SAINT SIMEON DE JERUSALEM
Saint Siméon de Jérusalem et saint Ignace d'Antioche.
Le lecteur a peut-être éprouvé quelque fatigue à nous suivre si longtemps dans la voie des conjectures. C'est recueil inévitable d'une étude comme celle-ci. A côté de documents certains, en pleine lumière, comme la lettre de Pline, analysée au commencement de ce chapitre, on rencontre des questions qui ne sont point mûres, et ne mûriront peut-être jamais, des documents qu'il faut presser de toutes parts pour en extraire un peu d'histoire. On n'a pas le droit de les négliger, car ce serait passer parfois à côté de la vérité ; mais on n*ose affirmer, et l'on s'abstient de conclure. Je n'ai pas besoin de dire ce que l'art en souffre, et combien l'histoire perd à devenir de la critique. Aussi est-ce avec joie que l'historien se retrouve enfin sur un terrain solide, où l'on peut s'avancer sans crainte.
L'année 107 vit le supplice de deux des plus grands personnages de l'Église primitive, saint Siméon, évoque de Jérusalem, et saint Ignace, évêque d'Antioche.
Eusèbe fixe dans sa Chronique la mort de saint Siméon, fils ou petit-fils de Clopas, et cousin du Sauveur, à cette date, qui est en effet la plus probable (1) .
(1) Eusèbe, Chronique^ à Tannée 10 de Trajan.
IM LA PEHSÉCUnOX DE TBAJAK.
Les détaih qn^il donne ailleurs (1) sur le martyre de révéqne de Jérasalem sont empruntés à Hégân|qpe, qui rivait an deuxième siècle, et, juif converti, t dl être bien instmit de ces faits. Le signal de la pené» tion avait ét< donné, dans plusieurs villes, par dei mouvements populaires dirigés contre les chréliaii. A Jérusalem, la haine de quelques hérétiques, ébiontes, esséens ou elkasaltes, fit cause commune avee celle des païens : Siméon fut accusé par un de ceux-li, non seulement comme chrétien, mais comme étut de la race de David (i). Pour quel motif la recheidie des descendants de David, interrompue sous Dondtien, avait-elle été reprise sous Trajan? Nous Tignorons, comme beaucoup de faits de cette époque, dort Thistoire est si mal connue. Peut-être de sourdes agitations« avant-coureurs de la terrible révolte de ran i 16, se faisaient-elles déjà sentir dans les pays juifr, et avaient<-elles mis Tautorité romaine en défiance contre les derniers et obscurs représentants de Tanti^ race royale. Quoi quMI en soit, la double accusation fut accueillie par le légat consulaire de la Palestine, Til>erius Claudius Atticus (3). Pendant plusieurs joon le saint vieillard (Siméon avait cent vingt ans) fat torturé; son courage lit Tadmiralion dWtlicus et de tous les assistants. Enfin il fut mis en croix, mais la recherche des descendants de David fut continuée
1) Botèbe, Hist. EccL. Ill 32.
(2) û; «vTo; èxi AaGS xui xpirrwvtO. Hi^Mppf, dans Eusêbe, toc. cU.
(3) Cf. Borgbesi, CEMrrrt. i. v. p. Mi; Man|uardl, fîàmische StaatsvetwaUMu^, t. I, p. 419, noie i.
après son supplice, et l'on découvrit que ses accusateurs appartenaient à la même famille : ils furent condamnés à leur tour; ainsi le sang innocent se trouva vengé.
Si r histoire de saint Siméon peut se résumer en quelques mots, celle de saint Ignace demande de plus longs éclaircissements. Elle n'offre point, cependant, d^insolubles difficultés. Les questions relatives au glorieux évêque d'Antioche sont simples, quand on n'essaye pas de les compliquer et de les obscurcir. Les Actes de son martyre ne sont point contemporains, bien que rédigés en partie d'après des documents sérieux (1). Ils en rapportent exactement l'époque, mais ils se trompent sur les circonstances de la condamnation. En revanche, les sept lettres de saint Ignace aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Romains, aux Philadelphiens, aux Smyrniens et à Poly carpe sont d'une authenticité certaine (2). Elles font complètement connaître ses idées et sa personne,
(1) Je parle ici (les Actes grecs que Lightfoot croit avoir été rédigés à Antioehe, et auxquels il donne, en conséquence, le nom d' a Antiochiens. » Les autres Passions de saint Ignace : celle, également en grec, à laquelle il donne le nom de « romaine, » parce qu'elle place à Rome le centre du récit, mais qu'il croit avoir été rédigée à Alexandrie ; la pièce latine publiée par les fiollandistes; la Passion arménienne; la compUaUon de Métaphraste, — sont sans valeur historique. Pour les Actes anUochiens, je renvoie soit à l'édition de Ruinart, Acta siri" cera, p. 696-708 (version latine publiée par Usher, ibid,, p. 11-17), soit à celle de Lightfoot, S, Ignatius and S, Polycarp, t. U, p. 477-495.
(2) Sur l'anlhenticité des sept lettres, voir Funk, Opéra patrum apostolicorum, t. I, p. xux-Lxxviii;Dte Eehieit der ignatianischen Briefe aus neue Vertheidigt, Tubingue, 1883; Lightfoot, 5. Jgnaiius and S. Polycarp, t. I, p. 328-430.
et elles suffisent & reconstituer sinon Thistoire de a vie, au moins celle de son martyre, dont les Actes ne peuvent donner d*une manière sûre que la date.
