‹ Histoire des phlegmasies ou inflammations chroniques, fondée sur de nouvelles observations de clinique et d'anatomie pathologique. Ouvrage présentant un tableau raisonné des variétés et des combinaisons diverses de ces maladies, avec leurs différentes méthodes de traitementChapitre 40 sur 61 · LIV: OBSERVATION · texte numérisé non relu

LIV: OBSERVATION

Pleurésie, cardite , péritonite chroniques, suites de chutes.

Pacot, conscrit, de structure assez délicate, tomba sur son fusil, le visage vers la terre, en faisant route pour rejoindre son corps. Il sentit de vives douleurs dans la partie gauche de la poitrine et dans l’hypochondre du même côté, et cracha du sang : il ne laissa pas de continuer sa route. Le crachement de sang ne se renouvela plus , mais il continua de souffrir dans toute la poitrine , et la toux s'exaspéra. Lorsqu'il fut recu à l’hôpital militaire d'Udine, il toussait presque continuellement sans jamais pouvoir cracher; il ne pouvait rester couché; il s’agitait sans cesse; la position qu'il gardait le mieux , c'était l’incubation sur le côté droit , le Corps curé en arc, le visage presque en pronation. Il soupirait souvent , et se plaignait d'un malaise inexprimable qu ïl rapportait principalement à l'épigastre et vers la région cardiaque ; les hypochondres et le ventre étaient douloureux , quoique infiniment moins. Le malade était privé du sommeil et demandait toujours de l’opium ; il était inquiet sur son mal, et fort impatient de n'être pas soulagé.

Le pouls était fréquent; mais aucune chaleur fébrile ne se laissait apercevoir dans les vingt-quatre heures, La percussion rendait un son obtus des deux

côtés de la poitrine ; elle était fort douloureuse, surtout à gauche ; le ventre ne pouvait supporter la dépression. L’appétit était fort vif; mais l'anxiété générale était toujours plus considérable lorsqu'on avait permis an malade de le satisfaire : il n’était pas beaucoup amaigri.

Après douze jours d'hôpital, pendant lesquels je me contentai des calmans, des adoucissans et d’un régime doux et ménagé, Pacot expira très-paisiblement vers le troisième mois de sa maladie.

Autopste.

Habitude. Légère mfltration aux pieds. Poitrine. La cavité droite contenait une sérosité limpide ; lé poumon un peu déprimé ; la séreuse sans altération; le parenchyme sain; mais quelques glandes bronchiques étaient gonflées et tuberculeuses. Cavité gauche. Inflammation générale de la plèvre, qui partout était adhérente par un tissu rouge, serré, ferme, sanguinolent , quand on le déchirait. Des granulations tuberculeuses se voyaient avec ‘abondance dans le tissu de la membrane, qui était rouge, épaissi et durci. Le parenchyme était rempli de tubercules, tous réduits en bouillie blanche ; mais aucun d'eux n’était vidé de manière à laisser une cavité. (Aussi n’y avait-il point eu d’expectora-

üon purulente, } Le tissu parenchymateux était partout engorgé et sanguinolent, maïs il n’était endurci qu'autour des tubercules les plus considérables. Au total, on le voyait tuméfié par le sang et remplissant exactement la cavité.

Cœur. Péricarde rempli d’une sérosité rougeâtre, contenant des flocons jaunâtres , membraniformes, analogues à l’exsudation qui revêtait le cœur, Sous cette exsudation , la séreuse parut blanche et offrit jusqu’à deux sie d'épaisseur; le tissu qui l’unissait au cœur contenait de la lymphe. Les fibres musculaires étaient ramollies, faciles à déchirer ; le cœur un peu anévrysmatique. Abdomen. Le péritoine rouge, semé de grains blancs tuberculeux. Plusieurs vésicules hydatidiformes faisant saillie sur le mésentère et les intestins ; elles semblaient résulter du soulèvement d’un feuillet transparent par une sérosité limpide. Toutes les glandes mésentériques développées et réduites presque entièrement en matière tüberculeuse; tout le tissu compris entre les deux lames du mésentère, dégénéré , tuberculeux , lardacé. Le foie et la rate n’offraient rien de particulier (1).

