CHAPITRE YII
Douceur et modération d'Àntonin le Pieux. — Sa prétendue lettre au Conseil des cités d'Asie. — Raisons qui doivent faire rejeter cette pièce comme décidément apocryphe. — Saint Justin. — Son évolution philosophique. — Caractère de sa conversion à la doctrine chrétienne. — Sa Première Apologie. — Épisode des martyrs philadelphiens à Smyrne (février 155). — Polycarpe. — Son exécution tumultuaire. — Condamnation de Ptolémée et de ses deux compagnons, à Rome, par le préfet Lollius Urbicus. — Seconde Apologie de saint Justin. — Indécision du pouvoir et de ses agents en face des Chrétiens.
Au brillant , au spirituel, à l'infatigable voyageur Hadrien succéda un prince d'humeur sédentaire, de caractère égal , de gravité douce et de bonté proverbiale, Antonin surnommé le Pieux, originaire de Nîmes, sorti d'une maison illustrée par plusieurs consulats et où la vertu simple et sans faste semblait un héritage de famille. Quand Lucius Ceionius Commodus Verus qu'il avait adopté lui manqua, Hadrien jeta les yeux sur Antonin. Cette nouvelle adoption, pour le dire en passant, prouve assez que l'empereur
n'avait pas la raison si trouble qu'on l'a prétendu, car il choisissait pour lui succéder le plus honnête homme de l'empire.
On sait peu de chose surle règne d'Antonin lePieux. Les chapitres que Dion avait consacrés à celte époque, étaient perdus déjà au temps de Xiphilin1. Jules Capitolin, chroniqueur de Y histoire Auguste, n'a laissé sur Antonin que quelques pages insignifiantes et d'extrême sécheresse. Les autres faiseurs à'Epitome, Eutrope, Aurélius Victor, 'sont plus maigres encore et moins sérieux, s'il est possible.
L'histoire des rapports du christianisme avec les pouvoirs publics sous ce règne semble pouvoir se résumer en cette phrase d'un écrivain ecclésiastique : Antonino pio imperante pax ecclesiis fuit2. Sous l'empire d'Antonin le Pieux les églises jouirent de la paix. Cette paix, à peine troublée çà et là par des vexations accidentelles et des violences locales, était le régime qui avait permis au christianisme de fleurir, de se développer et de s'étendre sans bruit depuis la sanglante tragédie de l'an 64.
Dans le premier quart du second siècle, au commencement du règne d'Hadrien, nous avons vu se produire un fait considérable clans l'histoire de l'Église. Deux libres Chrétiens , Quadratus et Aristide , parmi lesquels l'un d'eux s'honorait du titre de philosophe, se portèrent spontanément les avocats de la cause des
1 Xiphilin, Epit. Dionis, Antonin le Pieux, init,
2 Sulpice Sévère, Hist. sacr,, II, 46.
Chrétiens et présentèrent à L'empereur des discours apologétiques. Nul n'a dit que cet acte, qui était pourtant plus qu'une publique profession de foi, ait coûté la vie à l'un ou à l'autre. On ne sait pas non plus si Hadrien prit la peine de lire ces pièces , ni , s'il les lut, ce qu'il en pensa. Mais on ne peut s'empêcher de remarquer que la seule présentation de ces plaidoyers atteste, en même temps que l'hostilité de l'opinion commune, la neutralité, ou si l'on veut l'indifférence dédaigneuse du gouvernement. Ce fait marque en même temps le progrès des idées chrétiennes et la confiance des hommes qui les avaient embrassées. Il ne s'agit plus, en effet, de résignation passive, mais de protestation. Il signifie que le christianisme jusqu'alors effacé, soit à cause du petit nombre, soit à cause de la qualité ou du caractère timide de ses adhérents , et se cachant à l'ombre du foyer domestique ou dans la nuit de réunions secrètes, aspire à se produire au grand jour, et à se faire, à côté des autres cultes, en attendant qu'il les absorbe, une libre place dans la société. Or, dans les deux derniers tiers du second siècle, les apologies pour les Chrétiens pullulent. Il semble qu'une nouvelle école de philosophie soit née, active, militante, ardente à conquérir les âmes et les esprits, et pleine de hardiesse dans la polémique. Justin, Tatien, Athénagore , Méliton de Sardes, Apollinaire d'Hiéraple en Phrygie, Miltiade, Théophile d'Antioche, un peu plus tard Tertullien et Minutius Félix, prennent successivement la parole dans les deux langues
qui se partagent le monde cultivé, non avec l'humilité de suppliants , mais avec la virile fierté d'hommes qui revendiquent à la fois les droits de l'humanité, de la justice, de la conscience et de la raison. Ils se défendent et ils ne craignent pas d'attaquer. Ils entreprennent de justifier leur foi, ils demandent la lumière sur leur vie. Aux philosophes qui ne leur font pas encore l'honneur de la controverse, aux lettrés et aux hommes du monde qui les méprisent comme les adeptes d'une superstition nouvelle et extravagante, aux politiques qui les considèrent comme une secte à surveiller, une faction dangereuse, et, sans bien savoir le mot d'ordre qui les unit et les secrets de leur initiation et de leurs conciliabules, suspectent leurs intentions et leur respect des lois ; à la foule ignorante et brutale qui invente sur leur compte d'épouvantables histoires et crie qu'on les supprime sans forme de procès, fils répondent en perçant à jour les contradictions des systèmes philosophiques, en mettant en face du dévergondage universel des cultes et des mœurs leurs simples croyances, leur vie austère et recueillie, demandent l'enquête, inaugurent la discussion , réclament les juges avant les bourreaux.
C'est un signe de force, et un sûr indice de vitalité et de notable accroissement que cette attitude nouvelle des Chrétiens. La période d'infiltration sourde et de tradition orale continue sans doute çà et là dans les couches infimes de la société ; en haut, chez les Chrétiens plus éclairés, l'enseignement de bouche
s'accompagne d'un effort philosophique pour sortir des vagues extases, des merveilleuses espérances, et des formules trop concrètes, pour fonder la hiérarchie, élaborer la doctrine et constituer peu à peu le corps des croyances communes.
Les écrivains profanes sont absolument muets sur la politique d'Anton in le Pieux relativement aux Chrétiens. Ils paraissent ignorer jusqu'au nom de ces derniers. D'une seule voix ils louent la modération et la mansuétude du prince. Ils marquent qu'il fut plein de bonté pour tous, et ne fui dur pour personne, qu'il fut moins un maître pour ses sujets qu'un père, qu'il détesta les méchants , mais n'usa pas de rigueur à leur égard1. Parmi les écrivains ecclésiastiques, aucun n'a accusé Antonin d'avoir persécuté le christianisme. Xiphilin, qui sur ce règne semble s'appuyer'de l'autorité de ces auteurs, écrit même qu' Antonin, loin de se montrer ennemi des Chrétiens, les protégea , et que, sous ce prince, la faveur dont ils avaient joui sous Hadrien s'accrut encore ; vt\ tcj Àâptavou T'.;j/f] ïjv IxsTvoç hi[j,x jjpKraâvobç Trposî'.Os:;2. Enfin Tillemont, qui, dans son Histoire des empereurs, insère toujours à la suite de chaque règne un cha-
1 Nulli acerbus. cunctis benignus... bonis honorera habens improbos sine aliqua acerbitate detesians. (Eutrope, Breviar. hist. Romance, - VIII, 4.) — Parentem seu patronum magis quam clominum iniperatorem ve reputarent... publica ad speciem optimi patrisfamilias exsequebatur. (ÂiireL Victor, Epit. de vil. et mor. imp: Roman. s 15.) — Soins omnium prope principum pforsus sine civiii sanguine et hostiii, quantum ad se ipsum pertiuet, vixit, (Jul. Capitol., Anton. Plus, in fine.)
2 Xiphilin, Epi t. Dionis, XVI,
pitre intitulé : persécution de Trajan , persécution
d'Hadrien comme pour répondre à une nécessité
de convenance plus que d'histoire, — car bien souvent sa timide critique suffit à détruira l'autorité des légendes qu'il a pieusement recueillies ; — Tillemont, après avoir raconté le règne d'Antonin le Pieux , a omis sa rubrique habituelle et n'a mentionné aucune persécution.
Rien n'est moins conforme à la vraisemblance que le fait d'une protection effective accordée au Christianisme par l'empereur Antonin. Le passage où Xiphilin l'affirme est une induction téméraire ou une conséquence gratuitement tirée de quelques textes d'Eusèbe acceptés les yeux fermés. Selon Eusèbe, Méliton, évêque de Sardes, dans une apologie présentée au successeur d'Antonin le Pieux, après avoir rappelé que l'empereur Hadrien avait écrit à plusieurs gouverneurs de province en faveur des Chrétiens, et entre autres à Minicius Fundanus, ajoute : « Ton père aussi (Antonin le Pieux), dans le temps où tu gouvernais avec lui les affaires de l'empire, a écrit à plusieurs cités qu'il ne fallait point faire de tumulte à notre sujet S et particulièrement aux Larissiens, aux Thessaloniciens, aux Athéniens et à tous les Grecs. »
Aucune des lettres mentionnées par Méliton de Sardes, au dire d'Eusèbe, n'est venue jusqu'à nous. Cependant, nous en possédons une. Elle est adressée
1 Méliton, dans Eusèbe, Hist. eccl, IV, 26.
au Conseil d'Asie, espèce de Diète ou de Sénat, composé de députés de la province proconsulaire, lesquels, sous l'autorité du préfet, avaient la liberté de se réunir pour conférer des intérêts locaux, et de rédiger ensemble des vœux qu'ils transmettaient à l'empereur.
