‹ Histoire des plantes (volume 5)Chapitre 48 sur 106 · RES · texte numérisé non relu

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SYSTÈME DE LINNE. 929

se sont efforcés de découvrir sur quel principe il avait fondé ses ordres naturels, c'est-à-dire ont cherché à retrouver la clef ou le principe caché de ses ordres; mais personne n'y a réussi. Linné lui-même ne paraît pas avoir eu à cet égard des vues bien arrêtées. Il créa ses ordres par une sorte d'instinct supérieur propre à l’homme de génie, par cette demi-divination que finit par acquérir tout naturaliste, touf savant, qui possède une connaissance vaste et approfondie des êtres qu'il passe sa vie à observer.

Linné créa donc ses ordres naturels, sans avoir eu de plan bien prémédité, sans avoir consulté aucun ensemble bien défini d’organes. C’est ce que paraît prouver l’entretien suivant qu'il eut avec un de ses élèves, nommé Gisèke, entretien qui nous a été conservé, et qu’il ne sera pas sans intérêt de rapporter. Nous laisserons parler chaque interlocuteur :

« LINNÉ. Est-ce que vous croyez, mon cher Gisèke, pouvoir donner le caractère d’un seul de mes ordres?

Gisèke. Oui, sans doute : par exemple celui des Ombellifères.

LINNé. Et quel est-11?

Gisèke. Celui-là même d’être ombellifères, c’est-à-dire de porter des fleurs disposées en ombelle.

Linné. Fort bien ; mais ne vous rappelez-vous pas quelques plantes dont les fleurs sont aussi en ombelle et qui cependant n’appartiennent pas à cet ordre ?

Gisère. Il est vrai, je me souviens de quelques-unes; j’ajouterai donc deux semences nues.

LINNé. Alors l’Echinophore ne sera pas de cet ordre, car elle n’a qu’une semence dans le centre du pédoncule, et cependant c’est une ombellifère ; et où mettrez-vous l’Eryngium?

GisèkE. Parmi les Agrégées.

LiNNé. Point du tout. C’est très-certainement une ombellifère, car elle a un involucre, cinq étamines, deux pistils, etc. Quel sera donc son caractère ?

Gisèxe. De telles plantes doivent être rejetées à la fin d'un ordre pour servir de passage à un autre. L'Eryngium joindrait les Ombellifères aux Agrégées.

Linné. Oh! oh! ceci est autre chose, c’est tout autre chose de connaitre les passages et de donner les caractères. Je les connais très-bien, et comme lun doit être joint à l’autre... Il y avait autrefois ici un de nos élèves nommé Fagraux, et qui maintenant est à Saint-Pétersbourg, jeune homme très-laborieux. 11 s’entêta du projet de découvrir la clef de mes ordres, il y travailla près de trois années et m’envoya son rêve. Pour

moi, j'en ris bien. Enfin je sais une chose, c’est que si je donnais une seconde édition de mon livre, je donnerais une seconde disposition de mes ordres. » %

Dans une lettre de Linné au même botaniste, on trouve les lignes suivantes :

« Vous me demandez les caractères de mes ordres, mon cher Gisèke ; je vous avoue que je ne saurais les donner. »

Magnol, célèbre professeur de botanique de l’École de Médecine de Montpellier, est le premier qui, dans un ouvrage intitulé Prodromus historiæ generalis plantarum, publié en 1689, ait imaginé le terme heureux de famille, pour désigner des groupes très-naturels de genres végétaux.

