‹ Histoire des persécutions pendant les deux premiers sièclesChapitre 14 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE. — I. Les Jlifs a Rome. — Rap|>orts des Juifs avec la république rorfiaine, — avec César, — avec Auguste. — Proséljiisme juif. — Prosélytes de Justice. — Prosélytes de la porte. — Grand nombre de ces derniers à Rome. — Fêtes juives. — Caractère des Juifs de Rome. — Leurs résidences, leurs métiers, leurs mœurs. ~ Sjuago^cs et cimetières. — Progression rapide de la population juive. — Nombre des Juifs de Rome sous Néron. — II. Le christianisur a Rome. — Première propagation. — Arrivée de saint Pierre. — Ministère apostolique au cimetière Ostrien.

— Émotion des quartiers Juifs. — Expulsion des Juifs. — Aquila et Priscille. — Saint Pierre à Jérusalem. — Retour des Juifs. — Lettre de saint Paul aux Romains. — Condition des premiers chrétiens de Rome. — Pomponia Grxcina. — Conseils de saint Paul sur les devoirs politiques des chrétiens. — La question des impôts. — III. L'incekdie oe Rome et LES MASSACRES d'aout 6i. ~- Saint Paul à Rome. — Retour de saint Pierre.

— i9 juillet 64, le feu prend dans les boutiques du Grand Cirque. — Propagation de l'incendie. — Il s'arrête après six jours. — Le peuple campe au Champ de Mars. — Reprise de l'incendie. — Néron veut détourner les soupçons.— InHuences juives autour de Néron. — L'incendie est imputé aux chrétiens. — Fête donnée par Néron dans les jardins du Vatican. — Chrétiens livrés aux bétes dans les représentations du matin. — Représentations dramatiques de l'après-midi : les Danaîdes et les Dircés. — Illumination des jardins : torches vivantes. — Pitié de Sénèque. — Reconstruction de Rome. — • IV. La persécution de Néron. — S'étendit-^Ue hors de Rome? — Raisons de le croire. — La première épttre de saint Pierre. — Néron promulgua -t^il un édit de persécution? — Témoignages de Méiiton, de Tcrtnllicn, de I.actance, de Sulpicc Sévère, d'Orose. — Pays où sévit la persécution. — Souvenir probable de la persécution à Pompéi. — Martyre de saint Pierre et de saint Paul. — Mort de Néron. — Révolte des Juifs. — Fidélité des chrétiens. — Rétablissement de la tolérance religieuse.

Les Jolis à Rome.

Au commencement de notre ère, Rome comptait une population juive très nombreuse. Les rapports entre les Juifs et les Romains avaient commencé vers Fan 162 avant Jésus-Christ ; plusieurs traités d'alliance unirent les intérêts politiques des deux peuples au temps des Hachabées (1). En 138, il y avait déjà beaucoup de Juifs à Rome ; leur prosélytisme y parut si ardent que le gouvernement de la république, peu favorable alors aux religions étrangères, finit par les expulser (2). Cette mesure ne fut sans doute que provisoire, car les relations des deux peuples ne semblent pas en avoir souffert : dans cette même année 138, puis dix ans après, en 128, de nouveaux traités furent conclus entre Rome et Jérusalem. On peut croire que la juive rie romaine se reforma promptement. La prise de Jérusalem par Pompée, en 02, amena dans Rome de nombreux captifs qui figurèrent dans le triomphe du grand capitaine; ils ne furent pas vendus, mais on les renvoya dans leur pays, nous apprend Appien (3) : probablement plus d'un refusa de faire ce voyage, et s'établit à Rome, où il trouvait déjà des compatriotes. En 58, la colonie était si nombreuse et si turbu-

(1) l Machah.y viii, 11, 17-32; xi, 34; xii, 1-3; \iv, lG-19, 24; Josèphe, AnL Jud., XII, 10; XllI, 5, 7, 9.

(2) Mai, Script, re^, t. III, 3« parlie, p. 7 et 98.

(3) Appien. De Bella Aiiihr.y 117.

lente, que Cicéron, plaidant pourFlaccus, un de leurs ennemis, baissait de temps en temps la voix pour n'être pas entendu des Juifs gui remplissaient le forum : (c Vous savez, disait- il aux juges, quelle est leur multitude, quelle est leur union, quelle est leur influence et leur ardeur dans les assemblées, et combien il est périlleux de les braver (1). » Trente mille Juifs faits prisonniers et mis en vente, en 51, par un lieutenant de Crassus, viennent sans douté augmenter, au moins en partie, la redoutable population israélite de Rome (2). César s'appuie sur les Juifs pendant les guerres civiles et les comble de faveurs (3). Aussi deviennent-ils les ardents soutiens de sa cause et voiton, après le meurtre du dictateur, des hommes libres et des esclaves de leur nation parcourir les rues de la ville avec des cris de colère (&) : pendant plusieurs nuits de suite ils veillèrent en se lamentant autour du bûcher funèbre (5).

Auguste continua, à leur égard, la politique de son oncle. Il recommanda, raconte Philon, de ne les pas oublier dans les largesses faites en son nom au peuple ; il voulut même que, si la distribution devait avoir lieu

(1) Scis quanU sit manus, quanla concordia, quantum yaleant in condonibas. Summissa Toce agani, tantum ut audiant judices... Multitadinem Jadœoram, flagrantem nonnunquam in concionibus, pro repoblica contemnere, gravita tis summœ fuit. Cicéron, Pro FlaccOy 28.

(2) Josèphe, Ant. Jud., XIV, 12.

(3) Ibid,^ 10, et Contra App., II. 4.

(4) Cicéron, Philipp., I, 2, 12, 42.

(5) In aammo publico luctu exterarum gentium multitudo circulatim, 8U0 quœque more, lamentata est, prœcipueque Judœi, qui etiam nocUbus continuis bustum frequentarunt. Suétone, Julius Cxsar, 84.

un jour de sabbat, elle fût retardée pour ne pas blesser leur conscience (1). Les Juifs « de la dispersion » recouvrèrent le droit de recueillir des sommes d*argent pour les envoyer à Jérusalem (S). Josèphe raconte qu'Agrippa, le gendre de l'empereur et son plus intime confident, lors d'un voyage à la cour d'Hérode, fit offrir dans le temple un sacrifice de cent bœufs (3); et Philon rapporte qu'Auguste lui-même y fonda à perpétuité un sacrifice journalier d'un taureau et de deux agneaux (i). Julie, fille d'Auguste, donna au temple des vases précieux, des coupes d'or, et beaucoup d'autres objets (5). L'empereur, au dire de Suétone, loua son petit-fils Caius de ce qu'en passant près de Jérusalem il ne s'était pas détourné pour offrir un sacrifice au Dieu des Juifs (6). Sans doute il redoutait pour l'àme impressionnable d'un jeune homme les avances du prosélytisme Israélite, et craignait que, insuffisamment armé par son âge, Caius ne transformât en im acte sincère de religion les témoignages de respect que la politique d'Auguste dictait à son entourage; mais les craintes mêmes de l'empereur montrent combien était puissante à cette époque Tinfluencc de la religion et de la société juives sur le plus grand monde de Rome.

(1) Pliilon, Légat, ad Caium.

(2) Ibid.

(3) Josèphe, An t. Jud., XIV, 26.

(4) Philon, Leg, ad Caium,

(5) Ibid,

(C) Suétone, Oct, Aug.^ 93.

Aux yeux des Romains, peu familiers avec les délicatesses ou les ardeurs communicatives du sentiment religieux, cantonnés dans les étroites limites d'un culte purement civil et laïque, le prosélytisme des Juifs était une chose étrange. 11 s'exerçait dans tous les rangs de la société, mais de préférence dans ses rangs élevés, là où il rencontrait plus d'àmes ayant découvert le vide des formules officielles sous lesquelles s*enve-» loppait le paganisme romain, et surtout parmi les femmes^ oisives, curieuses, attirées par Tinconnu. Cette religion juive si exclusive et si fermée en apparence, et qui, au temps qui nous occupe, accablait ses sectateurs sous le poids d'observances souvent insupportables, était très large et très hospitalière pour les adhérents du dehors. Il y avait deux classes de prosélytes. Les uns, appelés prosélytes de justice^ embrassaient le judaïsme tout entier. Us devenaient de vrais Juifs, « abandonnaient patrie, pai^ents, enfants e t frères (1), » abjuraient la loi romaine pour ne plus connaître que le droit hébraïque (2). Hais à côté d'eux existait une sorte de w tiers ordre, » les prosélytes de la porte ou craignant Dieuy qui renonçaient seulement à l'idolâtrie, aux graves infractions à la loi naturelle, et s'abstenaient de manger « du sang et des viandes suffo-^ quées (3). » Le recrutement de cette catégorie de prosélytes était facile : les âmes fatiguées des puérilités

(1) Tacile, HisU, V, 5.

(2) JuTénal, XtV, 96-98.

(3) VoirBaxtorf, Lexic. Talmud,, p. 497; Lightfoot, HorxHehraicx ad Matth. xxiii, 15.

du paganisme, ou dégoûtées de ses mœurs, ou seulement avides de nouveautés religieuses, s'y portaient d'elles-mêmes. 11 n^y avait pas besoin, pour être admis, d'abandonner la nationalité romaine, de s'isoler de la société polie ou des fonctions publiques, ni même de slmposer une trop sévère contrainte. Le centurion de GapharnaUm, dont Jésus guérit le fils, « aimait la uation juive et avait même construit une synagogue (1 ) ; » il appartenait certainement à ces Israélites du dehors. Le centurion Corneille était aussi un « craignant Dieu, » sans cesser de remplir dans sa garnison de Césarée ses devoirs de soldat romain (2) ; et ceci ne devait pas être rare dans l'armée, car un des hommes de la cohorte italique était comme lui (3). Sénèque, étudiant la philosophie à Alexandrie, où les Juifs étaient si nombreux et si puissants, semble avoir été sur le point de s'enrôler parmi les prosélytes de la porte (&•). L'impératrice Poppée, « femme craignant Dieu (5), » dit Josèphe, en était certainement (6). Fuscus Aristius, l'ami d'Horace, parait avoir fait partie de ces prosélytes, « avec beaucoup d'autres, » unus muUoriim{7).

(1) Saint Luc, vu, 5.

(2) Act Apost., X, 1,2.

(3) Ibid., 7.

(4) Sénèque. Ep. 108.

(5) StoatSiii Y«p ^«v. Josèphe, Ant, Jud., XX, 8.

(6) Tacite rapporte que son corps ne fut pas brûlé, mais enveloppé dans des aromates et déposé entier dans la tombe, regum externorum consuetudine. Ann,y XVI, 6. Cf. Hist., V, 5, parlant des coutumes Jai?es : Corpora condere quaro cremare e more iEgyptio.

(7) Horace, / Sa t., u, 71.

Les inscriptions funéraires des cimetières juifs ont gardé le souvenir des deux classes de prosélytes. C'étaient sans doute des prosélytes de justice, cette Veturia Paula, qui, convertie à soixante-dix ans, avait changé son nom romain en celui de Sara, et obtenu le titre de « mère des synagogues du Champ de Mars et de Yolumnus (1); » cette Rufina do Syracuse, que la communauté juive de cette ville décora du titre d' « archisynagogue (2). » Au contraire, une inscription de Pola, en Istrie, fait mention d'une Âurea ou Aurélia Soteria, qui appartenait à la classe plus large des a craignant Dieu (3). » Telle fut probablement aussi la situation de la phocéenne « Tation, fille de Straton, qui, ayant construit à ses frais la salle du temple et le péribole de Thypèthre, et en ayant fait don aux Juifs, fut honorée d*une couronne d'or et du privilège de proédrie (4). »

Ces convertis du paganisme formaient l'aristocratie de la communauté juive, aristocratie un peu flottante. Dans certaines familles, qui avaient embrassé l'étroite observance, le judaïsme se transmettait de père en fils (5). Mais beaucoup de Romains et de Romaines,

(1) OréiWy Inxcriptionum seleclarum ampl. coU.^ 2522. Cette Vêtum a été identifiée avec la Belurit du Talmud, qui se cooTertit avec tous fes esclayes, et eat des entretiens avec Gamaliel. Graetz, Geschichte der Jud., t. IV, p. 123, 506, 507.

(2) Bulletin de correspondance hellénique^ avril 1886.

(3) Oreiii, 2523.

f4) Bulletin de correspondance hellénique^ avril 1886. (5) Sed pater iir causa, cui septima quœque fait lux Ignava, et partem vit» non attigit ullam.

Jufénal, Sat. XtV, 101, 102.

entrés par désœuvrement, par curiosité, pour obéir à un attrait vague ou contenter un goût superficiel, dans les rangs mobiles des prosélytes de la porte, ne faisaient qu'y passer. Ceux-ci ne contraignaient pas leurs enfants à les imiter dans ce qui n*était bien souvent que la satisfaction d*une fantaisie individuelle. Cependant, si éphémères que fussent certaines conversions, la contagion des mœurs juives s'était peu à peu répandue dans Rome, au point de donner parfois à la ville un aspect particulier. Chaque sabbat, le travail semblait s'arrêter en certains quartiers : Fuscus Aristius, rencontrant Horace, refusait de causer d'affaires avec lui (1). Aux jours des grandes solennités juives, bien des maisons s'illuminaient : sur les fenêtres ruisselantes d'huile, des rangées de lampes exhalaient au milieu des violettes leur vapeur fumeuse, tandis qu'à Tintérieur les cuisiniers dressaient dans des plats énormes la queue de thons gigantesques (2), et qu'on emplissait de vin les flacons (3). L'influence juive se faisait ainsi sentir dans Rome entière : il n'est pas un poète du siècle d'Auguste qui ne parle du sabbat comme d'une institution connue,

(1) Horace, / Sat,, ix, 69.

(2) Perse, V, 182, 183. Le thon, que Ton mangeait à Rome aux fêtes juives, était un des poissons les plus estimés des Romains : la queue surtout passait pour un mets délicat : Pline, Naturnlis hiitoria^ JXt 48; Xénocrate, De alim. ex aquat. (dans l'abricius, Bibl. grxc. IX, p. 472); Orlbase (éd. Daremberg, t. I, p. 126, 157); Arche^trate, dans Athénée, Deipnosoph,^ VII; cf. Marquardt, ikts Privatleben der Âiimer, p. 419, 420.

(3) Perse, V, 179-184; cf. Sénèque, Ep. C5.

pratiquée, presque comme d'une observance à la mode (1). Cependant les Juifs de race, tout en propageant avec une activité infatigable, une ardeur souvent indiscrète (2), leurs croyances et leurs usages, vivaient le plus possible loin du monde profane, dans un isolement volontaire (3). Ils pénétraient partout, s^imposaient partout, mais habitaient ensemble, campés autour de la ville comme des étrangers. Pendant tout FEmpire romain, bien des siècles après la chute de l'Empire romain, de nos jours encore dans certaines villes germaniques et dans les pays slaves, le Juif, privé de patrie, essaie de se faire, là où il s'établit, une petite patrie. Il lui faut son quartier à part, son Ghetto. Seules quelques grandes familles, qui n'ont plus de juif que le nom, comme les Hérodes, Tibère Agrippa, au commencement de notre ère, se mêlent à la vie mondaine, en prennent les habitudes, les raffinements; le reste se tient à l'écart. Le Juif, à l'étranger, est petit peuple. Riche, il cache sa richesse; pauvre, il étale sa misère. Il se garderait bien d'habiter l'enceinte aristocratique de Servius Tullius; il est l'hôte des faubourgs. Sa demeure est au delà du Tibre, dans la partie de Rome la plus pauvre et la plus sale, mais aussi la plus commerçante; au bord de la voie de Porto, en face de Vemporium et du Grand Cirque (&•); au Champ de

(1) TibuUe, I, 3; 0?ide, ArsamaC, 1, 67, 415; Jtemed, Ainor., 219.

(2j Horace, 1 Sat,, iv, 142.

(3; Separati epulis, diécreti cubilibus. Tacite, Hist,^ V, 5.

(4) Philon, Légat, ad Caium, 9.

Telle est cette étrange population jaive, attachante et répugnante, intrigante et pieuse, riche en haillons et puissante dans sa misère. Elle possède une force morale inconnue de Tantiquité; elle a de plus la force du nombre. Dans Rome où le célibat est devenu une plaie sociale, où la population diminue, où la stérilité règne au foyer domestique, où Tavortement, Tinfanticide, sont fréquents et à peine réprimés, les Juifs seuls ont beaucoup d*enfants. Tacite a déûni d'un mot ce trait de leur race : generandi amor^ dit-il en énumérant les principaux caractères du peuple juif (1). Tous les témoignages anciens parlent de leur grand nombre. L'augmenter était une de leurs préoccupations : augendx muUitudini consulitur, dit encore Tacite (2). On a vu ce que pensait Cicéron de la redoutable puissance qu'ils en retiraient. L'an k avant notre ère, quand un imposteur qui se prétendait Alexandre, fils d'Hérode, vint à Rome, <( tous les Juifs, dit Josèphe, sortirent de la ville pour le recevoir; une innombrable multitude (3) remplissait les rues par où il devait passer. » La même année, huit mille Juifs de Rome (parmi eux ne figurent évidemment ni

(1) Tacite, Uist., V, 5.

(2) Iffitl. — On i)eut rapprocher de ces témoignages antiques ce qui se passe dans les temps modernes. Voir dans le Journal de la Société de statistique, a^ril 1891, p. 119, un article de M. Arthur Raffalovich sur la Natalité juive en Russie, La population juive en Russie doublerait en trente ans au plus, tandis que la population russe en général, déjà si exceptionnellement féconde, demanderait quatre-vingt-dix ans pour ce doublement. Cf. la Réforme sociale, f juin 1891, p. 856.

