‹ Histoire des persécutions de l'église jusqu'à la fin des Antonins;Chapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Condamnations prononcées contre plusieurs Chrétiens au début du règne de Marc-Aurèle. — Sainte Félicité et ses fils. — Saint Justin et ses compagnons. — Remarques sur les Actes de saint Justin.

— Calamités publiques sous ce règne. — Effervescences populaires.

— Redoublement d'exaltation chez quelques Chrétiens. — Réveil du prophétisme et des idées millénaires. — Le montanisme. — Chants sibyllins. — Épisode de la guerre de Germanie. — La pluie merveilleuse. — Prétendue lettre de Marc-Aurèle en faveur des Chrétiens. — Le christianisme dans la Gaule méridionale — Persécution à Lyon et à Vienne. — Lettre de ces Églises aux Églises d'Asie et de Phrygie. — De quelques autres martyrs de la Gaule : Symphorien, Alexandre, Épipodius. — Caractère et rôle de l'empereur Marc-Aurèle dans la persécution des Chrétiens.

Le second plaidoyer de Justin, malgré son âpreté et son caractère agressif, ne semble pas avoir attiré a son auteur plus de poursuites que le premier. Le préfet de Rome, Lollius Urbicus, mourut sans avoir fait appeler Justin à son tribunal. Comment Urbicus avait-il si facilement condamné Ptolémée et ses deux compagnons, et fermait-il les yeux sur Justin, plus

en vue sans doute, et qui prenait si peu de soin de se déguiser? La seule réponse que nous puissions faire à cette question, c'est que nul ne s'était porté ou ne se portait encore accusateur de l'Apologiste, et que, dans l'espèce, la justice romaine n'avait pas coutume de se mettre en mouvement sans être saisie. De môme, Salvius Julianus, le rédacteur de l'édit perpétuel, qui succéda à Urbicus dans la charge de préfet de Rome avant la mort d'Antonin, et la garda pendant toute Tannée suivante, ne fit pas non plus comparaître Justin. C'est encore une fois, que dans ces causes mal définies, la justice romaine ne cherchait pas les coupables et attendait l'accusation. Trajan l'avait prescrit précisément, et cette formule, semble-l-il, hors les cas extraordinaires, faisait loi : Conquirendi non sunt. De plus, Justin se donnait comme philosophe et en portait l'habit; sous Antonin et Marc-Aurèle c'était une sauve-garde. Et puis, on l'entendait parler, comme les stoïciens de la raison qui est Dieu, de la raison qui est disséminée partout et fait la vraie valeur des hommes. Il semblait révérer Heraclite, Socrate, Platon, Musonius et en faire les initiateurs de son esprit et les pères de sa philosophie. On pouvait s'étonner qu'il mît Jésus dans leur compagnie. C'était une bizarrerie d'éclectisme et non un crime. Cependant le hardi docteur chrétien s'attendait à tout. Dans son école ouverte à tous ceux qui voulaient l'entendre, il avait rencontré des contradicteurs, et peut-être sa rude dialectique en avaitelle blessé quelques-uns.

Jl nous parle en particulier d'un certain philosophe cynique du nom de Crescens, avec lequel il avait eu plusieurs colloques, et qu'il avait, nous dit-il, convaincu de ne rien savoir. Celui-ci qui, sans doute, ne tombait pas d'accord avec lui sur ce point, se répandait en injures de toule sorte contre les Chrétiens en général, et contre Justin en particulier, les traitantd'impies et d'athées, soit, dit Justin, sans connaître leur doctrine et pour complaire à la foule ignorante, soit par inintelligence de leurs enseignements, soit encore par crainte qu'on ne le soupçonnât d'être chrétien lui aussi, faisant œuvre en tout cas d'homme pervers, lâche et flatteur de la foule. Justin ajoutait que si l'empereur n'avait pas entendu parler de cette controverse, il était prêt à la reprendre devant lui et à confondre encore l'ignorance de son adversaire1.

Cette idée de faire l'empereur juge souverain d'un débat de doctrine et de transformer le consistoire impérial en une sorte de concile qui décidât de la vérité ou de la valeur philosophique du Christianisme, était assez étrange assurément, mais n'est pas invraisemblable de la part d'un sectaire ardent, convaincu, qui prétendait mettre la dialectique de Socrate au service de la philosophie nouvelle qu'il avait embrassée. Pareillement en novembre 155, à Smyrne, Polycarpe interrogé par le proconsul Statius Quadratus, lui demandait une audience pour lui rendre raison de sa foi et satisfaire pleinement ses doutes.

1 Saint Justin, II Ap. 3.

On sait que le nouveau règne débuta mal. Sur la frontière d'Orient, les Parthes étaient menaçants, les Catles avaient envahi la Pannonie et la Rhéliè, la Bretagne s'agitait. En 162, le Tibre déborda, ruina nombre de monuments, lit périr quantité de bétail dans les campagnes voisines et occasionna une disette.

C'est dans ces circonstances, et pour apaiser la colère des dieux irrités, qu'on raconte que Marc- Aurèle, à l'instigation des Pontifes émus1, aurait ordonné l'exécution d'une veuve chrétienne, nommée Félicité, et de ses sept fils dont l'aîné se nommait Janvier.

Le récit de la passion de sainte Félicité et de ses fils, nous paraît décidément apocryphe. Le nom d'Antonin qu'on y lit avec la mention de plusieurs empereurs régnants et désignés par le préfet chargé de l'instruction, par l'expression de dominorum nostroruiri, se rapporte plutôt, à notre avis, aux premières années du troisième siècle, alors que Septime Sévère et Antonin Caracalla portaient ensemble le titre d'Auguste. 11 nous semble que l'auteur anonyme de cette narration a réuni en un seul épisode, faisant pendant à un récit biblique, comme l'histoire de Symphoroseetdeses sept fils misa mort, dit-on, sous Hadrien, pour le même crime de Christianisme, diverses condamnations prononcées probablement dans

1 Seditio coorta est Pontificum. [Act. de sainte Félicité. — Ruinart, Act, sélect, et sine, pag. 72.)

le même temps contre diverses personnes dont les deux plus connues sont. sainte Félicité et saint Janvier1.

C'est à l'année suivante qu'il semble qu'on doive rapporter le martyre de Justin et de plusieurs de ses compagnons et de ses disciples. Lerécit qu'on en trouve dans les Acta martijrum selecta de Ruinart mérite d'être inséré ici :

Au temps où les défenseurs impies des idoles publièrent dans tous les pays et dans toutes les villes, des édits sacrilèges contre ceux qui professaient la religion chrétienne, ordonnant que tout chrétien fût saisi et forcé de sacrifier aux idoles, Justin et ceux qui étaient avec lui, furent arrêtés et conduits au préfet de Rome, nommé Rusticus2. Dès qu'ils furent devant le tribunal, le président (Praeses) dit à Justin : Allons, montre-toi obéissant aux dieux et aux édits de l'empereur* — Justin lui répondit : On ne pourra jamais reprendre ni condamner personne pour être resté fidèle aux prescriptions de Notre-Seigneur Je* sus-Christ.

Alors le préfet Rusticus dit : De quelle école es-tu et de quelle doctrine fais-tu profession?

Justin répondit : J'ai goûté toutes les doctrines et exploré toutes les écoles. A la fin je me suis attaché à la doctrine chrétienne, bien qu'elle ne plaise pas à

1 Voir notre second appendice, à la fin de ce volume* sur le martyre de sainte Félicité et de ses fils.

2 Le texte de Ruinart donne ici ad Romœ jwœsidem. Plus loin, on lit constamment, dans ces mêmes Actes, prœfectus.

ceux qui se laissent abuser par les erreurs de l'opinion.

Alors Rusticus : C'est donc là, malheureux, la doctrine qui a tes préférences?

— Tout à fait, dit Justin. Je suis les Chréliens parce qu'ils enseignenl la vérité.

Et le préfet : Quelle est donc cette vérité?

— Cette vérité que nous, Chréliens, nous gardons pieusement, consiste à croire en un seul Dieu, auteur et créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et à confesser pour Fils de Dieu annoncé autrefois par les prophètes, le Seigneur Jésus-Christ, juge futur du genre humain, messager du salut et maître commun de fous ceux qui ont été à la bonne école*

Pour moi, pauvre mortel, je suis trop chétif et trop faible pour pouvoir parler dignement de sa divinité sans bornes; mais je m'incline devant les prophètes qui, il y a de longs siècles, grâce à l'inspiration d'en haut, ont prédit que, celui même que je viens d*appeler le Fils de Dieu^ viendrait sur cette terre.

Le préfet demanda en quel lieu les Chrétiens se réunissaient.

— Làj dit Justin, où chacun veut et peut se rencontrer. Est-ce que tu t'imagines que nous avons coutume de nous réunir tous dans un même lieu? Il n'en est rien. Le Dieu des Chrétiens n'est pas enfermé dans une enceinte; mais, étant invisible, il remplit le ciel et la terre, et les fidèles le trouvent partout pour l'adorer et le glorifier.

Alors le préfet : Allons, dis-moi, en quel lieu tenezvous vos assemblées et où réunis-tu tes disciples?

Justin répondit : J'habite auprès de la maison d'un certain Martinus, à côté des thermes de Timotinus, depuis que je suis à Rome. C'est la seconde fois que j'y viens. Je ne connais pas d'autre séjour que celui-là. Tous ceux qui ont bien voulu venir me trouver, je leur ai fait part de la vraie doctrine.

~ Ainsi donc tu es chrétien, dit Rusticus.

— Parfaitement, répondit Justin, je suis chrétien. Alors le préfet dit à Chariton : Et toi, est-ce que tu

es chrétien aussi?

— Oui, grâce à Dieu, je le suis, répondit Chariton.

Rusticus demanda à la femme Charitana si elle suivait elle aussi la foi du Christ. Et celle-ci répondit qu'elle était chrétienne aussi, grâce à Dieu.

Alors Rusticus dit à Evelpistus : Et toi, qui es-tu?

Il répondit : Je suis esclave de César, mais devenu chrétien et affranchi par le Christ lui-même, je dois à son bienfait et à sa grâce d'être entré en partage de la même espérance, dont ceux-ci que tu vois sont possédés.

Après cela, le préfet se tournant vers Hiérax, lui demanda s'il serait aussi chrétien?

— Oui certes, dit Hiérax, je le suis également, car j'honore et j'adore le même Dieu.

— Est-ce que c'est Justin, dit le préfet, qui vous a faits chrétiens?

— Pour moi, dit Hiérax, j'ai toujours été et je serai toujours chrétien.

LA PERSECUTION DE MARC-AURÈLE. 3i9

El Pœon se montrant : Et moi aussi, dit-il , je suis chrétien.

— Et quel est celui qui t'a instruit, dit le préfet?

— C'est de mes parents, dit-il, que j'ai reçu cette bonne doctrine.

Après lui, Evelpislus dit : Et moi, je prenais un grand plaisir à entendre les discours de Justin; cependant, c'est aussi de mes parents que j'ai appris à être Chrétien.

Alors le préfet : — En quel pays sont tes parents?

— En Cappadoce, répondit Evelpistus.

Le préfet demanda à Hiérax en quel pays étaient ses parents?

— Le Christ est notre vrai père, répondit-il , et notre mère est la foi qui nous fait croire en lui. Quant à mes parents terrestres, ils sont morts. Au reste , je suis issu d'Iconium en Phrygie; c'est de laque j'ai été amené ici.

Le préfet demanda à Liberianus ce qu'il avait à dire et si lui aussi était Chrétien et ennemi des dieux.

— Oui, dit-il, moi aussi je suis chrétien, car j'honore et j'adore le seul vrai Dieu.

Alors le préfet se tournant vers Justin : — Écoute, toi qui passes pour éloquent et te figures être en possession de la vraie doctrine, si je te fais déchirer des pieds à la tête à coups de fouets, te persuades-tu que tu monteras au ciel?

Et Justin : — J'espère, dit-il, que je recevrai les biens que reçoivent ceux qui gardent l'enseignement

du Christ, si je souffre le traitement dont tu parles ; car je sais que la grâce divine est réservée jusqu'à la fin du monde à ceux qui auront su rester fidèles.

— Ainsi, dit le préfet, tu t'imagines que tu monteras au ciel pour y recevoir quelque récompense.

— Je ne me l'imagine pas seulement, dit Justin, je le sais et en suis si certain que je n'en fais aucun doute.

Le préfet Rusticus dit : — Laissons cela et venons sans plus tarder au fait : Avancez tous, et ensemble sacrifiez aux dieux.

Justin répondit : — Nul homme de sens n'abandonne la piété pour embrasser Terreur et l'impiété.

