CHAPITRE Vn
LA PERSÉCCTTION DK MARC AURÈLE {suitc),
SOMMAIRE. — I. Les biartyrs de l4 Gacle LY0!(ifÀi8E. — Lyon à la Un du second siècle. — Population gallo-romaine. — Population étrangère. — Fête du l*'août. — Agitation populaire. —Chrétiens arrêtés. — Interrogatoire.
— Yettius Epagathus. — Première torture : dix lapêi. — Calomnies des esclaves. — Deuxième torture. — Blandine et Sanctus. — Bibliade. — Mort de saint Pottiin. — Martyre de Maturus et Sanctus. — Attale. —Les confesseurs dans la prison. — Repentir des lapsû — Rescrit de Marc Aurèle. — Nouvel interrogatoire. — Confession dos lapsi. — Martyre d'Alexandre etd'Attale, — de Ponticusetde Blandine. — Refus de sépulture.
— Nombre des martyrs de Lyon. — Actes des saints Épipode et Alexandre, — Marcel, Bénigne, Speusippos, etc. — Actes de saint Symphorien.
— Origine orientale des Églises des bords du Rhône et de la Saône. — II. Lb martyre de sai:(te Cécile. — Date. — Jugement sur les Actes. — Martyre de Tiburce, Yalérien, Maxime et Cécile. — Circonstances historiques. — Urbain. — Sépulture de Cécile dans le domaine funéraire de sa famille sur la voie Appienne. — Ouverture de son tombeau en 832. — Seconde ouverture en 1599. — Reliques de Yalérien, Tiburce et Maxime.
— Confirmation du récit des Actes. — III. Commode. Les martyrs SaLUTAiNs. L'i:iFLCE5CE DE Marcia. Coif clcsioiv . — Jugement sur Marc Aurèle persécuteur. — Ses deux dernières années en Germanie. — L'Empire réduit à se défendre. — Mort de Marc Aurèle. — Caractère de Commode. — La persécution continue. — Yigellius Saturninus, proconsul d'Afrique en 180. — Martyrs de Madaure. — Les martyrs scilli tains. — Leurs Actes.
— Persécution en Asie : Arrius Antoninus. -- Martyre à Rome du sénateur Apollonius. — Le sort des clirétiens s'améliore. — Serviteurs chrétiens an palais. — Marcia. — Sa toute puissance sur l'empereur.
— Sa sympathie pour les chrétiens. — Tolérance de deax proconsuls d'Afrique. — Le pape Yictor mandé au Palatin. — Le prêtre Hyacinthe envoyé en Sardaigne avec des lettres de grâce pour les condamnés chrétiens. — Cet épisode marque bien la fin du second siècle. — Premier pas vers l'établissement d'un modus vivendi entre l'Empire et l'Église.
— Grand nombre des martyrs des deux premiers siècles. — Grand nombre des chrétiens. — L'Église enracinée dans toutes les parties du monde romain.
Les martyrs de la Gaule Lyonnaise.
La Gaule chrétienne, dont les origines sont couvertes d*une profonde obscurité, entre tout à coup
dans riiistoire à la fin du règne de Marc Aurèle. Gne lettre adressée par « les serviteurs du Christ, qui habitent à Vienne et à Lyon , dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie, » lettre d'une authenticité ausâ indiscutable que celle où l'Église de Smyrne raconte le martyre de saint Polycarpe, et d*une beauté morale plus grande encore , s'il est possible, montre l'Église de Lyon tout à fait constituée en 177 (1), et traversant une crise épouvantable, d'où sa foi sort victorieuse.
Lyon, à cette époque, était la métropole administrative, politique, financière de trois provinces. Elle se divisait, pour ainsi dire, en deux villes.
L'une, située entre la Saône et le Rhône, était la ville fédérale et religieuse, propriété collective des soixante cités des trois Gaules , jouissant de grands privilèges, et relevant, pour le gouvernement et l'administration, du prêtre chargé de desservir l'autel de Rome et d'Auguste.
L'autre , bâtie au bord de la Saône , sur la colline de Foiirvières, était la ville politique, administrative, la colonie romaine : là se trouvaient le forum, le palais impérial, le palais du gouverneur, Thôtel des monnaies, le théâtre, l'amphithéâtre (2) : là vivait la
(1) 'Eto; ô*y;v éTtxaxaiSéxaTov auroxpoiTopo; *Avt«v(vou Ovr^pou. Eusèbe, Ifist. liccl.f V, Proœmium.
(2) Découverte, en 1887, des restes de l'amphithéÂtre de Lyon, sur la colline de Fourvières, à 150 mètres de l'hospice de l'Antiquaille. A. Vachez, V Amphithéâtre de Lugdunum et les martyrs (VAinay y Lyon, 1887; J. Pierrot-Desseilligny, Sotice sur l'amphithéâtre de Lyon^ extrait du Bulletin monumental, Caen, 1888.
riche hourgeoisie, investie des charges municipales.
Le l*** août, jour anniversaire de la consécration de Tautel, les députés des trois Gaules assistaient en commun, autour de Tautel de Rome et d'Auguste, à des jeux et à des fêtes d'un caractère plus littéraire apparemment que sanglant (1); puis ils se réunissaient en une sorte d'assemblée parlementaire {concilium Galliarum) , élisaient le prêtre (2) , votaient des récompenses, formulaient peut-être des plaintes, vérifiaient les comptes des fonctionnaires chargés d'administrer la caisse qui subvenait aux frais du culte, des réunions périodiques, et généralement aux dépenses de la ville fédérale (3).
Cet ensemble d'institutions, dans lesquelles une politique habile savait mélanger à dose égale l'autonomie provinciale et Tunité romaine, et où la ville de Lyon trouvait la source de sa grandeur et de sa prospérité, avait inspiré à ses habitants un enthousiasme sans bornes pour « Rome et Auguste, » pour l'Empire et ses dieux.
Mais à côté de la population lyonnaise proprement dite, il y avait une population flottante, moins imbue de patriotisme local, plus ouverte aux souffles dû de-
(1) Boissieu, inscriptions antiques de Lyon, 1854, p. 467; Aog. Bernard, te Temple d'Auguste et la nationalité gauloise, Lyon, 1863, p. 30.
(2) Voir Marquardt, ROmische Staatsverwaltung, t: l, p. 270; A. de Barthélémy, les Assemblées nationales dans les Gaules, dans Revue des questions historiques, juillet 1868, p. 14, 22.
(8) Marqaardt, toc. cit., p. 270, 271; A. de BarUiélemy, toc. cit., p. 20-22.
hors. Celle-ci, amenée par la Méditerranée et le Rhône dans la métropole gauloise, à la faveur du grand mouvement commercial qui reliait les diverses parties de TEmpire, et dont Lyon était un des plus importants entrepôts (1), avait initié de bonne heure ses habitants aux cultes étranges de TOrient (â) ; mais elle leur avait, en revanche, apporté les premières semences da christianisme. On comptait dans TÉglise lyonnaise du deuxième siècle beaucoup de chrétiens de Grèce, d'Asie, de Phrygie. Saint Irénée, le bras droit du vieil évèque Pothin, était Grec, disciple de Papias et de saint Polycarpe. 11 y avait sans doute, dans cette communauté, beaucoup de. Lyonnais d'origine; mais la présence de nombreux Asiatiques, les communications presque quotidiennes avec FOrient, donnaient probablement au groupe chrétien de Lyon, comme i celui de Vienne, composé des mêmes éléments, une apparence exotique, qui excitait les défiances du patriotisme local.
Celui-ci devenait surtout ombrageux aux approches de la fête du mois d'août. Les deux parties de ia ville se remplissaient alors, non seulement de magistrats, de prêtres, de délégués des cités, mais encore de paysans, de marchands, accourus de toutes les provinces pour
(1) Boissieu, [nscriptions antiques de Lyoïiy p. 24, 195, 197, 190, 201, 203, 209, 211,211, 305, 392, 393, 395, 400, 409, 411; Orelli, 4077; Wilmanns, 2498.
(2) Taurobolesà Lyon en 160, 184, 190, 194, 197; Boissieu, p. 24, 28, 31, 33, 3G.
prendre part à la grande foire (l)quicoïDcidaitavecles réunions et les jeux. Longtemps auparavant, Lyon se préparait à recevoir tous ces hôtes, et le peuple, en grande partie oisif comme Tétaient alors les gens libres des grandes villes, s'agitait dans l'attente des distractions et des profits qui lui étaient réservés. Peutêtre cette agitation était-elle commencée quand une cause inconnue, une sorte de mot d'ordre venu on ne sait d'où, tourna contre les chrétiens Tesprit mobile et déjà surexcité de la foule. On les accablait d'opprobres ; on ne pouvait plus les souffrir dans les lieux publics, dans les thermes, au forum; quand l'un d'eux passait dans la rue, c^étaient des cris, des coups, on le dépouillait, on lui jetait des pierres, on l'enfermait. Bientôt les principaux de la cité, les gens de la ville baute, s'émurent; mais, loin de prendre la défense des opprimés, ils firent cause commune avec le peuple. Le légat impérial était absent; on ne l'attendit pas pour commencer le procès des chrétiens. Un tiribun de la treizième cohorte urbaine, stationnée à Lyon (2), et
(1) Le texte grec dit 7cav7i7vpic (Eosèbe, Hist. Eccl.^ V, 1, 47). Valois, dont Roînart reproduit la traduction (p. 55), interprète un peu librement ce mot par solemnis mercatus, Rufin emploie l'expression nundinx. Sur la foire du 1» août, yoir d'Àrbois de Jubainyille, Comptes-rendus de l'Académie des sciences morales et politiqties, septenibre 1880.
(2) Le texte dit seulement xt^Cap xoc (Eusèbe, V, 1, 8), mais il n'y ayait en garnison à Lyon que la XllI* eohors urbana, organisée d'abord dans cette yille par Vespasien sous le titre de Cohors I Flavia. Cf. Tacite, Ann,, m, 41 et Eist., I, 64 (ayec la correction de Mommsen). Inscriptions relatives à cette cohorte, dans Boissieu, p. 354-361. Voir aussi Marquardt, Mmische Staatsverwaltung, t. II, p. 466.
«: * u maDcmos dc mèmc aubèul
je» sLuâtnte 4r b entoaîif, c*ert-4-dire les danmvin, urtteggat tiMS cc«x q«e b toîx publique désigna : on !«» i]iâ»r»K«a. tt^eoafcjiLtfat leur foi, et furent jetés en prâoiL fcame ctrtÊkoeMmokt illé^rale, car depuis la IfaL du pmm» ap^ie lu juridiction criminelle awt, •iuBft Ls <c&xiiies. pusse tout entière des duomvin aux «ï&der^ ioipmaux I .
Quanti I« le^t fut en&n rentré à Lyon, les prisonaJifT» ifi^uipururcat derunl le tribunal. On jeune chrét»a« de znaàe Camille et de srrunde Tertu, Yettios Epu^thiEk. aeHtait à Hnterrontoire. U fut saisi d'indi^matzijn i la rue des tortures que Ton faisait sabir aa\ l'nrisëik et« s'aTançant au pied du tribunal : <c Je demaLLde . dit-îl . qu'on me permette de plaider la cause de mes fip^r«s: je montrerai clairement qae nous ne «'>aimes ni athées ni impies. » Il se fit alors une frande rumeur : Vettins Epanthus était connu de tMB, et st>n intervention produisait un effet considérable. Cependant le lêsriit n'accéda pas à sa pétiti»3n. q ioi'^'elle fût très juste et très légale, mais lui demanda seulement s'il était chrétien. « Oui , » répondit-il d'une TOLX éclatante. Il fut alors, dit la lettre, mis au nombre des martyrs. » « Voici Tav.x'at Je-; chrétiens! ^ s'écria le jugre, en raillant (2).
1 Cf. MAn^uirdt, l. I, y. lia.
■î OspâxÀrt^ XptsTvs-stfv Xpr^ttxnao;. Easèbe, Y, i. 10. Valois trtdait (var : Adrocatas quidetu Christianorum jadicis elogio appellalas. Sur le secs do mot elo'jium dans le langage judiciaire, et en particulier dans les procès des chrélteos. Toir Edm. Le Blant, les Actes des martyrs^ } 45. p. lU.
Oo ne pouvait avouer plus clairement que, seuls entre tous les accusés romains, les chrétiens devaient être privés du ministère des avocats (1).
La première comparution des accusés devant le légat eut un résultat malheureux : dix chrétiens, « mal préparés et mal exercés (S), » — car, dès cette époque, on vivait dans Tattente du martyre, et les vrais fidèles s'y préparaient de longue date , comme des athlètes ou des gladiateurs s'exercent d'avance au combat (3), »- renièrent leur foi , par peur des tourments. Ce fut une grande douleur pour les héroïques confesseurs qui remplissaient les prisons , le siqet d'un profond découragement pour les chrétiens demeurés libres qui, au prix de mille difficultés, les visitaient et les assistaient dans leur captivité (4). Mais promptement les vides causés par ces défections se remplirent : contrairement aux rescrits de Trajan et d'Hadrien, on faisait, à Lyon et à Vienne, la recherche des chrétiens, et les plus considérables de ces deux Églises, leurs colonnes, leurs fondateurs (5), étaient chaque jour incarcérés.
(l)Tertu]lieD ledit formellement: Alii...inercenariaadvocaUone utnniaradinnocentiœsuœcommendalionem : respondendi, altercandl facultas patei : quaodo nec liceat indefensos et inauditos omnino daranarL Sed christiauis soUs nitûl permittitnr loqui quod causam purget. Apolog., 2.
(2) 'AvéTO((JLoi xal &Yu(&vaaToi. Ensèbe, Hist. EcçL, V, 1, 11.
(3) Cf. Edmond Le Blant, la Préparation au martyre dans les premiers siècles de VÉglise, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXVIII, 2* parUe.
(4) Ensèbe, V, 1, 11. Cf. Lucien, Peregrinus^ 12.
(5) 'Ex tAv duo ftxxXii9i«&v itdvroc toIk aicou8a(ou;, xat Si' &v |&aXi(rra owciotifpen T& ivOto. Eusèbe, V, 1, 18.
416 LA PEESÉCrriON Dl MAIC AURÈLB.
Cependant Tinstraction se poorsuivait. Soit scrupule d*équité, soit ignorance des règles juridiques concernant les chrétiens, le légat, ao lien d'appliquer simplement le rescrit de Trajan, et de condamner les confesseurs sans examiner s*ils étaient on non coupables de crimes de droit commun, fit porter sur ce dernier point tout l'effort de la procédure. Les esclaves des accusés furent amenés , quoique païens (1). On allait, selon Fusage, les mettre à la question, afin d'obtenir des révélations sur leurs maîtres (2), quand, effrayés par la pensée des tortures qu'ils avaient vu infliger à ceux-ci, ils déclarèrent, sur le conseil et presque sous la dictée (3) des soldats (Ta>v Q-TpatuoTûv), c'est-à-dire probablement des officiales du légat [\\
(t) Xai fait remarquer ailleurs le respect des premiers fidèles poor la liberté <le conscience de leurs serviteurs; voir les Esclaves chrétiens^ p. 254.
(2) Digeste, XLVIil, xtiii tout entier; Code Justinien, IX, Tin, 6, 7, 8; IX, 3.
(3) Eusèbe, V, 1 , 14. Il y STait là une illégalité : Qui quœstionem hibituru» est non débet specialiter interrogare an Lucius Titius bomicidium fecerit; sed generaliter quis id fecerit; alterum enim magissoggorentis quam requirentis Tidetur. Ulpien, au Digeste , XLVlil, xtuu I, § 21.
