LES THÉÂTRES DE VAUDEVILLE
Si je voulais faire de cette érudition assez commune de nos jours , de cette érudition systématique , prétentieuse et cireuse , qui ne saurait parler de la moindre chose sans en chercher les causes fatales ou providentielles , je dirais, comme Platon, que la chanson a du être la première et la plus ancienne poésie ; que les. dieux, touchés des travaux et des peines inséparables de ^humanité, firent présent à Thomme du don de chanter. J'ajouterais queLucièce, qui était à la fois poète et philosophe , prétend que les oiseaux ont été nos premier maîtres de musique. Il est vrai que tous les jours encore nous voyons, dans les fêtes de village, des bateleurs qui imitent parfaitement le chant des oiseaux. On concevrait donc que l'homme, l'animal le plus imitateur de tous, ayant sans cesse l'oreille frappée du chant des oiseaux , se fut ingénié à le contrefaire ; mais on conviendra que, si les oiseaux nous ont appris à chanter, nos maîtres ne sont plus maintenant que nos élèves. Il faut avouer que les Tamburini, les Lablache, les Nourrit, les Duprc, les Grisi, lesDamoreau et les Casimir ont lais^ bien loin derrière eux les
pinsons, les rossignols, les fauvetteset lescailles.
Sans clMrclwr ici à îmre de la «aîence M*«lîle, jodirai que la Provence fat probablement Icbcrcean du taudetivle considéré rouime clianson : car c'est sous ce beau ciel que les troubadours coinnieiicèrent i\ cliaitter. Los Normands , les FicaA'ds suivirent leur exemple , et petU â peu toute la France chanta. La liste de$ preiuiers chansonniers serait iinm(,'nse ; on les appelait, <;oinnie chacun sait^ froat*crrs,trotifjadom's,jon' gleur^, mcnesireis; il y avait même, à cette époque, des cbanspnniers dési{»nés sous le noiu ///nn ^roi'isafeurs ^ n'en déplaise à MM. Ctcconni et EyfiÇM iiePradei. ,,
Quelques, uns fMétencbnt p^aninoins que Tori|;ine du vaudeville ne remontje pas au delà da irè^;ne de François V' ; mais cette opinion est errpiiée. On tipMve , en effet 4 dès le.iè^ne de Charles VI, un^ chanson sur le si ge de Pfrounc p^* les , SpurguignQfis. Tons, les recueils des époques suivantes renfei nient de v;vri abUs vaudevilles. Les guerres de François Vf et de Charles-Quint, le siège de MeU par ce dernier^ le désastre de Payie., la défaite du r< i tit sa longue détention à Madrid, le passage deOi^rles- Qinni par la Franco et son arrivée à Paris , le combat de Jnmac H de la Cliataigneraye, la mort de Henri II, l'iusolençe des mignons de Henri III , la mort de Chai les IX et celle de la princesse de Condé ^ le départ de ÂJarie-Stuart
de Frasiez lorsqu'elle alla clierclier la cotiroane d'Etosée (quel e couronne I ), tous les grands événement» furent cliaiisonnés d^s lors.
Les vaudevilles célébrât ent également Mars, Fénas, Bacclius , la Gloire , les femmes et le rin, toutes choses que les Français n'ont jamais négligées. Le vaudeville est donc français de la ;êle au pied. Voilà pourquoi ce genre est deuenréchez nous comme Texpressiou la plus ranche de nos mœurs.
Quant à l'origine du mot vaudeville , elle ne remonte qu'au xV" siècle. Vers i4^o, vivartun iommé OUvieï* Basselin , qui é lait maître- foulon lans une petite ville de la Bdssé-Normandie, appelée Vire, et qui s'adonnait, pour se distraire de se? occupations , à faire des cîiansoh?^. Olivier Basseltn cîiantait au milieu des (roubles H des guerres civiles qui affligeaient la Fraiïce I cette? époque. Un fait honorable pour les Siansonniers, c'est qu'on trouve dans une vieille tbroniquc qu'Olivier Basselin fut tue dans une sortie que Brent les Français après la bataille l'Hormignj, bataille dont le résultat fut de clmsser les Angliis dela.Normandie.
