RUE JACOB, V
IJJ.
DES
A.rAJS T d'entrer dans les observations de détails que j'ai placées à la suite des poésies homériques , et pour mieux comprendre le système que j'ai suivi dans l'explication de ces poésies, je crois qu'il est indispensable d'en connaître l'histoire ; c'est même , il me semble, le seul moyen de les bien apprécier. Si dès le principe on avait adopté cette méthode , sans doute les poèmes d'Homère n'aiu*aient pas été l'occasion de tous les systèmes singuliers ou bizarres auxquels ils ont donné naissance depuis environ deux mille ans. Tant de conjectures diverses, tant d'opinions oppo-^ sées suffiseift seules pour nous indiquer qu'on a pris une fai^sse route. La vérité ne laisse pas les jugements flotter si long-temps au hasard, et quand une fois on l'a trouvée, elle réunit aussitôt tous les esprits.
Mais, dira*t-on, pourquoi vouloir attacher quel-
a HISTOIRE
que importance à des rêveries? à quoi bon s'arrêter à de ridicules conceptions, à de vaines arguties qui, dans tous les siècles , ont préoccupé tant de commentateurs d'Homère ? qu'il nous suffise de savoir que Wus lui devons l'Iliade, le plus beau poème qui soit sorti de la main des hommes , et que dans sa vieillesse il a composé TOdyssée , qui ne brille pas d'un aussi vif éclat, mais qui du moins peut être comparée aux derniers rayons d!un beau jour (i). Ainsi, dans l'antiquité, pensèrent Aristote, Denys d'Halicarnasse, Quintilien , Longin ; et de nos jours, Boileau, RoUin , Laharpe, en'admettant ces idées-là sans contestatifon , ont dû fixer toutes les incertitudes.
Je sais ce que nous devons à nos maîtres, mais il est permis de croire qu ils n'avaient pas considéré là question sous tous ses points de vue. Ils ont pris les choses comme elles s'offraient naturellement à leurs yeux; et frappés seulement des richesses poétiques répandues dans ces grandes compositions, ce n'est qu'aux beautés de ce genre qu'ils ont appliqué toute leur attention* Cependant cette nombreuse variété de systèmes, ces interprétations diverses, toutes choses qui remontent haut ( a ) , n'en sont pas moins un fait
■ ■t.ii ■ 1 ■■■
(i) Dion. Loogîni desublim. § IX, p. 89, éd. Pearce."
(a) Selon le scholiaste de Venise, Théagène deRhegimn aurait. (e
premier écrit sur Homère (ï , 67) ; il expliquait allégoriquement
le combat des dieux au vingtième chant de l'Iliade. Eusèbé (Prae-
par.evangel. lib. X, cap. XI) dit que ce philosophe était oontem-
réel, et, quelque soit le jugement qu'on en porte, un fait qui mérite examen. D'où vient, en effet, que de tous les ouvrages de l'antiquité, ceux d'Homère seuls aient le privilège de toutes ces explications différentes ? Cette destinée particulière aux poésies homériques', n'est-elle pas un indice certain que leur origine n'est pas l'origine commune à toutes les autres productions littéraires?
D'ailleurs pense-t-on que l'opinion généralement reçue sur l'Iliade et l'Odyssée résolve toutes les difficultés ? De ce qu'elle est la plus simple \ la plus naturelle même, faut -il en conclure qu'elle soit aussi la plus vraie? Mon intention n'est point d'évaluer ici les objections de détail, j'en parle ailleurs; mais, sans aller plus avant, je le demande à quiconque est entré- quelque peu dans cette poésie des premiers âges; à quiconque ne juge pas la société des temps anciens d'après les mêmes règles que la société de nos jours, je le demande, peut-on supposer qu'Homère, cet Homère dont on ne sait rien que des fables, ait tracé dans des tablettes posées sur ses genoux (i),
porain de Cambyse, c'est-à-dire qu'il vivait environ vers la 63" olympiade, peu de temps après Pisistrate.
(i) On conçoit bien que l'auteur burlesque de la Batrachomyojnachie dise, au commencement de son poème :
etvtx* aci^^ irt véov, iv ^éXTOtoiv i^olç iin *j[owa.ai Owa ( v. a-3. ). Cet usage appartient à son époque, mais qu'a-t-il de commun avec le génie qui chanta les Adieux d'Àndromaque , ou le vieux Priam aux pieds d'Achille.
Le fait important, dans le sujet qui nous occupe; celui qui domine toute la discussion; celui, cependant, sur lequel il ne s'élève aucun doute, et sur lequel toutes les voix de l'antiquité sont unanimes , c'est que ce fut du temps de Pisistrate, environ vers la cinquante -cinquième olympiade, quelques années après Solon, que les poésies d'Homère furent écrites pour la première fois, et réunies en un corps d'ouvrage tel à -peu -près qu'il existe, maintenant. Comme il est essentiel d'insister sur ce point fondamental , comme c'est le pivot autour duquel roule tout le système historique, je ne puis me dispenser de rapporter ici fort en détail les nombreuses autorités qui l'attestent. On conçoit bien qu'une fois ce fait invinciblement démontré les conséquences sont' faciles à déduire.
Léon Allatius, dans son livre intitulé de la Patrie d'Homère (i), avait déjà cité deux scholies sur un ouvrage de Denys de Thrace, où se trouve formellement exprimée la part que prit Pisistrate à la réunion des poésies homériques ; et même elles donnent quelques détails sur la manière dont on y avait procédé. Cette opinion du scholiaste ne laisse pas d^être de quelque poids, puisqu'elle se rapporte à l'ouvrage d'un disciple d'Aristarque (a) ; et quoiqu'on ignore
(i) Leonis Allatîî de patria Homeri. Lugdunum 1S40, ia-12. (3) Conf. Suid. in voc. Aiovuoioc ÀXeÇav^pelx Opà^.
rage du commentateur, il est permis de croire qu'il ne faisait qu'exprimer les sentiments des anciens critiques d'Alexandrie (i). Dans tous les cas, voici ce qu'il raconte : « On rapporte que les poésies d'Hoet mère avaient été perdues; car alors elles se trans» « mettaient non par l'écriture, mais par le simple «r enseignement, de manière qu'elles n'étaient conserw ccvées que dans la mémoire. PLsistrate, tyran des a Athéniens, honmie distingué en toutes choses, ré- « solut encore de se faire admirek* en eelle-ci, et « voulut que les poésies d'Homère fussent conseiv « vées par l'écriture. Il établit un concours public, « qu'il fit proclamer par des hérauts, donnant per* « mission à qui saurait des vers d'Homère, et le voudrait, ce de les lui indiquer. Ayant fixé le prix d'une obole pour a chaque vers, il parvint à réunir les poésies dans « leur entier , et les transmit aux hommes (2). d
(1) Cela me paratt vrai surtout pour les scholîes qui sont extraites du manuscrit coté 489 dans les Jntcdota grmca publiés pav VilloisoUy Venetiis, 1731, a vol. in*f*-
(3) âv 7àpy âç f flcatVy àiroXXufteva rà toû Ô(Lii^GU, totc i^i^ où ^poçj .irapeiJt^ovTO, àXXà |xovti ^i^aoxoXia (a) xal â>ç àv |xvntATi fi.ovip içoXàr- T6To(ft). neioicrrpfltTOÇ ^é tic , AOïivaiwv TUpawoç, 4y àwaaw »v eù^ivifi;, xAt iv TOÛTo» 6au(«.ao<Kivai i&)uXeua«TO* '^OaXvtae ^k^ rh ÔfA^pcu ipotviatv fyypaiçov ^(açuXoérreo6ai trpooOstc à'^pûva ^TifAoreXii , xal xvjpO^aç , xal ^obc ôL^ciav Tol; eîi^oai xal 6ouXo|ii.8votç ta ôp-iipou iiri^gtxvuceai , xal p.io6bv
(a) Ce mot ^i^aoxaXla prouve qa'il arait anciennement existé des écoles dans leS' quelles on apprenait les vers d'Homère, en les entendant réciter. {i) On platAt |&v«i(fcovt fuXdrroivto, comme YilloisoD, ce qw me panU préférable.