(i) « Dans les provinces, les Officiales, c'est-à-dire les agents da gouverneur, étaient les eiéculeurs des hautes cBuvres. Le nom demtlites loTpaTiâxat) donné dans l'Evangile aux bourreaux de Jésus-Cbrist ne i>eut, selon toute apparence, désigner des hommes de l*armée romaine, mais bien ces soldats de police qui, groupés autour dapraues, lui prêtaient leur ministère pour l'administration de la justice civile et criminelle, je veux dire les Apparitores et Officiales. C'est dans ce sens qu'Ulpien emploie, et à plusieurs reprises, le mot milites. » Edm, Le lUant, les Actes des Martyrs, §58, p. 133; cf. g 50-59, p. 121-143. Voir encore, du même auteur. Recherches sur les bourreaux du Christ; Lettre sur quelques observations de M. Xandet (dans la
que les chrétiens commettaient tous les crimes dont rimagination populaire les chargeait : « les repas de Thyeste, les incestes d'Œdipe, et d autres énormités qu'il ne nous est permis ni de dire ni de penser, et que nous ne pouvons même croire avoir jamais été commises par des hommes (1). »
Celte déclaration porta au comble la fureur du peuple. Soit pour lui complaire, soit dansTespoirde leur arracher des aveux, les accusés furent mis une seconde fois à la torture. Un rescrit de Marc Aurèle et Lucius Verus permettait de torturer plusieurs fois le même accusé (2) : surtout, ajoute un jurisconsulte, quand l'évidence Taccable, et qu'il a endurci dans les tourments son corps et -«on àme (3). Le mensonge des esclaves avait, aux yeux du juge, produit l'évidence; la
Bévue de l'Art chréUetif t. XVI, XVII); Observations sur une lettre signée Lucius Simplex (dans la Revue de Législation, 1875).
(1) OusoTCia Seticva xal OiSiico^eiov; |i(UiÇ xal daa (iriTe XaXsîv (iiQTe vocTv 6^(&i; Vj(Jiîv, àXXà {hqSè mTreuetv, t\ ti toioûto iccoirote irocpà àvOpcoicoi; c^évero. Eusèbe, V, 1, U.
(2) Repeti posse qaœstionem Divi Fralres rescripserunt. ModesUn, au Digeste, XLViU, yui, 16.
(3) Reu8 cTidenUorihus argumentis oppressas, repeti in quaestionem potest; maxime si in tormenta animum corpusque duraverit. Paul, ibid.j 18. — Un autre rescrit, d'Antonin le Pieux, défendait de mettre à la torture celui qui avait fait des aveux complets (Digeste, XLVIH, xviii, 16, § 1). Dans Taffalre des chrétiens de Lyon, l'emploi de la torture est légal, puisqu'on les poursuit, non pour la seule qualité de chré- Uens, qu'ils avouent, mais comme coupables de meurtres et d'actes immoraux, qu'ils nient. Mais, dans la plupart des procès dirigés contre les chrétiens, aucun crime de droit commun n'était allégué, la religion seule était en cause, et, quoiqu'ils avouassent celle-ci, on employait néanmoins la torture, sans autre but que de les faire abjurer : violation manifeste du rescrit d'Antonin.
420 LA PERSÉCUTION DE MAKC AURÈLB.
mettre de nouveau â la question : toutes ses cicatrieo avaient disparu, sa taille s'était redressée : la noQvdk torture lui fut, dit la lettre, un rafraichiasemeiit et un remède plutôt qu'une peine.
Cependant les confesseurs n'étaient pas seuls mis à la question : on y appliqua aussi une chrétienne Dommée Bibliade, qui d'abord avait apostasie. Elle avait été une première fois fragile et lâche : le juge espérait obtenir d'elle de compromettants aveux. Mais la torture fut pour Bibliade une salutaire leçon; die pensa aux supplices de Teofer; s'éveillant comme d'un profond sommeil, on l'entendit s'écrier : a Comment se pourrait-il faire qu'ils mangeassent des enfants, ces hommes qui n'ont même pas la permission de goAter le saog des animaux (1)? » Elle se confessa chrétienne, et fut mise au nombre des martyrs.
La torture était restée sans effet ; on essaya des rigueurs de la prison (2). Des cachots étroits, sans air ni lumière, des ceps passés aux pieds et serrés jusqa an cinquième trou (3), la brutalité de geôliers experts en toutes les vexations, tel fut le nouveau supplice infligé
(1) Allusion à la discipline établie par le concile de Jérusalem [AeL Apost., XV, 20, 29) et encore en vigueur à cette époque dans l'Église de Lyon, comme, au commencement du troisième siècle, dans celle de Cartbage (TerluUien, Apol.^ 0).
(2) C'était ce qu'on appelait la custodia publica^ réservée aux accusés de grands crimes : il y avait, pour de moins coupables, une autre sorte de détention préventive, la custodia libéra ou privata^ qui consistait à remettre les prisonniers à la garde de simples citoyens. Voir Edm. Le lUant, les Actes des martyrs^ § 9, p. 48.
(3) Voir la note de Valois, dans Ruinart, p. 52; et MarUgny, Dict. des ant. chrét.^ 2* éd., art. Martyre, p. 453.
aux confesseurs. Les plus rohustes y résistèrent ; d'autres, nouvellement arrêtés, et qui n'avaient pas eu le temps de s'endurcir, moururent en prison. L'un de ceux qui périrent ainsi fut le vénérable évèque Pothin, que ses quatre-vingt-dix ans, et une santé très faible, marquaient d'avance pour une prompte mort, malgré la vigueur de son àme. Après son arrestation, il avait été porté au tribunal par les gens de ^offi cium : les magistrats de la cité et tout le peuple suivaient en poussant des clameurs. « Quel est le Dieu des chrétiens? lui demanda le légat. — Tu le connaîtras, si tu en es digne, » répondit Pothin. On l'emmena, en l'accablant d'injures, de coupsde pieds ; ceux qui étaient trop loin pour frapper jetaient des pierres. Il fut enfin conduit, respirant encore, dans la prison; deux jours après il rendait Fàme.
Le légat, cependant, avait prononcé la sentence. Les accusés survivants furent partagés en escouades, destinées à divers supplices. On commença par Haturus, Sanctus, Blandine et Attale, condamnés aux bêtes. Une venatio extraordinaire eut lieu à leur occasion. Haturus et Sanctus furent introduits ensemble dans l'amphithéâtre, immense édifice appuyé au flanc de la colline, d'où le regard du spectateur embrassait le cours sinueux des deux fleuves, et, dans le lointain, la plaine immense bordée d'un côté par les picsétincelants des Alpes, de l'autre par les sombres sommets de la chaîne du Pilât (1). Hais d'autres objets que ce
(1) A. Vachez, V Amphithéâtre de Lugâunum^ p. 15.
magnifique paysage attiraient l'attention du peuple. C'est sur des victimes humaines que son oeil était fixé. Après avoir, suivant l'usage, contraint les deux chrétiens à défiler devant des bourreaux armés de fouets, on leur fit subir diverses tortures; on les exposa ensuite aux morsures des bêtes, qui traînèrent leurs corps sur la sable ; puis, relevés, on les assit dans une chaise rougie au feu ; enfin on leur coupa la gorge. Pendant ce temps, Blandine, au milieu de Tarène, était attachée à un poteau (1), élevé probablement sur un tertre ou une estrade (2) ; les chrétiens ci*oyaient
(1) *II 8è BXavdtva im ^Xov xpc(Jia<r6sToa. Eusèbe, V, I, 41 ; cf. ploi haut, p. 50, 324.
(2) Le condamné que représente la lampe publiée dans le BulleUino di archeologia crisiiana^ 1879, pi. III, est exposé au lion sur une estrade construite en planches, et garnie par devant et par derrière d'un plan incliné, pour permettre à l'animal de l'assaillir. Le personnage représenté entre deux lions dans une peinture du I*' siècle de la catacombe de Domilille (voir ma Home souterraine^ fig. 10, p. 109], et qui, sous les traits de Daniel, symbolise certainement un martyr chrétien, est également placé sur une sorte de tertre ou d'estrade ; ce qui montre bien que l'artiste s'est inspiré, non de l'histoire biblique de la fosse aux lions, mais au contraire de l'usage romain pour les exécutions de condamnés ad beslias. Un verre gravé du quatrième siècle exprime la m^me pensée. 11 représentait Daniel entre les lions : il ne reste du dessin que les deux lions de gauche, Habacuc porté par la main divine, et la main gauche de Daniel en prière; mais le pulpitum sur lequel on avait représenté le prophète est nettement marqué^ et forme une petite estrade carrée, dont le côté gauche subsiste encore; Bull, délia comm. arch. com. di Homa, 1885, pi. Vll-VlII, et p. 54- 62; Bull, di arch. crist., 1884-1885, pi. V-VI, et p. 86-94. Sur une |)Oterie gailo romaine du musée de Saint-Germain, femme, les mains liées derrière le dos, exposée aux lions : on voit distinctement sous ses pieds une base de faible hauteur, l'estrade, catasta^ suggestus^ pulpitum; Bull, de la Soc. des Antiquaires de France, 31 mai 1893 ; Mémoires de la même Société, 1892, p. 114.
voir, non leur sœur, mais Jésus crucifié. Aucune bëte ne la toucha (1) : on la délia alors du poteau, et on la reconduisit en prison. « Attale ! Attale ! » s*écria le peuple. Le condamné fut promené autour de l'amphithé&tre^ portant un écriteau avec ces mots : A t talus christianus (2). Tout à coup le légat apprit qu* Attale était citoyen romain. Un^osa passer outre au supplice et le fit ramener en prison. Le cas pouvait se présenter pour d'autres chrétiens : le légat crut prudent de consulter Tempereur, et lui envoya un rapport sur toute cette affaire.
C'est ici le moment de jeter un regard sur Tintérieur de la prison, où les condamnés attendirent pendant un temps assez long la réponse impériale.
La prison ne contenait pas seulement des martyrs : pèle-mêle avec eux étaient détenus les apostats. Légalement, ceux-ci auraient dû être absous; mais, je Fai dit, le légat n'avait point observé les rescrits de Trajan et d'Hadrien; il avait vu dans les chrétiens des criminels de droit commun, coupables de ces forfaits horribles dont les avait chargés la lâche déclaration des esclaves. Dès lors, il n'y avait pour lui aucune différence entre ceux qui avaient confessé et ceux qui avaient renié le Christ. Ces derniers n'étaient plus chrétiens, mais ils avaient jadis participé, comme tels, à des actes de débauche, de meurtre, de canniba-
(1) Cf. saint Ignace. Ad Rom,^ 5.
(2) Cf. Edni. Le Blant, les Actes des martyrs, § 45, p. 115, 116; De Waal, art. Titulus crucis dans Kraus, Real-EncykL der christl. Alterth.y t. H, p. 866.
lisme. Oa les retenait donc en prison, humiliés, anéantis, regardant avec envie les visages joyeox des confesseurs qui portaient leurs chaînes comme une fiancée porte les franges d'or de ses vêtements de noce, contemplant avec désespoir Tactivité sereine de ces héros qui, du fond de leur cachot, au milieu des malades et des moursints, s'inquiétaient des affaires de rËglise, prêtaient Toreille aux inquiétants progrès da montanismc, écrivaient sur ce sujet en Asie, en Phrygie, rédigeaient une adresse au pape Éleuthère (1), et en même temps s'avertissaient mutuellement de leurs défauts, se corrigeaient l'un l'autre des excès auxquels une austérité mal entendue avait pu porter quelques-uns (2).
L'humilité et la charité des confesseurs étaient trop grandes pour laisser sans secours les malheureux « tombés )). Dans leur modestie, ils s'inquiétaient euxmêmes de leur persévérance finale; avec une exquise délicatesse, ils refusaient le titre de martyrs; n'accusant personne, « ne liant personne, » pardonnant tout, excusant tout, priant pour leurs juges, pour leurs bourreaux, ils invoquaient surtout, avec d'abondantes larmes, la miséricorde divine pour ceux qui, par faiblesse, avaient renié Jésus. Leurs touchantes supplications furent exaucées : « avec Taide des vivants, les membres morts de l'Église se ranimèrent peu à peu ; ceux qui avaient rendu témoignage se ré-
(1) Eusèbc, V, 3.
(2) Ibid.
jouirent sur ceux qui avaient d'abord refusé le témoignage; et rÉglise, cette vierge mère, conçut encore une fois dans son sein les avortons qui en avaient été arrachés (1). » Presque tous les « tombés » revinrent l'un après l'autre à Jésus, et se préparèrent, sous l'œil paternel des martyrs, à comparaître de nouveau devant le tribunal.
Ils furent assigués avec les autres captifs dès que le légat eut reçu la réponse de Marc Âurèle. Elle était « dure et cruelle (2). » Le nouveau rescrit rappelait et confirmait les règles posées par Trajan et Hadrien : condamner à la peine capitale ceux qui s'avoueront chrétiens, absoudre ceux qui renieront (3). Ignorant ce qui s'était passé dans l'intérieur de la prison, le légat s'imaginait que, pour les renégats, le procès allait être une affaire de pure forme : ils renouvelleraient leur négation, et, sur Tordre de l'empereur, seraient renvoyés libres. On voulut donner une grande solennité à l'audience. On en fit comme l'inauguration de la grande fête du mois d'août, et c'est en présence d'une immense foule, appartenant à toutes les provinces gauloises, que les prisonniers furent conduits au pied du tribunal.
L'interrogatoire fut sommaire : quiconque s'avouait chrétien était condamné aux bêtes, ou, s'il était ci-
(1) Eusèbe, V, i, 45. — Sur le titre de icopdtfvoc in^trip donné à TÉglise comme à Marie, voir Borne souterrainet p. 375, 394.
(2) Renan, Uarc Aurèle, p. 326.
(3) 'EicioTtîXavtoc yàp toû Kaiaapo; toùc f&àv àiroivi&icaviaOfjvai, tlti tive; àpvoïvTO, tovtov; dtnoXuOfivaC.
utirt m jfwn fLigLgv fhii|f joar oa les avait amenés »v:iii£ J9 4C26Be» éa &wu « leur disant de jurer 3ar »» imous» liinafini n i : Fcafiuit et FesclaTe avaient s^KtamiiiiRU reteté. Ammi le«r fit-on^ qaand leur ikMP Sic van. pACcoorir, eox attisi, loote la série des fiippuiaefw *pi'4a înrimuMpaii. de temps en temps, pti«ir Lear £re : < Jvrcs* • et qa*on reprenait dès nilis ivaieiifi r^pooda : « Non. » Pcmticos, sontenn p«r Le» eaJbiftitâify de Mandine, monrut intrépidenKiLt. • La bienheiircase Mandine demeura la demiffre. coau^e «ae noble mère qni vient d'animer ses tLs§ an comiiat. et les a envoyés devant elle, vainqKKars. aa R'X 1 : soivant. à son tour, le chemin sBB^iaat qulîs oat tracé, elle se prépare à les rejoindre, joveme. traïkiportêe à la pensée de moarir, et semblant an« învHiêe qni se rend an festin nuptial, jÈoa une condamnée aux bètes. Enfin, après avoir souffert les fouets. les bétes. le gril ardent (2), elle fut enfermée daas un âlet et Ton amena un taureau. Ceiui-ci la linoa plusieurs fois en l'air avec ses cornes 3 . sans qu'elle parût le sentir, tout entière à s*>n esp«>ir. à la jouissance anticipée des biens qu'elle attendait, à sa conversation avec le Christ. Enfin,
1 N'y â-l-il pas dans ces paroles ooe aliasioD aa supplice soit de Svmphoro^ et de ses lîl>, soit plus probablemeot de Félicité et des sien» ?
<7, Tô rr.yzvov. probablement la même chose qne la chaise de fer, ot^rpa xa6&^s2, sur laquelle forent brûlés Altale, Maturus et Sanctus.
