CHAPITRE XVI
neur. Il fi’actionna sou armée en trois colonnes d’attaque, plaça ses archers à la tête, puis, en seconde ligne, la lourde infanterie couverte de côtes-mailles, et en troisième les chevaliers Normands et ses hommes d’armes, dont il se réservait le commandement ; il haiangua ses troupes, leur rappela les glorieux exploits de leuis héroïques ancêtres contre les Saxons et les Francs, les hauts faits d’armes d’Hastings et de Rollo, le massacre infâme des hommes du Nord par Ethelred , et l’assassinat plus récent du jeune prince Alfred, qu’il attribuait aux insinuations du père d’Harold. < Pensez à bien combattre, » leur « dit-il, > et mettez tout à moi1; si nous sommes vain- « queure nous serons tous riches. Ce que je gagne- « rai , vous le gagnerez ; si je conquiei*s, vous con- « querrez ; si je prends la terre, vous l’aurez; sachez « pourtant que je ne suis pas venu ici pour récla-
< mer mon droit, et prendre mon dû, mais pour « venger toute notre race, des félonies, parjures et
< tiTihisons de ces Anglais. Ils ont égorgé les Danois, « hommes et femmes, dans la nuit de saint Brice. Ils * ont décimé les compagnons de mon parent Alfi-ed; « marchons donc, et avec l’aide de Dieu, châtions-les
< de leurs méfaits. »
Le terinin choisi par Harold, pour cette bataille mémorable , était un grand champ appelé Senlac, à neuf milles d'Hastings, ouvert au sud et couronné par un grand bois. Il gi'oupa ses troupes au pied de la montagne, aucentre était planté en terre l’étendard royal ou Goufalon, ayant une figure de guerrier tressée en fil d’or et ornée de pierres piéeieuses. Tout
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autour se tenait Harold, ses frères Gurth et Leofwin, et le reste de l’armée Saxonne, tous à pied, couverts de leurs boucliers et brandissant leurs énormes haches d’armes.
( 14 octobre 1066. ) — Quand les Normands approchèrent des retranchements Saxons, les moines et les prêtres qui les accompagnaient se retirèi’ent sur une haute montagne voisine pour prier et regarder le combat. Un guerrier Normand, nommé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de la ligne et entonna le chant national , fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland; en chantant , il jouait de son épée, et la lançant en l’air avec force, la recevait dans sa main droite. Les Normands reprenaient en chœur et répétaient : t Dieu aide. Dieu aide. > Les Saxons répondirent par le cri opposé de c La Croix du Christ, la Sainte Croix (1). » Les archers Normands commencèrent à lancer une grêle de flèches dans les rangs des Saxons. Les fantas-
(1) Taillefer, ki mull bien canlarit
Sur un cheval ki (ost aloul,
Devant li Dus alout cantant De Karlemainc c de Rollant,
E d'Olivier , et des vassals Ki moururent en Renchevals
Normands escrient : Dex aie!
La gent Englesche : Vi s’escrie :
Olicrossc souvent crioent ,
£ Goderode reclamoeut,
Olicrosse est en Engleiz Ke Sainte Croix est en Franct iz,
E Goderode est autrement
Corn en FrcnccizDea: lot poissant.
I lloman de Rou.)
CIUPiTRE XVI.