Olivier Bassèlin n'a laissé aucune trace de son passage; îîqs vaitx-flc-v're n'étaient connus et chantés qu'aux environs de sa ville natale. On ap})elait ses chansons des vaur^de-vn-c^ parce gu'on les chantait à Vire, et suitout dans 1er pays voisin, dit la Vallée ou le Val. De là vient
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Sue, par corruption, l'on donna le nom de vaux* e*vii*e aux chansons, puis enfin de vau-de-ville aux couplets qui, après avoir été chantés par les hubitaiits des campagnes, le lurent par ceux des villes.
Le mot vaudeville a subi plusieurs modifications avant d'être définitivement inscrit
... Au grand dict ionnaire
Qui fait, défait, refait, reste toujours à faire.
On a d'abord dit : vaux de vire , comme ou vient de le voir , puis v(»ix de ville , et , enfin , VAUDEVILLE. Qui saît si , quelque jour, on ne le débaptisera point encore une l'ois ? Mais qu'importe le nom qu'on lui donne ? son esprit ne changera jamais, puisque, depuis son origine jusqu'à ce jour, il a rempli la même mission.
Quoique le vaudeville se plie à tous les g' lires, celui qui paraît lui convenir le mieux, c'est le genre satirique. Le vaudeville doit toujours être de l'opyiosition, sous 'peine d'éti^ froid et béte ( qu'on me passe le mot ). C'est à son courage, je dirai même à son audace, que nous avons du quelquefois le redressement de bien des abus. Ou a dit de l'ancienne France que c'était une monarchie tempérée par des chansons; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous sommes le seul peuple qui ait jamais su la bien tourner et la £iire à propos.
Pendant quelque temps, on appelait noeb
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(les vaudevilles que Ton rimait sur la cour, les membres du parlement et les personnes haut placées. Mais ces productions dégoûtantes de cynisme ne doivent point être rangées dans riiistoire générale du vaudeville ; je n'en parle ici que pour mémoire, car on ne peut guère ni les lire ni les chanter, tant elles abondent en personnalilés révoltantes , en images obscènes. Du reste , ce sont quelques beaux esprits de la cour de Louis XV et de Louis XYI qui en étaient les auteurs et s'en glorifiaient.
La preuve que le vaudeville est un genre qui ne mérite pas le dédain que certains esprits affectent pour lui, c'est que, depuis qu'on chante en France , tous les pouvoirs ont déclaré la guerre aux chansons, ainsi qu'aux chansonniers. Un cardinal fait enfermer dans une cage ^e fer un homme qui avait fait une chanson contre lui ; des jeunes gens sont jetés à la Bastille pour avoir chausonné la Pompadour ; le poêle Lagrange-Chancel est envoyé aux îles Sainte-Marguerite par le régent, à cause de ses coupleti et de ses philippiques ; le directoire déporte à Cayenne un pauvre chansonnier des rues, nommé tUtou^ pour avoir fait une chanson Contre Barras ; Napoléon ne permettait pas que Ton chantât tout haut \ Béranger paya de neuf mois de pnsori ses chansons contre le pouvoir. Eu un mot, tous les gouvernements , toutes les censures se sont déchaînés contre le vaudeville :
Il nVst donc pas si petit conipagiion qu'on veut Ken le dire. O.a verra , au fur et à 'mesure que j'avancerai dans le sujet, que le vaudeville a presque toujours ^lé persécuté ; 'on verra tous îe^ e'frôrts qu'il a cié omlge de faire pour deveiiii un genre de littératùi*e chez nous. De tout tônips , on a laissé prendre au drame , à la comédie, de grandes ucenccs, et, quand le couplet foulait faire entendre, sur de pt'tits au's, cle pe- (fîtes véritt^s misés A la portée du peuple, on lui mettait bien vile Un bâillon. Lorsque ]e parlerai de la censure dramatique, et '|*en aurai souvent l'occasion i je prouverai que, sous tous les pouvoirs, elle a eCé plus ombrageuse, plus métkute\ise, plus iracaàsière pour ïb Couplet que pour aucun autre genre. Cela s'explique , huit veis sur un air de poiît-neuf , c'est si vite retenu I delà va si loin !