Quoique le parenchyme du poumon soit pro- Re PK RU ee gere (2) Il manque à cette autopsie la description de la mem-

brane muqueuse : ma mémoire ne peut plus aujourd’hui y suppléer.

fondément phlogosé dans cette maladie, il est facile de distinguer que les séreuses ont été immédiatement blessées, et que leur phlegmasie n'est point une suite de la sienne. Les points inflammatoires nés dans les capillaires du poumon peuvent bien s'étendre jusqu’à la séreuse ; mais alors la pleurésie paraît récente : ce quise reconnaît au peu de progrès qu'a faits l'exsudation vers l'état fibreux organique. Dans cette autopsie, au contraire, la forme cellulaire de l’adhérence , les tubercules, le degré de consistance et d'épaisseur de la séreuse pulmonaire, tout annonce qu’elle a reçu l'impression inflammatoire au même moment que le parenchyme. Comment ne pas penser aussi que le feuillet exhalant du péricarde et du cœur, ainsi que le péritome, ont été frappés en mêmetemps , lorsqu'on y voitles traces d’une phlegmasie également chronique? Il est encore évident que, dans cette observation, la phlosose sanguine a précédé et déterminé cette action du système lymphatique, qui donne pour produit la matière pultacée, tuberculeuse.

Quant aux symptômes , on peut noter que Îles douleurs de la plèvre et du péricarde sont la principale source de l’anxiété, qu'elles ont masqué la péritonite, et que l’altération du cœur ne permettait point au pouls ni à la chaleur de se développer.

Depuis que nous avons particulièrement fixé nos regards sur la péritonite prolongée , nous n'avons presque plus aperçu de mouvement fébrile, sinon quand la phlogose a pris subitement le caractère

aigu; Ce qui arrivait souvent aux approches de la mort.

Lorsque la fièvre est survenue dans la péritonite chronique , elle a toujours paru correspondre à la. douleur ; d’où nous avons conclu us elle en dépendait ordinairement.

Nous avons également remarqué que la fièvre était toujours plus vive lorsque le passage de l'état chronique à l'état aigu avaït lieu de bonne heure, avant l'épuisement des forces ; mais que cette acuité ne pouvait persister long-temps sans conduire le corps au marasme et épuiser les ressources de la vie. Nous résumons présentement nos conclusions , en disant : 1°, l'inflammation du péritoine peut être aiguë et chronique ; 2°. quand elle est aiguë, elle est douloureuse ; et plus elle est chronique , moins elle est douloureuse ; 3°. quoique douloureuse, elle n’est pas toujours accompagnée d’une fièvre violente; mais elle ne produit point la fièvre sans être douloureuse (*) ; 4°. lorsqu'elle ne cause aucune douleur, il n’y a jamais de fièvre , bien qu’elle soit extrèmement chronique , et qu’elle remplisse la ca-. vité abdominale du produit de l'irritation- latente , quand même une partie de ce produit serait absorbée, parce que le pus n’est pas dépravé et qu'il ne pourrait l'être sans causer de la douleur. S'il existe un mouvement fébrile , c’est l'effet d’un autre foyer d'irritation.

(*) Ji ne faut pas oublier que tout sentiment local de malaise ou de gêne est une véritable douleur.

Le degré de l'agitation fébrile , ainsi que la durée de la maladie , sont donc toujours en raison directe de la douleur de la partie enflammée. La douleur est donc le principal aliment de la fièvre, comme nous l’avions annoncé.

Mais, dans la péritonite, aussi bien que dans toutes les phlogoses dont nous nous sommes occupés, il existe une autre cause de fièvre : c’est la résorption d'un pus en putréfaction. Cette cause peut se combiner avec la première ; mais elle peut aussi en être indépendante. Sur la surface enflammée du péritoine, on ne la voit guère alimenter la fièvre sans le concours de la douleur.

Il résulte de cette combinaison une hectique beaucoup plus rapide que celles que nous avons vues jusqu'ici dans les péritonites chroniques ; une hectique qui a bien plus tôt exténué les forces, et qui porte avec elle des caractères particuliers. On sent qu'elle doit se placer à côté de l’hectique de suppuration du parenchyme pulmonaire, à côté de l’hectique des pleurésies avec solution de continuité de la plèvre pulmonaire et communication avec l'air, à côté de celle qui dépend de la pleurésie traumatique ; enfin, à côté des hectiques qui accompagnent toutes les suppurations dans lesquelles le pus communique avec l'air.

Nous allons en offrir un exemple des plus frappans.

382 HISTOIRE DES PHLEGMASIES CHRONIQUES. | LY° OBSERYATION,

Péritonite chronique avec perforation des intestins.