Voici cette lettre :
« L'empereur César TitusiElius Hadrianus Antonin Tieux, grand pontife, tribun du peuple pour la quinzième fois, consul pour la troisième fois au Conseil d'Asie, salut.
« Je pensais bien que les dieux veilleraient à ce que ces sortes de gens ne demeurassent pas cachés, car ce serait bien plus leur affaire que la vôtre de punir, s'ils le pouvaient, ceux qui ne veulent pas les adorer. Vous criez après eux, vous taxez d'impiété la doctrine dont ils font profession, et alléguez contre eux d'autres griefs que nous ne pouvons prouver. Or, rien ne leur est plus avantageux que de paraître donner leur vie pour ce dont on les accuse. Ainsi ils triomphent de vous, en renonçant à la vie plutôt que de se soumettre à ce que vous exigez d'eux. Quant aux tremblements de terre passés ou présents, il ne vous sied guère de les rappeler, vous qui tombez dans le désespoir quand ils arrivent ; ni de vous comparer à ces hommes qui, alors, ont plus de confiance que vous en Dieu. En temps ordinaire, vous paraissez ignorer qu'il y a des dieux ; vous négligez leurs autels, et ne prenez nul souci du culte que vous devez à la divinité. De là vient que
vous haïssez ceux qui l'honorent et les poursuivez jusqu'à la mort. Plusieurs gouverneurs de province ont déjà écrit à mon divin père (Hadrien) au sujet de ces gens-là : il leur a répondu de ne pas les troubler, à moins qu'on ne les surprît agissant contre l'État. Beaucoup aussi m'ont consulté à leur sujet, et je leur ai répondu dans le même sens que mon père.
« Si donc l'on accuse quelqu'un d'entre eux en qualité de Chrétien, que l'accusé soit renvoyé, quand même il serait prouvé qu'il est effectivement Chrétien, et que le délateur soit jugé et puni. »
Voilà sans doute les passages qui ont fait dire à Xiphilin que Hadrien d'abord, et plus encore Antonin le Pieux, s'étaient montrés sympathiques et favorables aux Chrétiens. Il n'y a ici nulle équivoque, en effet. Contre les cités et les notabilités provinciales, l'empereur prend nettement parti pour les Chrétiens. Il oppose leur piété et leur dévotion à la tiédeur et à l'indifférence religieuses des païens, et défend de les inquiéter tant qu'ils ne seront pas convaincus d'agir contre les lois. Jusqu'à Constantin, les défenseurs de la cause chrétienne n'ont rien demandé de plus. Ils ont en fait obtenu le plus souvent le silence des lois, mais non leur protection ; la neutralité et l'indifférence du pouvoir, mais non la liberté explicitement sanctionnée et l'inviolabilité reconnue. Or, la pièce qu'on vient de lire est l'expression formelle d'un droit d'exister qui ne parait avoir été jamais écrit dans la loi avant Constantin, et qui est démenti par les actes de rigueur
LA PERSÉCUTION SOIS LE RÈGNE D'ÀNTORIfl LE PIEUX, 505
dont plusieurs chrétiens furent victimes sous Hadrien sans doute, et plus certainement encore sous Anton in. Comment accorder, en effet, qu'après un semblable rescrit adressé à la province d'Asie, et dans lequel l'empereur défendait de poursuivre personne pour cause de christianisme, Polycarpe ait été dans la même province, trois ans après, condamné et exécuté par l'ordre même du proconsul de cette province? Peut-on supposer que ce proconsul ignorât la constitution d'Àntonin ou qu'elle ne fît pas loi pour lui, ou qu'il ait osé enfreindre ses prescriptions? Peut-on supposer que Justin ne se fût pas prévalu de l'autorité d'un semblable édit, ou, si sa grande apologie en a précédé la publication, n'est-il pas contradictoire que le prince, qui laissait à Rome le préfet de la ville frapper des Chrétiens sous ses yeux, ait parlé de leur piété sincère avec cet accent de jalousie, l'ait proposé pour modèle aux autorités d'une grande province, et leur ait donné Tordre de laisser les Chrétiens de chez eux jouir des bienfaits du droit commun ?
Mais cette pièce est absolument apocryphe, et bien plus manifestement même que la prétendue lettre d'Hadrien à Minicius Fundanus. Le proconsul d'Asie de l'an 155 l'ignore. Saint-Justin n'en a pas entendu parler. Tertullien qui, dans un chapitre de son Apologétique, s'arrête si longuement sur le rescrit de Trajan à Pline, ne connaît non plus ni la lettre d'Hadrien à Minicius Fundanus, ni cette lettre d'Antonin au Conseil des cités de la province d'Asie,
car il n'est pas supposable que Tertullien eût passé sous silence des actes officiels d'une pareille autorité et qui eussent fait si bonne figure à côté du vague rescrit de Trajan. Lactance, enfin, ignore aussi cette pièce à laquelle, assurément, il eût donné place dans son livre De la Mort des Persécuteurs. Eusèbe, qui nous Ta transmise, l'attribue expressément à Marc Aurèle dans la suscription qui l'accompagne1.
Mais il ne parait pas nécessaire de chercher des preuves extrinsèques et d'alléguer le silence des plus considérables et des plus anciens écrivains de l'Église. Le caractère apocryphe de la lettre au Conseil d'Asie saute aux yeux à la seule lecture. Non-seulement Antonin le Pieux ne Ta pas écrite, parce que nul n'en fait mention avant Eusèbe, ni les curieux ni les intéressés, parce qu'elle est démentie par des condamnations qui eurent lieu sous ce règne, à Rome, sous les yeux d'Anlonin, et en Asie même en présence de son préfet; mais il ne l'a pas écrite parce qu'il était païen et non chrétien, et que c'est d'une plume chrétienne qu'elle est évidemment sortie.
En effet, quand on admettrait qu'Antonin le Pieux, rompant avec la politique de Trajan et d'Hadrien, eût ordonné de laisser les Chrétiens suivre les pratiques de leur culte, non-seulement sans les poursuivre d'office, mais en punissant leurs accusateurs; que cet édit de formelle tolérance eût été envoyé aux seules cités de l'Asie proconsulaire, qu'il n'eût été en vi-
1 Eusèbe, Hist. EccL, IV, 13.
gueur que pendant deux ou trois ans, ou qu'il pût s'ajuster avec lu condamnation et l'exécution de Polycarpe, chef de l'Église de Smyrne, et de quelques autres, ailleurs; qu'à la fin du règne d'Antonin et sous ses successeurs, il eût été plusieurs fois violé et fût tombé en si profond oubli qu'aucun apologiste, ni saint Justin, ni Méliton de Sardes, ni plus tard Tertullien et Lactance, n'eussent songé à l'attester, comme il était naturel, et à s'en couvrir comme d'un bouclier contre les persécuteurs, concevrait-on qu'un empereur païen, plus d'un siècle et demi avant Constantin et l'édit de Milan, eût songé à faire dans un acte public l'éloge de la piété des Chrétiens, à mettre en parallèle leur ferveur sincère avec la négligence, l'athéisme ou l'hypocrisie des païens et à offrir les premiers en exemple aux seconds? Un tel langage détonne en ce siècle dans la bouche d'un empereur païen. Constantin même, en 315, dans l'édit de Milan, ne Ta pas employé.