Rusticus dit : — Si vous refusez d'obéir à nos ordres, vous serez punis impitoyablement.

Et Justin : — Nous n'avons rien tant à cœur que de souffrir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et de gagner notre salut. Car ainsi nous n'aurons rien à craindre et nous aurons tout à espérer quand nous paraîtrons devant le tribunal redoutable où, selon l'ordre divin, le monde entier passera.

Tous les autres martys dirent de même : — ? Fais maintenant ce que tu voudras , nous sommes Chrétiens et ne sacrifions pas aux idoles.

Alors le préfet Rusticus prononça cette sentence : Que ceux qui ont refusé de sacrifier et d'obéir à l'édit de l'empereur, soient battus de verges et frappés de la peine capitale comme les lois le prescrivent.

Les saints martyrs, louant Dieu d'une seule voix,

furent donc emmenés au lieu du supplice, battus de verges, puis frappés de la hache et consommèrent le martyre en confessant le Sauveur.

Quelques fidèles vinrent en secret enlever leurs corps et les ensevelirent dans un lieu convenable1. »

Cette pièce, dont le début paraît se rapporter plutôt à l'époque de Décius ou de Galerius et de Dioclétien, qu'au milieu du second siècle et au commencement du règne de Marc-Aurèle, est cependant fort inléressanle. Nous ne connaissons pas l'édit de l'empereur , dont il est fait mention plusieurs fois dans ce document, et, sur l'autorité de Tertullien, nous avons le droit de nier que Marc-Aurèle , non plus qu'Antonin ou Hadrien, ait, par une ordonnance spéciale, rendu plus difficile la situation des Chrétiens, L'édit de Trajan pesait sur eux et suffisait. Il est possible que sur quelque dénonciation, peut-être sur celle du cynique Crescens, réfuté par Justin, et qui estimait plus aisé et plus commode de trouver des licteurs que des raisons, une descente ait été faite dans la maison de Justin, et que d'un coup de filet la police ait saisi ceux qui se trouvaient auprès du maître, et que le lien d'une foi commune, non l'intérêt de la curiosité, y avait amenés. Nous en comptons ici six arrêtés outre le maître, à savoir : Chariton et Charitana, Evelpistus de Cappadoce, Hiérax d'Iconium en Phrygie, Pœon et Liberianus. Nous remarquons que sur ces sept il y a un esclave, et, outre

1 Ruinart, Acta Martyr, sine, et selecta, p. 105-107.

Justin, deux Asiatiques. La condition et le pays des autres ne sonl pas indiqués, mais les noms qu'ils portent sont des noms étrangers, probablement des surnoms qui dalent de leur conversion à la foi chrétienne et en témoignent. Des six compagnons de Justin, trois affirment qu'ils étaient Chrétiens de naissance et avaient été nourris dans la foi nouvelle par leurs parents.

Le préfet de la ville, Rusticus, consul l'année précédente, l'an 162, l'un des maîtres de Marc-Aurèle, était un lettré et un philosophe. Il semble dès l'abord, qu'en interrogeant Justin, il oublie sa qualité de magistrat. Il s'enquiert, en effet, de l'école à laquelle il appartient et de la doctrine dont il fait profession, et l'autre ayant répondu que cette doctrine était la vérité même, il lui demanda, non sans ironie peut-être, quelle est cette vérité. Un Dieu unique ne devait pas le scandaliser; mais un Juif de la Palestine, déclaré fils de Dieu, juge futur et rémunérateur du genre humain, avait sans doute quelque peine à entrer dans son esprit, et lui paraissait une étrange superstition.

Ce n'était pas son rôle de discuter et ce n'en était pas le lieu. 11 n'insiste donc pas , et laissant la question de doctrine , il demande par deux fois où les Chrétiens tiennent leurs réunions. Justin esquive la question. Car si tous les Chrétiens de Rome avaient la prudence de ne pas s'assembler en un même lieu et de former, pour ainsi parler, des comices d'une nouvelle espèce, il est probable qu'ils communi-

guaient cnlre eux et se réunissaient au moins par groupes. On ne l'avait pas caché à Pline le Jeune , quand il fit son inslruction, et selon les ordres de Irajan, il s'était hâté d'interdire les hëtairies. Dans l'immense confusion de Rome, il y avait mille moyens de se visiter etdeserapprocher. La question réitérée du préfet prouve au moins les soupçons du gouvernement impérial et combien sur ce point ses inquiétudes étaient éveillées. De fait, on avait pris six Chrétiens chez Justin et l'un d'eux avouait qu'il prenait plaisir à entendre ses discours. C'est une preuve nouvelle que c'est le parti, la secte, l'école et non les opinions individuelles qu'on frappait.

Au reste, il suffit au préfet Ruslicus de l'aveu de ceux qu'il interroge. Il ne leur reproche rien, n'allègue aucun crime ni aucun grief particulier. La lettre de la loi est que les Chrétiens, s'ils ne nient qu'ils le sont et n'appuient leur négation par quelque acte manifeste, doivent être punis1. Évidemment, Rusticus, quand il allègue l'édit de l'empereur, s'en réfère à l'édit de Trajan. Autrement, comme en l'an 163, l'empire est partagé entre Marc-Aurèle et Lucius Verus, et que les lois sont alors portées au nom des deux princes, le préfet aurait mentionné l'édit des empereurs, duquel, comme nous l'avons dit, il n'y a pas trace. L'absence de Lucius Verus, en effet, ne chan-

1 Puniendi sunt, ita tamen ut qui negaverit se christianum esse, idque reipsa manifestum fecerit, îd est upplicando diis nostris, quamvis in praeteritum suspectus fuerit, veniam ex pœnitentia impetrej. -Pline, e/?. x, 98.)

geait rien aux formules officielles. De plus , la mention faite par Rusticus dans les Actes de Justin de Yedictum imperatoris , s'accorde mal avec les mots jussa principurn, instituta Augustorum qu'on trouve dans les Actes de Félicité dans l'hypothèse où Salvius Julianus, le prédécesseur immédiat de Rusticus , comme préfet de Rome, aurait, Tannée précédente, par mandat exprès de Marc-Aurèle , prononcé la condamnation de Félicité et de ses fils. Et cette diversité de formules est pour nous une raison nouvelle d'attribuer cette dernière condamnation à une époque postérieure.

La condamnation de Justin et de ses amis, comme celle de Ptolémée et de ses deux compagnons à la fin du règne d'Antonin le Pieux, ne requérait ni l'intervention personnelle de Marc-Aurèle, ni la promulgation d'un édit nouveau. En admettant que le philosophe Crescens se fût porté l'accusateur de Justin, comme il est dit dans la Chronique d'Alexandrie, l'affaire était d'une odieuse simplicité avec la loi deTrajan et laloi contre les collèges illicites, et Ton sait que vis-à-vis de ces personnages obscurs, étrangers, esclaves ou affranchis ou appartenant pour la plupart au petit peuple, la police romaine n'avait ni ménagements ni scrupules.

Sous le règne de Marc-Aurèle, toutes les calamités qui peuvent désoler un État frappèrent l'empire. Inondation, famine, peste, tremblements de terre, guerreen Orient, guerresurle Rhin et sur le Danube — et cette dernière demanda la concentration de près

de vingt légions — troubles civils, ajoutèrent au poids si lourd du gouvernement un surcroit de soins et d'embarras pour le prince, de souffrances, de deuils el de ruines pour les sujets. La peste surtout, que les légions rapportèrent, à leur retour de l'extrême Orient, après la guerre contre les Parthes, sévit cruellement à partir de Pan 166 et causa de terribles ravages. A Rome, tous les chars étaient réquisitionnés pour le transport des cadavres ; des lois particulières étaient faites sur les inhumations, et les empereurs ordonnaient que les citoyens pauvres fussent ensevelis aux frais de l'État. Dans de semblables épreuves, l'incrédulité se tourne parfois en excès de superstition. Les hommes qui oublient si facilement le ciel dans la bonne fortune s'en souviennent dans la mauvaise, Nous ne voyons nulle part dans le livre des Pensées de Marc-Aurèle qu'il fût personnellement dévot. Cependant, pour rassurer les esprits troublés, et faute de remèdes humains que le savant Galien ne trouvait pas, on offrit aux dieux du Panthéon des sacrifices expiatoires : on célébra les lectisternes , on fit même appel à la protection des dieux étrangers. Songea-t-on au Dieu des Chrétiens ? Ceux-ci furent-ils invités à joindre leurs prières et leurs cérémonies à tous les autres rites patiqués à cette occasion? La chose est peu vraisemblable. Dans les calamités publiques, la foule était plus portée à les accuser qu'à demander leur aide et leur secours. Et d'ailleurs ils eussent sans doute refusé de se commettre à côté des idoles et des fauteurs d'idolâtrie.

55o LES PERSÉCUTIONS DE L'ÉGLISE.

Combien alors parmi les Chrétiens se souciaient peu de la patrie romaine ! Les maux qui frappaient l'empire, n'était-ce pas la vengeance du Seigneur et les signes avant-coureurs du jour attendu ? Dieu n'annonçail-il pas de la sorte que les grandes assises étaient proches, et que le règne nouveau allait luire enfin?

A ce moment, dans la seconde moitié du second siècle, on signale au sein de l'Église une recrudescence des idées millénaires. Dans certains groupes chrétiens, le don de prophétie et la glossolalie des premiers jours se réveillait. Aux yeux de certains chrétiens (Encralites, Montanistes) , L'Église avai! perdu sa pureté des premiers jours. Elle s'était relâchée, elle s'accommodait trop facilement au monde, comme s'il était le dernier mot des espérances chrétiennes. Il semblait que le vieil esprit pharisien y soufflai. Les promesses divines paraissaient mises en oubli. La plupart des Chrétiens s'ajustaient à la vie du siècle comme si elle devait durer perpétuellement. De là une réaction chez les rigides et les purs. En face d'une Église prétendue trop mondaine se dressait une Église sectaire qui affichait la prétention non d'innover mais de restaurer la tradition el de resserrer les liens d'une discipline détendue.

De laPhrygie où les Chrétiens étaient nombreux, celle tendance rigoriste, cet effort d'absolu détachement, cette idée d'opposer les dons de l'inspiration individuelle, les grâces du Paraclet et de la maîtrise prophétique à la direction réputée molle et tropcom-

plaisante de l'épiscopal, ce réveil de l'esprit apocalyptique, ce nouvel essor donné à la croyance de la fin prochaine et du renouvellement des choses, commençait à gagner l'Afrique et à se répandre dans l'Occident, compromettait l'unité de l'Église et surtout ses conquêtes. En effet, par l'ascétisme exagéré qu'ils professaient, par leur répudiation non-seulement des secondes noces mais du mariage même, par leur déclaration de guerre ouverte, non-seulement à la société et à la civilisation païenne, mais à toute société et à toute civilisation, le parti des exaltés et des intransigeants creusait, entre le Christianisme et le monde profane, un abîme véritable, et tendait à faire de la religion nouvelle une violente révolte contre la nature humaine ; par sa proclamation du sacerdoce universel, il inclinait à transformer l'Église en une vaste association monastique. Comment les nouveaux convertis eussent-ils consenti à passer sous cette porte étroite, à renoncer à la famille, à embrasser une vie de pauvreté volontaire, de jeûnes et de macérations continuelles, à dépouiller l'humanité !

En face de ces ardents revendicateurs d'un Évangile anti-social, que d'autres ferments de divisions intestines au sein de la société nouvelle! La gnose de Marcion et de Valentin troublait les esprits frottés de philosophie. Une théologie transcendante, mystérieuse, entachée de dualisme, prêchant le Dieu insaisissable, niant l'humanité du Christ et abaissant sa divinité, et essayant de former une hiérarchie com-

pliquée de puissances célestes, se donnait pour la vraie doctrine chrétienne.

D'autre part, en Syrie, en Egypte, des exaltés demijuifs et demi-chrétiens, unissant dans un pieux respect la loi mosaïque et l'Évangile, et qui s'étaient transmis comme un héritage et avaient couvé dans leurs cœurs la haine de ceux qui avaient immolé les Chrétiens, après l'incendie de Rome, et six ans après avaient brûlé le saint temple de Jérusalem, chantaient dans des vers pleins de fiel les prochaines et lerribles représailles, le retour de Néron l'Antéchrist promenant, sur le monde corrompu et mûr pour le châtiment, la désolation et la ruine, Dieu y faisant tomber sa foudre et ses flammes vengeresses, puis la venue du Juge inflexible et inévitable et la glorieuse restauration d'un nouvel Israël.