Voici maintenaut la seoonSe scholie sur Denys de Thrace, citée par Allatius; quoiqu'elle soit fort longue, il est indispensable de la faire connaître : « A une ce certaine époque , les poèmes d'Homère furent ente tièrement anéantis, soit par lé feu, soit par un trem- « blement de terre , soit par une inondation , et tous « ces livres ayant été perdus et dispersés de toutes cf part5 , on vint à découvrir que l'un par hasard se «trouvait avoir cent vers, un autre mille, tel autre « deux cents, tel autre un nombre quelconque; mais « si bien que l'ensemble des poèmes allait tomber en- «tièrement dans l'oubli. Alors Pisistrate, général des « Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire, et faire « revivre les poèmes d'Homère , prit la résolution sui- « vante. Il fît publier par toute la'^Grèce, que ceux « qui possédaient des vers d'Homère recevraient une « récompense déterminée par chaque vers qu'ils ap- « porteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir « se hâtèrent de les apporter, et reçurent saos con- « testation la récompense promise. Il ne renvoyait « même pas ceux qui lui remettaient des vers qu'il « avait dqà reçus d'un autre, et ils recevaient le même «prix qu'il avait déjà donné; car quelquefois dans le « nombre, il en trouvait un, deux, ou même davan-
TfltÇaç oTixou IxàoTou oêoXbv ouvn'ya^sv oXooxepEÎç Taç X6?8iç,)cai'7rapa^8- 5«xev âvôpwwoiç (c) [Allât, pag. 92.] Conf. Anecd. Gr. éd. Villoison, tom, II, pag. 182, n° i.)
dï;s poésies homériques. 9
ft tage, qui étaient de trop : delà, il arriva que quel- (K ques-uns en apportèrent de leur façon, maintenant ce marqués d'un obel. Âpres avoir rassemblé tous ces <c fragments, il appela soixante et douze grammai- <K riens pour que chacun en particulier, et sur le plan <K qui lui paraîtrait le meilleur, fît un tout de ces divers « morceaux d'Homère; moyennant un prix convenable ce pour des hommes habiles et de bons juges en fait de a poésie, il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il ce avait pu recueillir. Quand chacun . les eut réunis (c selon sop idée , Pisistrate les rassembla , et chacun « fut obligé d'exposer son travail particulier en préu sence de tous. Eux ayant entendu la lecture de ces ic divers poèmes, et les jugeant sans passion, sans « esprit de rivalité, n'écoutant que l'intérêt de la « vérité, et ne considérant que la convenance de l'art, ce déclarèrent unanimement que la récension (i) « d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meil- « leures ; enfin jugeant entre les deux , celle d'Aristar- « que eut la préférence. Cependant , comme nous « l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à « Pisistrate , quelques-uns , pour obtenir une plus «grande récompense, en ajoutèrent de leur façon, « que l'usage ne tarda pas à consacrer aux yeux des ce lecteurs; cette supercherie n'échappa point à la sa-
(i) Je me sers à dessein de ce mot qui peut renfenner la double idée comprise dans les mots ouvOcatç et ^lOpOuatç, c.-à-d., la compo' sition résultant de la réunion des parties, et la correction du texte. "
lo HISTOIRE
a gacité des juges ; mais, à cause de la coutume et de a lopiulon reçue , ils consentirent à les laisser subsis- (V ter , marquant toutefois d'un obel ceux qu'ils n'ap» a prouvaient pas, comme étant étrangers au poète et « indignes de lui ; et ils témoignèrent par ce signe « que ces mêmes vers n'étaient point dignes d'Hoa mère(i), »
(i) ôrt Iv Tivi xp^'v*? ^ ôfXTflpou irotnfAKTaTrapt^pOapviffav (a), '^^rrènupocy ^ 6irè 9eta{J.oS,ii^b u^octcov Oiroçopôç, xoi àXXvjvoXXuf tûv ^(^îttv ^laoxt- ^aoOévTov xai çdapevTCAv , doTtpov eûpédr) à |xiv l^x^^^ Uarbv orixouc» T^X^y éfii.v}ptxoûc* 6 ^è xt^touc, ôEXXoç ^loxGmcuç, «tXXoç, j^ouç £v fruxe, xal ffLeXXs XiiOv) irapa^8^oo6ai i^Toia^rv} iroimoiç. âXXà nsuR(rrpaTOc, Â(bivatwv orpa- TVTjf^C 9 OéXdDv iauTÛ <^oÇav ffepiiroiYiaaoSat, xal rà tou ôfi.ii^u àvaveôtaoci, TOtouTov Tt s6ouXe6aaTO. Éxiipu^cv Iv <77aé(ni rfi ÈXXà(^i , tov ^x^^'^^ if^Yiptxoùç otCxouç A'^ou^îif irpbc aàtov, i'Tïl (Aio6â> A>pia|Atfvtt xocO' Ixaarov otîxov (fi)' irflévTEç o2»v ol ^x°^'^( àiréçepov, xal iXaf^êavov â^iaorpo^oïc rèy épioâsvTa {Ai(i6ov. 06x àirt^i(k>X8 ^i od^è TOV çépovTOC o6c vI^yi «TrpoeiXinçei arixouç <77ap' inpou, âXXà xdxetv^ t^ aû-r^ éne^t^ou (aujOov* iviCTi "^àp ^v aûtotç Iva i^ ^0 vnxouç eupioxc 'Trepirrobc, JvîoTt ^è xol irXeiouç* 26ev ti; IbO' ^tc xal {(^iou( 7rapgtae^eps,T0uc vûv 66sXiÇop.6vouc (c). Kal ^tTct, "ch <77gcyTaç ouvaYa- *)f8Tv, napexaXsdtv o6' (<Q ')fpa{i.{fcaTUccbç ouvOsTvat toc tou ôp^iipou , 2xa9T0v X4T* i^iav, 6n<ù^ Âv ^o'^vi to» ouvredevu xoXûç ^x^^'^» ^''^^ fAioOô» 97pé<770VT( Xo'ytxot( âv^paai xal xpiratç <77oiv}p.oéTo>v, IxacrrcA ^eJ^coxùç Trocvraç rcbç ortxouç xar' i^av» ^acuç jh^ <TUva'ya')fuv* xal (tcrà t^ Ixaorov auv6evvat xarà t^nr lauTou 'yvcdpiYjv, xal eiç Iv a\mr[oi.'>^s, woévraç tooç «poXexd^vTa; ')^pa{t(JLaTtxoi)c, 6ç8ÎXovTa< eiri^EtÇai aùrô Ixacrrov ttiv t^îav ouvôeaiv, napovTUv o(jlou iroévTov. OuTOioSv dcxpQaaap.evoc9 cû irpoçlpiv, oXXàirpoç TbâXvi6èç, xalnôv rè Tp(tf) Te'xv^ àpp.o7[ov, Ixpivav iroévTEc xoivvixal ^lAOfeSvoc, é'TrtxparSîaai ttiv ouvOcaiy xal ^iop6(i)9iv ÂpioToépxou xal Zyivo^otou* xal ttoXiv £xptvav tûv ^uo ouvOefftflSvTt xal ^lopOcdaecùv ^tXnova tiqv Apurrapxoo. Èmiàii ^i rivc^ t&v cwa- •yapvTWv Touç ô{x.Y]ptxob( orixcu; ffpoç tov HeiaiorpaTOv » ^là Tè içXeiova l&taOàv Xaêsiv, xal î^iouç orixouç, àç irpoeipY)Tat , <rxe(|^à(JLtvoi Trpoaédnxav, xal Yi^ evouviqOstae'Y^vovTo toïç àva'i^ivwoxoufftv* oùxIXoçOf toûto TobçxpiToïc
(a) icoptf Odpi] dons Allatins.
è!\ Àllatias ne donne p«8 !• mot (n^ov npportë par ^illoiaon
c) On sait qu'Aristarane marquait d'un o6et ( — ) les rers qu'il regardait comme n'appartenant pas à Homère.
(fi Allatins écrit kîUf.-Jft9rat (70) an lien d« oS* (72). La manoacrlt 489 porte i ^ÙMi, qui n'est point la vraie leçon.
(e) AUatius écrit «dv-rg an lieu 4e «àv xh xf, qui est bien préférable.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ii
Cette longue scholie, comme on voit, renferme une erreur bien extraordinaire, puisqu'on y trouve que Pisistrate confia le travail à refaire sur les morceaux retrouvés d'Homère , à deux grammairiens d'Alexandrie, Aristarque et Zénodote, qui vivaient environ trois cents ans plus tard; anachronisme reproduit par Eustathe (i). Cependant ne nous hâtons pas d'en conclure qu'on doive rejeter entièrement le témoignage des anciens scholiastes, non sans doute; mais prenons-les pour ce qu'ils sont réellement , les échos passifs des opinions populaires sur un fait quelconque. Sous ce rapport même , leurs récits sont d'autant plus Curieux qu'ils n'y mettent rien de leur invention, et qu'ils reproduisent n^caniquement tous les bruits répandus autour d'eux ; c'est ensuite à nous de voir ce que ces contes rassemblés sans jugement et sans critique contiennent de faux et de vrai.
En examinant ainsi cette singulière scholie , nous y voyons que la renommée attribuait à Pisistrate un grand travail sur les poèmes d'Homère, et que ce travail, confié sans doute à quelques hommes habiles de cette époque, avait consisté surtout à réunir des fragments épars pour en former un tout. Mais comme cette
a>Xk i&àv ^là ttiv ouv^ciav xol\ « poXr^iv, à^vpcav oùrobc xtToSai, o6(X&oxou«
ffapaTiOé{Aevot, TOÛTOoiiùtô li7£(^ciÇavT0, »c àvo^toi etai tcû ôfAiipou. (L. Allât, p. 93-4* Conf. Anecd. Gr. tom. Il, pag. 182-3. ) (i) £ust. p. 5, lig. 3o seqq.
i4 HISTOIRE
£t ailleurs : ce Homère, parcourant les villes , chana tait des poésies. Dans la suite Pisistrate les rassem- «bla, comme le témoigne cette inscription (i). »
Voici quelle est l'inscription rappelée ici^ deux fois et rapportée aussi par le scholiaste de Denys de Thrace , dont il est fait mention plus haut : « Trois « fois je régnai dans Athènes , autant de fois le peuple ce d'Érechthée m'a chassé, et m'a rappelé trois fois; «moi Pisistrate, grand dans les conseils, moi qui «réunis les poésies d'Homère, auparavant chantées « par morceaux détachés. Ce divin poète fut aussi « notre concitoyen , s'il est vrai que nous Athéniens « ayons fondé Smyrne (a). » ,
Je ne crois pas qu'on doive attacher une trèsgrande importance à cette inscription , qui probablement n'a jamais été gravée sur aucune statue de Pisistrate , et dont le style est loin d'attester une haute
(i) mpitùv Tocç TCoXttç ôfi.v}poç ^^6 Ttt itovii^aLTii, (Sore^ov ^i neiaivrpa- TOç aura ouvn^a'yev «ç to 27rt']^poip.p.a toutou ^yiXoI ( Id. p. 96 ). (a) Tpîç p.e TupavvifioavTa, ToaauToxi; i^t^itù^i
^a^Oi ÉpexOei(^ûv(a), xat Tptç 2<77C<nraaaT0 (6), Tov ixé-yav ev PouXoî; (c) neioiorpaTOV ôç tov 6p.Y)pov :ndçotaa, ano^d^ta ro irplv àei^ofxsvcv.
etitep À6y)vxToi 2{xupvav ((if)irt<ùx,iac^LtH.
