CHAPITRE XII
succès, sut réaliser celte espérance. Le nom et les exploits de cet aventurier célèbre sont étroitement liés à l’histoire de la France et de l’Angleterre. Les chroniqueurs Normands qui ont écrit les annales de leur pays en vers et en prose, ont accrédité des récits fabuleux sur l’origine et la vie du premier dué de Normandie, aïeul du conquérant de l’Angleterre; mais nous verrons bientôt combien ces récits s’accordent peu avec son histoire réelle, telle qu’elle est racontée par les écrivains du Nord, qui n’avaient aucun intérêt à flatter la vanité d’une race puissante de princes, en leur attribuant une origine plus illustre qu’elle n’était en réalité. Dans le cours de sa vie vagabonde et aventureuse , Rollo avait servi et combattu tour à tour le roi Alfred d’Angleterre; et, suivant la version des écrivains Français, Alfred, dans des vues politiques, l’avait assisté dans sa première excursion en France, dans le double but de se débar^ rasser d’un ennemi remuant et incommode, et de satisfaire la jalousie héréditaire que les Rois Anglo- Saxons portaient à la race Carlovingienne. Un songe étrange qu’il eut en Angleterre, et qu’un Chrétien interpréta comme ime vision céleste, prophétisant les hautes destinées qui l’attendaient en France , déterminale chef Normand à chercher fortune dans ce pays. Dans ce songe , Rollo , placé sur une haute montagne, d’où jaillissait une source aux eaux pures et limpides, était affligé de la lèpre. Il se plongeait dans ces eaux et se trouvait purifié. Il apercevait en outre sur la montagne une troupe d’oiseaux qui se baignaient dans la même source, et qui s’envolaient
pour construire leurs nids. Un prisonnier Chrétien, qu'il consulta pour avoir l’explication de ce songe, lui apprit que la lèpre signifiait le péché, la montagne représentait l’Église, et la source était le baptême qui devait le régénérer ; après quoi il poùrrait, les armes à la main, conquérir un établissement en France pour lui et ses compagnons, représentés par les oiseaux. Mais cette vision prophétique , si jamais elle eut lieu , ne se réalisa que vingt ans après, et dans des circonstances qui flattèrent peu, sans doute, son [ambition. Tous les faits relatifs à l’alliance de Rollo avec le roi Alfred, rapportés par les annalistes Normands , sont démentis pai- le silence des chroniques Anglo-Saxonnes , et ne furent inventés que pour flatter la vanité des ducs de Normandie et des Rois d’Angleterre. Ce qu’il y a de certain au sujet de ces premières descentes sur les côtes de France, c’est qu’il parut, en 876, à l’embouchure de la Seine, avec six barques , escadrille d’un écumeur de mer fugitif, détachée d’une flotte plus considérable de Vikingar (1). Nous avons vu précédemment comment la cessation des hostilités fut achetée par Charles-le- Chauve. Rollo retourna en Angleterre, où, suivant les récits mensongers des chroniqueurs et des poètes Normands, il aida Alfred à reconquérir sou royaume. Alfred lui en offrit généreusement la moitié, que Rollo refusa avec une égale courtoisie (2).
Nous avons déjà dit qu’après avoir réuni sous son
(1) Suhm, Hisl. af Dan., t. II, p. 318. (S) Roman de Rou, Ed. Pluqucl, p. 71.
CUAPITKE XII.
sceptre tous les petits royaumes de Norwcge, Hai*ald-Haarfager avait adopté certaines mesures pour éteindre la piraterie dans les mers du Nord, et modifier les habitudes de son peuple, qui, bien que favorables au développement de la liberté et de l’indépendance, faisaient obstacle aux, progrès de la civilisation et à l’affermissement de son pouvoir. Après avoir poursuivi les pirates jusqu’au fond de leurs retraites , dans différentes îles du nord de la Bretagne; après s’être emparé des Orcades, des Hébrides et de Mann, il résolut , afin d’éterniser ses conquêtes, d’y établir un vice-roi', son vassal, sur la fidélité duquel il pût compter. Il jeta les yeux sur Rügnvald, Jarl de Mœre, qui descendait en ligne paternelle de l’ancienne famille Finnish ou Jotnish de Fornjotr, établie à Drontheim depuis un temps immémorial , et en ligne maternelle du fameux Sigurdr-Ring, roi de Suède et de Danemark. Les Orcades, ou Orkeyar, fui’ent confiées à la gai'de du Jarl de Mœre, pière de Rollo, premier duc de Normandie, et le gouvernement des Hébrides, où Sudureyar, fut conféré à Ketill Flatnef, fameux Roi de Mer, descendant de l’une des plus anciennes et des plus illustres familles de Norwége. Ketill équipa une flotte et chassa les pirates ; mais au lieu de prendre possession des îles au nom d’Harald, il se les appropria comme lui appartenant. Le monarque irrité confisqua les domaines que le Jarl infidèle possédait en Norwége, et sa famille se sauva en Islande, refuge ordinaire des mécontents et des opprimés. Pendant ce temps, Rongvald retournait en Norwége, laissant
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son frère Sigurdr son représentant dans le gouvernement des Orcades. Sigurdr chassa des lies les moines Chrétiens, et, à l’aide de Thorstein-le-Rouge, Vikingr d’Islande, conquit une petite portion de l’Écosse, où il construisit une forteresse. Quelques années après, Sigurdr mourut, et les pirates continuant à infester les mers de l’Archipel du Nord, Rôgnvald , en l’absence de Rollo , son fils légitime , parti pour une expédition lointaine et maritime , se décida à conférer ce fief à Einar, son fils naturel, né d’une esclave sa concubine. Son choix fut justifié par les événements. Einar chassa les pirates , et rétablit l’ordre et les lois dans les îles confiées à ses soins (1).
A cette époque , en 895 , la famille du roi patriarche se divisa par suite de dissensions domestiques. Il avait confié à l’aîné de ses nombreux enfants le gouvernement de Vigen avec le titre de Jarl. Ses frères, mécontents de ce qu’ils appelaient une injustice , se révoltèrent. Gudrôd et Halfdan levèrent les premiers l’étendard de l’insurrection et envahirent les domaines du riche et puissant Rôgnvald. Le Jarl de Moere fut tué et les enfants rebelles d’Harald s’en partagèrent les dépouilles. Gudrôd s’empara de ses propriétés en Norwége, pendant qu’Halfdan cinglait vers l’Ouest et prenait possession des Orkneys et de Shetland. Einar, le fils de Rôgnvald, fut forcé de chercher un refuge en Écosse. Exaspéré par la révolte et l’ingratitude de ses enfants, Harald prit les
(1) Schœning, Norges Riges Historié, l. Il, pp. 115 129,157-158. — Dcpping, l. Il, cil. VIII, pp. 53-61.