(3} mfjOo; àireipov. Josèphe, De Bello Judaico, II, 7 ; cf. Ànt, Jud,, XVII, M.

femmes ni enfants) appuyèrent près d'Auguste la requête venue de Palestine pour réclamer contre le testament d'Hérode (1). Quand sous Tibère, vers l'an 19, à la suite de la conversion d'une dame romaine, dont les auteurs étaient des escrocs, le sénat chassa de Rome la population juive, il se trouva quatre mille hommes, affranchis ou fils d'affranchis {liber tint generis)^ en âge de porter les armes, qui consentirent à prêter le serment militaire; les autres reçurent Tordre de sortir de la ville (2) ; le nombre de ceux-ci devait être plus considérable, car beaucoup de Juifs de Rome étaient sans doute de naissance libre, et la plupart durent, par scrupule religieux, préférer Texil au service sous les aigles romaines. Que Ton joigne aux hommes en état de porter les armes la foule des vieillards, des femmes, des enfants si nombreux dans les familles juives, on atteindra un chiffre très élevé. L'exil des Juifs dura peu : dès la chute de Séjan, vers 31 ou 32, ils furent autorisés à rentrer à Rome. Leur colonie s'y reforma vite, car ils étaient, au rapport de Dion, devenus assez nombreux pour inquiéter le pouvoir civil, quand, vers h9 (3), Claude les chassa de nouveau [k).

(1) AnU Jud., XVIII, 12.

(2) Tacite, Ann., II, 85; Josèpbe, Ant. Ju(L, XVIII, 4, 5.

(3) Sar la date de l'expulsion des Juifs par Claude, voir Tiliemont, Histoire des empereurs, t. I, p. 550, et Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. I, note xxii sur saint Pierre.

(4) Suétone, Claudius^ 25; Dion Cassius, Hist. Hom,, LX, 6.

missionnaire arriva dans la ville étemelle. Les Actes des Apôtres racontent que, jeté en prison par Hérode Agrippa, saint Pierre, après avoir été miraculeusement délivré, quitta Jérusalem pour aller c< dans un autre lieu (1). » De nombreux commentateurs ont vu dans cette parole vague et, semble-t-il, volontairement mystérieuse une allusion au départ de Tapôtre pour la capitale de TEmpire. Une tradition romaine, que Tart nous a conservée, rapproche ces deux événements, et considère Tun comme dépendant de l'autre, l'emprisonnement de saint Pierre suivi de sa miraculeuse délivrance comme la cause de son départ pour Rome et de la fondation de TÉglise de cette ville : là est peut-être Texplication de la fréquence avec laquelle, sur les sarcophages romains du quatrième siècle, est représentée la scène de Tarrestation de saint Pierre par les soldats d'Hérode : c'est un des sujets qui s'y rencontrent le plus souvent (2). La venue de Pierre à Rome se placerait ainsi à la fin du règne de Caligula ou au commencement de celui de Claude, selon les indications un peu contradictoires données dans deux ouvrages différents d'Eusèbe (3). Saint Jérôme indique avec précision la deuxième année de

Sur la fausseté de l'hypothèse qui relierait le centurion Corneille à la gens Cornelia, voir De Rossi, Eoma sotterranea, t. I, p. 394; Buil, diarch, crist., 1880, p. 637; 1888-1889, p. 125.

(1) Act. Apost.j XII, 17.

(2) On le retrouve sur vingt sarcophages du musée de Latran. Voir le tableau statistique des sujets sculptés sur les sarcophages, daus Rome souterraine y 2« éd., p. 450, note.

(3) Eusî'be, Chron.y ad ann. Caii Caligulœ 3; Hist. EccL, II, 14.

Claude, c'est-à-dire Tan 42 (1). Qu'il soit arrivé dès cette époque, ou à une date plus tardive, Pierre parait avoir exercé d'abord son ministère aux environs de la voie Salaria et de la voie Nomentane. Une source abondante, ou plus probablement une nappe d'eau marécageuse, d'où ce lieu tirait l'appellation ad nym," phaSy et bientôt, par un singulier rapprochement de noms, ad nymphas sancti Pétri (2), servait au baptême des néophytes que la parole de l'apôtre enfantait au Christ. C'est là qu'il donnait des instructions, et « l'emplacement de la chaire où d'abord il siégea (3) » se retrouve peut-être dans l'un des domaines funéraires qui s'ouvrirent à la sépulture des fidèles dans cette région de la banlieue de Rome (4).

Comment saint Pierre plaça-t-il le siège de son premier ministère romain si loin des quartiers juifs, où devaient l'appeler ses relations et ses sympathies? Il est difficile de le dire, si l'on ne veut point sortir du

(1) Saint Jérôme, Chron.y ad ann. Chr. 42; De viris ilîustr.y 1.

(2) De Rossi, Roma sotterranea^ t. I, p. 190.

(3) « Sedes ubi prius sedit ses. Petrus... Oleo de sede ubi prius sedit SCS. Petrus. » PUiacia et index des fioles de Monza; ibid,^ p. 176.

(4) M. de Rossi place sur la voie Nomentane, là où il a cru reconnaître le « cimetière Ostrien, » le lieu où d'abord siégea et baptisa saint Pierre. Voir Bullettino di archeologia cristiana, 1867, p. 39; et le mémoire intitulé Del luogo appellato ad Capreara pressa la via Nomentana delV eia arcaica ai primi secoli cristiani (extrait du Bullettino délia commissione aicheologica comunale di Roma, faso. IV, année 1883). M. Harucchi pense que le souvenir de saint Pierre doit être reporté un peu plus loin, sur la voie Salaria, dans le cimetière de Priscille. Voir Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1901, p. 71-111 et 277-290.

PEBSéCUnONS. I. 2

domaine des traditions sûres pour entrer dans celui des hypothèses. Peut-être des rapports amicaux avec quelque famille païenne convertie par lui Famenèrcnt-ils à se fixer dans cette partie de Rome ou de sa banlieue. Peut-être — et cela me semble plus probable — fut-il conduit par la turbulence de ses compatriotes à s'éloigner des faubourgs où ils demeuraient. La parole de Dieu, apportée dans le milieu juif par des pèlerins de Jérusalem, des soldats de Césarée, ou quelques-uns de ces commerçants, de ces colporteurs^ qui allaient sans cesse de Rome en Syrie, de Syrie à Rome, n avait pas dépassé probablement le cercle de la propagande individuelle : quelques Âmes avaient été gagnées, sans que la population juive eût été remuée dans ses profondeurs. La prédication de Pierre fut le levain qui fit fermenter cette masse. La présence d*un apôtre, d'un ami et confident de Jésus, du chef de son Église et du continuateur de son œuvre, de l'inconnu de la veille, aujourd'hui célèbre, à la voix duquel des milliers de personnes venaient de se convertir en Judée, souleva toutes les passions. Bientôt les quartiers juifs, c'est-à-dire une grande partie des faubourgs de Rome, furent pleins de trouble et de tumulte. Si Ton en croit saint Justin, de Jérusalem étaient partis, quelque temps après la mort du Christ, des envoyés chargés d'ameuter tous les Juifs contre les sectateurs de la nouvelle doctrine (1) : on peut admettre que le voyage de Pierre

(t) s. Justin, Dial, cum Tnjph., 17.

LE CHRISTIANISME A ROME. Id

n'était point demeuré inaperçu, et que des messagers avaient suivi ses pas pour prémunir les Israélites romains contre sa présence. Aussi Tapôtre, s'il avait songé d'abord à s'établir au delà du Tibre ou, comme le porte une tradition plus ou moins fondée, sur TAventin (1), dut-il promptement chercher un asile dans une partie de Rome où les Juifs pénétraient peu. Il profita sans doute avec joie de quelque occasion de se fixer aux environs de la voie Nomentane , dans une région très éloignée des juiveries du Transtevëre et de la porte Capène. La tranquillité publique Y était garantie par le camp récemment construit (2) des prétoriens, et quelques chrétiens habitaient déjà ce quartier, puisqu'ils y possédaient un lieu de sépulture.

Là, il prêcha l'Évangile pendant plusieurs années, baptisant dans l'eau « de la fontaine de saint Pierre, » car les siècles suivants donnèrent également ce nom au nymphée voisin (3). Cependant l'agitation causée dans les quartiers juifs par les premiers succès de la parole apostolique ne s'était pas calmée. Quelque incident dut l'exaspérer, et lui donner les proportions d'une sorte d'émeute. C*était chose terrible qu une émeute chez ces turbulentes populations des faubourgs, ennemies traditionnelles de la civilisation romaine, et qui soulevaient en un instant, comme

(1) Bullettino di archeologia cristiana^ 1867, p. 43-4G, 48, 85, 88; 1888-1889, p. 128.

(2) Suélone, Tiberius, 37.

(3) Cœmeteriura fontis S. Pétri. Roma soilerranea, 1. 1, p. 17î>, 190.

des vagues grossissantes, leurs bataillons innombrables de rôdeurs, de chiffonniers et de mendiants. La police romaine, harassée d*une surveillance incessante et toujours en défaut, ne prit sans doute pas la peine de faire cette fois une minutieuse enquête. Elle vit que les Juifs mettaient en péril Tordre public, que la cause de l'agitation était le Christ dont le nom, prononcé par les uns avec Taccent de Fadoration, par les autres avec celui de la menace et de la haine, formait « un signe de contradiction » entre les membres de la colonie hébraïque. Elle ne s'informa peut-être même pas si Christus ou Chrestus était ou non une personne actuellement vivante. Habituée à l'action rapide, brutale, envers les petits, envers #( les races nées pour la servitude, » comme Cicéron appelait les Juifs et les Syriens (1), l'autorité ordonna l'expulsion de tous les Israélites de Rome (2). Telle est du moins l'assertion de Suétone; Dion, plus éloigné des événements, dit seulement que Claude, effrayé

{\) De prov, cons., 5.

(2) Judœos, impulsore Cfiresto assidue tumultuantes, Roma expulit. Suétone, ClaudiuSy 25. — M. Duruy, Hist, des Romains^ t. IV, p. 406, note 6, pense qu'il peut être simplement question ici d*un Grec converti au judaïsme et portant le nom assez commun dans les inscriptions de XpT](rrdc. Ce système, soutenu par Usher, Dalé, Hilscher, est aujourd'hui abandonné. Les Romains disaient souvent Chrestus pour Christus, Chrestiani pour Christiani, selon Tertullien, Apol.^ 3, et Lactance, Div, Inst,^ IV, 17. Cette orthographe vicieuse se retrouve jusque sur des marbres des catacombes : BulletL di archeol. crist,, 1873, p. 21. Saint Justin, dans sa première Apologie, dit que « le nom de chrétien n'implique que des idées honnêtes; » il semble, par une sorte d'iotacisme, assimiler les mots xpt^'râ; et xpT)(rr6^. Comparez la vieille ortho> graphe française, « chrestien. »

da nombre croissant des Juifs, et de leur turbulence qui troublait sans cesse la paix de la ville, ne les chassa point, mais interdit leurs réunions (1). L'expulsion fut sans doute de courte durée, mais eut lieu certainement; le livre contemporain des Actes des apôtres affirme que Claude « ordonna à tous les Juifs de s'éloigner de Rome, » et qu'à cause de cela un Juif originaire du Pont, nommé Aquila, et sa femme PriscUle, s'établirent à Corinthe (2).

Ce n'était pas la première fois que la juiverie de Rome était ainsi dispersée : déjà sous la République, puis sous Tibère, de semblables mesures avaient été prises, et toujours à l'occasion de mouvements religieux. Si terribles qu'elles nous paraissent, ces expulsions étaient facilement supportées par la masse de ceux qui en étaient Tobjet. Quitter leur masure du Transtevère ou le précaire abri du bois d'Égérie, enfermer quelques ustensiles de ménage dans cette corbeille de jonc ou de paille dont parlent souvent les poètes latins, partir avec les femmes et de nombreuses troupes d'enfants, vivre sur la route d'aumônes ou de quelque métier nomade, n'impliquait pas un trop pénible changement d'habitudes pour beaucoup de familles rompues à une vie dure, précaire, que nul lien, d'ailleurs, n'attachait au lieu qu'elles quittaient.

(1) Toû; T6 Moufiatou; icXeovaaavro^ aC6t; Mtsxi yoLk&Tziîii &v aveu Tapax>ic OicoToO 6)(Xfi\j (Tçûv^ Ti); no^xtùi slpx^vai, oOx i^Xaas (isv, t(J> Ôè8Vj irocrpîrj) f^tû '/pco(iévou; éxéXeuot (ii^ owaOpolCevOai. Dion Cassius, Uist.^ LX, 6.

(2) ... Aià tàdiaTSTa^svai lOocuSiov ytùpi^ta^ou irdivTa; toù; 'louSaiou; èx TTiÇ 'Pciiir,;. Àct, Aposl., xvin, 2.

22 LA PËRSl!:CUT10N DE NERON.

Une ciiaude hospitalité les attendait dans les villes où existaient des synagogues : et souvent, sans trop s'éloigner de Rome, elles trouvaient à s^établir, en attendant le moment peu éloigné où l'État se relÀcherait de ses rigueurs et permettrait le retour. Pour quelques autres, qui formaient Félite, Tarislocratie de la population juive, lexil était plus douloureux. Il dut le paraître surtout, en (9, à ceux qui avaient été, non les auteurs, mais Toccasion et les victimes de la sédition, aux membres de la jeune chrétienté de Rome, que Ton expulsait avec les Juifs, soit qu'ils appartinssent à la race hébraïque, soit qu'en abandonnant le culte des dieux pour embrasser celui du Christ ils se fussent donnés, aux yeux des païens, l'apparence de judalser. Aquila etPriscille réunissaient les deux conditions qui rendaient pénible l'expulsion ordonnée par Claude. Les deux époux n'appartenaient pas à la population vagabonde qui vivait de petits métiers aux bords du Tibre ou aux environs de la porte Capène : c'étaient des industriels, des bourgeois, probablement affranchis d'une grande Famille (1); ils possédaient un atelier pour la fabrication des tentes, situé peutêtre non dans le quartier juif proprement dit, mais à proximité de ce quartier, sur TAventin (2). En outre, ils n'étaient plus Juifs : soit depuis la venue de Pierre, soit auparavant, ils avaient embrassé le christianisme.

(1) Voir BuUctlino di arch, crist., 1888-1889, p. 131-132.

(2) Bulletlino iH arrheologia cnsliana^ 18G7, p. 4ï, 45; 1888-1889, p. 128-129.

Aquila et Priscille ne pouvaient songer à errer misérablement : ils se préoccupèrent de former en un autre lieu un établissement au moins provisoire. Ils s'installèrent dans une des métropoles commerciales de rOrient, à Corinthe, située à moitié route entre le Pont, leur patrie, et Rome, où sans doute un instinct secret les rappelait. On peut conjecturer que saint Pierre, chassé de Rome en même temps qu'eux, prit aussi, par mer, la route de Corinthe, mais ne fit qu'y toucher, pour de là se rendre à Jérusalem. Il était dans cette ville en 50 : on le voit y présider la réunion des apôtres et des anciens qui se prononça contre les prétentions des adversaires de Paul et de Barnabe, et employa pour la première fois la formule sublime : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous (1). »

Comme toujours, Texil des Juifs fut de courte durée. Le tumulte apaisé, on les laissa rentrer peu à peu. En quelques années, peut-être en quelques mois, la juiverie de Rome était reconstituée. Les petites gens revinrent sans doute les premiers; les Juifs aisés, comme Aquila et Priscille, attendirent avant de suivre le mouvement de retour que la paix fût consolidée. Ceux-ci étaient encore à Corinthe quand saint Paul y vint, divisant selon sa coutume le temps entre le travail et la prédication, et faisant de ses journées deux parts, Tune qu'il passait dans l'atelier des deux époux, avec lesquelsil s'était associé pour la fabrication des tentes, l'autre qu'il passait à la synagogue ou, quand il en

(1) Act. AposL, XV, 28.

eat été chassé, dans une maison voisine transformée en école et en église (1). Aquila et Priscille demeurèrent à Corinthe tout le temps qu'y fut saint Paul; ils le suivirent ensuite à Éphèse (2). Ils y étaient encore quand il écrivit de cette ville une lettre à TÉglise de Corinthe (3) . Hais ils ne tardèrent pas à rentrer à Rome, et leur foyer hospitalier y devint, au commencement du règne de Néron, ce qu'il avait été à Éphèse, un des centres de la propagande et de la vie chrétiennes. « Saluez de ma part, écrivait saint Paul aux fidèles de Rome en 58, saluez Aquila et Priscille, mes coopérateurs dans le Christ Jésus; saluez aussi l'église établie dans leur maison [k). » D*autres salutations terminent la lettre de Paul aux Romains : le nom de saint Pierre ne s'y rencontre pas. Le chef des apôtres ne se trouvait pas, en 58, dans la ville éternelle, où probablement il n'était pas encore revenu depuis l'expulsion. Hais la semence jetée par lui avait fructifié en son absence; on le devine au grand nombre de fidèles de Rome dont les noms étaient connus de saint Paul et sont cités à la fin de sa lettre ; des femmes : Harie, Junie, Tryphène, Tryphosa, Perside, Julie,

(1) Art, AposLf XVIII, t-ll.

(2) Ihùl., 18, 19.

(3) / Cor., XVI, 19.

(4) Jiom.^ XVI, 3*5. — La date de 58 pour l'épltre aux Romains est proposée par M. Renan, Saint Paul, p. 4G1 ; |>ar hlf Dachesne, les Origines chrétiennes, p. 36. M. Fouard, Saint Paul, ses missions, p. 439, indique l'an 59. M. Harnack, Die Chronologie der altchristlichen Literatur, t. I, recule la composition de l'épttre Jusqu'à 53-54. M. Jacquier, Histoire des livres du Xaurcau Testament^ t. I, p. 220, propose l'hiver de 5.V56 ou l'hiver de 58-59.

Olympiade; des hommes : Épsenète, Andronic, Urbain, Stachys, Apeile, Hérodion, Rufus, Asyncritos, Phlégon, Hermas, Patrobe, Hermès, Philologus, Nérée, Ampliatus; des groupes anonymes : « ceux de la maison d'Aristobule », « ceux de la maison de Narcisse, » d'autres encore, que Tapôtre désigne sans les nommer (1).