( Anecd. Gr. éd. Villoîs. tom. U, p. i83. )
(4i) Villoison: Jltt)yaiMy.
(}) ViUoison écrit ImrfdftTo, j'ai suivi la leçon de Wolf. Proleg. $ XXXIU, n- 5.
(e) iv pouXji Villoison.
{d} incwAm^y ViUoison.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i5
igiiticjuité;^ mais eofio elle est une nouvelle preuve de Tassentiment publie au fait qu'il s'agit de prouver.
Toutefois nos" autorités ne se bornent pas aux témoignages d'un scholiaste ignorant ou d'un grammairien obscur , auteur anonyme d'une vie d'Homère ; Cicéron lui-même, juge compétent sans doute en pareille inatière, prête l'appui de son nom à l'opinion générale , et en parlant de l'époque où vécurent les sept sages de la Grèce : a Dans ces temps-là, dit-il, a quel homme fut plus instruit, ou dont l'éloquence a fut plus fortifiée par les belles-lettres que Pisîstrate, a lui qui, d'après ce qu'on raconte, a le premier ras- « semblé ;les livres d'Homère, jusqu'alors dispersés, « dans l'ordre où nous les avons maintenant (i)? ï>
Certainement si ces bruits sur les travaux de Pisistrate eussent été sans crédit, Cicéron n'en eût pas parlé d'une manière si précise^ et ne les eût pas fait servir d'argument à la thèse qu'il voulait soutenir.
Un siècle après Cicéron, nous voyons Flavius Josèphe, dans son traité contre Apion, discutant sur l'ancienneté des arts, en Grèce , reproduire le même fait; et quoiqu'il ne nomme pas Pisistrate , le point essentiel de la réunion des poésies homériques d'abord chantées de mémoire, et écrites ensuite, est
.(i) Quîs doctior iisdem illis temporibus, aut cujus eloquentia littçria instructior, quam Pisistrati , qui prîmus Homeri libroa, confuses anteà, sic dispqsuisse dicitur^ ut nunc habemus? (Cic. de Orat.in, 34.)
i6 HISTOIRE
formelleiiieiit exprime : « £a général , dit - il , 41 ce n existe parmi les Grecs, aucun écrit reconnu pour (c plus ancien ^e les poèmes d'Homère, qui n'a <c lui-même paru qu'après l'expédition de Troie ; et ce l'on prétend qu'il n'a point laissé ses poésies par « écrit, mais que, transmises par la mémoire, elles or furent dans la suite rassemblées en un tout formé « de la réunion des chants séparés ; et que delà viena nent les différences nombreuses qu'on y trouve (i).» Ces dernières paroles expliquent ce que je développerai plus tard sur les diverses corrections des grammairiens d'Alexandrie; et ce qu'on peut conclure aussi d'un passage de Pausanias, qui dit, à l'occasion d'un nom de ville changé dans le catalogue d'Homère (2) : <r Pisistrate, lorsqu'il rassembla les poésies <r d'Homère qui existaient séparées et retenues de « mémoire en divers lieux, Pisistrate, dis-je, ou luicc même, ou quelqu'un de ses collaborateurs, chana gea ce nom par ignorance (3). »
(i) bx<ùç ^i TTApà Totç ÊXXmaiv où^iv 6ftoXo^oà{Aevov eupicTxeToci ^afAjAa •ni; ÔfAiOf ou '770t'n<re(i>ç irpeorêuTspov. 05toc ^è xocl t&v Tpcducûv u(rrepcv 90UveTafyftvofAivoç* xal çaalv oô^è toOtov iv ^pqtp^cri tw oôtoS wotwiv xarat- X»relv, àXXà ^tapv}p.ovsuo(Aéyv)v U t&v àopkfléridv Sortpov ouvreO^yoct, xal ^là toSto iroXXàç iv aÔT^ 0x«v toç ^ifltçcôvtoç. (Flav. Jos. Cont. Ap. lib. I, § 1.)
(a) Ce vers est le Sy^ da second chimt de l'Iliade ; Pausanias prétend qu'on doit lire Donouse , ou Donoèsse, au lieu de Gonoèsse que porte le texte d'Homère.
(3) .... nsitfiarpaTov 9k , ijvixa im rà ôp-iipou ^icoiraopksya re xal àk" Xftxoû f«.vY)|A.oveucp.eva i^dpofl[eTO , ^ aOrèv HetaiarpaTOv, i^ tûv Tiva iraipe^v {Atrairoi^aai tb jlvofta 6iro àpoCa;. (Lîv. Vil, c. a6. ) Clavier traduit (Av»fAoveuopkeva par : dont beaucoup n avaient été conservés que de mé"
Xjdnmie on voit, le nom de Pisistrate reparaît dans Pauranias ainsi que dans tous les passages que nous allons citer. C'est là^ je n'en doute pas, ce qui a fait dire à Aulu^GelIe que Pisistrate avait le premier fondé une bibliothèque publique à Athènes (1); il ne pouvait guère y avoir de bibliothèques dans une ville où Ton écrivait Homère pour la première fois. Mais Aulu-Gelle jugeait l'Athènes -de Pisistrate d'après la Rome des Aatonins. Le gfand mérite de PiiSistrate est d'avoir oompris que le seul moyen de ne pas perdre sans retour ces admirables poésies, était de les confier à l'écriture et d'en former un tout où serait conservé l'ordre naturel des événements; c'est ce que prouvent tous les auteurs déjà cités, c'est ce que confirment Élien, Libanius, Suidas, Eustathe. Élien:«Les (c anciens chantèrent d'abord les poésies d'Homère par ce morceaux détachés.... Ensuite Pisistrate les ayant v réunies, publia l'Iliade et l'Odyssée (2) ». Libanius : a Nous louons Pisistrate d'avoir fait un tout des poé- « sies composées par Homère (3) ». Suidas : Llliade et
moire. C'est interpvéter U pensée de son auteur et non pas la féudre. .
(i) Libros Athenis disciplinarum liberalium publicè ad legendum praebendos pirlmus posuisse dicitur Pisistratus tyraunus. (Noct. Attîc. VI, 17.)
(a) ^Ti Ttt ôfA'npou êmi irportpov ^qi^piva ^ov et vcùMwi .^.' uoripov
(V. H. xm, 14.)
(Liban. Panegyr. in Julian. 1. 1, p. 170, Reisk.)
i8 HISTOIRE
a rOdyssée sont incontestablement son ouvrage. Il n* a cri vit point llliade d'un seul jet, et n'en fit point un a tout suivi comme elle est maintenant; mais ayant a écrit chaque rhapsodie séparément, dans les difFé— «c rentes villes qu'il parcourait pour vivre, il les y laissa ; tt dans la suite, elles furent réunies et mises en ordre a par plusieu^s, mais surtout par Pisistràte, tyran des a Athéniens (i)»- Eustathé: «Le poème de llliade a forme 4in tout parfaitement suivi et un ensemble a bien lié; les grammairiens qui l'ont ainsi disposé, a l'ont fait, selon l'opinion commune, d'après l'ordre « de Pisistràte , tyran des Athéniens (2). »
Certes, d'après tout ce que nous venons de citer, on est forcé de convenir que jamais fait historique
(i) TTOiinfAaTa ^i aÔTOÛ [ôp^iapou] àvafi^tXsxTA fXikç xal Ô^amio.' i'^^cv^e. Si rh iXia^a, eux fya., où^à xarà to auvEx^C , xaOàirep ou^xeiTai* àXX' oÙTOç p.èy {kocotyiv pa(|/(d^iav ')fpà<|»ac Jv tô ffepivooreiv tolç nokiiç Tpo^ç llvEXftVy àiréXiirtv. ficrrepov H auversdy) xal ouvcTàxOiQ &irb ircXXâv, xai fAaXiara (nrb neiotorpaTou , toO tûv ÀÔYivatuv TUpayvou (Suid. in voc.
ÔfATOpOç).
(a) OTi Sv p.^v Ti otÂfAaouvexà; ^toXouxat 86app.ooTCV , iq r^c tXtoc^oç irotviatç. oî ^i ouvO^ftsvoi TaÙTViv, xar' éiriTa'pjv, «ç çaat (a), HeiatàrpaTOU toû t»v ÀOv)vai«dv TUpawou, -ypaiipiaTOcot. (Ëust. , p. 5 , 1. 3i et sieq.)