L'ardente colère qui vibre dans Y Apocalypse se réveillait au temps des Antonins; et, dès avant la mort de Lucius Verus, le spectacle des malheurs publics suscitait de nouvelles et sinistres prophéties.

L'auteur de Y Apocalypse avait, comme on sait, annoncé la fin du monde dans un bref délai. Il ignorait, au moment où il chantait l'hymne de vengeance, que c'était la destruction du temple de Jérusalem et la dévastation des Lieux saints qui étaient écrites dans le livre du destin à l'heure qu'il marquait. Mais la foi est tenace dans les âmes croyantes, l'espoir survit aux démentis des événements. Quand, en 79, la nouvelle se répandit que le Vésuve s'était ouvert, avait vomi des torrents de flammes et de

fumée, et enseveli trois cités riches et florissantes de la Campanie, un chrétien (?) judaïsant d'Alexandrie chanta la grande catastrophe dont cette éruption de feux souterrains lui semblait l'annonce, et l'apparition de Néron l'Antéchrist du fond de la Perse, et l'universelle conflagration1.

Le monde avait continué de vivre : mais sous les Antonins, sans doute à cause des calamités du temps et peut-être aussi à cause des violences auxquelles

1 Oracula sibyll., édit. Gh. Alexandre, 1869. — L'auteur du livre IV est peut-être un chrétien judaïsant. Il parle en juif du temple de Jérusalem, et l'appelle le grand temple de Dieu: vaôv 0cou ^&7 av. Les vers 150 et suiv., et toute la fin du chant, où il invite les hommes à revenir à la piété et au baptême salutaire, sembleraient indiquer qu'il est chrétien. Il fait allusion au Vésuve et au retour de l'Antéchrist Néron dans ce passage : « Après que du fond des entrailles déchirées de la terre italienne, les flammes, s'étant élevées vers le vaste ciel, brûlant les villes, détruisant les hommes, remplissant de cendres et de fumée les plaines de l'air, une pluie couleur de sang sera tombée, alors les hommes sentiront sur eux la colère du Dieu du ciel qui les frappera pour avoir massacré la race des justes

Qu'on ne se figure pas que son courroux sera oisif. Il ne s'arrêtera qu'après avoir détruit tout le genre humain, 130-158-151. — Voir aussi toute la fin, où le sibylliste chante la résurrection pour le jugement suprême, les peines des impies et la félicité des justes dans le ciel. M. F. Delaunay attribue le IVe livre des Oracles sibyllins à « cette époque de transition entre le judaïsme et le christianisme, qui commence en l'an 65, avec la prédication de saint Marc à Alexandrie (?), et se prolonge jusque vers l'an 90» [Moines et Sibylles, p. 293). Évidemment, le livre est postérieur à l'an 79, date de l'éruption du Vésuve. Nous inclinerions à l'attribuer à une plume judaeo-chrétienne. A la fin du premier siècle, y avait-il encore à Alexandrie des sectes de baptistes parmi les Juifs, et l'idée de la fin du monde et du règne des justes avait-elle ce caractère de précision? C'est trop peu pour contester la teinte chrétienne de ce livre, d'alléguer qu'il n'y est question (p Î97> ni de Jésus Sauveur ni de Jésus Messie et juge futur du monde. Nous avons écrit plus haut, en note, que l'auteur de ce quatrième chant n'était sans doute ni de la Synagogue ni de l'Eglise. Il faut ajouter, comme restriction, le mot exclusivement.

les Chrétiens étaient en butte çà et là, l'idée de la fin du monde, du règne passager de l'Antéchrist et du suprême jugement se réveilla de nouveau. C'est encore de la ville d'Alexandrie, fournaise où tant d'idées et de passions confuses bouillonnaient au hasard, que sortait un nouveau chant apocalyptique. Après le règne d'Hadrien, trois princes doivent régner : Antonin, Marc-Aurèle et Lucius Verus. Le premier des trois est déjà vieux : Lucius Verus survivra à Marc-Aurèle et sera le dernier. L'Antéchrist, l'immortel Néron, sorti de l'extrême Orient, le détrônera, rapportera en Asie les richesses que Faîne de ces trois princes en a tirées et désolera le monde jusqu'à ce que « le Roi fort, envoyé de Dieu, consomme la ruine générale. » Alors luira pour les hommes le jour du jugement. La dissolution du monde et l'anéantissement de Rome sont prédits pour l'an de Rome 948, qui correspond à l'année 195 de notre ère1.

A plusieurs signes, ces dernières révélations paraissent avoir été écrites du vivant d'Anlonin le Pieux, vers la fin de son règne, après l'adoption de Marc- Aurèle et de Lucius Verus, lorsqu'on pouvait croire que le plus jeune des deux, après avoir partagé le pouvoir avec son frère adoptif, lui succéderait.

Ailleurs peut-être, au commencement de la seconde moitié du second siècle, la scission était pleinement

1 Oracula sihyllina, ouvr. cit., livre III passim et livre VIII, partie I. Ces deux livres paraissent contemporains. Le chrétien est plus accusé dans le VIIIe, §1, le juif, dans le IIIe.

laite entre la loi mosaïque et l'Évangile. Le pouvoir, depuis longtemps, ne Taisait plus de confusion entre les Juifs et les Chrétiens. Dans la guerre de 152, Bar- Kokaba, le prétendu messie, s'était montré impitoyable pour les Chrétiens qui ne voulaient pas prendre parti et les avait frappés, comme sur le champ de bataille les généraux punissent les transfuges et les déserteurs. D'autre part les lettrés distinguaient depuis longtemps les Chrétiens et les Juifs, et Celse, dans son Discours véritable, allait jusqu'à les opposer, sans méconnaître le lien de filiation qui rattachait la doctrine chrétienne au judaïsme1. Il est certain, cependant, et que sous Domitien l'accusation de judaïser se rapportait aux conversions chrétiennes, et que, vers 201 ou 202, Septime Sévère défendit en même temps la propagande juive et la propagande chrétienne. Et il n'est pas douteux que les auteurs de ces chants sibyllins, l'un écrit après l'éruption du Vésuve, sous Domitien, certains passages des deux autres à la fin du règne d'Antonin, et particulièrement la première partie du livre VIII, unissaient aux croyances et aux espérances chrétiennes le respect des vieilles traditions judaïques. Les Juifs n'avaient pas cessé d'être pour eux la race sainte des hommes pieux. Le temple de Jérusalem demeurait dans leur mémoire l'image de la vraie maison de Dieu, le centre de la patrie terrestre et le berceau de la religion universelle. A Rome même, pendant les ravages de la peste,

1 Origène, Contre Celse, liv. II, passim.

un imposteur dit Capitolin, qui, avec quelques complices, ne songeait qu'à piller, annonçait au Champde-Mars que le feu du ciel allait tomber sur la ville, et que la fin du monde était proche K

Il n'est pas invraisemblable, sans doute, qu'au milieu de ce désarroi causé par les malheurs du temps, quelques explosions de fanatisme populaire se soient produites çà et là contre les Chrétiens, dont l'isolement et l'indifférence apparente en ces circonstances pouvaient être considérés comme une insulte à la douleur commune. On cite entre autres l'exécution de Sagaris, évêque de Laodicée, en Phrygie, par les ordres du proconsul d'Asie Servilius. Ce Servilius, comme Borghesi l'a montré, est Lucius Sergius Paulus, consul suffect entre 151 et 153, consul ordinaire l'an 168, et préfet de Rome en 170. Son proconsulat d'Asie peut être placé en 166 ou 167 2. La Phrygie était alors le centre d'une propagande chrétienne très-active, et le foyer le plus ardent du Montanisme, c'est-à-dire du Christianisme le plus exalté et le plus ennemi des accommodements et des transactions.

Cependant, à la famine et à la peste qui ravageaient l'empire, était venue se joindre la menace d'une effroyable invasion. Toute la frontière septentrionale de l'empire, depuis le Rhin jusqu'à l'embouchure du Danube, semblait craquer sous le poids

1 Ignem de cœlo lapsurtim finemque mundi affore. (J. Capitol., M. Ant, phil.)

2 Voir Waddington, Fastes proconsulaires de la province d'Asie, ouvrage cité.

d'une coalition de tribus barbares dont les noms étaient jusqu'alors inconnus. Après la fin de guerre paithiquc et le splendide triomphe qui la couronna, les deux empereurs durent se préparer à faire face au Nord, Leur fière attitude et leurs énormes apprêts de guerre rompirent un instant la ligue. Ils revinrent à Rome. Elle se reforma presque aussitôt. Au milieu des nouveaux préparatifs de guerre, et quand il marchait à l'ennemi, Lucius Verus fut emporté par une attaque d'apoplexie. Presque en même temps, Marc- Aurèle perdit son plus jeune fils, Annius Verus, alors âgé de sept ans, qu'il aimait tendrement. Au commencement de l'année suivante, il rejoignit son armée, et commença cette double vie, le jour tout entier au service de l'État, donnant aux soldats l'exemple du courage, de la patience et de la ténacité ; le soir et la nuit, enfermé dans sa lente, se détachant de toutes les vanités menteuses delà grandeur et de la gloire, s'entretenant de ses pensées et étalant parfois sur ses tablettes, dans la plus sincère des confessions que jamais homme ait écrite, une âme plutôt faite pour la contemplation et les rêveries solitaires que pour les âpres et tumultueuses besognes de la vie active. On sait que de cette solitude volontaire et réfléchie est sorti le livre des Pensées (e?ç lamcv), un des livres, assurément, qui font le plus d'honneur à la nature humaine.

Nous n'avons pas à retracer celte longue guerre, dont les diverses péripéties sont mal connues. Les Romains n'y furent pas toujours heureux, et Fobli-

gation où se trouva Marc-Aurèle d'armer les gladiateurs et les esclaves, et de vendre à l'encan une partie du mobilier delà couronne prouve que la fortune de Rome fut un moment réduite à des extrémités qui rappelaient les plus sombres souvenirs de la seconde guerre Punique1.

Dans cette longue guerre , l'épisode de la pluie miraculeuse qui sauva, dit-on, l'armée romaine est le seul qui nous intéresse.

C'était l'an 174. L'empereur Marc-Aurèle s'était engagé dans une expédition contre les Quades fort au delà du Danube. «Après de longues et fatigantes marches sous un ciel brûlant, les Romains s'étaient laissés enfermer dans des défilés dont les ennemis plus nombreux tenaient toutes les issues. Serrés les uns contre les aulres, incapables de combattre un ennemi invisible, ils étaient dans un tel état, que l'ardeur du soleil, la soif et la maladie devaient les livrer bientôt à la merci des Barbares, lorsque, tout à coup, on vit, comme par une grâce divine, les nuées s'assembler, se condenser et verser sur les légions une pluie abondante. Les Romains levèrent la tête pour recevoir cette ondée bienfaisante, puis ils la recueillirent sur leurs boucliers et dans leurs casques, burent abondamment, et désaltérèrent leurs chevaux. Les Barbares s'étant alors jetés sur les Romains en désordre les eussent facilement taillés en pièces, mais une grêle terrible mêlée de tonnerre tomba sur

1 Eutrope, Brev., VIII, 12.

les Barbares et les mit en déroule. Ainsi, l'orage qui, d'un côté, rafraîchissait les Romains et leur donnait une nouvelle vigueur, brûlait, d'autre part, les ennemis des feux du ciel, et les forçait à fuir ou à se réfugier, humbles et désarmés, dans le camp des Romains1. » Dion, dont celte page est tirée, ajoute qu'Arnuphis, mage égyptien, qui se trouvait avec Marc-Aurèle, avait, d'après ce qu'on rapporte, invoqué plusieurs divinités, et entre autres Hermès l'aérien, et, par la puissance de ses incantations, avait obtenu cette pluie. L'auteur du XIIe livre des Oracles Sibyllins attribue la faveur de cette pluie divine aux simples prières de l'empereur2.

Enfin, on sait que sur un des tambours de marbre de la colonne Antonine, on voit sculptée la figure d'un Jupiter pluvius dont les bras étendus, la chevelure et la barbe ruissellent d'une eau que les Romains recueillent et boivent avidement, tandis que les Barbares sont frappés et renversés par la foudre.

Mais, en face du simple récit du Sibylliste, confirmé par les témoignages divers de Capilolin % de Thémistius * et du poëte Claudien 5, et de la tradition rap-

1 Dion, liv. LXXI, ch. x.

2 'Ottotccv y.éyx ^yj/za deoto Gbpccvâêev irpô^avv?, zat t dvSpaç xcàxo'/.op\)77à$

Aùrw yvp 6-bç ovpdvtùç jxoù.x n&tâ'-'UTcaxbûésëc' EOça/yiv&v %pi%st wapaxaCpiov. o/j&piov vàçàp* .

