage totTïonsu-

larium cœdes, tôt nobilissimarum feminarum exilia et fugas. » Voici sur cette phrase le commentaire fort hasardé, selon nous, de M. de Rossi': « Il biografo d'Agricola manifestamente allude in specie ai consoli Flavio Clémente ed Acilio Glabrione uccisi, aile due Domitille esiliate ed agli altri ad un tempo dannati per la causa medesima. » (Bullet. d'Archeol. crist., mars 1865, p. 20).

2 Suétone, Domîtiaîias, 15.

3 Id. Ibid., 10.

saient aussi pour des rêveurs suspects, des mécontents, et qu'on les accusait de se tenir à l'écart et de souhaiter un nouvel ordre de choses, Philoslrate mentionne aussi la condamnation de démens, mais il ne doune aucune indication sur les motifs de cette condamnation *.

Les documents ecclésiastiques, j'entends les documents antérieurs au cinquième siècle, sont plus précis, mais moins circonstanciés qu'on ne voudrait. La littérature apostolique est muette sur la persécution de Domitien2. Au second siècle, Méliton de Sardes, dans un passage conservé par Eusèbe, nomme Domitien et Néron comme les seuls qui, jusqu'à Marc-Aurèle, eussent entrepris de décréditer ou d'incriminer la foi chrétienne, tov Kaô'y)p.a; Iv AaScAvi aaTaaTYJGGU Xd'yov 5. Tertullien, et, d'autre part, Lactance et Eusèbe, qui le paraphrasent ou le copient tous les deux, affirment la persécution de Domitien ; mais Tertullien la présente comme un essai de violence sur lequel le prince revint bientôt lui-même4; l'auteur du De Mortibns Persecutorum, comme une entreprise que la mort interrompit bientôt et dont elle fut le châtiment 5. Eusèbe raconte que Domitien, après avoir ordonné des rigueurs contre l'Église, les fit cesser expressément par un édit et rappela même ceux qu'il avait bannis6. Eusèbe, dans son Histowe ecclésiastique 9 allègue au sujet de la persécution de Domitien le témoignage des écrivains païens : « Ils ont rapporté, dit-il, que la quinzième année du règne de Domitien, Flavia Domitilla, fille de la sœur de Flavius Clemens, un des consuls, fut, avec beaucoup d'autres, relé-

1 Philost, Vit. Apoll, VIII, 25.

2 Les violences que les Chrétiens auraient essuyées dans l'Asie proconsulaire, d'après l'auteur de Y Apocalypse, ne peuvent être rappportées au règne de Domitien, puisque ce livre étrange fut écrit en 68, peu de temps après l'avènement de Galba, et d'autre part, la lre épître, dite de Clément, où il est fait très-vaguement mention des épreuves de l'Église, n'est pas datée. M. Hefele place sa composition dans les dernières années du règne de Néron. MM. Baur et Volkmar la mettent avec le Pasteur d'Hermas dans les premières années du règne d'Adrien. D'autres critiques, dans les dernières années du premier siècle, en 96 ou 97.

3 Eusèbe, Hist. EccL, IV, 26.

4 Tertullien, Apologet., 5.

5 Lactance, De Mort. Persecut., 3.

c Eusèb., Hist. Eccl.} III, 20.