Méliton de Sardes, cité par Eusèbe, rapporte cependant que l'empereur Antonin le Pieux a écrit plusieurs lettres à diverses cités de l'Asie-Mineure au sujet des Chrétiens. La chose est possible et vraisemblable. Mais il n'a pas écrit certainement dans les termes qu'on nous donne. Peut-être à la suite d'émeutes ou de clameurs dans les cirques ou dans les amphithéâtres a-t-il jugé à propos de donner à ses agents des conseils de modération et de sang-froid; de leur déclarer qu'il ne convenait ni à son temps ni aux maximes de son gouvernement de condamner ni
de frapper personne ex adclamatione popali, de leur rappeler qu'il y avait des lois et des juges, et que la foule aveugle et passionnée ne pouvait substituer ses furieux caprices aux formes légales. Quant à la question de savoir si la profession de foi chrétienne était par elle seule un crime tombant sous le coup de la loi, question délicate, embarrassante et que Tràjan avait résolue, il est permis de croire qu'Antonin ne s'en expliquait pas autrement que ses deux prédécesseurs. Comme eux peut-être, dans ses instructions, il défendait à ses agents de poursuivre d'office les Chrétiens et de recevoir contre eux les dénonciations anonymes. Apparemment il ne faisait pas plus. C'était, en somme, accorder aux Chrétiens une précaire tolérance de fait. Ceux d'entre eux qui se tenaient tranquilles et s'abstenaient de braver l'opinion en faisant éclat de leurs croyances, étaient assurés delà paix. Les imprudents seuls, les affamés du martyre, ceux que leur influence ou l'ardeur de leur propagande mettaient en avant et faisaient considérer comme les meneurs, étaient seuls exposés. Contre ces derniers, la colère des foules amassées s'exhalait, le préfet était mis en demeure et pouvait difficilement se dérober au devoir de défendre les dieux, les lois et l'État, et un accusateur se portant partie contre eux, à visage découvert, n'était pas difficile à trouver. Certainement au milieu du deuxième siècle de notre ère, les Chrétiens étaient nombreux et particulièrement dans les deux provinces proconsulaires d'Asie et d'Afrique. Entreprendre à ce moment
de les exterminer en niasse ne pouvait entrer dans les desseins d'aucun prince. A défaut de l'humanité, la politique eût écarté cette idée de l'esprit des Antonins. Mais d'autre part, les quelques condamnations qu'on trouve dans chaque règne et qui sont incontestables, prouvent jusqu'à l'évidence que ni Hadrien ni Antonin le Pieux n'ont promulgué en leur faveur ces édits explicites de tolérance qu'on leur prête. Ce sont des pièces fabriquées pour les besoins de la polémique. Hadrien et Anlonin ont au plus ordonné aux préfets de fermer les yeux, à moins qu'ils ne pussent absolument faire autrement, et que des scandales trop manifestes ne les obligeassent à sévir pour l'exemple. Nous le répétons encore une fois, si l'on place le prétendu reserit d'Antonin le Pieux au Conseil d'Asie avant la présentation de la grande apologie de saint Justin , on ne comprend plus l'utilité de cette supplique dans laquelle le saint docteur demande justement ce que l'empereur avait accordé, à savoir le droit commun : on ne comprend plus que, dès le commencement de sa pétition, l'apologiste ait précisément protesté contre la mise hors la loi des Chrétiens. Si on la place après la présentation de cette pièce, ce reserit est, au moins dans le texte qu'on nous donne, absolument incompatible avec plusieurs faits indubitables comme la condamnation de Polycarpe et les autres actes de rigueur mentionnés par saint Justin, au commencement de la seconde apologie, soit qu'on suppose celle-ci adressée au même Antonin, soit qu'on en recule la composition après l'avènement de Marc-
Aurèle. On peut donc conclure avec une entière certitude que la lettre au Conseil d'Asie est absolument apocryphe.
Nous avons prononcé plusieurs fois le nom de saint Justin. C'est le premier apologiste du second siècle dont l'œuvre soit venue jusqu'à nous, non le premier qui ait entrepris de plaider la cause des Chrétiens— Quadratus et Aristide, sous le règne d'Hadrien, l'avaient précédé dans cette voie — mais de présenter la doctrine chrétienne comme une philosophie nouvelle et de la justifier comme l'expression complète et achevée de la raison éternelle. D'autres se plairont à opposer la foi à la raison et glorifieront la foi d'être le scandale de la raison. Justin, esprit plus réglé, élève des philosophes et qui n'en rougit pas, et a gardé au contraire, comme un pieux souvenir de ses anciens maîtres, a fondé dans l'Église la tradition plus large de l'intime union et de l'indissoluble alliance de la raison et de la foi.
Il était né à Flavia-Néapolis, dans la Palestine syrienne, vers les premières années du second siècle1, d'une famille grecque. Lui-même, au commencement de son dialogue avec Tryphon, nous a raconté sa jeunesse studieuse et sa progressive initiation au christianisme. Nous y apprenons quel cas il faisait de la philosophie profane. Ce fut à elle qu'il s'adressa tout d'abord comme à la maîtresse et à l'institutrice
1 Les critiques hésitent entre l'année 89 et l'année 103. Les témoignages sont fort incertains. Nous inclinerions, pour notre part, à nous rapprocher de Tannée 103.
LA PERSÉCUTION SOUS LE RÈGNE D'ÀNTOMfl LE PIEUX. 311
naturelle des âmes. Il en visita tour à tour les diverses écoles.
« Persuadé, dit-il, que la philosophie est de tous les biens le plus précieux, qu'elle rend chers à Dieu et vraiments saints ceux qui s'y appliquent, je me mis au commencement entre les mains d'un stoïcien, et demeurai quelque temps avec lui. Mais comme je n'apprenais rien sur Dieu, car il ne savait rien sur ce sujet, et ne pensait pas même que cette science fût nécessaire, je le quittai et m'adressai à un autre qu'on appelait péripatéticien, homme qui avait une haute idée de sa pénétration. Après m'avoir reçu pendant quelques jours, celui-ci me demanda de fixer son salaire, afin que notre commerce fût profitable à tous deux. Je le laissai pour cette raison, estimant qu'il n'était pas du tout philosophe. Cependant comme mon âme brûlait toujours du désir d'apprendre ce qui est l'objet propre et capital de la philosophie, j'allai trouver un pythagoricien fameux, personnage très-enflé de sa sagesse. Je m'abouchai avec lui et lui demandai qu'il voulût bien me donner des leçons et me recevoir au nombre de ses disciples. — « Eh quoi! dit-il, tu as sans doute étudié la musique, l'astronomie et la géométrie? Tu ne penses pas assurément arriver à la contemplation du bon et du beau en soi, qui est essentielle à la vie bienheureuse, sans avoir d'abord approfondi ces sciences qui servent à détacher l'âme des choses sensibles et la préparent à l'intuition du monde intelligible. » Il s'étendit assez longuement sur ce point, et comme je lui
avouai que j'ignorais ces sciences, il me ferma sa porte. Je ne souffrais pas médiocrement de me voir ainsi trompé dans mes espérances, d'autant plus que je lui croyais quelque savoir. Mais quand je songeais au temps qu'il me faudrait passer à ces études, je ne pouvais me résoudre à me laisser ajourner ainsi indéfiniment.
« Dans cet embarras, je me décidai à essayer des platoniciens, car ils avaient alors une grande vogue. Je me donnai donc à un savant renommé parmi les platoniciens qui était arrivé depuis peu dans notre ville. Je faisais des progrès auprès de lui, et chaque jour je sentais que je gagnais infiniment dans sa société. La connaissance des choses incorporelles me transportait, et la contemplation des idées donnait des ailes à ma pensée. En peu de temps, je crus déjà être devenu un sage, et dans ma simplicité, j'espérais arriver promptement à voir Dieu, car c'est là la fin de la philosophie platonicienne1. »
C'est dans ces dispositions que saint Justin raconte qu'il rencontra un jour, sur le bord de la mer, un vieillard qui, après avoir troublé de ses objections son esprit inquiet, le conduisit de Platon aux prophètes du Mosaïsme, précurseurs et messagers du Christianisme.
Que ce dernier épisode soit une fiction, peu importe; il reste que la venue de Justin au Christianisme est comme le dernier terme d'une ascension
1 S. Justin, Dialogue avec Tryphon, en. h.
rationnelle. Sa conversion n'a pas le caractère d'une rupture avec la philosophie. Le Christianisme lui apparaît comme le dernier mot de la philosophie et son couronnement, comme le suprême effort d'une raison jusqu'alors incomplètement éclairée. Il s'y donne, non à l'aveugle, mais par choix ; non par désespoir de la raison, mais par dernier essor de raison. La science profane n'est pas méprisable à ses yeux, sans doute, mais elle ne contient que quelques rayons épars de vérité. La science chrétienne est la vérité complète et absolue. Il n'y a pas, pour lui, un abîme entre la sagesse profane et la sagesse chrétienne : elles sont sœurs, sortent de la même source, et ont une commune origine. La raison humaine est sainte, elle est une émanation de l'intelligence divine, elle participe de la raison éternelle, elle est comme un témoignage vivant de la présence de Dieu lui-même dans l'esprit de l'homme. La philosophie, fruit de cette raison, est, par conséquent, une révélation véritable de Dieu, mais c'est une révélation partielle, incomplète, altérée et troublée par le mélange des idées et des passions humaines. Le Christianisme est l'apparition de la raison elle-même dans l'humanité, sa révélation pure, entière et complète. C'est pour cela que Justin embrasse la philosophie chrétienne et la préfère à toute autre.