(1) A l'occasion de cette expression &i foori, qn'on retroave aussi dans le passage de Josèphe , cité plus hanf , je rapporterai ane bonne note de M. Francéson : « 11 n'est pas « inutile» dit-il, de remarquer, avec MM. Mérian et Wolf, que ce mot tfoaX (on dit) .... ne « se dit que des choses qu'on croit, et qu'on rapporte d'un accord comaum* et non de « celles dont il n'y a que des témoignages isolés , ou sur lesquelles il ne court que des « bruits vagues ; pour ces dernières» on se sert des expressions çovlv Ivtoi, ^aaX twiq « {quelqitet-unê disent). On peut faire la même observation sur les mots latins dieunt^Jît- « runt, tradunt, perhibent. » ^Etsai tur la question si Homère a connu Féeriture, etc., ptr C F, Francéson , Berlin, z8i8, p. 8i.)
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. îç
ne fut entoure d'un ^i grand tiomJbté de precrves, ne fut appuyé sur de plus poissantes Mtorités^ et d^ qui n'est pas moins remarquable^ pas: Une objeetiom directe ne d'est élevée; du coiitcours de tâffit de voH' pas une voix ne s'est fait entendre poftr démentir cette foule de témoignages. Aînsi k coté de l'opinion gêné-*" ralement répandue qu'Homère avait Composé tes âenit poèiûes y s'élève un; fait non contesté qui k détmit entièrement. De sorte qu'il faut de toute nécessité,' ou coistveiiir que du temps de FSsistrate' o<n n^'avait' aucune connaissance ni de riliafde ni de l'Odysàée^ dit' nier le tranrail qu'il fit exécuter. Mafk peu€-oiï riièr un fait qui se reproduit de toutes parts , et qui n'est contesté par personne? Non saïUs <t()ttte, et A Yïàé& qu'il détruit a prévalu, c'est qu'elle est la plus natu-'* relie , la plus vraisemblable même , je favoue , tandis que l'autre est beaucoup plus compliquée, et qu'elle exige un examen historique plus approfondi. Il est ai^rivé en cette circonstance ce qui afrrive so^tvettt ; on admet vaguement un fait ,- sans s'apercevoir ^'il oon-' tTarie le sentiment reçu; ce- n'est qu'ensuite et long-» temps^après que l'esprit de critique s'empare de ce foît, et l'examine dans toutes ses conrsécjueirces nécessaires. Certainement si dans les temps qui précédèrent le règne de Pisistrate , il était sérieusement fait mention d'un exemplaire écrit soi! de FIliade soit de POdyssée , ce serait de ce point^là qu'il faudrait partir, et que daterait la véritable origine des àeuii poèmes; mais loin
de découvrir aucune trace de manuscrit jusqu'à la cin-* quante-troisième olympiade, nous voyons au con*traire qu'il n'exista jusqu'alors que des rhapsodes qui chantaient séparément les diverses actions relatives à la guerre de Troie et au retour d'Ulysse. « Les ce anciens, dit Élien, chantèrent d'abord les poèmes «c d'Homère par morceaux détachés ; c'est ainsi qu'ils « récitaient , le Combat près des Navires, la Dolonie, « les Exploits d'Agamemnon, le Catalogue des Vais- « seaux, les Exploits de Patrocle, la Rançon du Ca- « davre d'Hector, les Jeux sur le tombeau de Patrocle, « la Violation des Serments, voilà pour l'Iliade; et ce quant à l'autre poème, ils redisaient les Événements «c dePylos, et ceux de Lacédémone, la Grotte de Ca- « lypso , le Radeau construit par Ulysse , les Récits ce chez Alcinoûs, la Cyclopie, l'Évocation des morts, « les Événements dans l'île deCircé, le Bain d'Ulysse, « le Meurtre des Prétendants, ce qui se passa dans ce les champs et dans la demeure de Laêrte (i). » Il est vrai que, selon Elien , ces morceaux détachés n'auraient été chantés en Grèce qu'avant Lycurgue, car répétant ce qu'avait déjà dit Plutarque sur l'intro-
(i) Ôti Ta ôfxiipou ftnfi TPprfrepov ^t'yipvi{A,évoi ^^ov ot iroXatoi* lov iXe^ov rk* inX Nocuorl p.axY)v, xai AoXcovtftv nvà, xalÂpKrretav Â'fa|i.8{i.vovoç , xal Iftêâv KaroXoi^oVyXai nou narpcxXeiav, xat AuTpa,xat lirt IlaTpoxXo) ÂdXa , xalÔpxiuvà^aviaiv.TflûÎTa Oirsp r^ç tXtà^oç* ump ^k r^ éT8pocç,Tà evOûXu, xat Ta èv Aaxe^aipiovi xat KaXu<)'Oûc Ayrpov , xat ^ept r^v Sx^^îav, ÂXxtvou àiroXo-|[ouç , KuxXwwiav, xat Nexuiav, xat Ta r«ç XipXTjç, Niirrpot, Mvr,<rnnpwv 90VOV, rà 2v à^pû, rà 2v Aa^pTOU (1. XIII, i4)-
DES POESIES HOMERIQUES. ai
duction des poèmes d'Homère en Grèce par le législateur de Sparte , il ajoute immédiatement : a Plus ce tard le Lacédémonien Lyeurgue introduisit en Grèce <K l'ensemble de la poésie d'Homère; ce fut là le fruit a de son voyage d'Ionie , lorsqu'il parcourut ces con- « trées (i). » Toutefois, n'oublions pas la dernière phrase de ce chapitre d'ÉIien , phrase que nous avons déjà citée page 17, et qui réduit à sa juste valeur ce qu'il vient de dire , la voici : « Dans la suite Pisice strate rassemblant (l'ensemble des poésies d'Homère) à publia llliade et l'Odyssée (a). » Ainsi même du récit d'ÉIien on ne peut conclure autre chose , sinoa que d'après une ancienne tradition , Lyeurgue ayant voyagé dans l'Asie Mineure, en aurait rapporté- de mémoire quelques-uns de ces chants qui sousPisistrate servirent à former les poèmes de l'Iliade et de l'Odyssée. Je dis de mémoire^ car pour ce qui est de la phrase de Plutarque, que Lyeurgue écrivit ces poésies avec grand soin (3) , il ne faut y voir que la préoccupation d'un auteur qui juge toujours les siècles passés d'après les usages de son temps.
Non sans doute il n'est pas permis de' croire à
(i) o(|/à ^\ Auxcûp^oc h Aaxt^at{Aovioc àdpoocv irpârcv itç zh ËXXo^a
^a^rtstH , Ti^a-^ev (I. c.) *
(a) dorepov ^t nctoiorparoç ouva^a-ffi^v, èmif^t rnv iXio^a xal Ô^6aottav (l. c.)
(3) lifps^To icpo(6|Mt{, Plut, in Lyc, $ IV, t. \, i66 ed Reuk..
a6 HISTOIRE
enfin mes observations sur TIHade où cette question est si souvent traitée relativement aux poèmes d'Homère (i), me dispensent, je crois, d'entrer de nouveau dans cette discussion. D'ailleurs j'ai hâte de toucher au berceau même de la poésie homérique.
Doit-on le chercher parmi les rhapsodes qui du temps de Solon et de Pisistrate redisaient tour à tour les exploits de la guerre d'Ilion et les malheurs d'Ulysse ? Non certes , les rhapsodes ne faisaient que répéter des chants bien plus anciens'; et peut-être les faits héroïques de cette guerre mémorable auraientils été perdus à jamais , si , dès le principe , ils n'avaient pas été reproduits sans cesse dans les sublimes inspirations des premiers chanteurs. Oui, c'est au moment oîi venait de se terminer une lutte douloureuse entre l'Europe et l'Asie, lorsque chacun s'entretenait des héros qui se signalèrent dans les champs troyens , et que chaque famille se livrait à la douce espérance dé leur retour, c'est alors que naquirent ces premiers récits , encore tout empreints des merveilles qui se racontaient de toutes parts , qu'accueillait avec transport, et qu'exagérait encore l'imagination des peuples intéressés a cette vaste entreprise. t
(i) Voyez les Observ. sur le v. 4^4 ^^ïi second, i68 du sixième, 175 du septième, 4a8 du dixième, 568 du vingt-unième, et 804 du vingt-quatrième ch. de Flliade. Au reste, ceux qui désirent voir cette question traitée à fond et sans appel, doivent surtout consulter les prolégomènes de Wolf depuis la p. XL, § XII, jusqu'à la p. XCVI, S xxin.
A peine dix anfi s'étajieiit Ajoutés depuis la chute J^IlioQ, que dëja dans les palais des rois on chantait chaque jour tout ce que publiait la renommée sur les triomphes et les infortunes des Grecs. Au commencement même de l'Odyssée nous voyons Phémius introduit dans la salle des prétendants, et contraint de chanter au milieu d'eux (r). Quand Pénélope, du haut de ses appartements élevés, entend ce chantre divin qui célébrait le funeste retour des Grecs, elle accourt et demande en pleurant à Ph^ius de suspendre des récits qui brisent son ame de douleur, car elle songe sans cesse à ce héros dont la gloire retentit dans toute la Grèce et jusque dans le mi* lieu d^Argos (2). Mais aussitôt Télémaque répond à sa mère : « N'empêche point Phémius de chanter « la funeste destinée des Grecs. I^e chant qu'admirent a. davantage les hommes est celui qui redit aux assi- <c stants les actions les plus récentes (3). »
Il eh était de même dans le palais d'Alcinoûs. Là aussi une muse inspirait au chanteur de célébrer les faits éclatants des héros y et de chanter un récit dont la renommée était montée jusque dans le ciel immense (4)* Ainsi Démodocus disait les actions
(i) Od. A i54.
(a) Od. A 3a6-44.
(3) Od. A 35o-a. veuTO^rv) dot^iljy ïa chanson la plus nouvelle; c'està-dire, celle qui entretenait les auditeurs des faits les plusréceotdy et dont tout le monde s'occupait.
