CHAPITRE IV
LA PERSÉCUTION d'hADRIEN.
SOMMAIEE. — I. Hadrien. — Échec de la dernière campagne de Trajan. — AYènemeot d'Hadrien. — Bon caractère. — Ses Yoyages. — Tolérant pendant la plus grande partie de son -régne, sanguinaire à la fin. — II. Eza- MBR caiTiQDE DE QoiLQVss PASSIONS DE MARTYRS. — Les martyrs de la première partie du règne d'Hadrien périssent à la suite d'accusations régulières ou d'émeutes, non sur l'intervention directe de l'empereur.
— Actes de saint Alexandre et de ses compagnons Hermès et Quirinus.
— Résumé de leur récit. — Erreurs. — Hermès exista réellement : sa catacombe. — Le tombeau de Quirinus. — Catacombe d'Alexandre. — Probablement ne faut-il pas ridentifler avec saint Alexandre, pape. ~ Ces martyrs paraissent cependant appartenir au temps d'Hadrien. — Actes de saint Getulius. — Confirmés par les découvertes topograpbiques. — Martyre des saintes Sophia, Pistis, Elpis, Agape. — Leur sépulture sur la voie Aurélia. — Actes des saintes Sabine et Sérapie, — des esclaves saints Hesperus et Zoé, — de l'esclave sainte Marie. — Traits antiques.
— III. Le REscarr a Minicids Fundamcs et les premiers apologistes. — Préventions et émeutes populaires contre les chrétiens. — Le peuple leur impute des abominations commises par quelques sectes hérétiques*
— Effet du courage des martyrs sur les esprits droits. — Répugnance de certains gouverneurs à condamner les chrétiens. — Lettre de Q. Licinius Granianus à l'empereur Hadrien. — Rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus. — Son authenticité. — Sa vraie signification. — Hadrien A Athènes (135-Ii6). — Apologies de Quadratus, — d'Aristide. — Lettre A Diognète. — Rienveiliance passagère d'Hadrien pour les chrétiens. — Les Hadrianées. — IV. Les dernières anmées d'Hadrien. — Fin de ses voyages. — Révolte des Juifs. — Ruine de Jérusalem. —.L'Église de Jérusalem composée désormais d'incirconcis. — Hadrien ordonne de profaner Bethléem, le Golgotha et le Saint Sépulcre. — Hadrien devient cruel. ~ n se retire A Tibur. — Construction de sa villa. — Au moment de la dédier, les prêtres dénoncent Symphorose et ses fils. — Récit des Actes.
— Ne sont pas copiés sur l'histoire des Machabées. — Sont en harmonie avec le caractère d'Hadrien et les superstitions régnantes. — Détails exacts. — Découverte de la sépulture de Symphorose. — Mort d'Hadrien.
Hadrien.
La dernière campagne de Trajan n'avait pas été henreuse. Après avoir marché sur les traces d'A-
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TEmpire* $'«teî«it «ool^v^s de toutes parte dès fvlk araient tu l'armée ronoaiae s'eafoaeer et se perdie daa^ l'ettrém^ Orient. CetU: révolte dépassa en ainn eit^ t/>ate« celles qae Rome avait ea jusqu'à ce jour à réprimer. O n'était plas la guerre, respectable jusque dani( 4ie^ exc^ri^, d'un [>eaple défendant ses foyers, sa
1 Voir MJnt Jïêtunài. »n Uhr. Sent . IV. 4i. 4; Dante. Fmrgmtmrt^ X y.% pX %oJt, ; para'ln, XX, 15. 2» el soir. — En ce qai coarerarla Vi« 4« Mint Gr^iire It Oraod par Jean a Paul Diacre, le P. Griar ft f#^i>ftnu. en e/>rnp4rant le^ maoïucriU. qo^ le texte admis par les héntrât^Xink et repr^iduit par Migne D'e^t qn'on remaniement inlerpolf «k Ut iM^Atipn primitif e: dans celle-ci ne se troore pas le célèbre épïyAn deTrajan délifré de lenf^r. Voir Zethchrifl fur kaikoiiscke
loi, sa ville sainte : la Palestine ne remuait pas. Mais une explosion inattendue de sauvagerie et de haine, faisant éruption loin du foyer à demi éteint de la vie nationale, embrasait les principales colonies hébraïques de r Afrique et de TAsie. En deux ans, toutes les juiveries de TÉgypte, de la ThébaXde, de la Cyrénalque, de la Mésopotamie, de Chypre, se soulevèrent. Le sang fut versé à flots. La répression et la révolte se montrèrent également implacables. Les lieutenants de Trajan tuèrent en Cyrénalque deux cent vingt mille hommes (1) ; les Juifs de Chypre détruisirent Salamine et massacrèrent deux cent quarante mille païens (2).
Cet horrible et inepte soulèvement, qui acheva de mettre en relief les différences de l'esprit juif et de Tesprit chrétien, était à peine réprimé, on entendait encore au loin ses grondements affaiblis, quand, le 11 août 117, Trajan mourut à Sélinonte, laissant à son fils adoptif Hadrien (3) l'obligation de terminer la campagne désastreuse dans laquelle un fol amour de gloire F avait jeté.
Quelque jugement que Ton porte sur le caractère d'Hadrien, il faut reconnaître que, dans cette circonstance critique, il montra le coup d'œil rapide et sûr de rhomme d'État. M. Guizot a loué un personnage illustre de notre temps d'avoir eu « l'inteUigence des points d'arrêt nécessaires; » cette inteUigence rare,
(1) Orose, VIF, 12.
(2) DioD, LXIII, 32; cf. Eusèbe, Chron.^ ad olymp. 225.
(3) Hadrien, d'origine espagnole comme Trajan, était né à Rome le 24 janvier 76. Sa famille paternelle était d'Halica, sa mère de Gadès.
su LA PERSÉCUTION D'HADRIEN.
qui suppose un vrai courage, avec le dédain de l'opinion vulgaire, ne fit pas défaut à Hadrien. Il vit qu'il fallait renoncer au rêve d'empire asiatique caressé par Trajan, et, par un rapide mouvement de concentration, faire rentrer FEmpire dans ses anciennes limites. Il n^hésita pas. Rome retira sa main de ces provinces d'un jour, la Mésopotamie, TAssyrie, rArménie; les Parthes recouvrèrent leur indépeadance. De toutes les conquêtes de Trajan, TÂrabie, destinée à donner cent vingt-sept ans plus tard un empereur chrétien, la Dacie, déjà trop romaine pour être abandonnée, demeurèrent seules. Hadrien, après avoir pacifié TOrient, vint à Rome : le sénat, dépassant la mesure, osa lui décerner le triomphe; le nouvel empereur montra qu*il était homme de bon sens et d'esprit : il refusa. Les séjours d'Hadrien à Rome furent courts et rares. 11 avait peu de goût pour la vie romaine, qu'il trouvait lourde, embarrassée de formes gênantes et de conventions de toute sorte, ennuyeuse au milieu de continuelles fêtes, oïl Ton s'amusait par ordre, pour obéir au calendrier, sans variété, sans imprévu. Dans toutes les parties essentielles du gouvernement, personne ne se montra plus Romain que lui : il met dans les finances de l'Empire le même ordre qu'un bon paterfamilias dans la gestion de sa fortune (1) ; il ré-
(1) Omnes publicas rationes ila complexus est, ut domum priratam quivis pater familias non satins novit. Sparlien, Hadnanus, 20. Cf. 11 et 13. Peut-être la lex Hadriana dont parle une inscription de Soukel-Khmis contenait-elle ses règlements d'administration financière (Mommsen, Hermès, t. XV, p. 407).
forme Fadminist ration de la justice, codifie par Tédit perpétuel le droit prétorien, augmente les attributions du conseil impérial (1); bien qu'il ait peu fait la guerre, il est souvent dans les camps, inspecte les frontières, règle la discipline, fait manœuvrer les troupes, améliore l'armement, aussi dur à la fatigue que le dernier des légionnaires (2); plus qu'aucun autre empereur, il correspond avec les gouverneurs de province, se met en rapports personnels avec eux, surveille leur gestion, réprime leurs excès (3). 11 est son propre ministre des finances, de la justice, de la guerre, de l'intérieur (l'intérieur comprend la plus grande partie de l'Europe, une partie de l'Asie et de l'Afrique}, et il est tout cela avec supériorité. Hais, ces devoirs remplis, Hadrien dépouille avec empressement l'armure pesante ou la toge solennelle du Romain : il redevient (( le petit Grec, » comme on l'appelait dans sa jeunesse, c'est-à-dire l'artiste, le curieux, l'esprit léger que tout amuse, le sceptique qui rit de tout, le touriste qui veut tout voir. C'est le souverain voyageur par excellence. Il règne dix-neuf ans : quatorze sont employés à parcourir en tous sens l'Empire,
(1) Spartien, 18; Eatrope, VHI, 9; Aurelius Victor, Caes,^ 19; Easèbe, Chron.^àà olymp. 277 ; ProchironBasilii, Canstantini et Leonis (éd. Zachariœ, p. 292).
(2) Spartien, 10, 21; Dion, LXIX, 9; Suidas, s. v, 'A8p.; Goben, DescripL hisU des médailles frappées sous l'Empire romain (1859- 1862), n« 210.
(3) Circamiens prorincias, procuratores et prœsides pro factia supplido adfecit, ita severe at accasatores per se crederetor immittere. Spartien, 13. Cf. Digeste, XXXIX, iv, 1.
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(11 Voir dans llirquanlt,ff0tNJjicAe StaalSTerwatltaig, t. I, p. 489- *K, le tableau des proTince* romaines en l'in 117.
(2) On a dei mëdaillca d« Tingt-dnq proTinces Tiaitéea par Hadrien.
(3) Aureliuï Viclor, Epitonte, M.
des, ne sera point un serviteur fanatique des dieux romains : il les honorera, il bâtira, pour faire montre de son talent d'architecte, le temple de Vénus et Rome, dont les ruines subsistent encore, mais il ne se fera pas comme Trajan l'instrument d'une réaction aristocratique et religieuse : amant de l'Orient au moins autant que les Flaviens, il sera tolérant comme Vespasien et Titus pendant la plus grande partie de son règne, — sauf à rappeler Domitien dans ses dernières années, quand la maladie, la vieillesse, la lassitude de toutes choses, auront aigri son àme mobile.
216 LA PERSÉCUTION D'HADHIEIf.
des brames de la Calédonie jusqu'aux sables brûlante du désert. Sur quarante provinces soumises au joug de Rome (1), il en visite vingt-cinq (S), c'est-à-dire la moitié du monde civilisé. Voyages singuliers que ceux d'Hadrien! Une légion raccompagne, mais une légion d'architectes, de peintres, de sculpteurs, de charpentiers et de maçons (3). Dans tous les lieux illustrés par la fable ou l'histoire, il bâtit un m<mument, parfois il fonde une ville. Il adopte les mœurs, les costumes, les dignités des peuples qu'il visite : dictateur dans le Latium, préteur en Étrurie, démarque à Naples, archonte à Athènes, en d'autres villes édile, duumvir ou quinquennal : il n'oublie que d'être consul, car, chose sans exemple, durant son long règne il n'a pris qu'une fois les faisceaux (118-119) : la r éalité du pouvoir lui suffit à Rome, ailleurs seulement une fantaisie d*artiste, on dirait volontiers de collectionneur, lui en fait rechercher les ornements. Tel est Hadrien : on aperçoit facilement en quoi il diffère de Trajan. En Trajan s mcamait l'esprit romain, avec sa grandeur et ses préjugés; Hadrien a dépouillé ceux-ci, il est Romain par le don de comm ander et la volonté d'être obéi, mais cosmopolite d'habitudes et de goûts. Lui qui s'est fait initier à tous les mystères, qui a relevé les temples de toutes les villes, qui s'est amusé même à composer des ora^
(1) Voir dans Marquardt, Fômische Staatsverwaltung, 1. 1, p. 489- 492, le tableau des proTinces romaines en Tan 117.
(2) On a des médailles de Tingt-cinq provinces visitées par Hadrien.
(3) Aorelius Victor, Epitome, 38.
des, ne sera point un serviteur fanatique des dieux romains : il les honorera, il bâtira, pour faire montre de son talent d'architecte, le temple de Vénus et Rome, dont les ruines subsistent encore, mais il ne se fera pas comme Trajan Tinstrument d une réaction aristocratique et religieuse : amant de TOrient au moins autant que les Flaviens, il sera tolérant comme Vespasien et Titus pendant la plus grande partie de son règne, — sauf à rappeler Domitien dans ses dernières années, quand la maladie, la vieillesse, la lassitude de toutes choses, auront aigri son àme mobile.
318 LA PERStiCUnON ITHADMEtf.
Examen oritiqiM dm qaélqaMi Passions ds martyrs.
Halheureasementy aa deuxième siècle, les toitiments personnels d'un empereur né venaient en aide que dans une faible mesure aux chrétiens. Il suffisait, en vertu du rescrit de Trajan, d'une accusation portée rég^ulièrement devant un tribunal, pour que le juge fût obligé de condamner le fidèle traduit devant loi et refusant d^abjurer : le si deferantur et arguantw^ puniendi sunt, était désormais la règle. Aussi, malgré rindifférence religieuse ou même la tolérance personnelle d'Hadrien, la persécution, non point générale, mais individuelle, accidentelle, locale, put-elle continuer, sans qu'il eût à intervenir : la machine était montée, et marchait maintenant d*elle-m6me, dès que la main du plus obscur délateur la touchait pour la mettre en mouvement.
Qu'il y ait eu des martyrs à Tépoque d'Hadrien, cela ne parait point contestable, si Ton fait attention au témoignage des premiers apologistes, particulièrement à celui de saint Justin racontant l'impression que produisirent sur lui les souffrances des chrétiens, alors qu'il était encore platonicien, c'est-à-dire aux environs de Tan 130 (1). Hais on ne saurait attribuer sans examen au règne de cet empereur tous ceux que
(1) Saint Ju&tin, // ApoL, 12.
leurs Passions désignent comme ayant souffert de son temps (1), et Ton ne peut donner, à ce sujet, que des indications assez approximatives. Pour quelques-uns, cependant, Tétude de ces Passions, la comparaison de celles-ci avec les monuments que Tarchéologie a mis en lumière, ou avec le caractère général de Tépoque, rend vraisemblable qu4ls aient vécu et soient morts dans la première moitié du second siècle.
Rome eut des martyrs au commencement du règne d*Hadrien, si Ton rapporte au temps de cet empereur les faits racontés dans les Actes de saint Alexandre et de ses compagnons Hermès, Quirinus, Eventius et Théo* dule (2). Ces Actes, rédigés à une époque tardive (3), ont peu d'autorité. II n*est pas prouvé qu'Alexandre soit le pape de ce nom, mort vers 120 (&•) : à défaut de
(1) Dans les premières éditions de ce livre, j'avais cru pouvoir dater le martyre des saints honorés à Brescia, Faustinus , Jovita, Calocerus, Afra. Retenant le nom d'Hadrien, mis en scène par leur Passion, il m'avait paru possible de rattacher leur condamnation à un Toyage de cet empereur dans la Haute Italie. Mais on ne connaissait alors que des abr^és de la Passion primitive. Celle-ci, qu'a récemment découverte et publiée le P. Fidèle Savio (Ânalecla Bollandiana, t. XV, 1896, p. 5-72 et 113-159). est tellement remplie d'extravagances (un frère d'Hadrien appelé Pompée, un neveu de cet empereur nommé Orphète, des tigresses et des onagres préchant, etc.), qu'il parait impossible de lui emprunter même une date. Le P. Savio établit que ce texte primitif a été rédigé à la fin du huitième siècle ou au commencement du neuvième.
(2) Acta 55., mal, t. I, p. 371 et suiv.
(3) Tillemont ne leur assigne pas une date précise, mais dit seulement qu'ils étaient « faits et connus à la fin du septième siècle. » Mé^ moires^ t. il, note ii sur saint Alexandre.
(4) Le titre de papa est donné au martyr Alexandre par les» Actes, par le Liber PoniificaliSy œuvre du sixième siècle, et par un itinéraire du septième. On croira facilement à une erreur, caries Actes font
220 LA PERSÉCUTION D'HADRIBIf.
cette identification, toute base chronologique manque au récit, qui demeure comme suspendu en ïbît (1) : par bonheur les monuments viennent lui donner un point d^appui.
Si peu sûrs que soient les épisodes où les Actes leur font jouer un rôle, chacun des personnages nommés
mourir Alexandre à t renie ans, ce qui impliquerait qu'il monU sur le siège de saint Pierre à un âge invraisemblable, puisque, d'après Eosèbe {ffixt. Eccl.^ IV, 4), la plupart des catalogues grecs et orientaai, plusieurs catalogues latins, la Chronique de saint Jérùme et le liber Ponti/icalûi, le pape Alexandre gouverna l'Église de Rome pendant dix ans; pendant sept ans, deux mois et un Jour, d'après le catalogue philocalien. Voir De SmeAly Dissertationes selectae inprimam aetatem historiae ecclesiasticae, appendice K, p. 83-96; Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. xiv-xxiv et p. 13-14. Il serait possible de supposer ici une erreur de détail dans les Actes, ou une faute de copiste, qui n'altérerait pas la vérité substantielle du fait ; mais, circonstance plus grave, les documents relatifs au martyr Alexandre paraissent re- ]>ousser ridcntllication avec le pape de ce nom : le martyrologe hléronyraicn, au 3 mai (De Rossi-Duchesne, p. 34), dit : « Rom», via Nomentana, miliario VU, natale sanctorum... Eventii, Alexandri, Théodoli, w sans que le nom d'Alexandre soit accompagné de la mention habituelle « episcopi, » ni même placé le premier sur la liste. Ce texte avait déjà conduit Fiorentini {Vetust. Occid. eccles. martyrol., p. 41)0 b) à douter de l'identité du pape et du martyr. L'inscription gravée sur l'autel de la basilique où fut le tombeau de saint Alexandre et de ses deux compagnons est également muette sur sa dignité épiscopale, et le nomme encore le second. Ajoutons qu'on s'expliquerait <IifTicilement comment le pape Alexandre aurait eu son tombeau sur la voie Nomcnlane, alors que tous les autres pontifes des deux premiers siècles (à l'exception de Clément, peut-être mort en exil) furent enterrés au Vatican.