'3; Condamnés lancés en l'air par an (aareau; fragment de |>oterie, dans Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1893,
comme une victime, elle fut égorgée. « Jamais, disaient en sortant les spectateurs, une femme, chez nous, n'a souffert de si nombreux et si cruels tourments (1). » La fureur des païens s*acharna sur les cadavres des martyrs. On leur refusa la sépulture. Les restes de ceux qui étaient morts en prison avaient été jetés aux chiens; on y joignit ce que les bêtes et le feu avaient épargné, et les têtes, les troncs, de ceux qui avaient été décapités. Après que ces débris furent restés exposés pendant six jours, sous la garde de soldats qui en écartaient les fidèles, on les brûla, et on jeta les cendres dans le Rhône. « Les païens croyaient ainsi vaincre la volonté du Très-Haut, et priver les martyrs de la résurrection; tout espoir de renaissance serait, disaient-ils, enlevé à ces hommes qui s'en encouragent, et qui introduisent dans TEmpire une religion étrangère, méprisant les tortures et courant joyeusement à la mort. Voyons s'ils pourront ressusciter^ si Dieu leur prêtera secours et les arrachera de nos mains (2). » Tel était le préjugé populaire, vainement combattu par les représentants les plus sérieux de la pensée antique : on croyait que les corps privés de sépulture, dévorés par le feu ou les bêtes, ne pouvaient ressusciter, et que Tàme était détruite avec eux (3). Les païens s'imaginaient que les disciples du
(1) Eusèbe, V, 1, 53-56.
(2) Busèbe, V, 1, 57-63.
(3) Edm. Le Blant, les Martyrs chrétiens et les suppliées des* tructeurs des corps, dans la Revue archéologique, septembre 1874» p. 178-194.
Christ partageaient une telle croyance ; ib se figih raient même que c'était la crainte de ne pas ressoiciter qui leur avait fait abandonner, pour leurs mat^ Tusage de Tincinération ; Hinucios Félix dut rëfàto cette grossière erreur (1 ). Elle avait bien peu de raistm d'être : la crainte de ne pas ressusciter n^arrèta jamais un martyr condamné au bûcher, A la dent des bêtes, ou prévenu que ses restes deviendraient la proie des chiens et des oiseaux. Fidèles à leurs croyances spiritualistes, et confiants en la puissance du Dieu qni tira les corps du néant, les chrétiens répétaient plutôt avec saint Ignace : « J'exciterai les bêtes féroces afin que leurs entrailles me servent de tombeau , et qae rien de mon corps ne subsiste. Quand j^aurai disparu tout entier, c'est alors que je serai vraiment le disciple du Christ (2). » Aussi la barbare précaution des païens de Lyon demeura-t-elle sans effet ; elle affligea les fidèles, empêchés de rendre aux restes glorieux de leurs martyrs Thonneur accoutumé ; elle ne découragea aucun d'eux, quand l'heure du combat sonna de nouveau.
Je viens de résumer Técrit rédigé au nom des chrétiens de Lyon et de Vienne, et dans lequel on a cru reconnallre la main et le génie de saint Irénée. Quiconque Tétudiera dans le texte original, si simple, si solennel et si vivant, ne pourra maîtriser son émotion. « C'est un des morceaux les plus extraordinaires que
(1) Minucius Félix, Octavius, 11, 34.
(2) Saint Ignace, Ad Rom., 4, 5.
LES MARTYRS DE LA GAULE LYONiNAISE. 431
possède aucune littérature. Jamais on n^a tracé un plus frappant tableau du degré d'enthousiasme et de dévouement où peut arriver la nature humaine. C'est l'idéal du martyre, avec aussi peu d'orgueil que possible de la part du martyr (1). » Les martyrs de Lyon, dit l'écrivain dont je viens de rapporter le jugement, « sont profondément catholiques par leur modération et leur absence de tout orgueil (2). » Enthousiasme et modestie, humilité et fierté, élan sublime et sagesse parfaite, sollicitude pour l'Église, compassion pour les pécheurs, foi tellement puissante qu'elle fait taire la souffrance physique et permet au chrétien de s'absorber durant le supplice dans la contemplation déjà sensible des biens à venir, fides sperandarum substantia rerum : — tel est l'état d'esprit et de cœur que révèle & chaque ligne la relation de 177. Aucun document ne laisse plonger aussi avant le regard dans l'ftme des premiers fidèles : il semble que cette &me héroïque soit ici ouverte devant nous, et que nous puissions en voir le fond comme & travers le pur cristal d'une eau limpide.
Une seule lacune se fait regretter dans le texte tel que nous Ta transmis Ëusèbe : nous y lisons les noms de quelques-uns des martyrs ; mais la plupart demeurent anonymes. Elle est heureusement comblée par d'autres documents. Grégoire de Tours, au chapitre 49 du traité de la Gloire des martyrs^ le martyrologe
(1) Renan, Marc Aurèle^ p. 340.
(2) IbicL, p. 329.
432 LA PERSÉCUTION DB XARC AUEELB.
hiéronymien et celai d' Adon , aa 2 joio , reprodmsol la liste des martyrs de Lyon , évidemment empnmièe au Catalogne qui, dit Eusëbe (1) , terminait la lettre de 177f rangeant par catégories spéciales ceox qui avaient été décapités, exposés aux bêtes, ou étaient morisa prison, et donnant le nombre des confesseurs qui ivaient survécu. On compte dix-huit chrétiens mois pendant la captivité, six livrés aux bêtes, vingt-qoatie immolés à la suite de divers supplices. Bien qae li lecture de plusieurs noms ne soit pas certaine, et qœ la liste nous soit parvenue altérée par des lacunes et des variantes, cependant il est facile de constater que la moitié environ des martyrs portent des noms grecs, la moitié des noms latins : il est probable que telle était la proportion numérique des fidèles d'origine orientale ou hellénique et de nationalité gallo-romaine appartenant aux Églises de Lyon et de Vienne à la fin du règne de Harc Âurèle (2).
Les esprits avaient été trop agités par les calomnies répandues au sujet des chrétiens, et le peuple avait trop de plaisir à voir couler leur sang, pour que la
(1) Tôv èv Tfi $Y)Xa>9tî<TT) ypaf^ tûv {j.apTvp(i)v xarôXo^ov, l^içf, (ùv twt à7cox|JLi^(r£t xE^oXfj; TeTcXctb>(iévei)v, îotf 6s tûv 67)patv et; ^aipàv iraipxCfiGiii- {lévcov, xal a-j6i; tûv ini ttJ; elpxrj^; xexotpLr,(iév(i>v, tov rs àptO(iov tûv tlacTi tdtt ntpiôvTûv ôixoXofyiTùv. Eusèbe, Hist. Eccl.^ V, 4, 3.
(2) Sur cette liste, et sa reproduction plus ou moias exacte dans les divers martyrologes, d'après la IuvaY&»Y^ tûv àpx^^c^v (lapTvsi&tv (aujourd'hui perdue) d'Ëusèbe, Yoir Duchesne, Mart, hieron., p. lito* Lxviii; Hirschfeld, Zur Geschichte des Christenthuins tu Lugàunum. vor Constantin, dans Comptes rendus de TAcadémie des Sciences de Berlin, 1895, 1. 1, p. 381-409 (cf. Analecta Dollandiana, t XVI, 1897, p. 336).
persécution cessât, dans la Lyonnaise, immédiatement après les scènes tragiques d'août 177. Depuis lors jusqu'à la fin de Harc Aurèle la vallée de la Saône parait avoir été témoin de nombreux martyres.
Malheureusement nous ne possédons, pour tous ceux que Ton peut avec quelque vraisemblance reporter à cette époque, aucun document contemporain et vraiment authentique. Tous leurs Actes, même les plus sérieux, appartiennent au quatrième, cinquième ou sixième siècle. Cela ne veut pas dire qu'ils soient, dans le fond, dénués d'autorité : ils peuvent représenter les traditions des Églises, recueillies également par Grégoire de Tours et, plus tard, par Adon. Hais on n'ose leur emprunter beaucoup de détails, surtout quand on vient d'analyser une pièce complètement historique comme la lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne. Résumons, en quelques mots, ce qui nous parait le plus probable dans les récits relatifs aux martyrs gaulois dont la mort est communément placée & la fin du deuxième siècle.
Les Actes des saints Épipode et Alexandre (1), très simples, très beaux, mais écrits après la paix de l'Église (2), rattachent leur combat et leur triomphe à la grande tragédie de 177. Alexandre était Grec, Épipode citoyen de Lyon. Les païens y croyaient le christianisme anéanti, quand la trahison d'un esclave fit arrêter ces deux jeunes gens, liés d'une
(1) Passio SS, Epipodii et Alexandrie dans Ruinart, p. 63.
(2) Cf. TillemoQt, Mémoires^ t. III, arL sar saint Épipode et saint Alexandre.
PfiRSéCOTIONS. I. 28
étante amitii. «Od tei jeta en prison, avant même de im avoir interrogés; car le titre de chrétien était par H)i seul on crime (1). » Après trois j«m de détention préventÎTe, Êpipode comparât devant le i^at. Blessé de ses réponses, celai-cî ordonne de le fra^ter k coups de poÎDg, puis de l'étendre sur le cheraletf et de lui déi^irer les cdtes avec des ongles de fer. Mus bientât, voyant grandir la colire do peuple , qui von* lait lapider l'aceosé, « il craint nne émente qm mirait à l'antorïté du jnge et au respect dA à la ja»tiee(2); » il se hftte de condamner Êpipode à la décapitation, et le bit exécuter sur-le-champ. Dwz jours après, Alexandre est interaogé à son toar. Il confesse sa foi avec autant de courage que scm and, et, après avoir été longuement fouetté, meurt mr une croix (3).
D'autres Actes racontent le martyre de saint Mbpcel et de saint Vatérien, qui, ayant réussi à s'échapper pendant que la persécution sévissait à Lyon, furent arrêtés et mis à mort, l'un à Cbalon, l'autre & Tournas, ville située entre Chalon et Mftcoa (h). On ne saurait
(I) Captosanle diicuMioaem carcer ■ccepit; qoia manifedU paUtwtnr criminis nomen esie Ipu appellaUo chrittiina. Fasiio, 4.
(!) Hetaens aulem prnsea oe magia vim inferreot, et per seditloaem poteatas acjudicii reverentia tiirt>arelur... Ibid., 6.
(3) Le martjTolDga hiéronjmiea, ceui de Florus et Adoo, an Si avriJ, citent Irente-qoatre chrélieaa martyrisés avec Alexandre. Hais ni les Actes, ni rbamJlie de uiat Eneher car «niai fipipode et uîDt Alexandre, ne parlent de cei niartjrs.
{i) Surina, VUae SS., t. IX, p. 61; ^c'a 55., septembre, t.II,p. 1A7I Grégoire de Toun, De Gloria marlyrum, !>3, Bt ; Tillemoot, Mémoiret t. III. art. sur saint Marcel et saint ValéKcn.
avec certitude rattacher à la persécution de Marc Aurèle d'autres saints de ces contrées (1), sauf peut-être le célèbre martyr d'Autun, saint Symphorien (2). Ses Actes ne sont point sans valeur (3). Cependant ils ne
(1) Malgré Icars Passions, qui les disent envoyés en Gaule par saint Polycarpe, on n'a pas de raisons sûres poar fixer an second siècle les martyres de saint Bénigne à Dijon, de saint Andéol à Viviers, des saints Tliyrse, Andoche, Félix à Saulieu. Ce qu'on sait de saint Bénigne, mentionné, vers 595, avec le titre de prêtre et de martyr, au martyrologe liiéronymien, se borne à la vénération populaire dont son tombeau était l'objet, à la reconnaissance de ce tombeau à Dijon par Grégoire, évéque de Langres, arrière-grand-père de Grégoire de Tours, dans les premières années du sixième siècle, et à l'apparition, quelque temps après, d'une Passion de ce saint, soi-disant appoitée dllalie. A ceUe Passion se rattachent celles des saints de Saulieu et de Viviers, qui forment avec elle un véritable cycle littéraire, composé entre 515 et 615, c'est-à-dire à une époque trop tardive pour qu'on puisse leur emprunter avec certitude autre chose que des noms. Quant aux saints Speusippe, fileusippe et Melasippe, honorés à Langres dès le quatrième ou le cinquième siècle, ce sont en réalité des martyrs de la Cappadoce, amsi que l'attestent la tradition liturgique de l'Église grecque et même une version latine de la rédaction grecque originale : un passionnaire du commencement du septième siècle les représenta comme ayant été réellement martyrisés à Langres, où leur culte était déjà établi, et les donna comme des convertis de saint Bénigne : ils se trouvèrent ainsi rattachés au même cycle. Voir Tillemont, Mémoires, t. III, notes i et II sur saint Bénigne; Van Hoof, dans Acta SS., novembre, t. II, p. 184, 142; Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. I, p. 48; 56; Chomton, Histoire d^ l'église Saint-Bénigne de Dijon, 1900; Lejay, dans Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1902, p. 71-81; Vacandard, dans Revue des questions historiques, 1902, p. 596-597; Analecta Bollandiana, 1902, p. 214-215.
(2) Un ms. donne à l'empereur sous le règne de qui fut martyrisé Symphorien le nom d'Aurelius. En d'autres il est appelé Aurelianus (voir Ruinart, p. 69).
(3) Ruinart, p. 69. — Tillemont juge ain^i les Actes de saint Symphorien : « Us sont anciens, puisque Grégoire de Tours les cite : on peut dire qu'ils sont fort beaux, tant pour ce qu'ils contiennent que pour le style, qui est magnifique et élevé, quelquefois même jusqu'à l'excès; mais il est certain aussi qu'ils ne peuvent passer pour origi-
Un Gontemporain an prétendu
tdiXCft Jkàiz Aarè^. qû a'm Jamais été pitHnalgué, ou ésks» Li bo«fiK da Bsutyr ne diaserlation en régie •maire îe dâeox da paffaraiii^qai semble on écho de rap>lo«dq«e da «{«atrième siècle et , en particalier, •ie entauift %tr% de Pradeaee 1 . Hais ce qoe disent les \€tes de Lm dêfoCioii des habitants d* Autan pour Cybele . doat obc fHe fut Toccasioii da martyre de Symphorien. parait kisloriqQe : la déesse phrygienne était h->aorée soos Xarc Aarèle dans toat le monde romain i : eLe êuît très populaire^ en particolier, dans la Gaale Lyonnaise an milîeo da second siècle (3); et, jnsqa'aa cinquième, elle eut des adoratenrs à Au- ». Le rMe j^xié par eax dans Taffaire de Sympho-
i« €i ïb A «■( ^^^^xrmmtaÊ, éît écrits q«e tcts 4^. » Mémmns, l III. art. fmr >àia: Bfs^S*^* niât Aaieche et saist SjiDpboriefl. — M^Dvdhesa^ d/. •i-'s A::es de saîAt Snaphorieii qu'ils reprèjeotait < B»f triii tkxi f . T*. se.U. 6ié« v^rs ie milie* da cisqnièfiie siècle, dub la r-^it doTl 11 slbI^lAace «:ft accepUKe. • Bulieiim cnti/^uf, 18â$. p. yy^. Il i,o-iUe '{oe ( dias mo metllear texte, celai que Rointrt a lawr^f parmi ies i :'! iiaceret, cette pièce a'offre pas la moindre il- .v2^.o3 ài\ ^at> B^sizae, Aadoche, etc. Mais, dans certains manos- • rit». 03 II tri^ave >.>arTae de eompiemeats, manifestement rapportés, •lai oo: f«>u: cff.t i!e la raccorvkr aai lèfeades postérienres. • Fastes ^::L§cop^'iJ'. t. I. p. >•.
1 Cf. Actfz S. :s':mpkoriaMi, 6, et Pmdence^ CotUra Sifmmach*'m. 1, 39-.-»S: /Vr» Siephamà», .\, 105^1075.
! Minui u> Fcl.i. Oct*2riuSj 21; Tertnllien, Apol., 25; ^r/r. Jfarf., I. 13; Heri>i;«fn. I, IX
.) Taur«»b Ir.' a Lyon, en IS*?. poar le saint de lemperear, de son âls et la prosp-rile de la colonie lyonnaise; Boissien, Inscript, de lyon^ p. Ji; ^ilmaons. Exemple infcnpt.^ 119.
