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dixième siècle , se lie trop intimement à celle de la Bretagne armoricaine pour qa'il nous soit permis de ne nous occuper que de cette dernière.
RoUon, cinq ans avant sa mort, avait fait jurer i ses compagnons de lui donner pour successeur Guillaume son fils. Aussi ce prince recueillit-il sans contestation l'héritage paternel. S'il faut en croire Dudon de Saint-Quentin , ce digne émule de Geoffroi de Monmouth en matière d'inventions poétiques, Guillaume aurait été le plus grand homme de son siècle. Mais la biographie du duc normand 9 si embellie qu'elle ait pu l'être par son historiog^phe, démontre elle-même que l'éclat dont fut environné le trône du fils de Roll-h'Marcheur ' doit être attribué moins à son mérite personnel qu'à l'esprit chevaleresque de ses guerriers. En effet, il n'est pas peut-être un seul acte du règne de ce prince qui ne témoigne de la £Bdblesse de son caractère *. Richard , qui lui succéda en 943, se montra beaucoup plus digne des guerriers de sa race.
Il paraît que, dès l'an 912, époque ou une impérieuse nécessité contraignit Gharles-le-Simple à acheter la paix au prix de la cession d'une de ses provinces, les Francs s'étaient flattés que, le calme rétabli, les princes carlovingiens recouvreraient assez de puissance pour rétablir l'intégrité du royaume. Or, comme à la mort de Guillaume Longue-Épée son fils était encore enfant, le moment parut favorable à Louis IV, sinon pour réaliser d'un seul coup les espérances de ses sujets, du moins pour enlever aux Normands une partie du territoire qui leur avait été concédé. Ge fut à la réalisation de ce plan , qu'appuyait très-vivement un grand nombre de seigneurs de France, qui convoitaient les belles terres distribuées par Rollon à ses compagnons', que tendbent tous les
^ Gangu Hrolf, On l'appelait ainsi parce qu'il était si grand que, lorsqu'il montait à cheval , ses pieds touchaient la terre ; ce qui faisait croire qu'il marchait (Snorra , Haralds Saga. 4i).
» V. Dudo. 111. p. 94.
> Voici les conseils qu'Ârnould de Flandre donnait à Louis d'Outre-Mer : c Ut Richardum puerum adustis poplilibus gravi custodiâ arclaret , ut gentem normannicam gravissimis vectigalibus tamdiù affligeret quoadusque Danamarcham , ex quâ eruperat, coacta repeteret. j» (Guill. Gemet. IV. 3.)
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efforts da roi et de ses conseillers. Louis d'Outre-Mer, habilemenf dirigé par quelques évêques, aurait peut-être atteint le but, sans trop de difficultés, s'il n'avait rencontré un obstacle dans l'opposition de plusieurs grands feudataires du royaume , alliés à la famille des ducs de Normandie. A la première nouvelle de la mort de Guillaume, le roi avait fait conduire le jeune Richard à sa cour. Mais peu de temps après , le bruit s' étant répandu dans la ville de Rouen, où se trouvait en ce moment-là Louis lY, que le tuteur infidèle retenait prisonnier son pupille, le peuple exaspéré se porta en armes vers le château, et le prince ne put maîtriser l'émeute qu'en s'engagëant par serment à rendre aux Normands leur futur souverain, aussitôt que son éducation serait terminée. En faisant cette promesse, l'intention formelle de Louis était de la violer, dès que sa personne serait en sûreté. Aussi » à peine arrivé dans ses États 9 s'empressa-t-il de faire enfermer l'orphelin confié à sa foi. Le moment semblait donc venu où les Francs allaient enfin effacer la honte de toutes les lâches concessions du passé. Mais, grâce à l'assistance d'Osmond, l'un de ses gardiens, Richard parvint à s'échapper, et trouva un puissant appui près de plusieurs amis de sa maison, tels que Bernard de Senlis et Hugues-le-Grand. La position da roi de France serait devenue fort embarrassante s'il n'avait réussi à gagner Hugues en lui promettant une grande partie des États de son pupille. Fort de cet appui, Louis d'Outre-Mer entra en Normandie avec son armée. Hugues était secrètement d'accord avec Bernard de Senlis. Dociles à leurs conseils, les Normands feignirent de reconnaître la domination du roi de France , lequel , après avoir donné à Rouen un gouverneur, s'en était retourné sans aucun soupçon dans ses États. Bernard de Senlis rappela bientôt le monarque , sous prétexte que la Normandie allait être envahie par Harald, roi de Danemark.