(1) Si le martyr Alexandre est le pape, les Actei> ont commis une erreur de chronologie, car ils le font mourir sous Trajan. Eusèbe place la mort du pape Alexandre dans la troisième année d'Hadrien (HiiL Eccl.^ IV, 4), c'est-à-dire en 119 ou 120, selon les diverses manières de compter, le règne d'Hadrien ayant commencé le 11 août 117. Voir Tillemont, Mémoires, t. II, note i sur saint Alexandre.
par eux a vécu. La catacombe où, d'après leur narra* tion, Eventius et Alexandre furent déposés dans le même tombeau, Théodule dans un tombeau séparé, existe, comme ils le disent, au septième mille de la voie Nomentane ; on y trouve la basilique semi-souterraine qui s'éleva sur la sépulture des trois saints : Tinscription de Fautel dit qu'il fut dédié a (à Eventius) et à Alexandre (1). »
Dans une autre partie de la basilique, un fragment de marbre, avec le mot MARTYR, parait marquer le tombeau séparé de Théodule ; tandis que la catacombe offre peintes ou gravées des inscriptions de l'ancien style (2).
(1) L'autel de la basiliqae et one partie de la grille de marbre qui protégeait la confession existent encore; sur le devant de l'autel se lit cette inscription incomplète :
ET ALEXANDRO DELICATVS
VOTO POSVIT DEOICANTE EPISCOPO VRSO.
Le nom qui manque sur le marbre mutilé est probablement celui d'Eventius. Les Actes racontent que la matrone Severina, qui enterra inpraedio sfw Alexandre et ses compagnons, obtint du pape Sixte I*' l'ordination d'un éféque sur le domaine, afin que les martyrs pussent être Jionorés tous les jours par l'oblation du saint sacrifice. On a trouTé dans le cimetière de saint Alexandre plusieurs épitaphes d'éTèques. M. de Rossi pense qu'il s'agit d'évéques particuliers à ce lieu de la campagne romaine (Bull, di arch. crist.^ 1883, p. 51). M*' Duchesne identifie l'éTéque Ursus nommé dans l'inscription arec Ursus, évéque de Nomenium sous Innocent I*'(401>4I7) : le cimetière, dit-il, est assez rapproché pour avoir fait partie du territoire de cette cité; le Liber Pontificalis, t. I, p. xcii, note 2, et 127, note 6.
(2) Exemples de ces inscriptions : SPIRITVS TVVS IN BONO QVIES- CAT — SABINIANE, SPIRITVS TVVS IN BONO — ZHCHC IN AEO XPICTO YAH INHAKË, CIABINA ET HETE TAH ET A AESANAPOC. Sur le caractère des inscriptions les plus anciennes, et l'usage fréquent des lettres grecques dans les épitaphes primitives, voir De Rossi, InS"
324 LA PERSÉCUTION D'HADRIBN.
en lettres rouges, comme dans les plus anciennes régions du cimetière de Priscille (1).
Les Actes disent encore que Quirinus était tribiia, et que les chrétiens Tensevelirent sur la Toie Appienne, au cimetière de Prétextât. Les itinérairai composés à Tusage des pèlerins qui visitaient Rome souterraine à Tépoque où les tombes des martyrs étaient encore intactes et munies de leurs inscriptions, décrivent, dans ce cimetière, quatre chambres sépulcrales, s'ouvrant sur un même corridor : Tune contenait les restes de martyrs du troisième siècle (2), deux autres de deux martyrs immolés sous Marc Aurèle (3), une quatrième de saint Quirinus (i). Les chambres et
(1) Bull, di arch. erisl.y 1894, p. 30.
(2) SainU Felicissimas et Agapitus, diacres de saint Sixte II, nuff* tyrisés sous Valériea en 258.
(3) Saint JanTler, l'an des fils de sainte Félicité, martyrisé en 162; saint Urbain, éfdque, martyrisé entre 177 et 180.
(4) Trois de ces itinéraires énumèrent les tombeaux des martyrs qve les ()èlerins peuvent visiter le long des principales voies, en faisant le tour extérieur de Rome, et en passant de l'une à l'autre. Le moins ancien, que divers indices placent entre 648 et 682, montre an pèlerin, sur la voie Appienne, d'abord la catacombe de saint Sébastien, pois celle de Prétextât, enfin celle de saint Calliste avec ses diverses ramifications. Parmi les martyrs reposant dans la seconde, il indique a Janvier, Urbain, Zenon, Quirinus, Agapitus, Feiicissimus, » et panlo propius Romam sunt martyres Januarius, Urbanus, Xénon, Quirinus, Agapilus, Feiicissimus. Notitia portarum, viarum, ecclesiarum circa urbem Romam, dans De Rossl, Borna soUerranea, t. I, p. 181, col. v. Un autre itinéraire, remontant au milieu du septième siècle, suit le même ordre, et cite également parmi les martyrs du cimetière de Prétextât « Janvier, qui fut l'aîné des sept fils de Félicité, Urbain, Agapitus, Feiicissimus, Cyrinus, Zenon, » juxta eamdem viam quoque ecclesia est multorum sanctorum, id est Januarii, qui fuit de septem fiiiis Felicitatis major natu, Urbani, Agapiti, Felicissimi, Cyrini,
£XAMfiN DE QUELQUES PASSIONS OE MARTYRS. 225
le corridor qui les relie ont été retrouvés : celle de la dernière moitié du second siècle peut être facilement identifiée, car le nom du martyr auquel elle fut dédiée s'y lit encore, et les caractères de Tarchitecture concordent avec la date qui en résulte; les autres cryptes n'ont plus d'inscriptions, mais Tune est certainement antérieure au milieu du second siècle : le style élégant et simple de sa décoration convient au temps d'Hadrien, et contraste^ par des nuances sensibles^ avec celui de la chambre contemporaine de Marc
Zenoois. Epilome libri de locis sanctorum inartyrum; ibid., p. 180, col. iT. Ud troisième itinéraire, écrit entre 625 et 638, est plus explicite : il ne se contente pas de donner l'énumération des saints reposant dans la catacombe, il décrit sommairement celle-ci et indique la position respective des tombeaux. « Vous entrerez, dit-il, dans une grande caTcrne, et tous trouverez saint Urbain, évèque et confesseur, et, dans un autre lien, Felicissimus et Agapitus, martyrs et diacres de saint Sixle, el dans un troisième lieu Cyrinus martyr, et dans le quatrième, Janvier martyr, » ibi intrabis in speluncam magnam, et ibi invenies S. Urbanum episcopum et confessorem, et in altero loco Felicissimum et Agapitum martyres et diacones Xysti, et in tertio loeo Cyrinum fnartyrem, et in quarto Januarium martyrem. Itinerarium ex unico codice Salisburgensi ; ibid., p. 180, col. m. Cette description, œuvre d'un pèlerin ayant visité la catacombe de Prétextât au commencement du septième siècle, fut un guide précieux pour les érudits qui, an dix-neuvième, ont cherché à en reconnaître les principales sépultures. M. de Rossi a retrouvé le grand corridor souterrain, spelunca magna, noté par Tauteur de l'itinéraire : quatre cryptes ou chambres sépulcrales s'ouvrent sur cet ambulacre, comme le dit l'écrivain du septième siècle. Ce sont bien les quatre loci énnmérés par l'itinéraire, car des inscriptions trouvées par M. de Rossi et par l'un de ses plus zélés disciples, M. Armellini, identifient avec certitude deux au moins de ces caveaux, celni de saint Janvier et celui des saints Felicissimus et Agapitus. Le secours des inscriptions manque pour identifier les deux autres; mais il est évident que ce sont les chambres sépulcrales de Quirinns et d'Urbain.
PEBSéCUTIOKS. I. 15
Aurële. On y a trouvé un des plus anciens sarcophages qui aient été vus dans les catacombes : il offre, en relief, le buste du défunt, orné du laticlave, comme le portaient les tribuns d'ordre sénatorial (1). Tout concourt à faire reconnaître dans cette chambre le caveau du tribun Quirinus (2).
Ainsi la tradition monumentale semble confirmer Fopinion commune, qui attribuait à la première mmtié du second siècle, et probablement au règne d'Hadrien, le martyre d*Alexandre, d*Eventius, de Théodule, d'Hermès et de Quirinus.
Un autre groupe de martyrs parait avoir souffert sous le pontiGcat de Sixte I" (122-127)9 successeur da pape Alexandre^ d'après une indication de leurs Actes. Ce sont les saints Getulius, Gerealis, Amantius et Primitivus. Après avoir évangélisé le pays sabin, ik furent jugés par le consulaire Licinius, — peut-être le consul de 107, qui devint proconsul d'Asie en 124, — et mis à mort sur la voie Salaria^ à trente milles de Rome, dans la contrée même où ils avaient prêché. Symphorose, épouse de Getulius, ensevelit le corps de ce martyr dans un souterrain de sa villa (3) de Capris,
(1) Appelés poar ce moliï Iribuni laticlavii. Voir Wilraanns, Exempla inscript, lat.^ indices, t II, p. 602.
(2) De Rossi, Bullettitio di archeologia cristianCf 1872, p. 78.
(3) <x In prœtorio suo. » Le mot prxlovium ftignifie la maison, l'habitation d'une villa, et par extension la villa elle-même. Voir Ulpien, au Digeste, L, xvi, 198; Symmaquc, Ep., I, 10; VI, 9, 11; cf. Forcellini, Lexicon toUus totinitatis, V Prstorium. De là le vocable Prxtoriolum donné par extension à d'antiques domaines; voir De Rossi, Bull, di arch, crist., 1870, j». 93 et pi. VIII; 1873, p. 41; /?u//. délia
Toisîne du bourg sabin de Gables (1). La prudence l'obligea peut-être à quitter ensuite cette demeure, et
comm. arch. corn, di Roma, 1873, p. 54 et pi. IV, 3; 1889, p. 128. Se rappeler le mot de sainte Perpétue : Factus est inibi subito carcer quasi prxtorium, ubi mallem esse quam alibi. Passio SS. Perpelux et Felicitatis, dans Ruinart, p. 87.
(I) Les Actes racontent que Getulius résidait dans la Sabine, ad parêem Sabiniensium, dans une Tille appelée Gabies, in civitatem Gabios; ils ajoutent que son martyre eut lieu dans la même ville, in fundo Capreotis, in Salaria ah urbe plus min%Ls milliario XXX, et que sa femme Symphorose Tensevelit in arenario prxdii suU ^n pr»torio suo Savinienstunif in loco nuncUpato Capris, in oppido sU" pradiclo. Ces indications topograpbiqued ont longtemps embarrassé les émdits. Gabies, colonie d'AIbe, est une ville célèbre du Latium, il était naturel d'y placer le lieu du martyre de Getulius; cela paraissait d'autant plus vraisemblable, qu'un de ses compagnons, Primitivus, paraît avoir été martyrisé et enterré dans la Gabies du Latium (sur la sépulture de Primitivus, voir Stevenson, // cinietero di Zotico al decimo miglio délia via Labicana, Modène, 1876, p. 52, 55-59). Les Actes, cependant, s'opposaient à cette solution, puisqu'ils placent dans la Sabine la civitas Gabios ou Gavis qui vit la retraite, la mort et la sépulture du martyr Getulius. Papebrocb avoue ne connaître, au pays des Sabins, aucune localité portant le nom de Gabies. Mais, au siècle dernier, un érudit italien, Galletti, a prouvé l'existence dans la Sabine, à la distance de Rome indiquée par les Actes, d'une ville ou bourg de Gabies, dont le nom, depuis le onzième siècle au moins, a été remplacé par celui de Torri : civitatem Gabiis^ qux nunc Turris vocaiur, dit un document de 1027. A un mille de cette localité, il existait encore, au huitième siècle, un sanctuaire érigé en l'honneur de saint Getulius, ubi ipsius corpus requiescit, dit une charte de 725. Une autre charte de 749 indique une eella S. Getulii, oratoire dédié à saint Getulius, et, selon toute apparence, distinct du précédent sanctuaire. Un autre oratoire S. Gethulii est nommé dans un document de 1118 (Galletti, Gabio scoperto ovè e ora Torri, Rome, 1757, p. 17, 18, 19, 31). Le développement du culte de saint Getulius dans cette partie de la Sabine est an puissant argument en faveur du récit des Actes. Mais son cimetière n'a pas encore été retrouvé, malgré les recherches de M. Stevenson, non plus que deux inscriptions connues au siècle dernier, et qui peut-être en proviennent ; Bull, di archeo^ logia cristiana, 1880, p. 108.
228 LA PERSÉCUTION DUADRIEN.
à se retirer avec ses enfants à Tibur, où nous la re« trouverons.
Les martyrologes et plusieurs documents hagiographiques mettent sous Hadrien le martyre de sainte Sophie (Sagesse) et de ses fiUes Plstis, Elpis et Agape (Foi, Espérance et Amour) (1).
A première vue, Ton serait tenté de trouver ces noms étranges et de rejeter à priori la réalité des martyres qui se présentent à nous sous des appellations allégoriques, d'y voir des vertus personnifiées et non des personnes. Ce sentiment ne sera point partagé par quiconque est familier avec Tarchéologie chrétienne. Les fidèles aimaient à prendre au baptême un agnomen ofi*rant une signification mystique, et beaucoup de grands personnages des premiers temps de l'Église se cachaient sous des noms empruntés aux vertus ou aux mystères du christianisme. C'est ainsi que plusieurs matrones illustres, dont Tuue est peut-être la célèbre accusée de 58, Pomponia Graecina, étaient connues dans la société des fidèles sous le nom de Lucina, allusion à Tillumination produite dans les
(1) Ces saintes ne sont pas nommées dans les plus anciens documents, comme la deposilio martynim et le martyrologe hiéronjmien. Elles apparaissent dans le martyrologe d'Adon (neuvième siècle) , plus tard dans celui d'Usuard, et sont l'objet de récits légendaires dans la Pas* sion rédigée par Jean de Milan (huitième siècle) et dans celle de Métaphraste. Cependant elles étaient honorées à Rome avant cette époque tardÎTe. L'index oleorum de Monza (siiième siècle) et l'itinéraire de Salzbourg (septième siècle) montrent que leurs tombeaux étaient parmi ceux des catacombes devant lesquels on faisait brûler de Thuile et que visitaient les pèlerins.
Ames par le baptême (1). Les noms de Redemptus, Re^ natuSy RenovatuSy Anastctsia, etc., fréquents dans les inscriptions (2); d^autres, d'aspect repoussant, qui semblent avoir été choisis par d'héroïques fidèles empressés de s'humilier devant les hommes (3), nous montrent l'esprit chrétien pénétrant jusque dans l'onomastique, et rinspirant de la manière la plus éloquente et parfois la plus inattendue. 11 n'est donc point surprenant qu'une mère et ses enfants aient pris, en revêtant la robe blanche des nouveaux baptisés, les noms des trois vertus théologales et de la Sagesse qui les engendre. Cet exemple est loin d'être isolé : les inscriptions funéraires de chrétiennes portant, en latin ou en grec, ces mêmes noms, sont fréquentes dans les catacombes (i). L'étude critique des documents a permis de placer avec certitude, sur la voie Aurélia, où
(1) De Rossi, Roma soUerranea, t. I, p. 315, 319; t. il, p. 282, 363. Cf. ma Borne souterraine, p. 184.
(2) De Rossi, Inscriptiones christianâs urbis Rottus, n** 194, 278, 357, 532, 552, 601; Bulletlino di archeologia cristiana, 1865, p. 51; 1867, p. 31; 1875, p. 79; 1877, p. 8; 1879, p. 21; Romn sotlerranea, t. 1, 11, 111, passim; Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétien» nés, art. Noms, 2« éd., p. 513 sq.; Smith, Dictionary of Christian antiquities, art. Names, p. 1372.
(3) Edmond Le Biant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, pré** face, p. CI, et t. II, no* 412 et 516. Cf. mes Esclaves chrétiens, 3* éd., p. 242-244, et ua curieux mémoire de M. Mercier dans le Bulletin archéologique du comité des travaux historiques et scienti/iquet, 1891, p. 248.
(4) De Roè&l, Bullettino di archeologia cristiana, 1864, p. 9; 1865, p. 58; 1874, p. 78; 1875, p. 63 ; 1880, planche V, 5 ; Roma sotterranea, t. I, p. 262; l. II, p. 172; pi. XXVII, 7; XXXV, 11; XL, 14; XLVII, 4; LV, 10; t. III, p. 117 et pl. XXXIV, 31; De christianis tnonumentis IX6rN exhibentibus, Paris, 1855, tirage à part, p. 18, 19.
230 LA PERSECUTION D'UADR1£N.
leurs tombeaux étaient encore visités au sixième et an septième siècles, la sépulture des saintes Sophia, f}&tis, Elpis et Agape, martyrisées sous Hadrien (1).
(1) L'examen des itinéraires qui, après avoir conduit les pèlerins da septième siècle, ont de nos jours guidé si utilement M. de Rossi dans les profondeurs des catacombes, permet de distinguer non pas un seol, mais deux groupes de martyres appelées, les unes, en grec, Sophia, Pittis, Elpis et Agape ; les autres, en latin, Sapientia, Fides, Spes, Gantas (sur la fréquence de ces noms, voir la note précédente), et enterréei, les premières sur la voie Aurélia, les secondes sur la voie Appieooe. Baronius {Ad martyrol, rom.y 30 septembre) assure que de son temps on n'avait pas perdu le souvenir d'un monument élevé à sainte Sophie, mère des trois vierges, sur la voie Aurélia. L'itinéraire du septième siècle tiré d'un ms. de Salzbourg, dit que sur cette voie, sous TégliM de Saint-Pancrace, on rencontre in antro S. Sobiam martyrem et dux filise ejus AgapUe et Pistés martyres. La Notitia portarum, viarunit etc., appartenant à une époque plus avancée du même siècle, cite également parmi les martyrs reposant près de saint Pancrace S. Sapientia atm tribus fUiabus Fide^ Spe, Charitate. Un siècle plus tôl, l'index des huiles recueillies par l'abbé Jean pour la reine Théodeiinde, et conservées à la cathédrale de Monia, mentionne, parmi celles qui proviennent des tombeaux de la voie Aurélia, Thuile Sce SofisBcum très filias. L'index et le ptY^aciif m portent, pour la voie Ap* pienne, une mention analogue, celle de l'huile des saintes Sapientia, Fides, Spes Caritas^ recueillie au cimetière de Calliste, dans le voisinage du tombeau de sainte Cécile. M. de Uossi fait remarquer que ce second groupe ne peut être contemporain d*tiadriea, car la partie de catacoinl)e où il reposait est postérieure à cette époque, et certains détails que l'histoire ou la légende rattachent aux martyres de la voie Appienne dénotent une date plus avancée que le commencement du deuxième siècle , une i>ersécution plus sauvage et plus sanglante que celle qui sévissait alors. Les Sophia, Pistis, Elpis et Agape martyrisées sous Hadrien sont donc celles qui reposèrent sur la voie Aurélia, et leur groupe est distinct de celui des quatre martyres homonymes qui furent immolées plus tard et enterrées dans le cimetière de Calliste. Voir dans la Roma sotterranea, t. II, p. 17M80, tout le chapitre xxvu> modèle d'ample discussion et de rigoureuse critique. Lightfoot {S. Ignatius and S. Polycarp, t. I, p. 507) conteste les conclusions de De Bossi, mais ne les discute pas.