(4) Od. e 73-4.
a8 HISTOIRE
des Grecs durant le siëge de Troie. II disait la querelle d'Ulysse et d'Achille qui s'adressèrent des paroles injurieuses dans un festin pour les sacrifiâmes (i). Il disait l'aventure du cheval de bois construit par Épëus, la chute de la ville de Priam, les exploits d'Ulysse et tout ce qu'osa ce héros sous la puissante protection de Minerve (2). Comme les chants de Phémius avaient excité les regrets amers de Pénélope, de même ceux du chantre de Schérie émeuvent pro* fondement le cœur d'Ulysse, qui pendant tous ces récits enveloppait sa tête dans son manteau pour dérober aux Phéaciei\s les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux (3).
On peut juger par ces exemples quel vif intérêt inspiraient alors ces chants où se trouvait renfermée toute l'histoire d'une époque si glorieuse pour la Grèce. On ne les considérait point comme de simples fictions imaginées au hasard, mais comme la narration fidèle d'un événement de la plus haute importance. Ce . que dans les détails ils présentent de fabuleux et d'incroyable tenait à la croyance des peuples, à cet amour du merveilleux toujours si puissant parmi les hommes, surtout aux temps d'une civilisation encore dans son enfance.
Ces chanteurs (âoi^oi) jouent un très -grand rôle
(i) od. e 75-7.
(a) Od. e 449-520.
(3)Od.e 84-92 et 52i-3i.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ag
dans rOdyssee, tandis qu'ils apparaissent à peine dans l'Iliade. Ils existaient cependant avant la guerre de Troie. Thamyris, dont il est parlé dans le catalogue des vaisseaux , et que les Muses privèrent du chant {Tçaôjaai^ âoiÂfiç) (i), en était un sans doute. Il est probable qu'Achille lui-même appartenait à cette classé honorée, puisqu'il est dit dans l'Iliade qvUil charmait son ame au son de la lyre, et quil chan*tait les faits glorieux des héros (a). On voit aussi qu'avant son départ Agamemnon avait laissé dans son palais un chanteur pour garder son épouse (etpixTÔai axoiTiv) (3), et ce ne fut même que lorsque Égisthe eut exilé le chanteur dans un désert pour être la proie des oiseaux du ciel, que Clytemnestre consentit à suivre Tinfâme séducteur dans son palais (4). Tant il est vrai que même à cette époque encore toute grossière, on sentait déjà l'alliance intime qui existe entre le sentiment moral et le développement de l'intelligence. Toutefois, pour revenir à notre sujet, le nom d'âoi^oç ne se trouve que deux fois dans l'Iliade (5) , tandis qu'il reparaît sans cesse dans l'Odyssée.
(i) II. B 564-600.
(a) ôlet^e ^' âpoocXeoi àv^pûv (II., I 189). Remarquez- que cette expression xXéx àv^pûv eàt aussi appliquée à Démodocus (Od. 6 74)» endroit déjà cité.
(3) Od. r a68.
(4) T7IV ^ i^thùH iO^ouoav omt^tf/^vt h^t ^o|JLov^t.
(Od. r aja).
(5) La première fois, au dix-huitième chant , dans un passage où
3o HISTOIILE
Certainement la grande expéditioB contre TAsie , pour laquelle se leva la Grèce tout eatière, dut faire naître un grand nombre de ces chansons, seuls mo« numents historiques avant que l'usage de réo'iture permette de consigner les faits d'une manière plas certaine et plus durable. Qrconstance qui, du reste^ se retrouve à l'origine de tous les peuples. Aînsî Ta^ cite nous apprend que de son temps le» Germsvîns celébraient dans d'anciennes poésies les origines de leur nation. C'est même y dit-il, la seule espèce dan-^ rudes et d'histoire en usage chez eux (i)/Ain$i tes Seigas de la Suède (2); le» Koepemvisep des Danois (3); les Nibelunguen de l'Altemagne (4); les Lais bretons (5); les Ballades ëcoseaises (6); les^ vieilles et barbares poésies consacrées», selon Éginhart,
ce mot n'est admis dans nos éditions que depuis Woff (voyez les observ. sur le v. 604 du dix-httitième ch. de TUiade)^ et la sécoidde-* fois au y. 7^1 du vingt-quatrième chant de l'Iliade. Mais là mémey. ces chanteurs semblent plutôt destinés à faire entendre des lamentations sur le cadavre d'Hector, qu'à raconter des faits historiques.
(i) Quod unum apud illos mémorise et aanalium genus eat.- (Germ., § 2).
(a) Yoy. Hist. des expéd. mari t. des Normands, par Deppîngy p. VII et suiv. du discours prélimin., et les fragm. sur l'Islande, par Bonstetten. Un vol. in-S**; Genève, i8a6, p. Sa^-S et 36-7,
(3) Voyez le Bulletin des sciences histor., 1. 1, p. 275*
(4) Voyez le Globe, t. IV, p. 273.
(5) Voyez les Poésies de Marie de France publ. par De Roquefort, p. a6.
(6) Voyez Chants pop. de l'Ecosse , recueillis et comment, par Walter-Scott^trad. par Artaud. Paris , » v. p. iawia (i&a6).
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 3i
à chanter les exploits guerriers des anciens rois (i); et les romances espagnoles desquelles Lopez de Yéga a dit c^ elles formaient une Iliade qui n^ avait pas eu d'Homère (2) ; tout démontre que la musique et le rhythilie qui dans le principe marchent toujours ensemble (3) 9 ont été les premières archives des na* tions. Partout on retrouve ces chants primitifs recueillis d^bord comme singularités curieuses, et qui plus tard offrent les plus précieux renseignements sur une époque de civilisation qui ne laisse ordinairement aucune trace après elle (4).
(i) Barbara et antiquissima Carmioa, quibus veterum regum actus et bella canebantur, scripsit [Carolus M.] memoriaeque mandavit (cap. XXIX, p. 170 de Tédition de Godefr. Bredow, Uehn' stadii, 1806). Ainsi voilà Gharleraagne, nouveau Pisistra te, rassemblant les anciennes poésies du pays ; mais la destinée de ces deux recueils n*a pas été la même; je le regrette. Malgré l'épi thète de harhara qu'Ëginhart donne à ces vers, que de précieux documents ils nous donneraient sur les mœurs de notre France sous les rois de la première race. M. Abel Hugo croit que ce recueil a existé ■dans la bibliothèque de Charles VI , et qu'il est maintenant en Angleterre ^Romances Jdstor, trad. de l'espagnol par A. Hugo, p. XXXVI); si cela est, formons des vœux pour que des érudits anglais le mettent en lumière.
(a) On a souvent réuni les romances du Cid pour en former ce qu'on appelle un Romancero. Voyez entre autres celui qui a été publié d'après celui de D. Juan de Escobar, sous ce titre : Romancero e Historia del muy Valeroso Cahallero, el Cid Ray Diaz de f^Uar, en language antiguo, Impreso en Francoforto. Un vol. pet. in-ia, 1829. Sur le mot de Lopez de Véga, voy. le Journal des Savants, année iSaa, p. 708.
(3) Voy. les Chants populaires de V Ecosse déjà cités, 1. 1, p. 136.
(4) Voyez la Conquête de V Angleterre par les Normands^ d'Aug. Thierry, 1. 1, p. 10 de la seconde édition.
3a HISTOIBE
La Grèce ne fait point «xception à la règle oom*- •Qume; déjà du temps de TOdysfiée Us étaient ea grandi nombre^ ainsi que le témoignent ces paroles d'illysse : « Une muse chérit la tribu des chanteurs , ifi»Xov «oi&ôv (i). » Ils étaient distingués par les rois , qui les comblaient de faveurs et les faisaient -participer à leurs festins, ce Héraut , dit Ulysse daas « pe même discours , porte cette viande à Démôdocus « ^ç&&v qu il mange; dis-lui combien j« le félicite maltC'grë ma tristesse. £ntre tous les mortels qui vivent (c sur la terre, ces chanteurs ^sont surtout dignes de (c nos hommages et de nos respects (2). » Et plus ioin: Démôdocus, de tous les hommes, c'est toi (C que je louerai davantage, toi qui fus instruit par « une Muse fille de Jupiter, ou par Apollon (3) ». Ailleurs ce même Démôdocus est présenté comme honoré par les peuples (4). En toute occasion les «chanteurs veçoivent les épithètes de divins^ Hihar^ monieux^ de très-illustres (5), leur voix -est sem* JDilable à celle des dieux (6); car ils instruisent les hommes par de douces paroles, et quand ils chantent, chacun se plaît à les écouter (7). Ils s'animent aux
<i) od. e, 4ai.
(a) Od. €>, 477-3©.
<3) Od. e, 486«7.
(4) Ôd. N, a8.
s(5) Cf. Od. e,-i7; A, 346; A, 3a5.
(6) Od.A,37i.
