‹ Histoire des petits théâtres de ParisChapitre 31 sur 44 · POST-FACE · texte numérisé non relu

POST-FACE

Il existe une vieille ballade allemande qui dil dans son naïf langage : u Les morts vont vite! les morts vont vite!...j) Hélas ! maintenant il n*y a pas que les morts qui aillent vite..., les rois vont vite..., les peuples vont vite..., les révolutions vont vile.,., les crimes vont vite.. •; l'ambition va vite.... le suicide va vite...^ le théâtre va vite...» les réputations vont vite..., tout va vite, excepté la vérité, Thonneur la justice et le génie, qui vont bien doucement. Heureux l'écrivain qui pourrait jeter aujourd'hui sur le papier une idée, une réflexion, et qui serait

certain que demain il ne sera pas oblige de dire le contraire. Lorsque je conçus la pensée dedonner au public lesChroniques des TTiéâtres , ]îiyaih d'avance fait mon petit plan, et je croyais qu'une fois mes idées bien arrêtées je n'avais plus qu'à écrire et à envoyer le manuscrit à mon éditeur. J'étais dans une erreur grande ; je me trompais de beaucoup dans mon calcul. Aujourd'hui que mon livre est imprinxéy Je m'aperçois que bien des noms et bien des choses ne sont déjà plus à leur place.

Comment voulez* vous que l'on suive cette inquiétude incessante , ce mouvement perpétuel , ce besoin de changement qui s*est emparé de la société comme du théâtre?

Vous lisez dans un journal : Monsieur un tel vient d'êlre nommé directeur de tel

a34 ihëâtre ; vous en prenez noie, vou9 rinscrivez, et voilà que, lorsque votre feuille esrtirëe, vous apprenez qu'un autre a pris 9a place.

Autrefois , V Annuaire dramatique ou Vuélmanach des Spectacles ^ de Duchesne, présentait, chaque année, les noms des mêmes comédiens , des mêmes comédiennes dans les mêmes théâtres; on aurait pu stéréotyper au Vaudeville les noms de Laporte, Chapelle, Vertpré, JDùchaume ; ceux de mesdames Blosseville, Clara, Minette^ Belmont, Rivière, H^rvey, Desmares« On a lu pendant vingt ans, «ur les affiches des Variétés, Brunet, Tiercelin, Poler, Barroyer, JÊlomire, Pauline, Cuisot, Aldégonde.

Marly n'a point quitté le boulcvart du crime depuis 1 799. Dites si Raffile, cet estimable comédien, aurait songé à aban-

â55 donner rAmbigu- Comique, fonde par Audinot, Tauteur du Tonnelier. L'Am«« bigu - Comique a iié pour Rafftle \ê foy^r domestique ; l'air d'un autre spec^tacle lui eût été funeste, il n'aurait jamais pu le supporter. Dumesnil, cet acteur sr boulevart et si peuple, ce niais des bons jours, est mort en prononçant ces mots t Demandez plutôt à Lazarille.

Tautif), Tune des gloires du vieux mé^ lodrame, est entré à rAmbigu-Comique avec Corse en 1 798, et Taulin n'a jamais conçu la pensée d'abandonner, comme beaucoup d'autres , le boulerart du Temple , où il avait son publie. Il n'a déserté l' Ambigu-Comique que pour aller à la Gaité^ et de là faire une petite excursion au Panorama-- Dramatique; il n'a quitté r Homme à trois Visages que pour V Homme de la Forét^Noire, cl le^

aS6 - Ruines de Pahizzi que pour les Ruines deBahylone. Le nom de Tau tin vivra autant que le boulevart tki Temple.

Emile Cottenet (\ ) , acteur assez original, chantait le vaudeville avec une verve et Un entrain peu communs. II était venu de Lyon en 1815 ou 1816, il a brillé sur la scène du théâtre Saint- Martin ; mais, dii moment qu'il a voulu changer de quartier, Emile a été perdu...; le Gymnase est devenu son tombeau , cela devait être , il ne pouvait comprendre ni son genre ni ses spectateurs. On disait d'Emile Cottenet qu'il jouait les finanèîers en bas de colon, et Pierson

(i) Emile Cottenet a composé quelques vaudevilles et fait des chansons agréables ; il avait été membre du Caveau de Lvon : il est mort en î833.

Je6 paysans en bas de soie* Il était inipos« sible de dire rien déplus vrai (1).

Le bon père Pascal, ce type des pères ganaches, n'a fait que deux théâtres à Paris dans sa carrière dramatique , la Gaité et la porte Saint-Martin, encore estil mort dans ce dernier. Et qui sait, mon Dieu ! si le changement de planches n'a pas hâté la fin de cet acteur si» drôle , si amusant !••• Pascal disait souvent : — u Je suis bien à la porte Saint-Martin, mais quand je passe devant mon vieux théâtre, un souvenir me poigne, et je suis toujours tenté- de m'arréter rue des Fossés-du- Temple, dont la^rue de Bondy me parait à cent lieues (2). w

(i) Pierson, acteur du théâtre Saint-Martin, est mort en 1828.

(2) Pascal est mort le 71 mars i8?4; il avait joué longtemps à Bordeaux avant de venir à Paris.

