CHAPITRE VI
LA PERSÉCUTION SOUS LE RÈGNE D'HADjRIEN
Liberté des collèges funéraires dont purent profiter et profitèrent, en effet, les Églises chrétiennes. — Caractère personnel d'Hadrien. — Sa lettre à Servien. — Nul édit de persécution sous Hadrien. — Violences accidentelles et locales. — Leurs causes. — Clameurs populaires, fanatisme, odieuses rumeurs sur les cérémonies secrètes des Chrétiens. — Lettre de Minicius Fundanus, proconsul d'Asie, à l'empereur, et réponse d'Hadrien au successeur de Fundanus. — Examen critique de la lettre impériale. — Premières apologies pour les Chrétiens. — De quelques-uns des martyres rapportés à ce règne : Eustache, Hermès, Quirinus, Alexandre, sainte Symphorose et ses fils.
La troisième persécution comme on l'appelle, fort grossie par la tradition, se réduit en somme à quelques condamnations prononcées par Pline le jeune, légat extraordinaire de Trajan en Bithynie vers la fin de Tannée 111 et le commencement de 112, et quelques années plus tard, par l'empereur lui-même à Antioche à la suite d'une explosion populaire provoquée par un grand désastre public, et à un édit équivoque, puisqu'il défend les poursuites faites
d'office, réprouve les dénonciations et accusations anonymes et ordonne cependant de frapper les Chrétiens convaincus et obstinés.
Ce rescrit de Trajan est la première pièce officielle et authentique émanée du pouvoir et réglant dans l'empire la situation légale des Chrétiens. Il est possible que des exemplaires en aient été adressés à tous les gouverneurs de province. Il est possible aussi que des préfets ou des légats, embarrassés comme Pline le jeune, se soient enquis au prétoire impérial ou aient demandé conseil à leurs collègues et que le rescrit de Trajan leur ait été communiqué comme une règle de procédure devant faire autorité en cette matière.
Le décret de Trajan qui interdisait les hétairies dont Pline fait mention dans sa consultation1 toucha sans doute les Chrétiens, puisqu'en Bithynie du moins ils cessèrent leurs réunions, mais rien ne prouve que ce décret eût été précisément dirigé contre eux. Au contraire, si, comme il est vraisemblable et comme l'ont pensé plusieurs critiques, les lettres de Pline à Trajan sont rangées par ordre chronologique, l'interdiction des hétairies marquée dans la réponse à la lettre xni^ fut fort antérieure à la question des Chrétiens, soulevée seulement dans la lettre xcvn. Et c'est après que Pline, faisant part à l'empereur d'un incendie qui a dévoré à Nicomédie nombre de maisons privées et deux édifices publics,
1 Pline le Jeune, epist. x, 97.
au milieu de l'inertie des habitants, a demandé à Trajan s'il ne conviendrait pas d'instituer un collegium fabrorum où il aurait soin de n'admettre que des ouvriers et qui ne serait composé que de cent cinquante membres, qu'on pourrait aisément surveiller, que l'empereur répond que ces collèges dégénèrent facilement en associations factieuses, et quelque nom qu'on leur donne, quel que soit le principe de leur formation, deviennent vite des hétairies1. Depuis longues années, les empereurs se montraient fort défiants à l'égard des corporations et n'accordaient que très -difficilement l'autorisation spéciale, sans laquelle nul collège ne pouvait exister légalement2. Cependant les collèges funéraires (collegia funeraria) avaient pleine liberté. C'est à ce titre qu'on en voit se former en 133 sous le nom et, comme nous dirions, sous l'invocation d'Antinous et de Diane, en 153 sous l'invocation d'Esculape et d'Hygia. De la même sorte sont les collèges des Cultores Herculis, des Cultores Saturni et d'autres semblables, lesquels, parmi leurs droits reconnus, possédaient celui de former une caisse commune par des
1 Tu, Domine, despice, an instituendum putes collegium fabrorum dnntaxat hominum centum quinquaginta. Ego attendam ne quis nisi faber recipiatur, neve jure concesso in aliud utatur. ISec erit difficile castodiretampaucos. Trajan répond : « Meminarimus provinciam, et prcecipue eas eivitates, ejusmo:U factionibus esse vexatas. Quodcumque nomen ex quacumque causa dederimus iis, qui in idem contracti fuerint, heteeriœ, quarmïs brèves, fient.» (Pline le Jeune, X, 42, 43.)*
2 De collegils et sodaliciis Romanorum, par Th. Mommsen. Kilise, 1845, chap. iv et v.
cotisations, de posséder et de recevoir des legs, d'administrer par un syndicus ou actor les biens de la corporation et de se réunir pour les pratiques religieuses à célébrer en commun1. Ces pratiques religieuses, il est vrai, étaient fort analogues aux usages reçus et consistaient surtout en sacrifices et en festins comméraoratifs auprès de la tombe d'un mort ou en son honneur.
Les Chrétiens donc, quoique ne formant pas sous Trajan un collège spécialement autorisé, et n'ayant pas la liberté de tenir à leur gré, où et quand ils voudraient, des assemblées2, purent profiter et profitèrent en effet de la tolérance commune dont jouissaient les collèges funéraires, de l'inviolabilité du foyer et des rites domestiques, du respect consacré des lieux de sépulture et des enceintes des tombeaux possédés au moins à titre privé. Il est possible que la permission accordée au petit peuple (tenuioribiis) de former en tout lieu, à Rome et dans les provinces, des confréries funéraires non placées même sous le patronage d'une divinité spéciale, ne date que de la
1 Sed religionis causa coire non prohibent™?. [Dig., 48, 22, Decolleg. et corp.
2 La condition de ne se réunir qu'une fois par mois paraît être imposée aux collèges autorisés. A l'article du Digeste, De coll. et corp., on lit : « Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre , dum tamen semel in mense coeant. » Cette condition est mentionnée dans l'inscription des cultores Antinoï et Dianse, de Lamrvium, et on peut croire qu'elle s'appliquait à tous les collèges et était, en cette matière, une règle générale. — Qui stipem menstruam conferre volent in funera ii in collegium coeant neque ?.ub specie ejus collegii nisi semel in mense coeant conferendi causa unde defuncti sepeliantur. (Mommsen. De colley, et sodaliciis Rom., ouvr. cité, p. 98.)
fin du deuxième et du commencement du troisième siècles, et que l'autorisation donnée au collège d'Antinous et de Diane en 133 Tait été par exception et privilège1. Il reste cependant, et c'est un point que les travaux de M. de Rossi ont mis en pleine lumière, qu'avant le troisième siècle, sous Domitien même et sousTrajan, quoique ce dernier eût interdit les hétairies, des sépultures chrétiennes furent élevées à ciel ouvert, et qu'autour de ces sépultures fermées, respectées comme lieux religieux et comme propriétés privées et inaliénables, Yecclesia fratrum pût se grouper librement et célébrer de simples banquels, fêter ses anniversaires, et auprès de la tombe d'un bienfaiteur, d'un patron ou d'un personnage vénéré, célébrer sans obstacle les rites peu compliqués de sa foi2.
De plus, il faut considérer qu'au commencement du second siècle, le corps des Chrétiens n'est pas constitué en une seule Église, comme il le fut au quatrième et au cinquième siècles. Il y a pour ainsi dire autant d'Églises qu'il y a de villes et de foyers chrétiens. Non pas que la foi chrétienne soit, en effet, différente d'un lieu à un autre, ni que les Églises ressemblent à aulanl d'écoles philosophiques en lutte les unes avec les autres. L'heure des ardentes dis-
1 Voir De' Rossi, Bulletino cli archeologia cristiana, année 186 i, livraison d'août, p. 60 et suiv.; Roma sotterranea, t. I, p. 101 et suiv., 197 et suiv., 209, 210.
2 De' Rossi, Ballet, cli archeol. cristiana, I, 42; II, 25, 32, 59-64, 94; III, 24, 56, 89-98; IV, 4, 11; V, 29.
LA PERSECUTION SOUS LE RÈGNE D'HADRIEN. 2b">
putes théologiques n'a pas encore sonné. Partout les Chrétiens adorent Jésus et attendent la résurrection. Partout les croyances et les espérances sont, en gros, les mêmes. Cependant les communications entre les Églises commencent à devenir plus fréquentes. Dans les mêmes villes, les Chrétiens vivent les coudes serrés, si Ton peut dire, se soutenant, s'éclairant, s'encourageant mutuellement et parfois peut-être se réjouissant en secret des désastres publics avantcoureurs de la catastrophe et de la réparation suprême qu'ils espèrent1. Entre les villes éloignées, les communications entre Chrétiens se font par lettres et par messages, tantôt par l'intermédiaire de l'un d'eux, tantôt sous une suscription générale comme la Lettre de VÉglise de Smyrne à l'Église de Philadelphie au sujet du martyre de S. Polycarpe ou là lettre certainement authentique des Églises de Vienne et de Lyon aux frères qui sont établis en Asie et en Phrygie. L'édit de Milan fondera la Chrétienté : sous Trajan et ses premiers successeurs, les Chrétiens sont apparemment fort nombreux dans l'empire, mais leurs Églises sont éparses; elles paraissent encore ignorer l'unité dogmatique et hiérarchique des temps postérieurs, et ne forment encore ni une monarchie, ni rien qui y ressemble, ni une fédération constituée sous un pouvoir central.
1 On peut trouver, à ce sujet, de curieux témoignages dans la satire du Philopatris, faussement attribuée à Lucien, et qui fut sans doute écrite vers le milieu du quatrième siècle. — Voir, en particulier, les chapitres xxin et xxiv de ce petit traité.