Le martyrologe d'Adon assigne au règne du même empereur le supplice des martyres Sabine et Sera pie. Le commencement de leurs Actes est perdu : là se lisait probablement le nom d'Hadrien, que le martyrologe a reproduit.
Les deux saintes habitaient Vindena près de Terni, en Ombrie (1). LeursActes (2) contiennent des détails invraisemblables, mêlés, comme il arrive souvent, de traits vraiment historiques. Sabine, disent-ils, était fille d'Hérode surnommé Metallarius. Nous ne savons qui était cet Hérode ni s'il tenait par un lien quelconque, parenté, clientèle ou afiranchissement, à la famille d'Hérode Atticus ; mais ce n'est pas la seule fois que le nom d'Hérode se trouve uni à un souvenir chré* tien : on a découvert, dans une partie du cimetière de
(1) M. de Roftsi a saTamment corrigé Adon, qui place cet oppidum à Rome même, Romx in Aventino^ el les Bollandistes qui ont suivi cette indication erronée : BuUeitino di archeologia cristiana, 1871, p. 91. Tilleroont avait déjà reconnu que Vindena était une ville d'Ombrie : Mémoires, t. II, art. sur sainte Sabine et sainte Sérapie.
(3) Balun, Miscellanea^ t. II, p. 106; Acta Sanctorum, Mùi^i. IV, p. 500. — Le jugement de Tilleroont sur ces Actes est intéressant. « Ils ont, dit-il, en eux-mêmes quelque air d'antiquité. » Mais il signale divers détails, qui semblent contredire ces paroles. « Ces difficultés, ajoute-t-il, font que nous n'osons pas donner une entière créance à cette pièce, et que nous craignons même qu'elle ne soit du même genre que les Actes de saint Etienne pape, de saint Marcel , et de plusieurs autres martyrs de Rome, qui ont un air assez simple et quelques circonstances édifiantes, et qu'on voit néanmoins n'avoir été écrits que dans les siècles postérieurs, sur des mémoires fort défectueux ou sur la simple tradition du peuple. Mais ces Actes-là dont nous parlons joignent d'ordinaire ensemble plusieurs martyrs, qui ont peu ou point de liaison entre eux; ce que nous ne voyons point dans ceux de sainte Sabine. » Mémoires y t. II, note i sur sainte Sabine.
Prétextât, appartenant au deuxième ou troisième âèele, Tinscription funéraire d'une « Urania, fille d*Hérode (1). » Le père de Sabine avait, dit-on, « trois fois donné des jeux aux Romains; » peut-être, personnage considérable, avait-il géré à Rome quelqu'une des grandes charges dont les titulaires étaient tenus à des munificences de cette nature; peut-être aussi Tauteur des Actes a-t-il nommé Rome par erreur, et THérode ombrien fut-il un simple magistrat municipal, comme ceux dont les inscriptions relatent si souvent les largesses envers les habitants de leur ville. Quoi qu'il en soit, le nom d'Hérode, si connu au deuxième siècle, la mention des jeux donnés par lui, ont une saveur historique : et si le père de Sabine vécut, comme le dis* sent les Actes, sous Vespasien, le martyre de sa fille se place très convenablement à Tépoque d'Hadrien.
La condamnation prononcée contre la compagne de Sabine, la vierge Sérapie, est également, malgré son énormité, conforme à de nombreux documents. Le juge païen ordonna que Sérapie fût livrée à deux jeunes libertins. Nous retrouverons au siècle suivant cet horrible attentat à la pudeur des martyres fréquemment commis (2) : « En condamnant une chré-
(1) BuUeUino di archeofogia cristiann, 1872, p. 68.
(2) or. Pcusio SS, Didymi et Theodorar, dans les Acta Sanclorum, ayril, t. III, p. 579; Paxsio S. Theodoti Ancyrani et septem virginum, dans Ruinart, Acta sincera, p. 360; Acta SS. Agapes, Chianùe, Ire^ nés, ibid., p. 424; Passio S. Agnetis, dans les Acta Sanctorum, juillet, 1. 11, p. 228. — Voir l'étude de M. Edmond Le Blant sur les Voies dexceplioii employées contre les martyrs, dans les Mem. delta R. Accad^mia dei LincH, 3* série, t. XIÎÎ, 20 janvier 1884.
tienne ad lenonem potius quant ad /eonenij ditTertuIlien, vous confessez que la perte de la chasteté est pour nous plus cruelle que tous les supplices et toutes les morts (1). » On raconte que Sérapie fut miraculeusement délivrée du péril, comme devait l'être plus tard sainte Agnès.
Cette délivrance merveilleuse, le mal soudain dont se trouvèrent frappés les deux libertins, fit, ajoute-t-on, accuser Sérapie de maléfices. C^est là encore un trait bien conforme à Thistoire. En qualifiant le christianisme primitif de superstilio malefica, Suétone fait déjà allusion à cette imputation dirigée contre les fidèles (2). L'imagination païenne voyait en eux des faiseurs de maléfices, des sorciers, des magiciens (3) : aveu implicite et bien éloquent des miracles dont le Seigneur récompensait fréquemment leur foi, dans la lutte qu'ils soutenaient contre les violences ou les séductions de l'enfer.
Un dernier trait mérite d'être noté. Après le martyre de Sérapie, Sabine recueillit son corps, et l'enterra dans le monument construit d'avance pour ellemême : préparer son tombeau de son vivant était un usage antique, constaté par des milliers d'inscriptions
(1) Nain et prolime ad lenonem damnando christianam potius quam ad leonem, confessi eatis labem padiciti» apod nos atrocîorem omni pœna et omni morte repotari. Tertullien, Apolog., SO.
(2) Suétone, Nero, 16.
(3) Voir les teites nombreux cités par M. Edmond Le Etant, Note sur les bases Juridiques des procès dirigés contre les martyrs, Paris, 1866, p. 8-13; et Recherches sur l'accusation de magie dirigée contre les premiers chrétiens, Paris, 1869.
231 LA PERSËCUTION lyUADRlBN.
tant païennes que chrétiennes. Ce monument était situé aa lieu même où Sérapie fut décapitée, « dans le voisinage de Tare de Faustinus, touchant à Voire de Vindicianus (1). » Les cimetières chrétiens étaient souvent appelés « jardin » ou « aire » avec le nom da possesseur (2) : en Ombrie, le mot « aire » parait avoir été employé : il se peut que Varea Vindiciam dont il est question dans les Actes soit le dmetière chrétien de Vindena, et que le mausolée construit par Sabine ait fait partie de ce cimetière (3). S^il en est ainsi, la petite ville ombrienne comptait déjà, sans doute, une importante population chrétienne au moment où les deux saintes femmes y versèrent leur sang pour la foi.
Les martyrs dont nous avons essayé, jusqu'à présent, sinon de retracer la physionomie, du moins de retrouver la réalité historique, appartenaient pour la plupart aux classes élevées ou moyennes de la société. Mais ses rangs les plus humbles ne laissèrent jamais le christianisme sans témoin. Toutes les fois que la persécution descendit jusqu'aux petits, aux pauvres, aux esclaves, elle fit parmi eux des martyrs. On Favait vu sous Néron ; on Tavait vu à la fin du règne de Domitien ; on venait de le voir pendant la légation de Pline en Bithynie : on le vit aussi sous Hadrien. Les Actes de saint Hespérus, de sainte Zoé, de leurs deux
(1) Ad arcam Faastinî, jaxtaaream VindiciaiiL (2} l>e Rossi, Roma soUerroMa, t. III, p. 429. (3) Voir Bulletlino di archeologia cristiana, 1871, p. 93; 1876,
fils Cyriaque etThéoduIe, sont des plus curieux : sans être contemporains, ils contiennent des faits dont la véracité parait probable.
Hespérus, Zoé et leurs deux fils étaient esclaves d*un habitant de la Pamphylie, païen fervent. Au moment où commence le récit des Actes ils étaient séparés les uns des autres, Hespérus relégué à la campagne (1), Zoé et ses enfants travaillant à la ville dans la maison du maître. Ces pénibles séparations affligeaient fréquemment les ménages d'esclaves : au troisième siècle seulement les jurisconsultes essayèrent de les rendre moins fréquentes (2). Zoé trompait son ennui par l'-exercice de la charité : elle distribuait une partie de sa nourriture aux pauvres et aux voyageurs; les Actes nous la montrent apaisant alors « les chiens enchaînés au dehors, et toujours prêts à se jeter sur quiconque se présentait, à moins qu'ils ne le reconnussent pour quelqu'un des habitués de la maison. » Trait bien antique : on croirait lire Plante, Properce, TibuUe, Horace, Ovide ou Pétrone (3), ou contempler cette curieuse mosaïque du musée de Naples, qui représente un molosse d'une extrême férocité enchaîné près de la redoutable porte (la porte qui mord, dit Plaute) (&•),
(1) Cf. TertuUien, Àpolog., 3 : Servuin jam fidelem dominas olim ini« tu ab oculis relegavit.
(2) Uipien, Paul, au Digeste, XXXI, i, 35, 39; XXXIIl, tu, 12, § 7.
(3) Piaule, Moslellarin, III, u, 160; Properce, IV, v, 71 ; Tibulle. II, nr, 30; Horace, I JSat., ii, 129; Ovide, Ars amat., II, 287; Pétrone, Sat., 29.
(4) Janua mordax. Piaule, Trucul., H, 4.
236 LA PERSECUTION D'HADRIKIf.
avec ces mots écrits au-dessous : « Gare au chien (1). i Dans un jour de fête domestique, Hespérus, Zoé et leurs enfants refusèrent de manger des viandes provenant d*un sacrifice. Leur maître fit torturer les deux enfauts, puis les jeta dans le feu avec leur père et leur mère. Le supplice du feu était un de ceux que les maîtres infligeaient aux esclaves : il est énuméré parmi les atrocités que Constantiu leur interdit (2). Hais, bien avant Constantin, Hadrien avait retiré aux maîtres le droit de vie et de mort (3) : le martyre d'Hespérus et de sa famille doit donc être reporté à une époque où Tempcreur n'avait point encore pris cette mesure d'humanité, vraisemblablement aux premières années de son règne (i).
On voit avec quelle facilité ces Actes se laissent, en quelque sorte, glisser dans le moule antique, et comme ils s'encadrent naturellement dans les institutions et les mœurs du deuxième siècle. J*en dirai autant de ceax de l'esclave sainte Marie (5). Quand on a effacé de leur première partie un édit impossible (6), et de la seconde un épisode fabuleux (7), il reste un récit non seulement vraisemblable, mais encore rempli de dé-
(1) Cave canein. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, art. Canis, t. 1, p. 888, fig. 1122.
(2) ... fixiirendcadinotis ignibusmcinbra. Code Théodosicn^lX^uul.
(3) Servos a dominis occidi vetuit, eosque jussit damnari, si digni essent. Spartien, Hadrianus, 18.
(4) Tillemont, Mémoires, t. II, art. iv sur la persécution d'Hadrien. (6) Baluze, Misceltanea, t. f , p. 27 ; Àcta SS., novembre, 1. 1, p. 194.
(6) Tiiicmont, Mémoires, t. II, noie v sur la persécution d'Hadrien. Voir cependant le P. Van Hoof, dans Àcta 5S., novembre, t. I, p. 195.
(7) Visiblement imité des Actes de sainte Thècle.
tails évidemment sincères que le compilateur de basse époque auquel est due la rédaction actuelle n'a pu tirer de son propre fonds.
Marie était esclave dans une ville de province (1). Son maître, TertuUus, était Tun des décurions de la cité. On s'aperçut qu'elle jeûnait secrètement, le jour où l'anniversaire du fils de la maison était célébré en grande pompe. Sa maîtresse la fit venir et lui reprocha son abstinence, comme une offense pour l'enfant dont on faisait la fête. Marie répondit simplement qu'elle jeûnait, parce que c'était pour les chrétiens jour de jeûne ; puis elle ajouta que sa religion lui venait d'héritage, car elle était née de parents chrétiens (2). Comme elle refusait de rompre le jeûne, répondant à sa maîtresse, avec plus de fierté qu*on n'en eût attendu alors d'une esclave : « Vous pouvez commander au corps, non à l'àme ; Dieu mérite plus d'honneurs que votre fils, » TertuUus entra. A la nouvelle de sa désobéissance, il la fit battre honteusement, et mettre au cachot.
L'affaire, cependant, s'ébruita : quelque jaloux de TertuUus, ou quelque délateur intéressé, en profita pour le compromettre. On l'accusa de cacher dans sa maison une esclave chrétienne, comme s'il eût partagé la foi de celle-ci. Ses collègues de la curie, les premiers de la cité (3), une grande foule de peuple,
(i) Les Actes ne nomment ni la Tille ni la province.
(2) Le fait était rare encore, et digne d'élre rappelé.
(3) Primores ciTJtatis. Cf. Golumelle, XU, 3; Orelli, 1189;Mommsen, Inscr, regni Neapolitani, 6034.
raccompagnèrent au tribunal du gouvemeur, afin de présenter sa défense, et de faire valoir ses services municipaux. Un rhéteur prit la parole en leur nom. « Cet homme distingué, dit-il, par sa naissance, par les fonctions publiques dont on l'a honoré, a rendu à notre curie des services considérables. Il a été prêtre des Augustes (1), il a offert des jeux à la cité (2), les nombreuses missions qu'il a remplies dans Fintérêt commun lui ont valu gloire et reconnaissance (3). Par ses libéralités, la république (&) s'est enrichie de plusieurs édifices (5) ; il a pourvu de ses deniers au chauffage des bains (6). » Pour dégager plus complè-
(1) Ces mots correspondent sans doute au titre de/ram«ni4tf9ic5/ortf m, très répandu dans le monde romain, et porté par les prêtres voués ao culte des empereurs. Edmond Le Blanl, les Actes des martgrsj § 63, p. 180.
(2) Fuit munerarius ciTttalis... editor optimus. « Les auteurs, comme les inscriptions, mentionnent souvent des jeux offerts ainsi an peuple par des magistrats municipaux. Une constitution du Code Théodosien (XV, vil, 3) contient à ce sujet une simple autorisation; mais la lex colonix Julix Genetivx im{)ose aux duumvirs cette lourde dépense (Hubner et Mommsen, dans Ephemeris epigraphica, t. III, pi. VI; Giraud, les Xouveatix bronzes d'Osuna, Paris, 1877, p. 6). Ainsi que notre texte, les marbres qualifient de munerarius et d'editor des magistrats municipaux ayant à leurs frais donné des jeux (àluratori, Tnscr.^ 157, 1; Orelli, 3746, 6152,3702; Victor Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, t. II, p. 185). » Edmont Le Blant, /. c.
(3) Cf. Ulpien, Papinien, au Digeste, L, vu. l, 7, 13; lex colonix Julix Genetivx, 92; inscriptions citées par Edmond Le Blant, /. c, p. 181.
(4) Pour l'emploi de ce mot comme désignation des colonies ou des municipes, voir Tindex de Wilmanns, t. Il, p. 611.
(5) Innombrables inscriptions relatives aux édifices publics construits dans les villes par de riches citoyens. Voir les Esclaves chrétiens, p. 42.
(6) R Les bains publics étaient chez les anciens des établissements de première nécessité. Le chauffage, confié au curator civitatis, se faisait
tement la responsabilité de son client, Favocat ajoute que Tesclave chrétienne dont on reproche à celui-ci la possession est un apport matrimonial (1). Le gouverneur délibéra longtemps sur cette affaire, et, convaincu de Tinnocence de Taccusé, il prononça ainsi : a TertuUus, qui reçoit ici un témoignage de l'estime publique, mérite tout honneur pour sa naissance illustre^ comme pour les charges qull a remplies; il a donné des jeux au peuple; sénateur éminent, dévoué à la divinité de l'empereur (2), il a satisfait en même temps aux lois^ aux prescriptions du culte. J'ai vu de mes yeux les statues qu'on lui a dressées en plusieurs lieux de la cité (3) : qu'il soit libre , et qu'il ne redoute ni accusateur ni magistrat, jusqu'à ce que j'en aie référé aux oreilles sacrées. »
aux frais de la caisse municipale {Digeste, L, it, 2, § 2; 18, § 5), si elle n'en était déchargée par une de ces fondations dont parle le Jurisconsulte Scœvola {ibid.j L, xxii, 351, § 3). Une libéralité semblable à celle de Tertullus, et émanant aussi d'un duumvir, est mentionnée dans une inscription de Misène (Mommsen, Inscr. regni Neap., 275; Orelli, 3772). » Edmont Le Blant, p. 182.
(1) Puella haec, cujus scelere dominus perarguetur, ut dotalia instrumenla demonstrant, ab uxore donata est. Cf. Apulée, Metam., X; Papinien,au Di{/e.s/e,XXXVIiI, xyi, 16; Paul, CaUistrate,t6i(]{., XXIV, III, 45, 48.
(2) Imperio pariter devotus et numini. Cf., sur les marbres, la formule fréquente : devotts prvMim mairstati qvb eiys.
(3) Cujus imagines per omnem urbem saepius ipse conspexi. « Les statues dont il s'agit ici étaient, selon toute apparence, celles que la curie avait fait élever à TertuUus en récompense de ses nombreux services. Une facilité dégénérant en abus multiplia à l'excès cette marque de gratitude, et l'antique lex Geneliva dut formuler sur ce point une disposition prohibitive; mais la rigueur se relÂcha plus tard, et les marbres nous montrent un grand nombre de magistrats hono-
240 LA PERSËCUTIO:! D*HADR1KN.
L^exacte concordance de ces détails avec ce que nous savons des choses romaines montre que cette histoire garde de nombreuses marques d^une rédaction originale. La comparution de Tesclave Marie offre aussi des traits vraiment antiques. On voit le peuple frémissant demander la mort de la jeune fille, en criant : « Qu'un feu terrible la dévore toute vive! » circonstance conforme à ce que d^autres documente nous apprennent de la haine des foules contre les chrétiens et des acclamations furieuses dont ceux-ci étaient poursuivis. Aux questions du juge Tinterrogéant sur son nom, selon Tusage, Marie répond comme un grand nombre d'autres martyrs : « Je suis chrétienne (1). » « Pourquoi, lui dit alors le magistrat, pourquoi, étant esclave, ne suis-tu pas la religion de ton maître? » Question naïve dans son inconsciente immoralité, question bien romaine aussi : telle est ridée que les anciens se faisaient de la conscience des esclaves : ils refusaient, en toutes choses, à ces infortunés le droit de dire non, senn(s non habet negandi potestatem (2) : il fallut que, chrétiens et martyrs, les esclaves rachetassent, au prix de leur sang, ce droit imprescriptible.
rèâ, comme le fut TerluUus, de voteA ordonnant l'érection dane statue. D Edmond Le Blant, /. c, p. 183.
