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Fig. 301. Reproduction du Sphæroplea.
-en peu de minutes toute la substance de l’anneau que l’on considère se résout en une innombrable multitude de corpuscules. Puis, un second et un troisième anneau de la même cellule subissant le sort du premier, celle-ci se trouve en définitive
toute remplie de corpuscules allongés qui s’agitent et fourmillent en tout sens (fig. 301, E, 0).
On voit avec un plus fort grossissement ces corpuscules mobiles sur la même figure 301, FE.
« C’est un spectacle vraiment surprenant, dit M. F. Cohn, professeur de botanique à l’université de Breslau, auquel on doit ces intéressantes observations, que celui de tous ces mouvements d’une incroyable vivacité au sein de la cellule mère... La membrane des cellules s’est percée à un moment donné d’une ou plusieurs ouvertures, semblables pour la forme et les dimensions à celles que nous avons vues chez les cellules sporanges. Un premier corpuscule s'échappe de leur cavité par une de ces perforations ; d’autres le suivent et bientôt ce sont des multitudes de ces corpuscules qui sortent à la fois. Leur mouvement dans l’eau est d’abord très lent ; souvent l'issue que les corpuscules baculiformes voudraient forcer est obstruée par une vacuole qui y aplique son enveloppe mucilagineuse ; les corpuscules s'épuisent en vain contre cet obstacle. Je les ai vus après douze heures d'efforts s'agiter encore tumultueusement dans leur prison, puis rentrer enfin dans le repos et se transformer en vésicules jaunâtres.... Les corpuscules agiles, dont il vient d’être question, mesurent environ + de ligne en longueur ; leur forme est cylindroïde-allongée et rappelle celle de certains petits coléoptères curculionides. Leur extrémité postérieure est un peu renflée, parfois aplalie et élargie à la fois; elle est teintée de jaunâtre et laisse fréquemment distinguer dans son intérieur quelques granules ; l'extrémité antérieure s’allonge au contraire en une sorte de rostre étroit et hyalin qui porte à son sommet deux longs cils. Ceux-ci sont surtout bien visibles dans une solution iodée qui éteint la vie des corpuscules.... Ce mouvement des corpuscules cilifères dont nous parlons est caractéristique ; sont-ils doués de peu d’énergie vitale, ils ne font qu'osciller de leur rostre, comme en tâtonnant; s'ils se meuvent plus rapidement, ils tournent autour de leur axe transversal médian, comme le ferait un bâtonnet qui, étant solidement tenu par son milieu, recevrait un mouvement de rotation ;.… on en voit aussi qui se meuvent en rond sur eux-mêmes sans changer de place, à la manière du chat qui court après sa queue ; mais, la plupart du temps, ils décrivent une cycloïde par un mouvement de progression saccadé et comme par sauts; plus rarement s'avancent-ils en droite ligne. Leur tendance naturelle vers la lumière est indiquée par ce fait que, dans la goutte d’eau où je les. observais, ils s’amassaient volonters vers Le bord qui regardait la fenêtre de ma chambre.
La ressemblance extérieure de ces corpuscules avec les anthérozoïdes. du Vaucheria m'’autorisait déjà à leur attribuer des fonctions analogues, lorsque j’eus la satisfaction de-constater leur faculté fécondatrice avec toute l'évidence qu'il est possible de désirer dans l'observation des phénomènes de la nature... Quand ces anthérozoïdes, devenus libres, se sont répandus dans l’eau, ils se réunissent au bout de peu de temps autour des cellules dont le contenu s’est organisé en spore. Ils s’agitent tumultueusement près de chacune de ces cellules; ils s’attachent à ses parois, la quittent un instant, puis reviennent aussitôt. Enfin un des corpuscules s'approche de l’une des petites ouvertures que nous savons exister dans la membrane des sporanges ; il s’y tient fixe et y introduit son rostre délié. Quelquefois la partie postérieure de son corps est trop large pour passer impunément ; alors on le voit se pousser avec effort en s’aidant sans.
relâche de son rostre et se faire plus petit en se contractant sur lui-même ; enfin il force le passage et pénètre dans la cavité du sporange. En même temps, d’autres anthérozoïdes pénètrent par la même voie ou par d’autres pertuis. Trois ou quatre sont souvent engagés à la fois dans la même ouverture; les plus petits passent sans obstacle au premier élan, et leur mouvement de translation du liquide où ils nagent dans le sein du sporange décrit de grands cercles et constitue un phénomène extrêmement curieux à observer. Au bout de quelques instants, il y a dans le sporange plus de vingt anthérozoïdes qui s’agitent autour des jeunes spores. Celles-ci sont, comme je l'ai dit plus haut, de petites sphères lisses, plus ou moins complètement remplies de chlorophylle, et enveloppées d'une couche muqueuse qui n’a point les caractères d’une membrane de cellulose. Les spermatozoïdes se jettent d'une spore sur une autre, comme si une force électrique les attirait et les repoussait alternativement, et cela si rapidement que l'œil a peine à les suivre. Souvent ils se portent avec la même agilité d’un bout du sporange à l’autre, en même temps l'agitation de leurs cils vibratiles imprime aux spores un mouvement lent de rotation. J'ai vu les anthérozoïdes s’agiter confusément dans la cavité des sporanges pendant plus de deux heures. Leur mouvement se ralentit ensuite peu à peu et ils finissent par s'appliquer à la surface des jeunesspores. On en voit un ou deux se fixer par les cils et le rostre sur chacun de ces corps et y demeurer comme implantés ; ils y oscillent encore longtemps, puis enfin ils deviennent tout à fait immobiles et s'appliquent
Fig. 302.
Spore Due PER de toute leur longueur sur la spore, leur corps perd
sa forme, il n’est bientôt plus qu'une gouttelette
muqueuse dont une partie semble être absorbée par la spore... La spore
primordiale fécondée se recouvre bientôt d’une véritable membrane cellulaire (fig. 302). »
Quand ces spores se disposent à germer, leur contenu subit plusieurs modifications. Il devient grenu, prend une teinte assombrie de brun-rouge, et un cercle plus transparent se montre dans son centre. Fréquemment la matière rouge se teint en vert avant la germination; ce changement de couleur se produit peu à peu de l'extérieur de la spore vers le centre de sa cavité. Tout le contenu plastique de ce corps finit par se
Fig. 303. Spores de Sphæroplea en germination.
diviser d'abord en deux, puis en quatre, puis en un plus grand nombre de parties (fig. 303, a, b, c), qui rompent leur double
enveloppe, pour se répandre librement dans l’eau, comme autant de zoospores.
La forme de ces zoospores est inconstante, comme leur volume et leur couleur. Pendant plus d’une heure, ces corpuscules, munis de deux cils à leur rostre, s’agitent d’un mouvement lent et saccadé. Ce mouvement s’interrompt de temps en temps, par de longues pauses, et parfois l’on croirait les corpuscules rentrés pour toujours dans le repos, lorsque, après plusieurs heures d’immobilité, ils se prennent tout à coup à pirouetter de nouveau.
Lorsque ces zoospores se mettent à germer, ils s’allongent de plus en plus en façon de fuseau (fig. 304, a, b,c,d,e,f,g), et bientôt la petite plante, jusque-là formée d’une seule cellule, se partage en deux compartiments égaux, puis suCCessivement en un plus grand nombre de cellules au fur et à mesure qu'elle grossit, et elle finit par devenir un nouveau Sphæroplea.
Telle est l'histoire du Sphæroplea annulina. Nous n'avons retranché que très peu de chose au récit de M. Cohn. Ces détails étranges font naître chez le naturaliste et le penseur une admiration profonde. Voilà des individus placés au plus bas de l'échelle végétale, et qui se reproduisent en émettant des germes, lesquels sont doués d’un mouvement propre, et semblent guidés dans leurs évolutions par un véritable instinct. A la vue de ces mouvements volontaires et presque réfléchis chez les jeunes générations d'un végétal inférieur, on est entraîné à les considérer, avec les Allemands, comme des animaux, lesquels, en se tenant immobiles et se fixant sur un objet quelconque, deviendraient des végétaux. Mais combien
Fig. 304. Germination du Sphæroplea.
ces faits bouleversent les notions généralement reçues sur les distinctions des animaux et des plantes! Pour savoir en quoi la vie consiste, il ne suffit pas de la contempler chez les êtres supérieurs, il faut la suivre dans toute la série de la création, depuis l’homme jusqu'à l’humble Sphæroplea!
Le Fucus vésiculeux. — L’Algue la plus vulgaire, la plus connue, est le Fucus vésiculeux ou Varech (fig. 305), qui croît abon-
damment sur les rochers, au bord de l’Océan et de la Méditerranée. Elle sert, dans le Nerd, à couvrir les toits rustiques.
On la coupe deux fois l'an, pour la brüler, et retirer de ses cendres de la soude, ou bien pour fumer les terres. La partie plane de sa fronde bifurquée est parsemée de vésicules globuleuses, pleines d'air, qui sont probablement destinées à soutenir la plante dans l’eau, et remplissent La même fonclion que la vessie nataloire des poissons. Des tubercules mamelonnés recouvrent l'extrémité de ces bifurcations de la fronde.
Si l’on retire de l’eau certains échantillons de ce Fucus, à l’époque où ces tubercules sont bien développés comme on le voit sur la figure 305, on s'aperçoit bientôt que leur orificeestobstrué par une goutte d'une liqueur rougeâtre. D’autres échantillons de ce même Fucus offrent, dans les mêmes circonstances, une sorte de sécrétion, non plus rougeûtre, mais olivâtre.
Cette différence d'aspect semble, au premier abord, indi-
Fig. 305. Fucus vésiculeux (Algue commune, Varech).
quer une diflérence de constitution et de rôle physiologique dans les tubercules portés sur des frondes différentes. En effet, chacun de ces tubercules n’est autre chose qu’une cavité, ou conceptacle, renfermant soit un appareil fécondateur, soit un appareil de fructification, et ces appareils sont portés sur des individus différents. Le ÆFucus vésiculeux peut donc être considéré comme dioique.
MM. Thuret et Decaisne ont fait sur la structure des conceptacles mâles et femelles de cette Algue et sur son mode de fécondation des observations très curieuses.
Étudions la structure des conceptacles mâle et femelle.
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Fig. 306. Conceptacle mâle de Fucus vésiculeux coupé transversalement.
On trouve dans les conceptacles mâles (fig. 303) des sacs ovoïides, contenant une masse blanchâtre, parsemée de granules rouges. Ces sacs, désignés sous Le nom d'anthéridies, sont portés sur des poils rameux, articulés, qui remplissent presque tout le conceptacle. Ils renferment de nombreux corpuscules transparents, d’une grande ténuité, pourvus d’un granule orangé ou rougeâtre. Ces derniers corpuscules portent le nom d’anthérozoïdes;ils s’agitent avec une extrême vivacité, dèsqu'ils sontmis en liberté. Leurs organes locomoteurs consistent en deux cils prodigieusement ténus, dont l’un, plus court, paraît inséré vers l'extrémité la plus étroite du corps, laquelle est toujours en avant pendant la progression. Le deuxième cil traîne derrière le corpuscule.
On trouve dans les cofléeptacles femelles (fig. 307) des sacs membraneux plus ou moins sphériques ou oblongs, renfermant une masse arrondie, opaque, d’un brun grisâtre, divisée en huit parties. Ces sacs, ou sporanges, sont portés sur un court pédicule et environnés de filaments artic
Lorsque le sporange s'ouvre, comme le fait l’anthéridie à un moment donné, la masse qu’il contient est mise en liberté, en conservant sa forme première, gràce à une membrane qui retient les éléments ou spores qui la constituent fortement serrés entre eux. Mais les choses ne restent pas longtemps en cet état; Les spores s’isolent de plus en plus dans le revêtement
Fig. 307. Coupe tranversale d'un conceptacle femelle de Fucus vésiculeux renfermant les spores.
membraneux qui les retient prisonnières, et finalement elles deviennent libres. Elles sont alors parfaitement rondes, d’un jaune olivâtre, et absolument dépourvues de téguments.