Celle-ci est bien établie. Eusèbe, dans sa Chraniçue, place vers l'an 107 le commencement de la persécotion de Trajan (1), et rattache immédiatement à cette indication le martyre de saint Ignace. Les notes chronologiques données par les Actes sont d*une précision trop grande pour n^avoir pas été empruntées à quelque source ancienne. La condamnation du saint à Antioche y est rapportée « à la neuvième année du règne de Trajan (2), » ce qui était la manière accoutumée d'indiquer les dates dans les parties orientales de rEmpire, tandis que son supplice à Rome est dit avoir eu lieu le 20 décembre, « étant consuls Sura et Sénédon (pour la deuxième fois), » ce qui est la formule romaine bien connue (3). Ces dates correspondent à celle qu'indique Eusèbe, puisque la neuvième année de Trajan expire à la fin de janvier 107. C'est donc au mois de
(1) Elle a commencé plus tôt« comme on la tu.
(2) 'EvvdTb) sTci Tfi; avrou paoïXcto;. Ruinart, Acta sincera, p. 696. — Actorum initie, ubl res Antiochiœ gestœ narrantur, tempus anni imperii Trajani designatum observo, quœ sane designandi temporis raUo in proTinciis prœsertim orienlalibus solennis erat. De Rossi, Inscript, christ, vrbis JRonus^ p. 6.
(3) *ricaTtu6vT(i>v icapà ^PeapLaioi; lupa xal ScvcxCoivoc to ScvTSpov.Rninart, p. 707. — In extrema vero Actorum parte, quse Ignatii sapplicium Romœ consummatum respicit, per consul um nomina ita consignatus annus est, ut eam formulam ab urbana consuetudine esse peUtam satis appareat. De Rossi, loc. cil, — L'une des plus anciennes inscriptions chrétiennes datées porte précisément la menlion : SVUA ET SENEC. COSS. IbUL, p. 3.
SAINT IGNACE D'ANTIOCUE. 191
janvier 107, c'est-à-dire avant la fin de la neuvième année de Trajan, que fut condamné Ignace, et onze mois plus tard, dans la même année, pendant laquelle Sura et Sénécion gérèrent ensemble le consulat, qu'il fut mis & mort. Il semble que l'auteur des Actes ait eu sons les yeux un document oriental relatant la condamnation du saint à Ântioche, et un document romain racontant son martyre, et ait reproduit servilement la formule employée par l'un et par l'autre pour dater, le premier à la façon orientale, le second à la manière romaine.
Nous sommes donc dès à présent en possession de la date du martyre d'Ignace (1), et un précieux écrit que nous rencontrerons tout à l'heure nous permettra d'apporter des arguments d'un autre ordre à l'appui de cette première indication. Mais, en dehors de la date, que sait-on de précis sur ce martyre? Peu de chose, ont pensé quelques historiens (2). Beaucoup, répondrons-nous, même si l'on renonce à se servir des Actes. Les documents contemporains mettent en pleine lumière le grand rôle et la personnalité puissante de l'évëque d' Antioche : on peut facilement extraire d'eux ce qu'un écrivain rationaliste a très bien
(1) Nous écartons tout à fait l'hypothèse de M. Harnack, Die Zeit des If^natius, Leipzig, 1878, d'après laquelle saint Ignace aurait yécu sous Hadrien. M. Harnacic. du reste, s'est depuis lors rapproché à peu près de la date traditionnelle, et considère maintenant {Die Chronologie der altchristlichen Literatur, t. I, 1897) coinme plus Traisemblable la fin du règne deTrajan(ll(>-117) pour date du martyre de saint Ignace.
(2) Aube, Histoire des persécutions, p. 231; Havet, le Christianisme et ses origines, 18S4, t. IV, p. 432.
191 LA PKRSÉCUnON DE TBAJAH.
appelé « rincontestable dans Tiiistoire d*lgiiaee (1). • Ignace avait été arrêté dans des circonslaiiees qie nous ignorons, soit sur une dénoneimtioii écrite, soit à la suite de quelque mouvement populaire. ITétaÉt pas citoyen romain, il fut désigné poor être condait à Kome et livré aux bëtes (2) dans Tamphithéttie Fbvicn, où Teffrayante consommation de chair hnmiiae rendait nécessaire Fenvoi de condamnés des pionaces (3). Cette désignation n'excluait pas lapoaBilHfilé d'autres supplices : quelquefois, au lieu des bêtes, c'était le bûcher jqui attendait le condamné au milieu de Tarène (k) : ou bien, épargné par les fauves, il mourait sous Tépée ou le poignard du gladiateur (5). Aussi Ignace s'attendait-il à périr « soit par le £ea, soit parle glaive, soit par les bètes, » sur que « soos le tranchant du fer comme au milieu d'animaux féroces il serait toujours près de Dieu (6). »
Mais ni Tattente des supplices, ni la fatigue da
(1) Renan, les Évangiles^ p. 487.
(';) Digesir, XLVIII, xix, 31 ; lettre des Églises de Lyon et de Yieaiie, (ionn Eu»M>o, Hist. EccL, V, 1, 37, 47; Pasteur, Tision III, 2; Épttrt à IHognète, 7; saint Justin, Dialog. cum Tryph., 119; TertuUieii ApoLf 40.