(7) Od. P, 5i8-ao.
accents de la lyrê(i), mais eux seuls sont leur maître, ils ne reçoivent d'enseignements que de la Muse ou du Dieu qui les inspire (2). Leurs chants assurent la célébritë dans l'avenir (3), parce qu'ils racontent l'histoire des temps^iassés avec une grâce merveilleuse ; et quand Alcinoiîs veut louer Ulysse de ses récits, il lui dit : ce Tu nous as habilement raconté a l'histoire des maux qu'éprouvèrent et tous les Grecs ce et toi-même , comme aurait pu le faire un chan- « teur (4). »
Tels sont les traits distinctifs de ces hommes doués du génie natif et sublime que la nature semble prodiguer dans sa jeunesse, et qui peu de temps après le siège de Troie commencèrent à célébrer dans leurs chants tout ce qu'en publiait la renommée. Cependant ici se présente une observation importante; quoique ce soit l'Odyssée qui m'ait fourni tous mes exemples, ce n'est ni dans la Grèce proprement dite, ni dans les îles occidentales, que naquirent les poésies homériques. Sans doute les événements ont dû se passer en Grèce à peu près comme l'Odyssée les raconte; sans doute Phémius dans les palais d'Ulysse, et Démodocus dans les fêtes de l'île Schérie , chantaient les malheurs des Grecs ; mais ce ne sont ni les
(i)Od. A 17 etx'33i.
(2) Od. X 347-8.
(3) Od. F 204-O' 58o.
(4) Od. A 367-8.
chants de Phémius, ni ceux de Démodocus que le temps nous a transmis. Les événements racontés dans rOdyssée, comme ceux de l'Iliade, sont bien fondés sur une tradition certaine; mais les traditions relatives à rOdyssée ne furent exprimées que postérieurement à celles de llliade , et les unes et les autres aux lieux mêmes où les grands exploits venaient de s'accomplir. De tout ce que je viens de rapporter, il ne faut donc conclure autre chose sinon que les chants sur la guerre de Troie commencèrent à se faire entendre presque immédiatement après la chute d'Ilion ; mais ce fut dans cette contrée de l'Asie Mineure qui dans la suite reçut le nom dlonie (i), qu'ils prirent naissance; ce fut là qu'on chanta d'abord la valeur d'Achille, de Diomède, des deux Ajax, la puissance d'Agamemnon , le courage d'Hector et la noble douleur du vieux Priam.Et ce fut là aussi que plus tard on chanta les infortunes d'Ulysse , les voyages du beau Télémaque, les plaintes touchantes de Pénélope et l'audace des prétendants. Le dialecte ionien quji: domine également dans l'Iliade et l'Odyssée en démontre évidemment Torigine commune, car jamps l'ionien ne fut le langage des Grecs d'Europe. D'ailleurs , comme nous l'avons vu, ce ne fut qu'environ au temps de Lycurgue qu'on eut en Grèce la première connaissance de ces anciennes
(i) Touchant l'origine assez obscure de ce nom , voyez les observations sur le v, 685 du treizième chant de Tlliade.
poésies , et c'est de l'Asie Mineure que cette connaissance est arrivée (i).
tl faut bien croire que lorsque la guerre fut terminée, la plupart des Grecs qui s'étaient rendus au siège de Troie , se décidèrent à rester dans le pays de la conquête , où les attachaient à la fois leur victoire, la fertilité du sol et la beauté du climat. Ce ne furent que les chefs possesseurs d'états puissants dans la Grèce, et ceux de leurs compagnons attachés à leur fortune , qui résolurent de retourner dans l'ancienne patrie. D'ailleurs une politique toute naturelle devait fixer les Grecs en Asie; en effet, de quoi leur eût servi de triompher , s'ils n'avaient pas formé des établissements sur les côtes asiatiques pour s'assurer la libre navigation de la mer Egée, seul vrai motif de la guerre, car l'injure faite à Ménélas n'en avait été que le prétexte. La protection que dans la suite obtinrent les nombreuses colonies qui vinrent s'établir en Asie prouve, qu'en grande partie , ce pays appartenait à des hommes de race hellénique. Avant la chute d'Uion , à peine les Grecs parvinrent-ils à s'emparer de l'île de Rhodes ; aussi dès que les premiers bruits de guerre retentirent , ceux qui l'habitaient se hâtèrent
(i) Voyez pages ai, 53 et suiy. Les historiens ont attribué à Lycurgue ce qui n'appartient qu'à son époque. Les Grecs ont toujours eu grand penchant à personnifier, et c'est même à cet anthropomorphisme qu'est dd le nom d'Homère, que j'adopte aussi, car il exprime tout naturellement une idée qu'on ne pourrait rendre que par une périphrase.
d'envoyer des secours à leurs concitoyens, et ron voit dans le Catalogue que Tlépolème partit de Rhodes avec neuf vaisseaux (i).
D'après ces conjectures qui ne sont pas seulement des probabilités, on peut se faire une idée de l'enthousiasme que devaient inspirer les récits de ces premiers chanteurs qui, sous l'inspiration du génie et de ta victoire, redisaient en vers harmonieux les maux soufferts, la gloire acquise et les succès obte* nus. Quel charme devaient trouver les vainqueurs dans cette poésie toute ornée des richesses que la nature a prodiguées sur les doux rivages de Tlonie, et toute animée des actions mémorables qu'elle racontait à ceux mêmes qui peut-être en furent autrefois les té^ moins! Certes sous ce rapport les poésies homériques prennent une bien autre importance que si nous les envisageons seulement comme une œuvre litté* raire plus ou moins parfaite; et l'histoire vivante de cette époque héroïque inspire un bien plus vif intérêt que les plus brillantes fictions habilement calculées pour former un plan magnifique sans doute , mais sur lequel personne n'est d'accord.
Au reste, mon but n'est point ici de rechercher quelle nature de plaisir doit faire naître la lecture des poésies homériques , mais d'en découvnr la véritable origine. Je crois que nous y sommes parvenus,
(i) II. B 653-4.
guides à la fois par les indications de l'histoire, et les inductions les plus naturelles de l'analogie. Main-^ tenant la vérité résulte avec évidence du simple nar^ ré des faits, et les villes nombreuses où l'on prétend qu'Homère avait reçu le jour sont enfin découvert tes (i). Yico dit avec raison : oc Si les peuples de la <c Grèce ont tant discuté sur la patrie d'Homère , si « presque tous le voulurent pour leur eoncitoyen , fc c'est que les peuples grecs furent eux-mêmes cei a Homère (a). »
Oui, sans doute, ce fut des villes de Colophon, de Smyme, de Milet, de Chios, d'Éphèse que sortirent ces tribus de chanteurs (^pu^a âoi^âv) qui racontaient les exploits des héros dans les fêtes, les assemblées publiques et les palais des rois ; et ce fiit
(i) L'opinion commune n'atuîbue qu'à sept villes Thonneur d'être la patrie d'Homère , parce qu'on se fonde sur ce distique si eoniiu rapporté par Aulu-Gelle :
Zp.^pva , i^o^oç , KoXo^ùv , 2aXap.lv , Xtoç , Âp'^oç , ÂOriyai.
« Sept villes se disputent sur le berceau d'Homère : Smyme ^ « Rhodes , Colophon | Salamine » Chios , Argos, Athènes ;
(Noct. Att, 1. m, c. XI).
mais le nombre en est bien plus considérable , et Lucien, après avoir rapporté le nom de plusieurs , a raison d'ajouter, ^ fiuptac ôlXXo^y ou mille autres encore (Demosth. Ëncom., t. m, p. 497 f ®^* Hémsterh.).
(3) Comme ma traduction diffère un peu de celle de M. Michelet, voici le texte : « Che percio 1 popoU greci cotanto contesero délia di lui (Omero)/Mirîa, e'I voUero quasi tutti lor àttadino ; perché eifti popoligreci furono quest^ Omero (Principi di scienz. nuov., NapoU 181 1. vol. m, p. 33).
au moment même où venait de tomber Jlion qu'une poésie 1x)ute nationale recueillit ces traditions héroïques pour les confier à la. mémoire des hommes.
Seulement il est probable que les chants relatifs à llliade commencèrent immédiatement après la guerre^ et ceux qui sont relatifs à l'Odyssée quelques années plus tard. Je crois qu'on peut en fixer à peu près l'époque au temps où les Héraclides rentrèrent dans le Pélo-* ponèse, c'est-à-dire 80 ans après la guerre (i). Cette révolution dut rejeter en Asie presque tous les partisans des Atrides, et l'on peut supposer qu'alors on s'entretint plus spécialement des malheurs que les chefs des Grecs éprouvèrent à leur retour. C'est alors sans doute que ceux qui venaient d'Europe parlaient d'Ulysse, de Télémaque, de Pénélope, et les chanteurs qui ne sa^^aient rien par eux-mêmes ^ mais qui n'entendaient que la voix de la Renommée (2) , recueillaient avec avidité ces traditions nouvelles , parce que celles sur le siège de Troie commençaient à s'épuiser. Quand la colonie ionienne vint s'établir en Asie soixante ans après le retour des Héraclides (3), elle dut apporter d'autres détails sur l'histoire des Retours y et comme celui d'Ulysse était le plus re» marquable, celui qui fournissait le plus d'incidents^
(i) Thucyd., I , la ; et Clem. Alexand. Strom. , 1. 1, p. 336 în-foL Lutet., 1629.
(a) È(ii.ei( ^\ xXsoç olov db(OÛo(Acv , f^i Tt ((^ftev (II. B 486). (3) Clem. Alex. loc. cit.
c'est aussi celui qui donna lieu à plus de récits divers et dont s'emparèrent un plus grand nombre de chanr teurs.
