CHAPITRE IX. — HISTOIRE DE L'ELBOURZ
jusqu'à ce que Djem-Shyd eût entendu une voix qui lui disait : « Tu es plus près de moi que tous les autres hommes. »
Ce résultat ohtenu, Séroush, l'ange céleste, fit sortir Djem de sa solitude et lui ordonna de retourner auprès de ses parents , c'est-à-dire de son frère Tahmouras et de sa mère Gulnar, fille de Ferhad, fils de Housheng. Il obéit; mais dans cette nouvelle situation , il ne renonça pas à se$ pieux exercices. Pendant cinquante ans une adoration muette l'absorba, il ne leva pas même la tête une fois. Son pouvoir devint immense, et il fut un prophète. Les hommes l'acceptèrent unanimement comme tel, et dès lors il n'est pas admissible que le diable ait jamais pu le séduire, car on sait que Satan n'a aucune prise sur les prophètes. Djem persévéra au contraire fermement dans la foi, et y devint si grand, que, suivant l'expression même que certains traditionnalistes persans prêtent à Mahomet, il put dire de lui-même , comme celui-ci : « Tout homme qui m'a vu a vu Dieu. »
A ce point de vue, Djem-Shyd est donc complètement innocent de la perversité qui s'empara de l'empire vers la fin de son règne; non-seulement il n'y eut aucune part , mais Azerpejouh a enseigné dans sou livre intitulé « Setaysh-é-Khosrevan v , ou « la Louange des rois » , que lorsque les peuples du Yara se détournèrent de la religion, Dieu leur ôta Djem, qu'il rappela à lui, et les livra à Zohak.
Cette façon de transformer l'ancienne légende porte la trace d'une pensée indienne. Quoique le livre oïi on la rencontre soit fort répandu aujourd'hui parmi les Guèbres di^ Guzarate, il est ancien , il est vraiment persan, et je ne doute pas que la composition n'en remonte au temps où l'action des bouddhistes se fit sentir sur la Perse. C'est là qu'il faut retrouver la source de ce goût d'idéalisation qui domina toujours depuis dans les conceptions des
docteurs mazdéens. Ceux-ci se trouvèrent influencés alors par deux côtés très-différents , mais toujours dans le même sens : celui des missionnaires hindous, pour lesquels la réalité disparait dans l'abstraction, et qui, à force d'étendre, d'agrandir, d'élargir, de raffiner et de subtiliser ce qui est, le réduisent à ne plus être , du moins comme nous entendons le mot « être » ; celui également des philosophes chaldéens, des Juifs, élèves de ceux-ci, des chrétiens plus ou moins orthodoxes , imitateurs au moins en partie des uns et des autres , qui tous , à force de rechercher dans la vie la partie pure et concrète , finissent par méconnaître à peu près ta matière, et se perdant dans une spirale d'analyses et d'éliminations, arrivent à des résultats identiques à ceux des bouddhistes.
On observe sous la forme donnée ci-dessus à la légende de Djem-Shyd des indices de cette double manière d'opérer. Les pénitences gigantesques du héros sont de l'enseignement de Sakyamouni. L'opinion qui absout les prophètes des tentatives du diable, l'idée de prophétie elle-même, l'idée du diable enfin, sont des notions chaldéennes, juives, chrétiennes. C'est là l'esprit du parsisme sassanide, religion toute de compromis, d'emprunts et de placages, mais disposée à se croire beaucoup plus pure que dans son état ancien , par cela même qu'elle transforme davantage , transfigure et rejette dans le monde des idées tout ce qui jusqu'alors avait dans l'histoire des nations iraniennes présenté la solidité de faits réels. Ce n'est pas Djem-Shyd seulement qui se vaporise de cette manière, ce sont successivement tous les rois anciens^ réduits par cette méthode à la condition de grandes ombres métaphysiques ; et non-seulement on a imposé cette négation aux créatures humaines, on l'a étendue au milieu dans lequel elles avaient vécu. Le Vara, l'empire, a été relégué par delà la région des chimères , dans une sorte