CHAPITRE XIII
Les quatre autres accompagnèrent le roi à Mœre, où devait se tenir un grand festival religieux, avec l’intention de forcer Hakon à sacriGer, sans détour et franchement, aux anciennes divinités. Le roi vint au rendez-vous, accompagné de Sigurdr et d’une suite de courtisans, pendant qu’une foule immense accourue des contrées voisines, menaçait Hakon de toute sa fureur, s’il persistait à refuser son concours pour le sacrifice et la fête qui devait suivre. Contraint par la nécessité et cédant aux sages avis de Sigurdr, il consentit enfin à manger le foie d’un cheval qui avait été sacrifié, puis à assister à la fête et de vider successivement les cornes à boire consacrées à Odin, à Thor et à Bragi , sans substituer aux rites Païens le signe de la croix comme il avait déjà fait. Mais cette apostasie forcée ne fit qu’augmenter son ressentiment contre ses compatriotes; il passa l’hiver à Mœre, dissimulant sa colère, et songeant aux moyens de punir ce qu’il appelait un acte insolent de rébellion contre son autorité.
Mais ce sombre horizon de guerre civile et religieuse qui menaçait le royaume, fut dissipé par les nouvelles du débarquement des fils d’Erik et de Gunhilda à la tête d’une flotte puissante équipée par Harald-Blaatand , roi de Danemark , pour les aider à l’econquérir la couronne de Norwége. Cette attaque extérieure apaisa les dissensions intestines, et tous se préparèrent à défendre la ten-e natale et la liberté nationale. Le patriote Sigurdr persuada même aux chefs confédérés de réunir leurs forces à celles d’Hakon pour repousser cette tentative de la famille
5i2 HISTOIHE DES HOMMES DU NORD.
d’Erik, qui avait été chassée de l’aveu général du peuple. La flotte norwégienue remporta une victoire signalée sur celle des princes exilés, qui retournèrent en Danemark où ils trouvèrent asile et protection jusqu’à la mort d’Hakon.
Le règne de ce prince ne fut plus troublé désormais par les factions religieuses ; le temps et le contact habituel avec les rites extérieurs du Paganisme avaient sans doute refroidi son zèle pour la foi nouvelle, ou peut-être fut-il convaincu par la réflexion et l’expérience combien il était impolitique d’opérer quelque changement important dans la religion nationale. Sa croyance dut cependant flotter indécise entre les deux religions, car nous lisons qu’il observait le dimanche comme un jour sanctifié, et qu’il jeûnait constamment le vendredi. Mais ses vertus publiques et privées se développèrent dans son gouvernement paternel, et le soin qu’il prit du bien-être de son peuple, qui lui dut d’excellentes réformes, le recommande à l’estime de la postérité. Apres avoir ainsi repoussé cette invasion du Danemark, Hakon s’occupa de rétablir avec de nouvelles sanctions , l’ancienne loi qui divisait tout le territoire de Norwége en un certain nombre de districts maritimes appelés Skip-reidor , qui s’étendaient depuis l’embouchure des rivières jusqu’aux points atteints par les saumons en remontant vers leurs sources; chacun d’eux devant fournir un cei tain nombre de vaisseaux et d’hommes pour la défense commune. Pour assurer l’exécution de ces nouvelles dispositions, on désigna des sUttions sur les principales montagnes, le long de la cote, où
CIIAPITllE XIII.
seraient allumés des signaux pour annoncer rapproche de rennemi , et l’alarme était ainsi donnée de l’extrémité du nord d’Halgoland jusqu’au caji Naze.
Malgré ces sages précautions, malgi'é l’attachement de ses concitoyens , Hakon tomba enfin victime de l’insaliablc ambition de Gunhilda et de ses fils. Ces princes envahirent encore le royaume en 963, avec une flotte équipée en Danemark. Hakon , surpris à l’improviste dans une partie reculée de la contrée, avant d’avoir pu réunir ses forces, fut blessé mortellement dans sa première rencontre avec l’ennemi. Avant sa mort, il envoya des messagers aux fils de son fi'ère, les déclarant ses successeurs au trône , car il ne laissait d’autre enfant qu’une fille nommée Thora, et il les suppliait d’épargner ses parents, e Si « j’avais vécu plus longtemps, » dit le roi mourant, « j’aurais quitté mon royaume et mon pays, et je me « serais retiré sur une terre Chrétienne pour expier < mes péchés et affermir ma foi ; mais si mon destin « est de mourir ici , disposez de mou corps comme « vous voudrez. » Ses amis lui demandaient si son intention était que son corps fût envoyé en Angleterre pour y être enterré chrétiennement, il répondit :
« J’ai vécu Payen, je veux être enterré comme « Payen et non comme Chrétien. » Sa mort fut pleurée par ses amis et ses ennemis, et le surnom de Bon, dont les contemporains l’ont honoré , a été confirmé par le jugement de la postérité plus éclairée. Sa mémoire fut célébrée dans les chants des Skalds, et surtout dans une complainte appelée Hâkonar-màl,
IIlSTOir.E DES HOMMES DE NOUD.
composée par le célèbre Skaid-Eyvindr, qui conduit en triomphe Hakon au ciel d’Odin (1).