sîns armés de lances et la cavalerie s’avancèrent jusqu’aux portes des redoutes qu’ils cherchèrent en vain à forcer. Les Saxons reçurent les assaillants à grands coups de hache, qui, d’un revers, coupaient les armures de mailles et brisaient les lances ; les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes, se retirèi’ent vers la division commandée par Guillaume. Le Duc aloi-s fît avancer de nouveau tous ses archers, et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux, mais de lancer leurs traits en haut pour qu’ils tombassent par-dessus les remparts ennemis. Beaucoup de Saxons furent blessés, la plupart au visage, et Harold eut un œil crevé. L’atlaque des gens de pied et de cheval recommença de près, aux cris de Notre- Dame! Dieu aide! Dieu aide! Mais les Normands furent repoussés et acculés par les Saxons jusqu’à un ravin profond, où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle , et périrent en grand nombre. La mêlée fut affreuse, et une panique soudaine s’empara des assiégeants, qui se sauvèrent en criant que leur Duc était tué. Guillaume se jeta au-devant des fuyards, son casque à la main, les menaçant et les frappant de sa lance (1), et leur criant : Me voilà, je vis encore, je vaincrai avec l’aide de Dieu (2). Les cavaliers retournèrent aux redoutes, mais ils ne purent en forcer les passages ; alors , le Duc imagina un stratagème pour faire quitter aux Saxons leur position et leurs rangs; il ordonna à mille cavaliers de s’avancer
(1) Verberans aiil minans liasla. (Guill. Pict. , p. 303.)
(S) Vivo et vincam, opitnianic Dco. — (Guill. Pirl., ('.Iironiqiic NoriiiamJc, pp. 334-255.)
et de fuir aussitôt. Les Saxons donnèrent dans le piège, ils coururent tous à leur poursuite, la hache à la main. A quelques distances, un corps posté à dessein joignit les Normands qui tournèrent hride tout à coup; les Anglais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de toutes parts à coups de lance et d’épée, dont ils ne pouvaient se garantir, leurs mains étant occupées à manier leurs grandes haches. Les clôtures des redoutes furentalors enfoncées, les ennemis y pénétrèrent, et Harold et ses deux frères, Gurth et Leofwin, tombèrent morts au pied de leur étendard, qui fut remplacé par la bannière donnée par le Pape. Le soleil disparaissait en ce moment de l’horizon, et avec ses rayons qui s’éclipsaient, s’éclipsait aussi la gloire et l’indépendance du nom Saxon !
Le reste des compagnons d’Harold s’enfuit loin de ce fatal champ de bataille, où les Normands passèrent la nuit à se réjouir d’une victoire si chaudement disputée. Le lendemain matin , Guillaume rangea ses troupes et fit faire l’appel nominal de tous les hommes qui avaient traversé la mer avec lui , d’après le rôle d’équipage, dressé avant le départ de Saint- Valéry ; beaucoup ne répondirent pas à l’appel. L’armée se composait primitivement d’environ soixante mille hommes, et un quart avait succombé dans cette bataille! Les heureux qui suiTivaient eurent pour premier gain de leur victoire la dépouille des ennemis morts ; ceux qui furent reconnus furent enterrés à la liàte par leurs tremblants amis. Suivant quelques historiens, Githa, la veuve de Godwin, mère d’Harold, réclama de Guillaume, comme une faveur, le corps
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de son fils, offrant une rançon d’or égale au poids du cadavre. Mais le conquérant refusa sans pité, et ordonna que le corps soit enterré sur le rivage, afin, disait-il avec ironie, qu’il gardât la côte après sa mort, comme il l’avait gardée pendant sa vie. D’après un autre récit, deux moines du monastère deWaltham, fondé par le fils de Godwiu, s’approchèrent humblement du Normand, et lui offrirent dix marcs d’or pour avoir la permission d'enterrer le Roi qui fut leur bienfaiteur ; mais ne pouvant reconnaître le corps d’Harold parmi tant de monceaux de cadavres, ils envoyèrentquérir sa maîtresse, Edithe, surnommée la Belle au Cou de Cygne (1), pour les aider daus leur recherche. Elle consentit à les suivre et fut plus heureuse que les moines à découvrir le cadavre de celui qu’elle avait aimé. Son corps fut enterré à Waltham, avec tous les honneurs dus à son rang, en présence de plusieurs comtes et chevaliers Normands (2).
(1) Edilha, Cognomenio Sivann«<Aa/e« quod sonal Collum Ciÿni. — Ms. Harl., n* 3776, f* SS, b. in Musœco Brilannico.
(2) Turner, vol. 111, pp. 374 , 3!)8. — Liiigard, vol. I, [ip. 444 iu3. — Palgrave, vol. I, pp. 376-391. — Thierry, t. 1, pp. 291-306.