« Si je me fais gloire d'être chrétien, dit-il, si je m'attache de toutes mes forces à ce titre, ce n'est pas que la doctrine de Platon soit contraire à celle du Christ, mais c'est qu'elle ne lui est pas en tout semis
blable, non plus que celle des autres stoïciens, poètes, historiens. En tant qu'il a parlé conformément à cette parcelle de raison divine répandue partout, et dont il participait, chaque philosophe a bien parlé, mais, s'étant contredit lui-même dans les questions les plus importantes, aucun ne paraît avoir rencontré la science inébranlable et l'immuable vérité i. »
La raison naturelle de l'homme, c'est la première semence du Christianisme. « Tout ce que les grandes âmes du paganisme ont pensé et dit d'excellent est chrétien, » et ces âmes mêmes étaient chrétiennes en partie. « Ceux qui ont vécu d'une manière conforme à la raison sont chrétiens, eussent-ils même passé pour athées. Tels furent, chez les Grecs, Socrate, Heraclite, et ceux qui leur ressemblent ; chez les Barbares, Ananias, Azarias, Misaël, Élie, et beaucoup d'autres dont il est superflu de signaler les actions et de citer les noms. Ceux, au contraire, qui, autrefois, ont vécu d'une manière contraire à cette raison ont été pervers, ennemis du Christ et meurtriers de ceux qui vivaient selon la raison 2. »
c(Commenous,Socrateaétépersécuté, comme nous, accusé d'introduire des divinités nouvelles, et de ne pas croire aux dieux de l'État. Socrate, encore, n'apportait pas toute la vérité. Il ne connut le Christ qu'en partie 5. »
La philosophie profane est donc, pour saint Justin,
1 S. Justin. Apolog., II, § 15.
2 Apolog., 1, 46.
5 Apolog., II, 10.
i \ PERSÉCUTION SOUS LE RÈGNE D'ÀNTONIN LE PIEUX. 315
un Christianisme ébauché, renseignement d'une raison incertaine, fragmentaire, en partie lumineuse, en partie obscurcie et souillée; le Christianisme est la splendeur même de la raison totale, pure, sans mélange, apparue ici-bas pour éclairer et régler la vie l. Cette manière de comprendre la philosophie et la doctrine chrétienne était nouvelle, haute et large. De la sorte, Justin rattachait fortement le présent au passé. Il semblait déclarer qu'en embrassant la foi nouvelle, loin d'abdiquer sa raison, on en faisait le meilleur usage, puisque cette foi était la parfaite expression de la raison.
Une autre cause avait encore porté Justin à embrasser la foi nouvelle. C'était au milieu de l'universelle docilité des âmes, l'inébranlable fermeté de conscience des Chrétiens devant les menaces, les outrages et les supplices. Cette raideur d'obstination était l'étonnement des lettrés et le scandale des magistrats. Des hommes aimant mieux renoncer à la vie que de renier leurs croyances, on ne trouvait rien de semblable ailleurs. Une si rare abnégation était contagieuse pour les âmes héroïques.
Toutes les questions de chronologie sont fort incertaines dans la vie de saint Justin. Sa conversion, sans doute, précéda l'avènement d'Antonin au trône impérial. Il parle en Chrétien des rigueurs du faux Messie Bar-Kokaba à 1 égard des Chrétiens dans la
1 Voir, sur ce point. S. Justin philosophe et martyr, que nous avons publié en 1861, II- partie, chap. n. Théorie du Logos.
guerre qui ensanglanta la Palestine de 152 à 136 *. Nous savons qu'il vint à Rome, y résida assez longtemps, voyagea en Asie, visita Éphèse et peut-être Alexandrie, et revint s'établir à Rome, où il tint une sorte d'école 2. Rien ne prouve qu'il ait occupé aucun rang dans la hiérarchie ecclésiastique. Il remplit le libre ministère de l'enseignement et de la propagande qui appartenait à la bonne volonté de chacun dans l'Église, el n'exigeait aucune particulière initiation.
C'est à Rome que Justin écrivit ses deux discours apologétiques. La date de leur composition n'est pas parfaitement déterminée. Pour le premier, le plus long et le plus important, la critique hésite entre 138 et 150 \
Voici la suscription littérale de cette pièce :
A l'Empereur Titus ^Elius Antonin Pieux
Auguste César,
A son fils Yerissime, philosophe4,
A Lucius, philosophe,
Fils de César5, par la naissance, et d' Antonin, par l'adoption,
1 Apolog., I, 31.
2 Eusèbe, Hist. eccl.y IV, 11.
5 L'année 150, indiquée par S. Justin, est donnée sans doute un peu au hasard et comme un nombre rond; d'autre part, comment aurait-il accordé, si V Apologie est de 138, le titre de philosophe et d'ami des lettres à Lucius César, âgé alors de huit ans? L'hérétique Marcion, dont il est question deux lois dans la première apologie, comme enseignant et dogmatisant à Rome, ne vint guère dans cette Tille que postérieurement à l'année 142. INous inclinerions donc à placer la composition et la présentation de la première apologie de Justin entre 142 et 150.
4 Verissime, petit nom d'amitié qu'Hadrien déjà [donnait à Marc- Aurèle.
5 Lucius Yerus, fils d'^Elius Yerus, créé César par Hadrien, et mort avant l'adoption d'Antonin.
Prince ami des Lettres.
Au sacré Sénat et au Peuple romain tout entier,
Au nom de ceux qui parmi tous les hommes
Sont injustement liais et persécutés,
Moi, l'un d'eux,
Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius,
De Flavia Neapolis, dans la Palestine syrienne
J'ai écrit ce discours et cette supplique.
On ne peut s'empêcher de remarquer la mâle fierté avec laquelle Juslin, chétif, étranger, inconnu, se pose en face de l'empereur des deux Césars, du Sénat et du peuple romain. Ce n'est pas un coupable qui implore une grâce, mais un accusé qui, fort de sa conscience, demande justice. Bien plus, dès les premiers mois, il ne craint pas de faire la leçon à ses juges :
« C'est le devoir des hommes vraiment pieux et •philosophes, dit-il, de n'aimer et de n'estimer que la vérité, de répudier les opinions anciennes si elles sont fausses, et de prendre le parti de la vérité et de la justice, même au péril de leur vie. Vous vous entendez partout appeler pieux, philosophes, gardiens de la justice, amis de la science, nous verrons par la suite si vous méritez ces titres. Nous ne venons pas, en effet, vous flatter par cet écrit, mais vous demander de nous juger selon la raison, après un examen exact et minutieux, et de prendre garde qu'entraînés par le préjugé ou le désir de plaire à une foule superstitieuse, ou sous l'impulsion d'un aveugle emportement et l'influence de bruits calomnieux semés depuis longlemps, vous ne portiez, en nous condamnant, un arrêt contre vous-mêmes. Car, pour nous,
nous pensons que personne ne nous peut faire du mal, à moins qu'on ne nous convainque d'être des hommes pervers et criminels. Vous pouvez nous tuer, vous ne pouvez pas nous nuire. »
Justin proteste ensuite contre une accusation qui portait sur le nom seul de Chrétien. « Un nom, par lui seul, n'emporte ni bien ni mal, et ne saurait être un grief ni un honneur. Tous ceux qui prennent le titre de philosophe ne tiennent pas tout ce que ce nom promet. Que si, parmi nous Chrétiens, il en est qui soient convaincus de crimes, qu'on les punisse, non comme Chrétiens, mais comme criminels, et que les innocents soient épargnés. » Justin relève et discute après cela les divers chefs d'accusation : l'impiété et l'athéisme reprochés aux Chrétiens, les vagues et infâmes rumeurs qui couraient sur leur comple, le mauvais vouloir, l'esprit d'opposition et de révolte qu'on leur imputait. Sa défense s'aiguise par l'attaque. Il retourne vivement à la société païenne nombre d'accusations dont les Chrétiens étaient chargés, et l'enseignement se mêle en même temps à la polémique dans cette œuvre vivante et d'un si viril accent.
Mais ce fier plaidoyer alla-t-il à son adresse? Qui pourrait dire qu'Antonin ait pris la peine de le lire? Les princes recevaient assurément peu de placets de ce ton. Ils n'en lisaient guère non plus, quand ils ne se recommandaient pas de l'autorité de quelque grand nom qui semblât les obliger à y avoir égard. Ce n'était pas le cas. L'auteur n'était ni grand fonc-
tionnaire ni bel esprit renommé. Obscur avocat de sectaires obscurs et méprisés, valait-il la peine qu'on lui consacrât le temps dû aux affaires sérieuses? Et le Sénat avait-il compétence pour délibérer sur pareille vétille? L'ombre de ce grand corps n'avait ni envie, ni pouvoir de rien décider sans renvoi de l'empereur sur aucune question d'État. L'apologie de Justin, si elle fut remise en effet, dut dormir, sans avoir été ouverte, dans les cartons du Consiste- Hum. Peut-être le magistër epistolarum, ou l'un des ministres, ou des secrétaires d'Antonin chargé du dépouillement des écritures adressées au cabinet impérial, se contenta-t-il de noter un jour la remise d'une supplique pour les Chrétiens par un Syrien de la secte du nom de loustinos. Nul ne prit le loisir d'y regarder. Antonin ne leur voulait pas de mal, mais il ne croyait pas devoir audience à pareille espèce. « Qu'ils demeurent en repos, on les laissera tranquilles. » On peut imaginer que tel fut en gros l'accueil fait à cette pièce par un prince humain et juste, sans doute, mais de son temps, après tout, et particulièrement soucieux d'assurer et de maintenir, à Rome et dans les provinces, l'ordre et la paix, et attaché par éducation et par conscience, aux vieilles coutumes et à l'ancienne discipline. La hardiesse de Justin passa inaperçue, et la liberté de sa profession de foi et de ses attaques contre la religion officielle fut ignorée ou dédaignée, en tout cas n'attira sur sa tête nulle poursuite immédiate.