(1) Voir £m. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule^ t I, p. 126 sq.
(2) Sénèque, De beneficiis, III, 19.
LE RESCRIT A SilNICIUS FUNDANUS. 241
Ije rescrit à Minicius Fundanus et les premiers
apologistes.
Je viens de faire allusion aux haines populaires dont les chrétiens étaient Tobjet. Ils furent souvent poursuivis, pendant le règne d'Hadrien, par les cris des foules, par ces pétitions tumultueuses qui sont des ordres pour des magistrats faibles, insouciants,peu avares de sang humain. On sait combien sont irrésistibles les caprices des foules quand leur imagination est excitée et qu'elles ont choisi des victimes : les scènes de la Révolution française, les horreurs plus récentes de la Commune, nous permettent d'imaginer ce qui se passa probablement dans beaucoup de villes romaines, et les excès auxquels durent se porter de bonne foi des gens du peuple qui voyaient dans les chrétiens des incestueux ou des cannibales. Peut-être quelquesuns des martyrs dont nous avons, malgré la pénurie des documents, essayé de retrouver la trace historique, périrent-ils victimes de soulèvements de cette nature.
Le deuxième siècle est l'époque où les chrétiens furent le plus calomniés et où ces calomnies éveillèrent dans les masses le plus d'échos. Il y avait longtemps que la haine de leurs ennemis leur attribuait des crimes imaginaires : Tacite dit qu'ils sont haïs pour leurs forfaits (1), Suétone parle de leurs maléfices (2),
(1) Tacite, Ann., XV, 4i.
(2) Suétone, NerOj 16.
PKBSÉCVTlOIfS. I. 16
242 LA PERSECUTION D'HADRIBN.
et saint Clément les représente comme victimes de U jalousie (1). Les rumeurs mensongères dont les adorateurs du Christ étaient Tobjet allèrent grossissant à mesure que se développaient les diverses sectes gnostiques qui, depuis Simon le magicien, n*avaieat cessé de croître parallèlement à l'Église orthodoxe. C*est surtout dans la première moitié du deuxième siècle qu'elles attirèrent sur leurs doctrines et leurs actes Tattention publique. Beaucoup de ces sectes, en proie à un mysticisme effréné, avaient fini par autoriser dans leur sein d'abominables excès : « Qui vent faire Tange, fait la bète, » dit Pascal. Des hauteurs éthérées de la gnose, leurs disciples, comme pris de vertige, tombaient souvent dans les dernières boues de la chair. La plupart des docteurs gnostiques admettaient, pour les vrais initiés, Tindifférence des actes, ce qui conduisait au renversement de la morale; la secte des Carpocratiens allait jusqu'à prescrire à ses adhérents d*épuiser toute la série des atrocités accessibles à l'homme, afin de délivrer Tâme des derniers liens terrestres, et d'arriver à la suprême béatitude. On devine ce qui se passait dans ces petites sociétés, où tous les débordements du sensualisme païen, toutes les chimères d'imaginations en délire s'alliaient aux rêveries du néo-platonisme, aux mystères de la théurgie, à de sacrilèges parodies de TÉvangile. Les crimes que la haine aveugle des païens reprochait aux vrais fidèles, la promiscuité des sexes, l'inceste accompli dans les
(1) Saint CléraeDl, Ad Cor., 6.
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ténèbres, les repas de cannibales, furent commis, en réalité, dans quelques assemblées d'hérétiques (1). Le peuple, dans ses jugements superficiels, confondait les chrétiens orthodoxes et ces misérables sectaires, que FÉglise repoussait de son sein avec horreur (2). Même les esprits les plus cultivés, les hommes les plus considérables et, ce semble, les mieux placés pour juger, faisaient la même confusion. Dans une lettre célèbre, écrite d'Alexandrie, Tun des principaux foyers de la gnose au deuxième siècle, Hadrien prend pour de véritai>les chrétiens les sectaires qui, dans leur syncrétisme bizarre, adoraient à la fois le Christ et Sérapis (3). Quand l'empereur se trompait ainsi, les erreurs d'une foule ignorante et passionnée s'expliquent aisément, et l'on comprend que, dans son indignation, elle ait voulu souvent faire expier aux membres innocents de l'Église les infamies dont se rendaient coupables des g'cns qui n'avaient aucun droit au titre de chrétiens. Cependant quelques esprits sérieux, habitués à jeter sur les hommes et sur les doctrines un regard moins léger qu'Hadrien , et dégagés de ces passions populaires qui obscurcissent tout jugement, refusaientd'admettre les imputations dirigées par l'opinion publique contre les adorateurs du Christ. Le contraste entre les mœurs
(1) Saint Irénée, Adv. hxres., I, 6, 25, 28; Clément d'Alexandrie, Sirom., lil, 24; saint Justin, lApolog., 4, 26, 27; Dialog, eum Tryph.^ 35; saint Épiphane, XXVI, 2, 3; XXVII; XXX, 14; XXXil, 3.
(2) Easèbe, HUt. EccL, IV, 7; V, i; Tertullien, Apolog., 7; Minucius Félix, Octavius, 9.
(3) Lettre d'Hadrien à Servianus, dans Vopiscus, Saturninus, 8.
inavouables, les crimes mêmes qu'on leur prétait, et la dignité extérieure de leur vie, leur patience aa milieu des injures, leur courage dans les supplices, la simplicité; la gaieté même avec laquelle ils affrontaient la mort, un je ne sais quoi d'humble et fier à la fois répandu sur toute leur personne, frappait quiconque était capable de réfléchir et osait juger par soimême. Un jeune philosophe, futur apologiste du christianisme, mais encore éloigné de toute adhésion aux doctrines nouvelles, vivait en Asie pendant le règne d*Hadrien : il nous a conservé le souvenir des calomnies dont la haine populaire chargeait alors les fidèles, et a décrit en même temps Timpression que la vae de leurs souffrances produisait sur les âmes sincères :
« Et moi aussi, dit-il, quand j'étais encore platonicien, j'avais entendu parler des crimes qu'on imputait aux chrétiens; mais les voyant sans crainte devant la mort et au milieu de tous les périls, je ne pouvais croire qu'ils vécussent dans les désordres et dans l'amour de la volupté. Comment supposer, en effet, qu'un homme livré à l'intempérance de ses désirs, esclave de la chair et des délices de ce monde, recherchât la mort qui le prive de tous ces biens? Loin d'aller au devant d'une condamnation certaine, ne devrait-il pas au contraire se dérober à la vigilance des magistrats, pour jouir le plus longtemps possible des plaisirs de la vie (1)? »
L'étudiant en philosophie qui s'appellera un jour
(1) Saint Justin, // Apolog., 12.
LE RESCRIT A MINICIUS FUNDAMUS. 245
saint Justin n'était pas seul à ressentir une impression semblable. Plusieurs réprouvaient même dans le monde officiel. Des gouverneurs de province étaient touchés du courage des martyrs, de la vertu des fidèles, et répugnaient à verser, sur l'invitation de n'importe quel accusateur, ou sur les sommations dune foule grossière, le sang de tels hommes. Dans sa sublime tragédie de Polyeucte, Corneille a mis en regard lanoble figure de Sévère, le païen honnête, équitable, humain, et la figure basse de Félix, le fonctionnaire sceptique, prêt à tout faire ou à tout subir pour conserver la faveur du prince ou la faveur plus mobile encore de la populace. Au temps d'Hadrien, le haut personnel administratif renfermait des Sévères et des Félix. Ceux-ci condamnaient les chrétiens sans passion, mais sans répugnance , pour obéir à la loi ou pour plaire au peuple; ceux-là, d*une conscience moins facile, d'une âme plus délicate, hésitaient avant de condamner, ou refusaient même d'envoyer au supplice des gens de bien. Pline avait été, quelques années plus tôt, un mélange de Sévère et de Félix ; mais chez d'autres le Sévère dominait. Ces vrais magistrats écrivaient à l'empereur, non, comme Pline, pour lui demander des ordres, mais pour lui faire connaître leur sentiment. Hadrien eut à répondre à un grand nombre (^coXXoîç) de gouverneurs qui lui avaient ainsi envoyé des lettres ou des mémoires au sujet des chrétiens (1).
(i) Méliton, dans Eusèbe, Uist. Eccl., IV, 26, 10; Tcrtullieo, Apo^ log., 5.
L'un des plus considérables de ces correspondants fut Q. Licinius Silvanus Granianus, proconsul d'Asie, « homme très noble, qui manda à Tempère urqn*il était inique de livrer aux clameurs du vulgaire la vie d'innocents, et de condamner à cause de leur nom seul et de leur religion des hommes qui n^étaient coupables d*aucun crime (1). » La lettre de Granianusest de 123 ou 12Ï. L'année suivante, ce proconsul fut remplacé par Gains Minicius Fundaous, qui reçut la réponse d*Hadrien à la lettre de son prédécesseur. Elle est
ainsi conçue :
« Hadrien à Minicius Fundanus. J'ai reçu la lettre que m'a écrite votre prédécesseur Licinius Granianus, homme clarissime, et je ne veux point laisser cette requête sans réponse, de peur que des innocents soient troublés, et que facilité soit laissée au brigandage des calomniateurs. G'est pourquoi si des personnes de votre province veulent ouvertement soutenir leurs dires contre les chrétiens, et les accuser en quelque chose devant le tribunal, je ne leur défends pas de le faire; mais je ne leur permets pas de s'en tenir à des pétitions et à des clameurs. 11 est en effet beaucoup plus juste, si quelqu'un se porte accu-
(1) Et Screnus Granius legatus, vir apprimc nobilis, litteras ad impcratorcin mitlit, iniquum esse dicensclainoribus vulgi innocentium hominam sanguinem concedi et sine uUocriininc nominis tantum et secta reos fieri. Eusèbe, Chron., ad olymp. 226. — Les vrais noms de Granianus et la date de son proconsulat ont été dénnitivcment établis par M. Waddington, Fastes des provinces asiatiques, 1872, p. 197-199.
LE RESCRIT A MIMICIUS FUNDANUS. 247
sateor, que vous connaissiez des imputations. Si donc quelqu'un accuse les personnes désignées , et prouve qu'elles commettent des infractions aux lois, ordonnez même des supplices , selon la gravité du délit. Mais, par Hercule, vous aurez grand soin, si quelqu'un dénonce calomnieusement Tune d'elles^ de frapper le dénonciateur de supplices plus sévères, à cause de sa méchanceté (1). »
Deux questions se posent au sujet de ce rescrit : Est-il authentique? quel en est le sens?
L'argumentation des adversaires de l'authenticité peut se résumer ainsi :
Le parallélisme entre la consultation de Pline et le rescrit de Trajan , la consultation de Granianus et la réponse d'Hadrien, a quelque chose de factice, qui éveille la défiance : les pièces attribuées au temps d'Hadrien ont pu être composées par un faussaire en imitation des pièces du temps de Trajan. On comprend que Pline ait éprouvé le besoin de consulter celui-ci; mais, sous le règne d'Hadrien, la situation légale des chrétiens était clairement définie : quels doutes, quel embarras pouvaient ressentir alors les présidents et les proconsuls? Ils savaient que la mul-
(1) Saint Justin, / ApoLy 68. L'original latin, nous apprend Eusèbe, se lisait encore de son temps dans les éditions de saint Justin. On pense généralement que c'est cet original même que reproduit Rufin dans sa traduction de VHistoire Ecclésiastique, IV, 10. Voir dans ce sens Lightfoot, S. Ignatius and S, Polycarp, 1. 1, p. 477, 479-480.
^411 LA psBSBcnraT
tilii4^ n'^ viU^rité ai ponr accxHor m. Un 'VMiiPiisMaient les fnraics jviiiiipm t^TigMii I191 aci;aiMtiofiii réOTlieres : :t r|iioi bon. <li wimliir eeta une «^oiMnltatioa 4 ramperearf Si L& fpMB^inii étonne. 1a réponse ne «tisfait point. D'abord, la sas- «unption 4e la lettre impérxaie est pen oanfineme aux tunimi: puis les termes qui v «nt siliplayés sur» prennent, c Les ionoeenta 'loe Tan. tEonfais. >• « Ib eaiomniatenrs qni donnent libre «carrière à leor biiganilaire : > ce âont les expresnona mêmes <pLanploieront plus tard les apoloeiates <»l pariant de» akv»i<«atears des cbrétiena! Le lansaçe art vaene. Sott»nt. embarrajiflé : il ne rappelle ni la brièveté ▼»!ment impériale dn rescrit de Trajan à PIîne« ni le jityie ferme des reserita d'Badrien recoeillis et dites par les rédaetenrs des Paodectes. La partie poHtiTe de la lettre est pleine d'éqoÎToqnes : qoe Teot Fempereor? Ponr qn'nn chrétien soit légalement accnaé^ selon lai. d'avoir Ci>ntrev«^fi anx lob. soffit-îl de pronver qn'il est chrétien, ou faat-il <:pie l'acciisatear établûwe de pla<i à sa charge tel oa tel crime de droit common? CeU û>st pas aett«»mf»at dit. et la portée de la lettre échappe. EofiQ. arzament considérable, Tertollien. qni, dans le deoxiéme chapitre de son Apo!oyéO//u^, ^inaly^e la correspondance de Pline et de TMJan an sujet des chrétiens, qui. aa cinquième chapitre dn mAme livre, fait encore allosioa aa rescrit de Trajan, et. quelques liçoes plas loin, nomme Ma/Jrien. ne dit pas on mot de la lettre de cet empcrenr a MiniciuH Fundanns. Si la pièce est aathen-
LE RESGRIT A MINICIUS FUNDANUS. 249
tique, comment admettre ou qu'il Tait ignorée, ou qu'il l'ait négligée (1)?
Ces raisons ont peu de valeur et les motifs allégués contre le rescrit d'Hadrien supportent mal l'examen.
L'argument tiré du parallélisme qu'offriraient le rescrit de Trajan et celui d*Hadrien ne se soutient pas : le second n'est nullement calqué sur le premier, et si un faussaire avait travaillé ici, il aurait certainement supposé une lettre de Granianus comme il y a une lettre de Pline ; or nous connaissons la réponse d'Hadrien, envoyée non pas à Granianus, mais à son successeur, et personne n'a prétendu nous donner le texte de la demande. — La suscription de la lettre d'Hadrien est peu conforme aux usages, dit-on encore; Cavedoni avait déjà pensé qu'elle avait été abrégée par un copiste et doit être rétablie ainsi : Imp. Cœsar Trajanus Hadrianus C. Minicio Fundano procos. s. \2); je rappellerai cependant que, telles qu'elles nous ont été conservées, les lettres de Trajan à Pline portent toutes cette simple suscription : Trajanus Plinios.y sans que personne ait songé à suspecter
(1) Baar, Dreiersten Jahrhunderte, p. 4i2 etsuiv.; Lipsias, Chronologie der Rômisehen Bisc/iôfe,p. 170; Hausralh, Neufestamentliche Zeitgeschiehte^ t. III, p. 532 et suiv. ; Aube, Histoire de» persécutions^ p. 265-273; 0?erbeck, Studien zur Geschichte der alten Kirche, p. 134 et suiv.; Keim, Ails dein Urchristenthum, p. 182 et 8uiv. ; Rom und der Christenthum, p. 553-560.
(2) Cavedoni, Cenni eronologici intomo alla data précisa délie principale apologie e dei rescritti imperiali di Trc^jano e Adriano risguardanti i cristiani, Modcne, 1858, p. 5. Cf. Aube, loc, cit,, p. 628, note 1.
250 LA PERSECUTION D'HADRIBN.
leur authenticité. — Quant à Targuaient tiré de la dissemblance des styles, il n'est nullement probant. La langue du rescrit d'Hadrien est molle, dit-on, et n'a rien soit de Ximperatoria brevitas du rescrit de Trajan, soit du style ferme des autres lettres d'Hadrien citées aux Pandectes. Pour que la comparaison avec le rescrit de Trajan eût quelque portée, il faudrait admettre, avec certains critiques, qu'Hadrien, qui jouissait de la faveur de Traj^^n même avant d'avoir été adopté par lui, fut le rédacteur des réponses de celui-ci à Pline (1) : hypothèse intéressante, mais tout à fait gratuite (2). Les rescrits d*Hadrien rapportés intégralement dans les Pandectes sont peu nombreux, et les compilateurs du sixième siècle, comme dans un autre recueil le grammairien Dosithée, en citent de trop courts extraits pour qu'on puisse les rapprocher utilement d'une pièce aussi développée que la lettre à Hinicius Fundanus. Mais ce que celle-ci peut avoir de vague et d'indécis nous parait être précisément une des plus sûres caractéristiques du style d'Hadrien : (ju'on lise la célèbre épltre écrite d'Alexandrie à son beau- frère Servianus, ou les vers, étranges dans leur préciosité sceptique, qu'il murmura quelques instants avant de mourir. Son style était, comme son iVme,
(1) C. de la Berge, Jifude sur Trajan, p. 290.
(2) Spartien dit seulement qu'Hadriea avait composé des discours d'apparat pour Trajan, peu lettré, comme chacun sait; mais nullement qu'lladrten lui servit de secrétaire dans sa correspondance administrative : <c Et defuncto quidem Sura, Trajani ei familiaritas crevit causa prœcipue orationum quas pro imperatore dicta verat. » (Spartien, HadrianuSj 3.)
LE RESGRIT A MLMCIUS FUNDANUS. 251
« ondoyant et divers; » semper in omnibus varitis, dit Spartien (1). D'ailleurs, il y aurait quelque naïveté à trop longuement raisonner sur le style d'un rescrit impérial : Tempereur, surtout à partir d'Hadrien, avait autour de lui, auxiliaires du conseil impérial, une foule de secrétaires-rédacteurs, a Izbellis, a stiidiis^ a cognitionibus, ab epistolis latinis, ab epistolis grxcisy a rationibuSy a memoria, dont les inscriptions nous font connaître les conditions diverses : les uns appartenaient à l'ordre équestre, les autres à la classe des affranchis ; tous étaient des esprits déliés, capables de rédiger un mémoire, de faire un rapport, de rassembler les éléments d'une décision, de préparer une lettre
impériale, et même de l'écrire (2).
Les raisons prises du fond du rescrit sont aussi peu
solides que les critiques adressées à la forme. Les magistrats, dit-on, n'avaient pas besoin de consulter de nouveau l'empereur sur une situation juridique définitivement fixée par Trajan. On oublie que si, depuis douze ans, la situation juridique était restée la même, la situation de fait avait changé. La haine populaire s'est éveillée contre les chrétiens : ce ne sont plus seulement, comme au temps de Pline, des dénonciations anonymes qui les poursuivent, ce sont les cris du peuple, les délations menaçantes de ce grand anonyme, la foule. Devant ce mouvement presque insurrectionnel, la conscience des magistrats romains s'est troublée : la
(1) ibid.y 14.