(3) On envoyait de préférence les hommes qae leur Tigueur oo leur célébrité rendait dignes d'être montrés au peuple romain. Digeste^ 1. c.
(4) Lettre de l'Ëglise de Smyrne sur le martyre de saint Polycarpe, 13, 14, dans Ruinart, p. 32, 33; Passio S. Pioniiy 21, ibid., p. 1S6; Aela SS. Fructuosi, Augurii, etc., 4, ibid,, p. 222; Actes des SS. Garpos, Papylos et Agathonicé, dans Revue archéologique, décembre 1M81, p. 348^60.
(5) Passio SS. PerpehuB, Felicitatis, 21, dans Ruinart, p. 95; Eu* 8èbe, Hist, EccL, VIII, 7.
(6) Saint Ignace, Ad Smyrn., 4.
voyage, ni les mauvais traitements de ses gardiens n'altérèrent un instant sa sérénité. On le voit portant dans son cœur, comme saint Paul, » la sollicitude de tontes les Églises (1); » gardant un tendre et fidèle aonveuir à celle d'Antioche, qu'il laissait veuve de sa présence, mais à laquelle il demeurait uni par la pensée, dont il attendait anxieusement les nouvelles, à qui sans cesse il envoyait des consolations et des conseils, pour laquelle il sollicitait de toutes parts des prières (2) ; préoccupé en même temps de toutes les chrétientés au milieu desquelles il passait, y prêchant avec la demi-liberté que les Romains laissaient parfois aux condamnés (3), correspondant avec elles, et oubliant ses maux pour leur recommander l'obéissance aux évêques, l'union avec les prêtres et tout le clergé (4), apaiser les dissensions (5), écarter de luimême les louanges indiscrètes (6), démasquer les hérétiques qui méprisaient « les mystères retentissants, opérés dans le silence de Dieu, » donner comme signe de leurs erreurs « le manque d'amour pour les veuves, pour les orphelins, pour les afQigés, pour les captifs, pour ceux qui souffrent de la faim ou de la soif, » et se
(1) Saint Paul, II Corinth., xi, 28.
(2) Saint Ignace, Ad Ephes., 21; ad Magnes., 14; ad TralL, 13; ad Rom., 9; ad Philadelph.^ 10; ad Smym,, ti\ ad Polycarp., 7. — Saint Polycarpe, Ad Philipp,, 13.
(3) Saint Ignace, Ad Pkiladelph.y 7.
(4) Ad Ephes,, 4-6, 20; ad Magnes., 3-4, 13; ad TralL, 2-3, 12; ad Philadelph,, 1-3; ad Smym,, 19; ad Polycarp., 16.
(5) Ad Philadelph., 3, 7-8; ad Smym., 8.
(6) Ad TralL, 4.
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faire contre eux un irrésistible argument des chaînes qu'il portait et du martyre vers lequel il marchait (1). Les évêques, les prêtres, les fidèles accouraient de toutes parts auprès de lui, le visitaient dans les maisons où il s'arrêtait, Tentouraient de soins respectaenx: spectacle si frappant que les païens en gardèrent k mémoire, et que Lucien en conserva quelques traits, à peine déformés par la satire, dans son curieux roman sur la mort de Peregrinus (2).
Nous pouvons suivre, pour ainsi dire, étape par étape le triomphal voyage du prisonnier à travers rOrient chrétien. Parti d'Antioche, il parait avoir été conduit de la Syrie jusqu*à TAsie proconsulaire, soit par la voie de terre, traversant Tarse et Colosse, sût par mer, de Séleucie à la côte de Pamphylie. Il trouva ensuite sur sa route Laodicée, Hiérapolis. Rencontrant à Philadelphie quelque division parmi les fidèles, il poussa là, dit-il, « un cri, empruntant la voix même de Dieu (3). » De Philadelphie il vint à Sardes, puis i Smyrne, où le rejoignirent les délégués de plusieurs Églises : d'Éphèse, l'évêque Onésime, le diacre Borrhus, trois autres chrétiens. Crocus, Euplus et Fomton {k)\ de Magnésie, Tévôque Damas, les prêtres
(1) Ad Ephes,, 16-19; ad TralL, 6-11 ; ad Smyrn., 4-7.
(2) Lucien parait avoir eu sous les yeux iesépftres de saint Ignace; voir des rapprochements décisifs dans Funk, Opéra Pntrum apostolicorum^ t. I, p. L-Li, et dans Lighlfoot, 5. Ignatitis and 5. Polycarp, t. I, p. 137-141.
(3) Ad Philadclph., 7.
(4) Ad Ephes., 1, 2, 5, 6, 21; ad Magnes., 15; ad Trait., 13; ad Rom., 10.
Bassus et Apollonius, le diacre Zotion (1); de Tralles, Tévéque Polybe (2). Son séjour à Smyrne parait s'être prolongé : il y connut Tévôque de cette ville, Polycarpe, destiné à devenir après lui Tun des plus grands personnages apostoliques de TAsie; puis une pieuse femme, Alcé, dont le frère, magistrat municipal, prendra une part active au martyre de Polycarpe; d*autres fidèles, Ëutecnus, Attaie, qu'il appelle « son hien-aimé, >' Daphnus, dont il loue l'amitié « incomparable, » Tépouse d'Epitrope, ses enfants et toute sa maison (3). De Smyrne, Ignace fut mené, comme saint Paul (%), jusqu'à Troas^ d'où il devait s'embarquer pour l'Europe. Burrhus, le diacre d'Éphèse, l'avait accompagné, lui servant de secrétaire (5). A Troas le martyr fut rejoint par Philon, diacre de Gilicie, et Rhaius Agathopus, venu, semble-t-il, de sa chère Antioche (6).