Quelques années plus tard, au commencement de
Tan 155, il y eut, on ne sait à quelle occasion ni sous quel prétexte, des rigueurs exercées contre les Chrétiens en Asie. La Lettre de l'Église de Smyrne à celle de Philadelphie, qui nous en a transmis le souvenir, est une pièce fort ancienne , citée en partie par Eusèbe et d'une importance capitale. Il paraît difficile d'en contester en gros l'authenticité ou tout au moins le fond historique. On y lit que douze Chrétiens de Philadelphie périrent dans les supplices et que le martyre de Polycarpe, le chef et le maître des églises d'Asie couronna cette sanglante exécution.
Les douze Philadelphiens avaient-ils été accusés régulièrement, ou bien, dans la ferveur de leur enthousiasme, s'étaient-ils dénoncés ou offerts eux-mêmes au tribunal, pour avancer , comme ils l'espéraient, les joies de l'immortalité? Il semble que cette dernière hypothèse soit celle à laquelle il faille s'arrêter. Dans -noire froide et sèche société, nous avons quelque peine à nous faire une idée des purs transports de ces âmes saintes et pleines du ciel, de leurs ardentes aspirations et de la facilité avec laquelle quelquesunes faisaient le sacrifice de la vie pour arriver plus vite au divin royaume. La pensée d'un bon exemple à donner, l'âpre plaisir d'une lutte formidable contre toutes les puissances du siècle convaincues de faiblesse; ici-bas un nom à laisser dans le livre d'or des martyrs éternellement invoqués; ailleurs, là-haut, les bras ouverts et tendus du Sauveur, prêt à les recueillir dans sa gloire, l'exaltation du détachement, l'enivrement d'une victoire dont nul ne doutait, maintes
visions éclairant l'avenir d'une lumière céleste, le dégoût de la terre, la fatigue de la vie, la crainte
délicate des tentations du siècle, poussaient çà et là nombre de proscrits hors de leurs cachettes, provoquaient d'héroïques témérités et de sublimes bravades, et faisaient ressembler bien des martyres à de véritables suicides.
La plupart de ces héros, après s'être fortifiés parla prière et les encouragements mutuels, ne fléchissaient pas. Ils montraient dans les tourments qu'ils étaient supérieurs à la douleur et s'étaient faits pour ainsi dire étrangers à leur choir mortelle. En vain on essayait de les vaincre par les menaces, on les adjurait d'avoir pitié d'eux-mêmes. Ils paraissaient avoir plus peur de la vie que de la mort. Ils considéraient celle-ci comme une libératrice. Quelques-uns, parfois, avaient trop présumé , non de leur foi, mais de leurs forces. Ils faiblissaient devant la mort présente et son horrible appareil. lis étaient venus s'offrir aux juges et braver les supplices. Au moment suprême, le cœur leur manquait , la chair se révoltait, ils reculaient jusqu'à l'apostasie. C'est ainsi que la Lettre de V Église de Smyrne nous apprend qu'un Chrétien du nom de Quintus, arrivé récemment de Phrygie, un de ceux qui avaient poussé les autres à venir se dénoncer avec lui, fut pris de peur- à l'aspect des bêtes qui allaient le déchirer vivant. Les instances du proconsul l'achevèrent. Il consentit à jurer et à sacrifier. Et le pieux narrateur ajoute : « Voilà pourquoi nous n'approuvons pas ceux qui se livrent eux-
mêmes, l'Évangile ne prescrit point de le faire1. »
La scène se passait à Smyrne, où la solennité des jeux de l'amphithéâtre avait attiré une grande foule. L'asiarque Philippe faisait les frais de ces représentations et le proconsul StatiusQuadratus, esprit éclairé, ami du rhéteur Aristide était présent. Il n'avait pu faire autrement que de sévir contre les Chrétiens qui d'eux-mêmes étaient venus s'offrir et provoquer ses arrêts.
La multitude, mise en appétit et exaspérée par la lière tenue de plusieurs Chrétiens , se mit à crier :
« A mort les athées! qu'on recherche Polycarpe. » C'était, disait-on, le chef des sectaires, le maître et le grand séducteur des esprits faibles, le plus ardent et le plus actif ennemi des dieux et qui n'épargnait rien pour faire le vide autour de leurs autels.
Prévenu de l'émotion populaire et du pressant danger qui le menaçait, Polycarpe, qui dans un corps de plus de quatre-vingts ans, avait gardé une âme ferme, voulait demeurer et faire face au péril. Sa vie importait à son troupeau; on lui persuada de se réserver.. Il se réfugia dans une campagne voisine de la ville et s'y tint caché ; puis, comme ceux qui étaient envoyés à sa recherche approchaient, il changea de retraite.
ïêïw rà B^picc làsiXioLaév, Ovtoj Sk 7)V b 7ra/5a6taG-a/z,evo$ eauTo'v rs xat Ttvx$ TzpovslQeïv Ixovraç. Toûtov b àv0Û7raT0s nolXoc hxliKccpiôv'jcç, iizeiaev 'éfjLÔeou xat S7rtô0ffai. Atà touto ovv àoelfoï ohv. S7rcavoû//.sv tous izpociôv- Tag laurouç. 'Etts^/j ov% outwç SiSxtjaei zo svayyéAiov- [Epist. Smyrn. Eccles. Ruinart, Act. martyr sincera et Select. Ratisbonne 1859 in-8°, p. 84.)
Trahi et découvert, il se laissa arrêter, et quelquesuns de ceux qui étaient présents , frappés de son grand âge et de sa fermeté, disaient : « Fallait-il donc se donner tant de peine pour arrêter un pauvre vieillard ! » Puis, on le fit monter sur un âne, pour le conduire à la ville le jour du grand sabbat1. En route, on rencontra l'irénarque Hérode avec son fils Nicétas montés sur un char. Ils prirent avec eux Polycarpe, et en revenant ensemble à la ville, ils s'entretenaient avec lui, et entre autres choses lui disaient: «Quel mal ya-t-il donc à proférer ces mots : Domine Cœsar, et puis à sacrifier, et à racheter sa vie delà sorte? » Polycarpe ne répondait pas. Enfin, pressé et ne pouvant plus se taire. « Je ne ferai point, dit-il, ce que vous me conseillez. » Ceux-ci, poussés à bout par son obstination et irrités de ne pouvoir le fléchir, se répandirent en injures contre lui , et d'une bourrade le jetèrent à bas du char ; il se blessa en tombant, mais ne marcha pas moins d'un pas rapide.
Le tumulte était grand dans le stade, surtout quand on apprit en même temps que Polycarpe avait été arrêté et qu'il était là. Il fut conduit devant le proconsul* Le lieu du jugement était singulier et l'instruction paraît avoir été rapide.
Le proconsul lui demanda s'il était Polycarpe. I l'avoua. Le proconsul alors l'engagea à nier qu'il fût
1 Ce jour, comme M, Waddington i'a établi dans son Mémoire sur la chronologie de la vie du rhéteur Mlius Aristide, correspond exactement au 25 février de l'année 155. Cette date est très-solidement établie dans ce même travail, p. 35-58.
Chrétien, à songer à son grand âge, à avoir pitié de lui-même. « Jure par le génie de César, \iens à résipiscence, dis avec nous : mort aux impies. » Alors Polycarpe, jetant les yeux sur la foule scélérate qui remplissait les gradins et tendant la main sur eux, soupirant en même temps et levant les yeux au ciel , dit : « Fais disparaître les impies1. » Le proconsul insiste : « Jure maintenant par la fortune de César et maudis le Christ et je le renvoie libre aussitôt. » A quoi Polycarpe : « Il y a quatre-vingt-six ans que je sers le Christ et il ne m'a jamais fait de mal. Comment pourrais-je outrager mon roi et mon Sauveur?» Le proconsul ne se décourage pas et paraissant céder |sur ce point : « Eh bien! jure par le génie de César. » Et Polycarpe : a Tu te fais un point d'honneur de m'amènera jurer par ce que lu appelles le génie de César, tu feins d'ignorer qui je suis, entends-le donc clairement : je suis Chrétien. Si maintenant tu désires que je te rende raison de ma foi, donne-moi une journée et tu seras satisfait. » Le proconsul répondit : « C'est ce peuple, qu'il faut satisfaire. » Et le saint évêque : « Je t'ai jugé digne d'entendre la raison, car on nous a appris à rendre honneur comme il convient et sans blesser notre conscience, aux princes et aux puissances établies par Dieu. Quant à ceux-là, je ne juge pas qu'ils vaillent que je leur rende raison. »
Le proconsul lui dit alors : « J'ai des bêtes, je t'exposerai à leurs dents si tu ne viens à résipiscence. —
1 kïpï tous àQsovs.