[Oracul. sibyll., ouv. cit., 1. XII, v, 196 et suiv.) 5 Marc-Aurèle, p. 52.

4 Discours xv à Théodose.

5 Claudien, Cons. P. S., p. 183.

portée par Dion et symbolisée par l'artiste qui sculpta les bas-reliefs de la colonne Antonine, une autre légende purement chrétienne s'est formée. Ce serait aux prières d'une légion tout entière composée de Chrétiens que le ciel aurait accordé cette pluie merveilleuse. Cette tradition serait contemporaine de l'événement, s'il est vrai, comme Eusèbe l'atteste â, qu'Apollinaire d'Hiéraple en eût fait mention. On peut regretter, avec Tillemont, qu'Eusèbe n'ait pas cité les paroles d'Apollinaire. Après lui, Tertullien la recueillit et l'allégua à son tour 2. De là, elle a passé aux écrivains ecclésiastiques du quatrième siècle, et Xiphilin, l'abréviateur de Dion, paraît l'avoir illustrée le dernier. « Où a-t-on vu, dit-il, qu'il y eût un Arnuphis magicien dans la suite de Marc-Aurèle, et que ce prince se soit jamais plu dans la société de ces gens-là? Mais voici ce qui est arrivé : Il y avait, dans l'armée de Marc-Aurèle, une légion composée de soldats de Mélitène qui étaient tous chrétiens. Pendant que l'empereur était dans ce grand péril, ne sachant que faire et craignant de perdre son armée, le préfet du prétoire vint le trouver et lui dit, à ce qu'on rapporte, qu'il n'y avait rien que ne pussent obtenir, par leurs prières, ceux qu'on appelait Chrétiens, et qu'il se trouvait dans l'armée une légion entièrement composée d'hommes de cette espèce. Marc-Aurèle alors,

1 Eusèbe, Hist. eccl., V, 5.

2 Apologet., §5. — Ad Scapulam, chap. iv. Marcus quoque Aurelius in Germanica expeditione christianorum militura orationibus ad Deum factis imbres in siti illa impetravit.

leur fit demander de vouloir bien adresser des supplications à leur Dieu pour le salut de tous. Ils y consentirent, et, tout aussitôt, Dieu leur accorda ce qu'ils demandaient, rafraîchit les Romains par une pluie bienfaisante, et foudroya les ennemis. L'empereur, émerveillé, rendit honneur aux Chrétiens par un édit, et donna à la légion le nom de Fulminante. On dit que la lettre de Marc-Aurèle existe encore. Les Grecs savent bien que cette légion s'appelle fulminante, mais ils ne savent pas pourquoi elle a reçu ce nom *. »

Nous n'avons ni à discuter ces traditions, ni à prendre parti entre elles. Qu'il y eût des Chrétiens dans l'armée de Marc-Aurèle, cela est fort probable, mais qu'une légion fût tout entière composée de Chrétiens, c'eût été un bien plus grand prodige que cet orage un jour d'été. La légion dont il est question ici est la douzième. Elle avait pris part, sous Vespasien et Titus, à la guerre des Juifs et à la prise de Jérusalem. Depuis ce temps, elle avait ses cantonnements à Mélitène, sur les bords de l'Euphrate. Il n'est pas bien certain que Marc- Aurèle l'eût appelée sur le Danube2. En tout cas, ce n'est pas dans cette guerre qu'elle reçut son appellation de fulminante. Plusieurs inscriptions des temps antérieurs nous apprennent que, sous Nerva

1 Xiphilin, Marc-Anton., XVII, éd. Henr. Etienne, 1592, p. 275.

2 M. Grotefend nadmet pas que la xne lég. fulminata eût quitté l'Asie. — Voy. Geschichle der einzelnen rôm. Legionen in der Kaiserzeit in Pauly's Realencycl. iv, p. 868-901.

et sous Tïajan, elle portait déjà ce nom. La base d'une statue consacrée à un personnage consulaire qui vécut au temps de Trajan porte en toutes lettres LEGatus LEGionis XII FVLMINATAE 1. Sous Alexandre Sévère, cette douzième légion fulminata campait encore en Asie2, et gardait l'Orient pacifié.

Ce qui nous importe ici et ce qui est du ressort de la critique, c'est le rescrit que Marc-Aurèle, au rapport de Xiphilin, avait donné en faveur des Chrétiens. La lettre, ajoute l'abréviateur de Dion Gassius, existe encore, dit-on.

Il semble queXiphilin fait ici allusion au passage de Y Apologétique* où Tertullien écrit : « qu'on peut lire la lettre dans laquelle Marc-Aurèle atteste que la soif cruelle qui désolait son armée fut apaisée par la pluie que le ciel accorda aux prières des soldats chrétiens de son armée. S'il ne révoqua pas expressément les édits qui frappaient les Chrétiens, au moins les rendit-il sans effet en portant des lois encore plus rigoureuses contre leurs accusateurs. »

Il y a là le témoignage explicite d'une lettre, et comme le résumé de ce qu'elle contenait.

A la suite de la seconde Apologie de saint Justin,

1 Kellermann, Vig., n° 243, et BulL de VInst. arch.f 1850, p, 198. Gruter, Insc. cxgiii, 5.

2 Dion Cassius, LV, 25.

3 At nos e contrario edimus protectorem, si litlerse Marci-Aurelii gravissimi imperatoris requirantur, quibus illam Germanicam sitim, christianorum forte militum precationibus, impetrato imbri discussam contestatu. Qui sicut non palam ab ejus modi hominibus pœnam dimovit ita alio modo palam dispersit, adjecta etiam accusatoribus damnatione et quiiem tetriore. [Apolog., V.)

on trouve le texte grec d'une lettre de Marc-Aurèle avec ce litre : Lettre de Vempereur Marc-Aurèle au Sénat dans laquelle il atteste qu'il dut sa victoire aux Chrétiens. C'est une pièce évidemment et grossièrement apocryphe que Marc-Aurèle n'a pu écrire et qui ne cadre pas même avec ce que dit Tertullien ; d'où l'on pourrait conclure que l'histoire de cette pluie merveilleuse fut un thème développé à loisir dans les écoles chrétiennes par plusieurs mains et dont plusieurs textes circulèrent. Le texte qu'on a ajouté à la seconde apologie de saint Justin, et que celui-ci ne put connaître, puisqu'il était mort onze ans avant l'événement, n'est pas fort habilement composé.

Marc-Aurèle y parle en empereur, de la grandeur de ses desseins, du petit nombre de ses troupes — trois légions et un détachement — de la multitude des ennemis qui l'enveloppaient, du parti qu'il prit dans cette extrémité d'invoquer le secours des dieux de TÉtat. « Les trouvant sourds à ma prière, et me voyant dans une impasse, je fis appeler tous ceux qu'on appelle Chrétiens. Le recensement me fit connaître combien ils étaient nombreux, et je frémis de colère en les voyant; ce qui était fort injuste, car j'éprouvai peu après leur puissance.

«Ils se préparèrent donc (à nous sauver), non en apprêtant traits, armes et trompettes, car l'usage de ces engins leur est odieux, à cause du Dieu qu'ils portent dans leur conscience. Il paraît, en effet, que ces hommes que nous appelons athées, ont un Dieu

qui réside dans leurs cœurs et dont la présence les fortifie. Ils se prosternèrent donc à terre, et le prièrent non pas seulement pour moi, mais pour toute l'armée, demandant qu'il soulageât la soif et la faim dont on souffrait. L'eau manquait, en effet, et il y avait cinq jours qu'on n'en avait distribué. Or, à peine s'étaient-ils agenouillés et avaient-ils invoqué ce Dieu que j'ignorais, que l'eau tomba du ciel

« A partir de ce jour donc, nous leur permettons d'être Chrétiens, de peur que, s'ils usent de leurs prières contre nous, ils ne soient encore exaucés. En conséquence, je décide qu'il ne sera plus licite d'accuser personne pour cause de christianisme.

« Si quelqu'un se permet d'accuser un Chrétien pour cette seule raison qu'il est Chrétien, et s'il est établi clairement que celui-ci n'est accusé de rien autre, si ce n'est d'être Chrétien, j'ordonne que l'accusateur soit brûlé vif. Quant à celui qui s'avoue Chrétien et prouve qu'il n'y a nul autre grief contre lui, je défends au gouverneur de la province de le forcer à changer de croyance et d'entreprendre sur sa liberté.

« Je veux, de plus, que cette décision soit confirmée par un sénatus-consulte, et j'ordonne que cette constitution que j'édicte, soit affichée dans le forum de Trajan, afin qu'on en puisse prendre connaissance. Le préfet Vitrasius Pollion aura soin qu'elle soit expédiée dans toutes les provinces, et chacun pourra à son gré en prendre copie. »

Au dix-septième siècle, Tillemont écrivait que Tau-

thenticité de cette pièce ne pouvait être défendue1. Elle diffère évidemment de la lettre dont parle Tertullien, puisque l'auteur de l'Apologétique allègue que Marc-Aurèle n'y révoquait pas les lois qui punissaient les Chrétiens, tandis qu'ici pleine liberté leur est accordée, et qu'il est interdit de les accuser.

On peut aller plus loin que Tillemont et affirmer que Marc-Aurèle, à l'occasion de l'aventure en question, n'a publié aucun édit en faveur des Chrétiens; en premier lieu, parce qu'il ne songea pas plus à attribuer le salut de son armée aux prières des Chrétiens de la xne légion, qu'à donner à cette légion dont la présence en Pannonie à ce moment n'est pas certaine, un nom qu'elle portait depuis plus de soixantedix ans.

En second lieu, c'est que toute la littérature ecclésiastique de cette époque dément cette pièce. En effet, pourquoi Athénagore écrit-il sa légation pour les Chrétiens? pourquoi Méliton de Sardes compose-t-il son apologie? pourquoi Apollinaire d'Hiéraple entreprend-il de défendre et de justifier les Chrétiens? On ne demande pas la liberté quand on la possède. On ne fait pas appel à la justice et à l'humanité d'un prince quand on peut rappeler ses ordres et les lois qu'il a portées. Bien plus, comment Méliton se plaint-il que les Chrétiens soient persécutés en Asie

1 Hist. des Emp., t. \\, p. 409. — Mém. pour servir à VHistoirr. ecclés.

par suite d'édits publics, ce qui ne hélait jamais vu jusque-là, et que des brigands leur courent sus nuit et jour et les dépouillent? « Si ces violences ont lieu partes ordres, nous te demandons de faire une juste enquête et de décider dans l'équité de ton âme, si nous méritons la mort ou la liberté. Mais si cet édit, par suite duquel nous sommes traités plus cruellement que des barbares et des ennemis, n'est pas parti de toi, nous te supplions plus vivement encore de ne pas nous laisser en butte à ce brigandage public1. »

Ce passage, écrit deux ou trois ans après l'affaire des Quades, prouve certainement qu'en Asie, ni l'autorité locale, ni les Chrétiens ne connaissaient rien de semblable à la constitution que nous venons de citer.

La protestation de Méliton, non plus que les autres plaidoyers écrits à cette époque en faveur des Chrétiens ne prouvent pas cependant, à notre avis, que Marc-Aurèle eût , par des édits explicites , proscrit le christianisme ni songé à l'exterminer. Marc- Aurèle partageait sans doute, sur le compte des Chrétiens , l'opinion des hommes éclairés de son temps. Il méprisait ce qu'il appelait leur fanatisme et cette facilité à mourir que la droite raison ne paraissait pas gouverner2. Mais il ne sut jamais haïr personne ; il ne sut rien vouloir énergiquement. Il y a quelque mollesse et quelque abandon

1 Eusèbe, Hist. eccl., IV, 26, p. 119.

2 Marc-Aurèle, Pensées, 3.

de caractère dans sa bonté universelle. Il gouverna et guerroya par devoir, non par goût ni par vocation. Son bonheur était de déposer son fardeau quand il le pouvait, de converser avec quelques amis ou de s'abstenir et de s'isoler dans sa pensée, comme dans un temple fermé aux vains bruits du monde. Il se reposait sur ses légats de la plus grande portion du gouvernement et, naïveté, duperie, illusion ou indifférence, il n'avait pas toujours la main heureuse dans le choix qu'il faisait de ses agents. Pendant qu'il songeait, on jouait le jeu de la guerre, plus d'un parmi ceux-ci, assuré que l'œil du maître n'était pas sur lui, faisait à sa guise, pillait, volait. L'administration du haut en bas de l'échelle était livrée à un grand laisser-aller. Marc-Aurèle ne savait pas voir ce qui se passait dans son intérieur, bien moins encore comment se conduisaient ses légats et ses préteurs. La machine administrative allait à l'abandon. L'idéalisme, en dépit du mot de Platon, n'est pas vertu de gouvernement. Marc-Aurèle aimait philosophiquement l'humanité. Il voulait le bonheur de ses sujets : il manquait de l'énergie nécessaire pour l'assurer, et ne savait pas assez prendre au sérieux les devoirs de la vie active pour les remplir tous avec suite et fruit.