Gustave Thuret, à qui l’on doit de très bonnes observations sur la structure admirable de ces végétaux inférieurs, a établi, par ses expériences, ce que deviennent les spores dégagées de leurs enveloppes, suivant qu’elles sont mises en contact avec leslanthérozoïdes, ou soustraites à leur action :
« Lorsque les frondes mâles, faciles à reconnaître par la couleur jaunâtre de leurs réceptacles, dit-il, sont placées quelque temps dans une atmosphère humide, il se produit un effet analogue à celui que j'ai décrit dans les plantes femelles. Les anthéridies, expulsées en immense quantilé
ALGUES. . 287 hors des conceptacles, viennent former à la surface de Ja fronde, à l’entrée de chaque ostiole, de petits mamelons visqueux, de couleur orangée. Que l'on détache un peu de cette matière visqueuse avec une aiguille, et qu'on l'examine au microscope dans une goutte d’eau de mer, on verra qu'elle est entièrement composée d’anthéridies qui, presque aussitôt, se vident des anthérozoïdes qu’elles renferment. Ceux-ci s’agitent avec la plus grande vivacité, et leurs mouvements se prolongent quelquefois jusqu'au lendemain, mais en diminuant peu à peu d'intensité. Le troisième jour au plus tard ils se décomposent.
« Pour féconder les spores et les mettre en état de germer, il suffit de mélanger à l’eau qui les baigne quelques anthéridies. Si l'expérience est faite sur une lame de verre et que les anthérozoïdes soient en quantité assez considérable, on sera témoin d’un des plus curieux spectacles que l'étude des Algues puisse donner l’occasion d'observer. Les anthérozoïdes, s’attachant en grand nombre aux spores, leur communiquent, au moyen de leurs cils vibratiles, un mouvement de rotation quelquefois très rapide. Bientôt tout le champ du microscope est couvert de ces grosses sphères brunâtres, hérissées d’anthérozoïdes qui roulent dans tous les sens, au milieu du fourmillement de ces corpuscules.
« Après s être prolongée environ une demi-heure, rarement plus longtemps, la rotation des spores cesse : les anthérozoïdes continuent à s’agiter quelque temps, mais avec moins de vivacité, jusqu'à ce qu’enfin tout mouvement s'arrête. Dès le lendemain du jour où les spores ont été mises en contact avec les anthérozoïdes, elles sont déjà revêtues d’une membrane. »
Gustave Thuret fait, du reste, remarquer que la rotation des spores est un phénomène qui, si curieux qu'il soit, ne mérite peut-être pas une grande considération. Il ne le croit nullement nécessaire à la fécondation des spores, et n’admet pas que ce mouvement ait lieu dans la nature.
Le Fucus vesiculosus ainsi qu’une autre espèce voisine, le Fucus serratus, sert dans l’industrie chimique à la préparation des composés d’iode et de brome. En Bretagne et sur quelques côtes de la Normandie, on recueille ces Algues, connues dans ces pays sous le nom de Goémon ou de Varechs, et on les incinère. Le produit de cette incinération, riche en carbonate de soude, est connu depuis longtemps sous le nom de soude de Varechs. I servait autrefois à fournir au commerce du carbonate de soude; mais cette matière étant extraite aujourd’hui avec beaucoup plus d'avantage du sel marin, la soude de Varechs n’est plus consacrée qu’à fournir l’iode et le brome.
Il y a dans l’eau de la mer de très minimes traces de bromures et d'iodures, si minimes que l'analyse chimique peut à peine déceler la présence de ces deux sels dans l’eau de la
mer. Mais, fait remar ao ie les plantes qui vivent au fond des eaux de la mer ou sur ses bords, particulièrement les Algues condensent, accumulent dans leur/Substance les iodures et les bromures. Si bien que les cendres provenant de la combustion de ces plantes sont riches en bromures et en iodures.
La fabrication des soudes de Varechs, qui se fait sur les plages de la Bretagne, occupe aujourd’hui près de 4,000 ouvriers. Elle à pris de grands développements depuis que l’iode et le brome ont été appliqués aux opérations de la photographie.
On recueille les Algues au bord de la mer. Le pêcheur de varechs s’avance dans les plages peu‘profondes, à une certaine distance du rivage, et avec un long'râteau, il rassemble les filaments de Varechs que la vague apporte et qu’elle remporterait en se retirant. Un àne ou un cheval sont chargés de butin. Comme les Varechs flotttent souvent sur l’eau, on peut en faire des radeaux, absolument comme on le fait pour les bois flottés. Ces radeaux sont poussés le long du rivage, dans le lieu où l’on doit procéder à leur incinération.
On vaégalement arracher les Varechs aux rochers sur lesquels ces plantes croissent en abondance.
Pour brüler les Varechs, on fait de grands tas, auxquels on met le feu. La combustion terminée, on ramasse les cendres qui, lessivées, fournissent une dissolution fortement alcaline. Cette dissolution étant évaporée, à siccité, est la soude de Varechs. Cette matière est vendue aux fabricants de produits chimiques, qui en extraient les bromures et les iodures, sels d’un grand emploi dans la médecine et dans la photographie.
Uneautre espèce d’Algues a été récemment préconisée comme source abondante et économique de composés de brome et d'iode.
Nous avons dit plus haut qu'il existe dans une partie de l'océan Atlantique peu distante du continent américain, une mer herbeuse, a mer des Sargasses,immense prairie marine qui s'étend sur un espace à peu près équivalent à la surface de la France. Elle est formée, comme nous l'avons dit, par le Fucus natans, dont les touffes, sans attaches au sol, sans racines, s’alignent dans la direction du vent et du courant. Des sondages faits dans cette mer en 1851 et 1852, ont donné des profondeurs variant de 2,000 à 7,000 mètres.
Un capitaine de vaisseau, M. Leps, qui a particulièrement étudié ces parages, pense que ce varech pourrait être utilisé pour l’industrie et l’agriculture, plus facilement encore que celui des côtes de Bretagne. Des bâtiments prendraient aisément un chargement de la plante comprimée en ballots. Les navires pourraient même être munis des ustensiles nécessaires pour brûler les varechs sur place, et se charger seulement des cendres de ces végétaux.
Ce serait là une assez bonne spéculation; car l’iode qui ne s'extrait jusqu'ici que des varechs jetés par la mer sur les côtes de la Bretagne et de la Normandie, est d’un prix assez élevé, et tend encore à enchérir par suite de l’emploi récent de ce produit dans la fabrication d’une matière tinctoriale verte.
Il yaurait donc une tentative industrielle importante à faire dans l’exploitation des varechs de la mer des Sargasses.
Les Champignons n’ont jamais ni feuilles, nitiges, ni racines. Privés de parties vertes, ils respirent en produisant de l’acide carbonique.
Les organes de la végétation et ceux de la reproduction sont distincts chez les Champignons. Les premiers sont représentés par une sorte de feutre, composé de filaments entre-croisés, très ténus, que l’on nomme mycélium. Ce mycélium est souterrain, peu apparent, et souvent ilse détruit de bonne heure. C’est sur cette partie du champignon que se développent les appareils de la reproduction, lesquels sont toujours très considérables relativement aux organes de la végétation, et quelquefois multiples pour une seule et même espèce de Champignons. Cette multiplicité d'organes reproducteurs a été reconnue pour certaines espèces dont il sera parlé plus loin : les Érisyphés, qui causent la maladie de la Vigne et le blanc des horticulteurs. On a signalé dans l'Érisyphé jusqu’à trois sortes d'appareils reproducteurs, qui se développent successivement.
Les Champignons vivent dans les conditions les plus opposées et dans les lieux les plus divers. Certains apparaissent à la surface de la terre : tels sont le Champignon de couche, le
Bolet comestible, \a Morille, la Vesse-Loup, etc. D'autres croissent sur le tronc des arbres, sur les rameaux ou les feuilles. Quelques-uns, comme la Truffe, vivent enfouis à une certaine profondeur. Des milliers de petites espèces vivent en parasites sur d’autres végétaux, par exemple sur la Vigne, la Pomme de terre, et occasionnent parfois des maladies désastreuses, D'autres s’attaquent aux animaux. Personne n’ignore que la maladie qui.a détruit tant de vers à soie dans les magnaneries du midi de la France, est produite par un Champignon qui se développe à l’intérieur du corps de la larve vivante du ver à soie. Enfin, ces êtres microscopiques et envahisseurs peuvent s'attacher même à la peau et aux membranes muqueuses de l'homme et des animaux.
Nous ne saurions entrer dans de plus longues considérations générales sur les Champignons, mais nous espérons donner au lecteur une idée claire et suffisante de ces végétaux, en lui présentant successivement quelques types choisis parmi ceux qui sont aujourd’hui le mieux connus sous le rapport scientifique, et en entrant dans quelques détails pratiques à propos des champignons qui nous intéressent au point de vue de l’alimentation publique et de ceux qui sont la cause directe de véritables désastres pour nos cultures.
L’Agaric comestible où Champignon de couche (Agaricus campestris). — Ce champignon (fig. 308), dont on fait le plus grand usage culinaire, surtout à Paris, présente un pied, ou stpe, haut de 3 à 5 centimètres, plein intérieurement et surmonté d’un chapeau, d’abord arrondi en boule, ensuite élargi et bombé, blanc ou d’un jaune pâle, lisse et glabre. Ce chapeau porte, en dessous, des /ewillets, d’une couleur rosée, qui brunissent à mesure que la plante se développe. Une membrane blanche, semblable à une espèce de voile, recouvre entièrement ces feuillets dans leur jeunesse, et forme ensuite, en se déchirant, un collier, plus ou moins complet, autour du stipe.
L’Agaric comestible croît naturellement sur les pelouses exposées au soleil, dans les prés, etc. On l’obtient également par la culture, dans les lieux peu éclairés, comme les caves et les carrières. Il faut se garder de le confondre avec une autre espèce connue sous le nom d’Amanite vénéneuse, qui lui ressemble pour le port, mais s’en distingue par un pied bulbeux à la base, et enveloppé comme d’une bourse (valva), enfin par
la couleur de ses lames, qui ne sont pas rosées, mais blanches.
Pour avoir une idée exacte de la structure des Champignons en général, nous étudierons cet Agaric comestible.
Détachons une des lames qui occupent la face inférieure du chapeau; nous reconnaîtrons aisément, en la regardant à la loupe, que les deux surfaces de cette lame sont veloutées ; mais ce n’est qu'au microscope que nous pourrons apprécier leur vérilable organisation.
Fig. 308. Agaric comestible.
Si l’on pratique, dans la très faible épaisseur de ces lames, des coupes transversales, ou perpendiculaires à leur surface, on peut s'assurer que chacune de ces lames (fig. 308, 3) présente trois couches bien distinctes : une couche moyenne, se continuant avec la substance du chapeau, sorte de trame sur laquelle reposent les éléments perpendiculaires des deux autres couches, qui sont placées de champ sur la première.
Ces éléments sont des cellules de trois sortes (fig. 308, 4). Les unes sont plus courtes que les autres et ne portent rien à leur extrémité libre : celles-ci sont un peu plus longues et terminées par quatre pointes, lesquelles portent chacune un petit
sac sphérique à leur sommet (fig. 308, 5). Celles-là, beaucoup plus grandes encore, ne portent ni pointes ni sacs à leur extrémité.