Besoin de l'habitude, que tu as de puissance sur l'homme ! Voyez si ce bon Moessard a jamais songé à déserter l'ancienne salle bacie pour l'Opéra ! Voilà vingt ans et plus que Moessard y joue les pères vertueux, et comme il joue tous les soirs dans trois pièces , depuis vingt ans la vie de ce comédien n'a pas été au delà du Carré Saint-Martin el de la rue de Lancry. Oh! que c'est bon d'être casanier, n'est-ce pas , Moessard? Anciennement , on naissait et l'on mourait dans le même théâtre. Un honnête homme nommé Boulanger a passé soixante ans de sa vie sur les planches de la vieille salle des 6rands*-Danseurs do Roi; il y était entré élève de la danse, il y a joué les beaux Léandres dans les pantomimes arlequînades, il y a fait des tours de force, puis joué les Colins, puis les

yalelSi puis ks pères, puis les acoessoires^

puis les comparses , puis les ligurauts;

enfin 9 apr^ cinquante ans de service» il

a obtenu sa retraite et l'emploi d'usten-*

silier. Le père Boulanger a passé par tous

les échelons de la vie d'acteur; il a é(é

témoin de tous les succès et de toutes les

chutes de la salle de Micolet. il en a

suj)porté les hons et les mauvais jours; il

a StVL souffrir et se taire sans murmurer^

comme disait' Stanislas Goniier dans

Michel et Christine. Le père Boulanger

était attaché au sol, toujours fidèle, U>u«

jours dévoué; on dit qu'en mourant il a

crié 5 "vis^e Nicoletl comme les vieux

grognards criaient : vive Œmpereurl II

a vu défiler vingt directeurs, Nicokt^

IMariin, Ribié, Cofdn-Rosny, Camailk-

Saint-Aubin, M. Bourguîgnoii, madan:9

Bourguignon > MM, Marty, Guilbrrt^ «^

Pixérécouri et Dubois. Il y aurait vu Bernard Léon^ s'il avait assez vécu pour cela, car Bernard Léon ne l'aurait certes pas congédié. C'était de ce père Boulanger que Ribié disait :

a Je me garderais bien de le renvoyer jamais; le père Boulanger ressemble aux toiles d'araignées qui sont dans les étables; on croirait^ en les ëpoussetant, que cela porterait malheur.»

J'ai cru devoir, dans le cours de cet ouvrage, ciier qudques coupleis/ sans rien changer aux expressions , mais il faut me le pardonner en se rappelant l'époque où , dans les improvisations politiques, on n'était pas toujours . très scrupuleux sur le goût et la décence.

Je ne sais pas ce que mes lecteurs diront de rencontrer souvent dans mon livre, à côté d*une plaisanterie, une rd-

flexion grave, mais il m'était impossil)Ie de faire autrement; le théâtre li'a-t-il pas donné dans tontes les folies^ dans tous les excès ? j'ai dû suivre son dévergondage ; du reste, quand j'ai parlé raison , je répète ici que tout ce que j'ai dit est l'expresSÎon de ma pensée intime.

En parlant des livres anonymes^ des calomnies qui ont affligé la littérature, le théâtre et la société , je me suis borné à ciler des exemples; toutefois j'ai eu le courage de parcourir quelques ims de ces tristes écrits.

En les lisant, on éprouve un serrement de cœur, on a comme envie de pleurer, on se demande comment on peul tracer Je certaines choses sans que la main se ^lace , comment on peut les répéter dans e uionde sans que la bouche se paralyse?

Je laisse à d'autres la lâche de flétrit la calomnie, celte grande plaie sociale; je n*en ai ni la force ni le talent. Four l'attaquer, ce ne serait pas trop d'une pagQ de Chateaubriand ou «l'une ode de Victor Hugo.

Un écueil que j'avais à craindre encore en écrivant V Histoire des petits théâtres^ c'était Tuniformité^ la monolonie ; voila pourquoi j'ai évité la nomenclature : si j'avais voulu enregistrer les titres de toutes les pièces qui ont été jouëes depuis soixante ans, les noms des auteurs, de> acteurs, des actrices qui ont paru sur les vingt théâtres que j'aidéjerits (4), ffioa

(i) Aux noms des auteurs déjà cités daus cet ouvrage, il fout ajouter ceux de Mi>J. Varner; Ferdinand Langlé, Charles Duveyricr ( fi-èi*eclc M. Métesvilie )f Jules Lafmi ( atlTeur de la Famiik Mar<mvmi)y Xe^puiilon, Jacques et.Ëuiiua-'

a45 ouvrage durait plutôt ress^^mblé à un catalogue qu'à une histoire, surtout depuis que les comédiens se sont faits nomades. Il n'existe presque pas^ aujourd'hui 9 d acteurs vivants qui n'aient joué sur dix théâtres de la capitale.

Comme critique, on me trouvera timide, je le sais, mais on fera la part d'un auteur écrivant l'histoire vivante , jugeant les œuvres de ses confrères , ou les comédiens et comédiennes au milieu desquelsîla vécu.

Toutefois , que l'on n'aille pas croire que ma bienveillance soit de la faiblesse ; non, chez moi , c'est par penchant, par^ nature que j'ai toujours éprouvé plus de plaisir h louer qu'à blâmer.

nuel Arago , Jaiiiies , Brunswick , Barthélémy, Deslandes, Dennery, Laurencin, Lubize, Roche, Connon, etc.

Un homme d*un grand espnt^ Beau- ^marchais, a dit qu'il n'y avait que deux rôles à jouer dans le monde : celui d'enclume ou celui de marteau ; puis il avait soin d'ajouter en riant : « Je me suis fait marteau, ««• » C'est un avantage que je n'cDvierai jamais à personne; je veux bien ne pas me faire marteau, mais je ne con<sentirai jamais à devenir enclume.

Si mes Chroniques amusent , je me propose de continuer mon travail et de donner celles des autres spectacles de Paris , non, je le répète encore , dans l'intention d'offrir jamais une histoire complète du théâtre, mais dans l'espérance de laisser à des talents au dessus du mien des jalons pour les aider plus tard à défricher nos landes dramatiques.

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