Cette nomenclature permet de reconnaître Tbumble condition de ces premiers sectateurs du christianisme à^Rome. Beaucoup portent des co^nomma serviles (2). « Ceux de la maison d'Anstobule » et « ceux de la maison de Narcisse » sont vraisemblablement des es* claves ou des affranchis de quelque puissante famille : le maître ou patron des premiers, Aristobule, peut avoir été un riche Juif familier de la cour des empereurs, rallié au gouvernement et aux mœurs de Rome, peut-être ce descendant d'Hérode que Néron fit roi de la Petite Arménie (3) ; les autres ont pu appartenir à la maison de Narcisse, affranchi de Néron que Galba fit tuer (4). Un des chrétiens nommés par saint Paul, Ampliatus, doit, selon toute apparence, être identifié avec Tesclave dont le tombeau magnifique a été découvert dans une des plus anciennes catacombes (5). On se tromperait, cependant, en croyant que TÉvan-

(1) Rom., XVI, 5-15.

(2) Cf. Wilmanns, Exempla inscriptionum iatinarum,i. Il, Indices, { 2, Cognomina virorum et inulierum, passîm.

(3) Josèphe, Ant. Jud,, XX, 5.

(4) Dion, LXIV.

(5) Bullettino di archeologia crisUana, 1881, p. 57-74 et pi. IIMV.

gile n'avait point pénétré dès cette époque dans les couches supérieures de la société romaine. Un célèbre récit de Tacite, sur lequel de récentes découvertes ont jeté une lumière inattendue, fait connaître le drame intime qui se joua, en cette même année 58, au sein d'une des plus grandes familles de Rome, à la suite d'une conversion au christianisme.

Un des premiers personnages de TEmpire, à cette époque, était AulusPlautius. Son illustration datait de loin. En 29, il fut consul subrogé; de ^3 à i7, il commença et acheva presque la conquête de la Bretagne; en ^7, Claude le récompensa par les honneurs de Tovation. Cependant, à son retour de Bretagne, le vainqueur avait trouvé sa maison triste, sa femme Pomponia Graecina vêtue de noir et versant des larmes. Depuis 43, elle ne voulait point être consolée de la mort de sa parente Julie, fille de Drusus, tuée par la jalousie de Hessaline. Ce deuil fièrement porté n'avait pas été puni par le débonnaire Claude; sous le règne suivant, la noble femme qui avait conquis dans la servilité universelle le droit de pleurer librement devint Tobjet du respect de tous. Mais la vie retirée à laquelle depuis tant d'années sétait condamnée Pomponia parut à plusieurs avoir d'autres causes qu'un deuil de famille. On l'accusa « de superstition étrangère, » crime capital, bien que les lois qui le réprimaient, toujours en vigueur (1), fussent rarement appliquées. Renvoyée, en conformité des vieux usages, encore

1) CicéroD, 2>6 Legibiis, II, 8; Dion, LU, 36.

suivis dans les familles patriciennes (1), au jugement de son mari et de ses proches, elle fut examinée par ce tribunal domestique (2), et déclarée innocente (3). Mais quelle superstition étrangère avait pu lui être imputée? II semble qu'aucun des cultes païens de rÉgypte ou de la Syrie, assez mal famés malgré les abstinences et les mortifications qu'ils imposaient à leurs sectateurs ((), n'eût été en harmonie avec le genre d'existence austère et digne que Pomponia s'était faite au milieu du grand monde de Rome. Était-elle juive? juive, elle n'eût point été poursuivie : elle fût demeurée libre de changer son vieux nom romain en un nom biblique, de prendre le titre de mère de la synagogue, comme Veturia Paula. Reste qu'elle ait été chrétienne, que la prédication apostolique soit parvenue jusqu'à elle et ait ouvert dans son cœur triste une source inconnue de consolation pure et d'ineffable joie (5). Cette solution, longtemps pré-

(1) Denys d'Halicarnasse, Àrch,j II, 25; Pline, Xat, Hixt., XIV, 14; Suétone, Tiberius, 35.

(2) Nous ne sommes guère renseignés sur la procédure devant ce tribanal, ni sur le degré de parenté auquel s'étendait Je droit d'en faire partie. 11 connaissait, dit Tacite {Ann., XIH, 32), de capite famaque. Ses membres étaient ol (rvn&veî; (Denys, U, 25), cognati (Plante, AmphiL, 847-853), propinqtti (Tacite, Ann., II, 50), désignalions vagues. Cf. Fresquet, du Tribunal de famille chez les Romains^ dans la Reçue historique du Droit français, t. I, 1855, p. 125: Willems, le Dndl public romain, p. 80.

(3) Tacite, Ann,y XIII, 32.

(4) Cf. Boissier, la Religion romaine d'Auguste aux Antonins, t. I, p. 402 et suiv.

(6) Cf. Baronius, Ann., ad ann. 3 Neronis; De Sanctis, Del sepolcro dei Plauzi^ Ra venue, 1784, p. 6; Noël des Vergers, Essai sur Marc

scatéc comme une hypothèse, est devenue presque une certitude par la découverte, dans une catacombe, de rinscription funéraire d'un Pomponius Grascinus, inhumé vers la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième (1). Le christianisme da petitfils rend au moins plausible le christianisme de la grand'mère, et permet de faire remonter à la femme de Plautius la conversion de cette branche de l'illustre famille des Pomponii. On s'est même demandé, non sans raison, si Pomponia Graecina ne devrait pas être identifiée avec la grande dame, dont on connaît seulement Yagnomen probablement symbolique et baptismal, Lucina, qui ouvrit dans un domaine delà voie Appienne un des plus anciens hypogées chrétiens, véritable « cimetière aristocratique » situé dans le voisinage, peut-être au-dessous de terrains ayant appartenu à des Pomponii Bassi, et dans lequel ont été rencontrées des épitaphes de Caecilii, de Caeciliani, d'Attici, d'Annii, illustres familles alliées ou

Aurèle, d'après les monuments épigraphiques, 1860, p. 106; Friedlander, Sittengesch. Rôm,, t. 111, p. 53'i; Renan, V Antéchrist^ p. 4; Wandinger, Pomponia Grxcina, 1873; Hasencleyer, Christliche Proselyten der hôheren Stfinde in ersten Jahrhundert, dans Jahrh. /*. protest. Theol.j t. Vlll, p. Il et suiv. ; Lightfoot, Philipp.,ii, 21; S. dément of Rome, t. I, p. 30-32; Neuinann, Der rômUche Staat und die allgemeine Kirche bis auf Diocletian, t. I, 1890, p. 4.,

(1) nOMOÛNIOC rPHKElNOC: au cimetière de Galliste. De Ro»8i, Roma sotlerranea, L 11, p. 363. u Ce cognomen (Grœcinus) fut très rare après le premier siècle de r£mpire, époque où il fut illustré par les Pomponii Graecini, frères et parents de la Pomponia Grsecina rappelée par Tacite. » Ibid.

apparentées entre elles et avec la gens Pomponia (1). La chrétienté de Rome, au commencement du règne de Néron, était donc composée d'éléments bien divers. Il s'y trouvait des riches et des pauvres, des esclaves et des nobles, des fidèles d'origine, d'esprit et de mœurs hébraïques, des fidèles d'origine et d'éducation grecque et romaine. L'épltre de saint Paul aux Romains semble viser à la fois l'élément juif et l'élément hellénique qui coexistaient inévitablement au sein d'une Église comme celle de Rome, semblables à ces courants parallèles qui suivent le lit d'un même fleuve sans se contrarier réciproquement, mais sans mêler intimement leurs eaux. Bien que saint Paul s'adresse souvent aux fidèles de la gentilité (IOviq), et que le premier chapitre de sa lettre, où il décrit avec une énergie extraordinaire l'horreur des mœurs païennes, leur paraisse surtout destiné, cependant le long exposé doctrinal qui suit a principalement pour but de faire entrer les fidèles d'origine juive dans la grande liberté chrétienne, montrant à ceux-ci le joug de la loi brisé par la rédemption de Jésus, les observances légales désormais superflues, les chrétiens tous égaux dans le Christ, qu'ils viennent de la circoncision ou de la gentilité. Plusieurs des conseils pratiques des derniers chapitres semblent aussi donnés particulièrement aux judéo-chrétiens. L'apôtre n'aurait pas besoin d'inculquer à. des païens convertis la fidélité à

(1) De Rossi, Roma sotterranea, t. T, p. 30G-315; t. 11, p. 282, SCO et suiv. Cf. Rome souterraine, p. 181-186.

TEmpire, la soumission aux puissances établies, le devoir dé payer Tiropùt. Aux Juifs, chez lesquels le sentiment de rindépendance nationale est toujours frémissant, et qui, seuls entre tous les peuples, refusent de se fondre dans Tunité romaine, il doit au contraire rappeler ces vérités d'ordre public. Le Juif qui abandonnait la loi pour TÉvangile changeait vraiment de nationalité en même temps que de religion. Il abjurait dès lors toute arrière-pensée de révolte, tout sentiment de patriotisme particulier. Il devenait fidèle sujet de TEmpire. Telle était la théorie; mais en fait une telle transformation était difficile. Pour la faire accepter au Juif converti, le rendre à la fois romain et chrétien, il fallait lui montrer des motifs si hauts, si désintéressés, que ses dernières résistances fussent contraintes de céder devant la beauté d*un idéal supérieur. C'est ce que tente saint Paul :

a Que toute àme, dit-il, soit soumise aux puissances; car il n'est pas de puissance qui ne vienne de Dieu : par lui sont ordonnées toutes les puissances existantes. C'est pourquoi celui qui résiste au pouvoir résiste à Tordre de Dieu et encourt la condamnation. Les princes ne sont point la terreur des bonnes actions, mais des mauvaises. Voulez-vous n'avoir rien à redouter du pouvoir? faites le bien, et il vous louera, car il est le ministre de Dieu pour le bien. Hais si vous faites le mal, tremblez : ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive. Il est le ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. Il faut donc lui être soumis, non seulement par crainte des châtiments, mais par devoir

LE CHRISTIANiSME A ROME. 31

de conscience. C'est pour cela que vous payez tribut aux puissances, qui sont les serviteurs de Dieu. Rendez donc à chacun ce qui lui est dû, le tribut à Tun, rimpôt à l'autre, & celui-ci la crainte, à celui-là l'honneur (1). »

Quelle noble définition du pouvoir : ministre de Dieu pour le bien ! Sans doute, alors comme aujourd'hui, comme dans tous les temps, la réalité donnait à ridéal d'ironiques ou cruels démentis. Claude était mort depuis quatre ans seulement, et déjà le palais avait revu de sanglantes tragédies; déjà le iils d'Agrippine, échappant à ses précepteurs, avait rempli les rues de Rome du bruit de ses folies nocturnes. Cependant Sénèque et Burrhus régnaient encore sous le nom de Néron, et le monde trompé pouvait espérer un bon empereur. Quels que fussent d'ailleurs les faits, l'idéal était sublime, et Tapôtre montrait une habileté supérieure, un tact exquis, en plaçant sous la protection d'une grande idée les conseils pratiques que l'état des esprits auxquels il s'adressait rendait nécessaires. 11 ennoblissait ainsi l'obéissance, la justifiant d'avance de tout soupçon de crainte ou de servilité. C'est seulement après avoir montré toute puissance ordonnée de Dieu et son ministre pour le bien, que saint Paul passe en revue les obligations des sujets : l'impôt, l'obéissance, l'honneur, c'est-à-dire ce qui peut mettre le pouvoir en état de remplir la fin pour laquelle Dieu Ta institué.

(1) Boni. XIII, 1-7.

Remarquez la précision avec laquelle Tapôtre insiste sur Tobligation de payer Timpôt, énumérant les deux espèces de redevances auxquelles étaient soumis les sujets de Rome, Timpôt direct, fbpoç (1), Timpôt indirect, péages, droits de douane, tAcç. En s'exprimant ainsi, saint Paul montrait non seulement une véritable loyauté politique, mais encore un sens exact des nécessités sociales, dans un moment où, frappés de vertige, peuple et souverain semblaient les méconnaître. En 58, date de la lettre aux Romains, une assez grande agitation, provoquée par les exactions des compagnies adjudicataires des impôts indirects, et surtout par la rapacité et la dureté de leurs agents subalternes, se faisait sentir dans la plupart des provinces (2). Nul doute que les Juifs, ou même les chrétiens de race hébraïque, ne s'y soient associés : on sait combien, en Judée, étaient impopulaires les publicains, agents supérieurs du fisc ou simples douaniers, considérés, slls étaient Romains, comme des agents de l'étranger, Juifs, comme des traîtres à leur patrie (3). Les plaintes qui s'élevaient de toutes parts arrivèrent jusqu'à Néron : soit sensibilité maladive, soit puéril désir de popularité, il eut un instant la pensée de supprimer tous les impôts indirects. « Quel beau présent je ferais au genre humain! » s'écria-t-il. Le radicalisme du souverain émut les politiques sensés. Le sénat avait

(1) Cf. s. Luc, XX, 21.

(2) Tacile, Ann., XIII, 50.

(3} s. MaUhieu, ix, il; xviii, 17; xxi, 31; Josèphe, Ant. Jud,, XVIII, 2. Cf. Fouard, la Vie de X.S, Jésus-Christ, l. I, p. 296-298.

encore lé droit de faire entendre des conseils : il en usa. Après avoir loué « la grandeur d'àme » de Néron, les sénateurs lui firent respectueusement observer que la suppression projetée serait simplement la ruine de TEmpire, dissolutionem imperii. Si Ton supprime les péages, dirent-ils, on sera conduit, en bonne logique, à supprimer Timpôt personnel et l'impôt foncier : il ne restera plus rien. Néron, chez qui les accès de générosité étaient aussi courts que vifs, et qui avait encore quelque bon sens, se rendit facilement à ces observations; il promulgua même un édit excellent, ordonnant que toutes les lois d'impôt, tous les droits de douane, seraient portés à la connaissance du public, que les dettes envers le fisc se prescriraient par une année, que les procès intentés aux publicains seraient jugés avant tous les autres, et abolissant l'impôt du quarantième sur la valeur des biens litigieux inventé par Caligula (1). Au milieu de l'agitation des esprits, qui aboutit à cette solution raisonnable, on remarque le sang-froid conservé par l'apôtre. S'élevant au-dessus des discussions du moment, mais peutêtre amené par elles à parler de ce sujet, il affirme la légitimité des deux grandes formes d'impôt sur lesquelles reposait la stabilité de l'Empire romain : il rappelle aux fidèles de Rome les principes économiques qu'en ce moment même le sénat rappelait à Néron; mais, ce que n'eût pas su faire le sénat, il les

(1) Tacite, Ann., XIII, 50, 51. Cf. Siiélone, Nero, 10.

PERSÉCUTIOIfS. I.

ratiacbe à un principe supérieur, la nécessité de fournir au pouvoir les moyens d^accomplir sa mission de « serviteur de Uieu, » de « ministre de Dieu pour le bien. »

riNCENDIE DE ROME ET LES MARTYRS D'AOUT 64. 35

li'incendie de Rome et les martyrs d'août 64.

Quatre ans après cette lettre, Paul était à Rome. Traduit par les Juifs à Césarée devant le tribunal du procurateur Porcius Festus, Tapôtre, qui déjà, à Jérusalem, avait devant le tribun Claudius revendiqué ses droits de citoyen romain, n'hésita pas cette fois à prononcer la formule solennelle de Tappel à César (1). On l'envoya à Rome. Là, il dut attendre pendant près de deux ans sa comparution devant Néron : ces deux années furent douces pour son cœur et précieuses pour son ministère. Il vécut à Rome dans la demiliberté de la custodia militaris (2) : il habitait, sous la garde d'un frumentaire, un logement particulier, loué par lui, et situé dans l'enceinte ou le voisinage ducampprétorien. Toutle monde le pouvait visiter librement (3). Ce quartier de Rome n'entendait

(1) Act. Apost., XXY, 10, 11, 12.

(2) Act, Apost., XXVIII, 16. Cf. Ulpien, Callistrate, Herennius Modestinus, aa Digeste, XLVIII, viii, 1, 12, 14; Josèphe, Ant,Jud., XVIII, 6; Sénèque, Ep.b; De iranquillitate animi, 10. Ces textes, ainsi que ceux de S. Paul, Philipp., i, 7, 13, 14, 17, 30; Coloss., iv, 3, 4, 18; Ephes., lu, t; VI, 19-20; Act. Apost, xxviii, 20, supposent que le prisonnier et son gardien étaient liés ensemble par une chaîne; mais cela n'avait lieu, évidemment, que lorsqu'ils sortaient.

(3) Voir Fouard, Saint Paul, ses dernières années^ p. 5. Cette opinion est la plus vraisemblable, si l'on compare Act. Apost., xxyiu, 16, avec Pfiilipp., i, 13. Cependant Wieseler, Chronologie des apostolischen Zeilalters, p. 403, note 3, suppose que l'apôtre se logea dans

pas pour la première fois la parole apostolique (1) : tout près était le cimetière chrétien où avait baptisé et siégé saint Pierre. Les conversions furent nombreuses, même, semble-t-il, parmi les soldats : saint Paul écrit aux Philippiens que ses chaînes sont devenues une prédication du Christ dans tout le prétoire, c'est-àdire dans tout le camp prétorien (2). Peut-éire faut-il compter parmi ces convertis militaires Nérée et Achillée, certainement contemporains des apôtres, qu'une inscription nous montre abandonnant m les camps impies » pour servir le Christ, et qui semblent avoir été des soldats prétoriens (3). Des Actes de basse époque attribuent, il est vrai, à saint Pierre la conversion de Nérée et Achillée (4) ; mais cet ap6tre, précisément, revint à Rome peu après Tarrivée de Paul, et il est possible que, reprenant son ancien domicile de la sixième région, Pierre ait travaillé de concert avec Tapôtre des gentils dans les environs du camp prétorien et de la voie Nomentane.

le voisinage du palais impérial. Mommsen etllarnack, Comptes rendus de l'Académie de Berlin^ 30 mars 1896, émclteot une autre théorie Le mot (TTpatoTceSâpxn; qu'emploient les Actes des Apôtres, xxtiii, 16, et que la Vul^i^ate rend simplement par mites, avait été traduit dans 1 ancienne Itala par princeps peregrinorum; si ce terme a été suggéré au traducteur par quelque tradition, on en pourrait induire que saint Paul fut conduit aux castra peregrina, situés sur le mont Célius.