C'est de Troas qu'il mit enfin à la voile pour le port macédonien de Néapolis. C'était la ligne ordinaire, naguère suivie par saint Paul. A Philippes, les chrétiens reçurent Ignace avec allégresse : ils montrèrent la même sympathie à ses compagnons de captivité, dont nous entendons alors parler pour la première fois, Zosime et Rufus, arrêtés avec lui à Antioche, ou
(t) Ad Magn., 2.
(2) Ad Ttall.y 1.
(3) Ad Ephes., 21; ad Magnes., 16; ad Smyrn., 12. 13; ad Polyearp., l, 7, 8.
(4j Act. Apost.y XTI, 8, 9.
(5) Ad Philadelph.y il; ad Smym., 12.
(6) Ad Philadelph., 11; orf Smyrn., 10, 13.
joints sur la route au convoi qui Femmenait (1). A partir de Philippes, on perd de vue les saints voyageurs (2) . Ils descendirent probablement jusqu'à Thessalonique, puis suivirent la voie qui coupe tonte la Macédoine jusqu'à Dirrachium; de là, on leur fit traverser TAdriatique, soit en ligne droite, pour gagner ensuite à travers terre jusqu'à Bénévent, où ils trouvaient la voie Appienne; soit en tournant l'Italie par le détroit de Messine, et en abordant au golfe de Naples, comme saint Paul; soit même, si Ton en croit les Actes, en prenant terre seulement dans le port de Rome, aux bouches du Tibre (3).
C*est pendant la première partie de ce voyage, dans les stations entre Smyrne et Philippes, que saint Ignace écrivit les sept lettres qui nous restent de lui, et auxquelles nous avons emprunté les détails qu'on vient de lire : de SmjTue, les épltres aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens et aux Romains; de Troas, les épltres aux Phîladelphiens, aux Smyrniens et à leur évêque Polycarpe. De cette correspondance, où parait à chaque page une si étonnante tranquillité d'Ame dans une si ardente soif du martyre, la pièce la plus célèbre est la lettre aux Romains. Je la cite presque en entier, bien qu'elle soit dans toutes les mémoires. L'antiquité chrétienne, aucune antiquité sans doute, n'offre rien de plus beau. Les défauts de
(1) Saint Polycarpp, Ad Philipp., 1, 9.
(2) Ibid., 9.
(3) Martyrium 5. Ignatii, 6.
SAINT IGNACE D'ANTIOGHE. 197
la forme littéraire, obscurité, longueurs, répétitions^ disparaissent devant la grandeur incomparable du fond. Nous n'avons pas le récit authentique du martyre d'Ignace; nous avons mieux que cela, l'image vive, sincère, originale, de Vkme de ce grand chrétien, à la veille du martyre, quand lui apparaissent de loin les lions qui doivent le dévorer, et derrière les lions la gloire même du Christ, dont les rayons, comme un splendide soleil couchant, l'embrasent et le transfigurent.
Ignace, dans la salutation, empreinte de toute la pompe orientale, par laquelle il commence sa lettre, prend le surnom de porie-Dieu, 'lyvdcTioç 6 xal Oeo^opoç (1). Il s'adresse à TÉglise romaine, et lui prodigue de magnifiques louanges. Puis, arrivant au but principal de la lettre, il supplie les Romains de n'user d'aucune influence pour obtenir sa grâce et le dérober au martyre : peut-être des démarches avaient-elles
(1) Dans le monde romain, comme l'a montré Borghesi (Œuvres, U III, p. 487-513), 00 portait souvent an double cognomeny le premier d*u8age civil et légal, le second appellation familière. Ils étaient réunis ordinairement par la formule qui et : équivalent latin de ô xod. Exemple, M. CL. SYMMACHI QVI ET NONNVS (BulleUino di archeologia criitiana, 1866, p. 69). Quelquefois, au lieu de qui et^ on employait la préposition»V6 .• OPTATINE RBTICUE SI VE PASCASIAE ; Orelli, 2771; cf. 2772, 2773. Pascasia est un cognomen chrétien, que l'on réunissait ainsi par une préposition an cognomen civil. De même pour une ios* cription incomplète publiée par M. de Rossi : ... SIVË ANASTASIA : Anastasie, qui signifie résurrection, est le nom spirituel ou chrétien de la défunte. BulleUino di archeologia erisiiana, 1867, p. 31. Ces exemples suffisent, mais on en pourrait citer d'innombrables. Voir ceux qu'a recueillis Lightfoot, S. Ignatius and S, Polycarp, t. I,
été faites près d*eux par les fidèles d'Asie, qui espéraient procurer, par le crédit de qaelqae membre riche ou influent de l'Église de Rome, la délivrance du saint évêque (1). Ignace en prévient Feffet par eei fermes paroles :
« A force de prières, j'ai obtenu de voir vos saints visages; j'ai même obtenu plus que je ne demandais, car c'est en qualité de prisonnier de Jésus-Christ qoe j^espère aller vous saluer, si toutefois Dieu me fait la gr&ce de rester tel jusqu'au bout. Le commencement a été bon. Que rien seulement ne m'empêche d^atteindre l'héritage qui m'est réservé. C'est votre charité que je crains. Vous n'avez, vous, rien à perdre; moi, c'est Dieu que je perds, si vous réussissez à me sauver. Je ne veux pas que vous cherchiez à plaire aux hommes, mais que vous persévériez à plaire à Dieu. Jamais je ne retrouverai une pareille occasion de me réunir à lui; jamais vous ne ferez une meilleure œuvre qu'en vous abstenant d'intervenir. Si vous ne dites rien, je rendrai vraiment témoignage à Dieu; si vous m'aimez d'un amour charnel, je ne serai plus qu'une voix inutile. Laissez-moi immoler, pendant que l'autel est prêt. Réunis tous en chœur par la charité, vous chanterez : Dieu a daigné envoyer d'Orient en Occident révoque de Syrie! Il est bon de se coucher du monde en Dieu pour se lever en lui.