(4. Grégoire de Tours, De çloria comfessorum, I, 77.
rien est donc vraisemblable. Rien non plus n'empêche de voir une antique tradition dans le touchant épisode de la mère exhortant du haut des remparts son fils qui marchait au supplice, et lui disant ces paroles simples, naturelles, grandes, vraiment en situation : « Mon fils Symphorien, aie dans ta pensée le Dieu vivant (1). Prends courage, mon fils. Nous ne pouvons craindre la mort : elle conduit certainement à la vie. Attache ton cœur en haut, mon fils, regarde celui qui règne au ciel. On ne t'enlève pas la vie ; on la transforme en une meilleure. Aujourd'hui, mon fils, tu échanges des jours périssables pour la vie éternelle. » L'Église d'Autun, où cette scène eut lieu, est d'origine orientale, comme celles de Lyon et de Vienne ; elle se rattache probablement à l'une ou l'autre comme une fille à sa mère. On a pu reporter à la fin du second siècle la partie dogmatique et symbolique de la célèbre inscription grecque de Pectorius, trouvée au poiyandre d'Autun, y reconnaître un écho des enseignements de saint Irénée (2), et en rapprocher le lan-
(1) In mente hahe Deum vivum, Sar l'antiquité de celte expression, voir De Rossi, Roma $otterranea, t. II, p. 17-19. Cf. ma Rome souterraine, p. 187. On retrouye cependant des exemples de cette formule jusqu'au sixième siècle. Voir Bullettino di archeologia cristiana^ 1883, p. 104.
(2) Voir F. Lenormant, dans Cahier et Martin, Mélanges (Tarchéoiogie^ t. IV, Paris, 1855, p. 115; Edm. Le Blant, inscriptions chrétiennes de la Gaule, 1. 1, n"* 4, p. 8; De Rossi, Roma sotterranea, 1. 1, p. 97; Inscript, christ, urbis Romœ, t. II, p. xx; ma Rome souterraine^ p. 316. L'un de^ critiques qui font descendre le plus bas rinscription d'Autun, leReT. Wharton B. Marriot, reconnaît que « the Greek of tbe writer of tliis inscription came to hira through the car
gage de celui de Tépitaphe de Tévèque phrygien Abercius, rédigée vers le même temps (1). Personne ne s'étonnera que la tempête qni bouleversa en 177 les Églises gréco- asiatiques des bords du Rhône, et semble avoir, dans les années suivantes, remonté le cours de la Saône, évangélisé, selon la tradition, par des disciples de saint Polycarpe, ait eu, vers la même époque ou peu après, son contre-coup dans la capitale des Éduens, qui reçut la foi de la même source. On acceptera non moins facilement la pensée que Marseille, où débarquaient les missionnaires, et qni formait le trait d'union entre TOrient et TOccident, ait ressenti le contre-coup de la persécution de Marc-Anrèle. Une inscription, qui parait être de ce temps, montre que des chrétiens y moururent pour la foi qu'ils venaient de recevoir ou qu'ils apportaient. Ces martyrs, dont un marbre nous fait lire les noms incomplets, « souffrirent la violence du feu, » vitn ignispassi sunt (2), c'est-à-dire un des supplices que nous venons de voir infligés à leurs frères de Lyon.
and nol through the eye only ; he was familiar with Greek as an actailly spoken language. » The testimony ofthe catacombs^ Londres, 1870, p. 139.
(1) Voir plus haut, p. 387, note 2.
(2) SCMTRIO VOLYSUNO
• . . EVTVCnETIS PIUO . . . O PORTVrCATO QVI VIM
ignis passe svnt
CI4 PIBNTISSIHIS F...
REFRIGERET NOS QUI
poTEST (ancre).
Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n* 548.
LC IfARTYRE DE SAINTE CÉCILE. 439
Le martsrre de sainte Cécile.
Pendant que le sang gaulois, grec, asiatique, coulait à flots dans la Gaule Narbonnaise et Lyonnaise, le sang romain arrosait la ville éternelle. Après les beaux travaux de H. de Rossi, et malgré les critiques dont ils ont été l'objet (1), il nous parait impossible d'attribuer le martyre de sainte Cécile et de son groupe à une date autre que Tune des années comprises entre l'élévation de Commode à la dignité d'Auguste et la mort de Marc Aurèle, c'est-à-dire entre juin 177 et mars 180.
Cette date est suggérée par une indication précieuse du martyrologe d'Adon. Le compilateur du neuvième siècle termine un résumé des Actes de sainte Cécile par ces mots : « La bienheureuse vierge souf-
t. II, p. 305-306 et pi. LXX1I,437; De Rossi, Inscr. christ, urbis Romaêf t. II, p. x-JLii; Corpus inscr, lat., t. XII. 489. Sarla restitution vim igniSy voir Orelli, 1002, 1909. — M. Camille Jallian {Revue historique, mars 1895, p. 343, note 5) serait porté A faire remonter cette Inscription jusqu'au règne de Domitien. Mais on n'a point de document où il soit question de faits de persécution, pour le règne de cet empereur, dans les Gaules : tandis qu'il est certain que la persécution séTît en Gaule sous Marc Aurèle.
(1) De la part de Lipsius, Chronologie der ROmischen Bisehôfe bis zur Mitte des vierten Jahrhunderts, 1869, p. 181 ; Aube, les Chré' tiens dans V Empire romain, 1S81, p. 352-417; Erbes, ùie h, Cùcilia in Zusammenhange mit der Paptscrypta sowie der altesten Kirche Roms, dans Zeitschrift fUr Kirchengeschichte, 1888, p. 1-66.
frit SOUS le règne de Marc Aurèle et de Commode (1). » Cette phrase doit avoir été copiée sur un docomeni ancien. Elle ne saurait être de Tinvention d'AdoD, car elle contredit d*autres passages de son rédt. Ainsi, il croit que Tévéque Urbain, qui joue un grand rôle dans Thistoire de sainte Cécile, est le pape de ce nom, contemporain d'Alexandre Sévère. Pour être logique, il eût dû reporter au règne de cet empereur le martyre de la sainte. Adon ne le fait pas, mais reproduit au contraire une formule chronologique incompatible avec cette date. Cette formule provient évidemment d*un document qu' Adon eut sous les yeax, et ce document est indépendant des Acfes rédigés vers le cinquième siècle, qui lui ont fourni l'identification de Tévéque Urbain avec le pape, c'est-à-dire une donnée chronologique toute différente (2).
Dans la forme où ils nous sont parvenus, les Actes de sainte Cécile ont l'aspect d'une narration pieuse, écrite dans un but d'édification par un auteur très postérieur à la paix de rÉglise(3) et peu pourvu d'es-
(1) Passa est beala virgo Marco Aurelio et Commodo imperatoribos.
(2) Cf. De Rossi, Borna sotterranea, t. II, p. xxxtii et 150; dom Guéranger, Sainte Cécile et la Société romaine aux deux premiers siècles, Paris, 1874, p. 442. — Tillemont, qui a écrit à propos de sainte Cécile beaucoup de choses inexactes, ne s'est pas trompé en no point : son excellent esprit critique lui a fait préférer le règne de Marc Aurèle à toutes les autres dates indiquées pour le martyre de la sainte. Mémoires, t III, note iv sur saint Urbain. Lightfoot, S, Ignatius and S. Polycarp, t. I, p. 516-522, incline dans le même sens. C'est aossi la solution adoptée par Dufourq, Étude sur les Gesta martyrum romains, p. 119-120.
(3) Cf. De Bossi, Koma sotterranea^ t. II, p. xl-xiii.
prit critique. Cependant, comme un grand nombre de Passions de cette nature, ils laissent voir, de place en place, la trame antique. Pour la retrouver, il suffit d'enlever quelques fils des légères broderies qui la cachent. En effaçant les conversations, les longs discours, les circonstances légendaires, évidemment imaginés par le passionnaire, en corrigeant des incohérences de chronologie et des identifications erronées, en rapprochant du fond historique resté visible après ces éliminations les découvertes faites à diverses époques, et 'particulièrement de notre temps, on arrive à reconstituer d'une manière satisfaisante Thistoire de sainte Cécile et de ses compagnons, et cette histoire s^ajuste très exactement dans le cadre des dernières années du deuxième siècle.
En voici le très rapide résumé. Cécile, jeune fille non seulement de naissance libre, mais de haute noblesse et de famille sénatoriale (1), comme beaucoup de chrétiennes de cette époque (2), avait épousé un patricien nommé Valérien. Elle lui persuada de gar-
(1) Ingenua, nobilis, clarissima.
(2) Dann la crypte de Lacine, sar la Toie Appienne, sarcophage de Catia Clemenlina, femme de lalllus Bassus, baat fonctionnaire d'Antonin et de Marc Aarèle; elle y fut enterrée arec sa fille lallia Cleroentina et une autre de ses proches. — An même lieu, inscriptions fanénires d'Annia Faustina, de Ucinla Faustina, d'Acilia Vera, qne leurs noms ou surnoms permettent de rattacher aux plus illustres maisons de Rome et même A la famille impériale. — De Rossi, Borna soUerranea, t. I, p. 309, 315 et suiy.; t. II, p. 366 et suIt.; Brnzza, Iserizione in onore di lallia Bassa^ dans Bull, délia comiss. arch, corn, di Borna, 1833, p. 137-143.
der dans le mariage une absolue continence (1), le rendit chrétien, et l'envoya recevoir le baptême des mains d'un évéque nommé Urbain, caché on résidant aux environs de Rome. Cécile et Valérien convertirent ensuite le frère de ce dernier, Tiborce, qu'Urbain baptisa également. En ce moment une persécution violente sévissait contre les chrétiens de Rome. Comme à Lyon, la sépulture était refusée aux martyrs (2). Tiburce et Valérien s'efforcèrent d'éluder cet ordre impie, et de procurer des tombeaux aux victimes (3). Dénoncés, ils comparurent devant le préfet, Almachius ou Amachius(i), et, sur leur refus de sacrifier, furent condamnés à la décapitation (5).
L'exécution eu t lieu au pagus Triopius, situé à quatre milles de Rome, et célèbre par une villa d'Hérode Atticus. Chemin faisant, les deux frères convertirent le greffier Maximus et plusieurs appariteurs. S'étant
(1) Cf. Tertullien, Ad uxorem^ 5, 6; Clément d'Alexandrie, Strom., Vif 12; et les inscriptions publiées par M. de Rossi, Roma soUerranea, t. I, pi. XXXI, n*» 13; Bullettino di areheologia christiana, 1879, p. 107, 108; et M. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n' 391, t. H, p. 30.
(2j Urbis prsfertus sunctos Dei laniabat, et inhamata corpora eoruin jubebat dorelinqui.
(3) Une conjecture de M. de Rossi, appuyée sur des raisons plausibles, identifie avec celles-ci les groupes de 80 (ou 800), de 42 (oa 48) martyrs que les anciens ]>èlerins yénéraient ad S. Cœciliamy dans le cimetière de Galliste. Roma sotterranea^ t. II, p. 1&5-161.
(4) Sur le nom de ce profel, voir iWd., p. xxxvii.
(5) Les Actes racontent que Valérien a^ait, auparavant, été battu de verges, « cumque œderent eum, tox praeconia super cum clamabat : Deos Deasque blasphemaro noli. » Sur le rôle du prœco pendant la torture ou l'exécution, voir plus haut, p. 321.
déclaré chrétien, Maximiis fut à son tour mis à mort à coups déballes de plomb (1). Le 14 avril, Cécile enterra les trois martyrs sur la voie Appienne, au cimetière de Prétextât (2). Quelque temps après, on l'arrêta elle-même. Avant de comparaître devant le tribunal, la jeune femme eut le temps de céder la maison qu elle habitait dans le Transtévère à un sénateur nommé Gordianus, qui la reçut à titre de fidéicommis, pour en remettre la propriété à TËglise de Rome (3). L'interrogatoire de Cécile, débarrassé des scories qu'y introduisirent les copistes, a l'apparence d'une pièce authentique, d'un document de greffe. Le préfet lui rappela le texte des rescrits impériaux alors en vigueur : « Ignores-tu que nos seigneurs les invincibles princes ont ordonné de punir ceux qui ne renieraient pas la religion chrétienne, et de renvoyer absous ceux qui la renieraient (4)? » Ce sont les propres termes du rescrit adressé en 177 au légat de la
(1) Sur les plumbalXt ▼oir Godefroy, sur le Code Théodosien^ IX, XXXV, 2.
(2) XVIII Kl. mai Romae ria Appia in cimiterio PraetextaU sancU Tiburtii, Valeriani, Maximi. Martyrologe hiéronymien. — Let Actes racontent que sur le tombeau de Maxime Cécile fit sculpter un phénix; sur le sens symbolique de cet oiseau, Toir Borne soulerrainCf p. 302.
(3) Sur les restes de cette maison, et sa transformation en tUulus ayant la paix de l'Église, Toir les articles de Mi* Crotlarosa à propos des fouilles exécutées dans la basilique de Sainte-Cécile in Transie» vere; Nttovo BuUettino di areh. eristiana, 1899, p. 261-278; 1900, p. 143-280, 265-270, et pi. IV-V.
(4) Ignoras quia domini nostri inTictissImi principet Joflserunt ut qui non negaTcrint esse cbristianos, paniantor ; qui Tero oegiTerint, dimiltantur?
Lyonnaise (1). «Voici, ajouta-t-il, les acciisateurs qui déposent que tu es chrétienne. Nie-le , et les conséquences de Taecusation retomberont sur eux (2). » Allusion très claire au rescrit d'Hadrien à Minicius Fandanus, qui n*avait pas cessé de faire loi (3). Cécile ne se laissa pas ébranler : elle confessa généreusement sa foi, mettant assez durement à Tépreuve, par ses railleries contre les dieux, la « philosophie » du préfet {}). Il la condamna à mort. Hais, par égard pour son rang, par pitié pour sa jeunesse, ou peut-être pour éviter de causer dans Rome une émotion trop vive, il ordonna qu'elle serait exécutée dans sa maison. Les historiens de TEmpire nous ont laissé de nombreux exemples de ces exécutions capitales à domicile : il suffit d'ouvrir Tacite, Suétone, ou quelqu'un des écrivains postérieurs, pour trouver fréquemment la mention de condamnés à qui Ton commande de s'ouvrir les veines, de se laisser mourir de faim, de boire du poison (5). Le supplice assigné à Cécile était différent : le préfet
(1) *E7ti(iT£t>.avTo; yàp toO Kaiffapo; xoù; pièv ànoTV|AYcavt(r6ijvai, *l li Tive; àpvoîvTo, toutou; àTioXuOi^vai. Eusëbe, HisL EccL^ V, 1, 47; roir plus haut, p. 425.
(2) Accusatorcs praesto sunt qui te cbristianam esse tesUnlar; si negaveris, coinpendiosum dabis accusaloribus finem.
(3) Cf. plus haut, p. 247, 253-25i.
(4) Mea.s injurias philosophando contempsi, sed dcoram ferre non possuin.