(1) Acf. Apost., xxvui, 30, 31.

(2) Philipp., I, 13.

(3) De Rossi, Butlettino di archeologia cristiana, 1874, p. 20,

(4) Passio S. Flavix Domitillx virginis et SS. yerei et Achilléi, dans les Acta SS., mai, t. 111, p. 7.

Après deux années d'incessante activité, pendant lesquelles il entretint avec ses chères Églises d'Orient une correspondance admirable, tout en faisant pénétrer à Rome le christianisme jusque dans le palais des Césars (1), saint Paul comparut devant Tempereur, ou du moins devant le conseil auquel ressortissait son appel (2). II semble résulter de deux passages des Actes des Apôtres que Néron était présent (3), bien que Tempereur jugeât rarement en personne les appels portés devant lui. L'apôtre fut acquitté, et, selon son expression, sortit délivré de la gueule du lion {i). On a pensé que l'influence de Sénèque, qui connaissait saint Paul par le témoignage qu'avait pu lui en rendre son frère Gallion, proconsul d'Achaïe, juge bienveillant de l'apôtre dans une circonstance antérieure (5), ou en avait entendu parler par Burrhus, préfet du prétoire au moment où l'on amena saint Paul & Rome (6), fut pour quelque chose dans cet acquittement. Gela est possible; cependant, même en admettant l'hypothèse de rapports entre le philosophe et Tapôtre (7), rien ne prouve que Sénèque ait été ù cette époque membre du conseil impérial : il

(1) Philipp,, lY, 22. — Cf. les traditions recueillies par saint Jean Cbr^flostome, saint Asterius, Théophylacte, Glycas.

(2) Cf. Mommsen, Rômisches Staalsrecht, t. Il, p. 948; Willems, le Droit public romain^ p. 475.

(3) Aet, AposL, XXIII, 12; xxiY, 27.

(4) II Tim., IV, 17.

(5) AcL ApoxL, XVIII, 12-17.

(6) Ibid,, XXVIII, 16.

(7) Cf. De Rossi, Bullettino d% archeologia erisliana, 1867, p. G-S.

avait quitte les affaires avant 63. L'acquittement eut plus probablement pour cause la vieille indifférence de Tautorité romaine pour les querelles purement religieuses, surtout pour les querelles entre Juifs, dès qu*elies ne troublaient pas Tordre public : indifférence qui, par exception, se changea l'année suivante, à regard des chrétiens, en une hostilité déclarée, mais durait encore en 63, alors que Topinion publique persistait à les confondre avec les Juifs (1). Probablement après cette délivrance Paul entreprit de nouveaux voyages apostoliques, dont il nourrissait depuis longtemps la pensée (2), et sur lesquels il ne reste point de documents précis. Plus tard seulement, peut-être après quelques années, il revint à Rome rejoindre Pierre, qui parait n'avoir pas été inquiété : les deux apôtres survécurent, selon toute apparence, à l'épouvantable crise que traversa l'Église de Rome pendant le dernier semestre de 6^.

Le 19 juillet 64, le feu prit dans les boutiques pleines de marchandises inflammables qui entouraient le Grand Cirque, à l'extrémité regardant la vallée entre le Palatin et le Célius. Le vent soufflait avec violence, un de ces lourds vents d'été qui sont les plus redoutables auxiliaires de l'incendie. Bientôt Tovale immense du Cirque fut en feu. Puis le fléau, dévorant d'abord les constructions entassées entre les collines, gagnant ensuite les sommets, entoura le Palatin d'une

(1) Tertullicn, Ad Xat., I, Il ; ApoL, 21. (3) Saint Paul, Bom.y xv, 24, 28.

L'INCENDIE DE ROME ET LES MARTYRS D'AOUT 6i. 39

ceinture de flammes, se détourna du Capîtole, courut à travers le Forum, consuma les boutiques de la voie Sacrée, mais fit peu de mal aux monuments à cause des nombreux vides laissés entre les temples et les basiliques, détruisit la région alors si peuplée d'Isis et de Sérapis, ravagea le Célius, TAventin, la vallée qui sépare le Palatin et TEsquilin, où se trouvait la domus iransitoria de Néron, et brûla plus de la moitié de la vieille Rome, dont les b&tisses anciennes collées les unes contre les autres (1), les rues étroites, tortueuses, privées d'air (2), offraient une proie facile à l'incendie. On ne Tarréta qu'en faisant le vide devant lui, par un grand abattis de maisons au pied de TEsquilin. Le feu avait duré six jours, pendant lesquels le peuple s'était enfui au Champ de Mars, où Néron, revenu d'An^ium, fit élever des abris provisoires.

Pour nourrir ces pauvres gens, on amena des vivres d'Ostie et des municipes voisins. Le pain fut donné presque pour rien. Mais ces mesures d'humanité n'apaisèrent pas le peuple aigri par la souiS^nee, qui se voyait avec désespoir chassé de ses demeures et réduit au plus complet dénùment. Malgré tant de crimes, Néron ne s'était pas encore attiré la haine populaire : on lui avait tout passé, à cause de son luxe, de son

(1) On peut se rendre compte de cet entassement des édifices de l'ancienne Rome, en regardant la curieuse fresque de la maison dite de Li?ie sur le Palatin, représentant une rue de la rille aperçue par une fenêtre ouTçrte. Voir la copie exposée au rei-de-chaussée de la biblio« thèque de Técole des Beaux-Arts ; cf. la reproduction en lithographie dans la Revue archéologique^ septembre 1870, pi. XX.

(2) Cf. Cicéron, De lege agraria, II, 35, 96; Tacite, Ann., XV, 38.

40 LA PERSÉCUTION DE NERO?f.

extravagance, d*uDe sorte de bonne humeur et de raffinement artistique qui faisait illusion à la foule. Ceux qu'il avait frappés jusqu'à ce jour étaient des princes, des impératrices, des nobles, des stoïciens : les petits n'avaient pas senti les coups. L'incendie de Rome réveilla soudain la conscience des masses. Aux yeux du peuple, aucun fléau n a pour cause le ha* sard : il faut un auteur responsable. L'auteur était tout trouvé : Néron. Les malheureux entassés dans les baraquements du Champ de Mars n'osaient encore joindre à son nom l'épithète d'incendiaire; mais des bruits odieux circulaient dans la foule : on disait que Néron, épris du pittoresque, enivré d'une poésie malsaine, s*était fait de l'incendie de Rome un spectacle : les uns affirmaient que, en habit d'acteur, une lyre à la main, il l'avait contemplé du haut d'une tour, en chantant la ruine de Troie ; les autres, plus modérés, racontaient qu'il avait seulement chanté l'élégie troyenne sur son théâtre domestique. Peu à peu la légende grossit, ou des faits étranges se découvrirent : on dit que des esclaves de Néron avaient été surpris activant les flammes qui dévoraient son palais. Les rumeurs les plus malveillantes semblèrent bientôt recevoir des événements une terrible confirmation. Au moment où tous croyaient le fléau conjuré, le feu s'alluma sur la colline du Pincio, dans les jardins du plus intime familier de Néron, Tigellin. Néron, s'écria-t-on de toutes parts, a envoyé des ordres : il veut détruire Rome pour la rebâtir plus belle et lui donner son nom. Pendant trois jours l'incendie ravagea des

quartiers jusqu*alors épargnés^ le Vîminal, le Quirinal, et cette vaste plaine du Champ de Mars, ouverte de toutes parts, et cependant encombrée de temples, de portiques, d'où le peuple dut encore une fois s'enfuir. On vit la multitude, affolée, chercher un asile aux portes de Rome, le long des grandes voies, dans les b&timents accessoires^ salles à manger, loges de gardiens, qui accompagnaient les tombeaux. L'incendie avait duré neuf jours (1) : des quatorze régions de Rome, trois étaient entièrement consumées, sept ne renfermaient plus que des murs branlants, des toits à demi brûlés, des maisons désormais inhabitables, quatre seulement n'avaient pas été touchées par le feu (2).

Cependant Néron, pour la première fois, se trouvait en face de l'indignation populaire. Ce peuple qui, cinq ans auparavant, rangé en solennelles processions, l'avait reçu à son retour de Campanie couvert du sang d'Agrippine, et avait accompagné de ses acclamations le parricide montant au Capitole pour rendre grâces aux dieux du meurtre de sa mère, ce

(1) Orellif 736; Corpus inscript ionv m latinarum, t. VF, 820. L'ins* crjplion citée est celle d'an autel éle?é par vœu après Tinccndie, ex voto suscppto ... incendiorutn arcendorum causa, quando urbs per novem dies arsit neronianis temporibus. Cet autel a été récemment retrouvé sur le Quirinal; Bull- délia comm, arch, corn, di Monta, 1889, p. 331-339, 379-391 et pi. X.

(2) Tacite, Ann,, XV, 38-44, .52; Suétone, A>ro, 31, 38, 39; Dion, LXll, 16-18; Pline, Nat. Hist., XVII, 1; Sulpice Sévère, II, 29; Orose, VI r, 7. — Voir dans Jordan, Topographie des Stadt Rom in Alier^ thum, Berlin, 1871, t. I, p. 487-491, l'étude critique du récit de Tacite.

même peuple grondait et maudissait maintenant. A la lueur de Tincendie de Rome, le vrai Néron lui était enfin apparu. L'empereur trembla; puis, avec une habileté infernale, il essaya de détourner les soupçons. La foule voulait un coupable : il lui en donnerait des milliers. Elle aspirait à se venger sur quelqu'un de ses souffrances : il lui jetterait en pâture d'innombrables victimes. Les circonstances se prêtaient admirablement à ce plan scélérat. Le feu avait pris dans les boutiques du Grand Cirque, occupées par des marchands orientaux, parmi lesquels étaient beaucoup de Juifs; mais il n'avait point touché la région de la porte Capëne, où les Juifs habitaient; le Transtevère, dont ils formaient presque exclusivement la population, était intact ; de tous les quartiers fréquentés par eux le Champ de Mars, où ils avaient une synagogue, avait seul été atteint, mais ils y étaient beaucoup moins nombreux et surtout beaucoup moins puissants qu'à la porte Capène et au Transtcvère, dont ils avaient fait de vrais faubourgs orientaux. Le feu a été mis par les Juifs! ils sont les vrais, les seuls auteurs de l'incendie de Rome! ces ennemis de la civilisation et des dieux ont voulu détruire la capitale du monde et le panthéon de toutes les religions! De telles paroles durent être prononcées par des émissaires de Néron : le peuple, naïf dans ses emportements, et toujours prêta s'égarer sur une fausse piste, changea probablement Tobjet de son indignation : le péril des Juifs devint extrême. Mais ils possédaient à la cour des protecteurs puissants, et surent parer

& temps le coup qui allait les frapper (1). Poppée, je Tai dit, était à demi juive. Il y avait des esclaves juif s ^ des acteurs et des mimes juifs autour de Néron (2). L'empereur ne commandait aucune exécution politique, aucune cruauté, sans avoir consulté non seulement Tigellin, mais Poppée (3). Serait-ce trop s'avancer que de dire que celle-ci intercéda pour ses coreligionnaires, et que soit elle, soit quelqu'un des serviteurs de race hébraïque pullulant au palais, dirigea les regards de Néron sur les chrétiens (&), par le vulgaire encore confondus avec les Juifs, mais depuis longtemps poursuivis par ceux-ci d'une haine atroce, d'une irréconciliable jalousie? Saint Clément attribue à la jalousie (Sià ^^^Xov) la persécution de Néron (5) : jalousie intéressée, qui détourna sur les chrétiens, dont beaucoup, d'origine juive, habitaient les quartiers épargnés, l'hypocrite colère de Tempereur.

Tacite ne fait point connaître les délibérations secrètes qui, dans notre hypothèse, amenèrent la substitution des chrétiens aux Juifs comme objet des vengeances impériales. L'historien dit seulement qu'après

(1) Cf. UausraUi, Die yeulestamenUiches Zeitgeschichte, 2« éd., t. UI, p. 409.

(2) MoroinseD, /liscr. regni Neap., 6467; Josèphe, De vila sua, 31. (3} Tacite, 4lnn., XV, r>l.

(4) M. Coen [la Persecuzione neroniana dei cristiani, dans la refae Atene e Roma, 1900, n" 23, p. 337) fait observer que cet acte ëe perfidie jadaîqae n'est pas prouvé ; aussi ne le donné-je que comme une hypothèse Traisemblable.

(S; Saint Clément, Ad Cor., 5.

rincendie de juillet 6i les soupçons du peuple se portèrent sur Néron; il était capable de ce forfait, on Ten accusa. Vainement prodigua-t-il les secours, les encouragements, les expiations : la note d'infamie que lui avait infligée la rumeur populaire ne s'eilaçait point (1). « Pour faire taire cette rumeur, continue Tacite, Néron produisit des accusés, et soumit aux supplices les plus raffinés les hommes odieux à cause de leurs crimes que le vulgaire appelait chrétiens. Celui dont ils tiraient ce nom, Christ, avait été sous le règne de Tibère supplicié par le procurateur Ponce Pilate. L'exécrable superstition, réprimée d'abord, faisait irruption de nouveau, non seulement dans la Judée, origine de ce mal, mais jusque dans Rome, où reflue et se rassemble ce qu'il y a partout ailleurs de plus atroce et de plus honteux. On saisit d'abord ceux qui avouaient, puis, sur leurs indications, une grande multitude, convaincue (2) moins du crime d'incendie

(1) Elle ne disparut Jamais complèlement. Subrius Flavius, comparaissant Tannée suivante devant Néron comme complice de la conjuration de Pison, lui dit : a J'ai commencé à te haïr quand tu es devenu parricide, meurtrier de ton épouse, cx>cher, histrion et incendiaire.**» Tacite, Ann.^ XV, 67. Ce qui est plus grave que ce propos d'un ennemi, c'est le jugement d'un homme aussi impartial que le premier Pline, qui avait quarante ans lors de l'incendie. Parlant de la longévité de certains arbres : « Ils durèrent, dit-il, cent quatre-vingts ans, jusqo'A l'incendie ftar lequel l'empereur Néron brûla Rome, » « ad N«ronis principis incendia, qui bus cremavit Urbem. » Pline, Nat. Hist,, XVII, 1.

(2) Dans plusieurs manuscrits, au lieu de convicti sunt on lit conjuncti sunt. Si l'on admet cette variante, le sens général ne sera guère changé, et il Taudra traduire ainsi : a On saisit d*al)ord ceux qui avouaient, puis, sur leurs indications, une grande multitude leur fui

que de la haine du genre humain. On ajouta les moqueries aux tourments; des hommes enveloppés de peaux de bëtes moururent déchirés par les chiens, ou furent attachés & des croix, ou furent destinés à être enflammés et, quand le jour tombait, allumés en guise de luminaire nocturne. Néron avait prêté ses jardins pour ce spectacle, et y donnait des courses, mêlé à la foule en habit de cocher, ou monté sur un char. Aussi, bien que ces hommes fussent coupables, et dignes des derniers supplices, on en avait pitié parce qu'ils étaient sacrifiés non à l'utilité publique, mais à la cruauté d*un seul (1). »

jointe, moins pour crime d'incendie que pour baine du genre humain. » (1) Tacite, àuh., XV, 44. — La véracilé et raulhenlicllé de ce chapitre des Annales ont été contestées. Schiller {Ein Problem der Taci» iuserklarung, dans les Commentationes philologie» in honorem T. Mommseniiy Berlin, 1877, p. 41-47), a prétendu que Tacite, en supposant que les chrétiens avaient pu élre distingués par l'autorité romaine en 64, arait commis un anachronisme, et parlé en contemporain de Trajan et de Pline le Jeune plutôt qu'en historien du règne de Néron. Tacite, cependant, qui avait dix ans en 6i, a dû connaître les faits, soit par la tradition orale, soit par les sources officielles, que sa situation politique et ses relations mirent plus tard aisément à sa disposition. Plus étrange encore est l'assertion de M. Hochart, qui a sou* tenu que le chapitre entier est une interpolation du moyen âge {la Persécution des chrétiens sous yéron, dans Ann. de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1884, n" 3). Cette thèse insoutenable a été réfutée, au moyen d'excellentes raisons historiques et philologiques, par M. l'abbé Douais, Revue des questions historiques, octobre 1885, p. 336-397, 11. Boissier, Compte* rendus de l'Académie des iïiscriptions, 26 mars 1886, G. Arnold, Die Neronisehe Christenverfolgung, Leipzig, 1888. Sur un nouveau livre de M. Hochart, qui, poussant à bout son paradoxe, conteste l'authenticité du texte entier des Annales et des Histoires (Paris, Thorin, 1890), voir une note courte et décisive de M. Gatti, dans Sludi e Documenti di Sloria e Diritto, oct.-déc. 1890, p. 431.

Ce curieux et pathétique récit nous fait comprendre la place que les disciples de TÉvangile occupaient, en 6i, au milieu de la population romaine. Tacite nous apprend qu'ils formaient « une grande multitude. » Sept ans auparavant, saint Paul disait déjà que « leur foi était célèbre dans tout Tunivers (1). » On trouvait des chrétiens dans toutes les couches et, pour ainsi dire, à tous les étages de la société : dans le monde infime des esclaves, dans la petite bourgeoisie des affranchis, parmi les commerçants de race juive, dans la maison des grands, de César lui-même, jusqu'au sein des familles patriciennes. La haine populaire, irritée par le spectacle de vertus qui semblaient la condamnation muette des vices de Rome païenne, s'attachait déjà à eux, les chargeait dès lors de tous les forfaits (2). Le groupe chrétien de Rome, comptant déjà trente ans d'existence, devait posséder une importance extrême, puisqu'il avait attiré sur lui une aussi formidable impopularité (3). Néron pouvait

(1) Itom.j i, 8.

(2) Per Dagilia inYisos. Tacite, Ann., XV, 44.