« Peu de livres en botanique et même en histoire naturelle, dit M. Flourens, ont eu plus de succès que le petit, (je dis petit car il n’a pas cent pages), que le petit livre de Magnol. La belle préface de ce petit livre, et il n'y a que la préface qui soit belle, n’a que treize pages, et le nom de Magnol sera immortel, tant il y a de force et de vie dans quelques idées supérieures, quand elles sont les premières et touchent à un grand problème. »

Citons quelques lignes de cette préface tant admirée par M. Flourens :

« Après avoir examiné, dit Magnol, les méthodes les plus usitées et trouvé celle de Morison insuffisante et défectueuse, celle de Roy trop difficile, j'ai cru apercevoir dans les plantes une affinité, suivant les degrés de laquelle on pourrait les ranger en diverses familles comme on range les animaux... Cette relation entre les animaux et les végétaux m'a donné occasion de réduire les plantes en certaines familles, par comparaison aux familles des hommes, et comme il m'a paru impossible de tirer les caractères de ces familles de la seule fructification, j'ai choisi les parties des plantes où se rencontrent les principales notes caractéristiques, telles que les racines, les tiges, les fleurs et les graines; il y a même, dans nombre de plantes, une certuine similitude, une certaine affinité qui ne consiste pas dans les parties considérées séparément, mais en total... je ne doute pas que les caractères des familles ne puissent être tirés aussi des premières feuilles du germe au sortir de la graine... J'ai donc suivi l’ordre que gardent les parties des plantes dans lesquelles se trouvent les notes principales et distinctives des familles, et sans me borner à une seule partie, j’en ai souvent considéré plusieurs ensemble. »

Magnol établit 76 familles, mais il n’en donne pas les caractères. Ses principes de classification sont encore vagues et incertains. Ils ne font qu’annoncer l'œuvre du jour nouveau qui va bientôt se lever sur la science. La préface du Prodromus historiæ plantarum, dont nous avons cité quelques lignes, renferme

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Fig. 278. Magnol.

comme en un brouillard l’idée mère de la méthode naturelle.

C’est À Bernard de Jussieu, sous-démonstrateur de botanique au Jardin des Plantes de Paris, qu’appartient la gloire d’avoir fondé cette méthode naturelle.

« Bernard de Jussieu, nous dit son neveu Laurent de Jussieu, regardait

la botanique, non comme une science de mémoire ou de nomenclature, mais comme une science de combinaison fondée sur une connaissance approfondie de tous les caractères de chaque plante. Il rassemblait chaque jour des matériaux pour former cet ordre naturel qui est comme la pierre philosophale des botanistes. Il négligeait de publier ses premiers essais en cherchant à perfectionner son ouvrage. Il a peu écrit, mais beaucoup

Fig. 279. Bernard de Jussieu.

-observé, et le fruit de son travail aurait peut-être été perdu pour a science

sans une circonstance favorable qui l'obligea à mettre au jour son plan naturel sur l'arrangement des plantes... »

Voici quelle fut cette circonstance. Louis XIV ayant vu à Saint-Germain les jardins dans lesquels le maréchal duc de

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Noailles faisait cultiver des arbres et des arbrisseaux exotiques, forma le dessein de créer à Trianon une école de Botanique. D'après le conseil de Lemonnier, premier médecin des enfants de France, et plus tard du roi, il choisit Bernard de Jussieu pour disposer cette école.

« Forcé, nous dit Laurent de Jussieu, d'adopter un arrangement, Bernard crut devoir substituer son plan nouveau aux méthodes anciennes. Ces méthodes n'étaient selon lui que des tables raisonnées dans lesquelles les plantes étaient disposées suivant un ordre convenu pour la facilité de ceux qui les étudient. La science bornée à ces méthodes est une science factice bien éloignée de celle de l’ordre naturel qui est la véritable, et qui consiste dans la connaissance des vrais rapports des plantes et de leur organisation. » ;

« Quand un homme, dit encore Laurent de Jussieu, a combiné les.caractères des plantes au point de pouvoir dans une espèce inconnue déterminer l’existence de plusieurs par la présence d’un seul , de rapporter sur le champ cette espèce à l’ordre qui lui convient ; quand il a détruitce préjugé flétrissant pour la botanique, que l’on ne regardait que comme une science de mémoire et de nomenclature, et qu’il en à fait une science de combigaisons qui fournit un aliment à l'esprit et à l'imagination, cet homme peut être appelé le créateur ou du moins le restaurateur de la science.