On s’est assuré par expérience que les petits sacs disposés quatre par quatre au sommet des cellules de moyenne grandeur, sont les organes reproducteurs, qui peuvent germer et reproduire la plante mère. On leur donne le nom de spores. Les cellules qui les supportent se nomment basides.
Le résultat de la germination de ces spores est ce mycélium dont nous avons déjà parlé comme étant l’appareil reproducteur des Champignons, et que l’on voit, sous forme de filaments, à la base de l’Agaric, dans la figure 308, 1.
Des fragments de ce mycélium peuvent multiplier la plante comme pourrait le faire un fragment de rhizome quelconque d’un végétal phanérogame. C’est pour cela que les cultivateurs achètent et sèment le mycélium, qu’ils nomment blanc de Champignon, et qui peut se conserver plusieurs années sans perdre de ses propriétés germinatives.
Pour obtenir des Champignons, on étend le mycélium sur des couches épaisses de près d'un mètre, formées d’un mélange de terreau, de fumier avancé et de crotin de cheval, que l’on recouvre d’une couche de terreau. Si l’on arrose de temps en temps cette couche artificielle, afin d’y entretenir la chaleur et l'humidité, on voit, au bout de peu de temps, apparaître de . petits tubercules, qui seront plus tard de jeunes Champignons.
En 1861, le docteur Labourdette, à qui l’on doit des travaux pratiques intéressants sur l’art d'introduire dans le lait des animaux les substances médicamenteuses, a obtenu des Champignons de couche d’un volume énorme, par un système nouveau.
Voici comment opère le docteur Labourdette.
Il commence par faire naître des Champignons en plaçant des spores de ces cry ptogames sur une plaque de verre qui ne contient autre chose que du sable humecté d’eau. Parmi les Champignons ainsi développés, il choisit les plus vigoureux, et c'est avec le mycélium de ceux-ci qu'il obtient ses magnifiques produits. :
Le terrain dans lequel on répand le mycélium de ces Champignons est composé d’une couche de 0",25 d'épaisseur de sable et de gravier de rivière, et d’une couche de plâtras de démo-
lition de 0",15 d'épaisseur. On sème le mycélium dans le sable et on l'arrose avec de l’eau contenant de l'azotate de potasse (nitre, ou salpêtre) de manière à distribuer 2 grammes de ce sel par mètre carré de surface du sol.
Grâce à la puissante influence qu’exerce sur la végétation l'azote du salpètre, six jours suffisent pour le développement de ces Champignons. L'action du salpêtre continue de se faire sentir pendant six ans.
M. Labourdette a nommé Agaric géant cette variété d'Agaric comestible.
Quelques maraïchers obtiennent, au moyen de couches d’une composition spéciale, des Champignons aussi volumineux que ceux que récolte M. Labourdette, mais cet expérimentateur a eu le mérite de formuler et de préciser la cause de ces cultures exceptionnelles, qui, grâce à lui, pourront devenir habituelles, et fournir à nos tables une abondante provision de champignons monstres. Le salpêtre ajouté aux couches de Champignons suffira à nous doter de ce nouveau produit gastronomique.
Champignons vénéneux. — Après cette étude rapide de l’Agaric comestible, il sera naturel de placer des considérations générales sur les Champignons vénéneux, le genre Agaric renfermant tout à la fois des espèces comestibles pour l’homme et des espèces vénéneuses. Nous grouperons donc ici tout ce qui concerne les Champignons vénéneux.
Il n’existe pas, en effet, de ligne de démarcation tranchée entre les Champignons comestibles et les Champignons vénéneux, d’après les caractères botaniques. Les indicationstirées de la couleur et de l’odeur, des lieux de la récolte, de la consistance, etc., n’ont rien de certain, et la réunion de toutes ces circonstances n’a pas plus de valeur, quoi qu’on en ait dit. Ce qu’il ya de plus sûr c’est de s’en rapporter, pour cette distinction, aux botanistes qui ont fait une étude spéciale de la mycologie. Il n’est pas aussi sûr qu’on le croit à s’en fier aux personnes du pays qui font profession de ramasser des Champignons et de les vendre. Toulouse est une des villes de France où l’on mange le plus de Champignons. Au mois de septembre le marché en est inondé, et les Cêpes font alors les délices de la ville entière. Cependant des accidents se produisent quelquefois à Toulouse, par l’ingestion de Champignons toxiques. Il y avait à Montpel-
lier, en 1830, un homme et une femme qui, depuis vingt-cinq ans, ramassaient’ des Champignons dans les bois, pour les vendre au marché. Un jour, l’homme et la femme furent empoisonnés par leurs Champignons!
C’est que, nous le répétons, il n'existe point de caractères généraux pour différencier, parmi les Champignons, les espèces comestibles des espèces vénéneuses, pas plus qu'il n'existe de caractères généraux pour distinguer, dans la famille des Solanées, par exemple, les espèces alimentaires des espèces vénéneuses pour l'homme; pas plus qu’il n’existe, en zoologie, des caractères servant à distinguer les espèces nuisibles à l'homme des espèces utiles. Il faut donc renoncer à différencier par des caractères scientifiques la qualité vénéneuse et la qualité comestible dans le groupe des Champignons, il faut s'abstenir de demander à l’histoire naturelle ce qu’elle ne peut nous fournir, c’est-à-dire des caractères d'organisation végétale comme criterium d’une action physiologique exercée sur l’homme.
Les Champignons vénéneux appartiennent à trois genres de cette famille : les genres Agaric, Amanite et Bolet.
Les principaux Agarics vénéneux que l’on trouve en France sont : l’Agaric annulaire, V'Agaric amer, V'Agaric brülant, l'Agaric meurtrier, V'Agaric caustique, V'Agaric styptique, l’Agaric de l'olivier.
Les Amanitesvénéneuses de la France sont : l’Amanite bulbeuse, qui comprend plusieurs variétés, et la Fausse Oronge, un des plus beaux champignons de France, mais un des plus meurtriers.
Les Bolets vénéneux de France sont : le Bolet perracieux, le Bolet cuivré, le Bolet indigotier, le Bolet chicohin.
Les symptômes de l’empoisonnement par les Champignons sont des nausées, des anxiétés, des défaillances, suivies de vomissements et d’une tension douloureuse du ventre. Le tube digestif est enflammé au point de devenir le siège d’ulcérations gangréneuses, qui amènent la mort dans un intervalle de deux à trois jours. |
On a conseillé, pour ôter aux Champignons leurs propriétés vénéneuses, différents moyens, qui ont tous échoué, sauf un seul, qui est resté heureusement acquis à la science, et que nous allons faire connaître avec quelques détails,
parce qu'il s’agit ici d’une véritable question d’humanité.
Il existe un moyen d’ôter absolument aux Champignons,
quelle que soit leur espèce, leur action toxique. C’est de les
tenir quelque temps en ébullition dans du vinaigre de table, ou dans de l’eau chargée de sel marin.
Le principe toxique des Champignons étant soluble dans l'eau, la macération, ou l'ébullition dans l’eau vinaigrée ou dans l’eau chargée de sel marin, suffit pour enlever aux Champignons vénéneux leur principe toxique ; voilà, en quelques mots, le résumé de tout ce que nous allons avoir à dire.
La connaissance de ce fait remonte à une époque déjà ancienne, puisque dès l’année 1793, l’auteur d’un grand Traité des Champignons, Paulet, écrivait: « Il résulte des expériences faites sur les animaux avec des espèces éminemment nuisibles, que, si on les laisse tremper, coupés par morceaux, dans leau chargée de sel marin ou dans le vinaigre, ou dans des liqueurs spiritueuses, on leur enlève leur principe délétère, on les rend même incapables de nuire... Il est donc possible de convertir en aliment le poison même. » (T. II, p. 25.) Paulet ajoute que, comme le liquide dans lequel on a fait macérer les Champignons contient tout le poison, on doit rejeter ce liquide dans les préparations culinaires; tandis que le parenchyme du Champignon lui-même n’en conserve pas la moindre trace, et peut être, sans inconvénient, servi sur la table.
Dans son Traité de toxicologie, le docteur Galtier dit, d'après MM. Pouchet et Chanserel, que l’on prive les Champignons de leurs propriétés vénéneuses en les faisant bouillir dans l’eau pendant un quart d'heure ; que la macération dans le vinaigre, l'alcool, l’eau salée ou alcaline, enlève complètement le principe toxique; enfin que, dans les pays du Nord, où l’on conserve les Champignons dans l’eau salée, on fait usage indifféremment de toutes les espèces de ces Cryptogames.
MM. Cordier et Vardot, ainsi que Ch. Flandin, dans son Traité des poisons (t. IT), ont insisté sur ces mêmes observations.
Le docteur Basc (de Blaye) a fait connaître un procédé en usage dans le pays qu’il habite, pour conserver et faire voyager pendant longtemps le Champignon spongieux des bois, vulgairement connu sous la dénomination de Cèpe. Ce procédé confirme entièrement les données qui précèdent ; voici en quoi il consiste.
On plonge le Champignon dans de l’eau presque bouillante, on l’égoutte, on le presse avec un linge absorbant, puis on le sale par couches rangées dans une terrine. Quand on veut l’apprêter pour la table, on lui fait subir une maccration dessalante, qui lui rend son état primitif. D’autres dessèchent simplement le Champignon au four, après l'avoir trempé dans l’eau chaude.
Jamais, après l’emploi de ces moyens, on n’a eu d'exemples de symptômes toxiques, dit le docteur Basc. L'auteur ajoute qu'un chat, ayant bu de l’eau dépurative de la première opération, mourut empoisonné par ce liquide saturé du principe toxique des Champignons.
Mais personne, de nos jours, n’a plus fait pour démontrer péremptoirement l'utilité de la précieuse méthode empruntée aux peuples du Nord qu’un naturaliste attaché au Jardin des Plantes de Paris, Frédéric Gérard, mort en 1855.
Frédéric Gérard, pour établir la certitude de ce procédé préventif, entreprit une longue série d'épreuves, qui allèrent presque jusqu’à dépasser le but, et que l’on serait tenté de taxer de témérité. Il se soumit au régime alimentaire des Champignons toxiques, avec une confiance progressive dont on ne peut donner l’idée qu’en le laissant parler lui-même.
Frédéric Gérard rapporte comme il suit les expériences qu'il fit en se servant pour son alimentation de toutes sortes de Champignons vénéneux, dont voici les principales espèces : {° la Fausse Oronge ; 2 V'Agaric bulbeux ; 3° V'A garic vénéneux ; 4° l'Agaric émétique ; 5°V Agaric sanguin ; 6° l'Agaric pernicieux ; 7° le Bolet chrysenthère; 8° le Lycoperdon gigantesque.
« Dans l’espace d’un mois, dit ce courageux expérimentateur, plus de 75 kilogrammes de Champignons vénéneux sont entrés chez moi, ce sont les espèces les plus dangereuses. Pendant huit jours, je m'astreignis à manger deux fois par jour de 250 à 300 grammes de Champignons cuits. N'en ayant ressenti aucune incommodité, je ne m'en tins pas là, et craignant que mes nombreuses expériences n’eussent émoussé ma sensibilité, j'admis à partager mon expérience tous les membres de ma famille, qui se compose de donze personnes. Je ne procédais qu'avec lenteur, et après avoir essayé sur un, j'en prenais un deuxième. Je continuai jusqu’à ce que je fusse convaincu que, malgré la différence des âges, des sexes et des tempéraments, personne n'était incommodé.