Fais-les donc paraître , dit Polycarpe. Nous n'avons pas coutume de venir à résipiscence pour échanger le mieux pour le pire. C'est un bien pour moi de passer de ce monde de misère au monde de la justice. — Puisque tu n'as pas peur des bêtes, dit le proconsul, je te ferai brûler par le feu, si tu ne changes de pensée. — Tu me menaces d'un feu qui brûle pendant une heure et s'éteint bientôt, dit Polycarpe. Tu ignores celui du futur jugement, le feu de la peine éternelle, réservé aux impies. Mais que tardes-tu? Ordonne contre moi ce qu'il te plaira. »
Pendant que ces paroles et d'autres semblables étaient échangées, le visage du saint resplendissait de confiance et d'enthousiasme, et le proconsul paraissait stupéfait. A la fin, il envoya son héraut, qui proclama trois fois au milieu du stade : « Polycarpe a avoué qu'il était Chrétien. » À ces paroles du héraut, la foule des païens et des Juifs ivres de fureur, criaient tumultueusement : « C'est le maître de l'impiété, le père des Chrétiens, le destructeur de nos autels, c'est celui qui enseigne aux hommes à ne pas sacrifier, à ne pas adorer les dieux. »En môme temps ils demandaient à PAsiarque Philippe de lâcher le lion contre lui. Mais Philippe allégua qu'il ne le pouvait plus, car les jeux étaient terminés1. Alors tous d'une seule voix criaient : « Qu'il soit brûlé vif! »
1 II s'agit des ludi venatorii, dont les condamnés de certaines catégories faisaient les frais. La justice romaine pourvoyait, comme on sait, aux jeux de l'amphithéâtre et aux plaisirs du peuple.
Aussitôt la foule se précipite au dehors. Chacun va prendre dans les boutiques ou dans les thermes du bois et des sarments. Un bûcher est improvisé en moins de temps qu'on ne met à le dire. Polycarpe ôte ses vêtements, se déchausse. On voulait l'attacher ou le clouer au bûcher : « Laissez-moi ainsi, dit-il : Celui qui m'a donné la force de vouloir m'accordera aussi de pouvoir supporter la mort. » On se contenta donc de lui lier les mains derrière le dos. Polycarpe lève les yeux au ciel, prononce quelques paroles pleines de confiance et de foi. Puis le feu est mis au bûcher.
Le pieux auteur de la lettre fait ici mention de miracles qui frappèrent, dit-il, les yeux des justes. La flamme se courba et s'arrondit comme une voile de navire gonflée par le vent et, sans toucher le saint martyr, semblait le bercer dans ses plis de pourpre. Il fallut que l'exécuteur s'approchât et d'un coup d'épée mît fin à sa vie1.
Les détails qui suivent paraissent avoir un caractère plus historique. Quelques-uns, craignant que les Chrétiens ne prissent le corps du martyr et ne l'adorassent à la place du Crucifié — àçévxeç tqv ècrcaupou- (xsvav — demandèrent au proconsul qu'il défendît de le rendre pour l'ensevelir. Le cadavre fut donc brûlé et les fidèles purent à peine en recueillir quelques débris.
1 Voir, au sujet du supplice du feu infligé aux martyrs chrétiens* un très-curieux Mémoire de M. Edmond Le Blant, membre de l'Institut, intitulé : f.es Martyrs chrétiens et les supplices destructeurs du corps, inséré dans la Revue archéologique, numéro du mois de septembre 1874.
La lettre de l'Église de Srayrne se termine par l'indication chronologique suivante : Le bienheureux Polycarpc subit le martyre le 2 du mois de Xanthicus, le 7 des calendes de mai, un jour de grand sabbat, à la huitième heure. Il fut arrêté par Hérode, Philippe de Tralles étant grand prêtre (àp/ispsuc), sous le proconsulat de Statius Quadratus. Comme nous l'avons marqué plus haut, M, Waddington, en supposant une très-légère erreur de copiste, à savoir le mot Mauov pour le mot MapTuov ' et en rétablissant ce dernier terme, établit que cette date est celle qui correspond au 25 février 155, le proconsul de l'Asie, Statius Quadratus, ayant gouverné cette province en 154- 155. Ce Philippe de Tralles, appelé en un endroit Asiarque, en un autre grand prêtre, était un ma-
1 « D'aprèsle calendrier en usage à Éphèse et à Pergame , dit }] . Waddington, le mois Xanthicus commençait au 22 février de Tannée julienne; par conséquent le 2 de Xanthicus correspondait au 23 février, c'est-à-dire, selon le calendrier romain, au 7 des calendes de mars. Ainsi, dans le texte latin des Actes du martyre, il y a accord parfait entre le jour du mois asiatique et celui du mois romain ; aussi le mot ptetwv, qui se trouve dans le texte grec, ne peut-il être qu'une erreur de copiste, erreur assez fréquente dans les manuscrits où les mots )iotim et //a^riV;, généralement écrits en abrégé, sont souvent confondus. D'ailleurs, il n'y a aucun calendrier asiatique où le 2 de Xanthicus corresponde au 7 des calendes de mai, c'est-à-dire au 25 avril.....
ISous avons établi, d'après le récit d'Aristide, que Quadratus alla gouverner l'Asie en Tan 154, et que, par conséquent, il y était encore en février 155. Pour que notre démonstration soit complète, il faut qu'en cette année le 25 février soit un jour de sabbat, c'est-àdire un samedi ; or c'est précisément le cas. L'année 155 est une année ordinaire, elle a pour lettre dominicale la lettre F, ce qui signifie que le premier dimanche de l'année tombe le 6 janvier, et, si le 6 janvier fut un dimanche, le 23 février fut un samedi. (Waddington, Mémoire cité, p. 54, 35.)
gislrat provincial, élu parmi les députés des cités de l'Asie propre formant la diète d'Asie, Koivbv vqi Aaîaç. Il semble que la qualité d'Asiarque conférât en même temps la dignité temporaire d'Afyj.spsuç. Mais c'est un point sur lequel la critique est encore partagée de savoir si les deux titres d'Asiarque et à'Archiereus étaient confondus ou séparés.
Les traits qui nous frappent dans ce récit et que nous voulons recueillir, c'est que les Chrétiens condamnés en cette circonstance, au moins ceux de Philadelphie, dont le supplice précéda de quelques jours celui de Polycarpe, s'étaient livrés eux-mêmes : c'est l'embarras du proconsul placé entre la loi et ses sentiments d'humanité, l'ennui qu'il éprouve à sévir, ses efforts pour amener les coupables à la formalité du serment par le génie de César. Pour ce qui regarde Polycarpe, c'est la foule qui réclame son supplice. On ne nous dit pas quel pouvoir mit les agents en mouvement pour le chercher. Le rescrit de Trajan était formel : Conquirendi non sunt : Hadrien l'avait peut-être rappelé en ajoutant qu'il ne fallait pas céder aux injonctions furieuses d'une multitude anonyme. Mais il y avait sans doute un écart entre la théorie et la pratique. Il était plus aisé d'ordonner de Rome de fermer l'oreille aux clameurs des foules, que de laisser en fait dégénérer un tapage en émeute et de paraître prendre en face du cri de l'opinion la défense de malheureux que le pouvoir condamnait au fond, tout en prescrivant de ne pas les poursuivre. Quadratus s'effaça-t-il en cette circonstance? Laissa-t-il
agir la police locale? Esl-ce Pasiarque Philippe qui envova Hérode et ses sergents à la recherche de Polycarpe qui s'était laissé persuader de sortir de Smyrne et de se cacher? Nous le croirions volontiers.
L'irénarque même et ses agents remplissent leur besogne sans grand enthousiasme. Quand on leur amène aux portes de la ville le fugitif qui vient d'être arrêté, et qu'ils l'ont pris dans leur voiture pour le ramener aux autorités, ils essayent de l'endoctriner, de vaincre son obstination, de lui persuader de sauver • sa vie. « Qu'est-ce que cela coûte, lui disent-ils, de prononcer le Domine Cœsar et de verser sur le feu trois grains d'encens? » Ils luttent contre des scrupules de conscience qu'ils ne comprennent pas,
Le proconsul seul pouvait prononcer la sentence. C'est lui qui interroge Polycarpe, peut-être dans une des salles de l'amphithéâtre, d'où l'on apercevait la foule impatiente. Cet interrogatoire porte tous les traits de la vraisemblance. Quadratus, homme de lettres et sans préjugés, paraît exempt de haine et de passion. Il a pitié du vieillard, il le prie d'avoir pitié de lui-même, essaye de lui arracher la formule qui lui permette de l'absoudre. Polycarpe, les yeux au ciel et la main étendue sur la foule, vient de piononcer un mot que le proconsul lui dictait : À7ps tcj; 'ÀOsouç. Il ne demande pas leur mort, mais que Dieu leur ouvre les yeux. Le proconsul, abusé par ce mot dont il ne comprend pas le sens dans la bouche du vieillard, espère qu'il aura bon marché de cette conscience qui
paraît faiblir, et lui demande davantage1, puis recule et semble restreindre ses prétentions. Il n'arrive aux menaces que quand les moyens de persuasion et de douceur sont épuisés. Vaincu, il fait proclamer dans le stade que Polycarpe s'est avoué chrétien. Dès ce moment, le proconsul disparaît. Les Actes ne mentionnent pas qu'il ait prononcé la sentence de condamnation. On dirait qu'il n'est intervenu que pour lâcher de sauver l'accusé.