Le roi de France accourut; mais, dans une entrevue qui eut lieu entre le rusé Bernard et Louis, une querelle s'étant élevée parmi les gens de leur suite, une guerre générale en fut la suite. Louis perdit une bataille et fut fait prisonnier. Il n'obtint sa liberté qu'après avoir juré de ne plus disputer à Richard la possession de
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la Normaodie , et de lai remettre en otages Tan de ses fils et deux évêques'. Le mariage d'Emma, fille de Hogues-le-Grand, avec le jeune duc, alluma de nouveau la guerre entre les Francs et leurs dangereux voisins. Othon P% roi de Germanie, vint en aide à Louis IV, et se présenta devant la ville de Rouen à la tète d*nne puissante armée. Mais les Normands furent encore victorieux '.
Sous le règne de Lothaire, les Francs essayèrent de nouveau de détrôner le fils de Guillaume Longue-Épée. Toutefois, malgré les secours fournis au roi de France par Baudouin de Flandre, Godefroi d'Anjou et Thibaut de Chartres, Richard sortit vainqueur de toutes les attaques. Ce jeune prince était destiné à assister à la chute de la dynastie carlovingienne. Cest même à lui, en très-grande partie, que son beau-frère Hugues Capet dut la couronne de France. Rapprochement singulier, Robert-le-Fort obtient le comté d'Anjou d'un Carlovingien , en reconnaissance de ses victoires sur tes N(»înands; et, un siècle après, voici que le petit-fils d'un pirate du Nord dispose , en quelque sorte, de la couronne de Charlemagne en ftiveur d'un descendant de l'héroïque comte d'Anjou I
Tandis que ces événements se passaient , les Bretons livraient à Conqu^eux une double bataille contre les Angevins. Vainqueurs dans le premier combat, ils furent battus dans le second, et leur duc Conan y perdit la vie. Cette guerre n'était que le prélude de luttes plus sanglantes. La minorité du jeune Alain V fut iroubiée par des dissensions civiles (1008). La Bretagne-Gallo vit ses terres dévastées , ses châteaux livrés aux flammes par des serfs révoltés. Il fallut faire marcher une armée contre les paysans et vers»* à flots un sang précirax pour le pays. Devenu majeur, Alain, comte de Rennes, qui avait hérité de laliaine de ses ancêtres contre les princes d'Anjou , envahit leur territoire et y exerça de grands ravages. Ces premiers succès enflèrent le cœur du jeune duc, et il refusa l'hommage à son cousin Robert de Normandie.
Mais les forces des deux principautés étaient par brop inégales : les Rennais forent battus, et leui* comte se vit forcé de se désister
* Guill. Oemct. IV. «-9.
«ChitJ1.0eiDet. IV. 40-41.
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de ses prétentions '• A partir de ce jour, une amitié si étroite s'établit entre Alain et Robert, que ce dernier, partant pour la Terre- Sainte, où il allait expier les désordres de sa vie, laissa au duc de Bretagne l'administration de ses États et la tutelle de Guillaume, son fils, alors âgé de huit ans '.
« Le duc Robert manda Robert son oncle , arcevesque de Rouen , et les autres prélats de la duchié de Ncnrthmandie, et tous les barons et les princes de la dicte duohié, et leur dist qu'il vouloit aller au Saint-Sépulcre d'outre-mer , en pèlerinage pour le salut de son âme. — Sire , répondirent iceulx, ce ne ferez-vous pas, qui nous garderoit et nous gouverneroit? Vous n'aves nul hoir de vostre char iâ3u , si savez comme Alain le ccmte de Bretaigne et celui de Bourgogne, qui sont vos prochains de lignage, tiennent chacun d'eulx entre les plus prochains. Si vous merez, nous sommes perdus. — Par foy , dist le duc, sans seigneur ne vous lairay-je pas. J'ai ung petit bastard qui croist. Il sera prudhomme, si Dieu plaist, et je suis certain qu'il est mon fils : si vous prie que vous le recevez en seigneur, car je le fais mon hoir, et vecy Alain , conte de Bretaigne ; qui gouvûnera et sera sénéchal de la duchié , tant que Guillaume mon fils sera en eage ^ »
U y avait une noblesse toute dievaleresque dans cette confiance de Robert à l'égard de son cousin. Alain la justifia complètement ea gardant fidèlement le double dépôt qui lui avait été remis ; et, dès qu'il apprit la mort de Robert dans la Bithynie , il entra an Nor-* mandie à la tète d'une armée, pour mettre son pupille en possession de rhéritage paternel.