Hadrien, le successeur de Trajan (H août 117-10 juillet 138), esprit ouvert et libéral, caractère fantasque et brouillon, artiste, sophiste, le plus grec des empereurs romains avant Julren, par-dessus tout grand voyageur et amateur très-curieux de nouveautés * parait avoir fermé les yeux sur l'enseignement et la propagande des Chrétiens. Tout au moins il ne les inquiéta pas et ne promulgua contre eux aucun édit de persécution. Les écrivains ecclésiastiques les plus voisins de cette époque ne l'accusent pas d'avoir sévi contre le Christianisme. Ni les apologistes du second siècle , ni Tertullien,ni Lactance ne rangent Hadrien au nombre des persécuteurs de l'Église. Alléguer qu'il lit à plusieurs reprises couler le sang ; qu'il eut , particulièrement à la fin de son règne , lorsque la maladie qui l'emporta le tourmentait, des accès de cruauté furieuse, pour conclure qu'il ne dut pas épargner les Chrétiens, c'est une induction légère et qui ne pent tenir lieu d'un témoignage positif. De môme, de ce que Hadrien, au rapport de Spartien, fit édifier ou réparer nombre de temples, veilla à la bonne administration du culte public et méprisa les cultes étrangers2, ce n'est pas une raison plausible pour affirmer qu'il ait persécuté les Chrétiens. A cette vague expression de Spartien que Hadrien méprisa les cultes étrangers il serait facile d'opposer le témoignage de Lampride qui, racontant
1 Curiositatum omnium explorator. (Tertullien, Ajjolog., V.)
2 Sacra Romana diligentissime curavit. peregrina contempsit pontifîcis maximi officium peregit [Hist. Aug. Spartien, Hadrien.)
qu'Alexandre Sévère voulu l élever des temples au Christ et le mettre au rang des dieux, ajoute : « Hadrien eut, dit-on, la même idée, et ordonna de faire dans toutes les villes des temples sans simulacres1. On ne peut rien tirer de pareils textes empruntés à l'histoire Auguste, et il est périlleux d'induire du caractère d'un prince , surtout aussi mobile et aussi capricieux que Hadrien, la politique qu'il a suivie à l'égard des Chrétiens. Ce prince, qui passa son règne à visiter toutes les provinces de l'empire, était assurément un esprit fort libre de préjugés. Il convient à celui qui a vu les mœurs de beaucoup d'hommes de tout comprendre, de ne point s'étonner et moins encore de s'indigner de la diversité des idées, des croyances et des pratiques. L'intolérance et le fanatisme ne sont pas vices de voyageur. L'empire à ce moment présentait une singulière confusion de sectes, d'usages et d'opinions religieuses. Plutarque se faisait pontife ; Lucien raillait les dieux de la Grèce et de l'Orient sans' en épargner un seul. les faux prophètes, les magiciens, les faiseurs de prestiges et les vendeurs d'amulettesabondaient. Antinous déifié trouvait des prêtres et des fidèles. Hadrien lui-même riait, semble-t-il, de cet étrange chaos et en badinait librement dans une curieuse lettre qu'il écrivait d'Alexandrie à Servien, son beau-frère. « Ceux qui adorent Sérapis, disait-il, n'en sont pas moins
1 Christo templum facere voluit, eumque inter deos recipere* Quod et Hadrianus cogitasse fertur, qui templa in omnibus ci vitatibus sine çimulacris jusserat fieri. [Hist. Aug., Lampride, Alex. Sév.)
Chrétiens, et ceux qui se disent Chrétiens adorent Sérapis. Pas de rabbin juif, de pontife samaritain ou de prêtre chrétien qui ne soit mathématicien, aruspiceou charlatan *. » C'eslune observation de touriste. Certainement on peut dite qu'elle est superficielle, et qu'Hadrien n'avait guère vu à fond les choses dont il parlait. Si les Chrétiens d'Alexandrie s'indignaient d'être ainsi traités de diseurs de bonne aventure, et confondus avec les sectateurs de Sérapis, ces derniers aussi peut-être supportaient mal ce rapprochement et ne s'en trouvaient pas flattés. Mais le ton dégagé de cette lettre ne trahit en aucune manière chez l'empereur le dessein ni la pensée de corriger le désordre, d'administrer les consciences et de rétablir quelque unité au milieu de cette confusion. Prêter à Trajan ou à Hadrien ou à quelqu'un de leurs successeurs immédiats une préoccupation de foi religieuse ou quoi que ce soit qui y ressemble, c'est commettre un singulier anachronisme. Il faut descendre jusqu'aux dernières années de Constantin pour trouver dans l'empire le premier prince dont l'esprit ait été hanté par l'idée ou le rêve d'une unité qui ne fut pas seulement politique.
Est-ce à dire parce qu'Hadrien ne publia contre les Chrétiens aucun édit de proscription, n'ordonna contre eux aucune mesure de répression violente et générale, que pendant son règne de vingt et un ans les
1 Phlegontis Tralliani fragmenta, dans les Fragments des historiens grecs, Bibl. grecq. de F. Didot, t. III, p. 624, passage cité et traduit par Flavius Vopiscus, dans sa Vie de Saturnin. (Hist. Aug.)
Clï réliens n'eurent rien à souffrir cl furent partout individuellement épargnés? On ne le prétend pas. Avec la loi de Trajan qui subsistait, et le mot de cette loi : « S'ils sont accusés formellement et convaincus, qu'ils soient punis1 », il serait étrange qu'il en eût été ainsi et que les haines privées ou publiques n'eussent pas produit ça et là quelques condamnations accidentelles. La tradition en signale plusieurs. Les martyrologes ne sont pas vides pour cette époque et nous ont transmis dix ou douze noms. Quand on songe que, suivant plusieurs critiques, les Chrétiens tombaient sous la loi de Majesté, lex Julia Majëstâtis2 , sous la loi qui condamnait les collèges illicites et qui frappait les fauteurs et organisateurs de ces collèges aussi rigoureusement que les criminels de lèse-majesté3, sous la loi qui punissait les magiciens et faiseurs de sortilèges 4; quand on songe que les Chrétiens étaient, sans doute, assez nombreux partout, évidemment connus et notés du doigt, qivils appartenaient presque tous au petit peuple, à ce monde des tenuiores ou des humiliores, comme dit la loi romaine, avec lequel le pouvoir et la police étaient sans scrupules, il y a lieu de s'étonner de ce petit nombre
1 Si deferantur et arguantur puniendi sunt. (Pline, ep. 98.)
2 Voir, sur ce sujet, une thèse intitulée : Spécimen historico-juridicum inaugural a de vexationibus quas christiani sub quibusdam impcratoribus perpessi fuerint ex legè Julia Majestatis maxima derivandis, p. Âlberthomas Chevalier. Groningue, in-4°, 1776.
5 De cclleg. et sodal. Rom., ouvrage cité, p. 126-J w27.
4 Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Mémoire de M. Edmond Leblant, les bases juridiques des procès criminels contre les martyrs, ouvrage cité, année 1866.)
de victimes. On reconnaîtra mieux encore l'indifférence du prince et des proconsuls impériaux ou leur esprit d'humanité, si l'on veut faire attention aux préventions de l'opinion commune, au mépris des philosophes et des lettrés, et aux emportements sauvages de la foule à l'égard des Chrétiens. Les condamnations locales, s'il y en eut quelques-unes, vinrent de là. Les magistrats, dont la seule ambition était de n'encourir aucune disgrâce, et la seule consigne de maintenir la tranquillité, de ne pas créer d'embarras au pouvoir, et d'éloigner toute cause ou tout prétexte de désordre, purent céder çà et là aux indications d'une opinion soulevée. Us purent céder aussi par désir de popularité et pour ne pas avoir Fair de prendre contre l'empereur et les dieux, comme il l'eût semblé, le parti d'humbles sectaires réputés ennemis publics. Comment résister, aux clameurs impétueuses d'une multitude assemblée dans un amphithéâtre, s'excitant elle-même, exigeant qu'on la satisfît par une exécution sommaire? Qui sait si, en plusieurs rencontres, les légats impériaux n'eurent pas de la sorte la main forcée et ne gémirent pas en eux-mêmes de l'humanité et de la justice qu'ils violaient pour plaire à la fouleetnepas déplaire au maître? Etdéjàcommençaient à circuler mille rumeurs flétrissantes sur les conciliabules des Chrétiens et les mystérieuses pratiques qui s'y accomplissaient. On disait tout bas que les affiliations à la secte étaient accompagnées d'abominables scènes nocturnes. L'inconnu produit des admirations ou des terreurs exagérées, et le secret, chez des gens
qu'on déleste, est d'ordinaire tourné en mal. Les écrivains ecclésiastiques avouent que certains hérétiques prêtaient le flanc à d'infâmes accusations. Les profanes, ceux qui n'étaient pas initiés aux divergences intérieures de la secte, ne pouvaient ou ne savaient pas distinguer. L'Égyptien Casilide se disait Chrétien et il enseignait, au dire de Clément d'Alexandrie, qu'il ne fallait lutter contre aucun instinct quel qu'il fut, mais s'y laisser aller sans effort, ne pas contrarier la nature, et se livrer à toutes ses impulsions1. L'Alexandrin Carpocrate se disait Chrétien et, selon Clément d'Alexandrie, Irenée et Épiphane, il n'y avait pas d'horreur ni d'acte immonde qu'il ne considérât comme indifférent en soi et permis. Dans les assemblées de ses disciples, qui ressemblaient à des troupeaux de chiens et de porcs, dit Épiphane, on se livrait à la plus hideuse promiscuité, on communiait avec les chairs pilées et pétries d'un enfant arraché avant le temps des entrailles maternelles2. De même Prodicus se disait aussi Chrétien, et Épiphane rapporte que les églises de ses disciples étaient autant de mauvais lieux3. Et ces sectaires se proclamaient non pas seulement Chrétiens, mais Chrétiens épurés, et prétendaient cultiver un christianisme transcendant.
Nous pensons qu'il y a, sans doute, de sérieuses
1 Clément d'Alexandrie, Stromata, liv. III et IV, passim.
2 Épiphane, Hœr., XXYI, XXY1I. — Clém. d'Alex., Strom., III et IV'. — Irénée, lib. I, cap. xxiv.