(2) Voir Bloch, art. ab epislulis, dans le Dict. des antiquités^ t. Il, p. 712 et soi?. ; particulièrement p. 720.
252 LA PERSÉCUTION D*HADRIBN.
plupart ont pactisé avec Témeate; quelqaes-nns, plus honnêtes ou plus humains, cherchent les moyens de lui résister, et, pour cela, demandent à la parole impériale son appui. De là ces requêtes, ces consultations adressées à Hadrien par plusieurs gouverneurs de province, et qui provoquèrent des réponses, dont une a été conservée. Ces réponses sont ce qu'on devait attendre d'un souverain intelligent, soucieux de Tordre public, peu disposé à subir la domination de la foule (1), comme était Hadrien. On dit que les mots employés par lui sont les mêmes dont se servirent plus tard les apologistes, particulièrement Méliton et saint Justin. Quoi d'étonnant? Méliton et saint Justin connaissent le rescrit d'Hadrien, ils le citent, ils l'invoquent. Hais pour entendre dans ce rescrit le ton « d'un ami discret ou d'un avocat sympathique, » il faut une préoccupation bien forte. La lettre d'Hadrien est, de même que la lettre de Trajan, Tœuvre d'un homme d'État, gardien de la discipline d'un vaste Empire. L'ordre vient d'être troublé : les règles protectrices du droit romain, qui défendent de condamner quand une accusation en règle ne s est pas produite (2), ont été mises en oubli : des « hommes innocents » sont exposés à des vexations, et « les brigandages des calomniateurs ont beau jeu. » Dans la pensée de l'empereur, il s'agit moins de protéger les chrétiens que d'empêcher les gens purs du crime de christianisme, homines iniioxii,
(1) Dion, LXIX, 6.
(2) Nocoiis, nisi accusatus fuerit, condcinnari non potest, disait déjà Cicéron, Pro S. Jtoscio, 20.
d'être confondus, par l'aveugle colère de la foule ou les dénonciations de sycophantes intéressés, avec ceux qui ont vraiment contrevenu aux lois en professant la religion nouvelle. Pour ces derniers eux-mêmes, l'empereur, rappelant la jurisprudence fixée par Trajan, exige qu'une accusation régulière les défère aux tribunaux. Qu'on prouve qu'ils agissent contrairement aux lois, ce qui ne sera pas difficile, s'ils sont vraiment chrétiens, car les lois défendent de l'être, christianos esse non licet : les gouverneurs ont alors le droit de les punir même du supplice capital. Mais si quelque accusé a été l'objet d'une dénonciation calomnieuse, que le droit commun soit appliqué à l'accusateur qui n'a pu prouver son dire, c'est-à-dire établir la qualité du chrétien. Les expressions employées par Hadrien en parlant des sycophantes, assimilés par lui à des brigands, sont tout à fait dans les habitudes romaines : Cicéron, plus dur encore, les compare plusieurs fois & des chiens (1), et Sénèque répète le même mot (2). Il n'est donc pas vrai de dire que les termes dont se sert à leur égard le rescrit trahissent une plume chrétienne. Le soin avec lequel Hadrien rappelle les peines sévères encourues par les auteurs d'accusations calomnieuses n'a rien qui puisse surprendre : son attention avait déjà été éveillée sur ce fléau du monde romain, la délation. Dans une constitution que cite Antonin le Pieux, il essaye de mettre un terme à une
(1) Cicéron, Pro S. Roseio, 19; II Verr,, m, 11. (2j Sénèque, De brevUate vUx, 11.
lâche pratique en usage de son temps : de riches personnages entretenaient des délateurs, qui, moyennant salaire, prenaient la responsabilité de dénonciations contre les ennemis de leur patron : Hadrien ordonne que tout individu qui ne paraît point accuser en son nom personnel sera tenu, sous peine de prison, de nommer son mandant, afin que, s'il y a eu calomnie, non seulement le délateur, mais encore Thomme qui se cache derrière lui, puisse subir le châtiment prononcé par la loi (1). Cette constitution impériale, en montrant avec quelle sévérité Hadrien entend frapper la calomnie, fait comprendre la lettre adressée à Minicius Fundanus : Tune et Tautre sont inspirées par une même pensée.
Le rescrit d'Hadrien, qui, on a pu le remarquer, ne répond pas directement à la généreuse protestation de Granianus, est une mesure d'ordre public, non une déclaration de tolérance religieuse ou un acte de sympathie pour rÉglise. Mais il amena, par la force des choses, un résultat favorable aux chrétiens, et Ton comprend que leurs apologistes en aient fait grand cas. Un seul d'entre eux, Tertullien, le néglige ou Fignore; mais Méliton, qui écrit trente ans au moins avant Tertullien, vers 172, et qui appartient à cette province d'Asie dont un gouverneur posa la question
(i) Divus Plus Ccecilio Maximo rescripsit, cotistilutionem patris sui, qua compelleretur dclator edere mandatorcin, ac, nisi edidisset, ut in vincula deducerctur, eo pertiaere, non ut delalor pcenœ subduceretur, si niandatorem haberct; sed ut mandator quoquc période atque si ipse boius detulisset, puniretur. Digeste, XLIX, xi\, 2, § 5.
et dont l'autre reçut la réponse, le mentionne avec détail (1); saint Justin, un Asiatique, lui aussi, écrivant un peu plus de trente ans avant Méliton, quinze ans seulement après le proconsulat de Fundanus, le reproduit intégralement (2). Ils avaient de sérieux motifs de Tinvoquer et, en quelque sorte, de le tirer à eux. Comme le rescrit de Trajan, celui d'Hadrien, en exigeant une accusation régulière pour que la condamnation d'un chrétien fût prononcée, et en soumettant aux peines de droit Taccusateur incapable de prouver son dire, rendait beaucoup plus favorable la situation des membres de TÉglise. Par là, non seulement les ébullitions de la fureur populaire, les exécutions en masse, les massacres sans discernement, étaient écartés, mais encore les procès contre les chrétiens devenaient chose sérieuse, que le premier venu n'osait plus intenter sans réflexion. Les chefs d'Églises, les chrétiens les plus fervents, tous ceux dont la sainteté ou l'intrépidité garantissaient la persévérance, pouvaient encore être accusés sans grand péril ; mais, dans la masse des fidèles, dont beaucoup, plus craintifs ou plus tièdes, étaient exposés à faiblir devant le tribunal, la haine religieuse ou la vengeance privée hésiterait désormais à choisir des victimes. Il suffisait, en effet, que l'accusé niât avoir été ou être chrétien, pour que l'accusation tombât d'elle-même, laissant
(1) 'Ev oTç 6 {jièv Ycaicico; <tou 'ASptflcvo; icoXXoTc {jièv xoU dtXÀoïc, xal 4>ovv- SotvcjîSè T((> àv6uiràTC|> i\yo\j[i.éMtf Si xfii 'Aaéaç, ypi^tay çaivcTat. Méliton, dans Eusèbe^ Ilist, EccL, IV, 26, 10.
(2) Saint Justin, / Apolog., 68.
Taccusateur aux prises avec une redoutable responsabilité et le danger d'encourir à son tour une poursuite pour dénonciation calomnieuse. Les conséquences d'une telle poursuite pouvaient être terribles : non seulement la note d'infamie (1), mais encore, dans beaucoup de cas, la peine du talion (2). Hadrien veut même que le calomniateur soit puni plus sévèrement que n'aurait été Taccusé si la preuve de l'accusation avait été faite (3). Le rescrit d'Hadrien ne mit pas les chrétiens à l'abri des condamnations; mais en les replaçant, après Trajan, dans le droit commun, il rendit forcément les accusations plus rares : les adorateurs du Christ n'étaient plus un gibier auquel chacun pouvait impunément faire la chasse, mais des justiciables ordinaires; la loi continuait à les condamner, ils avaient cessé d'être hors la loi. L'acte de i2k est un rappel de la jurisprudence de 112 tombée depuis plus ou moins longtemps en désuétude, et restaurée par le successeur de Trajan, fidèle aux traditions gouvernementales de son père adoptif.
L'authenticité et la vraie portée de la lettre à MiniciusFundanus sont donc hors de toute contestation sé-
(1) Cicéron, Pro Roscio Amerino, 19, 20; Divin, in Cxc.^ 21 ; Pline, Paneg., 3r>; Digeste, III, ii, i.
(2) Suétone, Aug., 31; Pline, Pnneg.y 35; Quintillen, Declam., ii, cccxiii; Code Théodosien, IX, i, 7; Code Justinien, IV, \xi, 2; IX, IV, 6, § 2; yov. Just., cxvii, 9, § 4.
(3) Si quis calumnise gratia quemquam horum postulaverit reum. in hune pro sui ncquilia suppliciis severioribus Yindices. Rescrit d'Hadrien à Minicius Fundanus.
rieuse (1). A partir de la publication de cette pièce, et de pièces semblables qui durent être envoyées vers le même temps eu réponse à des consultations analogues à celle de Granianus (2), une détente de quelque durée se fit dans la situation des chf étiens : les apologistes saisirent cet instant favorable pour introduire à leur tour, auprès de Fempereur, la plainte et la défense du culte proscrit.
La date où fut présentée la première apologie est assez difficile à déterminer d'une manière précise. Son auteur est un chrétien nommé Quadratus, dans lequel saint Jérôme a vu & tort Tévèque d'Athènes de ce nom (3) et qui fut plus probablement le grand misfiionnaire, disciple des apôtres, alors parvenu à une extrême vieillesse, dont Eusèbe a parlé (&). Une seule phrase de son écrit a été conservée ; il y parle en ces termes des miracles de Jésus-Christ : « Les œuvre s de Notre-Seigneur n'ont jamais cessé d'être visibles, parce qu'elles étaient vraies. Lorsqu'il avait guéri des mala-
(1) Renan, V Église chrétienne^ p. 32, noie 2; Wieseler, Die Chris- Menverfolgungen derCasaren^ p. 18; Funk, dans Theologische Quar^ éaUchrift, 1879, p. 108 el suiv.; Doulcet, Rapports de l'Église chrétienne avec VÊtat romain, p. 68-71; Lighlfoot, S. Ignatius and S. Polycarp, t. I, p. 477-480; Duchesne, les Origines chrétiennes, p. 115; Mommscn, dans Hist. Zeitschrift, t. XXVIII, p. 420; Ranway, the Church and the roman Empire before 170, p. 321.
(2) Méliton, dans Eusèbe, HisL EccL, IV, 26, 10.
(3) s. Jérôme, De viris Ulustribns, 19; Ep. 70.
(4) Eusèbe, Hist. EccL, UI, 37; V, 17.— Voir Tillemont, Mémoires, t. Il, note VII sur la persécution d'Hadrien. — M. Renan pense que l'apologiste fut un troisième Quadratus, distinct de l'évéque et du missionnaire {l'Église chrétienne, p. 40, note 2); mais cette hypothèse nous parait sans fondement.
des OU ressuscité des morts, on pouvait se convaincre longtemps après de la réalité du miracle. Les uns et les autres restaient là comme une preuve vivante, qui s^est prolongée même après la mort du Sauveur, puisqu'il en est parmi eux qui ont vécu jusqu'à nos jours (1). » Évidemment c'est un témoin qui parle, et Quadratus, dans sa jeunesse, a connu de ces miraculés. A quelle époque fut remis & l'empereur ce premier essai de justification du christianisme? Quadratus fut, dit-on, enterré à Magnésie, soit Magnésie du Sipyle, soit plus probablement Magnésie du Méandre, près d'Éphèse, villes situées l'une et l'autre dans la province d'Asie. Parti de Rome en 121, Hadrien parait avoir séjourné en Asie Mineure à la fin de 123. Si Quadratus habitait alors Magnésie, il peut avoir présenté son écrit à l'empereur soit dans cette ville (2), soit à Éphèse, où s'arrêta certainement Hadrien. Dans ce cas, l'apologie de Quadratus serait antérieure au rescrit à Minicius Fundanus, et peut-être pourrait-on, conformément au sentiment de saint Jérôme (3), dire avec Tillemont que « son admirable génie se fit si fort admirer dans cette pièce, qu'elle eut la force d'éteindre la persécution dont l'Église était alors agitée (4). » Cependant le sagace critique nous parait avoir ici ou-
(1) Eusèbe, Uist. EccL, 111, 3, 2.
(2) Uadrien visita Magnésie du Méandre; une inscription parle des cadeaux magnifiques, Itùptaù"* è^aipÉTcov, qu'il fit aux habitants. Corpus inscr. grxc, 2910; Frœhner, les Inscriptions grecques du Louvre, n» 66, p. 139.
(3) Saint Jérôme, lac. cit.
(4) Tillemont, Mémoires, t. Il, Persécution d'Hadrien, art. m.
blié sa réserve habituelle. La persécution fut loin d'être « éteinte » par Hadrien : elle fut seulement ramenée dans les voies régulières et légales. De plus, il est difficile de placer Tapologie de Quadratus avant le rescrit. Eusèbe, dans sa Chronique, dit que cette pièce fut remise à Tempereur en 126. A cette date la lettre & Minicius Fundanus était très probablement écrite. En
125, Hadrien visita la Grèce; pendant Thiver de 125-
126, il séjourna à Athènes (1). Selon toute vraisemblance, Quadratus, qui parait avoir prêché dans cette ville (2), remit alors son œuvre au souverain voyageur. Nous croyons donc qu'elle n'eut aucune influence sur la rédaction et Tenvoi du rescrit (3), et que Quadratus profita, au contraire, delà réaction favorable produite par cet acte de l'empereur pour oser se présenter devant lui comme avocat des chrétiens.
A plus forte raison en faut-il dire autant du second apologiste, Aristide. Celui-ci, philosophe athénien, ne vit certainement Hadrien que vers 126. Son œuvre,
(1) C'esl pendant ce Toyage qu'il fut admis aux mystères d'ËIeusis (Sparlien, Hadrien, 13). Dans une inscription du Louvre, l'hiéropbantidc se Tante d'avoir initié « le maître de la vaste terre et de la mer slérilc, le souverain d'un nombre infini de mortels, celui qui verse des richesses immenses sur toutes les villes, et principalement sur celle du fameux château de Cécrops (sur Athènes), Hadrien. » Corpus inscr, yrax., 434; Frœhner, n* 63, p. 136.
(2) Tillemont, note vu sur la persécution d'Hadrien.
(3) M. Bayet fait observer que Minicius Fundanus pouvait être encore proconsul d'Asie en 126 {De titulia Atticx chrislianis antiquissimiSt Paris, 1878, p. 9, note 2) ; mais il est évident qu'Hadrien ne recula point jusqu'à ce moment la réponse à la lettre écrite dès 123 ou 124 par le prédécesseur de ce proconsul.
dans laquelle il avait habilement fait servir les écrits des philosophes grecs à la démonstration de la vérité chrétienne, et qui fut imitée par saint Justin (1), obtint tout de suite une grande vogue. On la lisait encore au temps d'Eusèbe (2) et de saint Jérôme (3). L'auieor inconnu du « petit martyrologe romain » Pavait eae sous les yeux, car il rapporte qu'Aristide fait mention dans son livre du martyre de saint Denys TAréopagite (k). Jusqu'à ces dernières années elle paraissait perdue (5) ; mais, grâce à des découvertes récentes, on peut aujourd'hui la reconstituer (6).
(1) Saint Jérôme, Ep. 70, ad Magnum.
(3) £usèl>e, Hist, Eccl, IV, 3, 3.
(3) Saint Jérôme, De viris illustrUms, 30.
(4) Athenia Dionyaii Areopagit» , aub Uadriano direrais tonneBtii paasi, ut Aristidea teatis est in opère quod de chriatiana religione composait. Le martyrologe se trompe probablement en plaçant aooa Hadrien un martyr qui appartient plutôt au tempa de Domitien; voir TiUemont, Mémoires, t. II, note ii sur aaint Denys l'Aréopagite. Oa pourrait admettre, avec Otto {Corpus apologetarum christianorum sxculi secundi, t. II, p. 344), que, dans le texte du martyrolo^, les mots sub Hadriano se rapportent à l'apologiste , et ont été par erreor insérés dans le membre de phrase relatif au martyr.
(5) Un voyageur du dix-septième siècle en avait signalé un manascrit dans un monastère de TAttiqae (De la Guilletière, Athènes ancienne et nouvelle, Paris, 1675, p. 343), mais en Tain avait-il été recherché par Otto (p. 843) et par M. Bayct(Dc titulis Atticm chrisHanis, p. 11).
(0) Les Pères Mékitaristes de Venise ont eu l'heureuse fortune d'en retrouver en 1878 un fragment dans un manuscrit arménien {Sancii Aristidis philosophi sermones duo^ Venise, 1878; le premier morceau seul est authentique). En 1889, le texte syriaque de toute l'apologie a été découvert au couvent de sainte Catherine, sur le Sinaï, par lA. Rendel Harris (The apology of Aristides, éditée et traduite par G. Rendel Barris ; dans la collection des Texts and Studies, t. I, Cambridge, 1891). Enhn, comparant certains passages de la Vie de Barlaam et de Josaphaty M. Armitage Robinson s'est aperçu que l'on possédait, inséré
L^apologie présentée par Aristide à Tempereur (1) se compose de trois parties. Dans une première , toute dogmatique, le philosophe chrétien prouve contre les athées Texistence de Dieu. Puis il esquisse en traits
dans cette composition légendaire, un texte grec de Y Apologie d'Aristide [Hnd.y Appendix). Ces trois textes n'ont pas partout les mêmes déyeloppements et ne représentent probablement, même le grec, que trois adaptations ou rersions différentes d'un original commun. Outre les travaux de Mlf. Barris et Robinson, voir Herbert Lucas, The Month, tome LXXII, p. 509-524; Harnack, Theologische Literaturseitung, t. XYI, p. 301-309 et 325-329 ; Jacquier, l'Université catholique, octobre 1891, p. 183-203.
