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CHAP. III. — HISTOIRE DES SUGCESS. DE FÉRYDOUN

Gyaxares et les Mèdes ayant été battus par les Scythes, abandonnèrent pour un temps leurs projets de conquête contre les Assyriens. Mais les vainqueurs, restés seuls maîtres du terrain pendant l'espace de vin^-huit ans, ayant rendu insupportable leur domination déprédatrice, les Mèdes réussirent à inviter le plus grand nombre des chefs à un festin, et les ayant enivrés les massacrèrent. Alors Gyaxares reprit le cours de ses conquêtes. Il se présenta de nouveau devant Ninive, s'en empara, et subjugua tous les Assyriens jusqu'au pays de Babylone exclusivement. Ceci fait, il mourut après un règne de quarante ans, y compris les dix-huit ans qu'il lui avait ialhi porter le joug des Scythes.

De tout cela, Diodore ne sait pas un mot, et il se contente de rappeler ce qu'il a déjà dit du peu d'accord des historiens assyriens et mèdes sur cette partie des annales de la dynastie d'Ecbatane. Gtésias, son guide favori, n'avait donc rien raconté de pareil , et par la raison très-simple qu'il ne considérait pas l'ensemble de ces faits conome appartenant à l'histoire de la Médie , non plus qu'il ne prenait Gyaxares pour un roi mède ; car il n'est pas admissible que le Gyaxares placé par lui à la tête de la généalogie médique là où Hérodote a nommé Déjocès, puisse être identifié avec la personne du conquérant de Ninive. Ge n'est que l'écho d'un nom.

Les Asiatiques présentent l'histoire de leur Gyaxares , de Menoutjehr, sous un jour qui , avec plus de poésie , a aussi beaucoup plus d'intensité et de vérité.

Férydoun avait eu trois fils : Iredj, surnommé Pesheng,

fils d'une fille d'un des grands vassaux iraniens et qu'on

appelait Irandokht ou « la fille de l'Iran » , et Tour et Selm,

nés l'un et l'autre d'une fille de Zohak. Iredj représentait

le sang le meilleur de la race pure, au lieu que ses frères, à

demi iraniens, étaient aussi à demi étrangers. Tandis que le

premier était la personnification de la nation choisie et du vrai peuple delà Montagne, Tour, son frère, était celle des peuples scythiques, ses parents, mais ses parents avides, ambitieux , perturbateurs de son héritage ; et Selm , celle d'autres parents, les peuples de l'Occident, les Assyriens surtout, rancuneux adversaires de l'Iran délivré de leur joug. La tradition rapportée par Ferdousy ne laisse pas oublier un instant ce fait que la famille de Sehn était dominée par l'influence d'une origine odieuse, et il a bien soin de remarquer non-seulement pour Selm lui-même, mais encore pour son petit-fils Gherkwy , que c'était là le produit de Zohak à peine modifié.

Ainsi le monde d'alors, en tant que les Asiatiques le connaissaient , se partageait entre l'Iran , la seule partie intéressante, le Touran, où abondaient des masses de cavaliers pillards et menaçants, le pays de Selm enfin ou l'Occident, dans lequel couvaient tous les mauvais vouloirs. En dehors de ces trois éléments principaux , on apercevait encore les Hindous et les vassaux peu fidèles du Kaboul ; ces derniers ne perdaient pas une occasion de nuire aux contrées pures, mais ils ne jouaient qu'un rôle secondaire.

Je n'ai pas besoin de rappeler qu'en faisant d'Iredj le fils de Férydoun , je me conforme simplement à la version du Shab-nameh. Je ne veux ni infirmer ni encore moins détruire l'autorité des textes que j'ai cités plus.haut et qui tendent à mettre entre Férydoun et Gyrus une longue descendance de souverains. Je me borne à consigner telle quelle la conception idéalement vraie, mais trop grandiose, trop simple, trop absolue pour être matériellement historique, que Ferdousy a conservée de l'état des affaires à l'époque qui nous occupe.