3 Épiphane, Hœr., lib. LU.
réserves à faire au sujet de ces infamies pratiques reprochées aux sectaires gnostiques par les polémistes ecclésiastiques. Si une doctrine peut entraîner des néophytes passionnés à certains écarts, l'immoralité n'est et n'a été le fond d'aucune école philosophique ou religieuse. Mais s'il est de fait que les disciples de Basilide et de Carpocrate aient pu donner lieu aux rumeurs et aux accusations dont les écrivains ecclésiastiques presque contemporains se sont faits les complaisants échos, on concevra aisément que la foule païenne, ignorant les nuances et les divergences de la secte, ait pu faire porter sur le christianisme en général des imputations dont ses docteurs et ses maîtres ne craignaient pas de charger leurs compagnons séparés. Et pour s'expliquer le mauvais renom et les bruits scandaleux répandus sur les secrets mystères des Chrétiens, il nous suffit de savoir que Clément d'Alexandrie, Irénée et Épiphane traitaient dans leurs écrits de magiciens et de débauchés, d'incestueux et d'antropophages les Basilidiens et les Carpocratiens qui se prétendaient les anges de l'École1.
Il faut croire, du reste, que ces rumeurs étaient peu répandues et que les plus éclairés parmi les païens les considéraient comme des contes absurdes et d'extravagantes imaginations; autrement on ne comprendrait pas que l'autorité en eût fait si bon marché
1 Basilide, dit Épiphane, prétendait que lui-même et ses disciples seuls étaient des hommes, et que tous les autres n'étaient rien que chiens et pourceaux. [Épiphane, Hœr., XX IV.)
et ne fût pas intervenue plus énergiquement pour réprimer de tels désordres, fermer les repaires où ils s'abritaient, et noyer les sectaires dans le sang comme on avait fait jadis, 'au nom de la morale publique, dans l'affaire des bacchanales. Le très-petit nombre de condamnations prononcées contre les Chrétiens pendant toute la période des Antonins ne serait guère en rapport avec l'étendue et l'ênormité du mal présumé. Mais il ne semble pas que dans la plupart des poursuites les juges impériaux aient fait acception de ces bruits populaires ni ordonné nulle part d'enquêtes à leur sujet *,
Cependant dans les bas-fonds de la société païenne ces on-dit couraient sourdement, et dès le règne d'Hadrien provoquaient déjà des explosions populaires contre les Chrétiens.
On en trouve la preuve dans des lettres envoyées à l'empereur et dans une des réponses d'Hadrien qui nous serait parvenue, et de plus dans les apologies présentées au même empereur par deux docteurs chrétiens, Quadratus et Aristide.
Le légat Serenus Granius, lit-on dans la chronique d'Eusèbe, homme de haute noblesse, envoya à l'empereur Hadrien une lettre pour représenter qu'il était injuste que le sang d'hommes innocents fût accordé aux clameurs de la foule, et qu'en dehors de toute
1 II faut excepter la persécution particulièrement violente des Églises de Lyon et de Vienne, où des esclaves païens, mis à la torture, avouèrent naturellement tout ce qu'on voulut sur le compte de leurs maîtres chrétiens.
accusation, on fit un crime d'un nom et d'une secte1. D'autres lettres semblables auraient été écrites au même empereur sur le même sujet par d'autres gouverneurs de province. Saint Justin et Méliton de Sardes, cités par Eusèbe2, font allusion à la lettre du légal dont parle saint Jérôme, et saint Justin nous donne à la fin de sa. première Apologie la réponse même d'Hadrien au successeur immédiat de ce personnage dans le proconsulat d'Asie, Minicius Fundanus. C'était, dit-on, le texte latin, le texte authentique du rescrit d'Hadrien que saint Justin avait inséré dans sa supplique. Dans les œuvres du philosophe chrétien on y a substitué la version d'Eusèbe. On prétend que Rufin nous a conservé cet original latin. Le dernier éditeur de saint Justin, M. Otto, l'a donné en regard du lexle grec.
Voici cette pièce :
HADRIEN A MINUCIUS FUNDANUS.
J'ai reçu la lettre que votre prédécesseur Serenius Granianus, personnage très-illustre, m'a écrite, et je ne veux pas laisser cette requête sans réponse, afin que des hommes qui n'ont rien fait ne soient pas troublés et que tout prétexte d'exercer leur brigandage soit ôté aux calomniateurs. Si donc les provin-
1 Et Serenus Granius legatus vir opprime nobilis litteras ad imperatorem mîttit, iniquum esse dicens clamoribus vulgi innocentium hominum sanguinem concedi et sine ullo crimine nominis tantum et sectsê reos fieri. [Eusèbe, Chroniq.)
2 Eusèbe, Hist. eccl., IV, xxvi.
ciaux veulent a visage découvert soutenir leurs dires contre les Chrétiens, et les accuser en quelque chose
devant le tribunal, je ne les empêche pas de le faire. Mais je ne veux pas qu'ils usent contre eux de pétitions tumultuaires et de confuses clameurs. Il est en effet beaucoup plus régulier, si quelqu'un se porte accusateur, que vous connaissiez des imputations. Si donc quelqu'un accuse les personnes désignées et prouve qu'elles agissent en quoi que ce soit contre les lois, punissez-les selon la qualité de la faute. Mais vous aurez grand soin, si quelqu'un les accuse calomnieusement, de frapper le calomniateur avec une sévérité exemplaire, comme sa malignité le mérite1.
La lecture de cette lettre ne laisse pas que d'inspirer quelques doutes.
Le prédécesseur de Minicius Fundanus. proconsul d'Asie, nommé par saint Jérôme Serenus Granius, par Eusèbe et par Hadrien dans sa lettre Serennius
1 Badrianus Minacio Fundano. Aecepi litteras ad nie scriptas a cle-
cessore tuo Serenio Graniano clarissimo viro : et non placet mihi relationem silentio praetérire, ne et innoxii perturbentur et calumniatoribus latrocinandi tribuatur occasio. Itaque si evidenter provinciales huic petitioni suse adesse volent adversum Cbristianos, ut pro tribunali eos in aliquo arguant, hoc eis exsequi non proîiibeo ; precibus autern in hoc solis et adclamationibus uti eis non permitto. Etenirn multo aequius est, si quis volet accusare, te eognoscere de îctis. Si quis igitur accusât et probat adversum leges quicquam agere memoratos hommes, pro merito peccatorum etiarn supplicia statues. Illud mehercule inagnopere curabis, ut si quis calumnise gratia quemquam liorurn postulaverit reum in hune pro sui nequitia supplions severioribus vindices. S. Justin," Apolog., I. g 68, édit Théod. Otto, t. I, p I. p. 162.]
ou Serenius Granianus, paraît être le consul suffect de l'an 106, collègue, au mois de mai de cette année, de Minicius Natalis, personnage dont la carrière des honneurs nous est fournie par plusieurs inscriptions. Or, le nom de Granianus, tel qu'on le lit dans ces inscriptions, est Quinlus Licinius Silvanus Granianus1.
L'intervalle entre le consulat et le tirage au sort des provinces proconsulaires d'Asie et d'Afrique sous les Antonins dépassait en général douze ans. Dans un récent ouvrage sur les fastes des provinces asiatiques de l'Empire romain, M. Waddington place le proconsulat de Licinius Granianus en Asie en 123 ou 1242. On sait que Cornélius Priscus, plus ancien consulaire que Granianus, gouverna l'Asie pendant l'année proconsulaire 121-1223.
Caius Minucius et mieux Minicius Fundanus, consul suffect avec Caius Vettennius Severus de mai à septembre de l'année 107, succéda immédiatement à Licinius Granianus dans le gouvernement de l'Asie, probablement l'année 124-125. Dans ces deux cas,
1 Voir les diverses inscriptions réunies par M. Waddington dans ses Fastes des provinces asiatiques, chez Firmin Didot, 1872, 1 vol. in-8°. — Borghesi, dans une Lettre sur le collègue de Licinius Granianus (t. VIII, p. 46-69) retarde ce consulat d'un an; mais un diplôme militaire, trouvé en 1868 à Wissembourg, prouve que Minicius Fundanus fut consul en 107. Or les Fastes des fériés latines placent ce consulat immédiatement après celui de Licinius Granianus et de Minicius Natalis. Ces deux derniers furent donc consuls en 106.
2 Fastes des provinces asiatiques de V Empire romain, ouvrage ciié.
3 L'année proconsulaire empiétait d'une année sur l'autre. Le proconsul partait à la fin de l'été. Son gouvernement s'étendait de l'automne d'une année à l'automne de l'année suivante.
L'intervalle entre le consulat et le proconsulat aurait été de dix-sept ans. D'après l'auteur des fastes des provinces asiatiques, les exemples d'un aussi long intervalle ne manquent pas à cette époque, où le grand nombre des consuls de chaque année chargeait la liste de ceux qui étaient appelés à prendre part au tirage des provinces, suivant Tordre ordinaire d'ancienneté.
Ces deux lettres, la requête (relatio) de Licinius Granianus à l'empereur Hadrien et le rescrit de ce prince à Minicius Fundanus, successeur de Licinius Granianus, paraissent faire exactement pendant aux deux lettres de Pline et de Trajan, écrites douze ou treize ans auparavant. Il y a là un parallélisme qui peut déjà mettre en défiance, surtout quand on sait avec combien peu de scrupules on composait alors des lettres apocryphes.
Nous ne possédons pas la lettre prétendue de Licinius Granianus à l'empereur Hadrien, mais ce qu'en rapportent Eusèbe et saint Jérôme permettrait de la restituer aisément. Pline avait consulté précédemment Trajan sur la manière dont il convenait de procéder contre les Chrétiens. La cause était extraordinaire. Delà, le recours du légat de Biihynie. Licinius Granianus consulte à son tour le successeur de Trajan. Demande-t-il s'il doit ou non informer contre les Chrétiens? Tel ne paraît pas être l'objet de cette nouvelle consultation. Il informe son maître que les passions de la foule, irès-montée conlre les Chrétiens, ont éclaté en vociférations ardentes, par lesquelles
on réclamait sur l'heure leur supplice. Que faire? Céder ou résister? faut-il tuer des hommes pour rassasier les sanglants appétits des masses? 11 n'est pas invraisemblable que le proconsul d'Asie ait fait ou pu faire part à l'empereur de certaines émotions populaires qui se seraient produites à Éphèse ou ailleurs contre les Chrétiens. Mais que demande-t-il précisément à Pauteur de Y édit perpétuel! C'est à savoir s'il faut livrer aux bêtes les Chrétiens quand les cris de l'amphithéâtre l'exigent. Étrange consultation en vérité! Est-ce que la loi était muette sur ce sujet? Le rédacteur de Yédit perpétuel en ce même temps donnait jugement contre ceux qui, en vue de nuire à autrui, mettent en mouvement les foules assemblées1. Est-ce qu'il était de droit que la multitude pût porter sur les choses et les personnes des sentences juridiques et immédiatement exécutoires? Séduite, enthousiasmée par la bonne grâce d'un histrion ou la merveilleuse adresse d'un cocher, la foule ne pouvait les affranchir par acclamation s'ils étaient esclaves, ni contraindre leurs maîtres à leur donner la liberté. L'empereur Hadrien lui-même l'avait décidé2. Le
1 Cujus dolo malo in turba damnum quid factum esse dicetur (Z)igeste, 1. XLVII, tit. vin, 1. 4). — Ulpien ajoute ce commentaire : a Si quis adventu suo turbam concitavit, vel contraxit, vel clamore, vel facto aliquo, vel dum criminatur aliquem, vel du m misericordiam provocat. » IL s'agit sans doute des meneurs; mais, dans ces occasions, n'y en avait-il pas?