Entre ces multiples devoirs, il alla au plus pressé et se fit soldat de l'empire. Il eût fallu combattre d'une main, et gouverner de l'autre. Or, le désordre administratif fut grand sous le règne de cette âme trop détachée et trop divine. Il avait les yeux si mal

ouverts ou les fermait si volontiers, que les réclamalions des provinciaux étaient parfois adressées à son fils Commode1. Et Avidius Gassius ne parlait pas au hasard et ne proférait pas de gratuites calomnies quand il écrivait : « Marc-Aurôle est sans doute un homme de bien, mais pour faire louer sa clémence, il accorde l'impunité à ceux dont, il blâme la conduite. Où est Caton? où sont les vertus de nos ancêtres? Elles ont disparu depuis longtemps, et on ne songe guère à les faire revivre. Marc-Aurèle fait son métier de philosophe, disserte sur la clémence, sur la nature de Pâme, sur le juste et l'injuste, mais que sent-il pour la patrie? Que dire de ceux qu'il envoie gouverner les provinces ? Faut-il les appeler proconsuls et gouverneurs, ces hommes qui croient que de tels postes leur sont confiés par le Sénat ou l'empereur pour qu'ils y vivent dans la débauche et s'y gorgent de richesses? On le connaît le préfet du prétoire de notre empereur philosophe : c'était un mendiant trois jours avant sa nomination : tout à coup il fut riche. Comment? Je le demande, si ce n'est en dévorant les provinces et l'État2. »

C'est un révolté, un compétiteur, un ennemi qui parle; la note est peut-être tropamère. Elle est juste au fond. Marc-Aurèle voyait les choses humaines de trop haut, et trop mélancoliquement pour bien faire son métier d'empereur. Celui qui considère les actions

1 Vulcat. Gallicamis, Vie de Pescenn, Niger, ch. vu.

2 Vulcat. Gallic, Avidius Cassius, ch. xm, citation empruntée à l'excellent Essai de M. Noël des Vergers sur Marc-Aurèle, 98, 99.

des hommes comme le va-et-vient de fourmis qui s'évertuent autour d'un tronc d'arbre, est peu propre à conduire un grand empire.

Lors donc que Méliton de Sardes se plaint du sansgêne violent avec lequel on traite les Chrétiens d'Asie, ce n'est pas, croyons-nous, sur Marc-Aurèle qu'il faut faire peser directement ces vexations. L'empereur n'avait pas publié d'édit de proscription. Il n'inspirait pas ces mauvais traitements qui n'avaient pas même, semble-t-il, le caractère de rigueurs juridiques, lui qui était plutôt porté à désarmer la justice1 et penchait naturellement vers une mansuétude un peu banale. Il n'était coupable que d'ignorer ou de laisser faire. Ses agents, qui le savaient habiter une sphère supérieure, usaient, sans mesure et au delà de toute mesure, de l'autorité déléguée qu'ils possédaient, et jouaient impunément l'agréable rôle de tyrans provinciaux.

Quelques critiques, pour expliquer la persécution qui, sous le règne de Marc-Aurèle, fit, en effet, plus de victimes que sous les princes précédents, ont prétendu que les maximes de la philosophie stoïcienne, qu'il avait embrassée, devaient porter le successeur d'Antonin le Pieux à sévir impitoyablement contre les Chrétiens. C'est ne pas comprendre le caractère de cette philosophie douce et complaisante pour l'humanité et dure seulement pour celui qui la professe. C'est comprendre moins encore le caractère de Maro

1 Vulcat. Gallic, AvicL Cassius, XII.

Aurèle, pour qui la vie active fut toujours une fatigue et un ennui, et qui ne porta sur le trône aucune vue d'étroite restauration politique, morale ou religieuse, 11 prit les hommes et leurs mœurs comme on se résigne à l'inévitable. Il songea plus à la cité de Jupiter qu'à TÉtat romain : indifférent en matière religieuse, il présida à l'occasion aux cérémonies, non pour satisfaire sa conscience, mais parce que c'était une nécessité d'étiquette et une part de ses devoirs d'empereur et de chef d'armée1. Il laissa les Chrétiens parler et écrire à leur guise, et reçut peut-être, avec une bienveillance étonnée et distraite, sans ombre de mauvais vouloir ni de colère, l'espèce de sermon que Méliton de Sardes lui adressa, dit-on, à Athènes2. Mais au loin, en Cappadoce, dans l'Asie propre, dans l'Afrique, en Italie même, pendant qu'il était sur le Danube, ou dans la Narbonnaise, les gouverneurs de province faisaient selon leur bon plaisir, jugeaient et condamnaient avec une liberté entière, sans en référer à l'empereur et sans avoir à craindre de désaveu, surtout lorsqu'il s'agissait d'hommes contre lesquels l'opinion commune était déchaînée.

C'est ainsi qu'en 177, sans que Marc- Aurèle eût donné des ordres ni même eût été informé, le sang

1 Plusieurs fois, sur les bas-reliefs de la colonne Antonine, l'empereur Marc-Aurèle est représenté près de l'autel, faisant des libations et acte de grand pontife.

2 Voir le fragment publié en syriaque et en latin par M. Ern. Renan, dans le Spicileg. Solesm. Didot, 1855. Il paraît bien douteux que ce discours ait été prononcé, en effet, devant l'empereur Marc-Aurèle.

des Chrétiens coula dans les Gaules. Pendant la solennité de la fête anniversaire de la dédicace du temple d'Auguste, qui attirait de tous les environs un grand concours de peuple, des scènes épouvantables se passèrent à Lyon. La lettre qui a immortalisé les premières Églises des Gaules et si l'on peut dire leur baptême sanglant, est un monument de la fin du second siècle, contemporain des faits racontés et d'une authenticité non douteuse. Irénée qui, dans sa première jeunesse, avait entendu, dit-on, le vieux Polycarpe mort vingt-deux ans auparavant, fut chargé par les frères de Lyon et de Vienne de porter à l'Église de Rome un exemplaire de cette lettre. Un autre était envoyé aux Églises d'Asie et de Phrygie, communications fécondes pour l'unité et le progrès de la foi, apologie pour les Chrétiens , plus puissante et plus pathétique que tous les plus savants et les plus éloquents plaidoyers.

L'Église des Gaules était nouvelle. Le Christianisme y avait été introduit, sans doute, comme en Italie, par quelque obscur fidèle venu d'Asie. Les rapports de commerce, très-fréquents sur lout le littoral méditerranéen, servirent de bonne heure à propager la foi. Polycarpe, maître d'Irénée, suivant la tradition, est un chrétien grec d'Asie. L'Oronte syrien, qui débordait à Rome et y charriait les mœurs, les coutumes et la corruption asialiques, comme dit Juvénal, portait aussi à Marseille les produits et les idées de l'Orient. D'Éphôse, de Smyrne ou d'Antioche, trois cenfres importants de la nouvelle religion, il est

naturel de penser que, dans la première moitié du second siècle, la semence chrétienne fut apportée en Gaule, qu'elle y germa lentement et monta peu à peu à Arles, à Lyon et à Vienne, par la voie du Rhône. Les premiers apôtres du pays sont inconnus/La prédication sans doute ne se faisait pas au grand jour, publiquement, sur les places et les marchés, mais sans bruit, à l'oreille, par des paroles échangées à voix liasse à l'ombre du foyer domestique. Le fidèle, dans ses timides tentatives, essuyait apparemment bien des rebuffades avant de trouver une âme qui l'entendît et se donnât. La tradition, plus tard, oublia les ouvriers sans nom de la première heure, et la vanité nationale'aidant, l'origine de l'Église des Gaules fut reculée jusqu'à l'époque apostolique et rapportée à un disciple immédiat de Jésus1. Il faut considérer aussi que toute la Gaule méridionale participait aux raffinements de la civilisation romaine. La région de Marseilleétaitune petite Grèce; Arles et Nîmes éiaient fières des monuments qu'Antonin le Pieux y avait fait élever. Autun, Bordeaux, Toulouse, Lyon étaient de brillants foyers de culture littéraire. Sophistes et rhéteurs s'y disputaient les auditoires. Nombre de beaux esprits y tenaient école. Cet état de culture fut moins un aide, peut-être, qu'un obstacle aux conquêtes de la foi chrétienne. Le noyau des fidèles de

1 Sulpice Sévère : Serins trans Alpes Dei religione suscepta [Hist sacr., Il, 32). — Voir, sur la question de l'entrée tardive du christianisme dans les Gaules, M. Edmond Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, préface, p. 59 et suiv.

Lyon, à l'époque dont nous parlons ici, se composait surtout d'étrangers et, on peut le croire, de Grecs orientaux. Pothin, le chef de la communauté, et Irénée, son député à Rome, sont des Asiatiques : autour d'eux on trouve Alexandre de Fhrygie, Attole de Pergame, Ponticus du Pont ou de la Bithynie ; d'autres ont des noms évidemment grecs comme Biblias et Alcibiade ou Asclépiade1. La nuance du mysticisme phrygien est çà et là visible dans plusieurs endroits de cette lettre poignante. La soif du martyre chez la plupart des victimes, le détachement anticipé et comme le dégoût de la vie terrestre, la recherche d'une austérité exagérée, traits qui caractérisent le montanisme, sont ici fort accusés.

Les rédacteurs de la lettre, dans leur récit, prennent les choses d'un peu haut, sans expliquer cependant la cause immédiate qui excita ce mouvement contre les Chrétiens. Il est à croire que la malveillance populaire, provoquée par d'épouvantables récits sur les mystères prétendus du culte chrétien2, causèrent le soulèvement de l'opinion commune. On commença par montrer du doigt ces égorgeurs d'enfants et ces horribles débauchés, comme on pensait; puis on les poursuivit d'outrages et de coups de pierre. On les chassa des lieux publics, des bains, des places

1 Les plus anciennes inscriptions de la Gaule rapportent des formules liturgiques d'origine grecque, employées en Orient. — Voir Tillem., Hist. ecclés., t. II, p. 545; Mabillon, De liturg. gaUic, p. 580, et le Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de la Gaule, de M- Edm. Le Blant, p. 95-94.

2 Tertullien, Apologet., VII, VIII.

et des rues, comme si leur présence empoisonnait l'air et était un scandale. Sans décret ni intervention du pouvoir local, la foule, tumultuairement, les mit hors du droit commun de la cité et les obligea de rester cachés dans leurs maisons1.

Bienlôt, le trouble grossissant comme il arrive, les magistrats de la ville intervinrent, non pour protéger les innocents, sévir contre les auteurs des voies de fait et réprimer le désordre, mais pour le légaliser, si l'on peut dire.

Les malheureux, objet de la fureur aveugle de la multitude, étaient vexés de mille manières, hués, pourchassés, dépouillés, lapidés et frappés sans merci2; l'autorité locale commença par les faire arrêter et conduire en justice ; puis, après un sommaire interrogatoire, dans lequel ils avouèrent qu'ils étaient Chrétiens, on les mit en prison jusqu'à l'arrivée du légat de l'empereur, alors absent.

Celui-ci, dès son retour, averti des faits et de la qualité des personnes, montra une telle cruauté à leur égard que Vettius Epagatus, qui -n'avait pas été saisi avec les autres, ému d'indignation, demanda la permission de plaider la cause des prévenus et s'offrit à montrer que l'accusation d'impiété et d'irréligion, dont on les chargeait, était une pure calomnie. Aces

1 ..... Adeo ut non solum ab sedibus, a balneis, a foro arceremur; verum etiam interdictum fuerit ne quis nostrum quocumque demum in foro appareret. (Epist. Eccles. Vien. et Lugdiin. Ruinart, p. 109.)

2 Qusecumque a populo universo acervatim ingerebantur constantissime tolerarunt : acclamationes scilicet, plagas, raptationes, spoliationesbonorum, lapidum jactus... [Ibid., § 2.)

mois, une rumeur s'élant élevée autour du tribunal, le président lui demanda s'il était aussi chrétien, et sur sa réponse affirmative, le fit mettre avec les martyrs, comme chrétien et avocat des Chrétiens.