(5) Sénèque, De ira, III, 19; De tranqxUUitate animae, 14; EpA\ Tacite, Ann., I, 6; XI, 38; XIV, 58; XV, 60, 66; XVI, 9; Dion, LYII, 3. Ces exemples sont lous relatifs à des condamnés de haut rang, et le fait d'avoir été exécutée dans sa maison confirme ce que les Actes disent de la noblesse de Cécile.
ordonna qu*on renfermerait dans la salle des bains chauds de sa maison (1), et qu'on allumerait un feu violent dans Thypocauste, afin que la vapeur brûlante se répandant, sans que Tair fût renouvelé, par les conduits qui enveloppaient Tappartement, vomie par les bouches de chaleur qui s'ouvraient de toutes parts, la suffoquât peu à peu (2). Ainsi mourut Octavie, femme de Néron (3) ; ainsi devait périr, sous Constantin, rimpératrice Fausta. Cécile survécut à ce supplice : après un jour et une nuit passés dans un air de feu , elle respirait librement. On envoya alors un licteur chargé de lui donner le coup mortel. Trois fois il la frappa de Tépée; puis il se retira (4), la laissant baignée dans son sang. Elle vécut encore pendant trois jours, entourée des chrétiens, et assistée par Urbain. On lui fit des funérailles solennelles; ses restes furent déposés le 16 septembre dans un domaine funéraire de la voie Appienne (5).
(1) Le caUiarium ou plutôt le laconicum.
(2) Voir dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines^ art. Balneum, 1. 1, p. 657, la figure 758, représentant la disposition des luyanx et da foyer dans le laconicum dont les restes subsistent dans une chapelle de Sainte-Cécile in Transtevere.
(3) Priefervidi balnei yapore enecatur. Tacite, i4itii., XVL 04. — Ce supplice était quelquefois aussi infligé à des esclaves :... Salubrem terol>eratorani, non banc, qu» nuper inTcnia est, similis incendio, adeo quidem ut conTictum in aliqno scelere serTum Tivum larari oporteat. Sénéque, Ep. 86.
(4) Une loi, disent les Actes, défendait au bourreau qui n'avait pas achevé sa victime de lui donner plus de trois coups. J'avoue n'avoir point rencontré d'autre mention de cette loi, on plutôt de cette coutume. Elle n'existait plus au quatrième siècle; voir saint Jérôme, Ep. 1, De muliere seplies pereussa (année 370).
(5) Le texte du martyrologe hiéronymien est ici très corrompu :
Quand on examine ces faits sans parti pris, il est difficile de n*ètre pas frappé de leur parfaite harmonie avec la date indiquée par Adon. Le trône occupé par deux empereurs (l), la sépulture refusée aux martyrs, la citation textuelle de rescrits d'Hadrien et de Marc Aurèle, ces traits réunis conviennent à la fin du règne de ce dernier souverain, et se rencontreraient malaisément ensemble à une plus récente époque. Dans le cours du siècle suivant, la mention des deux rescrits par un magistrat eût été un contre-sens; la situation légale des chrétiens avait changé, les édits qu'on leur appliquait différaient de la jurisprudence suivie par les empereurs de Tépoque antonine. Une seule objection sérieuse peut être opposée à la dateque nous adoptons : le rôle joué par Urbain, que les Actes
XVI Kl. Oct.. Apria via Nomentana (?) in eadem urbe Rome nalilis et passio sanctae CflDcilie. Cf. De Rossi, Borna sotterranea, L 0,
(1) M. Aube {les Chrétiens dans V Empire romain^ p. 402) conleste que l'expression Domini noslri inviclissimi principes ait pa être employée sous Marc Aurèle. J'ai déjà montré, p. 364, que le titre de Dominus était donné aux empereurs longtemps avant cette époque. Quant à l'épilhètc invictus, inviclissimus, elle se rencontre fréquemment dans les dernières années du deuxième siècle ou les premières du troisième, sous les Sévère (Corp. inscr. lat., t. III, 75, 7Si; V, 61, 1837, 7643; Vil, 167, etc.). Sous Marc Aurèle et Commode, les inscriptions donnent plutôt l'appellation /br^isstmus ou felicissitnus princeps {Corp. inscr. lai., t. VIII, 802, 2547, 4318, 4867,8702, 10307, etc.). Mais il me semble qu'il y a peu de différence entre l'une et l'autre manière de dire, et que le magistrat qui sous Marc Aurèle eût employé sans hésitation celle formule : Domini nostri fortissimi principes, justifiée par de nombreux exemples, a pu, sans commettre un trop grave anachronisme, employer celle^i : Domini îioslri inviclissimi principes qui lui ressemble de bien prjs.
désignent comme étant le pape de ce nom, contemporain d'Alexandre Sévère. A première vue, cela surprend : Alexandre Sévère n'est pas un persécuteur. On est amené à soupçonner quelque confusion. Celle-ci devient évidente, quand on s'aperçoit qu'il y eut deux Urbain vénérés dans les catacombes, le pape dont le nom était inscrit au catalogue des pontifes enterrés dans la crypte papale du cimetière de Calliste, et dont la pierre tumulaire y a été très probablement retrouvée, et un évèque enterré dans le cimetière de Prétextât, près de Yalérien, de Tiburce et de Maxime (1). Celui-ci est, selon toute apparence, Févéque ami de Cécile et des siens, vraisemblablement martyrisé par Tordre d'Almachius peu de temps après eux (2), bien distinct du pape son homonyme, que l'hagiographe du cinquième siècle confondit avec lui, induisant dans la suite en erreur l'auteur du Livre Pontifical f3).
(1) Sur la distinclion des deux Urbain, les texles et les monuments d'où elle résulte, voir Du SoUier, Praefatio ad martyrologium Usuardi^ 25 mai, dans les Acta SS,, juin» t. VI; Mazzocchi, Commentarius in vetu$ marmoreum kalendarium Ecclesix neapolUanx,p,2ii ; Leslée, Missale Mozarab., Rome, 1 765, t. II, p. 608 ; Tillemont, Mémoires, t. III, note II sur saint Urbain ; De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 33-48, 51- 54, 151, 159, et pi. I A, II n® 3. Cf. Rome souterraine^ p. 114, 168, 169, 204, 223. 242, et pi. XIV, n<» 4.
(2) A lui s'applique ce qu'il peut y avoir de vrai dans les Actes en partie légendaires de saint Urbain, publiés par les BoUandistes, Acta 55., mai, t. VI, p. 11. Malgré les arguments présentés à plusieurs reprises par M. Lugari {Intorno ad alcuni monumenti antichi delV Appia^ Rome, 1882, et Bull, délia comm, arch. com. di Roma, 1890, p. 162- 172), l'antiquité de ces Actes ne parait pas pouvoir être défendue.
(3j De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 52; Duchesne, le Liber Pontificalis, 1. 1, p. xciv.
«ni LA vosnrmos ne xabc ackélb.
Cette eaaSaaiagt en inurai une seconde : raotenr <ies l$rui». ncoofeial ie soû que prit Urbaio des f anénîlli» fie Gnle. dit qaH la déposa inier collegas ma.'i 'fpfjMT'ipa». c'g^l t dire dans la ciypte papale da dmeceK *is lailwtp. M. de Rossi a démontré, par la fiéexiTer^ d^ ■p>adbre«Ks inscriptions et par leiade de la t^pti^raphâe. q«e la ciyple où forent enterrés, .àa tr*}isiLefnje steide. les poatifes romains fnt, an contnir?. cr<*tX2Me iatt» ane mrem funéraire appartenant i l m^Bscre nimnie des Carcilîi, et par eux plus tard dooni^ à IXriêe î\ Selon toute apparence, il faut pcesjtin» à refaoors les paroles de Tauteur des Actes : Crnrue ftit eaterree dass le domaine sépulcral de sa famLIe. !far Là nâe Apptenne« et c*est ensuite que la crypte ou elle reposait, derenoe propriété ecclésiastûfse. fat consacrée à la sépulture des papes : le ciT.*a2 de cea\-<i et cdni de Cécile sont séparés seal-^arect p.ir oae tnince cloison [i] .
El> n'y n»p«:se plas aajoord'hui. En 822, le pape Piâcal I '. •:[ :: rrîdnit alors des catacombes délabrées le> p*li :ju«?r> des sjiiats. ouvrit son tombeau. Il trouva le •: : rp> de Ii niirtyre Intact, couché dans le cercueil ea l-::s «i-e ovpre< oà. disent les Actes, on l'avait dér-:>ê : Cécile était revêtue d'une robe tissue d'or 3 ,
: De a->>.>i R *i'. sO'":e'T^nefZ, l. 11. p. Ui-liT; cf. Borne souter- '-a f.f. p.
: R n: * -rvc-f. t. II. p. 14^ 1*3. 160. 244, 247, 360. 368; cf.
? Sur !•»:> tisKiî vi or â I «foqoe ronaioe, Toir Marqoardt, Das Prirrj-.Vî^H itrr Aj a-r, t. U- Leipli^ IS'>2. p. 513-520.
et les linges qui avaient servi à étancher le sang de ses blessures étaient roulés à ses pieds : ces détails sont encore conformes au témoignage des Actes. Pascal leva de ses propres mains la précieuse dépouille, sans altérer la pose de la vierge expirante , qu'une première fois déjà, raconte le narrateur du cinquième siècle, Urbain avait respectée. Il la transporta dans Téglise bâtie sur remplacement de sa maison, au Transtévère, et la plaça avec le cercueil dans un sarcophage de marbre blanc, sous Tautel (1). En 1599, ce sarcophage fut ouvert. Des témoins sincères et savants, comme Baronius et Bosio, ont décrit (2) Tétrange et touchant spectacle qui fut, pendant plusieurs jours, donné à Rome émue. Cécile apparut dans son cercueil de cyprès, couchée sur le côté, les genoux légèrement ployés, les bras ayant glissé le long du corps, la face tournée contre terre : telle, dit Bosio, qu'elle fut quand, après une agonie de trois jours, elle rendit r&me. Sur la robe d*or on voyait des taches de sang : des linges sanglants étaient plies près des pieds. Cécile morte, si semblable encore, après quatorze siècles, à Cécile mourante, fut copiée par plusieurs artistes : trois dessins ou peintures du temps reproduisent son
(1) Liber Pontificalis, éd. Oachesne, t. II, p. 56; cf. DeRossi, Jtotna soUerraneat t. II, p. 122-131. — Contrairement à ropinion de M. de Ro»si, mais coaformément au texte du Liber Pontificalis , M*' Onchèque (p. 63) pense qus sainte Cécile avait été transférée dans le cimetière de Prétextât, près de Valérien et Tiburce, et que là eut lieu rioTention de ses reliques par Pascal.
(2) Baronius, Ann, Ecd,, ad ann. 82t, § 12-19; Bosio, Hist pas sionis S. Cxcilia, p. 166, 170.
pcRSécimoNS. I. 29
450 LA PBRSACOTION DE MARC AURÉLE.
image (1), et la statue contemporaine de Hademo a jeté sur ce souvenir le prestige d'une grftce idéale (2). Le récit des Actes, contestable pour tout ce qui relèye (le l'imagination ou de la science historique du narrateur, mais exact dans les circonstances matérielles, qu 'avaient transmises à Técrivain du cinquième siècle une tradition précise ou des documents écrits, ne pouvait recevoir une plus éclatante confirmation.
Ce n'était point la seule, cependant, que devait leur apporter la découverte de 1599. A côté du sarcophage renfermant les restes de sainte Cécile, on eo retrouva un second, également placé sous Tautel. U contenait trois corps, étendus Tun près de l'autre. A Tun, la tète manquait; celle du second était détachée du tronc; le crâne du troisième restait encore adhérent au squelette, et garni d'une chevelure brune, mais celle-ci était collée de sang, et le crâne lui-méine fracturé en plusieurs endroits. Chacun reconnut dans les deux premiers corps, qui paraissaient de même stature et de même âge, ceux du mari et du beau-
(1) A la bibliothèque de Car|>cntras exi&tenl deux, éprouves d'une gravure du temps, avec cotte légende : Hoc habitu inventa est. l'ne peinture sur albâtre, représentant de même sainte Cécile après louverture de son tombeau, se trouve au musée Kircher à Rome {Roma sotterranea, t. II, p. 125). Enfin l'abbaye de Solesmes possède une peinture analogue, sur bois, autrefois conservée à Cologne (Dom Guéraoger, Sainte Cécile et ta Société romaine, p. 3G5).
(2) Au bas de la statue se lit celte inscription :
EN Tini SANCTISSIMAE VIRGINIS CAECIUVE IMAOÏNEM QVAM IPSB INTEGRAM IN SEPVLCRO
lACENTEM TIDI, EAMDFM TIBI PRORSVS EODLM r.ORPORIS SITV HOC MARMORE EXPRESSI.
frère de Cécile, Valérien et Tiburce, tous deux décapités; le troisième, beaucoup plus grand, devait être celui du greffier Maxime, dont la tète, disent les Actes, avait été brisée à coups de plumbatœ. Bien qu'il reste quelques doutes sur l'époque d'une première translation des corps des trois saints, et que Ton n'aperçoive pas clairement, à travers la rédaction confuse des documents du neuvième siècle, si Pascal les transporta de la sépulture où, deux siècles auparavant, ils reposaient encore au cimetière de Prétextât (1) ou s'il trouva leurs corps transférés depuis cette époque dans celui de Calliste (2), il est certain qu'en 822 il les déposa dans l'égUse du Transtévère en même temps que sainte Cécile, et il n'est pas douteux que le second sarcophage découvert sous l'autel ait contenu les reliques de Valérien, de Tiburce et de Maxime (3). L'inspection de leurs ossements a fait reconnaître les supplices souiferts par eux, et permis de constater de visu les particularités minutieusement rapportées par les Actes. Rarement un document de cette nature a subi une épreuve plus concluante, et en est sorti mieux justifié.
(1) Voir les itinéraires du septième siècle, Roma soUerranea, t. I, p. 180, 181.
(2) Roma soUerranea, t. il, p. 133-136.
(3) Jbid.y p. 135. Cf. Rome souterraine, p. 232.
Commode. Lea martyrs scilHtain». Llnfloonce de MarcU.
Cîonclaslon.
La mort de sainte Cécile et de ses compagnons, arrivée à Rome à la suite de nombreuses exécutions de chrétiens plus obscurs, et suivie probablemeat da martyre de Tévèque Urbain, est le dernier acte sanglant mis par les documents anciens à la charge de Marc Aurèle. Si nous jetons un regard en arrière, sur Tensemble de son règne, nous voyons que, pendant les dix-neuf années que Tempereur stoïcien a passées sur le trône, le sang chrétien a coulé partout, et que des fidèles de toutes les conditions, d'humble extraction, d'état servile, de profession bourgeoise, de haute naissance, et môme de rang sénatorial, ont prouvé par leur mort la sincérité de leur foi. Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec une opinion naguère répandue en Allemagne, que Marc Aurèle promulgua contre les chrétiens des édils spéciaux et déchaîna contre eux une persécution générale (1) : mais cette opinion est moins loin encore de la vérité que celle qui, en France, passée pour plusieurs à Tétat de dogme, s'efforce,
(1) Voir, outre les auteurs cités par M. Doulcet, Essai sur le^ rapports de l'Église chrétienne et de VKtat romain, p. 125, note 1, Keira, Bom iind das Christenthum, p. 499, 604, et les obserTations de M. Pa^licki dans le Bullettino di archeologia cristiana, 1882, p. 172.
avec un mélange d'attendrissement et d'indignation quelquefois comique, de laver « le bon empereur »
de tout soupçon de sang versé. Malgré des vertus touchantes et de grandes qualités, Harc Aurèle était faib le : il ne sut pas réagir contre quelques-unes des plus mauvaises passions de son temps, la superstition,
la jalousie, la peur, et, dominé par elles, il ne laissa pas seulement répandre le sang chrétien, il le versa en personne.
C'est lui, en effet, qui a ouvert, au commencement de son règne, la tragédie du martyre par la sentence de mort prononcée à Rome contre sainte Félicité. Quand le dernier acte de cette tragédie se joua, à Rome encore, par le martyre de sainte Cécile, il n'y était probablement plus : les dernières années de sa vie, du 5 août 178 au 17 mars 180, se passèrent à combattre sur le Danube, avec Vienne pour quartier général (1). Marc Aurèle n'était pas un Trajan, toujours prêt à porter en avant les frontières de l'Empire : chef d'une société dont la décadence commençait, à peine voilée par de brillants dehors, le philosophe résigné, désabusé, guerrier sans vocation et sans goût, par pur devoir, était bien l'homme que les destins réservaient pour inaugurer la politique défensive, que l'Empire va maintenant continuer, en reculant toujours, pendant deux siècles. Déjà les peuples limitrophes pèsent sur les barrières qui défendent le monde
(1) Aurel'ms Victor, Epit.<, 16. — Tertullien fait moarir Marc Aurèle à Sirmium (Apol., 25).