2 iNamque, Hadrianus rogante populo ut quemdam xpfj.ayy&<ktYiv Mnumitteret, per tabulam respondit a se idpati non debere utalienum servum liberaret vel dominum cogeret manumittere. (Cod. Just., VII, ii, 3.)
Si privatus coectus a populo manumiserit quamvis volunlatem ac-
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proconsul ne savait-il pas que la multitude n'avait autorité ni pour accuser, ni pour condamner, ni pour absoudre; que ses vaines clameurs doivent être négligées, et qu'on ne saurait s'y arrêter, quand elle demande qu'un coupable soit renvoyé ou un innocent frappé1; que le juge n'a pas affaire avec la foule anonyme; que là même où plusieurs peuvent légitimement être partie, il faut qu'ils agissent par délégués, et qu'on répute innocents ceux qui n'ont pas un accusateur, encore qu'ils aient des ennemis2 ?
A l'étrange consultation de Licinius, nous avons la réponse plus étrange encore d'Hadrien. Ici on nous donne un texte, le texte même de la lettre latine envoyée au successeur de Licinius Granianus, dans le proconsulat d'Asie. La suscription tout d'abord en paraît inusitée : Hadrianus Minicio Fundano. Dans les rapports officiels des empereurs avec les grands fonctionnaires, on observait mieux l'étiquette. Les rescrits, lois et constitutions impériales insérés dans le code de Justinien ou cités dans le Digeste, si simplifiées qu'en soientles épigraphes, portent au moins le nom de l'empereur ou l'abréviation Imp. ou l'expression consacrée Divas (quand il s'agit d'un empereur défunt). Les critiques les plus favorables à l'au-
commodaverit non sit liber. Nam et Divus Marcus prohibuit ex adclamatione populi manumittere. (Digeste, liv. XL, t. ix, 1. 17.)
1 Cumqne a populo adclamatum esset iterum dixerunt (Impp. Diôclet. et Maxim.) Vanse voces populi non sunt audiendse ; nec enim vocibus eorum credi oportet quando aut noxium crimine absolvi aut innocentera condemnari desiderat. (Cocl. Just., liv. IX, tit. xlvii, 1. 12.)
2 Innocens creditur cui defuit accusator cum non defuerit inimicus. [Cocl. Théod., IX, xxxiv, 6.)
thenticité du rescrit d'Hadrien n'en admettent pas la suscription1.
Si l'on regarde maintenant le texte on y trouve plusieurs motifs de soupçon et d'embarras.
Il est d'abord fort surprenant qu'Hadrien appelle Serenius le prédécesseur de Minicius Fundanus, quand son vrai nom, que nul ne pouvait mieux connaître que l'empereur, était Licinius.
Il n'est pas moins surprenant que l'empereur, parlant des Chrétiens et de ceux qui les attaquent, rencontre justement les expressions que les apologistes, et particulièrement Méliton , Pévêque de Sardes, ont plus tard employées. « Les innocents que Ton trouble. » Innocentes perturbantur. « Les Sycophantes qui donnent libre carrière à leur brigandage. » Calomniatoribas latrocinandi tribuitur occasio 2. C'est là le ton d'un ami discret ou d'un avocat sympathique, non d'un chef d'État indifférent ou ennemi, d'un païen zélé tel qu'on représente Hadrien.
De plus, tout le style de cette lettre est vague, flottant, embarrassé et ne rappelle ni la précision et la brièveté vraiment impériale du rescrit de Trajan à Pline, ni le style plus ferme des nombreux rescrits d'Hadrien recueillis et cités par les rédacteurs desPan-
1 Le savant Cavedoni la corrige ainsi : BIP. CAESAR. TRAIANVS HADRIANVS C. MINICIO FVNDANO PROCOS. S. — Voir Cenni cronologici interno alla data précisa délie principali apologie e eîd rescritti imperiali di Traiano e di Adviano risguardanti i crisliani, p. 8, en note, in-8°. Modène, 1855.
2 Oîyàp... <jVKOf<x.vT<zi... tpotvepaç }lvj(7T£uou<7t... otap/raÇovrês tous >j.?r osv k3ixovvt«s- (Eusèbe, Hist. EccL, IV, 26.)
dectes. L'auteur de la lettre, quand il écrit qu'il défend (Femployer contre les Chrétiens des cris et des demandes lumultuaires, fait évidemment allusion à ces clameurs, dont les cirques et les amphithéâtres commençaient à retentir : Toile Atheons, toile chfis tianos! christianos ad leonem, christianos ad ignëm ! 11 est Irès-nalurel et très-légitime que l'empereur défende au juge de condamner personne sur ces injonctions populaires: mais, défendre à la foule assise sur les gradins du cirque des amphithéâtres de s'agiter, de crier, de hurler, d'exprimer avec sa brutale spontanéité ses désirs et ses antipathies, autant valait défendre à la mer de mugir et au vent de souffler.
Rien d'équivoque comme la partie positive de la lettre. Si Ton accuse les Chrétiens de faire quoi que ce soit contre la loi, il faut les punir selon la mesure du méfait, pro merito peccatorum. L'auteur de la lettre entend-il que les Chrétiens sont dans le droit commun, et que s'ils violent les lois, ils doivent être punis comme les autres? Cela est banal, et après que le Christianisme fut reconnu, Constantin ou Théodose pouvait en écrire autant ; ou bien entend-il que le fait d'être Chrétien est un suffisant attentat et une suffisante violation de la loi pour provoquer et mériter les rigueurs de la justice? Dans ce cas, il n'est pas nécessaire d'être convaincu d'avoir rien fait contre la loi. Il suffit d'être convaincu de christianisme ou d'avouer qu'on est Chrétien. La profession de foi entraîne la culpabilité et justifie la condamnation. L'ex-
pression « calumniœ gratia » qui se trouve un peu plus loin maintient et grossit encore l'équivoque. Calomnier c'est imputer une fausse accusation. Or, dans le cas présent, y aura-t-il calomnie à dire d'un homme qui n'est pas Chrétien qu'il l'est en effet, ou d'un Chrétien qu'il est Chrétien, ou d'un Chrétien qu'il a commis des crimes dont il est innocent ? La calomnie est évidente dans le premier cas, nulle dans le second. S'il y a calomnie dans le troisième, et qu'on mette à part et hors de cause la profession chrétienne, voilà de par la loi le christianisme reconnu. Les apologistes du second siècle ne demandent pas autre chose. Qu'importe ce qu'ils croient, qu'on en rie, si l'on veut ; qu'on punisse leurs actes s'ils tombent sous le coup des lois ; mais, qu'ils ne soient pas hors la cité, hors le droit commun, hors l'humanité. La prétendue lettre d'Hadrien est trop en avant sur les idées, les traditions et la politique des Antonins.
L'empereur Hadrien ne veut absoudre ni condamner personne a priori. Il n'est pas gratuitement cruel. Il a, selon Spartien, aboli les accusations de majesté. 11 défend que la justice romaine se mette au service des passions aveugles d'une foule déchaînée. Il méprise Yimperitum vulgus. Il rit de l'éruption des superstitions orientales et n'a d'animosité particulière contre aucune nouveauté ou étrangeté religieuse. C'est bien , mais c'est tout. De là à prendre parti pour les Chrétiens calomniés contre « les brigands » qui les calomnient, il y a quelque distance. Cette lettre dit trop ou trop peu en effet :
trop, si elle accorde aux Chrétiens de n'être condamnés que s'ils sont accusés régulièrement et convaincus selon les formes de crimes ou de délits de droit commun ; trop peu, si l'empereur déclare que pour les condamner il ne suffit pas des cris de la foule, et qu'ils ne peuvent être frappés ex adclamatione populi, suivant l'expression d'une loi de Marc-Àurèle. Trajan, en effet, avait fait plus en ordonnant de récuser les libelles d'accusation anonymes comme chose indigne du temps et d'exemple très-fâcheux l. Ce n'est pas sans quelque hésitation que nous marquons et motivons ici nos doutes au sujet de ce rescrit d'Hadrien généralement reçu. Mais nous croyons qu'il est au moins fort difficile d'en accepter le texte. Nous sommes de plus extrêmement frappé du silence absolu de Tertullien au sujet de cette correspondance. L'orateur africain dans le deuxième chapitre de son Apologétique, a inséré comme on sait une analyse à peu près exacte de la lettre de Pline le jeune et de la réponse de Trajan au sujet des Chrétiens de Bithynie. Au chapitre v du même ouvrage, il a fait encore allusion au rescrit de Trajan. Quelques lignes plus bas, dans ce même chapitre, il nomme Hadrien, mais il ne touche pas un mot de cette lettre qui lui fournissait, s'il l'eût connue, un si bon argument pour sa thèse. Or, comment admettre, si la pièce était authentique, ou seulement — car la critique de Ter-
1 Sine auctore vero propositi libelli nulle- crimine locum habere debent; nam et pessimi exempli, nec nostri seculi est. (Pline, ep. x, 98.)
lullien n'est pas sévère — si elle était composée 5 la fin du deuxième siècle, que Tertullien ne Tait pas connue, ou que la connaissant il ne s'en soit pas servi el n'en ait pas même fait mention ?