(1) Le fragment arménien porte pour titre et sous-titre : A Vempereur César Hadrien Aristide^ philosophe athénien, A Vempereur César Hadrien par Aristide, philosophe athénien. Cette double phrase est d'accord avec Eusèbe et saint Jérôme, qui disent qu'Aristide présenta son Apologie à l'empereur Hadrien. Cependant la version syriaque est autrement intitulée : Apologie que fit Aristide le philosophe à Hadrien roi, pour la crainte du Dieu tout puissant, A César Titus Hadrien Antonin, auguste et miséricordieux, par Marcianus Aristide, philosophe athénien. D'après ce sous-titre, V Apologie aurait été adressée, non à Hadrien, mais à Titus Hadrien Antonin, c'est-Adire à Antonin le Pieux, auquel est même donné son surnom, car miséricordieux doit avoir été mis en syriaque pour pieux, Antonin fut-il le véritable destinataire de V Apologie, et faut-il, de la date traditionnelle de 126, faire descendre celle-ci aux années qui suivent 138, époque de l'avènement d'Antonin? M. Harris, M. Harnacl£,M. Seeberg l'ont pensé , et M. de Rossi s'est rallié à cette opinion dans une note fortement motivée de son BuUetlino di archeologia eristiana, 1891, p. 80-31. Il fait observer que la suscription de la version syriaque ne peut avoir été interpolée an hasard; que la désignation d'Antonin le Pieux y est évidente; et qu'enfin on y remarque pour la première fois l'indication du second cognomen de l'apologiste, appelé ici Marcianus Aristide, ce qui semble indiquer que le traducteur a eu sous les yeux un original plus complet. 11 ajoute que dans les exemplaires grecs qn'Eusèbe et saint Jérôme ont consultés, le nom d*Antonin avait peutêtre été omis par mégarde, et que celte omission peut les avoir induits en erreur. Enfin il rappelle -que la situation des chrétiens à Athènes sous Antonin le Pieux pnt aussi motiver une intervention de l'apolo- ^ste, puisqu'on voit cet empereur obligé d'envoyer nn rescrit aux
rapides Tœuvre de Jésus-Christ et des apôtres. Enfin, il réfute les erreurs du polythéisme, blâme les superstitions répandues chez les Juifs du second siècle, tout en parlant d'eux avec sympathie, comme du peuple demeuré le plus près de la vérité, fait le tableau de la vie et des vertus chrétiennes. Il vante les bonnes mœurs des fidèles, leur horreur de toute impureté, leur amour de la justice (1), leur charité mutuelle, leur compassion pour Tétranger. Certains passages caractéristiques méritent d'être cités. Il semble qu'un voile se soulève, et laisse notre regard pénétrer à l'intérieur de ces petites communautés chrétiennes, si humbles et si cordiales, qui existaient dès lors dans toutes les grandes villes de l'Empire. « Se rencontret-il parmi les fidèles un homme pauvre et dans le besoin, et n'ont-ils pas d'abondantes ressources? Ils jeûnent un jour ou deux, afin de pouvoir procurer à l'indigent la nourriture qui lui est nécessaire. » Les
Tilles de la Grèce, et S|>écialeinciil à Athènes . pour inoiiérer les tîolences dont ils étaient l'objet. Malgré la force de ces raisons, je ne les trouve pas assez décisives pour effacer la date donnée par Eusèbe et saint Jérôme, et retirer au règne d'Hadrien VApologie d'Aristide : (voir dans le même sens Kihn, dans Compte-rendu du troisième Congrès scientifique ititernationat des catholiques, 1894, Sciences religieuses, p. 185-188); mais j'ajoute que si de nouvelles déconvertes venaient à la placer définitivement sous Antonin le Pieux, les reflétions qu'on lira plus loin sur l'impri^ssion faite probablement dans l'esprit d'Hadrien |tar les premières apologies ne perdront pas leur valeur, car il demeure certain que celle an moins de Quadratus Ini fut présentée. (1) On lit à ce propos, dans la version syriaque, celte phrase remar* quable : « Quand )h sont Juges, ils Jugent avec impartialité, 9 qni montre les chrétteM " veAuant pas anx devoirs de la Tîe civile et politique.
relations des maîtres chrétiens avec les esclaves sont pleines de charité. « Quant à leurs serviteurs et à leurs servantes, et aux enfants de ceux-ci, si quelques-uns en ont, ils leur persuadent de se faire chrétiens par l'amour qu'ils ont envers eux, et, quand ceux-ci le sont devenus, ils les appellent sans distinction leurs frères. » Les soins de la fraternité chrétienne pour assurer la sépulture des plus humbles parmi les fidèles ne sont pas oubliés. « Quand un de leurs pauvres sort de ce monde, celui d'entre eux qui s*en aperçoit pourvoit aux funérailles selon ses moyens. » Enfin, la sollicitude pour les confesseurs de la foi, que nous verrons si souvent paraître dans l'histoire des persécutions, est rappelée par l'apologiste : « S'ils apprennent qu'un des leurs est en prison, ou sou£Fre pour le nom de leur Messie, tous pourvoient à ses besoins, et ils le délivrent si cela leur est possible. » Aristide poursuit en renvoyant l'empereur aux livres des chrétiens, où se trouve l'exposé complet de leurs croyances, réfute les accusations mensongères portées contre eux par les Grecs, qui leur ont attribué leurs propres crimes, et conclut en disant qu'on doit leur permettre d'enseigner librement la vérité, puisqu'ils la possèdent, et la possèdent seuls.
On doit rattacher au genre apologétique une autre pièce dont la date précise est inconnue, mais qui, selon le jugement de nombreux critiques, appartient au second siècle (1), la célèbre et très belle Épitre à
(1) Bardenhever, les Pères de l'Églisey trad. Godet et Verschaflfel,
26G LA PERSÉCUTION D*HADRIE]f.
mières apologies lui furent offertes dans un moment favorable, pendant un de ces voyages à Athènes qui le rendaient si heureux. Dans cet air léger , sous ce ciel transparent, devant ces paysages lumineux, ces lignes d'une calme et harmonieuse netteté, en pré* sence des monuments les plus parfaits que la main de rhomme ait bâtis, il se sentait vivre. Il eût voulu habiter Athènes, c'était vraiment sa ville. Hadrien, dit un critique délicat, n'eut pour Athènes que trop d'amour; s'il n'y déroba rien, il y construisit et y restaura beaucoup : pour construire, on détruit; en restaurant, on altère (1). Certes, les architectes d'Hadrien ne pouvaient lutter avec les contemporains de Périclès; mais s'il éleva beaucoup de monuments nouveaux, il s'efforça, en continuant pour certains autres la construction commencée, de suivre les plans anciens, et de ne point trop surcharger des lourdes richesses de l'art romain la simplicité légère de l'esprit grec. Il se fit lui-môme aussi grec qu'il put, et certes, de tous les Romains, il était le plus capable de cette métamorphose. Aussi, quelle joie pour lui quand, affranchi des pompes officielles, entouré des rhéteurs ses amis, suivi par Tadmiration reconnaissante et les flatteries délicates des Athéniens comblés de ses bienfaits, il passait sous l'arc à deux étages construit par son ordre au pied de l'Acropole, à l'entrée d'un quartier neuf, et lisait sur Tune des faces : « Ici est la
(1) Vitet, Études sur l'Histoire de l'art, l. I, p. 77.
ville d'Hadrien, et non plus de Thésée (1)! » Je me figure que dans un de ces moments de liberté, d^expansion, où il était prêt à accueillir tout homme et toute idée avec un sourire, Quadratus, Aristide, en habit de philosophe, lui présentèrent leur mémoire en faveur des chrétiens. Peut-être en fut-il touché. Cet éclectique semble avoir, à une certaine époque de sa vie, ressenti un vague respect pour le christianisme (2). Est-ce sous l'empire de ce sentiment qu'il construisit des temples étranges, sams inscriptions, sans statues, qu'on appela des hadrianées, et que, si Ton en croit Lampride, il eut la pensée de consacrer au Christ (3) , — pensée réalisée pour quelques-uns au quatrième siècle (4)?
(1) Phocion Roques, Topographie d'Athènes, 1869, p. 17G.
(2) Méliton dans Eusèbe, Hist. EccL, IV, 26; Dion, LXX, 8.
(3) Hadriaaus cogitasse ferlar, qui templa in omnibus ciTitatibus sine simulacris jusserat fiert, qu» hodie, idcirco quod non habentnumina, dicuntur Hadriani, quœ ille ad hoc parasse dicebatur. Lampride, Alex. Sev,, 43. — Dans la Notitin urbls Romx (Jordan, TopO' graphie der Stadt Bom in AUerthum, t. II, p. 556), un Hadrianeum est nommé parmi les édifices de la neuvième région de Rome. Borsari, dans le Bull, delta comm. arch. comunale, 1885, p. 92-93, rapproche celte indication du passage cité de Lampride, et considère comme très vraisemblable qu'Hadrien ait élevé un temple sine simulacris dans la région du Champ de Mars, où il fit beaucoup de constructions • L'Oadrianeum marqué dans la Notitia aurait, d'après la conjecture de M. Borsari, occupé l'emplacement oh est aujourd'hui le palais Chigi.
(4) Saint Bpiphane, Nœres., XXX, 12; LXIX, 2.
^Les dernières années d'Hadrien.
Cette bonne volonté d^Hadrien, sans doute exagérée par Lampride, mais qui, cependant, exista probablement dans une moindre mesure, dura peu. Pendant qu*il courait le monde, distrait par des spectacles tonjours nouveaux, échappant à lui-même, à son égolsme sceptique et facilement cruel, grâce à de continuels changements de scène dont il amusait son ennui, le successeur de Trajan put rester équitable envers les chrétiens. Il les jugeait superficiellement, comme le montre sa lettre à Servianus, mais il parlait d*eax avec rironie légère d'un blasé plutôt qu*avec les sentiments d'un ennemi : d'ailleurs, pour ce collectionneur de souvenirs de voyage, les apologies de Quadratus et d'Aristide en étaient un, et sans doute il les rapportait dans ses bagages en même temps que les adresses offertes par les villes, les vers dédiés par les poètes, les manuscrits précieux, les coupes aux couleurs changeantes données par les prêtres, les œuvres d'art recueillies de tous côtés. Mais quand, après avoir pendant tant d'années parcouru l'Empire, Hadrien sentit les premières atteintes de Tàge et de la fatigue, quand surtout le plus heureux jusque-là des souverains connut à son tour le fardeau des douleurs privées et des calamités publiques, son humeur s'aigrit, le bienveillant sourire s'effaça de ses lèvres. Il devint jaloux de
toute supériorité (1). On commença à voir paraître le tyran soupçonneux, sous Jequel, dit un contemporain, « l'Empire vivait dans la terreur; des espions circulaient dans toutes les villes, étaient aux écoutes de toutes les paroles; il n^était plus possible de parler ni de penser librement, on en était à craindre jusqu'à son ombre (2). » La cruauté qui lui était naturelle (3) reprit le dessus. Le jour est proche où les chrétiens vont en éprouver les effets.
Les derniers voyages d'Hadrien furent tristes. Son séjour dans la superstitieuse Egypte, dont il riait, et qui tout bas se moquait de lui, avait été marqué par une grande douleur et une grande honte : la mort et Tapothéose d'Ântinotls (k). De retour à Athènes, une terrible nouvelle vient troubler ses dernières vacances de dilettante : la Judée se soulevait de nouveau. Il
(1) Dion, LXIX, 3; Aromien Marcellin, XXX, 8, 10.
(2) Aristide, El; ^oaiXéa; éd. Jebb, t. I, p. 52.
(3) Spartien, Uadr.
(4) Antiaoûs avait été placé au nombre des dieux, non de Rome, mais de TÉgypte : ANTINOÛ STNePONÛ TON EN AirrUTÛ OEÛN. Sur la Tille d'Antinoé, consacrée par Hadrien au culle de son favori et qui était en exécration aux chrétiens de la Thébaîde comme le lieu où s'étaient rassemblées toutes les abominations du paganisme, voir Gayet, V Exploration des ruines d'Antinoé^ Paris, 1899 (t. XXVI des Annales du musée Guimet). Cf. Virey, dans Bulletin critique, 1899, p. 146. M. Dulhil, dans une étude sur V Arrivée exacte de l'empereur Hadrien en Egypte^ d'après une monnaie grand bronze du mé^ dailler du Musée de Gizeh {Mémoires de Vinstitut égyptien^ 1894), suppose qu'AntinoUs mourut dans l'année 129-130, et qu'Hadrien était encore en Egypte en 133-134. D'après Goyau, Chronologie de l'Empire romain, l'arrivée d'Hadrien en Egypte et la mort d'Antinous auraient eu lieu en 130, et le départ d'Hadrien pour la Syrie à l'automne de 131.
270 LA PERSÉCUTION D'UAOiOSN.
avait cru quelques aimées auparavant la pacifier i jamais en effaçant le nom de Jérusalem, en faisant de la ville sainte la colonie romaine d'iElia Capitolina (1). La Judée avait souffert en silence. Hadrien puty en 130y la visiter : la mensongère légende d^une médaille frappée lors de ce voyage montre la province accueillant avec joie Tempereur. Pendant le séjour d'Hadrien en Egypte, puis pendant sa course rapide en Syrie, les Juifs étaient restés tranquilles. Mais à peine eut-il passé la mer pour revoir encore une fois Athènes, la révolte éclata. Le sud de la Judée fut bientôt en feu. Bar-Cochabou Bar-Coziba, un de ces hardis chefs de partisans, à la fois rusés, cruels et mystiques, mélange du brigand et de Tilluminé, comme toutes les révoltes juives en produisaient, se mit à la tète des insurgés. La guerre dura trois ans, une guerre sans quartier. Romains et chrétiens périssaient également sous la main des rebelles, qui considéraient comme un crime envers la patrie juive la loyale fidélité des disciples de Jésus pour l'Empire. Saint Justin parle de nombreux martyrs immolés par les Juifs (2). Rome triompha enfin, mais sur les cadavres d'un demi-million d'hommes et sur les ruines de mille cités. La Judée prit alors cet aspect de désert qu'elle garde encore. Jérusalem, définitivement con-
(1) Colonia Aelia Capilolina. Eckhel, Doctr. numm. vet., t. III, p. 441-443.
(2) Saint Justin, / ApoL, 31; Dial. cum Tryph., 1, 16; Orose, VII, 13.
quise, fut fermée aux Juifs (1) : un seul jour chaque année il leur fut permis d'y rentrer pour faire entendre, en baisant un dernier pan de mur du Temple, leur étemelle lamentation, restée la même après tant de siècles (2).
La ruine complète de Jérusalem ne passa point inaperçue pour les chrétiens. Elle acheva de rompre le dernier lien qui rattachait encore un petit groupe de fidèles aux primitives origines juives, si complètement répudiées par la presque totalité des disciples de rÉvangile. Tout en se tenant (non peut-être sans quelque frémissement intérieur) à l'écart des passions nationales (3), les chrétiens de Jérusalem étaient restés attachés aux mœurs de leurs pères et à tout ce qui, dans les rites mosaïques, pouvait se concilier avec le christianisme. Revenue, après 70, de sa retraite de Pella (&•), l'Église de la ville sainte avait repris, à Jérusalem ou dans les pays environnants, son ancien genre de vie, observant le sabbat, les jeûnes légaux, la circoncision. Aussi fut-elle comprise dans la mesure générale qui, transformant Tancienne capitale politique et religieuse de la Judée en une ville de la gentilité, expulsa de son enceinte tous les Juifs d'origine (5).
(1) Saint Justin, 1 ApoL, 47.
(2) Dion, LXIX, 1214; Origène, In Josue, Uomil. XVII; saint Jérôme, /n Soph., I, 15; in Jerem,, 18, 20, 30; saint Grégoire de Naziaoze, Orat, VI, 18.
(3) Nolentes chrislianos adversum Romanum militem ferre sabsidium. Eusèbe, Chron., ad olymp. 228, aon. 17 Uadr.
(4) Voir page 83.
(5) Sulpice Sévère, II, 31; Orose, VII, 13.
La primitive Église de Jérusalem fut alors dispersée; perdant peu à peu Toriginalité de leurs mœurs, ses fidèles finirent par se fondre dans la masse de la population chrétienne. A leur place, dans la colonie d'ifilia Capitolina, s'établit une Église composée de païens convertis, doutTévéque, le premier incirconds qui se soit assis dans la chaire épiscopale de saint Jacques, s'appelait Marc (1). Il semble que l'autorité romaine aurait eu intérêt à favoriser cet établissement religieux, qui se trouvait en si complet accord avec la politique impériale, et contribuait pour sa part, en effaçant les derniers vestiges des judéo-chrétiens, à faire de Jérusalem une « ville romaine (2). » La fondation de la nouvelle Église au lendemain du jour où les premiers apologistes avaient essayé de faire accepter à l'Empire la religion du Christ, était un symptôme favorable qu'un empereur sensé comme Hadrien
(1) Eusèbe, Hist. EccL, IV. 6. 4; cf. V, 12.
(2) Euftèbe, Ilist. Eccl.t IV, 6, 4 : Teoi^aixi^ nôXt;. — Au retour des chrélieos de Pella à Jérusalem se raltacbe une curieuse anecdote, rapportée par saint Épiphane dans son traité De pond, et mens., 14 et 15. Il raconte qu'Aquila (le célèbre traducteur de l'Ancien Testament) avait été cbargé par Hadrien de surveiller la construction de Jérusalem sous son nom nouveau d*i£lia Capitolina; que, ému des guérisons et autres miracles accomplis par les disciples des apôtres qui étaient revenus de Pella, il embrassa le christianisme et, sur sa demande, fut baptisé; mais qu'ayant refusé d'abandonner les pratiques de l'astrologie, il se vit exclu de l'Église ; qu'alors, dans son ressentiment, il se fit juif, afm d'étudier l'hébreu et de traduire de nouveau les Écritures en grec en corrigeant les témoignages favorables au Christ que l'on rencontrait dans la version des Septante. Cette histoire n'a malheureusement pas de répondants plus anciens que saint Épiphane, et paraîtra aisément suspecte.
LES DERNIERES ANMÉtô D'HADRIEN. 273
eût dû accueillir avec empressement. Hais Hadrien n'était plus Tesprit libre, l'homme heureux, qui avait reçu au pied du Parthénon les écrits de Quadratus et d'Aristide. Il était rentré à Rome, sombre, irrité, ennuyé. La révolte juive, qu'un instant il avait craint de ne pas vaincre, l'avait exaspéré. Maintenant, il enveloppait dans la même hostilité tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux Juifs. Malgré le soin avec lequel les chrétiens s'en distinguaient, malgré tout ce qu'ils avaient eu eux-mêmes à souffrir des insurgés, il refusait de voir les différences, pour n'apercevoir que la communauté d'origine et l'identité de la croyance fondamentale en un Dieu unique. Aussi ordonna-t-il de profaner les souvenirs chrétiens de Palestine en même temps que les souvenirs juiiEs, afin de faire triompher les dieux de Rome et de la Grèce là même où Jébovah avait régné et où le Christ avait vécu. Sur les soubassements du temple de Salomon un vaste temple se dressa en Thonneur de Jupiter Capitolin (1) : un pourceau fut, dit-on, sculpté sur une des portes de la ville, et les Juifs y virent un moyen de les écarter par l'insulte (2). Les lieux que révérait la piété chrétienne ne furent pas respectés davantage (3). Un bois sacré et un temple d'Adonis s'élevèrent à Bethléem près de la grotte où naquit le Sauveur,
(1) DioD, LXIX, 12.