454 L\ PERSËCLTION DE MARC AURÉLK.
romain : derrière eux, les poussant, la grande nation des Goths commence à s'ébranler, et prélude à ce formidable mouvement du Nord au Sud qui la portent si vite des rives désolées de la Baltique vers les men tièdes et bleues qui baignent les c6tes de Tltalie, de la Gaule et de TEspagne. Si les derniers regards de Marc Aurèle — de ce méditatif transformé pendant une partie de son règne en homme d*action, et mourant noblement à la peine (1) — avaient pu percer l'avenir, il eût prononcé avec plus d'amertume encore la parole qu^il dit au tribun venu pour la dernière fois dans sa tente lui demander le mot d*ordre : « Va au soleil levant, moi je me couche. » Ce n'était pas lui seulement, c'était la période glorieuse de l'Empire romain qui se couchait avec lui dans la tombe. La barbarie, un peu plus tôt, un peu plus tard, était destinée à couvrir le monde de son ombre victorieuse, si Dieu ne tenait en réserve un « soleil levant » dont Tempereur philosophe avait toujours méconnu la clarté. Mais, pas plus à ses derniers jours que pendant les années heureuses de sa vie, Marc Aurèle n'eut le sentiment de ce que pouvait être la lumière chrétienne. Le crépuscule philosophique au sein duquel avait vécu son âme lui envoya-t-il même jusqu'à la fin ses faibles ravons? On n'oserait Tassurer, car le dernier geste de Marc Aurèle parait plus déses-
(\) ( onVt' au l)i<ni qui est au dedans de loi un êlre viril, un cilo^en, un empereur, un :^>ldat à son poste, prêt à quitter la vie, si la trompette sonne. » Marc Aurèle, Pensées, III, 5.
péré que stolqiie : après un court entretien avec Commode, il se voila tout à coup la tête, et se tourna dans son lit pour ne plus voir personne et mourir seul.
Venait-il de découvrir ce que renfermait de bas, d'égQïste, d'incurablemeut médiocre, Fàme de son indigne fils? à rheure où tous les regrets sont superflus, regrettait-il d'avoir écouté le mouvement d'opinion — auquel les apologistes chrétiens eux-mêmes s'étaient associés (1) — qui le portait à donner à la perpétuité de TEmpire la garantie de l'hérédité par le sang, au lieu de cette hérédité adoptive qui avait si bien réussi à Nerva, à Trajan (2), à Hadrien, à Antonin? On ne le saura jamais; mais des prévisions sinistres durent traverser l'agonie solitaire du pauvre empereur. A en croire Fronton, Commode enfant était le vivant portrait de Marc Aurèle et de Faustine(3/, Commode devenu homme fut, au moral, l'antithèse absolue de Marc Aurèle. Ce fils du seul empereur qui, avant Constantin, ait voulu tempérer les affreuses tueries de l'amphithéâtre (4) , ne fut pas un souverain, mais un
(1) Voir plus haut, p. 399, 401.
(2) Sous Trajan, Tacite écrÎTalt : « Naître d'un prince est le fait du hasard, mais l'adoption Ta au plus digne, parce que celui qui adopte sait ce qu'il fait et a pour guide l'opinion publique. • {Hist.y I, 16.) Pline disait de même : a C'est entre tous qu'il faut choisir celui qui doit commander à tous. » {Paneg., 7.)
(3) Fronton, Ad Marc, AnL, I, 3.
(4) Les généreux efforts de Marc Aurèle étaient restés infructueux : c'est précisément à l'époque antonine que le goAt des spectacles sanglants passa des pays occidentaux aux pays grecs, qui d'abord y ayaient
456 LA PERSÉCUTION DB lURC AURÈLE.
ladiateur, qui devait combattre sept cent trente-cinq fois, et après chaque combat se faire royalement payer (1). Nul souci de la patrie, nul respect du sénat, nul esprit de gouvernement, nulle politique, si ce n*est celle de tous les tyrans, qui consiste à confisquer et à proscrire, par haine, par peur et par avarice. Cependant, de ce despote niais et sanguinaire les chrétiens curent moins à souffrir que de ses honnêtes et intelligents prédécesseurs. Incapable d'une idée suivie, il fut à la merci des événements. Dans ses rapports avec rÉglise, on le vit entraîné tour à tour par deux courants contraires. Tantôt il semble que le génie paternel l'emporte, que Timpulsion hostile donnée par Marc Aurèle se continue : le sang des martyrs coule. Tantôt une influence plus douce, celle des serviteurs chrétiens qui, en assez grand nombre, habitent le palais, et, sourtout, la toute puissante prière d'une femme aimée, fait pencher vers la clémence Tàme mobile et les volontés incertaines de rimbécile empereur.
Cette influence n'avait pas encore pu s'exercer quand, en Afrique, la persécution éclata. Jusqu'à la fin de Marc Aurèle ou au commencement de Commode, TEglise d'Afrique, dont les origines sont aussi
répugné. Dion Chrysoj^lome, Orat, XXXI; Apulée, Metam., IV; Plotarque, Ad eos qui remp., 26; Lucien, Demonox, 57; Toxaris, 58; Corpus inscr. grxc, 2104, 2194 h., 2611, 2663, 2759 6., 3764, 3765, 3942, 4039, 4157 4877, C971; Frœhner, Inscr. grecques du Louvre, n" 143, p. 248; Uanghabé, Antiquités helléniques, 2218. (1) 250 mille drachmes par représentation. Dion, LXXII, 19.
obscures que celles de FÉglise des Gaules, mais dont la fécondité pour le martyre devait être aussi glorieuse, parait avoir à peu près échappé à la haine des ennemis du nom chrétien. Si dans cette province des fidèles isolés arvaient été condamnés auparavant, par application des rescrits de Trajan et d'Hadrien, Thistoire n'en a pas gardé le souvenir. Le premier persécuteur dont elle ait retenu le nom est Vigellius Satuminus, proconsul d'Afrique en 180 (1) : primas hic gladiwn in nos egit, dit Tertullîen, qui rapporte, comme une punition du ciel, la cécité dont ce gouverneur fut ensuite frappé (2). Par son ordre, des martyrs originaires de Madaure, et portant les nams puniques deNamphamo, xMiggin, Lucita, Sanaé, avaient, le k juillet, payé de leur vie leur fidélité à Jésus- Christ (3). Malheureusement on connaît d'eux seu»
(1) Auparavant légat de la Mésie Inféricare : son nom se lit dans une inscription de Troesmifi, Corpus inscr. lat., t. HI, 6183.
(2) Tertullien, Ad Scapulam, 3.
(3) Correspondance de Maxime de Madaore ayec saint Augustin, Ep. 15, IG. Nampliamo y est qualifié iVarchimarlyr, probablement synonimc de protomartyr ^ c'est-à-dire de première yictime de Salurninus; les autres saints nommés en même temps que lui par Maxime de Madaure paraissent avoir été ses compagnons. — Sur le sens du mot Nampbamo, très répandu dans l'Afrique romaine (Renier, Inscript de l'Algérie, 245, 985, 1030, 1761, 2689, 3601, 3608, 3609, 3632, 3777. 3954), Yoir Bnllelt. di archeologia cristiana^ 1873, p. 68. — Inscriptions en Thonneur de Miggin : 1<» en Numidie, pierre rectangulaire ou mensa ayant probablement abrité des reliques de martyrs; dans un cercle, santissimb heggepti, suivi d'une palme; Bull, di arch, crist., 1888-1889, p. 97; 2« aux environs de SéUr, en Mauritanie, memorin consacrée, le 7 octobre 359, aux martyrs Victorinus, et Miggin (aujourd'hui au musée du Louvre); Acad. des Inscriptions, 6 déc. 1889; Bullettin critique, 1890, p. 69; Revue de V Art chrétien, 1891, p. 53.
lement leurs noms et la date de leur supplice. Maison possède pour un autre groupe de fidèles, les célèbres martyrs scillitaias, immolés treize jours plus tard, des Actes comptés à bon droit parmi les monuments les plus anciens et les plus purs de Tantiquité chrétienne (1).
— J'ai placé au 4 juillet le martyre des saints de ICadaare, soÎTant ei ceci le martyrologe romain. Comme Ta fait observer Lightfoot(5. Içmtius and S. Potycarp, t. I, p. 523), cette date, bien qn'on ne la retrouve plus dans un document ancien, sera difficilement considérée comme une inTonlion arbitraire de Baronius. Le calendrier de Carthag^ (Ruinart, p. 694) contient précisément une lacnne aux jours qni précèdent les ides de juillet, et peut-être, dans un exemplaire anjourd'hai perdu, était-elle remplie par les noms de Namphamo, Miggin, etc. Je dois ajouter que cette conjecture est rejetée par Neumann {Der rôm, Staat und die allgem. Kirche^ 1. 1, p. 286), qui reconnaît denx des martyrs de Madaurc dans Namphamo et Mtggin, commémorés les 5 et 10 décembre par le martyrologe hiéronymien. ■*(l) On possédait trois textes latins de ces Actes *• 1* un court fragment publié par Mabillon; 2» le texte donné par Baronius; 3* un texte plus développé édité par Ruinart. Ces trois textes sont reproduits dans ses Àcia sincera, p. 77-81. M. Aube a publié un quatrième texte latin d'après un manuscrit de l'abbaye espagnole de Silos cooserré à la Bibliothèque nationale {les Chrétiens dans l'Empire romain, p. 503-509). M. Usener a découvert en 1881 à la Bibliothèque nationale, fonds grec, ms. n** 1740, un cinquième texte, grec, plus ancien que les diverses versions latines, et donnant la date exacte du procès des martyrs scillitains (17 juillet 180), que les indications erronées (les autres textes avaient fait jusque-là postdater d'environ vingt ans. Voir Aube, Étude sur un nouveau texte des Actes des martyrs scillitains^ Paris, 1881. Les BoUandistes ont enfin trouvé, à la Bibliothèque de Chartres, un texte latin aussi simple que le texte grec, et dans lequel ils voient la source première d'où celui-ci et les autres dérivent. • Ce ne sont point les Actes proconsulaires eux-mêmes, dil le P. de Sniedt, mais la relation d'un chrétien contemporain et peatôtre témoin de toute l'afTaire. » Analecta BoUandiana^ t. VIII, 1889, p. 6-8. Plus brefs encore, et d'une concision qui touche parfois à l'obscurité, sont les Actes latins découverts en 1890, dans un manuscrit da British Muséum et dans deux autres manuscrits de la BibliothîHfue de
LES MARTYRS SCILLITA»^S. 459
Le seize des calendes d*aoùt, Praesens (pour la seconde fois) et Condianus étant consuls, plusieurs chrétiens de la colonie romaine de Scillium (1) furent amenés à Carthage, et comparurent devant le proconsul Saturninus. Le dialogue suivant s'engagea entre le juge et les accusés.
Saturninus. — Vous pouvez obtenir grâce do Tempereur, si vous revenez à la sagesse, et si vous sacrifiez aux dieux tout puissants.
Speratcs. — Nous n'avons rien fait ni dit de mal, mais nous rendons grâces du mal qu'on nous fait, et nous respectons, nous adorons et nous craignons notre Seigneur^ â qui tous les jours nous offrons un sacrifice de louanges.
Saturninus. — Nous aussi , nous sommes religieux, et notre religion est simple. Nous jurons par la félicité de notre seigneur l'empereur (2), et nous prions pour son salut. Vous devez faire de même.
Speratus. — Si tu veux bien me prêter une oreille tranquille, je t'expliquerai le mystère de la vraie simplicité.
Saturninus. — Je n'écouterai pas les injures que tu
Vienne et de la Bibliothèque d'Évreux, par M. Arrailage Robinson : Texts and Studies, t. I, n*" 2, The Passion of S. Perpettta with an appendix on the scillitan martyrdom^ Cambridge, 1891, p. 106-116.
(1) La position exacte de Scillium est inconnue; elle était dans la partie de la Numidie qui dépendait de la province proconsulaire.
(2) Doroini noslri imperatoris, toO ^oicotov ^i^aù^ paoïXiio;. On Toit que c'étaient là façons de parler courantes au second siècle, et qu'il n'y a pas lieu d'incriminer les Actes de sainte Félicité ou de sainte Cécile parce qu'il s'y rencontre des formules analogues à celle-ci.
as le dessei n d* adresser à notre religiou. Jurez plutôt par le Génie de Temperenr (1).
SpKRATUS. — Je ne connais pas la royauté du siècle présent, mais je loue et *ador e mon Dieu, que nul homme n'a vu, q ue des yeux mortels ne peuvent voir, mais dont la vraie lumière se manifeste au cœur croyant. Je n'ai point commis de vol; si je fais quelque trafic, je paie Timp^t, parce que je connais notre Seigneur, le roi des rois et le maître de tous les peuples.
Saturninus. — Abandonne cette vaine croyance.
Speratus. — Il n'y a de croyance dangereuse que celle qui permet l'homicide et le faux témoignage.
Saturnincs, s'adressant aux autres accusés. — Cessez d'être ou de paraître complices de cette folie.
CiTTiifus. — Nous n'avons et nous ne craignons qu'un Seigneur, celui qui est dans le ciel. C'est lui que nous cherchons à honorer de tout notre cœur et de toute notre Ame.
DoNATA. — Nous donnons à César l'honneur dii à César, mais nous craignons Dieu seul (2).
Saturninus. — Et toi, que dis-lu, Vestia?
Vestia (3). — Je suis chrétienne, et ne veux pas être autre chose.
Satirninus. — Que dis-tu, Secunda?
Secunda. — Je le suis, et veux le rester.
(1) Cf. Martyrinm Polycarpù 9, 10. Voir plus haut, p. 317.
(2) Cette phrase manque dans le ms. de Chartres, mais se retroare dans toutes les autres rédacUons, soit grecque, soit latines.
(3) Dans les ms. de Chartres, de Vienne et d'Évreux, Bcslia.
LES MARTYRS SCILLITAINS. 461
Satcrninus, s'adressant à Speratus. — Tu demeures également chrétien?
Speratus, et tous les accusés : — Je suis chrétien.
Saturninus. — Peut-être avez- vous besoin d'un délai pour délibérer?
Speratus. — Dans une affaire aussi évidente, tout est examiné et délibéré.
Saturninus. — Quels sont ces livres que vous conservez dans vos armoires?
Speratus. — Nos livres sacrés , et en plus les épitrès de Paul (1), apôtre, homme juste.
Satl'rmnus. — Acceptez un délai de trente jours pour réfléchir.
Speratus. — Je suis chrétien, j'adorerai toujours le Seigneur mon Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment. »
Tous répétèrent la même parole.
Alors Saturnînus prit ses tablettes, et lut cette sentence (2) :
<c Attendu que Speratus, Nartallus, Cittinus, Doiiata, Vestia, Secunda, ont déclaré vivre à la façon des chrétiens, et, sur l'offre qui leur était faite d'un délai pour revenir à la manière de vivre des Romains,
(1) Petri, ibid. Mais tous les aatres textes portent Pauli, qui parait la Traie Tersion. Neuraana {Der rôm. Staat und die allgem, Kirehe, 1. 1, p. 285) conclot de la réponse de Speratus qa'en 180 les ôpltres de saint Paul n^étaient pas encore, en Afrique, comprises dans le canon des lirres saints.