Mais la grande Apologie de saint Justin, où le rescrit d'Hadrien est inséré, a été écrite cinquante ans au moins avant V Apologétique. La question est justement de savoir si V Apologie de saint Justin contenait originairement cette pièce ; si saint Justin Ta trouvée, en effet, et Ta encadrée dans son plaidoyer, ou si elle n'y a été ajoutée et cousue que beaucoup plus tard, et, par exemple, après la publication de Y Apologétique. L'étude de l'œuvre de saint Justin ne fournit aucune réponse catégorique à cette question : cependant on ne peut s'empêcher de remarquer que la lettre d'Hadrien ne fait pas partie intégrante de V Apologie, qu'elle vient à la fin, comme un appendice qui ne s'y rattache que d'une manière artificielle et gauche, et pourrait être supprimée sans que rien y parût manquer. Qu'on lise, en effet, ces dernières paroles du philosophe chrétien : « Si nos croyances vous paraissent conformes à la vérité, respectez-les; si elles vous paraissent d'extravagantes niaiseries, méprisezles, mais ne condamnez pas à la mort, comme des ennemis publics, des hommes qui ne font tien de mal. Nous vous l'annonçons, si vous persistez dans l'iniquité, vous n'échapperez pas au futur jugement de Dieu ; et nous, nous nous écrierons : que la volonté de Dieu s'accomplisse J ! » Tôul est fini sur ces fières pa-
1 S. JusL, Apolog., I, § 08.
rôles, et le rescrit d'Hadrien paraît une pièce de rapport que l'art repousse , que les circonstances ne demandaient pas, el qui ne fait pas plus corps avec l'œuvre que les deux Appendices] qui ont été, à la suite l'un de l'autre, mis au bout de la Seconde Apologie de saint Justin.
Nous doutons donc fort de l'authenticité de la lettre d'Hadrien à Minictus Fundanus , proconsul d'Asie ; cependant cette lettre nous révèle des faits qui nous paraissent incontestables : à savoir un état de l'opinion, à l'égard des Chrétiens, plus aigu, si Ton peut dire, que sous la génération précédente ; le trouble des magistrats en face d'un crime mal défini et comme extra-légal ; leur embarras devant l'animadversion publique et les déchaînements sauvages des masses contre les Sectaires ; un prince sceptique, indifférent au fond des choses, mais ayant conservé, du vieux fonds romain sous sa légèreté grecque, un sérieux respect des formes juridiques, et qui devait à ce scepticisme même et à cette légèreté une sorte de pitié dédaigneuse pour de malheureux égarés, comme il pensait.
Aux malédictions de la foule, aux cris de mort des amphithéâtres, les Chrétiens ne pouvaient opposer que le silence et la résignation héroïque; aux préjugés, aux dédains, aux railleries, aux imputations calomnieuses, semées çà et là, ils commencèrent, à ce moment, à opposer des discours écrits, suppliques et plaidoyers tout à la fois, destinés à apprivoiser l'opinion, à adoucir et à ramener, s'il se pouvait, l'auto-
rite. Il semblait que nulle époque ne fût mieux choisie pour parler raison, et nuls princes plus capables de Penlendre que les Antonins. Ils se glorifiaient d'être humains et justes, d'avoir marié enfin l'ordre et la liberté jusqu'alors incompatibles, et partout on honorait leur douceur et leur amour de l'équité.
Les Chrétiens, recrutés au commencement dans la classe des humbles et des ignorants, ont trouvé, dès lors, des adhérents parmi les lettrés. En face de la science profane, frappée de stérilité et se traînant dans la paraphrase des anciens systèmes, s'élève une génération nouvelle de raisonneurs subtils et d'exégèles, bien armés pour la défense et pour l'attaque, sortis la plupart des écoles du temps, qui viennent mettre les ressources de la vieille dialectique au service des dogmes nouveaux. Ils se targuent de cultiver une philosophie barbare. Ils ont en abondance ce qui manque aux philosophes païens, le souffle, l'enthousiasme, la foi, tous les dons de l'esprit.
Ce sont les apologistes. Avec eux, grâce à eux, le christianisme prend possession de lui-même et se pose résolument, sans bravade, mais non sans noble fierté, devant l'opinion et devant le pouvoir impérial* Il s'affirme avec éclat, et, au nom de la liberté, au nom de la vérité, au nom delà conscience et de la justice, il revendique le droit d'exister. Cette heure est remarquable dans l'histoire des premiers temps de FÉglise. Cachés et muets jusqu'alors, n'entretenant de relations qu'avec leurs « frères, » ou osant à peine lancer contre la société païenne, sous le voile d'obscu-
res allégories et cTénigmatiques symboles, leurs colères ardentes et leurs menaces1, les Chrétiens sortent de l'ombre, ef , par la voix de leurs maîlres et de leurs libres interprètes, ne craignent pas de faire acte de vie publique.
Des premiers apologistes du second siècle, on ne sait guère autre chose que les noms de Quadratus et Aristide. Ils sont contemporains et , au moins l'un d'eux Aristide, d'Athènes. Tous deux, à fort peu d'intervalle, offrirent à l'empereur Hadrien des discours pour les Chrétiens. D'Eusèbe et de saint Jérôme on peut tirer un synchronisme qui permet d'établir à peu près la date de la présentation de ces deux pièces. C'est le premier séjour d'Hadrien à Athènes, son initiation aux mystères d'Eleusis et sa lettre prétendue au proconsul d'Asie, Minicius Fundanus 2. Or Hadrien passa à Athènes, pour la première fois depuis son avènement, l'hiver de 125, et Minicius Fundanus était, cette même année, proconsul d'Asie. Ce serait donc en 125 que les deux apologistes auraient présenté à l'empereur leurs suppliques. Mais que Quadratus ait donné la sienne à Athènes, cela n'est pas assuré. Eusèbe ne le dit pas formellement, et, comme Ta fort judicieusement remarqué Lenain de Tillemont, saint Jérôme, qui le rapporte, ne l'a fait sans doute que parce qu'il supposait que Quadratus, disciple des
1 Voir VApocahjpse, et, en particulier, les passages cités dans l'étude sur la persécution de ±séron.
2 Eusèbe, Hlst. ecclés., IV, 5, et chronique. — Saint Jérôme. De vir. illust., en. xx, epit: ad Magnum, lxx de l'édit. Migne.
Apôtres et apologiste, était évêque d'Athènes1. Il est vraisemblable que saint Jérôme a confondu Quadratus, évêque d'Athènes et contemporain de Denys de Corinthe et deMarc-Aurèle, avec Quadratus, disciple des Apôtres et apologiste, lequel était sans doute fort âgé déjà en 125.
D'après le témoignage d'Eusèbe, l'apologiste Quadratus continuait la tradition du libre apostolat des premiers jours de l'Église et exerçait, selon l'inspiration de sa foi individuelle, le ministère de la propagande et de l'enseignement chrétien2. Quant à Aristide, on le donne comme un précurseur de saint Justin. On dit que, comme lui, il portait l'habit de philosophe. Saint Jérôme rapporte que, dans son Apologie, présentée à l'empereur Hadrien, il avait entremêlé nombre de passages des philosophes5. Ces deux premiers apologistes ne paraissent pas avoir
1 Lenain de Tillemont, Histoire des Empereurs, t. II, p. 326-351- 611, et Mémoires pour servir à V histoire ecclésiastique.
L'auteur des Cenni chronologie! , cités plus haut, p. 268 en note, — prétend que saint Jérôme, qui déclare que Quadratus, disciple des Apôtres et apologiste, était évêque d'Athènes, devait mieux le savoir que Tillemont, Valois (not. de l Hist, ecclés. d'Eusèbe) et les autres, qui distinguent deux Quadratus. Il est aisé de comprendre qu'une pareille raison détruit toute critique. Il suffît, en effet, d'alléguer un texte pour détruire les meilleures raisons. Mais que vaut ce texte? Le ipse dîxit ne prévaut pas plus dans les sciences historiques que dans les autres sciences.
2 Eusèbe, Hist. ecclés., III, 37.
5 Eusèbe, Chroniq. — S. Jérôme, De viris illust. ch. xx. — Aristides philosophus vir eloquenlissimus eidem principi (Hadriano) apologeticum pro Ghristianis obtulit contextum philosophorum sententiis quem imitatus postea Justinus. (S. Jérôme, ep. ad Magnum, lxx, éd. M igné.)
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plus que saint Justin, Tatien, Athénagore, saint Panlène et Origène, fait partie de la hiérarchie ecclésiastique. Us se portèrent avocats de la cause chrétienne par chaleur de zélé et par bonne volonté. Dans les cii(Miistancesgraves,laparoleau nom de l'Église n'appartenait-elle pas à qui était capable de la prendre, à qui avait le talent, l'éloquence et le courage? La charge n'était pas sans péril , car se mettre en avant pour défendre les Chrétiens, c'était se faire passer pour cbef et fauteur de la secte ; risquer, par suite, de payer pour les autres et se désigner spontanément, en quelque façon, aux soupçons, aux haines et aux violences.
On ne saurait dire précisément à quelle occasion Quadralus et Aristide écrivirent et présenlèrent leurs Apologies, ni quelaccueil leur fut fait. Pour expliquer la présentation de ces pièces, il n'est pas nécessaire d'inventer une persécution effective, ordonnée par l'empereur, et dont il n'y a trace nulle part1. Il est à remarquer, en effet, que la plupart des discours apologétiques pour les Chrétiens ont été composés pendant la période des Antonins, c'est-à-dire pendant l'âge d'or de l'empire romain. Au siècle suivant et après les Sévère, on ne voit plus paraître de semblables pièces. On n'en peut conclure cependant, que le siècle des Antonins ait été l'âge de fer de l'Église. Le dernier en date et le plus éloquent des apologistes,
1 S. Jérôme dit que la persécution sévissait quand Quadratus présenta son Apologie , mais qu'Hadrien ne l'avait pas ordonnée. (S. Jérôme, De vir. illust., art* Quadratus.)