Iredj , attaqué par ses deux frères , trahi et persécuté , fut tué par eux, et Menoutjehr, son fils, lui succéda dans

CHAP. III. — HISTOIRE DES SUCCESS. DE FÉRYDOUN. 309 Tamour de la nation pure. Il était né dans la Montagne , à Manwesch , dit le Borhan-é-Gatë. Toutes les grandes familles fidèles se pressèrent autour de lui, et TafFection qu'elles avaient eue pour son grand-père Fërydoun le couvrit d'une sorte d*auréole. Mais tout à coup les guerres qu'il conduisait contre Selm, l'Occidental, furent interrompues dans leurs succès par une attaque désespérée des Touranys qui, venant en aide à leurs alliés, exécutèrent une diversion puissante , couvrirent les frontières du nord de nuées épaisses de cavaliers, et se mirent à ravager l'Iran oriental. Menoutjehr et ses héros, impuissants à contenir une pareille tetnpéte, furent obligés de quitter Rhaga , d'abandonner les plaines et de se réfugier dans la Montagne , où ils résistèrent de leur mieux à leurs innombrables ennemis.

Pendant deux ans, ceux-ci, les tenant bloqués dans les vallées, se comportèrent en maîtres impérieux dans toutes les contrées pures. Mais enfin, lassés par la résistance de Menoutjehr et ne pouvant réussir à le forcer, ils se laissèrent persuader, moitié lassitude, moitié ennui, de lever le siège inutile qu'ils faisaient des défilés du Rouatemdar, dans l'Elbourz, et, plus par adresse que par force, on en fut débarrassé, et ils regagnèrent leur pays.

Une fois délivré de ce péril, Menoutjehr, sortant de l'Elbourz , s'avança vers l'occident. Il alla attaquer sur son propre territoire Selm, le représentant de la race de Zohak, le combattit, et le tua de sa propre main. Les documents en prose racontent, à la suite de cet exploit, la conquête de l'Assyrie tout entière, et ils ont un tel sentiment de la façon dont Menoutjelu* gouverna cette grande région après l'avoir soumise, qu'ils le présentent comme le premier qui l'ait fertilisée par l'ouverture de canaux d'irrigation, inconnus dans la Mésopotamie avant son règne. Ils ne s'arrêtent pas en si beau chemin, et leur conquérant favori pousse ses triomphes jusqu'en Egypte.

Les poëmes sont moins libéraux envers Menoutjehr, et limitent un peu plus ses succès. Ferdousy ne dit pas même explicitement que la débite et la mort de Selm aient été suivies de la prise de possession des États de ce dernier. Mais le feit ressort pourtant des détails que le poëte de Nishapour ajoute au sujet de la domination incontestée, qui appartient dès lors à l'Iran, sur les provinces du prince vaincu. Le récit de la mort de Selm tel que le donne le Shah-nameh , assez caractéristique pour être présenté ici, donne lieu à une scène d'une grandeur toute féodale. Menoutjehr vient d'exterminer le dernier souverain ninivite. Les vassaux de Selm, tremblants pour eux-mêmes, se tiennent devant le vainqueur. Celui-ci, debout, armé, à l'entrée de sa tente, écoute leurs sollicitations* et leurs prières : ils demandent qu'il leur soit permis de rendre les honneurs funèbres à leur chef. Le monarque iranien leur répond :

« J'ensevelirai l'objet de votre amour, et par là je glo- » rifierai mon nom. Toute action qui n'est pas dans la » voie de Dieu est dans celle d'Ahriman. Elle est mau- » vaise. Qu'elle reste loin de ma pensée ! qu'elle aille aux » méchants et aux monstres! Je ne vous demanderai 9 compte ni de votre haine pour moi , ni de votre amour » pour mes ennemis. Une fois vainqueur, mes rivaux, à n mes yeux, sont innocents. Aujourd'hui je dois être juste » ou injuste. Je n'ai plus à frapper, je n'ai plus à sou- » mettre. Demandez-moi de vous aimer. Commencez donc » librement vos chants funéraires. Laissez là les instruit ments guerriers. De toute race malfaisante détournez-^ » vous! et que vos prêtres sages s'assemblent à votre 9 appel. Dans vos contrées, dans celles des Turks du » Tjin, dans les provinces du Roum, choisissez à votre » gré un lieu brillant pour y placer la sépulture de celui » qui fut votre roi. Livrez-vous sans crainte à ce pieux