C'est la foule qui, après la proclamation, réclame le lion. Et l'asiarque, prétexte ou non, allègue que les jeux sont finis. La môme foule alors demande le supplice du feu, et en même temps s'évertue à exécuter l'arrêt tumultuairement prononcé, ramasse çà et là du bois, dresse une façon de bûcher et y met le feu. Peut-être, cependant, les magistrats provinciaux fournissent-ils des bourreaux ? Le coup d'épée donné à Polycarpe sur le bûcher pourrait bien être dans cette tragédie un adoucissement au terrible supplice. A la fin on s'adresse au proconsul pour qu'il ne laisse pas les fidèles enlever le corps du supplicié. C'est par l'office d'un centurion que le corps est brûlé.
Dans toute celte scène, le représentant de l'autorité impériale est au second plan. L'acteur principal c'est le peuple de l'amphithéâtre. Quand Polycarpe répond à Quadratus que, s'il veut lui donner audience, il lui rendra raison de sa foi, le proconsul dit, en montrant la foule : « C'est ceux-là qu'il faut persuader. » Il
1 O/J.Q70V, /OttfÔpJffOV TOV X/31STOV, Act, 9.
n'était pas plus malaisé de persuader les lions de l'arène. C'est à Philippe, qui, en qualité d'agonothète, donnait les jeux, que la foule demande les lions contre Polycarpe. Nous le rappellerons une fois de plus : si Hadrien et Antonin, deux ou trois ans auparavant, par des rescrits adressés justement aux cités de l'Asie et à la diète générale de cette province, eussent défendu explicitement de frapper aucun chrétien pour ses croyances et sa seule profession de foi, estce que le proconsul de cette même province eût fait proclamer dans l'arène que Polycarpe était chrétien? Est-ce que le président de la diète asiatique eût laissé la foule dresser un bûcher ? Est-ce qu'un centurion eût pris part à cette exécution et l'eût légalisée en quelque sorte? Les efforts du proconsul pour fléchir la résolution de Polycarpe et lui arracher un semblant d'abjuration qui permît de le renvoyer libre, sont un témoignage de l'esprit d'humanité de l'homme et en même temps des maximes de gouvernement qui prévalaient. Mais le fanatisme de la multitude et la tyrannie de ses emportements sont plus forts. Les Chrétiens de Philadelphie, dans la chaleur de leur foi, se sont offerts et dénoncés eux-mêmes; ils n'ont pas voulu qu'on pût fermer les yeux, ils ont provoqué et bravé des lois qu'on eût laissé dormir. Leur martyre est un suicide à peine déguisé. Polycarpe qui passe pour l'instigateur de ces fous, comme les plus humains sans doute les appelaient, meurt victime de l'exaltation populaire. On ne voit pas que les fidèles qui l'entourent et veulent, dit-on, s'emparer de son
corps pour en faire un dieu nouveau, et s'empressent à recueillir ses cendres, comme de précieuses reliques, soient traduits en jugement.
L'exécution des douzePhiladelphiens et dePolycarpe, à Smyrne, sans êlre pleinement à la charge du gouvernement d'Antonin le Pieux, est doncabsolument incompatible avec Tédit de tolérance prêté à ce prince.
Quelques années plus tard, il y eut à Rome deux ou trois condamnations de Chrétiens qui firent moins de bruit,
Une femme de la société romaine s'était convertie. Elle avait mené jusqu'alors une vie peu exemplaire. Elle changea d'allures. Elle essaya de gagner son mari, sinon à la foi chrétienne, du moins par des raisons tirées de l'enseignement qu'elle avait reçu aux pratiques d'une vie mieux réglée. N'y pouvant réussir, elle résolut de ne plus vivre en commun avec lui. Le Conseil des proches intervint, s'entremit auprès des époux. On persuada à la femme d'éviter l'éclat et le scandale d'une séparation judiciaire. Elle se fit violence et céda; puis, informée que son mari continuait ses dérèglements, et ne voulant pas en partager la honte, elle lui envoya les lettres de divorce et se retira.
Celui-ci irrité la dénonça comme chrétienne. L'accusée s'adressa alors à l'empereur pour demander qu'on lui remît d'abord la libre disposition de ses biens, promettant de répondre à l'accusation quand elle aurait réglé ses affaires domestiques, ce qui lui fut accordé.
Trompé dans son espoir de vengeance, le mari tourna sa colère contre un certain Ptolémée, qui avait initié sa femme à la discipline des Chrétiens. Il persuada à un centurion de ses amis de mettre la main sur Ptolémée et de lui demander s'il é l ait chrétien. Ainsi fut fait. Ptolémée l'avoua ingénuement, et le centurion le fit mettre en prison, où il fut tenu en toute rigueur. Conduit à la fin devant le tribunal, Urbicus, préfet de Piome, lui demanda seulement s'il était chrétien. Ptolémée l'avoua, ne pouvant le nier, puisque c'était véritable , et ne le voulant pas, car c'eût été abjurer sa foi. Urbicus ordonna de le conduire au supplice. Alors, un certain Lucius qui, lui aussi était chrétien, ému d'une sentence si contraire à la raison, s'adressant à Urbicus : « Pourquoi donc prononces-tu la condamnation d'un homme qui n'est accusé ni d'adultère, ni de viol, qui n'est convaincu ni d'homicide, ni de vol, ni de brigandage, ni d'aucune espèce de crime, mais qui fait seulement profession de christianisme? Tes jugements, Urbicus, ne sauraient être avoués par le Pieux empereur, par le philosophe fils de César, et par le sacré Sénat. » A ces mots, le préfet impassible : « Tu me parais, toi aussi, dit-il, être de ces gens-Jà. — Parfaitement, » répondit Lucius. Et Urbicus le fit aussi conduire au supplice. Et Lucius lui dit qu'il lui rendait grâce de le tirer du pouvoir de ces mauvais maîtres pour le remettre aux mains du Père et du Roi des Cieux. Un troisième se déclara en même temps chrétien, et fut également exécuté.
Ces faits sont racontés au début de la seconde Apologie de saint Justin. Il nous les donne comme tout à fait récents et, si l'on peut dire, de la veille. Ils lui ont mis la plume à la main, et ont inspiré son plaidoyer.
C'est à la fin du règne d'Antonin lePieux qu'il les faut rapporter, c'est-à-dire à la fin de l'année 160 ou dans les deux premiers mois de l'année suivante. Le texte du récit qu'on vient de lire nous paraît sur ce point décisif pour plusieurs raisons très-péremptoires. En premier lieu, la demande présentée par la femme chrétienne pour être mise, avant le procès que son mari lui intente, en possession de l'administration de ses biens, est adressée à V Empereur. Après la mort d'Antonin, celte requête officielle eût élé présentée aux Empereurs, car le pouvoir impérial était alors partagé entre Marc-Aurèle et Lucius Verus, et l'absence de ce dernier n'empêchait pas la désignation des deux princes associés à la puissance souveraine, et inséparables dans les actes juridiques. En second lieu, dans l'exclamation de Lucius après la condamnation de Plolémée, pour sa seule profession de foi, les mots : le Pieux empereur et le Philosophe fils de César ne sauraient s'appliquer qu'à Antonin et à Marc- Aurèle. Jamais l'épithète de Pieux n'a été, de son vivant, jointe au nom de Marc-Aurèle S tandis qu'elle
1 Marco Aurelio non trovasi detto Pi us in venin monumento contemporaneo, ma sol dopo morte (Cf. Eckel, VII, p. 74.) D'altra parte consta corne Antonino Pio tuttor vivente lu per antonomasia detto hiPEiuTOR Pius. (Cavedoni, Nuovi cenni cronologici alla data précisa
était employée comme le nom propre d'Antonin. De même l'épithéle de Philosophe est ordinaire pour désigner à cette époque Marc-Aurèle. Et après la mort d'Antonin, un contemporain n'eût appelé ni Marc-Aurèle ni Lucius Verus, fils de César. Ce titre indique ici, ce nous semble, que celui au nom duquel on l'ajoute ne règne pas encore. Que si on demande alors pourquoi mention n'est pas faite de Lucius Verus fils de César au même titre que Marc-Aurèle, et, comme ce dernier, successeur désigné et héritier présomptif, la raison n'en est pas difficile à donner. Lucius Verus avait dix-neuf ans en 161. Ses instincts et son caractère étaient connus. Alléguer sa philosophie, c'eût été railler cruellement. Il n'était rien moins que philosophe. On pouvait tout attendre d'un étourdi débauché. Mais la piété d'Antonin était passée en proverbe; et, depuis son enfance, par le sérieux précoce de son caractère, l'austérité et la dignité de ses mœurs, par son goût pour les plus graves études et son entourage habituel, Marc-Aurèle avait mérité le titre de philosophe. Il était donc naturel qu'un homme, révolté de l'injustice d'un fonctionnaire impérial, alléguât, dans une apostrophe arrachée par l'indignation, la piété d'Antonin et la philosophie de Marc-Aurèle et pût s'écrier qu'on les déshonorait.
Enfin, il paraît établi que Quintus Lollius Urbicus, qui prononça en cette occasion la sentence, exerça
délie jjrincipali apologie scritte nel secondo secolo délia chiesa. (Mod., 1858, p. 7, ouvrage déjà cité.)
la préfecture urbaine de Tannée 155 ou 156 jusqu'à l'année 160 1.