Tertullien, ne l'entendait pas ainsi, car il se plaisait à rendre hommage à la modération relative de Trajan et de ses successeurs1. L'accroissement très-notable des Chrétiens, les haines auxquelles ils étaient en butte, les violences locales qui les frappaient, et la liberté alors accordée à toutes les manifestations de la pensée, expliquent l'apparition et l'abondance des plaidoyers écrits en faveur des Chrétiens, pendant toute la durée du second siècle. Après cette époque, la cause est entendue, quoique non encore gagnée. Le christianisme aura à subir plusieurs rudes assauts, mais ilest assez fort pour défier et lasser lapersécution.
Quant à ce qui regarde le temps d'Hadrien, il suffit, pour expliquer les Apologies de Quadratus et d'Aristide, de se souvenir que, de par l'éditde Trajan, le christianisme était officiellement hors la loi, bien que les poursuites d'office fussent interdites aux agents du pouvoir. Il suffit de noter cette dure condition, qu'en droit les Chrétiens étaient toujours sous le coup d'accusations possibles ; qu'en fait ils étaient çà et là accusés par les malveillants, calomniés par une opinion hostile, et, en plusieurs lieux, réclamés par la foule, comme gibier d'amphithéâtre. Injustice intolérable et criante, au moment où tous les genres de superstitions s'étalaient partout librement et avec une pleine impunilé.
Faut-il, maintenant, s'arrêter aux faits particuliers, aux violences locales, attribuées à l'époque d Hadrien
1 Tertullien, Apologét., eh. v.
par les martyrologes et les hagiographes et recueillies avec plus de piété que de critique par les historiens ecclésiastiques? Ces faits, tout d'abord, sont assez peu nombreux; mais les récils qu'on en a laissés, évidemment postérieurs au second siècle, ont un caractère si romanesque, sont remplis de tant de détails singuliers et inventés à plaisir, qu'ils semblent manquer absolument de base historique. Il est présumable que les auteurs de ces narrations ont travaillé sur des faits ; mais la tradition orale, qui les avait transmis confusément, les avait probablement défigurés au point de les rendre méconnaissables; nul rappel d'événements contemporains ne les éclaire. Nul nom propre ne fournit à la critique un point de repère et ne permet même d'en trouver la date. Ces récits, dont la scène est en Orient et en Occident, paraissent se passer entre ciel et terre. Les personnages qui en sont les héros n'ont pas la couleur du temps, nuls traits, du moins, qui puissent les faire reconnaître pour des vivants du second siècle. Le Sénat de Piome et le peuple, qui dans ces scènes jouent parfois un rôle, sont un Sénat et un peuple de fantaisie. Nombre de détails même jurent avec le temps.
Nous nous arreteronsaux martyres 'de saintEustache ou saint Eustathe avec sa femme et ses deux fils ; à ceux du tribun Quirinus, d'Hermès et d'Alexandre, pontife de Rome ; à ceux de Céréalis, de Gétulius et d'Amantius; et, enfin, à l'exécution de sainte Symphorose et de ses sept fils.
On lit dans le Martyrologe romain qu'à Rome eut
lieu la passion des saints martyrs Eustalhe, Théopiste, sa femme, Agapius et Théopistus, leurs deux fils, qui, exposés aux bêtes, sous l'empereur Hadrien, et préservés de leurs morsures parla grâce d'en haut, furent ensuite brûlés dans un taureau d'airain et consommèrent ainsi leur martyre.
On ne connaît pas, à Rome, le supplice du taureau d'airain. L'exposition aux bêtes de l'amphithéâtre est une peine légale, mais réservée aux esclaves et aux malfaiteurs de la plèbe infime. Or, cet Eustathe, à en croire la légende, aurait été, sous le nom tout aussi inconnu de Placidas, un des plus fameux généraux de Trajan.
Il faut lire, dans le recueil des Vies des Saints de Surius, l'étrange histoire d'Eustathe, de sa conversion, de ses aventures et de la tragédie qui les termine. « Placidas, général d'armée, la terreur des ennemis, riche de gloire, de biens et de vertus, s'égare un jour à la chasse à la poursuite d'un cerf d une taille surprenante. A la fin, cette bête saute sur un rocher à pic. Le chasseur fut pris. Entre les cornes de ce cerf merveilleux une croix lumineuse apparaît et, sur cette croix, Jésus qui invite Placidas à quitter les faux dieux et à se donner à lui. En même temps, Traiana. sa femme, a été favorisée d'un songe divin. Tous deux, avec leurs deux jeunes fils, vont trouver le prêtre de la ville qui, après les avoir sommairement instruits, les baptise. Placidas reçoit le nom d'Eustathe, Traiana celui de Théopiste, leurs fils ceux d'Agapius et de Théopistus.
« Quelques jours après, Placidasrelourneà lâchasse, se sépare volontairement de ses compagnons et revient à l'endroit où il a vu l'apparilion. Il l'appelle, il entend de nouveau la voix divine. De rudes épreuves lui sont annoncées et la couronne au boul de la carrière. En effet, la fortune le frappe, et il tombe dans un telfetat de dénûment que, pour ne pas devenir un objet de pitié, il s'expatrie et se dirige avec les siens vers l'Egypte.. En vain l'empereur, les magistrats et le peuple le cherchent pour célébrer avec lui une victoire qu'il a récemment remportée sur les Perses. On ne peut dire ce qu'il est devenu, son absence est un deuil public.
« Pendant son voyage il perd successivement sa femme et ses deux enfants ; sa femme lui est ravie par le commandant du bateau qui l'a conduit en Egypte ; ses deux fils des deux côtés d'une rivière l'un par un lion, l'autre par un loup, et cela quand après avoir déposé l'un sur une rive, il est au milieu du fleuve pour aller chercher l'autre. Écrasé de douleur, il travaille pour vivre, comme valet de ferme. Cependant, sa femme a échappé aux entreprises du brigand qui la convoitait. Ses deux fils ont été arrachés aux dents des bêles féroces et recueillis. Pendant quinze ans ils vivent tous les quatre, dans le même pays, chacun d'eux ignorant le sort des trois autres.
« Or, les Romains ayant eu à se plaindre des habitants du pays où résidait la femme d'Eustalhe, l'empereur entreprend d'envoyer contre eux une armée. À cette armée il faut un chef. TrajanpenseàPlacidas,
mais qu'est-il devenu? Il envoie dans toutes les parties de l'empire des émissaires pour le chercher. On le trouve, on le reconnaît : il est mis à la tête de î'armée et remporte la victoire. Bientôt, ses deux fils qui servaient dans son armée sans savoir qu'ils étaient du même sang, se reconnaissent aussi ; puis Placidas reconnaît sa femme et celle-ci ses deux enfants quelle amène à son mari.
« L'heureux général se dirige alors vers Rome pour y triompher. Il n'était pas encore arrivé que Trajan mourut et Hadrien lui succéda. Celui-ci reçut Eustathe avec la plus grande faveur, et se rendit au temple pour remercier les dieux. Eustathe ne l'y suivit pas, et à l'empereur qui s'en étonnait, il répondit avec fermeté qu'il était Chrétien et trop sensé pour rendre hommage à des idoles sourdes et inanimées. Hadrien irrité commence par lui ôter le commandement et les insignes de général (aufert ei zonam), puis il le fait comparaître devant un tribunal avec sa femme et ses deux fils. Là n'ayant pu vaincre leur résolution ni par la douceur, ni par la crainte, il les expose aux bêtes dans le stade. Les lions affamés s'élancent, puis s'arrêtent devant les martyrs dans une attitude qui semblait vouloir dire qu'ils demandaient grâce de l'injustice dont on avait voulu les faire complices. Ils lèchent enfin les corps des martyrs et se retirent avec toutes les marques du respect.
« La colère de l'empereur s'accrut à ce spectacle. Il ordonne alors de construire un bœuf d'airain dont l'intérieur était creux, y fait enfermer les malheureux et
allumer le feu sous le ventre de la bete d'airain. Les martyrs ne subirent pas les atteintes du feu ; on les trouva morts, mais intacts, et la foule émerveillée s'écria d'une seule voix : « Il est grand le Dieu des Chrétiens, seul il est le vrai Dieu, le Dieu fort et toutpuissant, le Seigneur Jésus-Christ qui sait garder du feu le corps de ses saints ! » Le tyran, effrayé, alla cacher dans le fond de son palais sa confusion et sa rage impuissante. Les plus pieux d'entre les Chrétiens recueillirent les corps des martyrs et les ensevelirent avec respect. »
Tel est le résumé des trente-quatre chapitres de ce roman. Il appartient au cycle des reconnaissances dont font partie les Clémentines. Mais, que peut tirer la critique d'un tel récit ? Ce fameux général Placidas1 dont Trajan ne peut se passer, l'histoire l'ignore. Cette expédition en Egypte dans les dernières années du règne est également inconnue. Non-seulement il n'y a là aucun trait historique, mais, rien même qui convienne au temps de Trajan ou d'Hadrien. On ne saurait dire sur quels matériaux le pieux narrateur a travaillé.
Le récit des martyres d'Hermès, de Quirinus, d'A-
1 D'après une tradition rabbinique,p. 406 (V. M. Derenbourg, ouvr. cité), Lucius Quietus, qui avait, à la fin du règne de Trajan, écrasé la révolte des Judifs en Egypte, à Chypre et à Gyrène, et avait été, en récompense de ses exploits, chargé du gouvernement de la Palestine, fut en rapport avec deux Juifs d'Alexandrie, qu'il voulut faire mourir. Lui-même, soit qu'Hadrien fut jaloux de sa renommée, soit qu'il voulût couper court à une ambition que la faveur de Trajan avait paru encourager , soit que ce général fût entré, avec Cornélius Palma, Publius Certus et Avidius Nigrinus , dans un complot pour
lexandre, d'Éventius et de Théodulus est, si Ton peut dire, encore plus invraisemblable. Selon les martyrologes ces exécutions se rapporteraient aussi à la fin du règne de Trajan et au début du règne d'Hadrien.
Eustathe était un des meilleurs généraux de Trajan. La légende fait d'Hermès un préfet de Rome, dignité où l'on ne montait alors qu'après deux consulats.