Lorsqu' Alain mourut , en 1040, son fils, Conan II, n'avait en-
* c Le doc Robert subjugua Alain, duc de Bretagoe, son cousin, qui ne lui vouloit faire hommage; et puis aprde, Bobert> rarchevèque de Rouen, leur oncle, en fiât la paix, par tel que le doc Alain fiai hommage par parage de la duché de Bretagne , comme avoient faiot ses antécetseura. » {EaUr, d*mne HiUaire de Normandie trowés parmi U8papier$de D. MabiUon, Eec. des hiat. de France, T. X. p. 276.)
* Ducatum verè Mium Guilieimo VIlTannorum puero, non rediturus reliquit, ipaumque Aiano oonaanguineo suo Britouum comiti commendavit (Ord. Vit. ap. Script, rer. gaU. et framc, T. XI. p. %ib.)
> Chronique manuscrite de Normandie (Rec. des hist. de France. T. XI. p. 326).
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core que trois mois*. Le comte Eudon, oncle paternel de Tenfant, s'empara de la tutelle, qu'il exerça pendant quinze ans*. La noblesse bretonne fut obligée de prendre les armes pour délivrer le jeune prince retenu prisonnier. Conan, à peine majeur, se vengea de la déloyauté de son parent, auquel il déclara la guerre et qu'il fit prisonnier dès la première campagne ^ Eudon, vaincu, eut Thabileté d'entraîner Guillaume-le-Bâtard à déclarer la guerre au fils de son généreux tuteur. Le duc de Bretagne , indigné d'une pareille ingratitude , fit armer trois mille barques pour transporter son armée dans la Normandie, et il adressa au duc de Normandie le cartel que voici :
« rapprends que vous vous disposez à passer la mer pour conquérir le pays d'Angleterre : cette nouvelle me réjouit ; mais, préalablement , vous aurez à me restituer la Normandie. Lorsque le duc Robert, que vous appelez faussement votre père, partit pour la Terre-Sainte, il confia son héritage à Alain, mon père et son cousin. Vous, cependant, avec l'aide de vos complices, vous avez terminé les jours de mon père par le poison ; vous avez envahi la terre qui m'appartenait, et que je ne pouvais pas défendre à cause de la faiblesse de mon âge , et vous l'avez retenue jusqu'à présent. Aujourd'hui , ou vous me rendrez la Normandie, qui est mienne, ou j'irai vous porter la guerre avec toutes mes forces *. »
Cette provocation , toute bretonne dans sa teneur, peut donner
^ Alano autem ab hâc luce sublato, anao Domini MXL, reliquit regnum suum filio suo Gonano (rimestri. {Chron, briocens, Rec. des hist. de Fr. T. XII. p. 565.)
* Budo frater ejus in continenti detinuit Redonis in custodiâ suâ dictum Comtium nepotem suum tum parvulum, et regimen ducatûs in se assumpsit, ac se ducem nominavit, in prsjudicio atque damno non modico Gonani nepotis sui, qui de jure, ralione successionis Âlani duels patris sui, debebat in ducatu ciUùs ascendere quàm dictus Eudo. Sed idem Eudo, vir callidus , subtiiis , et inarmisbenè doctus, mediantibus quampluribus muneribus et donariis , promissionibus et dulcibus verbis, habuit super hoc consensum sanioris partis Britonum ; et per aliquot dies regoavit in Britanniam tanquam dux et fecit monetam argenteam. (Ibid. loco cit.)
' ...Britones postmodùm retraxerunt Ck)nanum à custodiâ Eudonis patrui sui et ipsum in ducem erexerunt. Quo facto^ idem Conanus persecutus est Eudonem patruum suum et ipsum in bello captum devicit et cepit. (Ibid. loco cit.)
^ Guill. Gemet. VU. 33.
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une idée du respect que professaient les comtes de Rennes euxmêmes pour leur suzerain de Normandie. Un historien contemporain, Guillaume de Poitiers, explique de la manière suivante les hautaines menaces de Gonan II :
« La confiance du comte de Bretagne était entretenue par le « nombre incroyable de gens de guerre que son pays lui fournissait : « car on saura que dans la Bretagne, contrée dont F étendue est tt très-considérable, un seul guerrier en engendre cinquante, parce « qu'affranchis des lois de F honnêteté et de la religion , ils ont cha- « cun dix femmes y et même davantage \ Uniquement adonnés aux « armes et à Téducation des chevaux, ils dédaignent la culture « de la terre , ne mangent presque pas de pain et ne vivent que de « laitage'; ils ont de vastes pâturages qu'ils ne cultivent presque « jamais \ Dans la paix , ils s'exercent à la rapine et au meurtre ; « la guerre déclarée, ils courent aux armes avec joie et combattent « avec fureur. Prompts à rompre les rangs ennemis, difficiles euxc mêmes à enfoncer, ardents et féroces dans le combat , on les voit « dépouiller les morts sur le champ de bataille, après la victoire ^»
iQuel que fût le motifde la levée de boucliers du comte de Rennes, toujours est-il que Guillaume fut vivement alarmé de cette menace
* Partibus equidem in illis miles unus quinquaginta générât , sortitus, more barbaro, denas aut ampiiùs uxores. (Guill. Pict. ap. Script, rer. gall. et franc. T. XI. p. 88.)