« Pour chaque500 grammes de Champignons coupés de médiocre grandeur, il faut un litre d’eau acidulée par deux ou trois cuillerées de vinaigre, on deux cuillerées de sel gris, si l’on n’a pas autre chose. Dans le cas où
l’on n'aurait que de l’eau à sa disposition, il faut la renouveler deux ou trois fois. On laisse les Champignons macérer pendant deux heures entières. Puis on les lave à grande eau. Ils sont alors mis dans l’eau froide, qu’on porte à l’ébullition, et après une demi-heure on les retire, on les lave encore, on les essuie et on les apprête comme mets spécial. Inutile de dire que toutes les eaux qui ont servi à laver les Champignons doivent être jetées. »
Après ces expériences qui auraient paru téméraires à tout le monde, excepté à lui-même, Frédéric Gérard voulut faire profiter le public de la connaissance d’un fait qui l’intéressait d’une manière si directe. Il rédigea un mémoire, qu'il accompagna de planches représentant les espèces de Champignons pernicieux ayant servi à ses essais, et il adressa ce mémoire au Conseil d'hygiène et de salubrité de la ville de Paris. Il espérait que la grande publicité que reçoivent les actes et les indications du Conseil de salubrité, répandrait promptement dans le vulgaire la connaissance d’une vérité éminemment utile. Mais cet espoir devait être trompé par de malencontreux scrupules.
Dansle mémoire qu'il avait adressé au Conseil de salubrité de Paris, Frédéric Gérard annonçait qu'il mangeait chaque jour, lui et sa famille, composée de douze personnes, foute espèce de Champignons vénéneux. Le Conseil nomma une commission pour s'assurer de la vérité de cette assertion : Cadet Gassicourt et Cb.Flandin en faisaient partie. La Fausse Oronge (Amanita muscaria, de Persoon), et l'Agaric bulbeux (Amanita venenosa, de Persoon), c’est-à-dire les espèces les plus meurtrières du genre Amanite, furent présentées aux membres de la commission, qui les virent passer à plusieurs eaux vinaigrées, accommoder à la manière ordinaire, et servir à Frédéric Gérard, lequel en mangea au moins 250 grammes, et l’un de ses enfants 50 grammes environ.
Ce n’était pas sans émotion que les membres de la commission du Conseil d'hygiène voyaient s’accomplir un tel essai; mais la confiance de l’expérimentateur opéra si bien sur eux, qu'imitant son exemple, ils mangèrent eux-mêmes une certaine quantité de cet aliment; ils en prirent assez pour se rendre malades si les Champignons eussent conservé leurs propriétés toxiques.
La même expérience fut répétée plusieurs fois. Ni Frédéric Gérard, ni ses enfants, ni les personnes qui s’associèrent à ces épreuves, n’en ressentirent le moindre mal. Cependant l’expéri-
mentateur ne se ménageait pas, et sa famille suivait son exemple.
Les deux rapports faits au Conseil de salubrité, sur les expériences qui nous occupent, portent les dates des 9 et 26 novembre 1851 ; ils sont de Cadet Gassicourt. Après avoir mentionné les tentatives faites à toutes les époques pour corriger les propriétés vénéneuses des Champignons, et rappelé un curieux passage de Pline, dans lequel l’action du vinaigre est assez clairement indiquée (Debellat eos acetum, et aceti natura contraria ns — le vinaigre combat les Champignons; la nature du vinaigre leur est contraire), le rapporteur fait connaître les essais faits par Frédéric Gérard. 11 rappelle que ce courageux expérimentateur s’est adonné longtemps au régime alimentaire de Champignons vénéneux, et raconte ensuite les expériences qui furent faites devant la commission.
« Les Champignons recueillis par M. Gérard, dit Cadet Gassicourt, appartenaient à une espèce très connue, l’Agaric fausse oronge (Amanita muscaria de Persoon), la plus dangereuse des espèces peut-être après l’Agaric bulbeux, et si remarquable par la beauté de son chapeau écarlate, moucheté de taches blanches, sortes de verrues formées par les débris des valves.
« Deux jours s'étant écoulés depuis la récolte de ces Champignons, ils avaient été réduits, par la dessiccation, au tiers de leur poids, et ne pesaient plus exactement que 500 grammes au moment d’expérimenter.
« Nettoyées et coupées en gros morceaux (tout compris, chapeaux, feuillets et pédicules), les Fausses Oronges ont été d’abord lavées, puis mises, à trois heures de l'après-midi, dans un litre de nouvelle eau froide, avec addition de deux cuillerées de vinaigre, pour macérer en cet état pendant deux heures. Au bout de ce temps, on les a retirées de l’eau de macération, lavées à grande eau, mises à bouillir dans une nouvelle eau pendant une bonne demi-heure. Après cette coction, elles ont été lavées une dernière fois dans de l’eau froide et essuyées.
« Ces opérations terminées, les Fausses Oronges ont été accommodées à la manière ordinaire. Le mets avait assez bonne apparence. A six heures du soirune assiette pleine fut servie, et M. Gérard commença à en manger. Sur l'offre qu’il fit à l’un de nous (M. Flandin), celui-ci en prit une cuillerée ; puis les deux autres membres du conseil présents (MM. Cadet Gassicourt et Beaude) en voulurent aussi goûter. M. Gérard et l’un de ses enfants achevèrent ce que contenait l'assiette.
« Le lendemain de l'expérience, M. Gérard nous écrivait : « A l'exception « d'un petit embarras gastrique, qui a duré jusqu’à 8 heures 30 minutes du soir, et qui venait de l’état actuel de mon estomac, je n’ai éprouvé non plus « que mon fils, aucun accident par suite de l’ingestion de l'Amanite fausse « oronge. J'étais sans inquiétude sous ce rapport, et je ferai des expériences «sur l’Amanita venenosa dès que j'en aurai à ma disposition. »
« Avec M. Gérard, les faits suivent de près les promesses. Après avoir
donné la journée de dimanche à des recherches actives dans les bois des environs de Paris, il nous présentait lundi, trois des plus pernicieux Cryptogames. L'état avancé de l’un d’eux, ainsi que la saison froide et pluvieuse, nous prescrivait de hâter l'expérience. En conséquence, les membres de la commission, notre collègue M. Beaude et M. le docteur Cordier, qui suivaient avec intérêt les expériences de M. Gérard, ont été convoqués pour le lendemain matin à dix heures très précises.
« L'espèce de Champignon à l'ingestion de laquelle allait se soumettre M. Gérard a été parfaitement vérifiée. C'était l'Agaric bulbeux de Bulliard (Amanita venenosa de Persoon). Malgré sa ressemblance avec notre Champignon de couche, cette espèce se distingue aisément à la blancheur de ses feuillets, ceux du Champignon de couche étant de couleur rose ou violette.
« Un de ces Champignons, comme nous l'avons dit, était altéré, le parenchyme de son chapeau particulièrement était flasque et comme glutineux. Nous aurions été d'avis qu'on le rejetât, d'autant plus que les deux autres Champignons réunis offraient une dose redoutable et qui eût largement suffi pour une expérience convaincante. Mais M. Gérard joignit aux autres ce Champignon détérioré.
« Les trois Champignons pesaient ensemble 70 grammes, un tiers en moins vraisemblablement qu’ils n’eussent pesé deux jours plus tôt Dos ils étaient frais.
« Après les avoir préparés de la manière indiquée, on les servit à M. Gérard, qui, en les mangeant, se borna à faire la remarque que le mets avait un peu de mauvais goût, provenant du Champignon gâté.
« Le lendemain, l’expérimentateur allait donner aux membres de la commission les nouvelles les plus satisfaisantes de sa santé. »
Le rapport de Cadet Gassicourt se termine par cette conclusion formelle qu’il est possible de rendre inoffensifs les Champignons les plus dangereux.
Des expériences si PRE un rapport si concluant, devaient entraîner l'opinion du Conseil de salubrité. Ce rapport etses conlusions furent, en effet, adoptés par le Conseil. Il semble dès lors que, conformément aux vues de Frédéric Gérard, l’importante observation mise par lui en lumière, avec tant d’abnégation et de courage, devait recevoir une large publicité : le bien qu’aurait produit la diffusion de cette vérité était la seule récompense qu’il réclamât. On est surpris d'apprendre qu'il en fut tout autrement, et que le Conseil d'hygiène, après s'être bien convaincu de l’existence de cette utile vérité, décréta que la dite vérité serait mise sous Le boisseau.
On se demande quelles considérationsgraves, quels invincibles motifs firent jeter l'enbargo sur une des plus précieuses conquètes de l'hygiène publique. Ces considérations sont si légères, ces motifs sont si peu sérieux que nous avons besoin, pour les faire
connaître, de citer les paroles mêmes de l’un des membres du Conseil d'hygiène. Dans son Traité des poisons, Ch. Flandin, qui faisait partie de la commission dont nous avons cité le rapport, raconte en ces termes la conclusion inattendue de l'affaire des Champignons vénéneux devant le Conseil de salubrité de Paris :
« Pour la commission et pour le Conseil de salubrité, les expériences de M. Gérard furent concluantes. Mais, en raison des soins que l’on prend, à Paris, pour qu'il n'arrive sur les marchés que des Champignons de couche, on se demanda s’il était opportun ou d’un grand intérêt de donner de la publicité aux résultats obtenus. On pensa qu'il ne serait peut-être pas sans danger de dire à tous qu'avec certaines précautions on pouvait manger toutes les espèces de Champignons. Ces précautions seraient-elles toujours rigoureusement prises ? Suivrait-on partout et à la lettre, les prescriptions transmises par des instructions émanées d’une administration? Ne s’en écarterait-on pas, et par témérité même ? Puis, considérations d’un autre ordre, ne serait-ce pas introduire au foyer domestique un nouveau poison, et d'autant plus dangereux qu'il est un aliment, qu’il est sans saveur, ou plutôt qu'il a une saveur agréable, recherchée même ?
« L'administration et le Conseil d'hygiène publique et de salubrité virent le mal à côté du bien, et, tout en adressant des éloges à M. Gérard, ils ne crurent pas devoir donner une publicité officielle à des faits qui, sans doute, se propageront d'eux mêmes. »
Puisque l'administration et le Conseil d'hygiène virent ici le mal à côté du bien, il faut croire qu'il y avait, en effet, du mal dans la question. Mais le mal était singulièrement grossi, et l’on perdait trop de vue l’immensité du bien. Savoir, de science certaine, qu'avec certaines précautions on peut manger de tous les Champignons vénéneux, et décider que ce fait restera ignoré de tous; avoir dans les mains cette importante découverte et tenir sa main fermée; posséder le remède et laisser le mal subsister, c'est une conduite illogique, c’est tenir trop en tutelle un public depuis longtemps émancipé. Le Conseil d'hygiène espérait que ces faits «se propageraient d’euxmêmes », c'est-à-dire qu'il arriverait le contraire de ce qu'il avait jugé prudent de décider. Singulière manière de raisonner, comme on le voit. Mais non! ces faits ne se sont pas propagés d'eux-mêmes; ils sont bien et dûment restés sous le boisseau où les avaient cachésles scrupules mal entendus du Conseil d'hygiène et de l’administration. Une publicité officielle des résultats obtenus par Frédéric Gérard, la connaissance de ces faits largement répandue dans le public, par une Znstruction populaire, auraient, nous en sommes convaincu, fait éviter bien
des empoisonnements, qui se sont produit depuis l’année 1851, date du rapport dont nous parlons. La vérité est, en toutes choses, la meilleure règle de conduite, la liberté le plus sûr appui, et l’on n’a rien à gagner à mettre son propre jugement, ses propres vues, à la place du jugementet des vues de tout le monde. Dansune intéressante discussion qui eutlieu, en 1861, à l’Académie de médecine de Paris, sur la question des Champignons vénéneux, à propos d’une /nstruction populaire qui avait été demandée par le Ministre de la guerre, à cette Académie, à la suite de la mort de plusieurs officiers français, arrivée en Corse, en 1859, par l'effet des Champignons, Poggiale dit que l’eau vinaigrée et l’ébullition prolongée des Champignons leur enlèvent, il est vrai, la matière vénéneuse, mais « ne laissent qu'une matière coriace et sans goût». La chose est possible, bien que dans les expériences de Frédéric Gérard on ne la trouve point mentionnée avec autant d'assurance. Nous répondrons, dans tous les cas, à cette objection, qu'il vaut mieux manger des Champignons peu savoureux que d’ingurgiter un poison. Nous ferons remarquer, d’ailleurs, que l’action de l’eau vinaigrée est recommandée ici plutôt comme un moyen d’expérimentation que comme un procédé culinaire. Nul ne serait jaloux, sans doute, de marcher sur les traces de Frédéric Gérard, en faisant servirsur sa table toute espèce de Champignons, mais tout le monde serait heureux d’avoir sous la main le moyen de soumettre à une épreuve rigoureuse des Champignons suspects.