Donc, le préfet Hermès a été converti et baptisé par Alexandre, pontife de Rome, avec ses douze cent cinquante esclaves, et en même temps un très-grand nombre de sénateurs. A cette nouvelle, Trajan envoie de Séleucie Aurélien, comte des deux milices (comitem utriusque militiœ), afin de sévir et de rétablir l'ordre. Sur ces entrefaites Trajan meurt.
Dès son arrivée, Aurélien fait mettre en prison Alexandre et Hermès séparément et confie la garde d'Hermès au zèle du tribun Quirinus. Celui-ci essaie de ramener Hermès à la raison, comme il pense, au respect de lui-même, au souci de son nom et de ses dignités perdues qu'il ne tient qu'à lui de recouvrer.
renverser le nouvel empereur, fut arrêté, jugé, et mis à mort par ordre du sénat. L'auteurde la légende que nous avons résumée, considérant tout ennemi d'Hadrien comme un ami possible des Chrétiens, a-t-il pris ce Quietus pour héros? On ne peut s'empêcher d'être frappé de l'identité de ces deux noms, Quietus et Placidas. Est-il besoin d'ajouter que nul signe ne permet de supposer que Ludus Quietus ait eu des sympathies pour les Chrétiens? Dans la répression de l'insurrection juive en Egypte , il montra une extrême dureté, et, dans son gouvernement de Palestine, une main de fer. Mais on sait qu'il faut peu de fonds pour créer une légende.
Hermès de son côlé répond on s'efforçant d'ouvrir les yeux à Quirinus. Il lui propose un miracle pour le convaincre. Fais (ripler chaînes, serrures et gardiens, Alexandre sortira cependant et viendra me trouver, et tu nous verras ensemble, nous que la foi unit. Le miracle a lieu. Quirinus conteste encore : « Les arts magiques ont bien pu faire cela, dit-il. » Hermès se récrie, rappelle la promesse et raconte comment lui-même se convertit. « Mon fils unique, un tout petit enfant, était malade, dit-il; avec sa mère je le conduisais au Capitole. Là nous sacrifiions aux dieux et chargions les prêtres de présents. L'enfant mourut. Alors, sa nourrice dit à ma femme qu'elle aurait dû se rendre au seuil de Pierre et croire au Christ et qu'elle n'aurait pas perdu son enfant. « Vas donc, lui dis-je, et si Alexandre t'ouvre les yeux et te rend la vue — elle était aveugle — je croirai : Elle y alla et revint les yeux ouverts et clairvoyante , puis elle porta l'enfant à Alexandre et Je ramena vivant. Alors je me donnai à Alexandre et moi, et mon fils, et ma femme, et mes esclaves que j'affranchis, et je distribuai tous mes biens aux pauvres. »
Quirinus dit : « Gagnez donc mon âme vous aussi. J'ai une fille en âge d'être mariée, mais scrofuleu^e, guérissez-la et je confesserai le Christ avec vous. » L'accord est fait. Quirinus va chercher sa fille et l'amènera à Alexandre dans sa cellule. Celui-ci qui en est sorti par un miracle, y rentre par un autre. Quirinus arrive. Les gardes n'ont pas quitté leur poste. Le tri-
bun tombe aux pieds d'Alexandre en l'apercevant. Le saint pontife guérit sa fille, se fait amener les prisonniers que contenait la prison et parmi lesquels se trouvaient deux Chrétiens, les évangélise et leur donne à tous le baptême. Quirinus a ouvert toutes les portes, mais tous restent auprès d'Alexandre.
Cependant, Aurélien est prévenu : il fait comparaître Quirinus qui s'avoue Chrétien et est mis à mort; Hermès subit le même sort. Les vingt prisonniers qu'Alexandre a baptisés sont précipités dans jla mer. Puis , Aurélien fait venir Alexandre, l'interroge, tente en vain de lui arracher le secret de l'obstination des Chrétiens, essaie sur lui les menaces et les exhortations : « Aie pitié, lui dit-il, de ta jeunesse et de tes trente ans à peine remplis. » Enfin, irrité de ses bravades il le fait mettre à latorfure. Sévérina, femme d' Aurélien, intervient en faveur d'Alexandre. Il le laisse et entreprend de fléchir successivement l'opiniâtreté d'Eventius et de Théodulus. N'y pouvant parvenir, il fait allumer un four et y fait jeter Alexandre et Eventius attachés dos à dos. Théodulus, à leur appel, s'y précipite et les rejoint. Ensuite Aurélien les fait décapiter.
La vengeance ne tarde pas. Le trouble d'esprit, la terreur, la fièvre, agitent Aurélien. « Prie pour moi ton Seigneur, » dit-il à Sévérina. Celle-ci, pour se garantir de tout mal, va ensevelir les martyrs et, à son retour, assiste à l'horrible agonie de son mari.
Là encore il est impossible de savoir dans quel milieu historique se passent ces événements. On ne con-
naît pas tic préfet de Rome du nom d'Hermès. On ne sait quel est cet Aurélien appelé au commencement comte des Milices et désigné ensuite comme le maître du monde. La charge de cornes utriusque militiœ n'est pas du second siècle. La femme de l'empereur Aurélien s'appelait Sévérina, mais, l'empereur Aurélien est mort assassiné. Nul n'a parlé des sentiments chrétiens de sa femme et, ni l'un ni l'autre, ne sont contemporains du pontife de Rome Alexandre, mort martyr, dit-on, en 117 ou en 120. Et si on lit Hadrien partout où l'auteur du récit a écrit Aurélien, les difficultés ne sont pas moindres. La femme d'Hadrien s'appelait Sabine et non Sévérina : elle est mor le avant Hadrien et non après lui ; elle n'était pas plus chrétienne que son époux.
Ce qui nous frappe dans cette narration et ce qui nous paraît déceler une pièce apocryphe et de basse époque, ce n'est pas seulement la multiplicité des prodiges, c'est le manque de naïveté, d'enthousiasme et de foi pure des héros. Hermès et Quirinus semblent marchander leurs âmes au convertisseur. Ils ne veulent se donner que contre des services réels et effectifs. Ce sont des cœurs mercenaires qui pour se livrer demandent des dons exceptionnels et répétés. Us ne sont pas pris par le dedans mais par le dehors. Après un premier miracle, dont les conditions ont été débattues comme un marché, Quirinus conteste encore, allègue que la magie a bien pu l'opérer. Il lui faut un nouveau prodige utile à sa famille. De même, Hermès dit à la nourrice de son enfant qui s'est cou*
vertie de bon cœur et est aveugle : « Si Alexandre te rend la vue, je croirai; » et, comme si ce n'était pas encore assez, Alexandre ressuscite encore son jeune enfant qui vient de mourir. Ces conversions ressemblent à des affaires d'intérêt. Ce sont là des traits d'une époque forl éloignée, croyons-nous, de l'âge héroïque du christianisme.
L'histoire des martyres de Céréalis, deGétulius, d'Amantius et de Primitivus, qu'on lit au 1 Ojuin dans le recueil de Surius choque un peu moins la vraisemblance.
Ce Gétulius est donné comme l'époux de Symphorose dont nous dirons un mot tout à l'heure. Il avait laissé femme, enfants et patrimoine pour se consacrer tout entier à l'enseignement chrétien. Hadrien envoie Céréalis, désigné sous le titre de Vicarius, pour instruire contre lui. Gétulius convertit Céréalis, puis tous deux avec AmanSius, frère de Gétulius, se rendent de la Sabine à Rome, et reçoivent le baptême des mains de Sixte, pontife de cette ville. Hadrien est averti des faits et charge le consulaire Licinius d'informer. Celui-ci fait arrêter Céréalis, Gétulius, Amantius et Primitivus, consulte Hadrien, et l'empereur ayant répondu que les coupables eussent à choisir entre le supplice du feu ou l'abjuration solennelle, il les fait comparaître devant lui à Tibur. Après les avoir exhortés vainement à sacrifier, il les fait battre de verges puis ramener en prison. Licinius se rend alors à Rome, expose l'état des choses à l'empereur, qui envoie des exécuteurs et fait mourir les prisonniers dans les flammes.
Ce récit est plus simple et paraît plus ancien. La scène se passe à Tibur ou dans les environs et, à ce qu'il semble, dans les derniers temps de la vie d'Hadrien. L'empereur aigri, troublé, exaspéré par les souffrances de la maladie qui remporta, cherchant dans la superstition et ses pratiques des remèdes à son mal, oubliant alors son incrédulité et son scepticisme et plus accessible, ce semble, aux insinuations des pontifes païens , pris parfois d'accès de cruauté furieuse, et frappant au hasard et à l'aveugle autour de lui et jusque dans le sein de sa famille, put ordonner, sans y regarder de foi t près, le supplice de quelques humbles sectaires chrétiens. Le consulaire Lici nius qui hésite, montre des scrupules d'humanité, consulte l'empereur, et n'osant, après sa réponse, aller jusqu'au bout de sa mission, revient en conférer avec lui, est peut-être le consul de Tan 107, proconsul d'Asie en 124, et dont le nom estLicinius Granianus. 11 devait être fort âgé à la fin de ce règne. Les édils qu'il allègue dans l'interrogatoire ne peuvent être que le rescrit de Trajan, renouvelé et confirmé par Hadrien lui-même.
A la même époque, c'est-à-dire, à la fin du règne d'Hadrien i on place en général le martyre de sainte Symphorose et de ses sept fils à Tibur. Ruinait, dans ses Actasincera, a publié le récit de leur passion. Cette pièce nous paraît absolument apocryphe. Son au-
â Ruinart place ce martyre en 120. Est-il démontré qu'Hadrien fût à Rome ou à Tibur à cette date? Nous en doutons.
leur inconnu semble avoir eu le dessein de reproduire et de transporter au sein du Christianisme l'histoire du martyre de la pieuse juive et de ses sept fils qu'on lit au second livre des Macchabées1 . Hadrien fait ici le pendant d'Antiochus. La lecture comparée de ces deux scènes laisse éclater l'artifice. Tout en accordant que le ferme esprit d'Hadrien ait été quelque peu troublé par les souffrances de la maladie, il n'est pas vraisemblable que le prince qui, malade, se moquait des médecins, eût donné créance aux absurdités que les prêtres païens venaient, dit-on, lui raconter. Ils alléguaient que leurs dieux se plaignaient du voisinage de Symphorose et refusaient de rendre des oracles tant qu'elle ne leur aurait pas sacrifié avec ses sept fils. Les pontifes païens, magistrats laïques comme on sait, et, sauf exception, d'esprit tolérant et d'incrédulité notoire, n'ont pas rebattu les oreilles d'Hadrien de pareilles sottises, et, s'ils s'en fussent avisés, l'empereur qui s'inquiétait des temples en artiste plus qu'en dévot, et ne portait qu'un respect de convenance aux cérémonies du culte public, eût retrouvé son esprit pour les renvoyer avec des quolibets.