Un groupe de Chrétiens seulement avait été arrêté, ou plus probablement, après s'être concertés, préparés, fortifiés et, si Ton peut dire, armés d'avance pour le combat et l'épreuve publique, s'étaient livrés. L'exemple d'Epagatusen entraîna d'autres, mais un élan d'enthousiasme ne remplaçait pas le lent apprentissage du martyre1, dix environ faiblirent et découragèrent les Chrétiens demeurés libres et qui assistaient les confesseurs. Mais d'autres, plus dignes de tenir leur place, furent arrêtés2. De la sorte, les premiers de l'une et de l'autre Église (Vienne et Lyon) qui, par leur activité et leur zèle, les avaient fondées, étaient tous en prison. On saisit aussi plusieurs de nos esclaves, bien qu'ils fussent païens, car le président avait donné l'ordre de ne laisser échapper personne.

La loi romaine, dans les affaires de majesté, d'adultère, dans toutes les causes d'une gravité exceptionnelle, et lorsque, la preuve étant à demi faite,

1 L'auteur du récit fait très-nettement la distinction de ceux qui étaient prêts : Parati et prompti, et de ceux qui ne l'étaient pas : Imparati et inexercitati nec firmis adhuc erant viribus, § 4. Lire sur ce sujet, le très-solide et très-intéressant travail de M. Edmond Le Blant intitulé : Mémoire sur la préparation au martyre dans les premiers siècles de l'Église, inséré dans le tome XXVIII, Ire partie, des Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

2 Qui digni erant ut eorum numerum supplerent. 11 semble qu'ils se soient offerts d'eux-mêmes au martyre, § 4.

ou les présomptions très-fortes, on n'avait plus besoin que d'un supplément de témoignage pour la compléter, permettait d'interroger les esclaves par la question, sur le compte de leurs maîtres i. On employa ce moyen à l'égard de quelques esclaves arrêtés dans des maisons chrétiennes. Ceux-ci, pressés par les soldats et intimidés à l'aspect des tortures auxquelles on soumettait leurs maîtres, dirent tout ce qu'on voulut, les scènes d'enfants mangés et les incestueuses promiscuités dont le bruit vague courait déjà. Il est permis de croire qu'en dépit de la loi2 on leur dictait les réponses qu'on voulait tirer d'eux. Les dépositions, extorquées par la peur, s'ébruitèrent rapidement et produisirent dans toute la \ille un éclat d'horreur et d'indignation universelles. Ceux qui, par caractère ou par raison de parenté, s'étaient montrés modérés et compatissants, ne furent pas les moins enragés conlre les Chrétiens. La mort, pour les malheureux, parut dès lors un acte de piété, et la mort simple sembla trop douce. On y mêla d'effroyables raffinements, sans avoir égard ni à l'âge, ni au

1 Cad. Justi, IX, t. XIX, 1. — Un édit d'Auguste décidait : Cum capitolia et atrociora maleficia non aliter explorari et investigari possunt quam per servorum quasstiones, efficacissimas eas esse ad requirendam veritatem existimo et liabendas censeo; [Dig* , XLVI1I, xvm, 8.)

Ad tormenta servorum ita demum veniri oportet cum suspectus est reus et aliis argumentis ita probationi admovetur ut sola confessio servorum déesse videatur. {Dig., XLVIU, xvm, 1.)

2 Qui quaestionem habiturus est non débet specialiter interrogare an Lucius Titius homicidium fecerit; sed generaliter quis id fecerit ; alterum enim magis suggerentis quam requirentis videtur. [Di- £es*.,XLVIII,18,21.)

LA PERSECUTION DE MÀRC-ÀUEÈLE, 583

sexe. Une jeune esclave, nommée Blandine, fatigua les bourreaux. On ne put lui arracher que ces mots : « Je suis chrétienne; il ne se fait rien de mal parmi nous l. »

Après des tortures de toute espèce, les Chrétiens furent entassés et attachés en prison. Plusieurs y moururent, entre autres le vénérable chef de l'Église de Lyon, Pothin. Le corps courbé par l'âge et par la maladie, il avait été traîné, plutôt que conduit, au tribunal, au milieu des malédictions de la foule. Le légat impérial lui demandant quel était le Dieu des Chrétiens : « Tu le connaîtras, dit-il, si tu t'en rends digne. » Puis il fut renvoyé, et ceux qui étaient le plus près de lui le frappaient à coups de poings et à coups de pieds sans respect pour son grand âge. Il arriva à la prison à demi tué, et, deux jours après, il expira.

Ceux qui avaient abjuré pour sauver leur vie furent déçus dans leur espérance. Pendant que les fidèles étaient en prison comme Chrétiens, ceux-ci y restèrent en qualité d'homicides et de scélérats, et les païens même leur reprochaient leur lâcheté.

Cependant, il fallait en finir. On divisa les martyrs en plusieurs groupes, et leurs morts variées durent être l'ornement d'un spectacle extraordinaire dans l'amphithéâtre. Sanctus et Maturus, après diversestortures, y périrent par le fer. La foule réclamait à grands cris le supplice d'Attale* On le fit promener dans l'a-

1 Christiana sum et nihil apud nos mali geritur. (Epist. ap. Ruinart, § 5.)

rêne. On lisait, sur un éeriteau porté devant lui, Attale, chrétien. Cependant, le légat ayant appris qu'il était citoyen romain, le fit remener en prison avec les autres, et écrivit à l'empereur pour savoir ce qu'il fallait faire.

Marc-Aurèle, en août 177, était, à Rome, inquiet des nouvelles qu'il recevait des rives du Danube, et préparant une nouvelle expédition. Le légat de la Première Lyonnaise s'avisait un peu tard de le consulter. Sans édit, sans ordre, il avait entamé ce procès, et puni de mort, violente et de supplices cruels plusieurs chrétiens. Il serait intéressant d'avoir la lettre qu'il écrivait si tardivement pour la comparer à celle de Pline, et il peut sembler étonnant que le sujet n'ait pas tenté quelque antique fabricant d'apocryphes. Nous imaginons que le légat impérial, pour mettre à l'abri sa responsabilité, devait peindre l'état des choses sous les plus noires couleurs. Écho des rumeurs populaires qu'elle envenimait encore, sa lettre montrait sans doute, d'une part, une poignée de fanatiques, rebut de l'Orient, professant une religion de ténèbres et de sang, livrés à des débauches sans nom, lesquelles, après avoir été le scandale de l'opinion, avaient été attestées par la déposition d'esclaves interrogés suivant les formes ordinaires, répudiées aussi et conspuées par plusieurs des affiliés; d'autre part, la conscience publique déchaînée et criant vengeance, la morale outragée, la religion et l'ordre social en péril. Marc- Aurèle ne désavoua pas son légat. Il ne savait désa-

vouer personne. Il ne l'encouragea pas, cependant, clans la voie de la cruauté et des rigueurs exceptionnelles. Il répondit qu'il fallait frapper du glaive ceux qui avoueraient qu'ils étaient Chrétiens, renvoyer libres ceux qui le nieraient l. C'était répondre par le texte même de la loi de Trajan. Marc-Aurèle, apparemment, croyait punir, non des opinions, mais des actes. Il supposait à dislance, sur le rapport de son agent, qu'une enquête avait été faite et régulièrement conduite. En répondant comme il fit, il n'inaugurait pas une politique nouvelle, il rappelait à un des dépositaires de son autorité que, contre les faits qu'il dénonçait, il était armé par la loi.

L'exécution suivit, en effet, après un nouvel interrogatoire dans lequel plusieurs de ceux qui avaient faibli rétractèrent leur abjuration. Les citoyens romains eurent la tête tranchée, les autres furent exposés aux bêtes dans l'arène. Attale, malgré sa qualité de citoyen, fut torturé cruellement. Mis sur une chaise d'airain ardente, il s'écria, dit-on, pendant que sa chair brûlait : « C'est vous, qui dévorez des hommes. » On cite encore de lui une parole. Comme on lui demandait comment s'appelaitsonDieu: « Dieu, dit-il, n'a pas un nom comme nous autres mortels. »

Le supplice de Blandine termina l'horrible spectacle; après avoir subi divers tourments, elle fut enveloppée d'un filet et exposée à la fureur d'un tau-

1 Quippe rescriptum fuerat a Csesare ut confitentes quidem gladio csederentur : hi vero qui negarent dimitterentur incolumes, (Ruinart, Epist., § 1*2.)

reau sauvage. Lancée plusieurs fois en Fair et déchirée par les pointes des cornes, elle fut tuée à la fin d'un coup d'épée.

Les restes des martyrs furent ensuite donnés en pâture aux chiens, puis brûlés, réduits en cendres et jetés au Rhône. C'était, pensait-on, frapper les malheureux après leur mort même, en ôtant à eux et à ceux qui demeuraient, tout espoir de résurrection. Après toutes ces scènes d'horreur, les plus doux, parmi les païens, disaient : « Qu'a fait pour eux leur Dieu? A quoi leur a servi cette religion à laquelle ils ont sacrifié leur vie? » Et d'autres disaient : « Nous verrons maintenant s'ils pourront bien ressusciter et si leur Dieu pourra retrouver les débris de leurs corps dispersés et anéantis. »

Après le récit de cette exécution, dans laquelle près de cinquante Chrétiens furent, dit-on, enveloppés, on trouve dans le Recueil de Ruinart, les Actes d'Alexandre, d'Épipodius et de Symphorien dont la condamnation et le supplice auraient suivi de près la tragédie de Lyon.

Symphorien aurait été martyrisé à Autun, sub Aureliano principe, comme on lit à la première ligne des Actes. On trouve même dans cette pièce un édit, dont le style et la forme paraissent d'une époque trèspostérieure1. Les actes de saint Symphorien ne nous

1 Ex officio recitatum est : « Aurelius imperator omnibus administratoribus suis atque rectoribus. » Act. S. Symph. ap. Ruinart, p. 126. Cette suseription, et particulièrement cette expression admimstratoribus, appartiennent à la langue de Justinien.

semblent pas authentiques. Cet empereur, nommé tantôt Aurelianus, et tantôt Aurclius, est-ce évidemment Marc-Aurèle? On ne trouve guère ce prince désigné sous ce seul nom d'Aurelius. Dans la série des empereurs, sans parler d'Aurélien ni de Marc-Aurèle, on trouve huit ou neuf empereurs désignés sous le nom d'Aurelius, à savoir : Commode, Caracalla, Élagabale, Alexandre Sévère, Claude le Gothique, Probus Carus, Numérien et Dioclétien. Le choix serait facile à faire, si Héraclius, juge de Symphorien et donné dans les Actes comme personnage consulaire, avait son nom dans les fastes. Mais il ne s'y trouve pas et ce n'est guère un nom du second siècle. D'un autre côté, le ton des Actes n'a rien d'antique. C'est un morceau oratoire. Les longues réponses du saint sont déclamatoires, pédantesques, pleines de froides sentences et de faux brillants. 'Le style en est redondant, laborieusement poli, antithétique.

On en peut dire autant des Actes d'Alexandre et d'Épipodius. La préoccupation littéraire y est encore plus marquée. L'auteur de cette pièce met dans la bouche d'Epipodius un petit discours dans le style coupé de Sénèque. Il y insère des phrases de Salluste1.

Le fond des histoires de Symphorien, d'Alexandre et d'Épipodius peut être vrai ; le récit que nous en avons est une œuvre de fantaisie ou tout au moins une amplification de rhétorique d'école. C'est

1 Ànimse imperio, corporis servitio magis utimur. (Voir la pièce entière cfens Ruinart, Act. Since et sélect,, p. 120 et suiv..

d'un autre style que le rédacteur de la lettre des Églises de Lyon et de Vienne, a raconté les premières et si cruelles épreuves qui illustrèrent la naissance du Christianisme dans les Gaules, et qui sont comme le pendant des horribles scènes que Rome avait vues en 64.

On voit à quoi se réduit la persécution de Marc- Aurèle.

Çà et là à Rome et dans les provinces, pendant ce règne de dix-neuf ans, quelques Chrétiens, en petit nombre, furent frappés, non par suite d'un édit promulgué partout et rigoureusement exécuté, mais tumultuairement, par des coups de fureur ou de caprice.