(3) La fameuse phra&e : n Haud période in crimioe incendii quam odio generis humaoi convicti sunt » a été traduite par d'excellents iaterprètes : » Ils furent moins convaincus d'avoir brûlé Rome que d'être haïs de tout le genre humain. » u La latinité même vient à l'appui, dit M. Littré, cl odium hvjus hominis veut bien plutôt dire la haine ressentie par cet homniê que la haine dont il est Vobjet; cette dernière signification s'exprime d'ordinaire par odium adversus hune hominem, » Voir Duruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 604; Littré Études sur les Barbares et U moyen âge, 1867, p. 23; G. de la Berge, Essai sur le règne de Trajan, 1877, p. 206-207; Coen, la Persecuzione neroniana dei cristianiy dans Atene e Roma, 1900, n« 22. Bossuet [Discours sur l'histoire universelle^ II, 26) hésite entre les deux

donc y chercher des victimes expiatoires, sûr qu'elles seraient acceptées du peuple, et ne paraîtraient pas^ indignes de la grande tragédie qui attendait un dénouement (1). Jusque-là les chrétiens, aux yeux du vulgaire et même des pouvoirs publics, avaient pu passer pour une secte juive, et jouir, à Tabri d*une équivoque inévitable, de la liberté assurée par les lois à tous les adhérents de la religion hébraïque; mais ce voile protecteur était enfin déchiré, et la méchanceté intéressée des Juifs, se faisant complice des calculs de Néron, les livrait désormais sans défense aux entreprises de leurs ennemis.

On arrêta d'abord, soit les chrétiens les plus en vue, soit plutôt ceux que le hasard offrit les premiers à la police impériale : il est probable que ces arrestations atteignirent surtout les fidèles des quartiers juifs épargnés par le feu. Leurs aveux, c'est-à-dire la confession de leur foi, divers indices que procurèrent les perquisitions faites dans leurs demeures, mirent sur la trace des autres. C'est sans doute là ce que veut dire Tacite, car « il n'est pas admissible que de vrais chrétiens aient dénoncé leurs frères; mais on put saisir des papiers; quelques néophytes à peine initiés purent céder à la torture (2). » Bientôt les prisons de Rome regorgèrent de fidèles.

sens, et traduit a secte convaiocue de haïr le genre humain ou de lui élre odieuse. »

(1) Milman, The history of christianity, from the hirth of Christ to the abolition ofpaganism in the roman empire, t. I, p. 260.

(2) Renan, VAntéchrist, p. 162. Voir dans le même sens Holtzmann,

Ils n'y restèrent pas longtemps. Néron avait résolu de reconquérir la faveur du peuple par des jeux extraordinaires, où paraîtraient comme acteurs les auteurs présumés de Tincendie. On sait quelle était la passion du peuple romain pour les spectacles du cirque et de l'amphithéÀtre. Il est probable que, dans le deuil et le trouble causés par Tincendie allumé le 19 juillet, éteint seulement neuf jours après, le peuple avait été privé des jeux en Thonneur de Vénus qui, d'après le calendrier romain, se célébraient du 20 au 30 juillet, et comprenaient quatre journées consacrées aux courses de chars. Néron voulut remplacer ces plaisirs par une fête sans précédent. Le mois d^août, à peu près privé de spectacles publics (1), lui rendait facile le choix du jour. Celui du lieu était imposé par les circonstances : Tincendie avait presque détruit le Grand Cirque, long de 1,^73 mètres et contenant^ au temps de César, des places pour cent cinquante mille spectateurs (2) : le cirque de Flaminius, situé entre le Capitole, le théâtre de Pompée et le Panthéon, c'est-à-dire & peu de distance du Champ de Mars, avait peut-éire été touché par les flammes, ou du moins était trop près des régions désolées par Tin-

Nisse, lUst. Zeitschrift, l. XXXV, p. 1 et suiv., 310 et suiv., et Weisiâcker, Jahrh. fur deutsche Théologie, 1876. p. 269.

(1) Voir Friedlânder, Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Anio7iinSj trad. Vogel, t. II, p. 25; F. Lenormant, art. Calendarium, dans Darcmberg, Dictionnaire des antiquités grecques et roniainesy t. 1, p. 847; Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. III, p. 556; Mommsen, dans le Corpus inscript, lat., t. I, p. 397.

(2) Denys d'Halicarnasse, III, 68.

cendie. Il fallait choisir ailleurs un emplacement digne du peuple romain. Néron possédait au delà du Tibre, sur le Vatican, de magnifiques jardins ; il s*y trouvait un vasle cirque, réservé aux plaisirs impériaux, et où le fils d'Agrippioe s'était exercé à conduire des chars, d'abord en présence de quelques amis, puis sous les yeux du peuple (1) : Tobélisque qui s'élève aujourd'hui an centre de la place de Saint-Pierre occupait une des extrémités de la spina. Néron y convoqua une fois de plus la foule, probablement dans les premiers jours d'août.

La fête dura-t-elle un ou plusieurs jours? Tacite ne le dit pas clairement. Son récit, trop bref pour être complet, permet cependant de reconstituer le spectacle o£fert par l'empereur à la curiosité féroce de la multitude. Il y eut au moins une fête de jour et une fête de nuit. Les jeux durent commencer par une de ces longues et navrantes processions où le cortège des condamnés défilait devant les regards des spectateurs, entre deux haies de valets d'amphithéâtre armés de fouets (2). Puis eut lieu la venatio (3). C'était ordinairement le début de ces sanglantes journées [k). Une partie des prisonniers chrétiens furent exposés aux bêtes. On usa à leur égard de raffinements atroces.

(1) Tacite, Ànn,, XIV, 14.

(2) Cf. Easèbe, Bist, Eccl., V, ], 38.

(3) Afant la coostroction de l'amphiUiéAtre Flayien, les venaUones oa combats de bétes, ainsi que les combats de gladiateurs, se donnaient dans les cirques. Marqnardt, Rôm, Staaisverwaltung, t. III, p. 507; Bussemaker et Saglio, art. Circus dans le Dict, des Ant., p. 1200.

(4) Suétone, Claudius, 31; Lucien, ToxariSf 58.

PEBSiCimONS. I. 4

50 lA PERSECUTION DE NERON.

Les uns furent revêtus de peaux d'animaux, et, dans cet état, présentés à des chiens, qui leur firent une horrible chasse (1). Des chiens, souvent de race britannique ou écossaise, d'une férocité extrême, étaient dressés spécialement pour les combats de l'amphithéâtre (2) : ici, au lieu de rencontrer des adversaires redoutables, ils furent lancés sur des êtres sans défense, et leurs crocs s'enfoncèrent dans des chairs humaines. Quand le peuple romain eut rassasié ses yeux de cet affreux spectacle, on introduisit d'autres chrétiens. Des croix avaient été préparées en divers endroits du cirque : on les y attacha (3). Il est probable que des bêtes féroces furent alors lâchées : faire dévorer des condamnés liés à des poteaux était un des jeux en usage dans les amphithé&tres romains (^); nous verrons plus tard la célèbre martyre de l'an 177, Blandine, ainsi exposée aux bêtes, sur une sorte de croix, dans celui de Lyon (5).

Tacite ne dit pas si, dans le cirque du Vatican , il y eut des femmes immolées de cette manière. Peut-être les matrones et les vierges chrétiennes furent-elles

(1) Et pcreuotibiis addita ludibria, ut ferarum tergis contezti laniatu canum ioterirent. Tacite, Ann., XV, 44.

(2) Slrabon, Geogr.^ IV, 5. Cf. Symmaque, Ep., II, 77.

(3) Aut cracibus affixi. Tacite, toc. cit.

(4j Voir Friedlander, toc. cit., p. 159; le Buttettino di archeologia cristiana, 1879, p. 21, 22, et pi. III; ma note sur tes procès des mariyrSy dans le Polyeucle de Mame, 1889, p. 159-162; Lafaye, Criminets tivrés aux bêles, dans Mémoires de la Société des antiquaires de France, 1892, p. 101.

(5) Eusèbe, Hist. EccL, V, 1, 41.

réservées pour une autre partie du spectacle, et contraintes à paraître dans quelqu'une de ces représentations, moitié drame et moitié hallei y pi/rricha, où Ton donnait quelquefois aux condamnés un rôle tragique, qu'ils étaient obligés de jouer au naturel (1). Tel était l'horrible réalisme des mœurs romaines, telles étaient les exigences brutales de spectateurs chez qui Texcès des spectacles voluptueux ou sanglants avait émoussé le sens de Tart, ne leur laissant de goût que pour des tableaux plastiques ou de réelles tortures. Pour leur plaire, il fallait qu'Ixion fût véritablement roué (2), qu'Icare se brisât en tombant du ciel (3), qu'Hercule périt dans les flammes (&) , qu'un brasier consumât la main de Hudus Scaevola (5), que Pasiphaé subit Tétreinte du taureau (6), qu'Orphée (7) ou Dédale (8) fût vraiment mis en pièces, Attis vraiment mutilé (9) , Lauréolus, au dernier acte d'un drame, vraiment tué sur la croix (10). Il est possible que, le jour de la fête de Néron, après la matinée consacrée aux venationes^ l'après-midi ait été donné à des spectacles de cette nature.

(1) Cf. Ulpien, au Digeste, XLVIll, xix, 8, § H; Plutarque, De sera NuttUnis vindicta, 9.

(2) TertuUien, De pudicitia, 22.

(3) Suétone, Aiero, 12.

(4) Tertullien, Apol., 15.

(6) Martial, Epigr,, VIII, xxx.

(6) Saélone, NerOf 12; Marlial, De speclacuUs, t.

(7) Martial, ibïd., xxi.

(8) Ibid.^ Tiii.

(9) Tertallien, Apol., 15.

(10) Martial, De spectaculiê, vu.

Dans sa lettre aux Corinthiens, écrite trente ans après les faits que nous racontons, saint Clément de Rome fait allusion aux martyrs de la persécution de Néron : parmi « la multitude d'élus qui ont enduré beaucoup d'affronts et de tourments, laissant aux chrétiens un illustre exemple, » il cite « des femmes, les DanaXdes et les Dircés (1), qui, ayant souffert de terribles et monstrueuses indignités (2), ont atteint leur but dans la course sacrée de la foi, et ont reçu la noble récompense, toutes faibles de corps qu'elles étaient (3). » Il semble bien qu'il s'agisse là de quelque drame mythologique, plein d'outrages et de douleurs pour les condamnées que Ton forçait à y paraître, et terminé par des supplices. Probablement cinquante chrétiennes vinrent dans le cirque ou sur la scène avec le costume des filles de Danaûs, elles y subirent peutêtre d'odieux outrages de la part de mimes figurant les fils d'Egyptus, et furent égorgées, à la fin du drame,

(t) Saint Clément, Ad Corinthios, 6 : Tuvalxc; AovaiSe; xsl Aipxai. Il est impossible de voir avec Ruinart des noms propres dans ces désignations évidemment mythologiques, et il n'y a pas de raison de croire avec Cotelier que ces mots aient été écrits primitivement au singulier. 11 me parait plus difGcile encore d'admettre (bien qu'eUe soit approuvée par Bunsen, Lipsiu% Donaldson) la conjecture de Wordsworlh et de Lightfoot, qui proposent de lire : YwaTxcc, véaviSe;, «ai- S(axai(voir Llghtloot, Saint Clément of Rome, t. II, p. 31-34, note 5). Tischendorf qualifie avec raison cette hypothèse de liberrima eo9^ Jectura^

(2) A\xia[L9X0L Seivà xal àxoata iraOovaai.

(3) 'Ent Tàv Tij; Tctartco; ^é6aiov dp6|i.ov xsriQynQvav xal 0.a6ov ^ipo; Ycwaiov. Celte métaphore, imitée de saint Paul (f Cor.^ ix, 24; It 7tm., IV, 7) et empruntée aux jeux du cirque, est bien à sa place dans une allusion à un martyre souffert au cirque de Néron.

parTacteur chargé du rôle de Lyncéc (1). Quant aux Dircés, le groupe d'Apollonius et Tauriscus, récem* ment apporté à Rome et faisant partie de la collection rassemblée, sous le règne d'Auguste, par Asinius Pollion (2), o£frit vraisemblablement au metteur en scène de Néron le modèle qu'il cherchait (3). D'après la fable racontée par Hygin , Dircé célébrant les bacchanales avait voulu tuer Antiope : les fils de celle-ci la vengèrent en attachant Dircé aux cornes d'un taureau. On peut se figurer une multitude de chrétiennes conduites dans l'amphithéâtre en costume de bacchantes; mais au lieu de choisir une seule d'entre elles, les bourreaux qui jouaient les rôles d'Amphion et de Zéthus les attachèrent toutes à des taureaux qui les mirent en pièces (&). Ce supplice fut depuis infligé fréquemment aux martyres : Blandine, Perpétue, Félicité, exposées dans un filet aux attaques de taureaux ou de vaches furieuses, représentaient peutêtre de même, aux yeux des païens, le personnage de Dircé.

Le jour baissait : les drames étaient finis. La fête de nuit préparée dans les jardins de Néron attendait

(1) Scoliaiite d'Euripide, sur Hécube, vers 886.

(2) Pline, Nat, Uisi.^ XXXVI, 4. — Ce groupe, découvert sous Paul 111 daas les thermes de Caracalla, fut réparé par le sculpteur milanais Jean-Baptiste Blanco, et transporté au palais Farnèse : il est aujourd'hui au musée de Naples.

(3) Cf. Renan, l'Antéchrist, p. 170.

(4) Arnold {NeronUche Christenverfolgung, 1888, p. 38) suppose que la fable de Dircé put être modifiée de manière à l'approprier aux sanglantes exhibitions de l'amphithéâtre.

le peuple romain. Celui-ci aimait passionnément les Illuminations (1), et Néron, en instituant Fan 60 les jeux quinquennaux, avait décidé qu'ils dureraient le jour et la nuit (2). Aussi la solennité du Vatican n'avait-elle rien d'insolite. Une seule chose y fut extraordinaire, le mode choisi pour l'illumination. Dès le matin les immenses jardins de Néron avaient été jalonnés de croix, de pieux, sur lesquels on avait attaché ou peut-être empalé (3) des chrétiens, revêtus de la tunica molesta, tissu imbibé de poix, de résine et autres matières inflammables (&•), dont on affublait les incendiaires (3). Le soir venu, on y mit le feu. Entre ces avenues formées de flambeaux vivants couraient des quadriges, se disputant le prix : tantôt Néron prenait part à la course, tantôt, sans quitter son habit de cocher, il descendait de char et se mêlait à la foule (6). Mais, au milieu des flatteries et des acclamations du peuple, l'impérial promeneur dut surprendre plus d^une voix dissidente : sa cruauté avait dépassé le but, les Romains avaient pitié de ces hommes qui brûlaient lentement, la gorge percée, et, l'un après l'autre.

(1) Fricdlânder, Mœurs romaines, t. H, p. 29-31.

(2) Tacite, Ann., XIV, 20, 21; XVI, 5.

(3) Cf. Juvénal, 1, 155-157; Sénèque, De ira, III, 3 ; lire circumdali defixis (et non defossis) corporibus ignés.

(4) Juvénal, VIII, 233; Martial, X, xxv, 5; cf. IV, lxxxvii, 7.

(5) Juvénal, ibid., 231-233.

(6) ... Flaroroandi, atque ubi defecisset die», in usum nocturni luminis urerentur. Hortos suos ei spectaculo Nero obtulerat, et circense ludicrum edebal babitu aurigœ permixtus plebi vel curriculo insisteos. Tacite, Ann.^ XV, 14.

L*INCEIfDIB DE ROME ET LES MARTYRS D'AOUT 64. 55

s'éteignaient, laissant sur le sable de longues traînées de cendres (1).

Il semble que Sénèque, retiré du monde, expiant dans la somptueuse solitude de ses belles villas les faiblesses de sa vie^ ait, en deux de ses lettres à Luciliusy fait allusion au terrible spectacle donné par Néron au peuple romain. Une fois, il met sous les yeux de son correspondant Tappalreil des supplices les plus raffinés, « le fer, et les flammes, et les chaînes, et la multitude des bêtes féroces se repaissant d'entrailles humaines; la prison, les croix, les chevalets, le croc, le pal enfoncé dans le tronc de la victime et sortant par la tête, les membres écartelés, la tunique enduitç et tissée de matières inflammables (2). » Ne sont-ce pas 1& les supplices endurés par les chrétiens? Hais voici, peut-être, les chrétiens eux-mêmes donnant, au milieu de tortures indicibles, l'exemple d'une patience sereine, que le philosophe stoïcien ne peut s'empêcher d'admirer. Sénèque exhorte Lucilius à supporter courageusement la maladie : « Qu'est-ce que cela, dit-il, auprès de la flamme, et du chevalet, et des lames ardentes, et des fers appliqués aux blessures à peine cicatrisées pour les renouveler et les creuser plus avant? Parmi ces douleurs, quelqu'un n'a pas gémi; c'est peu, il n'a pas supplié; c'est peu.

(1) T»da...

Qua stanles ardent, qui flxo guUore fumant; Et latum média sulcum diducit arena.

Ju vénal, I, 155-157.

(2) Sénèque, Ep, Xk,

il n'a pas réponda; c'est peu, il a souri, et souri de bon cœur (1). » Le sourire ineffable de Tbumble chrétien expirant pour son Dieu dans les jardins du Vatican poursuit, comme une vision à la fois douce et poignante, l'imagination émue de Tancien précepteur de Néron. Comme tous les Romains de ce temps, Sénèque a bien des fois vu mourir; il n avait jamais vu mourir comme cela (2).

Combien de martyrs furent immolés dans les chasses du matin, dans les sanglantes orgies de la journée, dans riiorrible solennité nocturne? Il est impossible d'indiquer un chiffre, même approximatif. Tout porte à croire qu'il fut très élevé. Saint Clément, comme Tacite, parle de grande multitude (3). Doit-on entendre ce mot du massacre « de plusieurs centaines, peutêtre d'un millier d'innocents (&)? » C'est beaucoup pour une seule fête, probablement pour un seul jour. Cependant il se peut que ce ne soit pas assez. Aux yeux du peuple de Rome, une fête où eussent péri cinq cents, mille victimes, n'eût point été un événement extraordinaire. Ne verra-t-on pas, un siècle et demi

(1) Ep. 78.

