LETTRE DE MADAME DE THALOUET AO PÈRE NICOLAS
Mon cher époux n'est donc plus, mon très-révérend père, et j'ay été privée de recevoir ses derniers soupirs Âh! mon père, que ce calice est rude et amer pour
moi, et que mon cœur en est pénétré. Je perds le plus aimable et le meilleur époux qui jamais ait été, et cela, par ma faute. Je fua trompée, trompée , mon cher père , par dea officiera qui le furent eux-mêmes, et je fus assez malheureuse que de les porter à s'aller rendre entre leura mains, sur la parole qu'ils m'avaient donnée que c'était un sur moyen pour obtenir grâce. Il auivit aveuglément tous mea désirs, et, par malheur , le plus insupportable pour moi , c'est son amour et le mien qui nous a perdus. Quels étaient ses sentiments à cet égard , ô mon très-cher père? et de quelle manière s'est-il expliqué à notre égard, ô mon très-cher père? Que vous a-t-il dit dea quatre
pauvres orf^elins qu'il m*a laissés avec un bien qui ne va pas à deux cents livres, pas même à cent livres de rente? Mandez-moy, je vous prie par la sainte Passion de Notre Sauveur, tous ses sentiments et tout ce qu*il vous a dit à mon sujet. Que j'appréhende qu'il m'ait fait quelques injustices pour le malheureux avis que je luy ay donné 1 Je vous prie, mon cher père^^uisque vous êtes celuy de mon cher époux, mandez^moy tout ce qu'il vous a dit de moy et de nos très-chers enfants; dites-moy encore sy vous estes persuadé que son âme généreuse et noble ait trouvé grâce auprès de Dieu. Mon amour et mon cœur sont avec luy, mon père, et ce sera la dernière mort qui me donnera de l'attache à Dieu.
Vanité trompeuse du siècle de fer, je ne veux plus aspirer qu'à Téternité bienheureuse, pour y voir mon Dieu et mon cher ThalouetI quel spectacle, mon cher père, d'une femme qui n'a pas encore vingt-quatre ans I la voir perdre son cher époux aimé d'une passion qui tenait de l'idolâtrie, de le voir périr innocent d'un crime imputé, et de périr d'une main sy criminelle et sy barbare ; et me laisser quatre pauvres petits enfants, dont l'ainé a cinq ans. Voilà l'état pitoyable où Je me suis réduite moy-même I Heureuse, hélas I s'il ne m'avait jamais connue! Encore une fois, mon cher père, que vous en a-t-il dit, et croyez-vous pouvoir m'assurer qu'il soit devant le Seigneur? Oh I sy cela est, que je suis consolée et que je vais travailler ardemment pour le joindre devant mon Seigneur et mon Dieul Que n'ai -je été assez heureuse pour mourir le même jour et du même genre de mort que luy ! Adieu encore une fois vanité et plaisir du monde, je vous abandonne pour jamais, pour pleurer mon cher Thalouet. "J'attends vos consolations , mon cher père, ne refusez pas de me satisfaire sur ce que je vous prie de me mander, je vous en conjure par le précieux sang de mon Sauveiur et par la mémoire d'un homme dont je suis persuadée que vous, vous ressouviendrez dans vos saints sacrifices. Sy vous voulez suivre mon avis , vous employerez l'argent qu'il a donné à dire des messes; je crois que son âme sera plus soulagée que sy vous faisiez plusieurs services. Oh! mon père, que mon âme est trempée d'amertume et que la plaie dont mon cœur est percé est grande et douloureuse I Ne pouvez^vous point, par vos prières, m'obtenir du Seigneur de voir et de parler à mon cher Thalouet? mon père, sy la compassion a quelque place dans votre cœur, obtenez-moy cette grâce, et veuillez vous souvenir, dans toutes vos prières, de la plus malheureuse et de la plus désolée femme qui fât jamais au monde. Je recevrai de vous avec joie la consolation que vous voudrez bien me donner : vous m'êtes cher, puisque vous reçûtes les derniers soupirs de mon cher époux.
Ne vous a-t-il point aussy parlé de ma mère et de quelques dissensions que nous eûmes ensemble? J'en suis fort inquiète, rapport à son âme : sy le secret ne vous permet pas d'en parler ouvertement, dites-moi d'être en repos sur ce sujet, sy effectivement je puis l'être; mais sy mes pénitences et mes mortifications peuvent effacer les fautes qu'il avait pu faire à cet égard, il faut me le dire, car je n'épargneray ny mes peines ny mon argent, en quelque nécessité que je puisse estre ; enfin, mon père, j'ay, comme mon époux, une parfaite confiance en vous ; j'attends vos consolations , et je crois que vous ne me cacherez pas les sentiments d'un époux adoré et qui n'a jamais sçu me les déguiser. Soyez persuadé que je suis très-respectueusement votre très-humble servante.
DB Thalouet Lbhotne.
428 /kPpenoigë.
J*oublie à vous dire que ma plus forte passion est de finir mes jours, et de vous demander de prier Dieu de donner à mon âme les mêmes dispositions qu'il a données à mon cher époux et de me retirer de ce monde. Icy je vous prie de considérer, mon père, dans quel péril je seray exposée sy je ne puis obtenir du Seigneur d'appeler à lui une jeune personne qui n'a pas encore vingt-quatre ans, qui se voit réduite dans une extrême misère. Pour mes enfants , je suis assurée que leurs parents en auront plus de soing que sy je leur restois : ainsi, mon cher père, promettez-moy de supplier le Seigneur qu'il veuille m'appeler du monde, dont le démon est le maître, pour m'unir à mon cher époux : jamais le désespoir de sa mort ne sortira de mon cœur. mon cher père, sy vous aimez la mémoire de cette innocente victime, priez le Seigneur de ne pas me refuser, et qu'il veuille me faire la grâce de mourir saintement en véritable chrétienne, avec les mêmes dispositions de mon cherThalouet; trop heureuse, hélas! sy on voiiloit finir le sacrifice de ma mort de la même manière dont on l'a commencé. Dites-moy, s'il vous plaît, les propres termes dont mon amour, je veux dire mon cher époux, s'est servie quand il vous a parlé de sa malheureuse épouse. Ayes la bonté de me faire réponse au plus tost.
Nous nous voyons forcé de supprimer une partie de nos pièces justificatives en raison de la grosseur de ce volume.