(i) Eusèbe, Chron., ad ann. 20 Hadr.
(8) Eusèbe, Vita Const., III, 26, 28; saint Jérôme, Ep. 58adPaalinum; saint Paulin, Ep. li hd Seyenim; Salpice Sévère, II, 80, 31; Sozomène, II, l; Socrate, I, 17.
sans parvenir cependant à la cacher entièrement (1). A Jérusalem, la profanation fut plus complète encore : on dénatura les endroits consacrés par la mort et la sépulture de Jésus. Je laisse ici la parole à un savant explorateur des lieux saints :
« Le théâtre des derniers événements du drame divin était demeuré pendant deux siècles vénéré des chrétiens et entouré d*un culte extérieur en rapport avec les difficultés des temps. Par Tordre d'Hadrieo toute la dépression séparant le Golgotha du sépulcre de Jésus fut remplie de terre, de manière à cacher l'entrée de celui-ci et à faire disparaître le Golgotha; puis sur ce terrain ainsi nivelé, pour le profaner aux yeux des chrétiens, il fit élever un temple à Vénus. Insensé, qui croyait cacher au genre humain Téclat du soleil qui s'était levé sur le monde (2)! Il ne voyait pas qu'en voulant faire oublier les saints lieux il en fixait irrévocablement la place, et qu'au jour marqué par la Providence pour l'émancipation de l'Église, les colonnes impures du temple seraient des témoins irrécusables, des indications infaillibles pour la découverte des sanctuaires. En effet, lorsque Constantin voulut, pour compléter son œuvre, retrouver les lieux saints et les recouvrir d'édifices religieux, le temple antique servit de point de départ aux recherches; sous la base des murs, après avoir enlevé et jeté au loin la terre accumulée (3), on découvrit le saint
(1) Origène, Contra Celsum, I, 61.
(2) Eusèbe, Vita Constanti7ii, III, 26.
(3) Eusèbe, loc, cit., 28.
sépulcre, et on rendit au sol sa configuration première (1). »
Hadrien ne prévoyait guère ce triomphe des chrétiens quand, de Rome, où il était rentré vers 13& ou 135, il ordonnait à Jérusalem les nivellements sacrilèges et les odieuses constructions destinés à effacer toute trace visible du passage du Sauveur sur la terre. Tout entier à la mauvaise humeur, aux soupçons, à la cruauté renaissante, aux soucis d*une santé qui déclinait, Hadrien inaugurait, à ce moment, la période sombre et sanglante des dernières années de son règne. Son esprit mal équilibré, auquel manquaient maintenant les distractions des voyages, avait fini par verser dans Tornière où tant d^empereurs romains, enivrés par le pouvoir absolu, aigris par les
(1) De Vogùé. les Églises de la Terre Sainte, 1860, p. 125-127, et planche VI, n"* 1. — On nous saura gré de reproduire ici les réflexions que les mêmes faits inspirent à un autre voyageur savant, M. Victor Guérin :
A La consécration des trois principaux sanctuaires du christianisme an culte de trois idoles païennes, et, en particulier, la transformation de la grotte de la Nativité en grotte d* Adonis, n'est-elle pas l'une des preuves les plus fortes en faveur des traditions qui se rattachent à ces trois endroits? Si, dès les premières origines de FÉglise, les chrétiens ne les avaient point vénérés comme ayant été les témoins de la naissance, de la passion et de la mort du divin fondateur de leur religion, les païens les auraient-ils profanés à dessein par le culte d'Adonis, de Vénus et de Jupiter? Et cette profanation même, contrairement à leur attente, n'est-elle pas devenue l'un des arguments les moins contestables à l'appui des croyances que le paganisme s'efforçait en vain d'anéantir et au maintien desquelles, sans le savoir et en dépit de sa persécution ou de sa consécration sacrilèges, il travaillait ainsi lui-même? » Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, 1. 1, Judée f
276 LA PERSÉCUTION D'HADRUSN.
inquiétudes et les soupçons qui en sont inséparables, étaient tombés avant lui : celui qui avait commencé en digne successeur de Trajan finit en imitateur de Tibère. Dès que sa défiance était éveillée, personne n'échappait à ses coups. Son beau-jfrère Servianus, âgé de quatre-vingt-dix ans, fut mis à mort comme aspirant à l'empire. Son neveu Fuscus, qui n'en avait que dix-huit, fut condamné à son tour, parce que des songes et des présages lui avaient fait espérer le trône (1). En même temps des chrétiens furent poursuivis. Les plus célèbres sont, avec le pape saint Télesphore, dont saint Irénée rapporte « le glorieux martyre (2), » la veuve de Getulius, Symphorose, et ses sept enfants.
L'histoire de Symphorose se lie à celle du séjour que fit Hadrien à Tibur, pendant les dernières années de sa vie. Après Tadoption de Verus, « mur croulant » sur lequel il espérait vainement appuyer sa vieillesse, Hadrien s'était retiré dans Timmense et ridicule villa qui donne une idée si défavorable de son goût, et semble le rêve d'un petit bourgeois réalisé avec les
(1) Sparlien, Nadrianus, 23. Cf. Dion, LXIX, 17.
(2) TcXeaçtfpo; 6; xal ivSo^dx ê(xapTupTiaev. Saint Irénée, Adv. hxr.^ III, 3. — Tillemont place le martyre de saint Télesphore dans la dernière année d'Hadrien ou dans la première d'Antonin [Mémoires^ t. II, art. ii sur saint Télesphore); Lipsius entre 135 et 137, c'est-à-dire sous Hadrien (Chronologie der RUmischen Bischôfe, p. 263). Le catalogue libérien est formel pour cette dernière année : « Telesphorus ann. XI mens. III d. III. Fuit temporibus Antonini et Marci, a consulatu Titiani et Gal- Ucani (127) usque Cacsare et Balbino (137). » Texte restitué par Duchesne, le Liber Ponli/icalis, t. I, p. 3.
ressources d'un tout-puissant empereur (1). La construction de ce colossal assemblage de bâtiments de tous les pays et de tous les styles, — avec son Lycée, son Académie, son Prytanée, sa vallée de Tempe, son portique du Poecile, son canal de Canope, son théâtre grec, son théâtre latin, jusqu'à son Elysée et son Enfer, — dont la masse capricieuse couvrait une surface de sept milles romains (2), dura certainement huit ou dix ans : commencée vers 127 (3), elle dut être
(1) M. Boisftier a jugé avec plus d'indulgence, mais très bien décrit, la YiUa d'Hadrien, Promenctde$ archéologiques y 1880, p. 179-248. Voir dans œ livre le Plan de la villa d'Hadrien d'après Nibby et M. Daumet, et dans Dumy, Histoire des Bomains, t. V, p. 103, la Restauration de la villa Hadriana par M. Daomet.
(2) Selon Nibby.
(8) Cette date peat être indiquée approximatÎFenient. On sait que dans les briqueteries romaines, appartenant à l'empereur ou aux familles de l'aristocratie, l'usage était de frapper les produits céramiques d'un timbre portant la marque du souverain ou le nom de l'industriel, quelquefois celui d'ouvriers, d'employés, fréquemment Tindication des consuls non seulement ordinaires, mais suffects, ce qui donnait la date exacte de la cuisson. L'utilité de cette date paraît indiquée par un root de Pline. Les Bomains, écrit-il, ne yeulent employer dans leurs eonstrocUons que des briques cuites deux ans à l'avance, œdificiis non nisi {laUres) bimos probant (Pline, Nai. Hist., XXXV, 49, alias 14; cf. Descemet, Inscriptions doliaires latines^ marques de briques relatives à une partie de la gens Domitia, Paris, 1880). Or, Harini, dont le catalogue de 1500 timbres de briques latines a été publié par M. de Rossi, avec la collaboration de MM. GatU et Dressel {Iscrizioni aniiche doliari, Rome, 18S4), a remarqué que sur 3Si briques à note consulaire, il s'en trouvait 114 pour la seule année 123, indiquée par les noms des consuls Paelinus et Apronianus. Il en conclut que, dans celte année, Hadrien avait multiplié à Rome les offldnes doliaires, et il émit la conjecture très vraisemblable que l'empereur préparait à ttinonient ses grands travaux de Tibur. H crut pouvoir fixer à 123 le ronnnuiiciiicnt de la construction. Le texte de Pline dté plus bant oblige (lebn U remarque de M. Descemet) à le reporter à 125. On
achevée sous les yeux et d'après les indications d'Hadrien. Si l'on place à 135 son retour définitif de ses voyages et son établissement à Tibur, on mettra dans Tune des trois dernières années de sa vie la dédicace de la villa, qui parait avoir été l'occasion du martyre de Symphorose.
Hadrien, racontent les Actes de celle-ci, voulant dédier son palais de Tibur, consulta les dieux ; il en reçut cette réponse : « La veuve Symphorose et ses sept enfants nous tourmentent chaque jour en invoquant leur Dieu. Qu'ils sacrifient, et nous t accorderons tout ce que tu demandes. » Hadrien fit venir Symphorose et lui dit d'abjurer. Elle refusa, rappelant le souvenir de son époux Getulius et de son beau-frère Amantius, tous deux martyrs (1). « Sacrifie aux dieux tout-puissants, lui ditTempereur, ou je te sacrifierai toi-même avec tes fils. — D'où me vient ce bonheur, réponditelle, que je sois jugée digne d'être offerte avec mes enfants en hostie à Dieu? — Je te ferai immoler à mes dieux. — Je ne puis être une victime pour tes dieux; si tu me fais brûler pour le nom du Christ, ce seront de nouvelles flammes dont les démons que tu nommes
pourrait même, croyons-nous, le retarder de deux ans encore, et le tixer à 127, date probable du premier retour de l'empereur eo Italie : le bimos de Pline n'était sans doute qu'un minimum.
(1) M. Dufourq, reconnaissant que « sur la voie Tiburtine le souvenir d'une mi)Te immolée avec ses sept enfants s'était attaché à la villa d'Adrien, » et que les Actes contiennent de nombreux éléments historiques, pense que la Symphorose de Tibur n'est pas idenUque à l'épouse de Getulius immolé à Gables (voir plus haut, p. 227) : selon lui deux traditions locales différentes se seraient ici confondues. Étude sur les Gesta martyrum romains, p. 197-109.
LES DERNIÈRES AiNNÉES D*HADRIEN. 279
tes dieux éprouveront la rigueur. — Choisis ou de sacrifier à mes dieux ou de mourir. — Gomment croistu, répondit Symphorose, changer par la terreur mes résolutions, à moi qui désire me reposer avec mon époux Getulius, que tu as tué pour le nom du Christ? » Hadrien la fit conduire près du temple d'Hercule, où elle subit plusieurs tortures, puis, comme rien ne pouvait ébranler sa constance, Tempereur ordonna de la précipiter dans l'Ânio, avec une pierre au cou. Eugène, frère de Symphorose, principal de la curie de Tibur, recueillit son corps, et Tensevelit dans un faubourg de cette ville. Le lendemain, Hadrien fit périr, par des supplices variés, les sept enfants de Symphorose, Crescens, Julien , Nemesius, Primitivus, Justin , Stracteus, Eugène, qui refusaient de sacrifier, et le jour suivant il ordonna de jeter leurs corps dans une fosse profonde : les pontifes appelèrent ce lieu Ad septem biothanatos (1).
Les Actes que nous venons de résumer ont paru à tous les critiques anciens d'une très grande valeur (2).
(1) Ruinart, Acta sincera^ p. 18-20. — Ruioart attribue à l'année 120 le martyre de sainte Symphorose; nous croyons avoir établi la vraie date.
(2) De eoram sinceritate nullus videtur dubitandi locit^, dit RninarU Tillemont les juge ainsi : « Les Actes de sainte Symphorose ne peuvent pas véritablement passer pour être originaux, puisqu'il y est parlé d'Eusèbe; mais ils en ont l'autorité, si l'on reçoit comme véritable ce qui est au commencement, qu'ils ont été tirés d'Africain, lequel, comme nous le voyons, disent-ils, dans Eusèbe a écrit les Actes de presque tous les martyrs qui ont souffert à Rome et dans toute l'Italie. Eusèbe parle assez de cet Africain dans son Histoire eeelésieutique. Il n'y dit pas néanmoins ce que ces Actes rapportent de lui Mais .il ravtil
280 LA PERSÉCUTION D'HADRIBN.
Plusieurs modernes portent sur eux un jugement plus sévère. Leurs objections se réduisent à deux points : rhistoire de sainte Symphorose ressemble trop à celle de la mère des Hacbabées pour être originale; — Hadrien et les prêtres de Tibur étaient trop esprits forts, ceux-ci pour rendre, celui-là pour prendre au sérieux Toracle dont il est question au début des Actes.
Symphorose et la mère anonyme dont le plus récent des livres de rAncien Testament raconte le glorieux sacrifice ont un seul trait de ressemblance, le nombre de leurs enfants; mais, dans les détails, leur histoire diffère profondément. Celle de la femme juive l'emporte, par le pathétique, Taccent dramatique, la couleur et Téloquence, sur celle de la veuve chrétienne. Dans cette dernière, le dialogue est bref, les répliques d'Hadrien et de Symphorose se croisent courtes et rapides, comme deux épées qui se choquent ; on y ren-
peut-élre mis dans son livre des martyrs, lequel nous avons perdu. Et ces Actes ne disent pas expressément s'ils ont été tirés d'Eusèbe, on immédiatement d'Africain. Quoi qu'il en soit, leur simplicité et leur brièveté nous les rend recommandables. » Mémoires^ t. II, note i sur sainte Symphorose. La plupart des critiques modernes repoussent l'at • tribulion à Julius Africanus (troisième siècle) des Actes de sainte Symphorose, qui se trouve dans le préambule de ceux-ci, et ne croient pas qu'il ait composé un recueil de Passions de Rome et de l'Italie, auquel Busèbe, dans ce qui nous reste de ses ouvrages, ne fait aucune allusion, et qui n'est cité nulle part ailleurs. Mais une chose paraît certaine : ces Actes sont antérieurs au martyrologe hiéronymien, qui pour les martyrs de Rome reproduit un calendrier remontant au siècle qui suivit la paix de l'Église : « quorum Gesta babentur, » dit au 18 Juillet, après la mention de Symphorose et de ses fils, un des manuscrits du martyrologe (éd. De Rossi-Duchesne, p. 93).
contre un seul mot touchant, le désir exprimé par la veuve de Getulius d'aller se reposer avec son époux martyr. Symphorose est immolée la première, hors de la vue de ses enfants ; ceux-ci meurent le lendemain; nul regard de mère, tour à tour voilé de larmes et brûlant d'enthousiasme, n'éclaire leur dernier combat. Combien plus belle est l'histoire des victimes d'Antiochus! Le tyran interroge les enfants l'un après l'autre : chacun, après avoir confessé sa foi en paroles ardentes, est immolé à son tour; la mère, présente à ces exécutions successives, les exhorte d'une voix intrépide, et, i( montrant une âme d*homme dans une pensée féminine (1), » elle leur dit : « Je ne sais comment vous êtes apparus dans mon sein; ce n'est pas moi qui vous ai donné le soufQe et la vie, et qui ai formé vos membres, mais le Créateur du monde, l'Auteur de l'homme, à qui toute chose doit son origine, et qui, dans sa miséricorde, vous rendra l'esprit et la vie, qu'aujourd'hui vous méprisez pour obéir à ses lois (2). » Cependant le dernier de ses fils, le plus jeune, un enfant, restait encore : le roi fit venir la mère , et la supplia de persuader à son fils d'être infidèle à Dieu. « Je consens à lui parler, » répondit-elle, et, de cette grande voix dans laquelle l'auteur inspiré semble voir à la fois la voix d'un père et celle de la patrie, patria voce, elle s'écria : « Mon fils, aie pitié
(0 Femine» cogiUtioni mascoliaum aaimum insereas. II Mach,, vu,
(2) Ibid., 22, 23.
282 LA PERSECUTION DUADRIBN.
de moi, qui t ai porté neuf mois dans mon sein, et pendant trois ans t'ai nourri de mon lait; je t'en prie, mon fils, regarde le ciel et la terre, et comprends que Dieu a tout créé de rien ; alors, ne crains pas le bourreau, mais, digne compagnon de tes frères, reçois la mort, afin que, moi aussi, je te reçoive uni à tes frères dans le même sentiment de tendresse et de pitié (1). » Enflammé par de telles paroles, le jeune homme brava le tyran, mourut, et, la dernière de toutes, la mère fut enfin immolée. Combien le récit de nos Actes parait terne auprès d'une telle épopée ! Les faits y sont rapportés en quelques mots : le narrateur ne songe point à mettre les fils et la mère en présence, et à faire jaillir de leur rapprochement de sublimes éclairs: tout est dit avec la sécheresse et la froideur d'un procès-verbal. Cette absence complète d'art est, à mes yeux, un indice de l'antiquité et de la sincérité du récit. Ce n'est point ainsi qu'aurait procédé un écrivain qui eût voulu doter la littérature chrétienne d'un pendant à Tadmirable histoire des Hachabées (2), et
(1) // Mach., VII, 27-29.
(2) Plusieurs passages du Talmud de Babylone (voir Doulcel, Euai sur 1rs rapports de lÊglise chrétienne avec l'État romain^ p. 96; Lightfoot, S. Ignaiins and S. Pnlycarp, l. I, p. 503) raconlent la comparution d'une mère juive et de ses sept fils devant un empereur romain, auquel l'un de ces textes donne le nom d'Hadrieu. On admettra facilement que le récit talmudique s'inspire directement de l'épisode des Machabées; l'introduction du nom d'Hadrien s'explique par la haine des Juifs pour ce destructeur implacable de leur nationalité. Mais il ne me semble pas qu'il y ait un rap|x>rt d'imitation, soit d'un c6té, soit de l'autre, entre ce récit et la Passion de Symphorose. Contrairement à Lightfoot, je crois celle-ci indépendante à la fois de l'his-
LES DERNIÉRkhS ANNÉES D'HADRIEN. 283
ce n'est point non plus ainsi qu'écrivaient, dans les siècles bas, les auteurs des Passions, pour qui les faits étaient matières à amplifications, à scènes dramatiques et à longs discours.