En résumé, il est impossible de distinguer par des caractères généraux un Champignon vénéneux d’un Champignon comestible: il faut nécessairement, pour faire cette distinction, recourir à un botaniste qui détermine l'espèce à laquelle appartient le Cryptogame examiné. En présence d’une telle impossibilité, ce qu'il y a de mieux c’est d'enseigner à tout le monde la manière de rendre inoffensifs tous les Champignons, et c’est ce que nous venons de faire en entrant dans les détails qu'on vient de lire sur le procédé simple et pratique recommandé et expérimenté, il y a trente ans, par Frédéric Gérard 1.
1. Le mémoire original de Frédéric Gérard fut publié en 1850 et 1851, dans la Revue scientifique de Quesneville, recueil aujourd’hui interrompu et difficile à trouver. Ce mémoire, pièce historique vraiment digne d'intérêt, a été réimprimé dans le Moniteur scientifique du docteur Quesneville, en 1861. Enfin nous l'avons repro-
duit en entier, dans notre Année scientifique (6° année). Ce qui précède est une analyse du mémoire de Fredéric Gérard.
La Truffe. — La Truffe est un Champignon qui vit souterrainement. Ce végétal se plaît dans les sols traversés par des racines d'arbres, particulièrement de Chênes.
La structure de la Truffe (fig. 309) est beaucoup plus compliquée qu’on ne l'avait cru jusqu'à nos jours. C’est aux beaux travaux des frères Tulasne que nous devons la connaissance exacte de l’organisation de ce singulier végétal.
Les jeunes Truffes présentent des cavités sinueuses, très irrégulières, communiquant en partie entre elles, et qui viennent aboutir, tantôt à une ouverture unique correspondant à une dépression extérieure, tantôt à plusieurs points de la surface (fig. 309, C). Lorsqu’elles sont plus avancées en âge,
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Fig. 309. Structure de la Truffe (*).
(*) À. Truffe entière. —B. Truffe coupée verticalement, pour montrer les canaux
aériens intérieurs. — C. Coupe verticale vue au microscope à un fort grossissement, pour montrer le tissu de la truffe et les sacs à spores. — D. Sacs à spores. — E. Spores.
elles sont parcourues par un double système de veines, les unes blanches, les autres colorées (fig. 309, B). Les veines colorées sont continues au tissu extérieur qui compose l’enveloppe.
Dans leur partie moyenne, elles sont formées par un lacis de filaments dirigés dans le sens de ces cloisons, d’où naissent des filaments plus courts, perpendiculaires, dont les extrémités renflées deviennent des sporanges. Les veines blanches paraissent formées par les prolongements des filaments stériles, entremêlés avec les sporanges, au milieu desquels se trouve de l'air interposé. Elles viennent aboutir à la surface externe en un ou plusieurs points.
Les spores (fig. 309, E), dont les formes sont très diverses, mais constantes pour une même espèce, sont en nombre limité, qui s'élève de 4 à 8. Leur membrane externe est lisse, hérissée, ou diversement réticulée. Ils paraissent contenus dans des enveloppes que les micrographes ont appelés Sacs à Spores (fig. 309, D).
Le Tuber brumale, les Tuber melanosporum, æshivum et mesentericum, sont les seules espèces de Truffesrecherchées en France. En Algérie, c’est le Terfex (Terfesia leonis) qui remplace à lui seul toutes les Truffes comestibles de l’Europe occidentale.
La multiplication artificielle de la Truffe est une des plus intéressantes conquêtes de la science et de l’agriculture modernes. Inaugurée vers 1868, cette exploitation agricole paraît devoir assurer à la France des revenus sérieux, par cette condition toute spéciale que lesterrains calcaires et Les sols les moins propres à la végétation, sont ceux qui conviennent à la culture et à la multiplication artificielle de la Truffe.
Un de nos savants naturalistes, M. Ad. Chatin, de l’Institut, professeur à l’École de pharmacie de Paris, a publié, en 1870, un ouvrage court, mais substantiel, sur la culture de la Truffe. Les faits rassemblés par M. Chatin nous permettront de donner une idée de l'importance de la culture artificielle de ce cryptogame dans l’agriculture française.
La germination de la Truffe n’a jamais pu être rigoureusement suivie dans toutes ses phases, et l’on n’a pu que bien difficilement rendre évidents pour tous les yeux les spores reproducteurs de ce végétal. On comprend dès lors la diversité des opinions qui ont été émises, tant parmi les savants que chez le vulgaire, sur la véritable nature de ce produit organique. Sans entrer dans la longue liste des explications contradictoires qui ont divisé à ce sujet sinon les savants, du moins les agriculteurs, nous dirons que l’on a d’abord soutenu que les Truffes
sont des tubercules des racines du Chêne sous lesquelles on les découvre. Mais, s’il est vrai que les Truffes adhèrent quelquefois aux racines du Chêne, il faut ajouter que cette adhérence n’est qu'exceptionnelle, et qu'il n’y a jamais continuité de tissu entre les radicelles du Chêne et les prétendus tubercules qui se trouvent engagés dans leur réseau.
Une opinion qui a fait beaucoup de bruit, et qui est encore soutenue par quelques agriculteurs arriérés, c’est que la Truffe est le produit de la piqûre des racines du Chêne par une certaine mouche. De même que la noix de galle apparaît sur l'écorce extérieure du Chêne à la suite dela piqüre d’un insecte, de même la mouche truffière produirait, en piquant les racines du Chêne, l’excroissance végétale qui constitue la Truffe. Mais l’adhérence de la Truffe aux racines du Chêne, que l’on admet dans cette théorie, n’est qu'un accident, et un accident assez rare. En outre, les partisans de cette même théorie ne sont nullement d'accord entre eux sur la couleur et la forme de la prétendue mouche truffière. Ajoutons que l’on n’a jamais pu découvrir la galerie de l'insecte dont on admet l'existence.
On sait parfaitement aujourd’hui, que la Truffe est un Champignon, qui vit souterrainement, comme certains de ses congénères. Ce cryptogame ne se plaît que dans les sols traversés par les racines d’arbres, particulièrement du Chêne. On l’a trouvé également sous le Charme, le Noisetier, le Châtaignier, le Hêtre, le Bouleau, le Peuplier, le Platane, etc.
Il faut donc bien se garder d'établir le moindre lien de parenté entre les racines d’arbre au milieu desquelles la Truffe croît de préférence et ce cryptogame. Pour se développer, les Truffes ont besoin d’un sol ombragé et rendu fertile par la décomposition des feuilles et des fruits qui tombent annuellement des arbres, en mème temps qu’il est divisé par le réseau souterrain des racines. Les Chênes sont les arbres les plus favorables à leur nourriture et à leur développement. Voilà pourquoi la Truffe se rencontre si souvent au pied des Chênes.
Il est aujourd’hui établi avec toute l’évidence possible que la Truffe se développe, par des spores, comme les autres Champignons. Ces organes, qui apparaissent à la maturité, sont d’une singulière petitesse, car leur dimension ne dépasse pas un dixième de millimètre de diamètre. Lorsque la Truffe, après l’époque de sa maturité, pourrit et se décompose dans le sol,
ses spores, mis à découvert, produisent du mycelium, c’est-àdire des filaments blancs, analogues au mycelium de l'Agaric: c’est ce sycelium qui, en se développant souterrainement, produit la Truffe.
Si l’on examine, dans le courant du mois de septembre, le sol d'une truffière, on voit qu'il est traversé par de nombreux filets blancs, cylindriques, bien plus ténus qu'un fil à coudre, et qui sont pourtant composés de filaments microscopiques de 3 à 5 millièmes de millimètre de diamètre. Ces filets blancs, cloisonnés sur leur trajet, se continuent avec un mycelium floconneux, de même nature, qui entoure les jeunes Truffes, et forme autour de ces Champignons comme une sorte de feutre blanc, de quelques millimètres d'épaisseur. Mais bientôt le réseau enveloppant se détruit peu à peu, d’abord partiellement, puis entièrement, et la Truffe paraît alors complètement isolée dans le sol.
Les terres favorables au développement de la Truffe sont les sols calcaires et secs. Si, partant de Poitiers, on se rend à Périgueux, en passant par Limoges, on peut s'assurer, dit M. Chatin, que des truffières existent de Poitiers aux environs de Montmorillon, où se montrent sans interruption des roches calcaires. Après Montmorillon commencent les terrains granitiques, qui s'étendent jusqu'à Limoges, et de Limoges aux approches de Thiviers. Or, Les truffières, qui ont disparu dès que s’est montré le granit, apparaissent de nouveau entre Thiviers et Périgueux, d’où elles s’irradient sur les terrains calcaires et volcaniques de l'Auvergne, du Vivarais et de la Vendée. ;
En France, la Truffe ne se montre, en général, qu’au delà de Ja Loire. C’est une opinion populaire dans le Périgord que la bonne Truffe ne vit que dans les régions propres à la culture de la vigne. Un climat trop chaud lui est contraire; un froid considérable la tue. Les froids de l'hiver 1867-1868 détruisirent plus des trois quarts des Truffes du Périgord.
L'existence des Truffes dans le sol est signalée par certains caractères. L'absence de la végétation herbacée ou son appauvrissement, est un des signes extérieurs les plus apparents. Certaines mouches, qui voltigent au-dessus du sol, sont un autre indice de la présence des Truffes. Ajoutons que les paysans de la Charente croient reconnaître leur présence à une couleur par-
HISTOIRE DES PLANTESe 20
ticulière de l’écorce du Chêne ou à une certaine excroissance venue sur le corps de l'arbre.
C’est aux sens perfectionnés de deux animaux domestiques que l'on s’en rapporte pour découvrir les gisements truffiers. Ces animaux sont le porc et le chien.
Le chien ne cherche la Truffe que pour plaire et obéir à son maître. Il laisse à l’homme le soin de creuser la terre, dans le point qu'il lui a indiqué, en grattant légèrement. Cependant, si le sol est labouré et mouillé, le chien ne s'arrête pas qu'il n'ait saisi la Truffe. En Bourgogne, on emploie pour la recherche des Truffes le chien de berger ; en Italie, on se sert du barbet.
Le porc est plus égoïste; il aime la Truffe et la recherche pour lui-même. Le porc dressé à cette recherche demeure immobile, ‘e nez sur sa trouvaille, attendant qu’on l’enlève. Toutefois il n'attend jamais longtemps et dévore au moindre retard sa proie odorante.
Cultiver la Truffe, essayer de la reproduire artificiellement, a paru longtemps impossible. La nature semblait seule avoir le privilège de produire ce criptogame souterrain. Cependant le problème a été résolu, et aujourd’hui, dans plusieurs de nos départements, cette industrie a pris beaucoup d’importance. L'ouvrage de M. Chatin nous renseigne avec exactitude sur ce sujet.