Pagnet , âgé de vingt-deux ans, fusilier au quatrevingt-quatrième régiment, recut sur un pied un coup. de hache qui lui enleva la première phalange du gros orteil ét les deux doigts qui suivent. Admis à lhô- - pital d’'Udine pour y être traité, il y vécut trois mois dans une salle de chirurgie, pendant lequel temps on renarqua les symptômes suivans.

Dès son arrivée, ce sujet se plaignit de douleur du ventre, qui était fort tendu, et son teint décoloré annonçait qu'il était malade depuis quelque temps. Il n’avait pas le dévoiement. Les plaies, quoique simples, ne marchèrent point vers la guérison ; elles restèrent constamment blafardes , donnant de temps en temps des hémorrhagies assez abondantes. Il avait aussi une petite fièvre qui ne se marquait bien distinctement que le soir par une accélération du pouls, avec augmentation de la chaleur de la peau. — Ïl fut traité, à l’intérieur, par des alimens restaurans , et des médicamens toniques, qui furent jugés nécessaires pour rémédier à l’état de langueur où il se trouvait. Mais on fut obligé de suspendre les antiscorbutiques , parce qu’ils fatiguaient l'estomac, qui quelquefois les repoussait. Le chirurgien-major se voyait réduit à ne lui donner ! que des substances adoucissantes, quelque désir qu'il eût de le fortifier,

Vers le 15 mai, quinze jours avant sa mort, Pagnet annonça que ses douleurs de ventre, qui jusque-là n'avaient été que sourdes et confuses , commençaient à devenir aiguës. Elles firent en peu de temps de si grands progrès que le poids des couvertures était insupportable. La fièvre devint trèsforte, avec une chaleur âcre, et toutes les excrétions d'une fétidité stercorale.

On voulut donner une potion confortante avec le diascordium : il la vomissait, en quelque petite quantité qu'on la lui fit avaler. Les cinq où six jours qui précédèrent sa mort, il n’avait plus aucun relâche. Il souffrait continuellement des douleurs horribles, et était dévoré par une fièvre ardente qui, par sa violence, paraissait fort au-dessus de ses forces. Elle l’eut bientôt conduit au dernier degré du marasme , dans lequel il expira, prodigieusement fétide, et ayant vomi jusqu’au dernier moment tout ce qu'on Jui donnait de stimulant : la limonade et les solutions de gomme arabique étaient les seuls médicamens que son estomac supportait.

Autopsie.

Elle mit en évidence une péritonite universelle, avec exsudation concrète, noire, pus sanieux, liquide, grisâtre , noirâtre, d'une fétidité stercorale , sangréneuse et cadavéreuse , remplissant tous les intervalles des adhérences. Dans une foule de points les intestins étaient sphacelés dans toute leur épais-

seur, et perforés au point de paraître criblés. En examinant la matière de l’'épanchement , on ne pouvait douter qu’elle ne fût mêlée d'excrémens , et le gaz que renfermait le péritoine avait l'odeur de celui qui sortit des intestins. La membrane muqueuse était saine partout, excepté aux lieux perforés. Le cadavre n’offrit aucune autre lésion notable.

rc SAS

Voilà la seule péritonite avec perforation des intestins que j'aie rencontrée. Je dois les détails que je viens de consigner à M. Bernard, qui était chargé du pansement , sous la direction de M. Chabert, alors chirurgien en chef de l'hôpital. L'ouverture a été faite en présence de tous les officiers de santé employés à l'hôpital. J'avais vu et examiné moi-. même le malade à différentes fois : autrement je n'aurais point employé cette histoire, ayant résolu de ne rien avancer, dans cet ouvrage, que je n'aie constaté moi-même. Les caractères qui appartien- | nent à cette péritonite sont : 1°. une extrême sensibilité de tout l'abdomen; 2°. une hectique trèsrapide avec chaleur ardente et sèche ; 5°. la fétidité stercorale: des excrétions cutanées et pulmonaires. Il est évident que la péritonite existait avant la blessure du malade; qu’elle est restée fort longtemps latente et presque apyrétique ; qu'elle seule a empêché la guérison des plaies, et que l'époque de l'invasion de la fièvre et de l’exaspération de la douleur de ventre avec fétidité des excrétions, est

celle de la perforation des intestins et de la résOrpüon du pus fétide, gangréneux et stercdral, Con. férez cette observation avec les pleurésies à perfo= ration du parenchyme pulmonaire, tom. 1° (1).

Je vais maintenant essayer l’histoire de la péritonite d'après les faits que j'ai rapportés, et ceux que Je n'ai fait qu'indiquer ou analyser, mais qui Pourtant ont passé sous mes yeux.

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