(2) Decrelnm ex tal)ella recitavit
ont persisté dans leur obstinatioiii nous les condamnons à périr par le glaive. »
Speratus dit : « Nous ne pouvons suffire à rendre grâces à Dieu . »
Nartallus dit : « Nous avons mérité aujourd'hui d'être des martyrs dans le ciel. Nous rendons gr&ces à Dieu. »
Le proconsul ordonna ensuite au héraut de proclamer les noms des condamnés. Aux six que nous venons de voir en scène, six autres (qui avaient peut-être fait défaut, c'est-à-dire refusé de répondre) furent ajoutés : Veturius, Félix, Aquilinus, Laetantius, Januaria et Generosa.
Tous remercièrent, d'une même voix, le Dieu trois fois saint, et tombèrent sous le glaive.
Quelques années après ces scènes, vers i8i ou 185 (1), dautres non moins émouvantes avaient lieu dans la province d'Asie. Le pi*oconsul Arrius Antoninus, celui qui devait être mis à mort, la neuvième année du règne de Commode, comme aspirant à Tempire (2), persécutait les chrétiens. Ceux-ci, indignés de sa cruauté, se soulevèrent contre lui, de la seule manière dont ces hommes pacifiques et pieux pouvaient se soulever : dans une ville où il avait établi
^O >^'aildi^glon, Fnstes des provinces asiatiqiteSy^. 241.
(2) Tilleinonl, Histoire des Empereurs^ t. 11, p. 490. — 11 ne faut pas confondre ce si'cond Arrius Antoninus avec un proconsul d'Asie du même nom, sous Titus ou DomUi en, auquel sont adressées plusieurs lettres de Pline, et qui fut le grand-père maternel d'Antonin. Cf. Waiidington, /. c, p. 155.
son tribuaal, ils se présentèrent en masse devant lui, s*offrant à ses coups. 11 en fit arrêter quelques-uns, mais, effrayé du nombre de ceux qu'il eût fallu poursuivre, il renonça à sévir contre les autres, en s'écriant : « Malheureux, si vous voulez mourir, n*avezvous pas assez de cordes et de précipices (1)? )>
A Rome même le sang chrétien coula sous Tœil indifférent de Commode. Le christianisme avait fait de grands progrès dans Taristocratie romaine (2). Les Caecilii, les Valerii, n'étaient probablement pas les seules races patriciennes qui eussent donné de leurs membres à l'Église. Eusèbe (3) raconte le martyre d*un personnage considérable, arrivé à ce moment.
Après avoir dit qu'à Rome, sous Commode, « beaucoup des plus en vue, soit par la nsdssance, soit par les richesses, embrassaient chaque jour la doctrine du salut avec toute leur famille et toute leur maison, » il ajoute que le démon « fit traduire en justice Apollonius , renommé parmi les fidèles pour sa science et sa philosophie, après avoir suscité comme accusateur d'un tel homme un de ses serviteurs propres à une aussi vilaine action (4) . Mais ce misérable encourut le chAtiment qu'il méritait, un édit impérial condamnant
(1) Tertallienf Ad Scapulam, 6.
(2) Eusèbe, HisL Ecel, V, 21, 1.
(3) lbid,y 21, 2-4.
(4) ... *£va YS "Piva tûv cl; TaÛTa iiccniSecuiv outû Sioxôvtov iicl xarr,- Topif tàvSpàç iY'ipa<. La phrase est assez peu claire, et ne laisse pas ▼oir si par ëva... tcÔv... 6tax6vfa>v Eusèbe veut dire un serviteur d'Apollonius ou un serviteur du diable
à mort ceux qui portaient de telles accusations. Il eat donc les jambes rompues, sur la sentence du préfet du prétoire Perennis. Mais le martyr aimé de Dieu ht sollicité avec instances par le préfet , puis invité i prendre la parole devant le sénat. Il présenta une apologie très éloquente , par laquelle il rendit hommage à notre foi . Hais le jugement du sénat le condamna à la peine capitale , car une ancienne loi défendait de renvoyer absous ceux qui auraient été traduits eo justice et n'auraient point renoncé à leur croyance. L'interrogatoire de Perennis, les réponses faites aux questions de celui-ci par Apollonius, l'apologie qu il prononça devant le sénat , quiconque en veut prendre connaissance les trouvera dans le recueil que j*ai fait des Actes des anciens martyrs (1) . »
Ce curieux récit, fait par Eusèbc d*après les pièces authentiques qu*il avait sous les yeux, laisse quelques points obscurs. Qui était cet Apollonius, et pourquoi le préfet du prétoire Perennis , tout-puissant cependant èi cette époque du règne de Commode, jugea-til convenable de le traduire devant une juridiction aussi extraordinaire que celle du sénat? Quel est cet étrange conflit de législation , qui fît condamner Taccusateur, mais obligea en même temps à condamner Taccusé qui persistait à se déclarer chrétien?
La première question trouvera sa réponse naturelle, si Ton admet que le philosophe chrétien Apollonius était membre du sénat, et ne pouvait être jugé que par
(I) Eusfbe, Ilist. EccL, V, 21, 2-5.
ses pairs (1). La seconde est plus difficile. On a voulu voir, dans la condamnation prononcée contre Taccusateur , une application de Tédit d'Antooin au conseil d'Asie y déclarant que ceux qui accuseraient les chrétiens seraient punis. Mais comme cet édit apocryphe (â) ajoute que les chrétiens accusés seront renvoyés absous , même s'ils refusent d'abjurer , il est clair que cette prétendue jurisprudence ne peut être visée ici , puisque Thistorien ajoute que le sénat fut contraint de prononcer aussi la peine capitale contre Apollonius, qui persistait dans sa foi. La réponse la plus vraisemblable parait donc être que Taccusateur était de ceux à qui , non en vertu de Tédit d'Antonin , mais par suite du droit commun , il était interdit de déférer l'accusé à la justice. On est ainsi conduit à penser que cet accusateur était l'un des esclaves d'Apollonius : les lois, en effet, défendaient , sous peine de mort, aux esclaves de dénoncer leur maître (2).
Soit par un raisonnement analogue , soit après avoir réellement emprunté aux Actes recueillis par Eusèbe des renseignements que celui-ci, dans le résumé, que nous avons traduit , a omis de nous donner, saint Jérôme comble , dans le sens qui vient d'être indiqué , les lacunes de ce récit. « Apollonius, sénateur romain
(1) Cf. Neainann^ Der rômische Staat und die allgememe KirchCy p. 80.
(2) Code Théodosien, IX, iv, 2, 3; VI, ▼!, 1 ; IX, i, 20. — On pourrait anssi admettre que l'esclaTe délateur fut senlement mis à la torture, et y périt : « plerique, dum torquentur, deficere soient, » dit Ul« ]ien, an Dig,, XLVill, xix, 8, 3.
SOUS le règne de Commode, dit-il, fut dénoncé comme chrétien par Severus,son esclave. Il obtînt du sénat Tautorisation d*expliquer sa croyance, et lui lut une remarquable apologie. Hais il fut cependant condamné à avoir la tête tranchée, en vertu de Tancienne loi qui défendait que les chrétiens traduits devant le juge fussent absous, s'ils ne renonçaient à leur religion (1). »
C'est toujours sous le régime du rescrit de Trajan que nous place ici Thistoire. Nous Favons vu appliqué sous Marc Aurèle, et tout à l'heure ^ à Scillium, sous Commode. Plus clairement «ncore va-t-il nous apparaître ici, par la lecture du procès.
Celui-ci avait été publié par Eusèbe. 11 fut probablement consulté par saint Jérôme , dans le recueil d'Eusèbe. Mais, depuis la perte de ce recueil, on ne le connaissait plus. Une traduction arménienne a été retrouvée de nos jours (2) : bien qu'elle ne soit pas complète et que le texte grec original ait disparu (3) , il est probable qu'on a maintenant sous les yeux les parties essentielles de la procédure suivie par le préfet du prétoire contre un chrétien qu'une illustration
(1) Saint Jérôme, De viris illustribus^ 42.
(2) Publiée en 1874 par les Pères mékitaristes de Venise, dans leur colleclion arménienne de Vies de saints, t. I, p. 138-143, et attribuée par eux au cinquième siècle. Ce texte arménien fut en 1893 traduit par Conybeare (The Guardian, 18 juin 1893; The Apology and Acts nf Apollonius, and other monuments ofearly christianity, Londres, 1894, p. 29-4S).
(3) Les Boliandistes {AnaL BoU.. t. XIV, 1895, p. 286-294; ont publié un texte grec des Actes, qui difTère en plusieurs passages de la version arménienne, et paraît moins bon que celle-ci. Ce n'est cerlainoment pas l'original grec d'Eusobc.
extraordinaire ou un rang supérieur rendait exceptionnellement justiciable du sénat , ou du moins ne permettait pas de poursuivre sans l'autorisation de cette assemblée.
Nous ne possédons pas le début des Actes , qui nous eût probablement renseignés sur la qualité d'Apollonius. Ils s'ouvrent (i) par l'ordre que donne Perennis d'introduire Apollonius devant le sénat. Le préfet interroge l'accusé, en présence de la haute assemblée . <c Apollonius, lui dit-il, pourquoi résistes-tu aux invincibles lois, et contreviens-tu aux décrets des empereurs, en refusant de sacrifier aux dieux? — Parce que je crsdns Dieu, qui a fait le ciel et la terre, et je ne sacrifie pas à de vaines idoles. — Tu devrais te repentir de ces pensées, à cause des édits des empereurs, et jurer par la fortune de l'empereur Commode. » Apollonius répondit par un assez long exposé de ses croyances, qu'il conclut ainsi : « Je veux bien jurer par le vrai Dieu que, nous aussi, nous aimons l'empereur et que nous prions pour lui. — ^Approche donc , dit le préfet , sacrifie à Apollon (2) , aux autres dieux , et à l'image de l'empereur. — Quant à changer d'idées, répartit Apollonius, ou à prêter serment, j'ai répondu. En ce qui concerne les sacrifices^ moi et tous les chrétiens nous offrons un sacrifice non sanglant à Dieu , maître du ciel et de la terre , et nous offrons ce sacri-
(1) Après an coart préambule, qui est peut-^tre d'Eusèbe.
(2) Il est probable que le sénat était assemblé dans le temple d'Apollon, sur le Palatin.
468 LA PERSÉCUTION DE HARC AURËLE.
fice non point à Timage, mais en favear des personnes douées d'intelligence et de raison, qoe Dieu a choisies pour gouverner les hommes. C'est pourquoi , conformément au commandement de Dieu, nous adressons nos prières à Celui qui habite dans le ciel, et qui est le seul Dieu , afin que les hommes puissent être sur cette terre gouvernés avec justice, tenant pour assuré qne votre empereur, lui aussi, a été institué non par aucnn autre, mais par celui qui est le seul Roi, Dieu, qui tient toutes choses dans sa main. — Sûrement, répartit le préfet, ce n*est point pour philosopher que tu as été amené ici. Je te donnerai un délai d'un jour, afin qne tu puisses considérer tes intérêts, et te demander si tn veux vivre. »
Tel est le premier acte du procès. C'est une sorte d'instruction préliminaire, devant le sénat. Il est probable que celui-ci , après qu*Apollonius eut été reconduit en prison, se transforma en chambre des mises en accusation , et termina cette phase préparatoire de la procédure par une ordonnance rendue en dehors de Taccusé, décidant qu'il serait traité comme les autres chrétiens, c'est-à-dire mis en demeure d'abjurer ou de mourir. A cette ordonnance, à ce décret du sénat, fera plusieurs fois allusion Perennis, dans la suite du procès (1).
Trois jours s'étant écoulés, Apollonius comparut de
(1) Ainsi s'explique que, dans le premier interrogatoire, Perennis invoque toujours la législation des empereurs, et, dans le second, ne parle plus que du décret du sénat, xà ÔdyiwiTflç ovptXrTou.
nouveau (1). « Qu'as-tu résolu? » demanda le préfet. — De rester ferme dans ma religion , comme je te Tai déjà dit. — A cause du décret du séoat, je te conseille de te repentir et do sacrifier aux dieux à qui toute la terre rend hommage et sacrifie , car il vaut mieux pour toi vivre parmi nous que de périr d'uue misérable mort. Peut-être ne connais-tu pas le décret du sénat. — Je connais le commandement de Dieu toutpuissant , et je demeure ferme dans ma religion, » répondit Apollonius , qui , dans un assez long discours , mit en parallèle le culte rendu au vrai Dieu et les pratiques absurdes ou ridicules de Tidolàtrie. Après ravoir laissé parler ainsi pendant quelque temps, Perennis l'interrompit : « Tu as assez philosophé, et nous sommes pleins d'admiration ; mais ne sais-tu pas, Apollonius , que le sénat a décidé que personne ne doit porter le nom de chrétien? — Sans doute, reprit l'accusé; mais un décret humain, venant du sénat, ne saurait prévaloir contre le commandement de Dieu. » Et, prenant de nouveau la parole, il expliqua pourquoi les chrétiens ne craignent pas la mort. « Tu veux donc mourir? dît le préfet. — Non, mais je ne suis pas assez attaché à la vie pour craindre la mort. Rien n'est plus désirable que la vie étemelle, source d'immortalité pour l'âme qui a bien vécu. — Je ne
(1) La Tersion arménienne ne laisse pas Toir si cette seconde com • parution eut lien devant le sénat, ou devant le préfet seul. Le texte grec des Bollandistes la place « devant une nombreuse assemblée de sénateurs et de grands philosophes, » icoX(» icXj)Oo; aupcXiiTtx&v xal p^vXsu- TixMV xal aoçôtfv (UY^iXtov.
«> LA nmsÊCcwMm oc hamc acbêls.
ptoK, > iffKÎt le piéiieL Un philosophe qui «tiil pf^ésoit se Bêla «b fwfmt à FcntretieD. lUîs qm senUe «wir diciriié loates les oeci- 6t pfUBcitre i Apoiloum de se justifier, lio-
A^Jknm» cicaplëU alois son disraiirs apologétiq»f. L «mût pftrié d^abovd de Tldolâlne; il dit mainvsftxt cif qv'ctût le Ghmt. • fespérm que la nuit te ^«^enh ccfiBÔl. > i«puiit enfin le préfet découragé. D fCABine i^Kiiknias pcui^lait à confesser sa foi, ^Kfum» irpcil : • Je dêârerûs te laîsBcr aller, mais je lÈt if p4iîs^. à canse ém décret da sénat. Cest sans haine 9»f >e fKtmicmtt ta scnScnoe. » El il le condamna i fiTf decaiÀe. « Hem «it béni ponr celle sentence! • ^«cna le Bartyre, qne les Lumieanx enlraloèrent, et ccfcsoeït!»! sor le ekamp I .
X7*:«.*:cicf ± n'est penl-^lie pas le seul grand pe^
^-** if •■^rr^i r.i — i-."-nf:iw jnfiicf t !*»a;skif*zr C<<&»e Eu* '.-11*»-- r*-»c-îi -i»» riif i»n»f X ««^ute }•&> — S'cr Je» A<:tr$ dAfoi-
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•«- 1. m. r II.' ^ ■' ♦.! <.«* . î «.^'-A^ SJifstXiÈL. l;»;. v»rwf<*
L'INFLUENCE DE MARaX. 471
sonnage qui, sous Commode, ait versé son sang pour le Christ; saint Jules, dont le martyre est attribué à ce règne (1), porte également, dans quelques martyrologes (2), le titre de sénateur. Hais les détails donnés sur sa mort par les Actes des saints Eusèbe , Pontien , Vincent et Pérégrin (3) conviennent peu à un homme occupant cette situation sociale : on y lit que le courageux sénateur fut battu de verges jusqu'à ce qu'il expirât; cela contraste singulièrement avec la manière dont fut traité Apollonius, jugé et condamné, mais en observant tous les égards dus à son rang.