Il y avait onze ans, et, suivant quelques critiques, vingt et un ou vingt-deux ans, que Justin avait présenté sa première Apologie à Antonin. Durant ce long intervalle, on peut croire qu'il n'était pas resté oisif. Il tenait école à Rome, portant le manteau de philosophe, et à l'abri de cette livrée fort à la mode à ce moment, jouissait sans doute d'une grande liberté. Il disputait et enseignait.
La composition de la seconde Apologie adressée au Sénat de. Rome paraît avoir eu pour occasion les condamnations prononcées par Urbicus, et, en tout cas, les suivit de fort près. Nous la plaçons sans hésiter dans les derniers mois de Tannée 160, ou dans les deux premiers mois de Tannée suivante, par ces deux raisons décisives que Torateur chrétien rappelle les exécutions de Ptolémée et de ses deux compagnons comme des faits contemporains et tout à fait récents 2, et, en second lieu, parce qu'à la fin de cette Apologie, il en appelle, lui aussi, à Antonin le Pieux et àMarc-Aurèle. « Puissiez-vous, dit-il, porter un jugement digne de votre piété et de voire philosophie 3. »
Le ton de ce second discours de saint Justin, plus vif que celui du premier, prouve assez clairement que
1 Voir la lettre de Borghesi à Cavedoni, dans les Nuovi cenni cronologici, ouvr. déjà cité.
2 Ta x^sç xcd itpÀiqv iv tyj Tiôlsi 0/acov ysvd/xsva. (Apoll. II,. 4.)
3 S. Justin, Apolog. II, 15.
la liberté d'écrire, au moins, était assez large sous les Antonins. Non-seulement, en effet, dans sa seconde Apologie, Justin présente la doctrine des Chrétiens comme l'œuvre pure de l'éternelle raison, mais, à propos des odieuses imputations qui couraient sur leur compte, et que le pouvoir semblait accepter et sanctionner en les frappant sans vouloir les entendre ni faire d'enquête, il prend l'offensive contre les infamies du culte profane et les étranges déporlements de la société païenne.
« A force de tourments, on a arraché à des esclaves, à des enfants, à de faibles femmes, la révélation de crimes imaginaires que les païens commettent au grand jour. Mais, comme nous sommes innocents, nous sommes sans inquiétude, ayant Dieu pour témoin de nos actions et de nos pensées... Au reste, pourquoi ne ferions-nous pas montre des actes dont on nous accuse? Pourquoi ne dirions-nous pas que c'est bien agir, et religieusement? On raconte que nous égorgeons des hommes : c'est que nous célébrons les mystères de Saturne. Nous nous baignons, dit-on, dans le sang : c'est que nous imitons votre manière de rendre hommage à ce Dieu, dont vous arrosez l'idole, non-seulement du sang d'animaux privés déraison, mais môme de sang humain répandu parla main de votre plus illustre magistrat. Nous nous livrons à tous les excès d'une débauche sans nom : c'est donc que nous imitons votre Zeus et vos autres dieux, dont vos poètes célèbrent les adultères et les incestes. Mais c'est, au contraire, parce que
nous invitons tous les hommes à quitter de semblables pratiques, et à répudier de pareils modèles, que nous sommes opprimés et persécutés de mille manières. Mais nous n'en prenons pas souci, sachant que Dieu nous voit et nous juge.
« Plût au ciel que quelque orateur, du haut d'une tribune, s'écriât d'une voix tragique : « Rougissez, « ah ! rougissez d'imputer à des mortels irréprochables « des crimes que vous commettez au grand jour et « d'attribuer faussement à des hommes purs et sans « tache des actions qui sont propres à vous et à vos « dieux! »
Est-ce à dire que les rumeurs nées dans les bas-fonds de la populace, avaient passé de la place publique au prétoire et prenaient aux yeux de certains magistrats la force de faits avérés? 11 paraît excessif de l'admettre. Chrétien, pour le vulgaire signifiait athée, impie, ennemi des dieux, des lois 'et de la société, débauché, incestueux, homicide. Les juges sans doute, ne prenaient pas la peine de faire une enquête dans chaque cas particulier. L'information, conduite par Pline le Jeune en Bithynie, ne lui avait révélé, dit-il sommairement, qu'une superstition détestable1. Mais combien d'espèces de superstitions germaient ou grouillaient dans l'empire, sans que la justice s'en mît en peine ! Dans certaines circonstances, des femmes ou des esclaves mis à la question, avaient avoué tout ce qu'on avait voulu. Mais
1 Pline le Jeune, epist. X, 97.
les esprits éclairés savaient bien ce que cetle procédure avait de défectueux et d'inique; les hommes vigoureux n'avouaient rien, malgré la rigueur des tortures, et les faibles confessaient tout et mentaient pour se soustraire aux tourments1. Les magistrats, au courant des lois, demandaient avant de sévir, des faits précisément qualifiés. Ils n'ignoraient pas que la pensée, les mauvais desseins, les soupçons populaires ne suffisent point pour justifier une condamnation en l'absence d'un corps de délit2.
Il est permis de croire que plusieurs, parmi ces derniers, répugnaient à accepter de vagues griefs dont la monstruosité même faisait soupçonner la fausseté3. De là, la tolérance de fait pour le plus grand nombre des fidèles qui consentaient à se tenir cois, et se gardaient de provoquer par des imprudences les colères de la foule. Mais généralement, dans ces causes exceptionnelles et extraordinaires, une grande latitude d'appréciation était laissée aux juges. Delà le règne de l'arbitraire en l'absence de lois précises et de qualifications juridiques. De là l'indécision des magistrats et une justice incertaine et flottante qui variait selon les lieux, les pays et le caractère des hommes chargés de l'appliquer. C'est ainsi quePere-
2 Cogitationis pœnam nemo patitur. (Di^., XL VIII, xix, 18.) Ce texte excluait les procès de tendance, bien que le mot de cogitatio ne signifie pas ici opinion, doctrine.
5 Nec de suspicionibus debere aliquem damnari D. Trajanus Assiduo Severo rescripsit; satius enim esse impunitum relinqui facinus nocentis quam innocentem damnare. [Dig., XLVIII, tit. xix, 5.)
grinus, mis en prison comme chrétien, y jouissant d'une grande liberté d'y recevoir des visites et des aumônes, fut ensuite renvoyé libre par un gouverneur de Syrie ami de la philosophie1. De même, la femme chrétienne convertie par Ptolémée, dont nous avons parlé, après s'être séparée de son mari, dénoncée par celui-ci comme chrétienne, mais ayant, avant de satisfaire sur ce point, introduit une demande, afin d'être mise en possession de ses biens propres, vit fermer les yeux sur la dénonciation. A ceux qui voulaient sévir, les textes de loi cependant ne manquaient pas contre les Chrétiens. On en pouvait trouver jusque dans les Douze Tables. Le Nemo separatim habessit Deos était dès longtemps tombé en désuétude; mais les amis des vieilles observances pouvaient s'en prévaloir. Les textes de la loi de Majesté (lex Julia Majestatis) de la loi de Veneficiis*, de la loi contre les conjurations5, de la loi contre les auteurs des tumultes populaires4 et de tant d'autres encore dans la forêt touffue de la législation pénale des Romains, pouvaient être directement ou indirectement tournés contre les Chrétiens.
1 Lucien, De morte Peregr., XIII, 14.
2 Qui novas et usu vel ratione incognitas religiones inducunt ex quibus animi hominum moveantur, honestiores deportantur, humiliores capite pimiuntur. (J. Pauli, Sentent., V, xxi, 2.)
3 Pimiuntur consilia et conjurationes; et la glose ajoute : Consulit qui communicat et qui conscius est sceleris, qui suadet, qui tentât corrumpere. (Dig., XLVIII, xix, 16.)
4 Actores [alias auctores) seditionis et tumultus, populo concitato pro qualitate dignitatis aut in furcam tolluntur, aut bestiis objiciuntur, aut in insulam deportantur. {Dig., XLVIII, xix, 38.)
Quoi qu'il en soit de ces lois générales et de la constitution pjrticulicredeTrajan, confirmée sans doute, mais non aggravée par ses successeurs immédiats, il paraît bien que la persécution des Chrétiens, sous Antonin le Pieux, bien que toujours menaçante, ait été un fait exceptionnel. C'est peut-être s'avancer beaucoup que de prétendre, avec Dodwell, que pendant ce règne de vingt et un ans, sous ce gouvernement passionné pour l'ordre, la paix publique et la restauration de l'ancienne discipline, il n'y eut d'autre condamnation capitale que celles des douze Philadelphiens et de Polycarpe à Smyrne, plutôt encore en présence et avec la connivence de l'autorité proconsulaire, que par ses ordres exprès; et à Rome celles de Ptolémée et de ses deux compagnons, par sentence du préfet de la ville Urbicus, pour venger peut-être le trouble porté dans une famille noble par la propagande secrète des Chrétiens. La critique cependant n'en trouve point d'autres qui puissent être sérieusement constatées, et qui méritent d'être relevées et signalées dans un ouvrage où, sans mépriser la légende, on s'efforce de la distinguer de l'histoire