De ces divers noms de martyrs, tous inconnus, et qu'aucun historien sérieux profane ou ecclésiastique n'a mentionnés, M. De Rossi semble en retenir un, le tribun Quirinus2, et a exprimé l'opinion qu'il avait été enseveli dans le cimetière de Saint-Prétextat,'
1 Macchabées, liv. II, 7.
* Bullet. cli Ardu Crist., I, 11, 18, 22, 90; IV, 36; V, 1.
dans une crypte placée à la suite d'une salle, à l'entrée de laquelle a été trouvée, au-dessous d'un vaste Arcosolium orné de beaux fragments de peintures murales, une inscription où Ton invoque Januarius Agatopus et Felicissimus, martyrisés, selon lui, avec sainte Félicité l'an 162 l. Or, nulle inscription n'atteste, nul indice ne peut permettre d'établir ni que les restes de Quirinus y aient reposé, ni que ce personnage soit mort martyr, ni qu'Hadrien ait ordonné son supplice. Tous ces noms d'Eustathe, de Theopiste;, d'Hermès, de Quirinus, de Gétulius, d'Amantius et de Symphorose, dont quelques-uns n'ont pas, selon M. De Rossi lui-même2, la désinence de noms propres du second siècle, sont pour nous simplement des noms. Nous ne savons* de science certaine de ceux qui les ont portés, ni s'ils ont existé, ni à quelle époque, ni ce qu'ils ont fait, ni comment ils sont morts. La condamnation d'un tribun pour cause de Christianisme, sous le règne d'Hadrien, nous ne disons pas d'un préfet de Rome, comme le prétendu martyr Hermès, ni d'un général d'armée, comme l'inconnu Placidas, christianisé sous le nom d'Eustathe, eût, ce semble, été recueilli par Dion ou par Spartien, chroniqueurs sans critique, mais grands ramasseurs des anecdotes et des scandales du temps. Nous n'avons rien dit de la guerre contre les Juifs,
1 Voir, à la fin de ce volume, L'étude .second appendice) sur le martyre de sainte Félicité et de ses sept fils.
2 Voir l'introduction du livre de M. De R.ossi> Inscriptiones christianœ Romœ,
qui eut lieu dans les dernières années du règne (152- 136). Les sentiments religieux y jouèrent un grand rôle, non du côté des Romains, mais du côté des Juifs. A la fin du règne précédent, Lusius Quietus, lieutenant de Trajan, avait cruellement sévi contre les Juifs insurgés en Egypte. Sur les ruines du temple s'étaient élevés des autels païens. Jérusalem rebâtie et repeuplée avait pris un nouveau nom, celui d'Mia Capitolina. La religion des aïeux restait le seul lien des Juifs. Ils s'enfermèrent dans l'inviolable rempart du for intérieur, gardant le pieux souvenir du passé et une indestructible espérance en des jours meilleurs. Cependant les haines amassées, exaltées par l'enseignement d'Akiba, avivées par le spectacle de la profanation permanente de la Sainte Montagne de Sion, firent explosion en 132. Un prophète se rencontra pour se mettre à la tête de la nouvelle insurrection, Bar-Kokaba « le fils de l'Étoile, » nouveau Messie, le vrai Messie pour beaucoup de ses compatriotes.
Trois ans il tint la campagne et infligea aux généraux romains des échecs qu'on sut taire, jusqu'à ce qu'Hadrien fît venir du fond de la Bretagne son meilleur capitaine, Julius Severus. Celui-ci, avec la prudente méthode d'un homme qui ne veut pas compromettre le succès en le hâtant, avançant comme un lent incendie qui ne laisse rien debout derrière soi, fit un vaste désert de la Judée et consomma en deux ans l'extermination.
Où étaient les Chrétiens dans cette épouvantable lutte? On peut croire qu'ils n'y prirent point de part,
bien que les cœurs de beaucoup fussent sans doule avec les fils de ceux dont ils s'étaient séparés. Bar- Kokaba, qui pensait que ceux qui n'étaient pas avec lui étaient contre lui, usa de supplices contre plusieurs qui, sommés de rentrer dans le giron d'Israël militant, d'abjurer leurs nouveautés et de combattre le combat de l'indépendance et de la foi, s'y refusèrent1.
La guerre terminée, nombre de Chrétiens apparemment pleurèrent sur le sort de ces frères avec lesquels ils avaient tant de croyances communes. D'autres peut-être virent dans le grand massacre et la dispersion qui suivit la punition céleste du crime inexpiable du Calvaire. Si quelques-uns, entraînés par l'enthousiasme, séduits ou intimidés par les menaces des chefs juifs, se trouvèrent dans les rangs des révoltés, ils se mêlèrent à eux non comme des auxiliaires, non comme un parti qui se ligue avec un autre, mais comme des Juifs unis à leurs compatriotes et partagèrent avec les autres la fortune de la guerre. En tout cas, la cause chiétienne déjà séparée ou du moins distincte de la cause juive ne s'y compromit pas. Les Chrétiens répandus partout, étrangers pour la plupart aux pratiques juives, n'ayant pas perdu par la destruction du temple le centre elle refuge de leur foi, n'ayant ni patrie, ni indépendance à regretter ni à reconquérir ici-bas, trouvant partout sous le ciel une patrie et leur Dieu,
1 S. Justin, Apolog., II.
demeurèrent vis-à-vis de l'autorité impériale dans la même situation qu'auparavant. Ni Trajan, ni Hadrien ne firent ia guerre aux Juifs pour détruire leurs croyances et leur en imposer de nouvelles. Ces princes reçurent la guerre, ils ne la commencèrent pas : ils la conduisirent contre des sujets révoltés pour les soumettre, non pour les convertir. Ceux des Juifs qui n'y prirent point part ou survécurent au désastre ne furent point inquiétés ni persécutés pour cause de fidélité à leurs anciennes coutumes. Les violences par prosélytisme sont absolument étrangères à l'antiquité païenne.
Nous croyons donc que la politique d'Hadrien en face des Chrétiens fut une politique de laisser-faire. Les écrivains ecclésiastiques anciens, Tertullien, Méliton de Sardes, Lactance, Eusèbe, ne font mention d'aucun édit de persécution promulgué sous son règne. Si le rescrit à Minicius Fundanus est authentique dans sa forme, ce dont nous doutons pour les raisons que nous avons alléguées, il s'ensuivrait qu'Hadrien aurait été plutôt favorable que contraire aux Chrétiens, car ce rescrit implique plus qu'une tolérance tacite, et comme ce droit d'être que Tertullien se plaignait qu'on leur refusât1. Nul apologiste, en effet, n'a demandé à la justice d'aucun prince que les Chrétiens fussent exemptés de répondre des délits et des crimes de droit commun.
Léger d'esprit et ayant sans doute plus d'un tra-
1 Tertullien, Apolog., IV.
vers du génie grec, mais prenant son rôle au sérieux, appliqué, prévoyant, curieux de tout voir de ses yeux, prince humain par caractère, et tolérant par scepticisme, scrupuleux observateur de la justice et soigneux de bien choisir et de surveiller ses agents , l'auteur de l'édit perpétuel et de tant d'ordonnances protectrices des faibles et des déshérités, des enfants, des femmes et des esclaves, l'empereur auquel Dion rend ce témoignage qu'il gouverna avec la plus grande douceur, et Spartien qu'il ne reçut pas les accusations de lèse-majesté, n'est assurément pas l'homme que des hagiographes très-postérieurs représentent inventant de nouveaux supplices et repaissant ses regards du sang innocent versé par son ordre. Les seuls actes de sévérité qui soient réellement à sa charge sont les condamnations prononcées contre le vieux Servianus, son beau-frère, et le jeune Fuscus, petit-fils de ce dernier, en 1£7 ; et sur ce point même, le plus récent historien d'Hadrien1 plaide d'une façon trèsspécieuse les circonstances atténuantes. L'exécution de Lusius Quietus, de Cornélius Palma et de deux autres consulaires, en 119, justifiée semble-t-il par la découverte d'un complot militaire, fut prononcée par le Sénat après enquête et information. La condamnation à mort de l'architecte Apollodore est contestable, et l'empoisonnement de l'impératrice Sabine n'est qu'un on-dit. Aucun de ces noms n'est celui d'un chrétien,
1 M. V. Duruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 407, 408.
Nombre de princes valent moins que la réputation qu'ils ont laissée. Hadrien vaut mieux que la sienne. La paix qu'il sut maintenir pendant les vingt et un ans de son règne ne coûta rien à la dignité du nom romain et lui permit d'assurer dans toutes les parties de l'empire, avec sa présence, l'ordre, le respect des lois et la bonne administration. Nombre d'inscriptions lui font honneur d'avoir enrichi ou d'avoir orné les villes. Les routes qu'il ouvrit, et qu'il eut soin d'entretenir, les grands travaux civils et militaires qu'il fil exécuter presque partout augmentèrent assurément la richesse et le bien-être général.
Peut-être, sous ce prince vigilant, le zèle maladroit de quelques agents provinciaux et les vociférations d'une foule turbulente amenèrent-ils quelques condamnations ou quelques exécutions sommaires de chrétiens trop ardents. Il serait merveilleux qu'il en eût été autrement, mais on ne voit pas qu'Hadrien ait prescrit aucune poursuite, ni ordonné aucune exécution pour cause d'opinions religieuses. Ami tiède de tous les dieux, l'empereur pensait sans doute comme le législateur que c'est à eux seuls qu'il appartient de venger leurs injures.