Nous ne dirons rien des tentatives, déjà anciennes, mais restées infructueuses, pour reproduire la Truffe, en semant dans le sol des fragments de ce végétal. Quelques résultats heureux obtenus par cette méthode ne peuvent entrer en balance avec les échecs répétés qui, dans presque tous les pays, l'ont fait abandonner. Le procédé qui réussit partout consiste à semer des glands dans un sol approprié, pour y récolter, au bout de quelques années, des Truffes.
Ce système est en vigueur aujourd’hui en Provence et dans le Poitou. Seulement, il ne faut pas prendre des glands au hasard ; il faut choisir, pour les semis, les glands venus sur les Chênes au pied desquels on a trouvé des Trufles. Après quelques essais préalables pour la convenance du sol, la réussite de cette méthode est infaillible. Les #u/ffières artificielles occupent aujourd’hui dans le midi de la France des centaines d'hectares.
Cette culture singulière, qui consiste à semer des glands pour récolter des Truffes, demande des soins particuliers.
Le commencement du printemps est la saison favorable aux semis. Un labour peu profond, de 25 centimètres à peine, est suffisant pour les semis. Pendant les cinq ou six premières années, on donne deux labours par an, l’un au printemps, l’autre en automne. Mais, dès que les plantations s’annoncent comme productives, c’est-à-dire vers la sixième année, on ne conserve que le labour du printemps, l'expérience ayant prouvé qu'il ne faut pas déranger, après cette époque, la terre des truffières, sous peine d'arrêter la production.
Les feuilles de Chêne et de Châtaignier sont excellentes pour servir de fumier à la terre. Lesirrigations ne sont point défavorables à cette culture, pourvu qu’on soit assuré de l’écoulement assez rapide de l’eau.
Les Chênes qui croissent au-dessus du sol des truffières ne doivent être ni abattus ni taillés, car on verrait alors disparaître les truffières qui existaient au pied de ces arbres. On a constaté ce fait curieux, qu’à mesure que les Chênes grandissent, la truffière s’en éloigne en décrivant comme un cercle qui va s’'agrandissant autour du tronc.
Jusqu'à quel âge les Chènes peuvent-ils entretenir la production truffière? Pour les habitants du Poitou, pour ceux surtout du Loudunois, le Chène cesserait de donner des Truffes à vingtcinq ou trente ans; de là des rotations de cultures établies dans ce pays, en vue de la production truffière. Pour M. Loubel, président du comice agricole de Carpentras, pour M. A. Rousseau, pour M. Martin Ravel, et on peut le dire, pour presque tout le monde, en dehors des Poitevins, la fertilité de l'arbre truffier est indéfinie ou du moins très longue. Elle n’est limitée peut-être que par une production insuffisante du chevelu des racines, alors que l’arbre est en décrépitude. M. Chatin a vuen Provence et en Dauphiné de très vieux arbres encore bons truffiers. Un vieux Chêne vert, plus de deux fois séculaire, existe à Boigne, près de Saint-Saturnin (Vaucluse), où il couvre une vaste truffière, et l’on cite, au Puy-Brion (commune de Parme), une rangée de Chènes-rouvres âgés d’un siècle, qui donne de nombreuses Truffes.
Quant à l’âge initial de la production truffière, les premiers produits se récoltent, avec une bonne culture, au bout de cinq
à six ans. Le rapport est notable vers huit ans, au maximum peut-être de quinze à vingt-cinq ans. Cependant dans les semis. négligés et trop serrés du Poitou, la récolte ne commence qu’à dix ou douze ans, pour s'arrêter vers trente ans, sous la double influence de l’ombre des fourrés et du recepage des plantations.
Les Truffes se récoltent pendant une période assez longue de l’année, c’est-à-dire du mois de novembre au mois de mars, car la maturation des individus s’échelonne dans tout cet intervalle. Comme, d’ailleurs, le porc ou le chien, qu’on emploie a la découverte ou à la récolte des Cryptogames, ne déterrent que la Truffe müre, on n’a pas même à redouter de retirer du sol un produit imparfait. Circonstance remarquable, en effet, le porc ou le chien, guidés par leur odorat, ne déterrent jamais que les Truffes arrivées à maturité : ils ne signalent pas celles. auxquelles manqueraient seulement quelques jours pour leur maturité. Le fait s'explique par le développement de l’arome, qui ne se fait chez ces Cryptogames qu’à leur entière maturité.
Dans le Poitou, les propriétaires exploitent par eux-mêmes leurs truffières, avec des porcs et des chiens loués par eux. Dans le Périgord, le propriétaire et le chercheur se partagent la récolte. Un système nouveau et qui se répand beaucoup, c’est l’affermage de la truffière. Le prix du fermage est, en moyenne, de 60 fr. l’hectare.
M. Chatin est parvenu à dresser une statistique assez exacte de la production truffière en France. Attribuant aux Truffes une valeur moyenne de 10 francs le kilogramme, qui est le prix de revient, il établit sur cette base la production truffière de treize de nos départements, qui est représentée dans le tableau suivant :
Arche, SA aie sde ut 250 000 francs.
AVEYTON EE An. LE 400 000 — CHAROMIEN AE ARRETE 400 000 — Gorrézer 22. AS AU 150 000 — Dordogh. s 55 es 43808 1 200 000 — Drôme 2 Ten, 1 200 000 — HÉTAUIR tin mec 150 000 — FOPEC UNE D Mess 3 000 000 — Lot-et-Garonne......... 300 000 — Bouches-du-Rhône..... 200 000 — Var. ste Re Et. 200 000 — Vaucluse me ere 3 800 000 —
Mennetr#f LR rt d-R 250 000 —
En tout, la production truffière s’élèverait, en France, à 15,880.,000 francs, représentant 1,508,000 kilogrammes de truffes.
M. Chatin fait connaître, dans son ouvrage, un grand nombre d'exemples de bénéfices donnés par la culture artificielle des Truffes.
Ce genre de culture fournirait les meilleurs résultats dans les garrigues stériles du midi de la France, qui pourraient devenir de riches truffières par les semis de Chênes verts ou de Chênes pubescents. Il donnerait les mêmes résultats dans jes terres calcaires, si maigres et à sous-sol si perméable, de la Champagne, d’une partie de la Bourgogne, de la Franche- Comté, du Dauphiné, etc.
Qu'on ne perde pas de vue que la Truffe ne demande que les terres les plus stériles de nos formations calcaires ; que le climat propre à la Vigne est celui qui lui convient le plus, et que sa culture, peu coûteuse et même nulle à la rigueur, puisqu'on peut, jusqu’au jour de la récolte, abandonner les plantations après les semis, comptera longtemps parmi les plus rémunératrices. Quelle que soit, en eftet, l’extension donnée aux truffières, la France sera pour la Truffe, autant que pour le vin, le grand marché du monde.
Le commerce des Truffes, déjà important, tend à se développer de plus en plus, et à sortir des limites que lui fixait le vieux système qui abandonne la production aux seules forces de la nature. C’est aux propriétaires des sols calcaires qu’il appartient aujourd'hui de lui donner une extension nouvelle en faisant, suivänt les enseignements de l’expérience, des plantations de Chênes truffiers, qui ajouteront d'autant plus à leurs revenus qu’ils n’y orne que leurs terres les plus maigres.
D'ailleurs, en créant des truffières, on opère le reboisement, cette grande œuvre de réparation à laquelle sont conviées, par leurs plus grands intérêts, les générations de notre siècle.
Il faut d'autant plus encourager la production des Truffes, que ce précieux Champignon jouit de propriétés réellement alimentaires, et qu’il n’est pas seulement, comme on le répète depuis longtemps, un simple condiment aromatique à l’usage des festins d’apparat. La Truffe est un aliment azoté et très nourrissant, qui peut faire avantageusement partie de l’alimen-
tion usuelle. C’est ce que prouve sa composition chimique. L'analyse a signalé dans la Truffe, outre l’azote, des matières grasses, de la mannite, du sucre et des acides végétaux.
Mais les propriétés alimentaires de la Truffe seraient-elles contre-balancées par quelques défauts? La Truffe serait-elle d'une digestion difficile? Si l’on écarte ces grands dîners dans lesquels la Truffe n'apparaît qu'après une charge énorme déjà imposée à l'estomac, si l’on ne considère que son usage dans le régime alimentaire au lieu et place d’autres légumes, on peut établir facilement que la Truffe est fort digestible.
Fig. 310.
Carie du Froment.
Nous pourrions citer beaucoup de témoignages empruntés aux habitants du Périgord et du Poitou, et démontrer ainsi le peu de fondement du reproche que l’on adresse commu nément à la Truffe sous le rapport de la digestibilité. Mais tous les témoignages doivent s'effacer devant celui d’un roi gastronome, Louis XVIII, pour qui la saison des Trulfes durait toujours.
« Que pensez-vous des Truffes? demandait un jour Louis XVIII à son médecin, Portal. Je gage que vous les défendez à vos malades.
— Sire, je les crois un peu indigestes.
— Les Truffes, docteur, ne sont pas ce qu’un vain peuple pense, » répliqua le roi, tout en dépêchant un gros plat de Truffes sautées au vin de Champagne,
Le docteur Malouet dévorait une ou deux livres de Truffes à son repas, assurant qu’elles aidaient à sa digestion. Il faut ajouter que Galien ne s’opposait pas à ce qu’on les mangeàt crues.
Nous n'oserions partager l'opinion de Galien, mais nous sommes tout à fait de l'avis de Louis XVIIL.
Champignon de la carie. — Le Champignon qui occasionne la carie des Blés (Tilleia caries) croît à l’intérieur de l'ovaire du Froment cultivé (fig. 310) et de quelques autres
Graminées. A l'époque de la maturité du Champignon qui
l’a envahi, le grain carié du Blé (fig. 311) offre presque le
volume et la forme du grain sain. Il en diffère surtout par sa teinte brunâtre, inégalement répartie.
Le Champignon de la carie naît en quelque sorte avec la fleur du Blé, et il entraine l’atrophie des stigmates et des étamines.
« Ayant soumis, dit M. Tulasne, à l’examen microscopique la matière pulvérulente qui remplit l'ovaire carié et spécialement les parties voisines de la périphérie... qui semblent mürir plus tardivement, nous avons reconnu que les spores se raltachent en grand nombre par des pédicelles courts à ces sortes de troncs ou de rameaux Communs, ténus, incolores, d’une nature fragile et qui
Fig. 311.
Grain de Froment carié.
sont résorbés ou disparaissent au fur et à mesure de la maturité des spores qu'ils engendrent : le tissu constitué par eux s'est accru avec l'ovaire et n'a pas cessé de le remplir, ni d’y multiplier des spores jusqu’au moment où celui-ci, parvenu à son plus grand développement, s’est aussi trouvé entièrement farci des semences du végétal parasite... » «Quand cette semence germe, dit encore M. Tulasne, sont égument réticulé se brise très distinctement en un point quelconque et sans régula-
rité (fig. 312 1, 2,), et il en sort un tube épais et flexueux, qui s’allonge parfois jusqu’à atteindre près de quinze fois le diamètre de la spore.... Les germes courts manquent rarement de se couron-
Fig. 312.
Spore de la carie Spore de la carie du Blé du Blé. en germination.
Fig. 314.