La preuve que Marc-Aurèle n'a pas promulgué d'éditde persécution contre les Chrétiens, c'est, outre le silence des écrivains contemporains ecclésiastiques ou profanes, le témoignage explcite de Tertullien. C'est, en second lieu, le fait qu'on ait pu lui attribuer et composer sous son nom une lettre où il rapporte, aux prières des Chrétiens, sa victoire sur lesQuades, et leur témoigne sa reconnaissance en leur accordant pleine liberté. C'est encore qu'en 177, c'est-à-dire vers la fin de son règne, le légat delà Lyonnaise lre le consulte officiellement sur la manière dont il convient de traiter les Chrétiens soupçonnés et convaincus (selon lui) de crimes horribles. Un édit donné précédemment, eût été la réponse même à cette demande. On n'interroge pas qui a répondu. D'un autre côté, le rescrit de Marc-Aurèle, si les Actes le donnent

dans ses véritables termes, n'est rien de plus que la répétition pure et simple du rescrit de Trajan. Les exécutions de Lyon avaient commencé à l'insu de Marc-Aurèle, et sans qu'il eut donné d'ordre d'aucune espèce. La consultation du légat le prouve aussi très-nettement. La persécution était à peu près consommée, lorsque l'agent de l'empereur s'avise de s'effrayer de sa responsabilité en face de citoyens romains. Il croyait n'avoir affaire en tout qu'à de malheureux étrangers. C'est seulement alors qu'il consulte l'empereur et lui demande moins une direction qu'une approbation. Marc-Aurèle était trop mou pour blâmer ses légats, trop crédule ou trop isole dans ses méditations transcendantes, pour ne pas accepter leurs rapports les yeux fermés, dédaigneux de la foule, mais trop apathique pour lutter contre l'opinion. Il répondit en s'effaçant derrière la tradition et les règles établies. Enfin, dans cette affaire de Lyon, il semble qu'on ne doive pas faire abstraction du caractère de l'enthousiasme chrétien. Plusieurs, sans doute, parmi ces généreux et invincibles athlètes, paraissent avoir cherché la mort, s'y être préparés de longue main et s'y être offerts, comme les Philadelphiens de Smyrne, victimes héroïques, mais victimes plus qu'à demi volontaires. Ceux qui n'affrontèrent pas le combat, à Lyon même, furent épargnés.

Nous sommes arrivé à la mort de Marc-Aurèle (17 mars 180), c'est-à-dire bien près de la fin du second siècle.

A ce moment, le Christianisme compte cent cinquante ans d'existence historique. Sans prendre à la lettre le mot de Tertullien, qu'il remplit l'empire et laisserait le désert en se retirant1, il est certain que, dans toutes les provinces, la communauté chrétienne a des adeptes plus ou moins nombreux, actifs ethardis. Il en est qui forment l'avant-garde, et, plus pressés du Ciel, semblent aspirer à la persécution. Le

1 Hesterni sumus et vestra omnia implevimus, urbes, insulas, castella mimieipia, conciliabula, castra ipsa, tribus, decurias palatium senatum, forum... Si tanta vis hominum in aliquem orbis remoti sinum abrupissemus a vobis, suifudisset utique dominationem vestram tôt qualiumcumque amissio civium, imo etiam et ipsa destitutione punisset. Procul dubio expavissetis ad solitudinem vestram, ad silentium rerum, et stuporem quemdam quasi mortui orbis. (Tertul., ApoL, XXXVII.)

pins grand nombre vit de la vie du siècle, sans chercher les aventures héroïques, ni connaître les joies des exlases mystiques, ni s'inquiéter des curiosités des savants.

L'œuvre de saint Paul est accomplie. La foi nouvelle est émancipée. Les liens qui l'attachaient au Judaïsme sont tout à fait rompus1. Elle a sa vie propre et indépendante. L'unité doctrinale n'est pas faite, sans doute, et si, parmi les Chrétiens, les pauvres et les courts d'esprit s'entendent, il n'en est pas partout de même entre les raisonneurs et les dogmatisants. Les quelques idées simples qui composaient, au premier siècle, l'essentiel du Christianisme, commencent à se compliquer singulièrement. L'ère des théologiens a succédé à celle des Apôtres et des épistolographes. L'élaboration et la constitution de la Doctrine sont en travail. De là, dans l'Église, l'invasion des subtilités, des discussions et des divergences philosophiques et la préparation confuse des matériaux dans lesquels les grands conciles du quatrième siècle auront à choisir les formules et les définitions immuables. L'arbre de la gnose pousse en tout sens. Ici, on semble s'essayer à greffer la doctrine nouvelle sur des spéculations platonicienne et stoïcienne. Ailleurs, par une sorte de réaction contre ces ambitions scientifiques, on prétend revenir à la simplicité et relever la sainte ignorance des premiers temps.

1 A plusieurs reprises, Origène, dans son traité contre Celse, reconnaît que Jésus a enseigné des dogmes qui détruisaient les coutumes des Juifs. (Liv. II, ch. vin, et passim dans les deux premiers livres.)

Science et civilisation ne servent de rien dans un monde qui va finir, comme beaucoup le croient,

Pendant ces deux siècles, on peut dire, en général, que les Chrétiens ont joui, en fait, d'une tolérance à peu près complète de la part du pouvoir politique. A l'époque apostolique, les seuls persécuteurs des Chrétiens furent les Juifs restés fidèles à la loi de Moïse. Leur active inimitié remplit cette période, qui s'étend jusqu'au grand incendie de Rome. Saint Paul et ses compagnons en supportent seuls le poids, en même temps qu'ils ont à subir les vives attaques de ceux des Chrétiens qui veulent imposer aux nouveaux convertis les conditions répugnantes et les prescriptions rituelles du vieux Judaïsme. Mais cette inimitié a peu d'effet. Les pouvoirs publics ne se mêlent pas de ces débats, et ne mettent pas le bras séculier au service des jalouses colères d'une nation qu'ils méprisent. Ils demeurent indifférents et neutres dans cette querelle de famille.

En 64, le monde païen apprend le nom des Chrétiens. Piome a été en partie dévorée par un incendie. Néron est sourdement désigné comme l'auteur de ce crime inexpiable. Il immole les Chrétiens pour se couvrir, faire taire les soupçons infamants, et donner satisfaction à l'opinion publique, laquelle, en tout pays et en tout temps, après un grand crime, réclame des coupables et une expiation. 11 ne frappe pas les Chrétiens pour leurs croyances qu'il ignore ou dont il n'a nul souci. La religion ni la politique n'ont rien à faire dans cette effroyable fantaisie d'un scélé-

rat qui prit l'empire pour une scène de théâtre, porta en foutes choses le goût et comme la manie du monstrueux, et fit des raffinements de la mort un spectacle de joie, et de l'agonie des malheureux un divertissement d'oisifs. Sans l'incendie, pas de persécution. Donc, le massacre de l'an 64 n'est pas, à proprement parler, une persécution religieuse. Cependant, dans l'opinion des païens, une tache resta sur les Chrétiens Leur nom sortit de l'ombre par une porte sinistre. Il demeura lié au souvenird'un grand désastre public, et peut-être d'un épouvantable forfait où le pouvoir prétendit trouver leur main.

La seconde persécution traditionnelle est placée dans la dernière année du règne de Domitien. On a vu à quoi elle se réduit. Nulle trace d'édit. Nul témoignage explicite dans la littérature profane ni dans la littérature ecclésiastique jusqu'au milieu du second siècle. Il faut combiner subtilement plusieurs textes pour tirer l'induction de procès faits à plusieurs Chrétiens, et on est réduit aux hypothèses pour en déterminer la cause. On voit apparaître l'accusation d'impiété, mais on ne saurait dire si cette imputation a un caractère religieux, et la chose paraît douteuse.

G'estsous le règne de Trajan que la persécution du Christianisme est véritablement inaugurée. Une ombre épaisse plane cependant sur ce crime nouveau et la procédure à suivre. Pline ne sait où trouver le corps du délit. Trajan, dans sa réponse, fixe la jurisprudence. Les Chrétiens, désormais, sont hors la loi. Cependant, si nul ne se plaint, si nul accusateur

ne se présente, le pouvoir les laissera en repos. S'ils sont déférés au tribunal, ils seront condamnés, à moins qu'ils n'abjurent.

Cette loi équivoque règle la situation des Chrétiens sous les trois premiers successeurs de Trajan. On ne voit point ni qu'Hadrien, ni qu'Antonin le Pieux, ni que Marc-Aurèle Tait adoucie ou aggravée. Sous ces princes les meilleurs, les plus justes et les plus humains qu'ait connus l'empire, les condamnations de Chrétiens sont plus fréquentes. C'est que les Chrétiens sont plus nombreux, et çà et là plus téméraires sans doute et plus imprudents ; c'est aussi qu'un nouvel acteur est en scène, acteur anonyme, passionné, capricieux, facile à irriter et redoutable en ses colères, la foule, dont les injonctions et les cris de mort tiennent parfois lieu d'arrêts juridiques et de l'accusateur exigé par l'édit de Trajan.

Or, dans les calamités publiques, c'est aux Chrétiens que s'en prend la foule. Sur leurs conciliabules et leurs rites secrets courent des récits épouvantables. Ils se cachent, ils évitent les fêtes, ils sourient quand on pleure et paraissent tristes dans les temps de prospérité. On ne connaît ni leurs autels, ni le nom ni la figure de leur Dieu. Dans leurs réunions nocturnes, le sang coule. Des enfants sont immolés, dévorés par les adeptes ; puis ce sont des scènes de débauches inénarrables. Voilà ce qu'on dit, et, dans certaines circonstances, il suffit de la moindre étincelle pour allumer la fureur de la multitude réunie dans les amphithéâtres ou dans les cirques. Les magistrats vont-ils lutter con-

tre rémeute, prendre en main la cause d'hommes légalement hors du droit commun, et qu'ils sont obligés de punir à la requête d'un seul? La voix publique parle, ils obéissent. C'est là, sans doute, avec certaines inimitiés ou rancunes privées, l'explication des condamnations prononcées à Rome, et surtout dans les provinces, sous les Antonins. C'est ainsi que les choses paraissent s'être passées à Smyrne en 155, et à Lyon en 177. L'accusatenr, c'est la foule. C'est elle qui désigne les Chrétiens, c'est elle qui prononce la mort, et peu s'en faut parfois qu'elle n'exécute l'arrêt qu'elle a rendu.

On a imaginé trois pièces qu'Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle auraient dictées successivement en faveur des Chrétiens; et, de l'un à l'autre de ces rescrits, il y a comme un crescendo de douceur et de tolérance : le premier de ces princes défendant aux légats de condamner les Chrétiens sur les clameurs de la foule ; le dernier, Marc-Aurèle, attestant la puissance des Chrétiens, dont il a éprouvé le bienfait, et qu'il craint de voir tourner contre lui, et leur accordant la pleine liberté de leur culte. Ce sont des pièces manifestement apocryphes, à notre avis, bien qu'il soit vrai peut-être que les empereurs, gardiens suprêmes des lois, aient vu avec déplaisir les caprices violents de la brutalité populaire se substituer aux formes légales, et violer, en quelque sorte, la majesté de la justice romaine, et qu'ils aient pu écrire en ce sens à leurs agents, surtout Hadrien, le plus exact surveillant de Tordre

dans radministration provinciale. Mais les condamnations prononcées contre les Chrétiens sous le règne des Antonins, et les nombreux plaidoyers dans lesquels les apologistes, à ce moment même, font appel à la justice des empereurs, et réclament le droit commun pour les Chrétiens, prouvent clairement que la loi qui les condamnait pour leur profession de foi ne fut pas abrogée.

Il est constant que les Antonins furent des princes doux, humains, amis delà justice, ménagers du sang de leurs sujets; que Marc-Aurèle, en particulier, ne pécha que par bonté d'âme et faiblesse, que les principes de la philosophie stoïcienne qu'il avait embrassés et qu'il se faisait honneur de suivre, enseignaient l'inviolabilité de la liberté intérieure, et que loin de conseiller la persécution des opinions, ils devaient bien plutôt en apprendre le respect. D'un autre côté, en dépit d'une tendance visible, à ce moment, de la part des pouvoirs à restaurer ou à raffermir la vieille discipline romaine; malgré l'alliance commencée entre la philosophie et la religion populaires, les cultes les plus divers fleurissent librement dans tout l'empire. Les empereurs dont la dévotion officielle n'a rien d'exclusif ou se font initier aux sanctuaires étrangers comme Hadrien, ou, dans les cas pressants, ne craignent pas comme Marc-Aurèle de faire appel à tous les rites connus. Parmi les philosophes, les uns, regardant les choses de haut, écrivent que la variété importe peu, pourvu que le sentiment du divin soit

CONCLUSION. g ■;

au fond de l'unie 1 : lus autres, incrédules el sceptiques, comme Lucien, raillent impunément lous les dieux et toutes les formes religieuses, sans un épargner aucune, il n'y a rien dans l'empire qui russemble a une religion d'État : on nu saurait dire même quelle est au juste la religion de la majorité des citoyens. Polythéisme signifie diversité ut confusion. Il n'y a nul formulaire commun, nul catéchisme, rien qui ressemble à un enseignement doctrinal, à une théologie arrêtée et définie. Tous les dieux sont réputés bons et les plus nouveaux paraissent avoir dus vertus extraordinaires.