« D'autres en étendront peut-être les bornes, mais il en aura le premier montré la voie, tracé le plan, établi les principes. M. de Jussieu ne les a consignés en effet dans aucun livre, mais dans le jardin de Trianon on reconnait l’esprit de l’auteur. En examinant les caractères, Bernard avait remarqué que les uns étaient plus généraux que les autres, et devaient fournir les premières divisions. Après les avoir appréciés, il avait reconnu que la germination de la graine et la disposition respective des organes sexuels étaient les deux principaux et les plus invariables: il les adopta et en fit la base de l’arrangement qu'il établit à Trianon en 1759. »

Quatre ans plus tard, un autre botaniste français, naturaliste remarquable par l'originalité de ses vues et l’étendue de ses conceptions, Michel Adanson, publiait tout un livre sur les familles des plantes. Il proposait une marche particulière pour arriver à la vraie méthode naturelle. Mais quelle était cette marche? Classer toutes les plantes connues d’après un grand nombre de systèmes artificiels, et d’après tous les points de vue sous lesquels on peut considérer ces plantes; ensuite, ranger dans le même groupe celles qui se sont trouvées rapprochées dans le plus grand nombre des systèmes employés.

Adanson créa ainsi 65 systèmes artificiels ; de leur comparaison, il forma 58 familles. Michel Adanson a le premier tracé les carac-

tères précis et détaillés de toutes ces familles; son travail, sous ce rapport, est bien supérieur à celui de ses prédécesseurs. Cependant, si Michel Adanson avait eu raison d'employer tous leurs caractères pour classer les plantes, il avait eu, d’un autre côté, le tort de donner la même importance à tous. Il comptait

Fig. 280. Adanson.

les caractères sans soupçonner qu'ils n'ont pas une égale valeur. La somme des rapports ainsi calculée se trouva souvent fausse, comme il arriverait pour une somme que l’on évaluerait en ayant égard non au métal des pièces, mais seulement à leur forme ou à leur volume.

C'est de 1789 que date la véritable création des familles naturelles végétales. C'est à cette époque que Laurent de Jussieu publia son immortel Genera plantarum. La publication de cet ouvrage, le plus beau monument que l'esprit humain ait élevé à la science des végétaux, marqua une ère nouvelle pour la botanique. C’est la plus grande révolution qui ait jamais été opérée dans la science naturelle. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’à cetle époque la distribution méthodique des animaux n'avait pas même été esquissée, et que la classification naturelle des des plantes dut contribuer beaucoup à hâter la création de la classification zoologique.

Les catalogues des jardins de Trianon, dressés par Bernard de Jussieu, et les conversations de ce dernier avec son neveu, furent l’étincelle primitive d’où Laurent de Jussieu fit jaillir ia lumière. Mais cette lumière devait resplendir sur la science des végétaux, et éclairer sa voie tout à la fois dans le présent et dans l’avenir. Nous laisserons le fils de l’immortel auteur du Genera plantarum, Adrien de Jussieu, exposer les véritables bases de la méthode naturelle, et les considérations qui guidèrent Laurent de Jussieu.

e Antoine-Laurent de Jussieu, dit Adrien de Jussieu, admet, comme Adanson, que l'examen de toutes les parties d’une plante est nécessaire pour la classer; mais, tout en poursuivant cet examen complet, il ne chercha pas à en déduire théoriquement la coordination des genres, et pour les grouper en familles il imita les procédés suivis pour la formation des genres eux-mêmes. Les botanistes, frappés par la ressemblance complète et constante de certains individus, les avaient réunis en espèces; puis, d’après une ressemblance également constante, mais beaucoup moins complète, avaient réuni les espèces en genres. Les caractères qui peuvent varier dans une même espèce doivent dépendre de causes placées hors de la plante et non en elle-même, par exemple sa taille, sa consistance, certaines modifications de forme et de couleur, etc., qu’on voit changer avec le sol, le climat et sous d’autres influences purement circonstancielles. Les caractères spécifiques, au contraire, ceux que doit présenter tout individu pour être rapporté à certaine espèce quelles que soient les circonstances où il se trouve, doivent tenir à la nature même de la plante. Parmi ces caractères, il y en a plusieurs plus solides encore que les autres, moins sujets à varier d’une plante à l’autre. Ce sont ceux qui, se retrouvant dans un certain nombre d'espèces, leur impriment une ressemblance assez frappante pour qu’on en constitue un genre. Ceux-là auront donc par leur

généralité plus de valeur que les spécifiques et les spécifiques plus que les individuels.