A la vérité 9 je sais que l'histoire proprement dite se tait entièrement sur cette circonstance des choii' teurs j mais à défaut nous avons l'Odyssée même, monument authentique, irrécusable, parce que l'Odyssée , comme l'Iliade, ne peint que des mœurs réelles et positives ; non que ces poèmes donnent les faits exactement, tels qu'ils se sont passés, mais ils les reproduisent tels que les concevait l'opinion générale, et sous le rapport des mœurs, des usages, des habitudes, l'Iliade et l'Odyssée sont l'expression la plus nette et la plus franche de la civilisation durant les deux premiers siècles qui suivirent immédiatement la prise d'Ilion. Or, d'après tout ce que nous avons vu plus haut, il n'est pas permis de révoquer en doute l'existence des chanteurs; ils font partie essentielle de la société; ils sont honorés des rois et des peuples; eux seuls sont chargés de transmettre les faits historiques à la postérité , et leur établissement ne paraît pas être d'une époque récente. Voilà ce qu'on ne saurait contester, et ce qu'on doit légitimement opposer au silence des historiens plus modernes.
Cependant, malgré ce silence des historiens, il est possible d'entrevoir encore la vérité, même à travers le voile des fables les plus grossières. Ce qu'on raconte
4o HISTOIRE
des Branchides qui dans Milet desservaient le temple d'Apollon Didyméen (i); ce que dit Yarron de leur chef Branchos^ qui dans un bois se permit d'embras* fier ApoUoh , dont il reçut une baguette et une couronne, et qui s'étant mis ensuite à prophétiser, dis-* parut aussitôt pour ne plus reparaître (2); ce que rapporte Conon de ce mèaïe Branchas j qui fut le plus beau des hommes et qu'Apollon aima (3); qui, par la suite, adopta le fils d'une femme esclave, auquel il enseigna l'art d'annoncer les oracles, et qu;e pour cette raison il nomma Evangelos^ chef des Evangelides chez les Milésiens (4) ; tous ces contes bizar* res, dis-je, ne semblent*ils pas indiquer quelque tradition corrompue sur nos premiers chanteurs? Je ne veux pas donner trop d'importance à mes conjec* tures , mais ce mot de Branchas exprimant tout ce qui se rapporte à l'action de la voix; celui diEpan'gelas j tout ce qui se rapporte à la publication d'une heureuse nouvelle; ces réunions d'hommes sous les noms de Branchides et ai Evangelides , et les fables inventées pour en expliquer l'origine, toutes ces choses doivent receler un fait primitif, qui peutêtre n'est pas sans quelque rapport avec ces tribus
(i) Suid. voc. h^au^xèan. Plîn., Hist. nat., 1. Y, c. XXXI, éd. Millero.
(a) Schol. Statii in Theb., Vm, 198. Cf. Strab.,1. XIV, p. 634.
(3) Phot. Bibl. gr., coL 44 <•
(4) Phot. in ead., 4^3*
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 4i
de chanteurs, dont j'ai parlé plus haut. J'abandonne cette idée à la critique; mais quand un usage est tombé en désuétude depuis long-temps, ce n'est que par occasion qu'il en échappe quelques traces chez les anciens. Encore faut-il les saisir au milieu de toutes les absurdités qu'enfantent les bruits populaires (î),
Je reviens aux poésies homériques. S'il est vrai^ comme je le suppose avec grande vraisemblance , que les chants dont se compose l'Odyssée ne remontent pas au-delà du second avènement des Héraclides dans le Péloponèse , on conçoit sans peine que la civilisation qui reçut un grand mouvement de l'expédition asiatique , dut faire de sensibles progrès pendant les soixante ans écoulés depuis la guerre de Troie jusqu'à cette époque. C'est par là que s'explique le système des chorizontes qui pensaient que l'Odyssée n'était pas du même auteur que l'Iliade (a), question
(i) Ainsi, veut-on savoir comment Yarron (endroit cité du schol. de Stace) dit qu'on expliquait ce nom de Branchas? c'est que sa mère étant enceinte de lui, vit en' songe le soleil lui entrer par le gosier (en grec êpa^xoç) et lui ressortir par le ventre, ^là T^^agrpbç ^à xai rài ai^otsAv ^leÇtXdttv (Phot., col. 44i)* C'est toujours sur la fausse interprétation étymologique d'un nom propre, qu'on a imaginé les fables relatives à celui qui le portait (voyez les observations sur les V. i du premier, 3 70 du cinquième, et 40a du sixième chant de l'Iliade).
(a) Touchant les chorizontes, voy. les observ. sur le v. 356 du second ch.de ru.
4îi HISTOIRE
agitée parmi les Grecs long-temps avant Sënèque (i); et c'est là ce qui justifie aussi les remarques ingénieuses de M. Benjamin Constant, sur les différences que ce spirituel écrivain a cru remarquer entre les deux poèmes (a).
Cependant à mesure que la civilisation se perfectionnait, et qu'on s'éloignait de l'événement principal , le feu poétique perdait aussi de sa force et de son éclat. C'est ainsi que Vico , dont le génie pénétrant avait si bien trouvé le véritable Homère près de cent ans avant que Wolf lait prouvé, c'est ainsi, dis-je, qu'il interprète cette opinion de Longin,que l'Odyssée appartenait à la vieillesse d'Homère (3). « Le fi jeune Homère compose V Iliade, dit-il , quand la a Grèce est dans sa jeunesse,,.. Vieux ^ il composa fnV Odyssée^ lorsque la Grèce tempère par la ré^ inflexion son génie poétique (4). » Cette réflexion est parfaitement juste, mais je crois que Vico va trop' loin, quand il pousse son Homère, c'est-à-dire la poésie homérique, jusqu'au temps de Numa, 460 ans après la chute d'Ilion (5). Numa est de près de deux
(i) De Brevitat. vit., § XlII.
(a) De la Religion , t. III, p. 409 et suiv.
(3) De Sublim. , § IX, p. 89 , éd. Pearce.
(4) Cosi Omero compose gioyine VIHade , quando era giovinetta
la Grecia ma *vecchio compose poi VOdissea, quando la Greeia
aveva alquanto raflredato gli animi con la riflessîone (t. III, p. 34).
(5) Princip. di scienz. nuov., t. ni, 3i, éd. de Naples, 1811, 3
siècles postérieur à Lycurgue , et alors quand Homère pour la première fois arrivait de llonie dans la Grèce, on n'imaginait plus depuis longtemps de nouveaux chants héroïques.
Ils ont dû cesser dans la période qui suivit l'établissement de la colonie ionienne, durant les cinquante dernières années du second siècle après la guerre de Troie. A cette époque , le génie des peuples fut singulièrement modifié : les rapports entre les nombreux colons et la métropole devinrent plus fréquents de jour en jour, et les vaisseaux de guerre ne tardèrent pas à faire place aux vaisseaux marchands. Ces nouvelles mœurs apparaissent déjà dans rOdyssée; on y voit des marchands phéniciens parcourir la mer Egée, pour y porter des objets de goût et de parure (i); les navigateurs thesprotes trafiquent avec Dulichium (a); les rois eux-mêmes voyagent pour échanger de l'airain contre du fer (3); et les emplois d'un chef de vaisseau marchand, d'une espèce de subrécargue, y sont clairement dési-
V. in-8^. Je ne crois pas non plus , comme Yîco le dit au même endroit , que l'Homère de TOdyssée appartienne à la Grèce occidentale; j'en ai dit plus haut les raisons.
(i) Od. O 4i5-... uupt* â'YovTcç àOupftaTa , scil. ^ivtxtç, et plus loin un de ces Phéniciens présente un collier d'or enchâssé dans de l'ambre, qu'examinent avec soin une reine et ses suivantes, et dont elles demandent le prix (1. c 457-63).
(a) Od. X 334-5.
(3) Od. A 180-4.
gnés (i). Tout cela prouve que les esprits changeaient de direction. On se plaisait tous les jours davantage aux jouissances d'une vie tranquille, et l'on cherchait à se procurer les douceurs du repos sous le beau ciel de Flonie. La poésie elle-même , qui , jusqu'alors, n'avait exprimé que les premiers besoins d'une société nouvelle encore toute émue de sa conquête, ne tarda pas à devenir à son tour un objet de luxe. On n'inventa plus de nouveaux chants sous l'influence d'une inspiration soudaine, mais on trouvait un vif plaisir à les entendre. Les rhapsodes succédaient aux chanteurs, 'c'est le second âge de la poésie homérique.
Les rhapsodes j comme l'indique ce nom, chan* taient des vers cousus. On doit entendre par là qu'ils commencèrent à réunir dans une seule rhap^ sodiey tout ce qui tenait au même sujet, pour don-* ner à leurs récits ime plus grande dimension , et les rendre plus dignes d'une certaine pompe théâtrale^ Il ne faut pas confondre ce premier travail avec celui de Solon dont j'ai déjà parlé (2). Solon fit sur l'ensemble de toutes les rhapsodies ce que ceux-ci fai-
(i) -^PX^C vaurqtuv, oire irpTXtiipcç iamf
(Od. e i6a-3).