Sporidie.
ner d'une gerbe et d’un faisceau de spores secondaires, désignées sous le nom de sporidies (fig. 313 et 314). Ce sont des corps linéaires, très grêles,
réunis deux à deux dans leur partie inférieure par une bride rigide et courte, ce qui donne au Couple la forme d’un H. Après avoir müûri ce bouquet de sporidies, les germes ne tardent pas à se détruire. Les couples reproducteurs s’isolent alors les uns des autres et se répandent sans se dissocier à la surface des corps sous-jacents. Quelques-uns germent bientôt et émettent, surtout vers leur sommet, des fils très ténus, qui se ramifient promptement (fig. 315 et 316); d’autres en plus grand nombre donnent
Fig. 315. Bouquet de sporidies Fig. 316.
de la carie du Blé. Bouquet de sporidies.
naissance à des sporidies secondaires, sortes de corps épais, oblongs ou arqués, qui paraissent être les agents les plus importants de la multiplication des Champignons. Ce seraient des sporidies secondaires qui germeraient en émettant un ou plusieurs fils très ténus par des points quelconques de leur surface. »
Le Charbon. — Le Charbon proprement dit (Ustilago segetum) est un petit Champignon qui attaque particulièrement les Orges et les Avoines. Il se développe dans le parenchyme des enveloppes florales, de l’axe des épillets et des pédicules de ces Graminées. Quand le vent a dissipé les spores du parasite, il ne reste plus de ces parties qu'une sorte de squelette noirei et méconnaissable. La présence de ce Cryptogame entraîne toujours l'avortement plus ou moins complet des organes de la fleur qu'il a attaquée, la stérilité des épis, et une altération notable de leur structure normale.
Une autre espèce de Charbon, à spores noires, est également très redoutée des cultivateurs à cause du tort qu’elle fait au Mais.
La figure 317 représente un épi charbonné de Maïs à grains blancs. La figure 318 montre la coupe verticale d’un ovaire entouré de bractées tuméfiées par la présence du Champignon. Les taches noires indiquent la formation, en ces points, de la poussière noire de l’Ustilago Maydis. Ce Champignon peut également se développer dans la tige, et y donner lieu à la
formation d’excroissances plus ou moins volumineuses et difformes.
« En disséquant les excroissances ordinaires, lorsqu'elles sont encore gorgées de sucs, dit M. Tulasne, on les trouve formées d’un parenchyme à grandes cellules, fréquemment lacuneux, et traversé par un petit nombre de faisceaux fibro-vasculaires ; c’est une structure analogue qu’offrent toutes les bractées et l'ovaire investis par l’entophyte, aussi bien que les parties, hypertrophiées pour la même cause, des feuilles qui enveloppent la base de l’épi. Les lacunes de ce parenchyme, et fréquemment l'intérieur même de ses cellules constitulives, sont remplies, à quelque instant qu'on les examine, avec la pulvérulence finale de l'Ustilago, par la matière de ce Champignon. C’est une substance muqueuse, gélatineuse, parfaitement in-
Fig. 317. Charbon Fig. 318. Coupe d’un ovaire du Maïs de Mais (Ustilago Maydis). attaqué par le Charbon.
colore., qui se partage peu à peu en petites masses polyédriques, arrondies,.… qui se revêtent bientôt d’un système tégumentaire et deviennent des spores. »
L'Érisyphé ou le Champignon de la Vigne. — Les Erisyphés sont de petits Champignons que chacun a intérêt à connaître, à cause du grand tort que plusieurs de ces petits végétaux causent aux plantes cultivées et aux produits de l’horticulture. La maladie que les Érisyphés déterminent est vulgairement connue sous le nom de blanc.
La structure élégante et variée de ces petits Champignons
avait depuis longtemps fixé les regards des mycologues, lorsque M. Tulasne, par de nouvelles études, parvint à des résultats
imprévus.
Ces plantes microscopiques possèdent, d’après les observations de M. Tulasne, jusqu’à trois sortes d'appareils reproducteurs, qui apparaissent successivement, et le Champignon, si redoutable pour la Vigne, qu’on avait pris pour un type particulier, n'est autre chose qu’un Érisyphé qui parcourt seulement les deux premières phases de l’évolution de ses organes reproducteurs.
Les organes de végétation des EÉrisyphés sont constitués par un mycélium, formé de fils très ténus, pourvus de crampons, dont la forme et les fonctions rappellent, à plusieurs égards, les suçoirs de la Cuscute. Il faut donc voir dans ces Champignons des parasites qui vivent sur les parties vertes ou vivantes des végétaux, particulièrement sur les feuilles.
Des filaments du mycélium naissent des branches droites dont les articles, plus ou moins nombreux, se renflent en utricules ellipsoïdes, et constituent de petits appareils, souvent en forme de chapelets, formés de cellules reproductrices analogues
Fig. 319. Appareil reproducteur d'un Érisyphé (conidies).
aux bourgeons caducs que produisent certaines plantes cotylédonées. Ce premier système reproducteur porte le nom de Conidies (fig. 319).
Une autre sorte d'appareil reproducteur consiste en vési-
cules sphériques ou ovoides, ordinairement pédicellées et remplies d'innombrables petits corpuscules, ovales ou oblongs. Ce second système porte le nom de pycnides (fig. 320). LE
Telles sont les deux sortes d'appareils reproducteurs qui constituent le prétendu
Oidium Tuckeri, l'ennemi redoutable de Fig. 320. Autre appareil reproducteur d’un Érisyphé (pycnides).
la Vigne. Ce n’est pas autre chose qu’un Érisyphé, dont la forme dernière et parfaite de reproduction ne s’est pas développée.
Cette forme importante et tardive consiste en conceptacles globuleux, sessiles, d’abord incolores, puis jaunes, bruns, et enfin d'un noir plus ou moins foncé, qui naissent, comme les deux premières sortes d'organes reproducteurs, des filaments du mycélium. Ils sont tous accompagnés, à la maturité, d’un plus ou moins grand nombre d’appendices filiformes, dont la forme, les dimensions et la position varient avec les espèces que l’on considère (fig. 321). Ils sont simples ou ràmeux, et se terminent souvent en bras plusieurs fois dichotomes. Ausein des conceptacles on trouve des sacs, ou thèques, en nombre variable, ordinairement ovoïdes, fixés par un court onglet à la base du conceptacle. Le nombre des spores, assez constant pour chaque espèce, varie de deux à huit. Les conceptacles s'ouvrent irrégulièrement pour laisser sortir les {èques ou spores.
Le Champignon désigné par les botanistes sous le nom
Fig. 321. Troisième sorte d'appareil reproducteur d'un Érisyphé (conceptacles).
d'Érisyphé parvenu à une certaine période de son développement, est donc le parasite que l’on désigne communément . sous le nom d’Oidium, et qui constitue l’un des plus grands fléaux de nos vignobles.
Ce fléau, cependant, a été conjuré. Quand il fut bien reconnu que la maladie de la Vigne avait pour cause un Champignon parasite se développant avec une prodigieuse rapidité, mais vivant toujours à la surface de l’arbuste, on demeura convaincu que détruire ce parasite sur place devait amener la guérison des Vignes affectées.
C'est en 1850 que l’oïdium avait envahi les vignobles de la France. En 1855 on avait trouvé, dans le soufre employé en insufflations, le moyen assuré de le détruire sur place.
En 1856 l'emploi de soufre en poudre essayé dans les Vignes etserres du Nord, sur une petite échelle, se généralisa dans les vignobles du midi de la France, et ce moyen, se répandant peu à peu dans tous les pays, a fini par débarrasser la Vigne de l'ennemi qui l’avait longtemps compromise.
On se demande comment le soufre peut agir avec tant de rapidité et d’efficacité pour détruire l'Oïdium. Des expériences faites en 1855 par M. Henri Marès, correspondant de l’Institut, font comprendre ce mode d’action.
Pour apprécier par le seul secours des yeux l’effet que le soufre produit sur l'Oïdium, il suffit d'observer, sous le microscope, la série de modifications qui se manifestent sur les surfaces malades de la Vigne mises en contact avec du soufre divisé, ou fleur de soufre. La manière la plus commode de suivre la succession de ces phénomènes, c’est d’observer un grain de Raisin récemment envahi et couvert de cette légère efflorescence blanche que produisent les premières atteintes de l’'Oïdium. Sur les feuilles et les sarments verts, on remarque les mêmes effets, mais d’une manière moins tranchée.
Si on applique le soufre sur la Vigne malade, dans les meilleures conditions, c’est-à-dire par un temps sec et chaud, et sur des surfaces bien sèches, voici ce qu’on observe.
Le soufre, lancé à l’aide du soufflet sur les grains du Raisin malade, parait disséminé à leur périphérie et fortement retenu par la surface veloutée que forment les tigelles dontle »2ycélèum du Cryptogame se trouve hérissé.
Après vingt-quatre heures, on aperçoit un commencement de désorganisalion au contact du soufre; tout autour, beaucoup de spores sont tombées, et le mycélium ne M + avoir la même vigueur.
Après quarante-huit heures, le mycélium pair se Aétie, et la plupart des spores ont disparu.
Du quatrième au cinquième jour, on reconnaît que l’action est complète : le mycélium est rompu, flétri, désorganisé. On en voit çà et là les fragments déjà brunis; son écorce, n'existe plus.
L'action du soufre est alors évidente. La Vigne est bien débarrassée de l’action délétère du parasite, et elle commence à végéter vigoureusement. On s’en aperçoit huit à dix jours environ après l'application du soufre, à l'énergie nouvelle que prend la végétation de l’arbuste.
Lorsque la température est peu élevée, la désorganisation de l'Oidium ne s’opère que le septième jour ; mais lorsque le soleil frappe de ses rayons brülants les parties malades couvertes de soufre, l’action est beaucoup plus énergique et plus rapide; le second jour, elle est complète.
On trouve dans un mémoire imprimé en 1855 dans le Bulletin de la Société d'agriculture de Saint-Étienne, une expérience qui prouve, d’une manière frappante, l’efficacité, la spécificité véritable du soufre et de ses composés pour la guérison de la maladie du Raisin. M. Thirault, pharmacien à Saint-Étienne, auteur de ce mémoire, a fait l’expérience suivante, qui met en lumière la promptitude avec laquelle les composés de soufre exercent leur action sur l’Oidium.
M. Thirault exposa à l’action directe de l'hydrogène sulfuré gazeux une grappe de Raisin malade, en la plaçant dans un bocal à large ouverture qui renfermait du sulfure de potasse et de l'acide chlorhydrique dilué, mélange propre à dégager de l'hydrogène sulfuré gazeux. Au bout d’un temps fort court, on retira la grappe du flacon, et l’on constata que les filaments de l’Oïdium avaient entièrement et instantanément disparu, comme si on les eût enlevés par une action mécanique, telle que le frottement exercé sur les grains {.
1. Traitement de la maladie de la Vigne, par M. Thirault) Extrait du Bulletin de da Société agricole et industrielle de Saint-Étienne, 1855, page 29).
Mais les sulfures alcalins, bien que très actifs pour la guérison de l’Oïdium, sont d’un emploi difficile à cause de la forme liquide sous laquelle il faut les administrer, et sont plus coûteux, en raison surtout de leur »#on-volatilité. Le soufre, qui se réduit en vapeur à une température modérée, est, en raison de cette circonstance, bien préférable aux sulfures em-
ployés en lotions.
La volatilité du soufre est le fait qui explique la supériorité que présente l’emploi de ce corps sur celui des sulfures.
« Le soufre, dit M. Marès, ne détruisant l’Oïdium que lorsqu'il entre en contact avec lui, la dispersion de ses molécuies et leur pénétration dans les parties du feuillage les plus reculées, n’ont paru mériter une étude particulière.
« On sait qu'il suffit de répandre du soufre en poudre sur les tuyaux du thermosiphon d'une serre chaude, où la Vigne est soumise à une culture forcée, pour la préserver de maladie ou détruire cette dernière, si elle s’est déjà manifestée. Dans ce cas particulier, le soufre n’agit que par ses vapeurs condensées sur toutes les parties du feuillage de la Vigne.