Mais comment est-on parvenu à estimer ces différentes valeurs? La nature elle-même avait indiqué à l'observateur les espèces et beaucoup de genres par les traits de ressemblance dont elle marque certains végétaux, puisque tous les botanistes, à peu près d'accord jusqu’à ce point, se séparaient plus loin, pour suivre chacun une route différente. Cependant il y

a plusieurs grands groupes de végétaux liés entre eux par des traits d'une

ressemblance tellement évidente qu’elle n’avait échappé à aucun, et qu'il n’est pas besoin d’être botaniste pour la reconnaître. Outre ces traits communs à toutes les espèces d’un de ces groupes il y en a qui ne sont communs qu'à un certain nombre d’entre elles, de telle sorte qu’il peut être subdivisé en un grand nombre de groupes secondaires. Ceux-ci avaient été reconnus comme genres par les botanistes. On avait donc déjà quelques collections de genres évidemment plus semblables entre eux qu'ils ne

l’étaient à ceux de tout autre groupe ou en d’autres termes quelques familles incontestablement naturelles. Jussieu pensa que la clef de la méthode naturelle était là, puisqu’en comparant les caractères d’une de ces familles à ceux des genres qui la composent, il obtiendrait la relation des uns aux autres, qu’en comparant plusieurs entre elles il verrait quels caractères communs à toutes les plantes d'une même famille varient de l'une à l’autre, qu’il arriverait ainsi à l'appréciation de la valeur de chaque caractère et que cette valeur, une fois ainsi déterminée au moyen de ces groupes si clairement dessinés par la nature, pourrait être à son tour appliquée à la détermination de ceux auxquels elle n’a pas aussi nettement imprimé ce cachet de famille, et qui étaient les inconnues de ce grand problème. Il choisit donc sept familles universellement admises : celles qu’on connaît sous les noms de Graminées, Liliacées, Labiées, Composées, Ombellifères, Crucifères et Légumineuses. Il reconnut que la structure de l’embryon est identique dans toutes les plantes d’une de ces familles; qu’il est monocotylédoné dans les Graminées et les Liliacées, dicotylédoné dans les cinq autres; que la structure de la graine est identique aussi; l'embryon monocotylédoné placé dans l’axe d’un albumen charnu chez les Liliacées, sur le côté d'un périsperme farineux chez les Graminées l'embryon dicotylédoné au sommet d’un albumen dur et corné chez les Ombellifères, dépourvu d’albumen chez les trois autres; que les étamines qui peuvent varier par leur nombre dans une même famille, les Graminées, par exemple, ne varient pas en général par leur mode d’insertion, hypogyne dans les Graminées, dans les Crucifères; sur la corolle dans les Labiées et les Composées ; sur un disque épigynique dans les Ombellifères. Il obtenait ainsi la valeur de certains caractères qui ne devaient pas varier dans une même famille naturelle. Mais au-dessous de ceux-là s’en trouvaient d’autres plus variables qu'il chercha à apprécier de même, soit par l'étude d’autres familles indiquées par la nature même, soit dans celles qu’il formait en appliquant ces premières règles et plusieurs autres fondées sur l’observation. Nous ne pourrions le suivre ici dans les détails de ce long travail duquel résulte l'établissement de cent familles comprenant tous les végétaux alors connus.

On voit dans tout ce qui précède l'emploi d'un principe qui avait échappé à Adanson : celui de la subordination des caractères qui, dans la méthode de Jussieu, sont, suivant sa propre expression, pesés et non comptés. »

Lorsque les familles furent constituées, Laurent de Jussieu les groupa en 15 classes, comme on le voit dans le tableau suivant :

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