D'où vient donc que le Christianisme seul soit exclu de la tolérance universelle, et légalement hors la Lu?

En essayant de répondre à cette question, on risque de préciser à l'excès des idées qui. dans l'esprit des princes et des hommes d'État d'alors, étaient flottantes et de réduire en formules trop arrêtées de vagues soupçons.

Les Chrétiens, au second siècle, sont communément taxés d'athéisme et d'impiété. Il est certain que les apologistes ont beau jeu contre cette imputation, et qu'ils y répondent victorieusement. Il reste cependant que le Christianisme était la négation absolue de toutes les formes du naturalisme païen ; qu'il condamnait ut répudiait tous les dieux et tous les cultes sans exception, et aspirait a les détruire et a les rem-

1 Maxim, de Tyr, Disàert. VIIL 10.

placer. Lucien, il est vrai n'était pas plus respectueux pour les diverses superstitions régnantes ; mais les invectives de Lucien étaient un jeu d'esprit individuel; ses railleries n'avaient qu'une portée négative. Il ne songeait pas à élever autel contre autel; il ne faisait pas œuvre de destruction en vue d'une propagande. Il ne travaillait pas contre les institutions au nom d'une société nouvelle. Il restait dans la vieille tradition philosophique. Son éclat de rire était comme la dernière note hostile que poussait la philosophie, avant de désarmer et de donner la main à la religion populaire. Les critiques des Chrétiens aussi amères, étaient autrement sérieuses et redoutables. Elles avaient la portée d'une attaque collective, et couvraient un dessein manifestement subversif. Ceux-ci ne raillaient pas en effet pour railler, mais pour renverser, faire place nette et asseoir la société sur des fondements nouveaux.

Le pouvoir respecte la conscience individuelle et lui accorde les plus larges immunités : mais la conscience collective, c'est ce qu'il appelle conjuration. Il ne faut pas s'y Iromper, en effet, impiété et athéisme ne sont pas des qualifications purement religieuses, dans le sens moderne, mais des imputations politiques.

Les religions dans l'empire sont choses d'État, ou plutôt la religion et l'État ne forment qu'un corps dont l'empereur est la tête. Libre à Lucien d'être impie ou athée. Cela ne tire pas à conséquence, encore qu'il ait çà et là des imitateurs ou des disciples. Mais

le Chrétien n'est pas une unité individuelle; il s'appelle légion; il est membre d'un parti, d'une association qu'on ne saurait confondre avec une école philosophique. Il appartient à un collège qui a partout des ramifications, un langage à part, des signes de ralliement, une hiérarchie, une caisse commune alimentée par des cotisations volontaires, qui tient des réunions clandestines, célèbre des rites nocturnes dont l'imagination populaire s'effraye, et possède de sûrs moyens d'action à distance par des délégués ou des circulaires. Et quel collège que celui-là ! Ses membres correspondent de la Gaule avec Rome et avec les cités de l'Asie et de la Phrygie. Il enserre l'empire entier dans un invisible réseau. La philosophie, fille de la curiosité et œuvre de la raison, divise; la croyance chrétienne unit. Ces affiliés, ces collegiati d'une nouvelle espèce dont on ignore les secrets desseins et les espérances prochaines, manifestement d'accord, au moins, dans la haine des mœurs, des coutumes et des institutions de l'empire, ne forment-ils pas un commencement d'État dans l'État1? ne sont-ils pas une menace pour l'ordre public, lequel à toute époque est réputé inséparable du maintien des institutions existantes? Ce sont des ennemis. Encore plus que la communauté de la foi2, la haine de l'État et le lien d'une crainte commune en face du danger et de la proscription, les tiennent ligués.

1 Épître à Diognète, V. — Voir Origène, contre Celse, VIII in fine. ~ Origène contre Celse, III initio.

Pertinax, en prenant la pourpre impériale, donna pour premier mot d'ordre : combattons1 ; mot d'ordre viril et qui convenait bien aussi au règne de Marc- Aurèle. En effet, sur les frontières, les Barbares se pressent en armes. Des trente légions dont il peut disposer, il faut que l'empereur en ramasse vingt avec de nombreux auxiliaires pour les refouler au delà du Danube et les tenir en respect2. Pendant ce temps, d'autres pacifiques barbares5, comme on les appelle, professent le mépris de la pairie, amollissent les âmes par un mysticisme énervant, les détachent des mâles devoirs et des rudes obligations de la vie civile et militaire, et par leurs attaques et leurs enseignements, creusent sans bruit la mine où la fortune de Rome s'engloutira. Ils respectent, disent-ils, les puissances établies et, offrent pour l'empereur des prières à leur Dieu : mais on les entend dire que le mariage est une corruption, et un esclave chrétien ose répondre au juge que le Christ l'a affranchi 4, et parmi les fondements sur lesquelles reposent l'État et la société, propriété, famille, religion, il n'est pas une institution qui trouve grâce à leurs yeux. L'État a besoin du dévouement de tous.

1 Spartien, Sévère.

2 Noël des Vergers, Essai sur Marc-Aurèle, pag. 76 et suiv.

5 Origène oppose au camp romain le camp de la piété. L'expression est remarquable : tctov crpoCràizs^av suosês/aç. — Ailleurs encore il dit :

'Ry.îïî o£ iv l/.?7T>7 ttôAsc «À/o vÙGTojia. TzctTpiooç xrtc-Ôèv Xàyu @£0U lmaz&u.vj5ij contre Celse, VIII in fine.

4 Réponse d'Evelpistus au préfet Rus'icus. — Voir Act. du martyre de saint Juslin et de ses compagnons ^Ruinart, Act. Sine, et Sel., p. 106).

L'heure est critique. Aux fléaux qui désolent L'empire, s'ajoute une guerre que les bons citoyens doivent considérer comme une guerre sainte. L'enjeu en est peut-être la civilisation. Les Chrétiens répugnent à servir la pairie au dedans et au dehors. Ils ne veulent être ni magistrats ni soldats1. Ils se font gloire d'être citoyens du ciel. Ils s'enferment dans la méditation, la controverse et les exercices de leur piété. La société est menacée. Eux en chaque ville, se sont fait une cité d'élection, une société particulière et séparée, dont ils disent que Dieu môme est le fondateur2 et qu'ils appellent leur église, et à laquelle ils consacrent tous leurs soins et tout leur zèle. Le service de leur église est le seul qui les touche. Les devoirs qu'elle impose sont à. leurs yeux les seuls devoirs essentiels et nécessaires. Le prince, la patrie, le bien public, la civilisation, la grandeur romaine ne sont pour eux que des noms retentissants ou de vaines idoles. L'église est leur patrie, leur cité et leur camp.

Voilà sans doute le sens de l'accusation d'ennemis publics qu'on adresse aux Chrétiens. Ni les princes, ni les magistrats ne voyaient cela précisément sans doute. Les Sibyllistes chrétiens du second siècle prophétisaient la fin du monde pour l'année 195. Us ne

1 Ob cvï7pxT£ï)éu.zdct fih avrw (fasàzl) xav bcetyïi Origène, contre Celse, VIII in fine.

2 Voir la note 5 de la page 400 et un passage du livre III d'Origène contre Celse où le polémiste chrétien oppose la société chrétienne à la société civile et ses pasteurs aux magistrats. — Tertullien, XLII, Apolog. ïnfructuosi in negotiis dicïmur.

prévoyaient pas Constantin, Théodose, la vieille religion persécutée à son tour et forcée de se cacher, la revanche des Chrétiens, les Apologétiques retournées, Libanius priant au nom de l'art qu'on épargnât les temples et les slatues des dieux et Symmaque au nom de la grandeur romaine demandant grâce pour Paute! de la Yictoire menacé.

Le péril n'était ni urgent ni si clair au second siècle. Méliton de Sardes disait avec une gravité convaincue que la grandeur et la puissance de l'empire s'étaient accrues avec le christianisme. D'autres, avec une égale sincérité, protestaient que les Chrétiens ne songeaient pas à troubler l'État, qu'on ne les avait jamais (rouvés parmi ceux qui fomentaient les sédiditions et les révolutions militaires, qu'ils se tenaient au contraire éloignés de tous les partis et rendaient à César ce qui lui était dû, non l'adoration et l'encens, mais la soumission et l'obéissance civiles. A plusieurs reprises, depuis la destruction de leur temple en 70, les Juifs s'étaient levés en armes pour secouer le despolisme romain, sauver ou venger leur indépendance. On ne pouvait reprocher aucune révolte aux Chrétiens : il est vrai qu'issus de toute race et sortis pour la plupart de familles païennes , ils n'avaient pas de nationalité à revendiquer ou à rétablir. Aucun d'eux, non plus, n'avait affiché la prétention de faire une révolution dans la société. Réservant le for intérieur, ils abandonnaient aisément tout le reste ou en faisaient bon marché. Pendant les deux premiers siècles, méprisés, conspués, maltrai

tés, au ban de l'opinion et de la loi et souvent frappés de mort, on les vit partout patients et résignés, parlant moins de la terre que du ciel, et pleins de confiance en un maître qui ne trompe point et sait réparer l'injustice. On ne pouvait donc appuyer sur aucun fait précis et déterminé l'appellation d'ennemis publics dont on les chargeait. Cependant , ils étaient la semence d'une société nouvelle. Un de leurs docteurs écrivait que leur présence dsns l'empire retardait le courroux terrestre et le préservait de la corruption et de la ruine1.

Le sens vrai et philosophique des persécutions, c'est donc la défense de l'empire et de ses institutions menacées par un insaisissable esprit nouveau. Les empereurs, pendant le second siècle, n'eurent pas la vue claire de ce danger public : ils en eurent l'instinct et travaillèrent pour cela à fortifier ou a réveiller religion et palriotisme. Les gouverneurs de province n'avaient sans doute nul souci de la métaphysique chrétienne. Les juges ne connaissaient pas et n'avaient pas à connaître des idées qui s'échangeaient, des hardiesses spéculatives ni des controverses doctrinales. De la nature, de Dieu, et de leurs rapports, chacun pouvait librement penser et disserter comme il voulait. Mais, sous le métaphysicien, il y avait le critique acerbe des mœurs et le destructeur des dieux ; l'homme de parti, qui professait la haine de la civilisation romaine, le membre d'une association sans

1 Épître à diognète, VI.

limites et chaque jour croissante , dont les conciliabules cachaient, disait-on, d'exécrables orgies. La raison déferminante de la plupart des condamnations prononcées contre les Chrétiens fut cette dernière. Une enquête sérieuse eût vite fait justice des rumeurs absurdes et des odieuses calomnies. On ne prenait pas la peine de la faire. Aussi bien les suspects passaient pour des gens déclassés et sans aveu avec lesquels la justice était sommaire.

Quoi qu'il en soit, les condamnations furent rares en somme. De Trojan à la fin de Marc-Aurèle , le nombre des martyrs certains est fort petit comparé au nombre des Chrétiens vivant dans l'empire libres et tolérés. Et encore parmi ces condamnations, plusieurs paraissent avoir été provoquées par les Chrétiens eux-mêmes, s'offrant au tribunal, bravant les juges, défiant la mort qui leur ouvrait, pensaientils, les portes de l'éternité1. Les lettrés et les beaux esprits considéraient les Chrétiens comme des charlatans2 et de pauvres fous, plus clignes de pitié que de colère. Les princes ne prévoyaient pas qu'un danger bien sérieux, pour eux du moins, pût sortir de ces bas fonds de la société. Ils sentaient peut-être aussi leurirnpuissance à arrêter l'éruption intérieure. De là leur indifférence relative. Marc-Aurèle avait bien assez de la guerre du dehors. Lui aussi était fatigué des soucis et des embarras de la vie active.

1 Voir Edmond Le Blant, Mémoire sur la préparation an martyre, passim (ouvr. cité).

2 Voir les critiques d'Origène contre Celse, III passim.

Mais c'est l'honneur du Christianisme d'avoir été une pacifique conspiration contre un ordre de choses mauvais et caduc; d'avoir, devant la for ce, revendiqué victorieusement le droit de la conscience, appris au monde l'inviolabilité du for intérieur, entrepris d'épurer les mœurs et de donner aux éternels besoins de l'âme humaine un meilleur, plus pur et plus solide aliment.

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