(2) Il est impossible d'enlendre ces paroles de Sénèque de condamnés ▼ulgaires, qui certes ne donnaient pas de tels exemples de douceur envers la mort. On ne saurait davantage les entendre du noble trépas d'illustres stoïciens comme Thraséas, qui mouraient courageusement, mais sans cet épouvantablo accompagnement de tortures. Aux chrétiens seuls elles semblent pouvoir s'appliquer.

(3) floXù ttXt-Oo; ixXcxtclÂv. Saint Clément, Cor,, 10.

(4) Aube, Histoire des ji^rsécutions de l'Église jusqu'à ta fin des AntoninSf p. 90.

plus tard, un simple particulier lui offrir, une fois chaque mois, un combat de gladiateurs où succombaient souvent jusqu'à cinq cents couples (1)? Rappelons-nous la sanglante naumacbie où, sur le lac Fucin, Claude fit combattre en 52 dix-neuf mille condamnés (2) . On se demande combien de victimes étaient nécessaires pour expier au gré de Néron Tincendie de Rome et arracher un cri de pitié au peuple romain (3). Quand Néron cessa enfin de sévir, ce ne fut point, selon toute apparence, un sentiment semblable qui le désarma. Dans les reproches plus ou moins voilés que lui adressait la foule, un mot avait frappé son esprit. (( Tant d'hommes, disait-on, immolés non à l'utilité publique, mais à la cruauté d*un seul {k)l » L*élat de Rome, dont les ruines fumantes n'étaient pas encore relevées, et où des milliers de malheureux erraient sans abri au milieu des décombres, demandait en effet que Ton se montrât plus soucieux de « Tutilité publique, » plus ménager de la vie humaine. C'était le moment de substituer à la peine de mort

(1) Terbellius PoUion, Gallien, 8.

(2) Tacite, Ann„ Xll, 56; Dion, LX, 33.

(3) Aux martyrs d'août 64 s'applique peut-être cette mention du Martyrologe hiéronymien (ms. d'Epternacb), qui, au 29 juin, après aToir marqué l'anniversaire de saint Pierre et de saint Paal, « 111 K. jul. Rome nat. apostolor. Pétri et Pauli » ajoute a et aliorum DCCCC LXXVllI martyrom. » Le texte du ms. de Berne est plus brouillé, mais il rattache le souvenir des 977 ou 998 martyrs à la via Aurélia, qui précisément partait du Vatican. Martyrologium hieronymianum, éd. De Rossî-Duchesne, p. 84.

(4) ... Tanquam non utilitale publica, sed in Sffîvitiam unius absumerentur. Tacite, Ann., XV, 41.

celle des travaux forcés, et d'employer à reconstruire des maisons les condamnés qu'aurait sans profit consumés la flamme ou dévoré la dent des bètes. Néron entra d'autant plus facilement dans le sentiment du peuple, que son imagination, toujours éprise de Timpossible et de Tincroyable, avait rêvé de rebâtir la ville de Rome sur un plan magnifique, et d'élever au milieu d'elle sa Maison d'Or comme une autre ville uniquement consacrée à la majesté et aux délices impériales, couvrant trois des sept collines de ses palais, de ses portiques, de ses thermes, de ses lacs, de ses forêts, de ses jardins, obstruant la voie Appienne, fermant la voie Sacrée, bloquant tout un cùté de Rome, selon le mot de Pline (1). Pour rebâtir ce qu'il laissait au peuple des quartiers incendiés, et se loger lui-même « comme un homme, » selon sa dédaigneuse parole, il fallait des milliers de bras : Néron ouvrit donc les prisons, et ordonna même d'envoyer des provinces en Italie les condamnés, afin de fournir les ouvriers qui manquaient (2). Pendant quelque temps les bêtes de l'amphithéâtre jeûnèrent de chair humaine, mais Rome se releva de ses ruines, et le palais insensé de Néron put s'étendre sur le Palatin, l'Esquilin et le Célius nivelés ou expropriés par le feu. Beaucoup de chrétiens de Rome, et même des provinces, durent

(1) Tacite, Ann., XV, i2; Suétone, yero, 31, 39; Pline, yat. Hist., XXX, 3.

(2) Quorum operum perficiendorum gralia, quod ubique ésset castodiœ, in Italiam deportari, etiam scelere convictos nonntsi ad opus damnari, prœceperat. Suétone, Xero, 31.

sans doute & ces grands travaux une commutation de peine (1).

(1) Le grand succès da roman Quo tadis? a de noaveau attiré l'attention des historiens sur Fincendie de Rome au temps de Néron : une vive polémique s'est élevée en Italie à ce sujet. Sous ce titre : T/ncendio di Roma e i prirni cristiani (Milan, 1900 ; 2* éd., Turin, 1901), M. Pascal a publié un mémoire concluant à la vérité de Taccusation portée par Néron contre les chrétiens, et désignant ceui-ci, ou au moins quelques-uns d'entre eux, comme les vrais coupables de l'incendie. Approuvée par M. Borsari {Giorno, 2 septembre 1900), cette thèse a été réfutée par MM. Marucchi {Popolo romano, 5 septembre 1900;, Benigni (/ cristiani e IHncendio di Borna, Rome, 1900), De Crescenzo ( Un difensore di Nerone, Naples, 1900 ; Nei-one Incendiario e i primi crislianiy Naples, 1901), F. S. {Voce délia V^rila, 28 septembre 1900), Coen {la Persecuzione neroniana dd cristiani, dans Atene e Borna ^ n- 21-23, 1900], Costanio {Bullettino di filologia cm^tana, 1900], le P. Semerja {Il primo sangue cristiano, Rome, 1901, p. 55). Répondant à quelques-uns de ses critiques , et particulièrement au professeur Coen, M. Pascal a résumé en ces termes ses conclusions : « Les deux hypothèses proposées (pour expliquer l'incendie), le hasard et l'ordre de Néron, ne peuvent, selon moi, subsister. Tacite les énonce, jnais parce que utrutnque auctores prodidere : mais son récit même exclut l'une et l'autre. 11 distingue évidemment les exécuteurs matériels de l'incendie, de celui qui pouvait avoir donné l'ordre : que les premiers fussent les chrétiens, il n'en doute pas, puisqu'il parle d'eui comme eonfessi; seulement il se demande quel est Vauctor qu'ils disaient les avoir excités; et il rapporte le bruit populaire que cet auctor était Néron. C'est pourquoi, à la un du chapitre xuv, il ajoute que les chrétiens, quoique coupables, et dignes des plus grands châtiments, excitaient la compassion, parce qu'ils périssaient non pour le bien public, mais pour satisfaire à la cruauté d'un seul {in saevitiam unius), et cela pour avoir exécuté ses ordres cruels; car ainsi me paraît devoir être interprété ce passage. » [Atene e Borna, 1900, n* 24, p. 380). On estimera sans doute aussi paradoxale qu'invraisemblable cette interprétation du récit de Tacite. Pour la réfuter, il suffira de rap|)eler qu'elle ne trouve, dans les écrivains antiques, aucun appui. Pas un seul de ceux qui ont parlé de l'incendie de Rome, ni Pline, écrivant dix ans seulement après cet événement, ni Suétone, vers le milieu du second siècle, ni Dion Cassius, dans la première moitié du troisième, ne l'imputent aux chrétiens; Tensemble de la narration dé

La persécution de Néron.

Je viens de raconter les premières souffrances infligées aux chrétiens par le pouvoir impérial. Le glaive une fois tiré ne rentra pas de lui-même et tout de suite dans le fourreau. La persécution continua pendant plusieurs années, jusqu'à la fin du règne de Néron. Hais de locale elle devint générale, et, sortant des murs de Rome, elle s*étendit au reste de l'Empire (1).

L'accusation portée contre les fidèles arrêtés sur

Tacite montre que telle n'est pas non plus sa pensée. Si une telle opinion eût en cours chez les païens dans les premiers siècles de l'Église, les apologistes, qui discutent avec tant de soin les calomnies répandues contre les chrétiens, n'auraient pas manqué de répondre à celle-ci : or, on n'y rencontre pas la moindre allusion dans leurs écrits, non plus que dans ce qui nous a été conservé de ceux des plus violents adversaires du christianisme, Celse ou Julien.

(1) Pour l'universalité de la persécution, Le Nourry, Dissert. I, p. 94 de son édition du De mort, pe.rs. de Lactance; Ruinart, Acta marlyrum, p. xwiii-xxix; Tillemont, Mémoires, t. II, art. et note ii sur la persécution de Néron -, De Rossi, Bull, di arch. crist., 1865, p. 9S; Milman, History ofchrisUaniiy^ t. I, p. 265, noie 2; Aube, Histoire des persécutions, p. 99-100; Renan, V Antéchrist, p. 39, 45, 183. — Contre, Dodwell, Diss. Cypr. xiii ; Basnage, Gibbon, Merivale, Overbeck, cités par F. GUrres, Christenverfolgungen^ dans Kraus, Real-Encyckl. der christ. AlterthUmer, t. I. p. 221 ; F. Gorres, ibid.; Keiro, Romund dos Christenthum, p. 193-196 ; Duruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 508 ; Renan, les Apôtres, p. 349; V Antéchrist, p. 555; Blackburn Daniell, Nero, dans Dict. of christ, biography, t. IV, p. 26-27; Schiller, dans Comm, in hon. Momms., p. 47.

LA PERSECUTION DE NÉROiN* 61

le soupçon d'incendie avait promptement dévié. Au cours de leur procès^ une autre imputation s'était substituée à celle-ci. On avait vu en eux une espèce d'hommes à part, chargée de la haine du genre humain. Il résulte des paroles de Tacite que l'impopularité de leur religion, les calomnies déj& répandues contre elle dans le peuple, ont été la vraie cause de la condamnation qui les frappa, et qu'ils furent déclarés coupables du crime d'incendie, non en vertu d*une preuve directe, mais parce qu'on supposait les chrétiens capables de tous les crimes. C'est donc bien comme chrétiens qu'ils furent condamnés. Mais leur procès, une fois ouvert, ne pouvait plus être aisément fermé. Pour la première fois les vagues rumeurs propagées contre la religion nouvelle avaient pris corps : ses adhérents avaient été dénoncés par l'empereur lui-même comme des ennemis publics. La nécessité d'achever son œuvre s^imposait au cruel souverain. Cela devint l'afiaire principale, dont l'incident de 64. n'avait été que le préliminaire. « Des supplices, dit Suétone, furent infligés par Néron aux chrétiens, race d'hommes d'une superstition nouvelle et malfaisante (1). )) Suétone écrit cette phrase au paragraphe 16 de sa biographie de Néron, et ce n'est qu'au paragraphe 38 qu'il raconte l'incendie de Rome. Dans sa pensée, il n'existe pas un lien bien rigoureux entre ces deux événements : ce n'est pas comme incendiai-

(1 ) Afflicti snppliciift christiani, genus homiaam saperstilionis dots et maleGcœ. Suétone, A>ro, 16.

res, OU uniquement en cette qualité, c'est aussi, c*est surtout à cause de leur « superstition nouvelle et malfaisante » que les chrétiens sont punis. La condamnation pour incendie fut le prétexte et donna le signal : la persécution religieuse suivit, menaçant les fidèles répandus sur toute la surface du monde romain.

Rien de plus naturel, de plus conforme à la logique des passions humaines. Si les chrétiens de Rome ont pu être accusés, non individuellement, mais en bloc, d*avoir allumé le feu du mois de juillet 6ï, si Ton a pu voir en eux une association d*incendiaires , une sorte de secte anarchiste ou nihiliste, il n'est pas étonnant qu'on ait cherché à en atteindre dans les provinces les ramifications. Hors de Rome, le peuple des villes, subissant le contre-coup des douleurs de la foule romaine et des calomnies de l'empereur, encore grossies par Téloignement, dut se lever en masse contre les chrétiens, et forcer à sévir contre eux les magistrats qui hésitaient encore. L'horrible comédie juridique des jardins de Néron fut peut-être imitée dans les colonies ou les municipes, si avides de sanglants spectacles. 11 eût été surprenant que Tincendie de fanatisme et de haine allumé par Néron ne se fût pas propagé de Rome sur d'autres points de TEmpirc, et se fût éteint de lui-même dans une atmosphère toute saturée de passions inflammables. Hais ni le peuple ni les magistrats ne paraissent avoir été laissés à leurs seuls instincts, sans direction officielle. Des témoignages considérables font connaître , soit explicitement, soit implicitement, non seulement le caractère général de

la persécution de Néron, mais encore l'existence d*un édit, donnant à cette persécution sa forme légale.

On en chercherait vainement la trace dans les historiens païens, qui dédaignaient de consacrer beaucoup de paroles aux affaires de TÉglise. Mais les écrivains chrétiens le mentionnent, en s'appuyant sur une tradition constante, et depuis longtemps formée. « Néron, écrit TEspagnol Orose, fit souffrir aux chrétiens les supplices et la mort, et ordonna de les per^i^cuter dans toutes les provinces (1). » Après avoir raconté les cruautés exercées par Néron sous prétexte de punir les auteurs de Tincendie de Rome, Sulpice Sévère ajoute : « Tel fut le commencement des persécutions contre les chrétiens ; ensuite la religion fut interdite parles lois, et, en vertu d*édits officiellement rendus, il ne fut plus permis d'être chrétien (2). » On remarquera la précision de ce langage, qui distingue deux phases successives de la persécution, et y signale deux actes découlant logiquement Tun de Tautre (3). « Né-

(t) Nero RomaB cbristianos suppliciis ac mortibus aiTecil, ac per omnes proTÎncias pari persecutione excruciari imperavit. Orose, Adr. pag. hist., VII, 5.

(2) Hoc iaitio ia christianos sœriri cœptum : post etiam datis legibus rellgîo Tetabatur, palainque edictis propositis dirisUanum esse noo licebat. Sulpice Sévère, Cfiron., II, 41. Overbeck a prétendu que « post etiam datis legibus » indique des temps postérieurs à Néron et fati allusion à l'époque de Trajan et au rescrit de cet empereur; sapposiUon inadmissible, fait observer F. Gôrres {Christenverfolgungen, dans Kraus, BeaUEncyckL der chrisil. Alterth., t. I, p. 223), car après celte phrase Sulpice Sévère raconte le martyre de saint Pierre et de saint Paul : Tum Paulus et Petrus capi te damnât i, etc.

(3) Cf. De Rossi, BulL di arch. crist., 1865, p. 93; Ligbtfoot, S. ignatius and S, Polycarp., 1839, t. I, p. 10-11.

64 LA PERSÉCUTION DE NEROIf.

ron, dit à son tour Lactance, voyant que non seulement à Rome, mais partout, une grande multitude abandonnait chaque jour le culte des idoles et embrassait la religion nouvelle, s*élança pour détruire le céleste temple et abolir la justice (1). » L'assertion de Tapologiste du quatrième siècle sur la « multitude » qui renonçait au culte des idoles dès le règne de Néron pourrait sembler exagérée : cependant on se rappellera que le même mot avait été employé par des contemporains, comme Tacite et Clément Romain (2) : et, moins de cinquante ans après Néron, l'on verra Pline le Jeune écrire que, dans une province, les temples sont presque délaissés, les sacrifices solennels depuis longtemps interrompus (3), et le commerce des victimes à peu près abandonné (i) . On peut donc admettre ce que dit Lactance, et reconnaître dans le nombre croissant des fidèles, à peine diminué par le massacre de Gb, le motif qui poussa Néron à lancer le premier édit de persécution générale.

Les historiens du quatrième siècle ne sont pas seuls à faire peser sur Néron la responsabilité de cette mesure : avant eux, des écrivains moins éloignés des faits, et plus à portée des sources, avaient dit la même

(1) Gain animadverteret non modo Romas, sed u bique quolidie magnani muUitadinem deflcerc a cultu idolorum et ad religionem novara, damnata vetustate, transire prosiliTit... ad excidendum cœlesle templum delendamque Jusliliam. Lactance, De mort, pers.y 1.

(2) Voir plus haut, p. 56.

(3) Diu intermissa.

(4) Pline, Ep., X, 97.

chose. Dans une Apologie composée vers 172, Méliton de Sardes déclare que seuls entre tous les empereurs Néron et Domitien ont « mis en accusation » la foi chrétienne (1). Trente ans plus tard, TertuUien écrit de même que Néron, le premier, tira contre la religion chrétienne, qui alors commençait à faire des progrès dans Rome, le glaive des Césars, et que Domitien rimita : par Néron, dit-il, commença notre condamnation et ces deux méchants empereurs sont les seuls que nous ayons eus pour ennemis (2). Ces deux passages montrent bien qu'il s'agit, même pour Néron, d'une persécution religieuse, et non d'une cruauté passagère, d'une violence accidentelle ayant une cause étrangère à la religion : ils renferment de plus une inexactitude très significative. Entre la fin du premier siècle et l'époque de Méliton ou de TertuUien, il y eut bien des martyrs : les règnes de la dynastie Antonine en virent d'incontestables : c'est même l'un des empereurs de cette dynastie qui, dans un célèbre rescrit adressé à Pline, fixera la jurisprudence au sujet des chrétiens. Comment donc les deux apologistes, écrivant à trente ans de distance l'un de l'autre, s'accor-

(1) Môvot icàvT(i>v àvaiceioOévTs; Ond xivcov paaxàveov avOpwiceov tàv xaO' 4|Mk i^ 8(aSoX^ xata9Ti)aai Xâ^ov ^OéXTjaav Ncpcov xai Ao|itTiav6;. Méliton, dans Eusèbe, Hi$t, Eccl., IV, 26, 6.

(2) CoQsalite commeaUrios Testros : illic reperietis p ri mu m Neronem in hanc seclam cum maxime Romœ orlenlem Cœsariano gladio ferociflsc. Sed lali dedicatore damnalionis nostrœ etiam gloriamur... TentaTerat et Domitianus... Taies semper nobis insecutores... Gœterura de tôt exinde principibus ad hodiernum divinum hamanamque sapientibas édite aliquem debellatorem chrislianorum. TertuUien, Apol.y 5,

dent-ils à ne nommer d*aatres persécuteurs que Néron et Domitien? Probablement parce que, de tous les empereurs antérieurs au troisième siècle, ces deux tyrans sont les seuls qui aient porté des édits spéciaux contre les chrétiens : le rescrit à Pline, en effet, n'est autre chose qu'une réponse à une consultation, fixant un point de droit, mais ne le créant pas, et supposant une législation antérieure (1). Tertullien dénonce clairement le premier auteur de cette législation, quand il donne aux lois qui proscrivaient les chrétiens le nom d' « institution néronienne, » inslilutum nerO" nianum (2).