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» travail. » — Alors des voix s'élevèrent, sortant des tentures qui voilaient la demeure intérieure : a O héros ^ » exemple de vertus et de sagesse , ne songez plus désor- 1» mais à verser le sang! Que la fortune ne soit plus contt trainte par vous à troubler Funivers ! »

Voici donc Menou^hr maître d'une monarchie singulièrement agrandie, .et telle que celle de Férydoun pouvait sembler petite en comparaison ; mais la constitution intérieure n'en était pas changée. Les grandes familles vassales des Gawides, des Çamides, des descendants de Nestouh, possèdent leurs anciens fiefs, augmentés ou rehaussés par l'éclat que la victoire fait rejaillir sur leurs maîtres; et à côté de ces races primitives on voit s'en élever une nouvelle, destinée à avoir beaucoup plus de retentissement dans l'histoire du monde. C'est celle d'Aresh, l'éponyme des Arsacides, qu'Abdoullah-Mohammed , fils de Hassan , fils d'Isfendyar, appelle le Razy , ou l'homme de Bhagès, dans sa précieuse Chronique du Taberystan.

Il a déjà été dit plus haut que la population iranienne de l'Hyrcanie, ces anciens colons qui, au temps des Djems, avaient les premiers arraché le pays aux dyws et l'avaient cultivé, avait subi à son tour, avant Férydoun , une invasion de Scythes. Le nom particulier de ces nouveaux arrivants était pour les Grecs, sous Gyrus, les Derbikkes, Derbysses ou Dyrbœi, et le Shahnameh les connaît sous le nom de Berdeb, dont il (ait le chef de la nation ; quant aux Indiens , ils nomment ces peuples « Paradas », et le zend les appelle « Pouroutas » ' .

Les généalogies en prose, recueillant ces souvenirs et entrevoyant leur véritable portée, ont fait de Bertas ou Pertas un fils de Kemary^ fils de Jafès, fils de Nouh. Ainsi

^ LAS&aH, ouTT. cicé, t. I, p. 55U^.

nous trouvons tout à la fois dans les annalistes grecs et dans les Orientaux , le plus ancien souvenir des Arsaces et des Parthes reproduit d'une façon très-concordante.

Ferdousy s'accorde avec Gtésias pour reconnaître que la nation scythe dont il est question occupait l'Hyrcanie, et étendait ses domaines jusque dans le Kohistan de Rey , à l'est, vers la région du bourg actuel de Damghan, là où fut plus tard Hékatompylos. Il paraît que ces tribus étaient venues originairement du Ladakh , où elles s'étaient fait une réputation d'intégrité dont les Grecs eurent connaissance au temps des Achéménides.

ce Les Dyrbœi, dit Gtésias, sont heureux, riches et » justes. Ils ne nuisent à personne. Si quelqu'un d'entre » eux trouve sur son chemin quelque argent ou des objets » quelconques, il rend tout au propriétaire. Leur conduite >» est réglée par des rites religieux, et ils ne se nourrissent » que de végétaux. »

C'est peut-être beaucoup de vertus et bien de la discrétion pour des gens des Montagnes et des Scythes. Mais il faut conserver les paroles de Gtésias '. En tout cas, on ne saurait révoquer en doute la gloire des Dyrbœi. Elle avait traversé la région de l'Iran oriental et franchi Tlndus. Les Parthes comptaient au nombre de leurs tribus une race particulière et prééminente. C'étaient les enfants d'Ashek , appelé aussi Aresh et Ashkesh , et dans ces formes d'un même nom on retrouve la double source des

1 Strabon ne parle pas tout à fait d*un ton si élogienx des Derbikkes; ils aTaient, suivant lui, l'habitude de tuer et de manger les yieillards audessus de soixante-dix ans; quant aux yieilles femmes, ils les pendaient et les enterraient ensuite. Ces renseignements ne paraissent pourtant pas bien sérieux. Ëlien, Etienne de Byzance, Diodore, Denys d'Halicarnasse et Pomponius Mêla ont aussi parlé des Derbikkes, alors considérés comme habitant près de l'embouchure de TOxus. Ils avaient à côté d'eux les Parses et les Dahae, et un peu plus bas, au sud, les Tapoures et les Mardes. Toutes ces populations parentes 'devinrent phu tard le premier Doyau des nations arsacides.

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dénominations d'Ârsaces et d'Ashkanyans , données aux grands rois parthes par les Grecs et par les Asiatiques '.