(1) Ignace fait allusion {nd Rom.y 10) à ceux qui Tout précédé de Syrie à Rome, tù>v Ttpo&XOôvTcov (u àicà Iup(a; si; 'Ptoai^v. L'Église d'Antiocbe paratl avoir envoyé une dépu talion à celle de Rome, pour lui annoncer l'arrestation et la prochaine arrivée d'Ignace.
. « Vous n'avez jamais fait de mal à personne ; vous avez enseigné les autres. Je veux que vos préceptes soient maintenus (1). Demandez pour moi la force do dedans et du dehors, afin que je n'aie pas seulement les paroles, mais la volonté, q[ue je ne sois pas seulement appelé chrétien, mais trouvé tel quand j'aurai disparu du monde. Rien de ce qui parait icibas n*est beau. Depuis qu'il est réuni à son Père, Jésus-Christ notre Dieu brille lui-même d'un plus vif éclat. Le christianisme n est pas une œuvre de silence, mais de grandeur, c'est pourquoi le monde le hait.
c( J'écris aux Églises; je mande à tous que je veux mourir pour Dieu, si vous ne m'en empêchez. Je vous conjure de ne pas me montrer une tendresse intempestive. Laissez-moi être la nourriture des bêtes, par lesquelles il me sera donné de jouir de Dieu. Je suis le froment de Dieu : il faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour que je sois trouvé pur pain du Christ. Caressez-les plutôt, afin qu'elles soient mon tombeau, qu'elles ne laissent rien subsister de mon corps, et que mes funérailles ne soient à charge à personne (2). Alors je serai vraiment disciple de Jésus-
(1) Allusion aux fermes doctrines de l'Egliâe romaine sur le martyre.
(2) Ce souhait, que la charité dictait au saint évêque, ne fut pas entièrement accompli ; quelques débris de son corps échappés à la dent des bétes furent, dit-on, rapportés à Antioche : Reliquiœ corporis Antiochie jaccnt extra portam Daphniticam in cœmeterio, dit saint Jérôme, De viris iliustr., 16. Voir l'homélie de saint Jean Chrjsostome a sur le saint martjr Ignace, archevêque d'Antioche. » Cf. De Rossi, Roma sot* ierranea, t. III, p. 479.
200 LA PfiRSÉCUTlOlf Dfi TRAJAN.
Christ, quand le monde ne verra plus moo Priez le Seigneur pour moi, afin que par je devienne un sacrifice à Dieu. Je ne yous pas comme Pierre et Paul, ils étaient apôtres; je wm un condamné. Ils étaient libres; je suis maintenudm esclave (i). Hais si je souffre, je deviendrai affiruKfci de Jésus-Christ (2) et je renaîtrai libre en loi Aijourd'hui, dans les chaînes, j'apprends à ne rien dé» sirer.
« Depuis la Syrie jusqu^à Rome, sur terre, sur mer, de jour, de nuit, je combats déjà contre les bétcs, enchaîné que je suis à dix léopards (je veux parler des soldats de garde, qui se montrent d'autant plus méchants qu'on leur fait plus de bien). Grâce à leuis mauvais traitements, je me forme; mais je ne suis pas pour cela justifié (3). Je gagnerai à être en face des bétcs qui me sont préparées. J'espère les trouver bien disposées; je les caresserai plutôt, afin qu'elles me dévorent sur-le-champ, et ne fassent pas comme pour certains qu'elles ont craint de toucher. Si elles y mettent du mauvais vouloir, je les forcerai.
« Pardonnez-moi : je sais ce qui m'est préférable. Maintenant je commence à être un vrai disciple. Nulle chose visible ou invisible ne m'empêchera de jouir de Jésus-Christ. Feu et croix, troupes de bètes, dislocation des os, mutilation des membres, broiement de
(1) Le condamné à une peine capitale perdait ses droits d'homme libre et devenait servus pirnar. Digeste, XLVIII, xix, 17, 29.
(2) Cf. saint Paul, 1 Cor., vu, 22.
(3) Citation de saint Paul, 1 Cor., iv, 4.