Je ne m'arrêterai point à réfuter une objection qui me parait absolument sans valeur. Néron, a-t-on dit, n'a pu inaugurer la persécution religieuse : il était trop peu religieux pour cela (3). Suétone, en effet, l'accuse d'un égal mépris de toutes les religions, excepté celle de la déesse syrienne, qu'il abandonna bientôt pour une autre encore plus dégradante (4). Je suis peu touché de cet argument. Néron, s'il n'était pas religieux, était au moins d'une superstition extrême (5) ; d'ailleurs les sceptiques les plus avérés ont

(1) Cf. Tillemont, Mémoires, t. H, note ii sur la persécuUon de Néron.

(2) Apol., 6. Cf. Wieseler, Die Christenverfolgungen der Caesaren, note 18, p. 25. En sens contraire, Semeria, Il primo sangue crisHanOt p. 58-63.

(3) Gôrres, dans Kraus, loc. ciL

(4) Rcligionum usquequaque contemptor, prœter unius deœ Syrise. Hanc roox ita sprevit, etc. Suétone, Nero, 56.

(5) Voir Suétone, ibid.

été quelquefois les plus féroces persécuteurs. Comme Ta très bien dit Tertullien, tout ce qui était grand et bon avût Néron pour ennemi naturel (1). Néron, malgré les leçons de Sénèque (ou peut-être à cause d'elles), était sceptique en philosophie ; il persécuta cependant les philosophes Cornutus, ApolloDius, Musonius Rufus qu'un Père de TÉglise a compté parmi les hommes que Satan tourmenta, quoique païens, à cause de leurs vertus (2), Sénèque lui-même, Tillustre stoïcien Thraséas. Il a pu persécuter les chrétiens, dont la vertu plus austère et plus pure encore était une plus éclatante condamnation de ses vices.

Un document contemporain, d'une incontestable authenticité, envoyé de Rome aux chrétiens d'Asie, nous montre la persécution menaçant ou même atteignant déjà les Églises répandues dans cette partie du monde romain. Je veux parler de la première épltre de saint Pierre (3). Il n'est pas douteux qu'elle ait été écrite à Rome : l'opinion qui prenait à la lettre le mot Babylone de l'avant-dernier verset est aujour-

(1) Tertullien, Apol.y 5.

(2) Saint Justin, II Apol.^ 8.

(3) L'opinion de Holtzman (Shenkel, Bibel-Lexieon, t. IV, p. 286), pUcant la première épltre de Pierre au temps de Trajan ou d'Hadrien, a été très bien réfutée par Ramsay, The Church and the roman Etnpire^ 1894, p. 288-290; mais Topinion de Ramsay, qui met l'épitre sous les Flaviens, Ters 80, reculant en proportion le martyre de l'apôtre, ne me paraît pas établie. Harnack, Die Chronologie der altchristli" chen Literatur bis Ev4ebim, t. I (Leipzig, 1897), place entre 83 et 93 l'épitre (qu'il croit avoir été écrite par uu disciple de saint Paul]; mais il accorde qu'elle peut aussi avoir été écrite dix ou même vingt ans avant cette date, ce qui ramène aux environs de Tan 64.

d*hui écartée par tous les critiques (1). Babylone, dans le stvle secret des Juifs et des chrétiens de ce temps, désigne toujours Rome (2) : Thistoire n'a jamais rien su d'une Église de la Babylone asiatique, et cette ville même, sans doute, n'existait plus guère vers le milieu du premier siècle (3) ; quant à la Babylone d'Egypte, c'était une simple forteresse {k)j où certainement saint Pierre n'a pas mis le pied (5) . La date de l'épitre n'est pas plus douteuse. Elle a été

(1) On s'étonne de la ?oir reproduite par M. de Pressensé, le Siècle apostolique^ 1888, p. 376. Cette assertion se rattache à l'ancienne thèse protestante, qui niait la venue et le martyre de saint Pierre à Rome. Celte thèse est considérée aujourd'hui par les protestants saTanU comme erronée : • That this was an error, is now as clear as daylight to cTery student of history who does nol blindfold hiroself. » Hamack, Thaughti on Ihe présent position of Protêstantism, cité par I^'uovo BuUêUino di archeologia cristiana, 1899, p. 114.

(2) Kal fpkélii itdvxov ^aOCrv aùno^' tt BafiuXûva 'iToXîac yatav 6' -^c (tvcxa icoXXol 6Xovto *E€pftia>v &Y(Oi nioTol xal vaàc àXifiM.

Orac. Sibyll., V, 158.

(3) Pline, Nat. Hist.^ Vf, .10. A cette époque, les Juifs étaient chassés de la Babylonie; Josèphe, Ant, Jud., XVIII, ix, 8, 9. Cr. Tillemont, Histoire des empereurs, t. 1, p. 532; t. II, p. 127-128; Renan, l'Antéchrist, p. 122, note 2.

(4) Slrabon, Géogr., XVII.

(5) Voir le P. de Sinedt, Diss. selectx in prim. set. hist. écoles,, p. 9, et appendice, p. 2; les articles de M. l'abbé P. Martin dans la Bévue des questions historiques, janvier 1873, janvier 1874, juillet 1875; Renan, ï Antéchrist, p. 552; Sabatier, art. Èpttres de Pierre, dans V Encyclopédie (protestante) des sciences religieuses, t. X, p. 622; Ligbtfoot, S. Clément of Rome, t. II, p. 492; Ramsay, The Church and the Roman Empire, p. 287. Ce dernier critique insiste sur le caractère romain de l'épitre : a qu'un Juif ayant passé sa vie en Palestine et en Chaldée ail écrit so romanised a letier est plus qu'improbable. »

quelquefois placée entre les années hk et 52 (1); mais rien dans le texte ne demande cette date (2) : tout, au contraire, indique une lettre écrite à une époque violente, sous le coup d'une crise beaucoup plus terrible et plus générale que ne fut l'expulsion des Juifs de Rome au temps de Claude. Aucun livre du Nouveau Testament, excepté l'Apocalypse, ne porte aussi visiblement le poids de la persécution (3). On sent que les événements qui obligent l'apôtre à écrire ne sont pas une attaque isolée, dirigée contre quelques membres de l'Église par un caprice impérial, mais une proscription réfléchie, systématique, menaçant tous les fidèles. Nous ne doutons pas que l'épltre ait été composée après l'édit de Néron, qui donna lieu à saint Pierre de faire connaître aux chrétiens des provinces lointaines les périls qui allaient fondre sur l'Église entière (&). Les destinataires de la lettre sont les fidèles « du Pont, de la Cappadoce, de l'Asie, de la Bithynie (5). »

L'apôtre leur adresse des conseils.

D'abord il rappelle, d'une manière générale, leurs devoirs envers l'autorité romaine, comme, à une

(1) Tiliemont, Mémoires, t. I, art. xxxi sar saint Pierre.

(2) De nombreax passages font croire, au contraire, que saint Pierre, en écriTant, avait sous les yeux l'épltre de saint Paul aux Romains, qui est de 58, et celle du même apôtre aux Éphésiens, qui ne peut être antérieore à 63. Lightfoot, ouvr. cité, p. 498.

(3) Ibid,, p. 498.

(4) Ibid., et Moebler, Histoire de V Église^ trad. Garas, t. I, p. 132.

(5) I Pétri, I, 1.

époque plus paisible, saint Paul Ta fait dans sa belle lettre aux Romains :

« Soyez soumis aux institutions établies (1), à cause de Dieu, soit au roi, parce qu*il est le premier, soit aux magistrats, parce qu'ils ont été commis par lui à la punition des méchants et à la louange des bons. Dieu veut que par vos bonnes œuvres vous fassiez taire les faux jugements des hommes ignorants. Vous êtes libres, mais de la liberté qui convient aux enfants de Dieu, non de celle qui sert de voile à la malice. Honorez donc tous les hommes; chérissez la fraternité; craignez Dieu; respectez le roi (2). »

Puis, passant de ces enseignements généraux aux recommandations dictées par les circonstances particulières où Ton se trouve, il ajoute :

« Très chers, ne vous troublez pas dans la calamité (3) qui fond sur vous pour vous éprouver, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire.

« Hais, vous unissant aux souffrances du Christ, réjouissez- vous, afin de vous réjouir et de tressaillir un jour dans la révélation de sa gloire.

« Si vous êtes insultés au nom du Christ, vous serez heureux...

« Qu'aucun de vous ne soit châtié comme homicide, ou voleur, ou malfaisant (^), ou comme avide du bien d'autrui.

(1) KtCffti.

(2) / Pétri, II, 13-17.

(3) Litléralement dans l'incendie, lojpfaati.

(4) Kaxoitob; (rapprochez « malefUx superstitionis • de Saétoae).

Lk P£RSÉGUnON DE NÉRON. 71

« Mais si Tua de vous est châtié comme chrétien, qu'il ne rougisse pas ; qu'il glorifie Dieu en cette qua- Uté.

c( Car le temps vient où le jugement commence par la maison de Dieu (1 ) . »

Il est difficile de méconnaître dans ces paroles une exhortation de Tapôtre à ses frères d* Asie déjà touchés par la persécution. Avec quel soin il leur recommande de ne point donner de prétexte aux calomnies dont on les accable, de ne point mériter d'être punis comme homicides, voleurs, malfaisants, mais de se présenter purs au supplice, afin de souffrir seulement comme chrétiens! Tout est remarquable ici, jusqu'à l'expression si caractéristique employée par l'apôtre pour désigner la calamité qui atteint les chrétiens d'Orient, 7up(09tç, fervor; on sent une imagination encore émue des terribles spectacles du Vatican, de ces multitudes de chrétiens qui ont péri dans les flammes au lendemain de l'incendie de Rome, et ne trouvant point d'autre mot que le mot « incendie » pour désigner la persécution qui va s'allumer sur tous les points du monde romain. Les torches vivantes des jardins de Néron jettent leur reflet sur le style de l'apôtre.

Il serait intéressant d'apprendre en quelles provinces la persécution de Néron sévit avec le plus d'intensité. Nous venons de voir qu'en Galatie, en Cappadoce, en Bithynie, dans le Pont, dans la province d'Asie, les fidèles furent exposés aux calomnies et aux supplices.

(1) I Pétri, IF, 12-16. Cf. 18, 19. et v, 7, 8, 9, 10.

Le midi de la Gaule, où toucha vraisemblablement saint Paul allant en Espagne (1), ce dernier pays, où le voyage de l'apôtre, auquel semble faire allusion Tépltre de saint Clément (2), est attesté par un document du second siècle (3), eurent peut-être aussi des martyrs (4). Des traditions plus ou moins fondées placent des martyrs en plusieurs villes dltalie (5). Une curieuse découverte semble prouver que le christianisme fut persécuté ou au moins insulté à Pompéi.

Dans la petite ville campanienne, les Juifs étaient nombreux. Comme Jérusalem (6), elle avait une synagogue des Liber Uni; on a retrouvé l'inscription d'un prince de cette synagogue. Les Juifs paraissent s*ètre mêlés facilement à la vie municipale, si active à Pompéi : l'inscription qui nous fait connaître l'existence de la synagogue est une affiche électorale, dans la-

(1) or. Renan, V Antéchrist, p. 108; LJghtfoot, Galatians, p. 31; S, dénient of Rome, t. II, p. 30.

(2) 'Eict t6 Tépiia t^c $u<j(a>; iXOwv. Saint Clément, Cor. , 5. Expressions analogues désignant l'extrémité occidentale de l'Espagne, les colonnes d'Hercule, dans Strabon, Geogr.^ II, 1 ; Veileius Paterculus, I, 2. « L'expression employée par saint Clément, susceptible d'une interprétation moins stricte si elle se rencontrait dans un livre écrit en Orient, ne peut guère signifier ici que la véritable extrémité de l'Occident, l'Espagne. » Duchesne, leçons autographiées sur les Origines chrétiennes (1878- 1881), p. 438.

(3) Profectionem Pauli ab Urbe ad Spaniam proficiscentis. Canon de Muratori,

(4) 11 n'y a point à prendre en considération l'inscription publiée par Gruter, 289, 9, et comme spuria par Orelli, 730 : la fausseté en est manifeste. Cf. Corp. inscr, lat,, t. H. 25.

(5) VoirTilIemont, Mémoires, t. II, art. et notes sur la persécution de Néron, art. et notes sur S. Gervais et S. Protais, S. Nazaire et S. Celse.

(6) Act. Apost., VI, 9.

LA PRKSËCCJTION DE mHOfi. 73

quelle le princeps invite ses coreligionnaires et tous les habitants à favoriser la candidature de Cuspius Pansa à Tédilité (1). Non seulement la religion juive était florissante à Pompéi (2), mais encore ses livres saints paraissent y avoir été bien connus : une caricature représentant le Jugement de Salomon a été découverte sur une muraille d'une maison que d autres fresques font présumer avoir appartenu à un commerçant originaire d'Alexandrie (3). Il serait surprenant qu'une ville campanienne, où le judaïsme était si bien établi, n'eût pas compté parmi ses habitants quelques chrétiens. Quand saint Paul, après en avoir appelé à César, fut conduit à Rome, il débarqua à Pouzzoles, et trouva là une chrétienté constituée, dans laquelle il séjourna pendant sept jours {h). La semence évangélique n'était sans doute pas tombée dans la seule ville de Pouzzoles; elle avait dû se répandre autour de Naples, sur toute la côte campanienne que le commerce mettait sans cesse en rapports avec l'Orient, qui était l'étape naturelle des missionnaires se ren* dant & Rome (5) et où (tout ce que nous connaissons

(I) CVSPIVM PANSAM AED. FABIVS. EVPOH. PlUNCEPS LI- BERTINORVM.

(2j Fiorelli, Pomp. ani, hisL, 1. 1, p. 160; cité par De Rossi, Bulletiino di archeoloffia crisUana, 1864, p. 70; cf. p. 92, 93.

(3) LeUre de M. de Rossl dans le Bulletin critique, !•' déc. 1882, p. 272. La caricature est reproduite en tète du livre d'Edmond Le Blant, Us Persécuteurs et les martyrs^ 1893.

(4) Act. Apost.^ XXTUI, 14.

(5) Suétone, Aug,, 98; Xero, 31 ; Tacite, Ann,, XV, 42, 43, 46 ; Dion Cassias, XLVUI, 49; LXVII, 14 ; Sénèque, Ep, 77 ; Stace, Sylv.,n\, m, 26-27; Pline, Nat. Hist., XIV, 8.

74 Li PERSÉCUTION DE NÉRON.

de Pompéi le prouve) les esprits étaient fort ouverts aux idées nouvelles, fort enclins aux cultes étrangers. Le long de ces rivages consacrés aux aflhires et aux plaisirs, de ces ravissantes eaux bleues bordées de somptueuses villas et de volcans redoutables, pleines d'attraits et de menaces, s'étaient sans doute formées de petites oasis chrétiennes, d'humbles communautés vouées à la prière, à la pénitence, à la charité (1). L'une d'elles se tenait peut-être à Pompéi dans la vaste salle d'une maison voisine des thermes de Stabies, peu éloignée du temple d'Isis, des thé&tres et de la caserne des gladiateurs. Pourquoi ce quartier si profane avait-il été choisi par les adorateurs du Christ? Il est impossible de le dire; mais quelques phrases tracées à la pointe sur les murs de la salle peuvent avoir été écrites par un païen, après que les dirétiens en eurent été chassés par la persécution. Celle où leur nom se rencontre a maintenant disparu; mais des fac-similés en ont été conservés (2). Ces mots y étaient très lisibles, au-dessous et à la suite d autres mots indéchiffrables : avdi christianos ; sons eux se voyaient des lettres difficiles à reconnaître,

(1) Tertallicn dit, il est vrai, qu'il n'y arait pas de chrétiens en Campanie avant l'éruption volcanique de 79 : Nec... Catnpania de christianis cooquerebatur, cum... Pompeios desuo monte perfadil ignis. ApoL, 40. Mais il est évidemment mal renseigné, puisque saint Paul débarquant à Pouzzolcs, ville campanienne, y trouva des chrétiens.

(2) La fac-similé pris en 1862 par Minervini a été reproduit dans le Bullettino di archeologia cristiana, 1864, p. 69, et dans le Corp. in$er. lat.j t. IV, pi. XVI, n» 8. Le n<» 2 de cette planche reproduit le fac-similé dessiné vers la même époque par Kiessling, et peu différent.

dans lesquelles M. de Rossi croit pouvoir lire siivos o ORiis {sdevos o{l)ores) : « Écoutez les chrétiens, cygnes cruels. » Il peut y avoir là une allusion bien éloquente aux tiavissima verba de quelques martyrs chrétiens dont un habitant de Pompéi aurait entendu le « chant du cygne, » rempli de prophétiques menaces. D'autres phrases malveillantes ou ironiques se lisent encore sur les murs : mvlvs (1) uic mvscel- LAS (3) DOCviT ( (c ici un mulet endoctrina des mouches » ), MBNDAX VERAci SALVTEM ( « le mcutcur au véridique, salut. » ) Il semble qu'on ait voulu railler les enseignements qui se donnaient dans ce lieu, les paroles de vérité qui s'y prononçaient (3). Sur le mur extérieur, le long de la rue, est écrite une autre phrase : otiosis hic locvs non est, discede morator ( ce ce n'est pas ici la place des oisifs, va-t'en, flâneur (&) » }, dans laquelle on peut encore voir une raillerie païenne à l'adresse de ceux qui s'assemblaient dans la maison. Ce sont là, nous en convenons, des hypothèses « qui aux uns sembleront de purs rêves, aux autres de très grandes probabilités : mais, mettant de côté les conjectures, le point prin-

(t) Se sourenir des calomnies rjui représentaient les chrétiens et les Joifs comme adoraol une tête d'âne. Cf. Tacite, Hist.y V. 4; Josèphe, Contra App., II, 7; TertuUien, ApoLf 16; et le crucifix blasphématoire dn Palatin, Rome souterraine, fig. 37, p. 334.