guée dans l'île de Pontia, pour avoir confessé le nom du Christ1. » Quels sont ces écrivains païens dont Eusèbe invoque l'autorité, sans en nommer aucun ? Il semble qu'il fasse ici allusion au passage où Dion rapporte l'exil deFlavia Domitilla. Mais Dion nomme Pile de Pandataria comme lieu d'exil, et Eusèbe, d'après des autorités anonymes, Pile de Pontia. Ces deux îles sont voisines, toutes deux illustrées par de nobles exils. Dion ou Eusèbe ont pu les confondre. Il y a une autre variante. Dion dit que Flavia Domitilla, parente de Domitien, femme de Clemens, était en même temps sa cousine et la nièce de Domitien. On peut supposer aussi qu'une erreur ou une confusion aura pu se glisser dans le texte d'Eusèbe. Eusèbe, dans sa Chronique, raconte le même fait, à savoir l'exil à Pontia de Flavia Domitilla, nièce de Clemens, sur Pautorité d'un écrivain païen du nom de Brutius2. On connaît un Bruttius Praesens, ami de Pline le Jeune. Mais sur quelles raisons peut-on s'appuyer pour prétendre que l'historien Brutius d'Eusèbe et le Bruttius Praasens de Pline ne soient qu'un seul et même personnage ? Baronius transforme le nom de Bruttius en celui d'Erutius (Clarus) ; — pourquoi pas Erutius Sextus, autre correspondant de Pline le Jeune? (1, 16, 11, 9) ou en celui de Brutianus (Pline le Jeune, VI, 22), — sans donner cependant une seule raison qui permette d'affirmer que ni l'un ni l'autre ait été historien plus que Brutius. M. de Rossi, qui accepte cette conjecture, ne nous dit pas sur quoi il la fonde. Il convient de noter qu'Eusèbe, ni dans son Histoire où il n'est pas question de ce Brutius, ni dans sa Chronique, ne parle pas de deux Flavia Domitilla condamnées par Domitien, mais d'une seule, comme Dion. C'est une question de savoir s'il y en eut deux en effet, l'une femme de Flavius Clemens, l'autre sa nièce, qui souffrirent en même temps pour le nom du Christ sous Domitien et par ses ordres. M. l'abbé Greppo, dans le second de ses trois mémoires relatifs à V histoire ecclésiastique des premiers siècles, a dressé, après Brottier, l'arbre généalogique de la famille des Flavius. M. de Rossi, dans son Bulletin d'archéologie du mois de mars de l'année dernière, a revisé ce travail 5. Titus Flavius Petro, centurion dans

1 Eusèbe, Ibid., III, 18.

* Vetust. lat. chron. éd. Roncalli, tom. I, p. 446.

3 Bullet. Arch. crist., mars 1865, p. 20 et 21.

le parti de Pompée, puis collecteur d'impôts, est le chef de cete famille. Il eut de sa femme Tertulla un fils, Titus Flavius Sabinus, receveur du quarantième en Asie. Celui-ci, marié à Vespasia Polla, eut trois enfants : une fille, Flavia Polla ou Petronilla, qui mourut en bas âge, et deux fils, Titus Flavius Yespasianus, qui régna après Vitellius, et Titus Flavius Sabinus, mort en 69 à la prise du Capitole, après avoir été longtemps et à deux reprises préfet de Rome. Il occupait cette charge en 64, lors du massacre des Chrétiens. Vespasien eut de sa femme Flavia Domitilla, deux fils, Titus et Domitien, qui régnèrent tour à tour, et une fille, du nom de sa mère, Flavia Domitiîla. Cette fille, morte comme sa mère avant l'élévation de Vespasien à l'empire, laissa une fille nommée aussi Flavia Domitiîla. C'est celle dont parle Dion, la femme de Flavius Clemens. Si nous citons Julia Augusta, fille de Titus, nous aurons épuisé la descendance de la branche des Flaviens qui fut appelée à régner. L'autre branche a pour souche le frère de Vespasien, Titus Flavius Sabinus. Les historiens profanes lui donnent deux fils : Titus Flavius Sabinus, qui épousa la fille de Titus, Julia Augusta, et que Domitien fit mettre à mort, nous dit Suétone, parce que le jour des comices consulaires, le héraut F avait, par erreur, proclamé empereur au lieu de consul, et Titus Flavius Clemens, consul en 95. Ce dernier laissa de sa femme, Flavia Domitiîla, deux fils, Vespasien le Jeune et Domitien le Jeune, que l'empereur Domitien avait désignés pour lui succéder et dont il avait confié l'éducation à Quintilien.

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