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tout le corps, que tous les supplices du démon tomhent sur moi^ pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. Le monde et ses royaumes ne me sont rien, filieux vaut pour moi mourir pour Jésus-Christ que régner sur toute la terre. Je cherche celui qui pour nous est mort; je veux celui qui pour nous est ressuscité. Ma délivrance approche. Faites-moi gr&ce, mes frères; ne me privez pas de la vraie vie ; ne me condamnez pas à ce qui pour moi est une mort. Je veux être à Dieu; ne mettez pas le monde entre lui et moi. Laissezmoi recevoir la pure lumière ; c'est quand j'arriverai là que je serai vraiment un homme. Laissez-moi être imitateur de la passion de mon Dieu. Si quelqu'un le porte en son cœur, il comprendra ce que je veux ; il compatira à ma peine en pensant aux obstacles que rencontre mon élan.
« Le prince de ce siècle veut me ravir, et corrompre ma volonté d'être à Dieu. Qu'aucun de vous ne l'aide; soyez avec moi, c'est-à-dire avec Dieu. N'ayez pas Jésus-Christ dans la bouche, et le monde dans le cœur. Que la jalousie n'habite pas en vous. Si, quand je serai avec vous, je vous supplie, ne me croyez pas : croyez plutôt à ce que je vous écris aujourd'hui. Je vous écris vivant, et désirant mourir. Mon amour est crucifié, et il n'y a plus en moi d'ardeur pour la matière, il n'y a qu'une eau vive, qui murmure au dedans de moi et me dit : « Viens vers le Père. » Je ne prends plus de plaisir à la nourriture corruptible ni aux joies de cette vie. Je veux le pain de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ, né de la race de David,
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et je veux pour breuvage son sang, qui est rameur incorruptible. Je ne veux plus vivre selon les hommes. Il en arrivera ainsi, si vous le voulez. Puisse cela vous plaire, afin que vous-mêmes plaisiez à Dieu. Je vous le demande en peu de mots : croyez -moi. Jésus-Christ vous fera connaître que je dis vrai. Il est la bouche de vérité, lui par qui le Père a vraiment parlé. Demandez que j'obtienne ce que je désire. Ce n'est pas selon la chair, mais selon la pensée de Dieu que je vous ai écrit. Si j'ai le bonheur de souffrir, vous l'aurez vonlu; mais si je suis rejeté, la faute en sera à vous qui m'aarez traité en ennemi... »
Telle est cette lettre que tous les siècles ont admirée, depuis saint Irénée citant la phrase célèbre et déjà traditionnelle dans TÉglise : (c Je suis le froment de Dieu... (1), » jusqu'à M. Renan écrivant que « leB traits énergiques qu'elle renferme pour exprime^ l'amour de Jésus et Tardeur du martyre font efquelque sorte partie de la conscience chrétienne (2). ^
(1) Saint Irénée, Adv. hxr., Y, 28, 4.
(2) Renan, les Évangiles, p. \\\y. Le môme écrivain a dit : « La fol la plus vi?e, l'ardente soif de la mort, n'ont jamais inspiré d'acceDts aussi passionnés; l'enthousiasme du martyre, qui durant deux cents ans fut l'esprit dominant du christianisme, a reçu de l'auteur de ce morceaa extraordinaire son expression la plus exallée. » ïbid., p. 489. On lit avec surprise un jugement tout différent de M. Aube, voyant dans la même pièce une composition factice où il est question a de supplices raffinés, trop curieusement énumérés pour ne l'être pas dans une exaltation de cabinet. » Hist. des persécutionsy p. 247. Une telle appréciation relève du tact littéraire au moins autant que de la critique historique : elle étonne d'un lettré délicat. Pour M. Havet, aux yeux de qui tout cela n'est que « des contes à dormir debout, inventés pour être édifiants dans des temps barbares, » le Christianisme et ses origines^ t. IV,
La lecture attentive de Tépltre aux Romains suffit, croyons-nous, à réfuter des opinions souvent soutenues au sujet de la date et du lieu du martyre d'Ignace. On nous permettra d'en dire encore un mot.
Plusieurs historiens pensent que le saint évëque d'Aotioche fut condamné, non pas, comme nous croyons l'avoir établi, en 107, mais en 115, par Trajan lui-même, lors du séjour que ce prince fit à Ântioche pendant l'hiver de cette année, au milieu de sa grande guerre d'Orient. Les Actes attribuent de même à Trajan en personne la sentence prononcée contre Ignace, bien que la date de 107, qu'ils donnent, soit inconciliable avec cette hypothèse. La politique extérieure de Trajan avait perdu dans les dernières anoées de son règne le caractère sage, pratique, vraiment romain, qui l'avait d'abord marquée. Ses premières guerres avaient eu pour objet d'assurer la sécurité de l'Empire, et cet objet avait été victorieusement atteint. Après avoir achevé de fortifier la fron-
p. 433, il soffit de le reoToyer à saint Irénée, qui vîTail soa:» 3fare Anrtle, c'est-à-dire fort loi a encore des temps barbares, et que la leUre de saiM Ignace c édifiait » déià. U thèse de M. Anbé et de M. Havet a clé, ponr d'antres motifs, renooTclée par M. Edouard Bmston (/flrnac« d'Amiiocke, ses épUres, sa théologie. Paris, 1897), qui considère comme iaaathenliqoe l'épltre anx Romains, en se fondant sur la difiereaee dn Ion avec eelnl des antres épitres, pins calmes et moins ardentes. On répondra aisément que la différence dn Ion s'explique par b 4iffêRMe des dreonsUnœs , et que même il est tel passaiee de l'é- P^*" *■* Smymiens qoi contient déjà, sons une forme brève et re«- •enée. Ion* l'enllionsiasme de l'épltre au Romains : - Prèa de l'épée, près de Dien. An milieu des bétes, an miUen de Dieu... Je supporte toni, rhonune parfait lui-même (Jésns) me remplissant de force. • Cf. ^histoire et de lUiértUure retiçieuse, 1999, p. 3S3.