(2) Pour muscuUu^ diminutif de museas.

(:)) Ces trois graffiti sont donnés en fac-similé dans le BulleUino di areheologia crietiana» 1864, p. 71 .

(4) Corpusinser, lat,, t. IV, 813. —On a touIu roir dans cette maison «M laTeme ; mais, comme le remarque très bien Dyer (Pompei, p. 467), cette inscriptioa s'accorde mal arec une telle hypothèse.

cipal parait démontré, à savoir qu'à Pompéi a été trouvée une claire mention des chrétiens, le plus antique des témoignages païens relatifs à la prédication primitive et à la propagation de l'Évangile (1). » Ajoutons que s'il y eut des chrétiens à Pompéi pendant le règne de Néron, la persécution dut y faire des victimes : la haine des Juifs, qui possédaient dans cette ville une synagogue, désigna probablement les fidèles à la colère des païens.

Combien de temps dura la persécution de Néron? Elle persista, vraisemblablement^ au moins jusqu'à l'an 68, où mourut le misérable empereur. Aussi n'y a-t-il aucune difficulté à placer, avec la tradition la plus répandue, vers 66 ou 67 (2) le martyre de saint Pierre et de saint Paul à Rome : saint Pierre survécut au grand massacre de 64, car sa première épitre, encourageant les fidèles d'Orient persécutés, est évidemment postérieure à cette date.

Nous ne chercherons pas à combiner les récits lé-

(1) De Rossi, Ballellino di archeologia crisUana, 1864, p. 69-71.

(2) C'est la dale doiinée par Easèbc, proYenant d*un calcul opéré d'après la donnée tradillonnelle qui rapporte à l'an 43, douxe ans après la mort du Sauveur, la séparation des apôtres, combinée avec la tradition des Yingt-cinq ans d'épiscopat romain de saint Pierre. En l'adoptant comme la plus rraisemblablc, parce qu'elle est celle qui se ctmcilie le mieux arec le texte de Denys de Corinthe (Eusèbe, Hitt. eccL, II, 28) qui Tait mourir en même temps Pierre et Paul, aTec le fait du voyage de Paul de Rome en Espagne, et avec la probabilité que la première épitre de Pierre est postérieure au massacre d*août 64, je ne conteste pas que des arguments dignes d'attention aient été proposés pour placer au moment de ce massacre le martyre des deux apôtres : on les trouvera très bien résumés dans Dufourq, Étude sur les Gesta martyrum romains, 1900, p. 103-110.

LA PSRSÉCUnON DE NÉRON. 77

gendaires de la mort des apôtres (1), et à en extraire ce qui peat paraître vraisemblable. Nous indiquerons seulement deux faits certains : le mode de leur martyre et l'emplacement de leurs tombeaux.

« Quand tu seras vieux, avait dit Jésus à Pierre, tu étendras les mains, et un antre te ceindra, et te conduira où tu ne veux pas. » II dit cela — ajoute en manière de commentaire Tévangéliste saint Jean, — <c pour indiquer par quel genre de mort Pierre devait glorifier Dieu (2). » L'évangile de saint Jean est postérieur à la mort de saint Pierre, et Fauteur non seulement savait comment saint Pierre était mort, mais en parlait comme d'un événement connu de tout le monde. Ce genre de mort, les mains étendues, est évidemment le supplice de la croix : brachia patibulo explicuerunt y dit Sénèque parlant de crucifiés (3). L'antiquité chrétienne l'a ainsi compris. Au premier

(1) Voir BuUeitino di archeologia crUtiana, 1867, p. 70, 71; 1869, p. 80. Cependant de ces documents légendaires quelques détails sont à retenir. La Passio Pétri du pseudo-Linus dit que saint Pierre fut crucifié inter duos meias, ce qui s'applique bien à un cirque, et les Actes apocryphes publiés par M. Lipsius précisent en disant qu'il fut martyrisé juxta obeliscum Neronis. II s'agit de l'obélisque du cirque de Néron, au Vatican. Traditions locales reproduites dans des documents légendaires, mais qui peurent être anciennes et Traies. De même la tradition portant que saint Paul a été décapité dans la Massa ad aqtuu Salvias est antique, et antérieure au quatrième siècle. On doit retenir que le martyre advint au lieu de la massa appelé ad très fontes, où de récentes découvertes ont fait trouver un ancien oratoire. Voir Kirscb, Ort des Martgrium des Apostels Paulus dans Bdmische Quartalschrift, 1888, 3* livraison, et Marucchi, dans Nuovo Bulletiino di archeologia cristiana, 1899, p, 116.

(2) Saint Jean, xxi, 18, 19.

(3) Sénèque, Consolatio ad Marciam, 20.

et au second siècle, Clément Romain (1) et Denys de Corinthe (2) parlent du martyre de Fapôtre à Rome sans en indiquer le mode; mus, au siècle soivant, Origène dit clairement que Pierre (ut crucifié. Le savant Alexandrin ajoute qu'il « fut crucifié la tète en bas (3). >» Ce fait, si étrange qu'il paraisse, n'est pas sans exemple au siècle de Néron. « Je vois, écrit Sénèque quelques années avant le règne de ce prince, je vois des croix de divers genres : quelques-uns y sont suspendus la tête en bas (()... » Origène attribue à cet effroyable raffinement de torture une autre cause encore que la cruauté des bourreaux : <c Pierre, dit-il, demanda à être ainsi placé sur la croix (5). » Tertullien ne parle pas de ce grand acte d'humilité; mais il dit que saint Pierre « souffrit une passion semblable à celle du Sauveur (6) » et « fut crucifié (7). » Le supplice de Paul fut différent : on le décapita (8). C'était la peine réservée aux citoyens romains, dont il avait si énergiquement revendiqué les droits : honestiores capite puniuntur (9).

(1) Saint Clément, Cor,, 5, 6.

(2) Dans Eusèbe, Hisi. EccL, II, 25, 8.

(3) Ibid., 111, 1.

(4) Video istic cruces non onius quidem generis, sed aliter ab aliit fabricatas; capite quidem conversos in terram suspendere... Sénèqae, Cons, ad Marc,^ 20.

(5) Eusèbe, Hist. Eccl., III, 1, 2.

(6) Tertullien, De prxscr., 36.

(7) Scorpiac, 15.

(8) Tertullien, De prxscr., 36; 5corp., 15; Eusèbe, Hist. EccL, II, 25; LacUnce, De mort, pers.y 2; Orose, VII, 7.

(9) Paul, Sent., V, xxix, 1. — Sur la distinction entre le civisprih

Tel fat le martyre des deux apôtres (1). Après ce double meurtre, — arrivé soit le même jour, selon la tradition la plus répandue, soit à un an de distance, selon une autre opinion (2), — les restes de

prement dit et le plebeius^ entre l'hotiestior et Vhumilior, Toir le mémoire de Doroy, inséré à la fin du loine VI de V Histoire des Ro^ mains.

(1) M. Renan (rAniéchrist^ p. 656) et M. Sabatier {Encyclopédie des sciences religieuses, t. X, p. 617) reconnaissent une allusion prédse au martyre de saint Pierre et de saint Paul dans le passage de l'Apocalypse (xyiii, 20), où le Toyant, prédisant la chute de Rome, s'écrie : « Réjouissez- vous, ciel, et tous, saints apôtres et prophètes (xai ol &Ttoi xat ol àicooroXoi xal ot icpo^îjTai), car Dieu a vengé votre cause. » Mais peut-être l'expression « apôtres et prophètes » a-t-elle ici ao sens plus général, comme au chapitre 11 de la AtSa^i^ tûv àicoaTÔXcov. Uo autre document très ancien semble faire allusion au martyre de saint Pierre à Rome. En 1896, Clemen a publié sous ce titre : Die Himmelfahrt des Isaias, ein attestes Zeugniss fur das rômische 'Martyrium des Petrus {Zeitschrift fiir wissenchaftliche Théologie^ t. XXXIV, fascicule 3) une étude sur l'apocryphe connu sous le nom à*Ascensio Isaiae, et dont on possédait seulement alors la version éthiopienne éditée par Dillmann. Dans cet écrit, qui, selon Clemen, serait du premier siècle, parlant de l'Antéchrist et de la persécution de Néron, l'auteur (dans la traduction du texte éthiopien) dit a ... c Xil in manum ejus (Meronis) tradetur. a Clemen, suppléant unus, vit dans « unus e XII » une allusion au martyre de saint Pierre à Home sous Néron. Harnacli {Geschichte der alichr.Literatrr, t. II, p. 714) contesta cette interprétation. Récemment Greffell a retrouvé et publié {The Ascensio Isaiah, Londres, 1900) le texte grec de l'apocryphe; le passage en question y est traduit de telle sorte que le verbe au singulier exige le supplément et;. Il dit : Kal (T)&i>v 6<o6cxa (tt;) Taî^ xcpa(v auTov 9r(apa5)o6riatTat, en latin « et e duodeciin unus in manibus ejus tradetur, » ce qui revient exactement au texte proposé par Clemen. H^m^ck [Sitzungsberichte der Berliner Akademie der Wissenschaften, 1900, p. 984) a rétracté ses critiques et reconnu le bien fondé de la conjecture. Voir Marucchi, Un' antichissima testimonianza del martirio di S. Pie.tro in Roma, dans Nuovo Bull, di arch, crist,, 1901, p. 224.

(2) Voir les autorités citées par Arevalo, dans sa note sur Prudence,

saint Pierre furent déposés au pied de la colline Vaticane, ceux de saint Paul sur la voie d'Ostie, et, en vertu de la liberté accordée par la loi romaine pour la sépulture même des suppliciés (1), des monuments extérieurs furent élevés sur leur tombeau. « Je puis, écrivait au commencement du troisième siècle le prêtre romain Caius,je puis montrer les trophées des apôtres : si vous voulez aller soit au Vatican, soit sur la voie d'Ostie, vous apercevrez les trophées de ceux qui ont fondé TÉglise de Rome (2). » Les splendides basiliques bâties par Constantin remplacèrent plus tard ces monuments des premiers siècles. Ce que Ton sait encore de celle du Vatican et de sa relation avec le tombeau de saint Pierre montre que son emplacement fut imposé par ce grand souvenir, et que Ton sacrifia même quelque chose de la régularité architecturale au devoir de laisser à sa place primitive, sans y rien changer, le sépulcre apostolique (3).

péri Stephanén, XII, 5, et Ducbesnc, le Liber Pontificalis^ t. h p. 119, note 12.

(1) Digexte, XLVIII, xxiv, 1, 2. 3.

(2) *E'xù> 8à ta Tpôjratx tûv âicoarôXwv I^co Sel^t. '£àv ^àp ttcX^vr; àireXOelv in\ tàv Batixavôv, rj lui triv ôS4v xfjv *ÛaTiav, cOpi^ic Ta xpé/Kna Tù>v TaûxTiv l2pv9a{iév(ov t^v èxxÀy]9(av. Caius, cité par Eus^'be, ffisL EccLy II, 25, 7. Le sens da mot xpâizoLia dans ce texte pour désigner les a tombeaux » de* deux apôtres a été contesté par Erbes (Zeitschrifï far Kirchengeschichte, t. VII, p. 11) et par Lipsius (Die apokrypken Apostelgeschichien in AposlcUegendeix^ 2« éd., p. 391). U a été mis hors de doute par Lightfoot {Saint Clément of Home, t. I, p. 881) et Dachesne (le Liber Pontificalis, t. I, p. 120). Voir la liste des auteurs qui ont traduit Tpdiraia par « tombeaux D dans Stimmen aus Maria Laach, 1888, t. XX.W, p. 113-114.

(3) Voir De Uossi, Inscript, christ, urbis Romae, t. II, p. 231, 2;

Néron n'était pas à Rome quand fut versé le sang des apôtres. Il était parti, dès la fin de 66, pour faire en Grèce moins un voyage impérial qu'une tournée de comédien, chanter dans tous les théâtres, courir dans tous les stades, lutter dans toutes les arènes, et remporter toutes les couronnes. Hais il laissait à Rome d'autres lui-même, le préfet du prétoire Tigellin, et un affranchi de Claude, aussi intelligent que cruel, Hélius, à qui il avait donné plein pouvoir sur toute sorte de personnes, jusqu'à faire mourir des sénateurs avant même de lui en écrire. La sentence des apôtres put être prononcée par ce personnage^ présidant comme représentant du prince le conseil impérial; ou par le sénat, si les faits dont ils étaient accusés rentraient dans les causes réservées à la compétence sénatoriale (1); ou simplement par les tribunaux criminels {gtiaestiones perpettiœ), si le prétexte pour lequel on les poursuivit était emprunté au droit commun. En l'absence de l'empereur, il ne manquait pas

236. Sar le toiobeaa de saint Pierre, ibid., p. 199-200; 235-237; Dachesne, le Liber pontificalis, t. I, p. cxly, 119, 194-195, et la Né^ cropole pontificale du Vatican, dans le Compte rendu du deuxième congrès scientifique international des catholiques, 1896, cinquième «ection, p. 61-66. Sur le tombeau de saint Paul, De Rossi, BulL di arch, crist., 1883, p. 153; Grisar, Studi e Documenti di Sioria € Diritto, 1892, p. 321-373; Sleyenson, Nuovo Bullettino di archeoiogia cristiana, 1897, p. 307, 319. On ne peut accepter Thypolbèse de Brbes {Die Todestage des Apostel Paulus und Petrus und ihre rdmische Denkmalerj Leipzig, 1899], qui place la sépulture primitlYe des deux apôtres aux a catacombes » de la Yoie Appienne, là où ils eurent seulement, Ters le milieu du troisième siècle, une sépulture temporaire. Voir Analecta Bollandiana, t. XIX, 1900, p. 42-44. (1) Cf. Willems, le Droit public romain, p. 472, 473.

de juges pour condamner les chrétiens, ou de bourreaux pour les exécuter. Mais Néron devait peu survivre à ses deux plus nobles victimes. Rappelé en toute hâte par Hélius, qui voyait Torage se former, et courut en Grèce le chercher, il rentra en Italie vers la fin de 67, apprenant sur sa route le soulèvement des Gaules, la proclamation de Galba en Espagne. Il ne se considérait pas moins comme un triomphateur, voyageait à petites journées, entrait solennellement à Naples, à Antium, à Albano, à Rome, étalait sons les yeux du sénat, des chevaliers et du peuple, dix-huit cents couronnes rapportées de Grèce, et paradait sur le char d'Auguste, Tolivier olympique sur la tète et le laurier pythien à la main. Mais Torgie allait finir. Quelques jours plus lard , le sénat, qui venait d'applaudir son ridicule triomphe, le déclare ennemi public, et le misérable, abandonné de tous, réfugié dans la maison d^un affranchi, voisine de la voie Nomentane, se tue dans une cave, — non loin du cimetière où Pierre avait baptisé, et du camp prétorien, où Paul avait fait entendre la parole de Dieu. Si les chrétiens avaient eu le droit de se réjouir de la mort d'uu persécuteur, ils eussent été au premier rang de la foule qui, le il juin 68, parcourait bruyamment les rues de Rome, le bonnet de la liberté sur la tête (1). Néron mort, l'Église, pour la première fois depuis quatre ans, put goûter quelque repos. Tertullien semble dire que, tous les actes de Néron ayant été

(1) Suétone, \cro, 57.

annulés, seules les mesures prises par lui contre les chrétiens furent maintenues (1). Je crois volontiers qu'on n'en fit point l'objet d'une abrogation formelle, et que « le glaive des Césars » ne rentra qu'à demi dans le fourreau; mais, d'ici à longtemps, on ne l'en urera plus. L'autorité romaine s'aperçut qu'elle avait des ennemis plus redoutables que les chrétiens; ces ennemis étaient ceux-là mêmes qui avaient le plus insisté auprès d'elle pour leur extermination. Depuis 66, la Judée était en pleine révolte. L'année même de la mort de Néron, les fidèles de Jérusalem, se souvenant des paroles du Sauveur (2), sortirent de la ville rebelle, sous la conduite de saint Siméon, successeur de l'apôtre saint Jacques, massacré cinq ans auparavant par les Juifs (3). Ils se retirèrent au delà du Jourdain, dans une région où l'insurrection n'avait pas pénétré, et se fixèrent à Pella, ville demeurée fidèle aux Romains (4). Providentielle revanche de la loyauté contre l'injustice ! En 64, les Juifs, faisant cesser la confusion qui existait jusque-là, aux yeux du monde païen, entre eux et les disciples de Jésus, avaient détourné sur ces derniers l'orage dont Néron menaçait les uns et les autres. En 68, les chrétiens de Jérusalem, fuyant à

(1) ... Et lamen pennaDsit, erasis omnibus, hoc solutn inslitutum NeroDianum. Ad XaL, I, 7.

(2) Saint Matthieu, xxit, 16; saint Marc, xiii, i\\ saint Luc, XXI, 21.

(3) Bosèbe, Bist, Eccl., II, 23. — Le martyre de saint Jacques arrifa en 62; voir Tillemont, Mémoires, t. I, art. tu sur .saint Jacques le Minenr.

(4) Eusèbe, Hist, Eccl., ill, 5.

8i LA PERSÉCUTION^ DB NÉRON.

travers mille périls la cité rebelle, marquèrent plus clairement encore, mais à leur avantage cette fois, la distinction de TÉglise et de la Synagogue. Cet acte de prudence mit en relief leur probité politique, et contribua probablement à leur gagner pour un temps assez long, non seulement en Palestine^ mais dans le reste de TEmpire, le bon vouloir ou au moins la tolérance de Tautorité romaine. « Il est certain qu'après la mort de Néron et la condamnation de sa mémoire, les chrétiens jouirent pendant plus de trente ans d'une paix profonde (1). »

(1) De Roflsi, BulletUno di arcfieologia crittiana, 1865, p. 95.

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