Le mot vaudeville a eu jadis une signification plus large que maintenant. Les anciennes comédies faites sur des' tîvènements du jour ou sur des anecdotes scandaleuses étaient appelées des vaùdevdles. Dans le Çha'aùér à la modc^ de Dancourt, le chevalier dit, en parlant ^e ses vers : .« On les a retenus, on en a fait des pièces « de théâtre, et, en moins de deux heures, ils « so'Jl devenus vaudevilles. »
Enfin, dans beauroup de pièces anciennes et modernes , soit en prose , soit en vers ^' les aii-i *Buï^Kûîssaient par des couplets que les acteurs
chaçtf '»n t .successivement , Ou prouve , de f:e% exemples djgtijs Lc^raud, F<îgan, Dancourt, Du- Tresny et Le Sage. 3^<*uiiiarchab, Cpliu d'Hardy Ipvillp^Piçird, ainsi que beaucoup d'a^li****» W* ont imités. Ces sortes de» couplets,, qui soni tout à fait liors de raction,, s'appelaient des vaiidet^ilfe^. Ou noinnie encore auJQurd*liui Ie3 couplets qui terminent les petites pièces : des vaudevilles Jtnals Les vaudevillistes diseut ç[Cnéialemeiit : « Ma pièce ,est terin/mde, Je n'ai » pins que mon vaudci^tlle a f(\ivc. >» Mais )p xaudevHle final sVn va !... le couplet d'annonce est mçn'^ à^vÀ% longtemps^ ;
Quant aM genre y en lui-même, son ûistoirç n'est pas inoins curieuse \ causç de l'influence satirique qu'il a exercée à toutes les époques. Nous. venons coiiihien d'ainclioratio^s il a le- ^•^s (lepuif les s^les couplets de Gtauthier* Gargujlte jufiqu\aux clinnsops de Uésau|4iei:8 ft aux odes de Déranger. Il y a loin de; 1 600 à 1 8 1 5, Nous le verrou^ sous tous les costumes, .tantôt roi, (ant6t çujet , tantôt soldat, (autut bei|;er paré de fleurs et .d<' rubans « d<^>nnant le bras à Favart ppur assister au% noces d* Atm^He et, de Iidrn^ OU bien , courant avec Vadé de taUigie en tabagie , pour s'enivrer avec des poissardes 011 des racoleurs Nous le verrous, simple et naif, gai ou leudre ; noi;s le verrons dans les camps, animer les combattants par ses refrains }',uerriers, puis à la cour ou dans le boudoir des
courtisanes, à la table des fermiers génémux, sablant le vin mousseux et se moquant de la ' sctt se doré'-'. Nous le verrons en soutane ou eu capuchon , chez les nonnes qui lui payaient ses refrains et ses gaudrioles en biscuits et en confitures. Nous le verrons au théâtre, les bras nus , sVgosiller aux gi*ands jours des révolations : il sera d*abord gamin , puis peuple , à mesure qu'il grandira. Enfin il a ri quand il fallait rire , il a pleuré quand il fallait pleurer, il a assisté à toute nos gloires , comme à tous nos désastres.
Ou lit, dans le Ménagiana^ qu'un bon recueil de vaudevilles est indispensable aux rcrivaios qui veulent s'occuper d'hisioire. J'ai toujours été de l'avis de Gilles Ménage.
Pour mettre de l'unité dans mon travail , je prends l'histoire du vaudeville à la Comédie- Italienne , puis aux foires Saint -Germain et Saint- Laurent. Viendront ensuite les autres théâtres par ordre chronologique : le Vaudeville , les Variétés , le Panoran^a , le Gymnase, les Nouveautés, le Palais Royal et les autres xhèkives -vaudevilles . Je raconterai leur histoire complète, depuis leur ouverture jusqu'à ce jour; je ferai sentir les nuances, les modifications que ce genre a dû subir selon les temps, les auteurs ou les comédiens chargés de le représenter; je dirai ses jours de prospérit'* comme ses jours néfastes ; je publierai une foui-
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d'anecdotes dont j'ai ,été témoin ou que j'ai recueillies inoi'iuéine.On.veira que le vaudeville a eu bien des luttes à soutenir, bien des coin-* bats à livrer pour obtenir droit de bourgeoisie dans notre littérature. Une anecdote qui remonte à un siècle de date va le prouver.
En 1737, Panard fit jouer à la foire Saint- Germain une pièce intitulée le J^audevUU. Dans cette pièce, Momus ouvre la scène avec sa fille, sous le costume de la Foire. Celle-ci avoue à son père qu'elle est malheureuse, parce qu'elle aime le vaudeville , que rOpéra-Comigue ne veut pas reconnaître comme genre de littéraralare. Momus trouve un expédient pour consoler sa fi; le, et profitant de l'arrivée de Bacclîus et de la Joie, père et mère du vaudeville, il obtient leur consentement. Alors la foire Saiut-Germain prend la robe d'un avocat, plaide (levant Apollon la cause de son amant, prouve que le vaudeville est bien reçu, bien fêté partout , qu'il est malin, e&piègle, satirique ^ et qu'il plaît à la ville connue au village. Apollon rend un arrêt, par lequel le vaudeville est niis en possession de tous les. droits du Parnasse.