tière du Rhin, il s*était porté vers le Danube, avait en deux expéditions successives refoulé les Daces, réduit leur pays en province^ semé des colonies militaires sur les deux rives du fleuve , et, par un prodige d'assimilation que rhistoire ne saurait trop admirer, plié rapidement une population sauvage, mais noble rt intelligente, aux institutions, aux lois et aux moeon de Rome. Il restait à assurer Fextrème frontière orientade du monde romain, du côté des Parthes. Cette pensée occupa la fin du règne du Trsgan ; mais, au lieu de s*y consacrer avec sa sagesse et sa modération premières, il poursuivit la gloire puérile de renouveler les campagnes d'Alexandre, passa TEuphrate et le Tigre , réduisit nominalement en provinces la Mésopotamie, l'Assyrie, et il était arrivé au centre de l'empire des Parthes, comme Napoléon à Moscou, quand il dut commencer une désastreuse retraite. Au milieu de cette aventureuse campagne, en 115, il passa à Antioche un hiver, que rendit célèbre un tremblement de terre épouvantable. On suppose que la foule, qui peut-être cherchait une victime expiatoire capable de détourner la colère des dieux, ofirit aloi's Ignace à son tribunal. C'est à peu près, sauf la date, le récit des Actes; cette hypothèse est acceptée même par des critiques qui repoussent absolument leur authenticité. Aux yeux des uns, elle a le mérite de s'encadrer très bien dans l'histoire des dernières années de Trajan ; elle flatte la tendance de certains autres à reculer le plus possible vers la fin du règne les faits de persécution attribués à cet empereur. Nous
croyons que Tépltre de saint Ignace aux Romains exclut la possibilité d'un jugement direct de Tévêque d'Antiocbe par Trajan. Si la condamnation avait été prononcée dans ces conditions, le martyr n'aurait pas eu sujet de craindre que Titifluence des chrétiens de Rome la fit rapporter après son arrivée dans la capitale de TËmpire : quel magistrat romain eût été assez puissant pour annuler ou commuer une sentence impériale? L'idée générale de Tépltre, consacrée presque tout entière à supplier TËglise de Rome de ne point mettre obstacle au martyre d'Ignace , ne s'explique pas, à moins d'admettre que Tévèque fut condamné dans sa ville par un magistrat ordinaire, probablement par le légat de Syrie, Trajan se trouvant non à Antioche, mais à Rome, où il pouvait soit recevoir un appel, soit prononcer une gr&ce. La date de 107 s'accorde tout à fait avec ce raisonnement, car en cette année-là Trajan se reposait à Rome des glorieuses fatigues de la guerre dacique (1).
Si la lettre aux Romains implique cette date, elle implique bien plus fortement encore Rome comme lieu du martyre de saint Ignace. Les critiques qui, à
(1) Les objecUons dirigées contre cette date par M. de la Berge {Essai sur le règne de Trajan, p. 107) ne sont pas concluantes. Elle oblige, dit-il« à admettre un premier séjour de Trajan à Antiocbe, en 107, ce qui est contraire à l'bistoire. Tillemont a commis, en effet, cette faute; mais on l'évite en repoussant le récit des Actes, dont le carac* tère apocryphe est aujourd'hui reconnu. M. de La fierge ajoute qu'Ignace ne peut avoir été jugé à Rome en 107, puisque Pline déclarait, en 112, n'avoir jamais assisté au procès d'un chrétien; nous croyons qu'Ignace fut envoyé à Rome non pour être Jugé, mais pour être exécuté, en vertu d'une sentence prononcée par le magistrat d'Antioche.
la suite d'un chroniqueur du sixième siècle, Jean Halala (1), contrairement à la tradition de TÉglise d*Antioche, représentée par saint Jean Ghrysostome (2), veulent que le courageux évèque ait été martyrisé dans cette dernière ville , sont obligés de ne pas tenir compte de la lettre, et de l'effacer avec tout le reste de la correspondance dlgnace. Aucun historien sérieux ne les suivra dans cette voie. 11 demeure prouvé, aussi complètement qu*un fait historique de cette époque le peut être, qu'au milieu du règne de Trajan, Igoaœ fut acheminé, par la route militaire qui reliait l'Orient et rOccident, vers la capitale de l'Empire. On calcula probablement le voyage d'Ignace de manière à le faire arriver à Rome avant la fin des fêtes qui célébraient, avec une pompe inouïe jusqu'à ce jour, le triomphe du vainqueur des Daces. Si la guerre dadque se termina en 106, ces fêtes, qui durèrent cent vingt-trois jours, durent remplir l'année 107 (3). Dix mille gladiateurs y périrent pour l'amusement da
(1) Malala, Chronogr., éd. Bonn, p. 276.
(2) Saint Jean Ghrysostome, Ilom. in S, Ignatium martyrem^ 4. — Origène, qui séjourna longtemps en Asie, dit expressément qu'Ignace combattit à Rome contre les bètcs, tôv èv T(j> Sidry i&cô èv *P(ô(jLig Oriptoiç i&o- XT)(rà|&evov. Ho m. VI tTi Lucam.