C'est toujours la vieille histoire de César répétée par Ermold-le-Noir et par tous les chroniqueurs postérieurs. Dom Lobineau et Mabillon ont établi que cette assertion n'avait aucun fondement.
* ...Ârmiset equis maxime student, arvorumculturse... minime student; uberrimo lacté, parvissimo pane sese transigunt. (Ibid,)
L'amour des chevaux et de la guerre est encore Tun des traits caractéristiques du Breton. Comme autrefois il mange fort peu de pain , et le laitage forme une grande partie de sa nourriture.
> Tout le monde sait que les prairies abondent en Bretagne.
* Cùm vacant à belle, rapinis, latrociniis, caedibus domesticis aluntur sive exercentur. Praelia cum ardenti alacritate ineunt; dùm praeliantur furibundi sœviunt; pellere soliti, difficile cedunt. Victoria et laude pugnando parla nimium laetautur atque extoiluntur, etc.
Ce portrait est d'une vérité frappante. Nul peuple ne pousse peut-être aussi loin que. le Breton la furie du combat et l'enthousiasme du succès.
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de guerre, à la veille de son départ pour T Angleterre. Une invasion bretonne en Normandie eût peut-être sauvé les Anglo- Saxons du danger qui les menaçait. Mais un crime délivra le futur vainqueur de Hastings de l'adversaire qu'il redoutait. Le duc de Bretagne mourut subitement dans dliorribles convulsions occasionnées, dit-on, par un poison subtil dont Tun de ses officiers avait imprégné ses gants et son cornet \ Guillaume, tranquille désormais du côté de TArmorique, donna à sa flotte le signal du départ. AUan» dit le Roux, flls du comte Eudon de Penthièvre', et une foule de chevaliers et d'écuyers bretons se rangèrent sous la bannière du bâtard de Normandie, contre lequel, la veille, ils se disposaient à tirer Tépée. La guerre contre les odieux Saozonê était toujours populaire parmi les descendants des anciens émigrés de Tlle. D'ailleurs, à l'exemple des Gaulois leurs ancêtres, 'ces peuples s'enrôlaient volontiers sous la bannière de quiconque leur promettait une solde et du butin *.
La victoire de Hastings permit à Guillaume de récompenser ma* gnifiquement les services de ses vaillants auxiliaires. Les comtes de Léon et de Porhouet, les sires de Dinan, de Gaël, de Fougères, de Châteaugiron et de Loheac reçurent de la munificence du nouveau roi d'Angleterre de riches dotations ; le comte de Penthièvre, Alain-le-Roux, eut en partage le comté d'Edwin, qui ne renfermait
^ Unus ex proceribus Britonum, qui utrique comiti Juraverat fidelitatem et hujusmodi legalionem inter eos ferebat, lituum Ghuningi, et habenas, atqué chirotecas intriosecùs livit voDeno. Erat quippè cubicularius Ghuningi. Tuno idem cornes Britonum in Andegavensi comitatu castellum Guntherii obsidebat et oppidànis militibus sese illi dedentibus suos intromittebat ; intereâ Chuningus chiroteca» suas incautè induit, tactisque habenis, manum ad os levavit; cujus tactu veneno infectus est, et paulô post omnibus suis lugentibus deAinctus est. (Guili. Gemet. A0O. des hist, de France, T. XI. p. 50.)
* * M. Augustin Thierry fait de cet Eudon un duc de Bretagne : c'est une erreur. Eudon , on Ta vu plus haut , n'était que le tuteur du duc.
> «Est enim illud genus hominum, » dit Guillaume de Halmesbury, 9 egens in patriâ suâ aliasque extemo sere laboriosse vitœ mercatur stipendia. Si dederis, nec civiiia sine respectu juris et cognationis detrectum praelia ; sed pro quantitale nummorum ad quascumque voles partes obnoxium. » (Rec. des hist d$ France, T. XIII. p. 43. — Conférez avec notre Introduction, p. 74>75.)