La seconde objection est tirée de Toracle demandant Tabjuration ou la mort de Symphorose. Les prêtres étaient trop éclairés, dit-on, pour prêter aux dieux de pareilles sottises, et Hadrien eût refusé de les écouter. Pour ceux qui croient au surnaturel, et à Fintervention possible des puissances infernales dans les affaires humaines, la réponse des idoles de Tibur n'était pas nécessairement une supercherie : Fontenelle n'a pas dit le dernier mot de la science dans son agréable et superficielle Histoire des Oracles. Hais nous n'avons pas besoin de traiter ces graves questions, et de rechercher lesquels, parmi les oracles célèbres de l'antiquité, purent offrir quelquefois une réalité redoutable, lesquels, en beaucoup plus grand nombre, avaient pour uniques agents la fourberie et la superstition. Il nous suffira de faire observer que dans les Actes de sainte Symphorose il n est pas question d'oracles proprement dits (1), mais de « réponse » des dieux interrogés. Avant de dédier, en qualité de grand pontife, l'édifice qu'il venait de construire, Hadrien voulut savoir si les présages étaient favorables. Il s'adressa probablement, dans ce but, soit au collège au-
toire des Biachabées et de son adaptation moderne par les écrivains talmadiates.
(1) Le temple d'Hercule à Tibur arait un oracle, assez semblable aux sortes Praeneslinx, Stace, Silv,^ I, m, 79.
gural de Tibur (1), qui prit les auspices selon les règles traditionnelles, soit aux haruspices (2), qui, après un sacrifice o£fert par les prêtres, cherchaient à lire la volonté des dieux dans les entrailles sanglantes des victimes immolées (3). Quand on se rappelle les haines, les calomnies horribles, qui poursuivaient alors les chrétiens, on ne s'étonne pas que les devins de la petite ville de Tibur se soient faits les interprètes des préjugés populaires, des inimitiés locales, et aient demandé l'abjuration ou la mort de la veuve et des orphelins dont la foi intrépide et le deuil profond leur paraissaient un outrage permanent à leurs dieux. Hadrien, dit-on, avait Tesprit trop libre pour accueillir de telles suggestions. En est-on bien sûr? était-ce un libre-penseur, au sens moderne du mot, l'empereur qui faisait boucher avec de grosses pierres la source prophétique de Castalie, de peur que d'autres n'y los-
(1) Sur les augures municipaux, voir Bouché- Leclercq dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines^ art. Augures^ tl, p. 589; et, du même. Histoire de la divination dans Vantiquité, t. IV, p. 283. — Ces augures étaient nommés par les décurions de la cité; cf. OrelU, 2287. L'index d'Henzen, Suppl. à Orelli, p. 49, indique de nombreuses inscriptions d'augures municipaux.
(2) 11 y avait aussi des haruspices attachés aux villes, par exemple Vharuspex coloniss Aquilensis (Orelli, 2300; Henzen, 5984); ïkanispex colonix, à Mayence (Henzen, 6024); Vharuspex puhliciis, à Bfisène (Orelli, 2599; Henzen, 5959), à Nîmes (Orelli, 2298), etc. Cf. Bouché- Leclerq, Jfixl. de la divination^ t. IV, p. 114.
(3) Voir au musée du Louvre, n** 439 du catalogue Clarac, un bas-relief antique représentant un haruspice consultant les entrailles et le foie d'un bœuf immolé; reproduit dans Duruy, Histoire des Romains, t. I, p. 561.
sent un jour qu^ils étaient destinés à Tempire (1)? le souverain qui changeait le nom d'une ville pour obéir à un oracle (2)? le lettré crédule qui cherchait l'avenir dans les sortes virgilianas? le malade qui recourait à la magie pour se soulager? l'halluciné à qui Ton faisait croire qu'il guérissait des aveugles? Comme les moins croyants des Romains, Hadrien avait ses accès de superstition (3) : il suffit d'ouvrir un écrit quelconque du deuxième siècle pour voir quel rôle immense les augures, les présages, les songes, la divination sous toutes ses formes jouaient dans les résolutions de ces hommes d'État corrompus et sceptiques, de ces incrédules les plus crédules de tous, selon le mot de Pascal {k).
Le début des Actes de Symphorose est donc parfaitement en harmonie avec le caractère d'Hadrien et avec la superstition de son temps. Diverses indications données par le même document supposent chez son rédacteur, avec la connaissance des lieux, celle des usages particuliers à la ville de Tibur, et des habitudes des empereurs qui y résidèrent. Les Actes racontent deux comparutions de Symphorose devant Ha-
(1) Ammien Mtrcellin, XXII, 12.
(2) Lampride, Heliogab.
(3) Il est même compté parmi les empereurs les plus superstitieux ; ToirDion, LXIX, 5, 22; Ptusanias, I, 5, 5; Sptrtien, Hadrianiis^ 20; Aelifu Verus, 3; Julien, Caesares^ éd. HerUeio, p. ait ; Ammien Mar. oeUin, XXV, 4, 17.
(4) Prodiges innombrables rapportés d*aprës les annalistes contemporains par les compilateurs de V Histoire Auguste; livre de Phlégon, affranchi d'Hadrien, Iltpi OauixaaCuv ; écrits d'Apulée.
drien (1). La première est toute privée : l'emperear engage Syinphorose à sacrifier, la menace, elle répond : cette audience se passa peut-être dans un des édifices ou des jardins de la villa. N'ayant pu persuader la chrétienne, Hadrien ordonne ensuite de la conduire devant le temple d'Hercule , s'y transporte lui-même, la fait torturer, puis prononce la sentence capitale. Le choix de ce lieu n'est pas arbitraire. Les Tiburtins professaient une grande dévotion pour Hercule (2), dans lequel ils voyaient non seulement le patron de leur ville, mais le protecteur, le « conservateur » de la maison impériale (3). Les premiers personnages de TEmpire, attirés par le voisinage de la cour, acceptaient volontiers d'être les curateurs ou les prêtres de son temple : on compte parmi ceux-ci un ancien consul de 114, un consul suffcct de 127, un consul ordinaire de 133 (4). Le temple, cité par les anciens auteurs (5), était une vaste construction étagée sur les fiancs de la colline, et dont les terrasses se re-
(Ij « Hadrien aimait à rendre la justice, et, pour les cas ordinaires il remplissait en tous lieux et en tous temps, comme nos anciens rois, sa fonction de justicier. » Duruy, Histoire des Romains^ t. v, p. 9.
(2) Suétone, Caligula, 8; Properce, II, xxxii, l; Martial, I, xiii. l; i\, 62; VII, 12; Symmaque, Epist., VII, 19. — Sur l'organisation du culte et des confréries d'Hercule à Tibur, voir Corpus inscr. lat., t. XIV, p. 367.
(3) Orelli, 1550.
(4) Corp, inscr. lai., t. XIV, 3599, 3600, 3G01, 3609, 3611, 4240, 4242, 4244, 4245; Lafaye, dans Revue de l'histoire des religions, 1888, p. 86-
(5) Strabon, Geogr., V, 3; Suétone, Octav. Aug.y 72; Appien, De bell. civ., V, 24; Stace, Si/r., I, m, 79.
liaient les unes aux autres par des portiques ornés de colonnes et de statues (1). Sous ces portiques s'assirent quelquefois, pour rendre la justice, les empereurs en résidence à Tibur. Auguste, qui possédait dans cette ville une maison de campagne, remplacée peut-être par Fimmense construction d'Hadrien, tint souvent ses assises devant le temple (2). Il est naturel que là ait siégé Hadrien dans le procès de Symphorose, puis dans celui de ses fils.
Le narrateur ne parait pas moins bien informé en racontant que le lieu où ceux-ci furent enterrés reçut des prêtres païens de Tibur cette appellation : Ad septem biothanatos, « aux sept qui ont péri de mort violente (3). » On ne s'étonnera pas qu'ils aient employé une expression grecque. Tibur était d'origine hellénique {k), et peut-être est-ce une des causes du charme qui y retint l'empereur Hadrien, romain par la race, par la capacité politique, grec delà décadence,
(1) Lafaye, /. c, p. 85. Voir un essai de restauration du temple, dans Duruy, Hist, des Romains, t. V, p. 759. Le temple d'Hercule courrait une aire de quatre vingt sept mille mètres carrés; Bull, délia eomm. arch, corn,, 1892, p. 295.
(2) In porticibus Herculis templi persaepe jus dixit. Suétone, L c.
(3) Le mot pioOdvaTo; (ou plus correctement piatoOdvaxo;), qui se disait des suicidés, était appliqué par les païens aux fidèles, qui leur paraissaient aller volontairement au martyre; voir Dindorf, dans le Thésaurus d'Ëstienoe, s. v. piaioOavaTJcD, et Du Gange, Gloss. lat., s. v. Biothanati. — L'usage de désigner par une appellation significative la sépulture de condamnés célèbres persistait au quatrième siècle; les chrétiens de Milan appelèrent il r^ innocentes le lieu où furent enterrées plusieurs victimes des rigueurs injustes de Valentinien ; Ammien MarceUin, XXVII, 7.
(4) Strabon, Geogr., V, 3.
288 LA PERSÉCUTION D'UADRUBN.
Graecultis, par les goAts. Des Grecs habitaient ea grand nombre F Italie centrale : la Passion de Getulius rapporte que ce chrétien convertit beaucoup de personnes, tant de la Grèce que de l'Italie, dans le pays des Sabins, peu éloigné de Tibur. Le nom de sa femme, la martyre Symphorose, est grec (1). L'appellation conservée par les Actes de celle-ci pour le lieu où furent enterrés les jeunes martyrs est un indice de l'antiquité de leur rédaction, car l'usage de la langue grecque alla toijgours s'affaiblissant dans cette partie de l'Italie, et peu à peu le vocable imposé par les pontifes païens s'efiaça devant l'appellation chrétienne Ad septem fratres (2).
Le lieu successivement désigné de ces deux maniè-
(1) £u(tfepouaa. Voir Doulcet, Essai sur les rapports de V Église chrétienne avec Vttat romain , p. 95, note 2. Le cognomen Symphoros, Symphenisa, se rencontre fréquemment dans le Latiam ; Corp, inscr. lat., t. XIV, 256, 524, 585^ 1184, 1291, 1304, 1409, 2175, 2193, 2359, 2868, 3443, 3915, 4141.
(2) Cette appellation se conserva pendant le roojen âge. Une boUe de Martin II (944) cite le lieu dit ad septem fratres (Stevenson, La basilica di S. Sinferosa nella via Tihurlina net mcdio evo, dans Studi e Documenti diStoria e Diritto, 1880, p. 111). Une bulle de Benoit VU (978) commence a sanctorum septem fratres l'indication limitative des biens de l'Église de Tivoli (L. Bruzza, Regesto detla chiesa di Tivoli, extrait des Studi, 1880, document V, p. 37). En 1111, le pape Pascal II fut détenu pendant quelque temps prisonnier de Tempereur Henri V près du tombeau de Getulius, dans la Sabine; mis en liberté, il signe à Tivoli, avec le César allemand, un traité in campo qui septem fratrum dicitur (Annales romani, dans Duchesne, le Liber Pontifialis, t. II, p. 343) : singulières vicissitudes de Thistoire, associant tour à tour le souvenir de Getulius, puis de Symphorose et de ses enfants à l'un des tragiques épisodes de la querelle des inve^ titures !
res a été retrouvé de nos jours (1). Au neuvième mille (le Rome, sur la voie Tiburtine, conformément aux indications du martyrologe hiéronymien, ont été dé- S^Lgés les restes d'une basilique (3), adossée à un édifice plus petit, sorte de chapelle à trois absides {cella trichora)y comme il s'en rencontre au dessus de la catacombe de Calliste (3). Cette forme architecturale, rappelant les exèdres ou salles de festins que les anciens élevaient près de leurs tombeaux, fut adoptée par les chrétiens pour les « mémoires » construites sur la sépulture des martyrs. Précisément au fond du petit édifice s'ouvrait une fosse en forme de quadrilatère. Il est difficile de n'y pas reconnaître le lieu où furent enterrés par les pontifes païens les sept biothanatoi. La persécution, disent les Actes, s'apaisa ensuite pendant un an et six mois; les fidèles profitèrent de ce répit pour réunir aux restes des sept martyrs les reliques de Symphorose et leur élever à tous des tombeaux (4>). La construction à trois absides que Ton a
(1) Au dix-septième siècle, le grtnd explorateur des catacombes, Rosio, arait déjà reconnu les ruines d'une église au lieu que la langue (lopulaire continuait d'appeler « a sette fratte » ; Toir sa Roma soiterranea, p. 105-109. Voir, pour leur exploration moderne, Sterenson Scoperta délia basiliea di santa Sinforosa e dei suoi sette figli al* nono miglio délia via ri^ur^ltia, Rome, 1878, et la description abré-
ée que le même archéologue a donnée dans le Bullettino di archeo* logia cristiana, 1878, p. 75-81.
(2) Longue de 40 mètres et lai^e de 20.
(3) Cf. De Rossi, Roma sotterranea, t. III, pi. XXXIX.
(4) Post haec quieyit persecutio an no uno et mensibus sex ; in quo spatio omnium martyrum honorata sunt sancta corpora , et construc- Us tumulis oondita cum omni diligentia. Ruinart, p. 19.
PERséccTio?rs. I. 19
290 LA PERSECUTION D*UADRIEM.
relpouvéc doit s'élever sur remplacement de ces antiques monuments. Elle devînt un jour trop étroite pour recevoir la foule croissante des visiteurs : il fut nécessaire de lui adjoindre une seconde et plus vaste basilique ; mais au lieu de transporter les reliques dans le nouvel édifice, ce qui eût été contraire aux usages de l'antiquité chrétienne, on construisit celui-ci tout près de Tancien, de manière que son abside, adossée à celle de la chapelle primitive, fût mise en communication avec elle par un passage voûté. Les pèlerins assemblés dans la grande église purent ainsi apercevoir et vénérer le tombeau conservé dans la petite (1).
(1) Il en était de inéioe ù Noie, où, à trayers une iransenna de roirbre, les pèlerins plongeaient leurs regards de la basilique même dans celle de saint Félix, située à côté. A Rome, dans le cimetière des Fla- ▼iens, sur la voie Ardéatine, une ouverture irrégulière joint l'abside de la basilique de Sainte-Pétronille à l'emplacement primitif de son tombeau {Bull, di archeologia cristiana, 1874, pi. III, IV-Y.) Dans la catacorobe de Generosa, sur la voie de Porto, la petite basilique construite par saint Dainase en l'iionneur de Simplîcius, Faustinus el Béatrix était mise cncotnmunication avec leur sépulture par une étroite fenêtre pratiquée au fond de l'abside (De Rossi, Borna soUerranea, t. 111, pi. LU). Di^ui basili()ues contiguës s'élevaient à Rome en l'bonneurde saint Laurent: l'une renfermait son tombeau, l'autre s'ouvrait à la multitude des pîderins (ibid., p. 'i93). De même encore, tout près de la chapelle souterraine de saint Hippolyte, a un noble temple, » dit Prudence, recevait au Jour anniversaire du martyr la tanta fre qiteniia des pieui visiteurs [Péri Slephandn, XI, 213-216). De là, dans l'antique liturgie, la distinction entre la messe célébrée sur le tombeau même d'un martyr, missa ad corpus^ et la messe publique, missa puhlicn, dite à la vue du peuple dans le local plus ample préparé pour l'accueillir, in majore ecclesia {Buliettino di archeologia crisHana, 186i, p. 42, 43; 1830, p. 111). M. de Rossi résume ainsi l'histoire des plu-i illustres sépultures de martyrs dans l'Église d'Occident depuis l'époque des persécutions jusqu'aux premiers siècles de la paix : « Les corps des confesseurs de la Toi étaient d'abord enterrés.
En présence de ces découvertes, il est impossible de révoquer en doute la réalité du martyre de Symphorose et de ses fils (1) : il faudrait une témérité bien grande pour essayer encore d'arracher de l'histoire d*Hadrien cette page sanglante, de l'histoire de l'Église ce feuillet glorieux. La condamnation de la noble famille tiburtine fut peut-être la dernière crnauté du fantasque empereur. Un manuscrit des Actes dit que la mort d'Hadrien arriva peu après (2), — mort étrange, à la fois narquoise et désespérée, longue agonie pendant laquelle, transporté de Tibur sur les doux rivages de Baia, l'homme qui s'était fait initier à tous les mystères, et n'en avait rapporté aucune foi, tantôt prononçait de son lit des condamnations à
seloa que les diverses circonstances des lieux et de la persécution le permettaient; quand celle-ci s'apaisait un peu, on mettait un grand soin à honorer leurs Ténérables sépulcres; on construisait au-dessus on à côté d'eux , sans les changer de place ni les toucher, des cellse, des cubicula, des memoriœ, qu'un texte appelle basiliculx ad locum orationis (Acta S. Saturnini, 6, dans Ruinart, p. 112), ou Ton appropriait à cet usage les cryptes souterraines. Quand la paix fut venue, ces petites basiliques primitives furent ornées, agrandies, transformées quelquefois en églises de dimensions importantes; mais souvent une autre basilique plus grande fut bâtie près du sépulcre et monument primitif, et mise avec lui en communication, basilicam coajunctam tumulo. • {Bullettino di archeologia cristianay 1878, p. 129^ 130.)
(1) Ceux mêmes qui refusent aux Actes la valeur historique reconnaissent, avec Lightfoot, que Symphorose, Crescens, Julianus, Nemesius, Primitivus, Juslinus, Stracteus, Eugenius, sont de vrais martyrs, enterrés ensemble sur la voie Tiburtine : mais ils ne voient pas dans ce groupe une mater et septem germani, comme dit le martyrologe hieronymien après les Actes : pour eux ni la parenté n'est probable, ni la date du martyre n*est établie. 5. Ignatius and S. Polycarp^ t. I, p. 504.
(2) Ruinart, p. 19, note e.
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mort (1)» tantôt demandait avec rage une arme pour se suicider (3), tantôt exhalait son soepticiame en ven badins (3). Si l'indication de ce manoacrit, que n*a pas conservée le texte publié par Ruinartj a qoelqiie fondement, il faut entendre du règne d'Antonin k Pieux les dix-huit mois de repoa dont parient les Adei. « Sous le règne d'Antonin, les Églises jouirent de la paix, » dit Sulpice Sévère (ï). Paix fréquemment troubléCi cependant, paix orageuse. « 0 César, dans ta paix, combien je souffre ! » s'écrie Épictète (5)« Ploi d*un chrétien, plus d'un martyr, pourra s'approprier ce mot pendant le règne du doux et bienveillant successeur d'Hadrien.
(1) Spartien, Pius, 2, 6; AriiiUde, EU pooiXic, éd. Jabb, t. I, p. SMl
(2) Spartleo, Hadrianus, 24; Pius^ 2.
(3) SparUan, Ha4r,, 6.
(4) Sulpice Séfère, II, 46.
(6) û Ka7a«p, iv t) a) tlp^ ofla niax», Anien, DiM., III, xso, SS.