(3) Mommsen, Dierauer, Duruj, De la Berge, font commencer dans le courant de 105 la seconde guerre dacique : elle dura au moins une année, car les travaux d'art militaire qu'elle nécessita, notamment la construction du fameux })ont de Trajan sur le Danube, durent prendre beaucoup de temps. D'après Duruy [Histoire des Romains^ t. IV, p. 755), ce n'est qu'à la fin de 106 que l'on s'empara des trésors du roi Décébale. Même la guerre finie par la mort du prince dace, Trajan dot rester plusieurs mois dans le pays, pour achever et organiser la conquête. Je crois donc qu'il faut mettre en 107 le triomphe dacique, et
peuple romain; onze roille bêtes féroces y furent tuées (1). Hais avant de les tuer, on leur jeta sans doute, selon Tusage, quelques condamnés. C'est ainsi que, le 18 décembre, moururent deux compagnons d'Ignace, Zosime et Rufus. Deux jours après vint enfin le tour de Tévéque d'Antioche. Le 20 décembre (2), il obtint la gr&ce si ardemment désirée; moulu par la dent des bêtes, il devint le froment de Dieu. C'était pendant les venationes par lesquelles on solennisait les Saturnales (3) .
Vers le même temps périrent plusieurs autres chrétiens, quelques-uns de Philippes, cette ville de Macédoine qu'Ignace, chargé de fers, avait traversée. L'illustre et encore jeune évêque de Smyme, saint Polycarpe, qui devait cinquante ans plus tard verser
dès lors il est naturel de placer le martyre d'Ignace dans les jeux sanglants qui furent donnés à cette occasion.
(1) Dion, LXVIII, 15.
(2j Cette date est celle des meilleurs Actes. Sur les divers Jours où est commémoré saint Ignace dans les différents calendriers, voir Lightfoot, t. II, p. 418-434. Le martyrologe biéronymien ne nomme pas saint Ignace; le premier document latin où il paraisse est le martyrologe de Bède, qui place sa mort au 1 7 décembre.
(3) Cf. Lactance, Div. Inst.y VI, 20, 35; Ausonc, De fer, Rom,, 33; Marquardt, Rômische Staatsverwaltung , t. III, p. 563. — Le martyre d'Ignace eut-il lieu dans l'amphilbéâtre Flavien (le Colisée), comme on le pense généralement ? Aucun texte ne le dit d'une manière précise, a II y a, dit le P. Delehaye, des probabilités pour l'admettre, et si nous étions mieux 6xés sur les problèmes de chronologie qui se rattachent à son histoire, on oserait les accentuer, sans arriver pourtant à une affirmation catégorique. L'absence de toute tradition à ce sujet, et la possibilité de localiser en d'autres endroits de Rome un supplice par les bétes, ne permettra jamais de dépasser les limites de la conjecture. » L'amphithéâtre Flamtn et ses environs dans les textes hagiographiques, dans Analecta Bollandiana, t. XVI, 1897, p. 261.
208 LA PERSËCtT105 DE TKAJA^.
lui-même son sang pour la foi, loue leur paticBce i régal de celle du saint martyr et même des apôtres:
« Je vous prie, écrit Polycarpe aux fidèles de Mdlippes, obéissez à la parole de jortiGe et pratiques It patience, dont vous avez vu de vos yeux des modâes non seulement dans les bienheureux Ignaee, et Zosime, et Rufus , mais encore en d'autres, qui sont de chez vous (1), de même que dans Paul et les apôtres; persuadés que tous ceux-là n'ont pas couru en vain, mais dans la foi et la justice, et sont maintenant dans le lieu qui leur est dû près du Seigneur, pour qui ik ont soulFcrt (2). »
On voit que, vers Tan 107, Antioche ne fut pas seule désolée par la persécution. A Antioche elle dura peu : sous le règne de Trajan les persécutions étaient locales, temporaires, nées d*une émeute populaire ou d*unc accusation intentée dans les formes légales; la crise passait vite, mais recommençait souvent. Saint Ignace, dans plusieurs de ses lettres, témoigne qu'après son arrestation la paix fut rendue à TÉglise d' Antioche (3). Mais en même temps la persécution sévissait ou Macédoine, puisque des chrétiens étaient martyrisés à Pliilippcs.
Telle fut la situation des Églises pendant le règne de Trajan, soit avant, soit après le rescrit de 112 : jamais attaquées systématiquement, toujours mena-
(1)... 'AXXtt xal év àX).oi; toî; é( 0(jlû>v.
(2) Saint Polycar|>e. Ad Plnlipp., 9.
(3) Saint Ignace, Ad PhUad.^ 10-, ad Smynx., 11; ad Polycarpum, 7.
cées, souvent décimées. « Les persécutions locales ne cessèrent plus; ce sont moins les empereurs que les proconsuls qui persécutent (1). » Nous avons vu des martyrs en Italie dès les premières années de Trajan, et peut-être en peut-on retrouver à la même époque dans les lointaines régions de la Ghersonèse ; Tan 107 nous montre la persécution sévissant en Syrie, en Palestine, en Macédoine; en 112, nous la voyons s'abattre sur les florissantes Églises de la Bithynie et du Pont. X)n peut dire que sous Trajan la persécution ne fut pas générale, mais continue, changeant souvent de foyers, toujours allumée quelque part.
(1) Renan, les Évangiles, p. 483.
PBRSÉC0TI0N8. I. li