— Eh bien I malgré ce jugement solennel lendu par la bouche d'Apollon en 1737, le vaudeville eut beaucoup de peine à obtenir main-levée de l'interdiction qui pesait sur lui ; car plas tard, Sedaiue, qui détestait les vaudevilles, faisait chanter, dans un de ses opéras-
comîq|ies> le couplet suivant, e^ Lajiiçdçs '^ipiours d*&é éi dès f^endàngrurs!^ vaudevilles flë Piis et Barre 9 qui , à cette époqiie \ attiraient là foule à la CdiRMie-Itâlienne :
« Bon-homme Vaudeville,
» Laissez-not^s donc traDquil/îrf,
» AmuMi^nous pat vos propos
I» l^tj^iir'VQSJolis.xn^dri^fMXi
» ^ais nq.qiHttrZtpas vos haniedux|
» Bon-homme Vaudeville (i).»
Pa voit que, dans ce couplet, Sedaine n'était pa$ {)lus ami de la rime que 4^ vaudeville,
^ En entreprenant cette liistoire du vaudeville, ^e lie dtssiiinul^ )>9int les, o})staclçs que, j'ai à sûrmémtei:. Je marche sur le terrain de ft'U aoot parle rjorace^ Horace, autre vaudevilliste d'iuie certaine distinction ! Heur^nsenjent ce terrain, je le connais ; je sais qu'au théâtre, cet étr9nge bazai*yOn rencontre de tout, ainsi que l'a dit Piis.
<« J^lacbiiiiîates, lentunes de chai9i>re» SI Allumeurs, ppmpiers, quel miç-|nac !
» On y sent leau de vie. et Tambrc, u L^hûile et la pipe de tahac. »
C'est le pays des séductions et des desehchantérnents !•.. On y fait des rêves d'or..., on y a d'atfreux caurheniars!... On y lît, on y grince des dents! . c'est le paradis de Miltoii.., c'est l'enfer du Dante.
Les amours-propres y étant continuellement
(i) iCeTconplet fut cause que Piis et Barre ffodèr.nl 1 :• ihi'àirc du Vaudeville,
en m^ésence, les Jboones et les^^nftUvai^.çs passÎQns sy^ beuitent ^acs cesse. UH siiccèç yoiyi fait des myriades de iietits ènrieii^is;, c'est un tourdoiinement continuel de mpùstiqiiçs et de maringôuins. Si Vous réussissez deux IqIs , l'enviç vous pi end à bras-le-corps : on vous presse la niaîn dans la coulisse à droite , ou vous bafoue dans la coulisse à gauche* . •
Mais je sais aussi qu'à côté de ces tristes réalités il y a, de boniies et ipy^les cpnfraternilés, des amitiés solides et fidèles. Ces excellentes choses liront qu'un défaut; elles sont
rares !,..
Oli ! le théâtre ! leîhéatré! depuis plus, d^ trente ans j'y ai vii passer bien des gloires, faire et défaire bien dès réputations, réussir et loinbei: bien des pièces ,. se presser et se suivre bien des révolutions lif^iéraires.
Aussi nies notes sont nohibreùses et variées : notes piquantes ! car elles sont vraies ; au reste^ vous les jugerez.
, Afin de rendre ce travail le plqs complet possible, je ne bornerai point nies recherches aux pièces de théâtre ; j'çssaier(ii aussi de porter quelques Jugemenis sur les principaux comédiens qiii ont paru (lans le yaudevifle.. Çouiinq cVst un genre à part, il mérite une ci'ltique spéciale. Je dirai franchement les défauts pu lès bonnes qualités que j'ai cru rrmarquer eli eux.^ Si je n'ai pas toii jours les uiéînés éloges a don-
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ncr, j'aurai les mêmes égards pour tous. Cettu^ tâche n'est , pas sans quelques difficultés; mais j'espère en venir à bout , avec l'aide de Bieu , de ma mémoire , de ma plume et de l'indulgence des lecteurs.