Les martyrs furent encore nombreux sous Commode (4) ; cependant, grâce à Tindifférence personnelle du prince, gr&ce surtout à des influences domestiques, la situation de TÉglise était bien meilleure alors qu'elle n'avait été sous Marc Aurèle. Le même Eusèbe qui raconte le procès du sénateur Apollonius a pu dire que, « sous le règne de Commode, les affaires de la religion demeurèrent dans un état tranquille, et par la grâce de Dieu l'Église put jouir de
lasion à Apollonius : « XIV kl. mail... Romie... ApoUoni... » (De Rosû-Duchesnef p. 46).
(1) Baronitts, Ann., ad ann. 192, f 3-6; Acta SS., août, p. 11 1« p 700.
(2) AdoD, Usoard.
(3) Surins, VUae SS., t. VUf, p. 262; Acta SS., août, t. V, p. 111, 115. — Jules est roarqué à Rome, le 24 août, dans le martyrologe hiéronymien (De Rossi-Ducbesne, p. 40), mais sans le litre de sénateur.
(4) Saint Irénée, écriTant sous ce règne, dit : MulUtudinem martynun in omni tempore pramittit (Ecclesia) ad Patrem. Adv. Hmr.y IV, 33.
472 LA PERSÉCUTION! DE IfARC AURÉLE.
la paix par toute la terre (i). » La présence de nombreux chrétiens à la cour impériale (2) ne fut certainement pas étrangère à cet heureux résultat. Nous en connaissons plusieurs : Carpophore, le riche affranchi impérial qui fut le maître de Calliste (3); Taffranchi Proxenès, qui devint le chambellan de Commode, et remplit près de lui des fonctions multiples {k) ; le vieil eunuque Hyacinthe, prêtre de TÉglise de Rome (5), le père nourricier et Tami de Marcia (6); Marcia elle-même, qui probablement n'avait pas reçu le baptême, mais qui « aimait Dieu (7), » s'intéressait à rÉglise, et, dominant par la tendresse, par Fintelligence, par Ténergie Tàme faible et grossière de Tempereur, fut vraiment son bon génie, le seul rayon d'idéal, le seul sourire de bonté qui éclaire ce vilain règne (8).
(1) Karà iï xb* «Oràv ty^; Ko{i6ôov> Pa9i)>stac; xP^^ov (leroSedXTiTO |tcv im. là icpâov xi xaO* ^.|Aâ; el^vY]c oûv 6sîq^ X^P^"^ "^^ ^^^' ^^^ '^< ^^^'"^ |UVTi; oia).a6vj(T»i; éxx).Yiaia<. Ëusébe, Hist. Eccl.^ V» 21.
(2) Saint Irénée, Adv, H aères, IV, 80.
(3) Philosophumena, iX, 11. — A lui s'appliqae très TraiserabUble, ment l'inscription de m. avreuts atg. lib. carpopuorys publiée par M. de Rossi, liuUetlino di archeologia crisliana, 1866, p. 3.
(i) De Rossi, Inscriptiones chrisiianx ttrhis Romx, n" 5, p. 9. — Voir plus haut, page 222.
(5) Philosophumena, IX, 11. — Je traduis «pe(T€uTepo; par prêtre, avec M. Lo Hir, Ltudcs Bihliqiips, Vains, 1869, t. H, p. 344. Cf.TvTpiv eùvoOxov TcpsaêjTEpov. Socrate, Hist. EccL, VI, 15.
(6) Quelques années auparavant, le père nourricier de Lysistrata* concubine d Anlonin le Pieux, avait eu, comme Hippolyte, un rang dans la domesticité impériale; Corp. inscr, lat., t. VI, 8972.
(7) <ln>66eo;.
(8) Voir Aube, le Christianisme de Marcia j dans la Revue archéologique, mars 1879, p. 151-175, en corrigeant les traits d'une trop
Marcia entra dans le palais de Commode en 183. Fille d'un riche a£Eranchi de Marc Aurèle (1), elle avait été aimée du neveu de cet empereur, Ummidius Quadratus. Après la condamnation de Quadratus (2), elle devint promptement la favorite de Commode, et s'éleva jusqu'au rang d'une véritable épouse, dont elle reçut tous les honneurs, à l'exception du titre d'impératrice (3). « On raconte, écrit le contemporain Dion Cassius, que Marcia eut une vive sympathie pour les chrétiens, et se servit de sa toute puissance sur Commode pour leur faire beaucoup de bien (4). » Elle ne parvint pas à faire rapporter les lois qui proscrivaient le christianisme ; nous voyons en 188 ou 189, dans le moment le plus brillant de la faveur de Marcia, l'esclave Calliste condanmé aux mines par le préfet de Rome Fuscianus, parce que les Juifs, dont il avait troublé le culte, le dénonçaient comme chrétien (5). Mais si le christianisme ne cessa pas d'être illégal, peu à peu ses fidèles furent moins maltraités. Désireux de flatter Commode en épargnant les amis de Marcia, les gouverneurs mettaient maintenant autant de soin
grande ptrlialité eo fareor de MarcU par l'article, excestif en icaf eontraire, de M. de Celenneer dam la Revue des questiom hiktoriqueê^ jnillet 1376, p. 156-168.
(1) Corpus ituer, lat„ t. X, 5»17, 5918.
(2) Dion Caisios. LXXU, 4 ; 13.
(3) Hérodiea, HUt. Mom., I, 117.
(4) Ibio^TTvt 8kerfmf)«o>)iàTt{t«ftptAvx?^rTiavc«v oxovSAvoKxat seUÀ a,vt9ùç i^npYttuxivtti âxt xsl waçà tw Kv^uHif wk* 8vva|iivn' Oîon, LXXIl, 4.
(&) Pkaosophumena, IX, 11.
à éviter les occasions de sévir contre les chrétieiis qu'on en avait mis en d'autres temps à les foire naître. Un proconsul d'Afrique, Cincius SeveroSy siégeant dans la colonie romaine de Thysdrus, faisait confidentiellement savoir que, moyennant certaines réponses inoffensives, mais dont il se contenterait, les chrétiens accusés devant lui seraient absous (1). Vespronins Candidus, légat de Numidie, refusa de juger un chrétien déféré tumultueusement au tribunal par ses concitoyens ameutés (2). Heureuse de la bonne volonté qu'elle rencontrait de toutes parts , enhardie par l'empressement des plus grands personnages à deviner ses désirs, Marcia osa davantage. Pour la première fois, à Rome, des condamnés chrétiens furent l'objet d*une grâce officielle. Un jour Marcia, « voulant faire une bonne œuvre (3), » appela près d'elle le pape Victor (185-197) et lui demanda les noms des mart}TS
(1) Cincius Severus, qui Thysdri ipse dédit remediuin, quoroodo respondcint christiani ut dimitti possint. Tertullien, Àd Scapulam, 4. — Cincius Severus paraît avoir été proconsul À cette époque du règne de Commode; voir Tissot, Fastes de la province d'Afrique, p. 193.
(2) Vespronius Candidus, qui christianum quasi tumultuosum civibus suis satisfacere, diinisit. Ibid. — Cette phrase amphibologique peul s'entendre dans le sens que je lui ai donné; mais elle peut Touloinlire aussi que Vespronius Candidus renvoya au jugement de ses concitoyens le chrétien, en l'inculpant seulement de tumulte; ce qui était un moyen d'esquiver l'accusation, et de la transformer en une simple contravention de police, justiciable des magistrats municipaux, lesquels (Geib. Geschichle der rOm. Civilprocesses, p. 465, 480) ne pouvaient condamner un homme libre qu'à l'amende. — Vespronius Candidus paraît n'avoir pas été proconsul d'Afrique, mais légat de Numidie : voir Corpus inscr. lat., t. Vlll, 2752, 8782.
(3) "lifYOv Ti àyoifiù\t iri-^iaoLd^Oii. Philosophum», IX, 11.
qui travaillaient aux mines de Sardaigne (1). Elle obtint ensuite de Commode des lettres de grâce, et les coufia à son vieil ami le prêtre Hyacinthe, en lui donnant sans doute de pleins pouvoirs, car Hyacinthe délivra non seulement les confesseurs portés sur la liste officielle (2), mais encore Calliste, le futur pape, dont le nom avait été omis (3).
Le deuxième siècle est bien fini : cet épisode annonce les relations nouvelles qui vont se nouer entre l'autorité impériale et les chrétiens. Un évèque de Rome mandé au Palatin, et en sortant avec la gr&ce des martyrs; un prêtre chrétien chargé d'aller porter au procurateur de Sardaigne (4) des lettres du prince : ce n'est point encore une reconnaissance officielle
( 1) La Sardaigne contient des mines d'argent ou de plomb argentifère. On reconnaît les mines exploitées par les anciens an lieu appelé aujoard'hnl Las Antas, an peu au nord d'Iglesias, dans le sud«ouest de l'Ile : voir Corp. inser, lot., t. X, p. 785. Sur les Testiges des premiers chrétiens découTert s en Sardaigne, Bull, di areh, crist., 1873, p. 123-
(2) M. de Roftsi fait otMcrf er que cette liste fut dressée sans difficulté par le pape, puisque les noms de tous les confesseurs étaient immatriculés dians les arcbives de TÉglise romaine, qui, après leur condamnation, les assistait de ses anmônes. De origine, hitloria, indicibus scrinii et bibliothecae tedis apostolicae, 1886, p. xxt; cf. Bull, di arch. crut., 1868, p. 19-22.
(3) Phiiosophumena, IX, 11.
(4) La Sardaigne, apr^^ aroir été prorince du sénat, était derenoe sons Néron profince de l'empereur, puis, sous Marc Aurèle, avait été rendue au sénat, et enfin, soos Commode, était retournée définitire* ment à l'empereor. Les Pkiloêopkumena donnent an goaTemenr le titre d'èmCxpoKo; qui correspond à proeurator. Cf. A. de Cdenneer, Revue des questions historiques. Juillet 1876, p. 157, noie 2, et Marqnardt, ROmUcke SiatUsverwaltung, L 1, p. 2i7-249.
i7S LX PERSËCirriON DB MARC AURÈLE.
do christianisme, mais c'est au moins un premier pas vers rétablissement d'un modus vivendi devant permettre à rÉgiise et à l'État de coexister sinon en droit, ao moins en fait. Nous verrons cet ordre de choses, inauguré grâce à la finesse bienveillante d'une femme et à rinsouciance d'un empereur, se consolider pendant tout le cours du troisième siècle. Le sang chrétien coulera encore; mais ce sera, désormais, à la suite de formelles déclarations de guerre, qui pourront se terminer par des traités de paix. Le glaive sera souvent tiré du fourreau, mais il y rentrera queU €|uefob : on ne le verra plus suspendu sans relâche sur la tète de 1 Église.
L*histoire des persécutions nous apparaîtra donc, au troisième siècle, sous un aspect différent de celui que nous \Tnons d^étudier. Au moment où s'arrête c«^lte première partie de nos recherches, la religion du Christ est sortie victorieuse de deux cents ans de luttes presc|ue incessantes. Les édils de Néron et de IVHtutieu. les rescrits de Trajan, d'Hadrien, de Marc Aurt^le. out fait dos milliers de martyrs. Le sang chrétien ;i ete versé partout : il n'est pas un coin de TEmpîrv rvHiKÙn qui n'en soit arrosé. Les martyrologes 4rar\lent le nom ilune multitude de témoins du Christ : le Uvuubrx" do> victimes anonymes, quorum nomina /V«v< M'i.\ selon rèlv>quente expression d'une inscriptiv^u chrt^tienue . dèjxisse certainement celui des victunes c\>:mues T : rarchéologue déchiffre de temps
l il\ aùMiri^ .li'fa KMrtfrmm, PnrCitio, p. xt-xxtii.
en temps, sur quelque marbre sortant de terre, des noms de martyrs que nul parchemin n'a conservés (1). Loin d'arrêter Tessor du christianisme, tant de supplices Font redoublé. Sanguis martyrum, semen christianorum, L'Église est enracinée partout. Hier encore, la science, s'emparant d'un mot mal compris d'Ori> gène, déclarait que, pendant les deux premiers siècles, les chrétiens avaient formé une poignée d'hommes à peine perceptible dans l'immense étendue de l'Empire romain (2). Aujourd'hui , elle avoue qu'ils étaient répandus en tout lieu, qu'on en trouvait dans tous les rangs de la société , et que TertuUien avait raison de dire aux païens : « Nous sommes d^hier, et nous remplissons vos cités, vos maisons, vos places fortes, vos municipes, les conseils, les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples. Si nous nous séparions de vous , vous seriez effrayés de votre solitude , d'un silence qui paraîtrait la stupeur d'un monde mort (3). » En tète d'un chapitre intitulé : Statistique et extension
(t) Voir De Rossi, BulletUno di archeologia cristiana, 1875, p. 162 174; 1876, p. 59; 1877, p. 109-113; 1878, p. 12, 94-95. « Plus j'aTance dans rétude de Thisloire et des monamenU des siècles des persécutions, écrit l*Ulastre explorateur des catacombes, plus je me persuade que très grand est le nombre des martyrs dont les noms ne nous sont pas parrenus, et dont les anniversaires ne sont pas marqués même dans la riche et antique compilation du martyrologe hiéronymien. » Bullettino di archeologia cristiana, 1875, p. 1 73.
(2) ndlw hU^t (Origèue, Contre Celse, VIII, 69). Ailleurs il dit : oOx dXtyoi {ibid,, I, 26).
(3) Tertallien, Apolog.^VJ. Cf. 1, 21, 41, 42; Ad nat,, 1, 7; Ad Scapulam^ 2, 3, 4, 5; Adv, Judxos^ 13.
478 LA PSE8ÉCOTI0N DE MARC AUBtLB.
géographique du chrUHanisme^ M. Renan écrit : « En cent cinquante ans, la prophétie de Jésos s'était accomplie. Le grain de sénevé était devenu nn arbre qui commençait à couvrir le monde (1). » En Asie, en Phrygie, dans la Cappadoce , le Pont , la Propontide, les chrétiens forment pent*4tre la migorité de la population. Avant la fin du deuxième siècle^ Édease, avec Abgar IX, devient un royaume chrétien. La chrétienté d'Alexandrie est assez importante dès le temps d*Hadrien pour attirer le regard curieux de l'impérial voyageur ; elle va bientôt devenir un des plus actife foyers d'idées de la société antique. Rome gouverne rtilglise universelle, et envoie aux extrémités, du monde ses lettres et ses aumônes. L'Italie compte soixante évéques. La foi, dit Tertullien, a pénétré en Rretagne. Saint Irénée fidt appel contre les nouveautés gnostiques à la tradition des Églises d'Espagne et de Germanie. Le sang des martyrs s'est mêlé, en Gaule, aux flots de la Saône et du Rhône. La chrétienté d'Afrique, émergeant tout à coup à la lumière, nous apparaît constituée, florissante; TertulUen va pouvoir, dans quelques années^ estimer les fidèles de Carthage au dixième de la population totale de cette grande ville.
Pendant que le peuple chrétien se multiplie ainsi de toutes parts, la pensée chrétienne slmpose; par la
(1) Renan, Marc Aurèle, p. 4i6. Cf. la carte de la situation géographique du christianisme À la fin du deuxième siècle, qu'il a jointe à son Index général des Origines du christianisme, Paris, 1883.
voix de ses docteurs, de ses apologistes, elle force la discussion, oblige les penseurs de Rome à sortir de leur dédain calculé, les Fronton, les Celse, et bien d'autres, à prendre la parole ou la plume pour lui répondre. Tel est le résultat de deux siècles d'enseignement et de martyre. Le christianisme, que l'Empire avait cru pouvoir à la fois écraser et ignorer, est maintenant son égal par le nombre comme par la puissance intellectuelle. Qu'un siècle encore s'écoule, et l'Empire, vaincu, sera obligé de se jeter dans les bras du christianisme, pendant que les derniers représentants de la pensée antique iront demander à l'Évangile le secret de rajeunir des langues vieillies et des littératures épuisées.