« Rien n’est plus favorable que cette division infinie des molécules de l'agent curatif; elle assure son action en lui permettant de pénétrer partout, et la répartissant avec une grande égalité. L'observation démontre que le même phénomène se manifeste, en été, dans les Vignes soumises au traitement par le soufre en poudre, mais avec moins d'intensité. Le sol agit alors comme un immense fhermosiphon lorsqu'il est échauffé par les rayons d’un soleil vertical qui reste treize heures au-dessus de l’horizon.
« En effet, si on procède au soufrage d’une Vigne, aux heures de soleil, par un temps sec et chaud, on sent aussitôt une odeur de soufre pénétrante. Elle peut se conserver plusieurs semaines, surtout s’il ne pleut pas ; mais sa force diminue graduellement. Elle se produit par le seul effet d’une température de 40 dégrés centigrades. Tout porte à croire, u priori, qu’il se volatilise une quantité notable du soufre répandu sur le sol et sur la Vigne.
« J'ai mis le fait en évidence en exposant au soleil des bocaux dont le fond était garni de soufre en poudre, bien purgé d'hydrogène sulfuré, et en plaçant, à quelques centimètres de la surface du soufre, des plaques d’argent bien décapées. J'ai eu soin de préserver l'appareil des poussières en le couvrant d'un eutonnoir renversé, et de le munir, à l’intérieur, d'un thermomètre. Après cinq jours d'expérience, pendant lesquels la température a varié de 16 degrés à la nuit à 55 degrés au soleil, les plaques d'argent sont devenues brunes. Si la température ne s'élève qu'à 40 degrés, l'argent brunit beaucoup moins.
Dans une autre expérience où la température de l'appareil, maintenu à l'ombre, a varié de 16 degrés à cinq heures du matin, à 28 degrés entre dix heures du matin et trois heures après midi, les plaques d'argent n’ont
pris qu'une légère teinte brune. L’odeur du soufre était encore sensible, quoique très faible.
« La volatisation du soufre est déjà sensible à une température de 28 degrés; assez forte à une température de 40 degrés : très forte à une température de 55 degrés. »
Ces températures de + 40 à + 55 degrés, qui sont nécessaires pour provoquer la volatilisation du soufre, sont loin d'être exceptionnelles dans les terres du Midi. M. Marès a procédé à plusieurs observations thermométriques, faites avec tous les soins nécessaires, et il a constaté des élévations de température auxquelles on était loin de s’attendre.
Cet expérimentateur a reconnu que, dans le mois de juillet 1854, la température du sol, prise au soleil, s’éleva jusqu’à + 51 et + 55 degrés centigrades, — que la température des feuilles et surfaces vertes s’éleva le 22 juillet 1855, à + 42 et + 51 degrés, — que, dans le mois de septembre, la température du sol élait, au soleil, de + 45 degrés, etc., etc.
Ces observations thermométriques, faites en pleine campagne, sur le sol et sur le feuillage, expliquent pourquoi le soufrage des Vignes malades, pratiqué par un temps sec et chaud, et plus particulièrement sous l'influence du soleil, donne les résultats les meilleurs et les plus prompts. Le soufre n’agissant sur l'Oïdium qu’au contact, son action est d'autant plus complète et plus énergique, qu'il peut mieux se volatiliser et venir s'appliquer, en particules très ténues, sur les parties des feuilles, des sarments et des Raiïisins que n'auraient pas atteintes les poussières lancées par le soufflet. La grande quantité de soufre qui tombe par terre, pendant l’opération du soufrage, n'est donc pas entièrement perdue, comme on pourrait le croire. La haute température que le sol acquiert, quand il est frappé par le soleil, en volatilise une quantité notable, et produit, dans des limites plus restreintes , mais encore suffisantes, un effet semblable à celui du fhermosiphon des serres chaudes.
Ainsi, les climats chauds dont les Vignes sont plus particulièrement attaquées et ravagées par l'Oïdium, sont également ceux où le soufre, employé à propos, agit avec le plus de succès.
Au point de vue pratique, il n’est pas d'opération plus simple que le soufrage des Vignes, même lorsqu'elles présentent le
plus grand développement de pampres et de verdure, comme dans le midi de la France. Dans la culture en échalas de la Bourgogne et de la Champagne, le soufrage exige beaucoup moins de main-d'œuvre et de matière que dans le Midi. Enfin, si l’on compare le résultat obtenu, eu égard à la dépense, nulle Opération n’en donne de plus avantageux, car elle assure la conservation des ceps et préserve la récolte du fléau qui la menace. à
L'emploi du soufre en poudre est aujourd’hui passé dans la pratique générale de l’agriculture. Dès que l'Oïdium apparaît sur le feuillage d’une Vigne, on peut être assuré, avec quelques soufrages, de Le faire disparaître.
Grâce au soufre, la Vigne à donc pu échapper au danger que lui faisait courir le parasite végétal qui constitue l’Oïdium. Malheureusement, vingt années après, un autre parasite, un animal cette fois, le terrible Phylloxéra, insecte doué d’une prodigieuse puissance de multiplication, devait lui apporter des coups irréparables et la menacer d’une ruine certaine en tous pays. Nous traiterons cette dernière question avec quelques détails, en parlant de la vigne (familles des Ampébidées). Revenons à l'emploi du soufre, comme agent destructeur de l'Oïdium.
Un fait à noter, c’est que ce n’est pas seulement contre Ja maladie de la Vigne que le soufre, employé en insufflations sèches, jouit d’une efficacité puissante. L'action curative de ce corps s'étend aussi à la maladie des arbres fruitiers. Depuis quelque temps, les arbres fruitiers, tels que Cerisiers, Poiriers, Pomimniers, Pêchers, etc., sont envahis par une maladie de la même nature que celle qui attaque la Vigne. C’est à une Mucédinée du même genre que l’Oïdium Tuckeri qu'il faut rapporter ces fâcheux effets. C’est du moins ce qu'il est permis d'inférer d’un rapport qui fut communiqué par Montagne (de l’Institut), à la Société centrale d’agriculture, à propos d’un opuscule sur les Mucédinées parasites de la vigne et du Houblon, adressé d'Angleterre par le révérend S. Berkeley. Des faits contenus dans cette note, M. Berkeley conclut, comme l'avait fait déjà, d’ailleurs, M. Tulasne, en France, que les Oïdiums en général ne sont que l’un des états d'autant d'espèces d'Érysiphées. Les moisissures blanchâtresqui attaquent un si grand nombre d’arbres fruitiers, dévastant les rameaux qu'elles dépouillent de leurs feuilles, et détruisant toute leur
récolte, sont donc de même nature et de même espèce de l’Oidium Tuckeri, qui occasionne la maladie de la Vigne.Si l’axiome médical : Naturam morborum ostendunt curationes peut s’appliquer au monde végétal comme à l’économie animale, l’action curative dont jouit le soufre pour détruire et faire disparaître les effets de l’Oïdium des arbres à fruit, est un nouvel argument en faveur de l'identité des deux Cryptogames qui attaquent la Vigne et les arbres fruitiers proprement dits.
La remarquable efficacité du soufre pour débarrasser les arbres fruitiers des Mucédinées qui les dévorent, est à nos yeux inconstestable. Nous avons été témoin de ses effets dans divers vergers des environs de Paris. Nous avons vu, des Cerisiers, Pommiers, Pêchers, etc., qui étaient envahis par des efflorescences tout à fait semblables à celles qui constituent l'Oïdium, et avaient perdu feuilles et fruits, au point de ne conserver que des rameaux noirs et dénudés, reprendre une végétation active irréprochable, après une seule insufflation de soufre, employé à sec.
Les Moisissures. — L'organisation des Moisissures a paru longtemps fort simple, parce qu’elle avait été imparfaitement observée. Aujourd’hui mème encore, la connaissance de ces Champignons est peu avancée. On a pu s’assurer pourtant que quelques-uns sont doués d’un appareil reproducteur multiple.
Les Mucors sont les plus communes des Moisissures. Ils forment, sur des substances organiques en décomposition, de larges touffes cotonneuses :
des vésicules, pleines de spores verdâtres, surmontent des pédicules très allongés (fig. 322).
On a reconnu que deux genres, que l’on avait créés autrefois sous les noms d’Aspergillus et d'Eurotium, ne sont que deux modes différents et successifs de fructification : l’Asperqillus appartient à la jeunesse de la plante, l'Eurotium à son état adulte. |
Dans le redoutable parasite de la Pomme de terre, lequel appartient à la famille de Champignons qui nous occupe, on a, de même, signalé deux modes de fructification : l’un dans lequel les spores naissent nues à l'extrémité des filaments; l’autre,
Fig 322. Moisissures,
dans lequel ces spores sont contenues dans des vésicules volumineuses.
M. de Bary, professeur à l’université de Fribourg en Brisgau, a fait connaître les phénomènes très curieux de la germination des spores nues. Nous croyons utile de présenter ici un résumé de ces recherches, parce qu’elles concernent une plante dont le rôle funeste a longtemps inquièté les agriculteurs.
Les spores, ou plutôt les prétendues spores nues du parasite de la Pomme de terre, ou Peronospora, présentent trois modes différents de germination. Elles germent d’abord en émettant des filaments simples ou ramifiés, qui possèdent la propriété de pénétrer dans les tissus de la Pomme de terre en perçant les parois de ses cellules superficielles. La seconde forme de germination est caractérisée par la production d’une spore secondaire. Du sommet de la spore sort un tube simple, qui acquiert en longueur deux ou plusieurs fois le grand diamètre de celle-ci, et se renfle en vésicule à son extrémité. Lorsque tout le contenu plastique de la spore est venu se renfermer dans cette vésicule terminale, elle s’isole du filament-germe par une cloison, et constitue une cellule distincte. Mais cette spore de deuxième ordre est le résultat d’un phénomène assez rare, et n’a, selon M. de Bary, qu'une importance secondaire.
Voici ce qui se passe quant au troisième mode de germination. La spore (fig. 323, A) se parlage en un certain nombre
Fig. 323. Germination des spores du parasite de la Pomme de terre (Peronospra).
de portions polyédriques (fig. 323, B) qui, au bout d’un certain temps, sortent les unes après les autres, par un pertuis arrondi (C), et constituent des zoospores ovales, munies de deux cils inégaux, dont l’un, le plus court, est dirigé en avant dans la marche du corpuscule, et dont l’autre traîne après lui
(fig. 323, D). Le mouvement de ces petits corps dure environ une demi-heure, et s'éteint dans des cercles qu'ils ne décrivent plus qu'avec lenteur avant d'entrer en repos. Devenue immobile, la zoospore prend une forme régulièrement arrondie, et donne naissance par un côté à un tube-germe, ténu et courbé, qui s’allonge rapidement dans l’eau.
Si on sème les zoosporanges sur des portions de la plante nourricière, et que les circonstances soient favorables, les z00spores qui en procèdent s'appliquent et se fixent sur l’épiderme de ces fragments, donnent leurs germes accoutumés, el ceux-ci, après avoir rampé un instant au dehors, pénètrent dans les cellules épidermiques. Leur extrémité, ainsi engagée, acquiert aussitôt une épaisseur considérable, et s'accroît ensuite en un tube qui ressemble parfaitement aux filaments du mycélium adulte des Peronospora, et s’insinue bientôt dans les profondeurs des tissus de la plante hospitalière.
Aucun remède bien efficace n’a été découvert contre les moisissures qui constituent la maladie des Pommes de terre. Heureusement après avoir sévi pendant 20 ans, ce mal à peu à peu spontanément disparu.