La nation entière avait suivi l'exemple des Çakas du Zawoul et du Seystan , et ses chefs imitaient aussi les Çamides. Gomme ces derniers , ils avaient rendu hommage à Menoutjebr, et même déjà à Férydoun, et combattaient sous les enseignes de ces rois.

Les auteurs persans ^ moins bien renseignés que Gtésias sur les vertus religieuses des Parthes , insistent , en revanche y sur leurs mérites guerriers , et reconnaissent ces cavaliers comme dignes de beaucoup d'éloges, en tant qu'excellant à tirer de lare. Il parait que les Parthes faisaient en ce genre mieux que tous les autres et maniaient merveilleusement ces armes , fiiites d'un bois léger et lançant des traits courts dont Hérodote leur attribue l'habitude. Les contes orientaux insistent d'autant plus sur ce mérite spécial , qu'ils y rattachent le souvenir d'un service mémorable rendu par la maison régnante des Parthes à la monarchie iranienne.

Quand Menoutjehr fut parvenu , plutôt par ruse que par force, ainsi qu'on l'a vu plus haut, à délivrer son pays de la présence des Scythes, et qu'il eut déterminé leur roi Afrasyab, descendant de Tour, à faire la paix, il fallut fixer la frontière respective des deux États.

Afrasyab prétendait repousser jusqu'au pied de la

^ Il serait assez admissible de rattacher au nom d*Aresh cette nation des « Aorsi », nommés • Adorsi • par Tacite, et qui habitait entre le Daix

TYaxartes. Elle faisait à la fois un grand commerce de marchandises indiennes et babyloniennes, albnt chercher les dernières jusqu'en Médie arec ses chameaux. Tels sont les détails donnés par Slrabon et par Pline, ainsi que par Tacite. Il est rrai que ce récit se rattache à une époque beaucoup plus basse que celle oà nous sommes parvenus. Mais , d'un autre c6té , je doatc que les renseignemenu possédés par les auteurs que je cite fussent bien récents, et il se pourrait qu'ils remontassent jusqu'à l'époque d'Alexandre. C'est un début favori des géographes de tous les temps d'être an reurd sur les faiu qu'ils exposent.

chaîne de TElbouTz la limite de l'Iran , et dans ce cas les domaines des Parthes eussent fait partie de la Scythie^ puisque THyrcanie aurait cessé d'appartenir aux contrées pures, Menoutjehr n'acceptait pas de pareilles conditions. Pour se mettre d'accord , les Iraniens et les Scythes s'adressèrent à Areshy le plus directement intéressé dans la question y puisqu'il s'agissait de sa nationalité future.

Le roi des Parthes monta tout armé jusqu'au dernier sommet du Demawend, et là, se tournant du càté de l'est, il saisit son arc, prit une flèche dans son carquois, l'ajusta sur la corde et la fit partir avec force.

•La flèche vola depuis le lever du soleil jusqu'à midi et vint tomber sur la rive du Djihoun. Ainsi fut fixée la frontière, et l'Hyrcanie resta annexée aux États du grand roi iranien.

Aresh était d'ailleurs, avant cet exploit, un chef fameux dans les conseils et dans les camps. Au temps où la guerre avait commencé entre l'Iran et le Touran , raconte Abdoullah- Mohammed, le roi, étant occupé dans le sud, chargea de la défense les deux feudataires dont les domaines se trouvaient envahis. C'étaient Garen le Gawide et Aresh le Parthe. Us firent de leur mieux l'un et l'autre; mais Menoutjehr fut informé que la fidéUté de Garen avait été tentée; et, dans un accès de défiance injuste, il ordonna de l'emprisonner.

Aresh, resté seul, fut battu par les Scythes, et les affaires ne se rétablirent que lorsque le Gawide, dont l'innocence avait été reconnue, eut repris sa place auprès de son frère d'armes. Alors les deux chefs réunis attaquèrent les Scythes , qui , ayant passé tous les défilés de l'Elbourz , débouchaient dans la plaine au-dessus de l'emplacement actuel de Téhéran, près du village de Doulab, et marchaient sur Rhagès. Ce fiit le théâtre resté fameux d'une des plus terribles défaites qu'aient subies Jcs ennemis de

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