« chef de nautODDiers, commerçants , registre de la cargaisoD, ins- « pecteur des marchandises. »
(a) Voyez ci-dessus page 24*
soient sur chacune en particulier. Ainsi, par exem* pie, un rhapsode^ dans le principe, pour donner plus de durée à sa récitation, put joindre ensemble trois ou quatre chants primitifs , la dispute d'Achille et d'Agamemnon, le voyage à Chryse, la prière de Thétis, et l'assemblée des dieux; un autre groupait les exploits de Diomède, ou ceux d'Agamemnon , ou ceux de Patrocle, et formait ainsi des récits de six à neuf cents vers qui comportent environ deux heures de déclamation , terme au-delà duquel l'attention de l'auditeur ne saurait être soutenue. Telle est du moins la seule manière raisonnable d'expliquer le nom de rhapsode y dont la signification n'est pas douteuse. Je sais bien pourtant qu'on a chicané sur cette étymologie : selon Boileau le mot de rhapsode ne vient point de ^iwztv^y joindre, coudre ensemble^ mais de ^aê^o;, branche, parce que ceux qui chantaient les vers d'Homère avaient une branche de laurier à la main; c'est à cause de cela, dit Boileau, qu'on les nommait chantres de la Branche (i). Il y a ici confusion; entendons-nous bien sur les dénominations que reçurent ceux qui récitaient des anciens vers; ils furent nommés rhapsodes ^ parce qu'ils chantaient dçs vers cousus, expression consacrée par Pindare , comme nous le verrons dans peu ; ils furent aussi nommés rhabdodes^ parce qu'ils chantaient
(i) III* réflez. crit., t. in , p. a33y éd. de St-Marc, i547«
avec une branche de laurier à la main ( i ). Car , comme il paraît souvent dans TUiade et FOdyssée, la coutume était alors, qu'un orateur public eût à la maio un sceptre j une branche:, pour aider les gestes devant une grande foule assemblée (2). Mais puisque les deux noms appellatifs exprimaient des attributions très-distinctes , nous ne devons pas les confondre. Les récitateurs de vers eurent bien encore d'autres noms : celui Sarnodes , parce que dans de ce]> tains combats de l'esprit on donnait un agneau à celui qui avait le mieux déclamé(3);celuide^ft*cAoéiej, chanteurs de vers (4); celui aussi SHomérides ou Homéristes (5) , et enfin celui ai hypocrites , qui en grec signifie comédiens (6).
De ces diverses dénominations , celle de rhapsode a prévalu. Le verbe ^a^c^^siv est passé dans la langue grecque, pour exprimer le chant, ou la récitation de toute espèce de vers ; et dans toutes nos éditions
(i) Eust., p. 6, 1. 34'
(a) A cette occasion voy. les observ. sur le v. 567 du vingt-troisième ch. de rUiade.
(3) Eust., 1. c, 36-7.
(4) Eust., 1. c, a5. Aussi parce que la branche qu'on tenait à la main en récitant, était nommée orîxoçpar quelques uns (sch. Pind. Nem., II , 3).
(5) Pind., 1. c. — Ath. Deipn., XIV, 6ao B. Harpocr. voc. h\L'r^ pi^at, etc.
(6) Diod. Sicul., XIV, § 109 et XV, 7. Cette dénomination ne leur a été donnée que très-tard, et par analogie avec les représentations théâtrales qui avaient lieu depuis long-temps.
d'Homère, depuis celle de Florence, jusqu'à celle de Wolf, c'est le mot rhapsodie ( fa^<j)^ia ) qu'on emploie pour désigner chacun des vingt-quatre chants de llliade et de l'Odyssée. Le nom de rhapsode l'a même emporté sur celui HHoméride , qui peut-être est plus ancien, car je ne crois pas que dans les temps antérieure à Pindare aucun auteur se soit servi du mot rhapsode {i\ Pindare lui-même n'emploie que le mot Homéridey mais le passage où il se trouve mérite d'être rapporté.
ÔOev irepxal Ôf^vipC^at ^aTTTÛv èirl(dv TaicoXV âot^oi ap^ovTai Aïoç ht» 7rpooi(/.tou (a)
Ce qui signifie littéralement : a De même que les (f Homérides , chanteurs de vers cousus , commencent «dès le principe par implorer Jupiter, etc. » Voilà l'emploi des Homérides bien clairement exprimé; mais qu'étaient réellement ces Homérides et d'où leur venait ce nomPTimée le sophiste, auteur d'un lexique sur Platon , dit simplement que les Homérides étaient ceux qui récitaient ou expliquaient les vers d^Homère (3).
(i) Hérodote, qui vivait environ 3o ans après Pindare, est le plus ancien auteur où se trouve le nom de rhapsode (Cf. Y, 67).
(1) Nem., n, 1-3. Pour la transcription des vers, je suis FéditioD de Boeckh.
(3) ol T0( Ôftiipou &iroxpivo{jLcvoi (v. Ôjivipî^ai). Timée vivait environ 3oo ans après J.-G. Photius donne la même définition.
Cette explication de Timée est relative à divers passages de Platon, où Ton trouve le mot Homérides, mais sans qu'il soit possible d'en rien conclure (i).
Yalérius Harpocration , qui a fait sur les dix grands orateurs atliéniens im lexique plus détaillé que celui de Timée sur Platon, dit, à l'occasion de ce nom employé par Isocrate (a) , que les Homérides étaient une famille, originaire de Chios, selon Axousilaiis, et qui tirait son nom du poète Homère, selon Hellanicus, dans son livre intitulé V^glantiade; il ajoute que Séleucus niait cette étymologie; celle qiie donnait Séleucus était dérivée dumot otage, en grec Ô[jLifipoç(3).
Suidas n'a fait que copier Timée et Harpocration (4). Le scholiaste de Pindare , à l'endroit cité , dit que les Homérides étaient des descendants d'Homère, et qu'ils chantaient ses poésies tour à tour èx ^wSojriç. Il parle ensuite, comme étant le plus célèbre des Homérides j d'un Cinéthus de Chios, qui luimême faisait des vers, qui fut l'auteur de l'hymne à Apollon, et qui, le premier, chanta les vers d'Homère à Syracuse (5). a Les habitants de Chios , dit
(i) Cf. le dial. intitulé Ion, t. IV, p. 179. Bip., la Rép., 1. X, t. VU, p. 292 Bip., et le dial. intitulé Phèdre, t. X, p. 333 Bip. (a) A la fin de TÉloge d'Hélène.
(3) In V. ôfxiQpt^ai. Haq)ocration vivait du temps de Libanius, dans le IV* siècle ap. J.-G.
(4) In V. ô{jLY)pt#ai.yoyez aussi le lexique de Photius à ce même mot.
(5) Sch. in Nem., II , v. 3.
«cStrabon, réclament Homère , et pom* preuve, ils «c citent ceux qu'on nomme Homérides qui sont issus <K de ce poète (i). » Enfin l'auteur anonyme du Grand dictionnaire étymologique, dit plus vaguement encore que c'était une certaine famille, ylvoç ti (2).
Tels sont, je crois, les seuls renseignements que l'antiquité nous a laissés sur les Homérides. D'après ces témoignages , doit-on supposier qu'en effet les Homérides sont les descendants d'Homère, et qu'un poète de ce nom , né dans l'île de Chios, a réellement existé ? Doit-on admettre qu'il fut un de ces premiers chanteurs, dont il est parlé plus haut, et que c'est à lui qu'il faut attribuer la plupart de ces chants qui, dans la suite, formèrent les deux poèmes de l'Iliade et de l'Odyssée? ceTi'est pas rigoureusement impossible, mais, je l'avoue, ce n'est pas très -probable. D'ailleurs on l'admettrait que la question resterait toujours la même , car il ne s'agit pas de savoir si jamais dans l'Asie Mineure, plus ou moins long-temps après la guerre de Troie^l'un de ces chanteurs primitifs eut le nom d'Homère, et fut un des plus illustres, mais si réellement il a composé l'ensemble d'un poème épique d'environ quinze mille vers , avec une exposition, un nœud, un dénouement, et de manière à présenter une suite non interrompue. Or voilà ce qui ne
(i)L.XIX,p. 645.
(a) In V. 5|«iDpoç, p. 6a3 , 1. 5a<
5o HISTOIRE
saurait se concilier avec ce que nous avons déjà dit. Pour composer un ouvrage de cette étendue ^ Tusage &cile de l'écriture est indispensable, £n supposant même qu'un homme puisse le concevoir de inémoire, comment le transmettrait- il aux autres ^ si son ouvrage entier n'est pas retenu par le lien maté-, riel de Técriturequi en fasse un tout réel et compacte? Privé de ce moyen l'auteur eût été obligé de rassembler pendant douze ou quinze jours de suite le même auditoire pour lui donner une idée de la marche graduée, de l'intérêt' principal tel qu'il l'aurait imaginé. Mais encore, quand bien même le premier auteur eût conçu et exécuté cette pensée , comment aurait-on pu conserver , durant l'espace de plusieurs siècles , un plan si vaste dans la mémoire des hommes ? Enfin si cela eût été ains^ à quoi bon ce travail de Pi$istrate, si célèbre dans l'antiquité ? Car c'est là l'immense difficulté qui reparait sans cesse dans l'histoire des poésies homériques.
Qu'étaient donc réellement ces Ifomérides^ dont le nom est si souvent répété? Ils étaient ce que dit Pîndare: les chanteur^ de vers.ùousus (i); et si les Branchides et les Émngélides (2) ont pu appartenir à la tribu des premiers chanteurs^ il est pix>bable que les Homérides leur ont succédé : ce sont ceux qui
(i) Pind., 1. c.
(2) Voyez page 4o«
DES POÉSIES HOMtÉRIQUES. 6l
commencèrent à réunir, à coaJ/e lespHemîm chants* £n effet, cemoiHomérides sigai&e les mssembleurs^ ceux qui chùntent ensemble ^ ceux qui s* accordent pour chimter. Les explications d'Hésychius ne laia^ sent aucun doute sur le sens du verbe ô(j^7)p6?v (i)^ dérivé de Tad verbe i^Lw ^ ensemBle , et du verbe içiiù^je dis. L'auteur dé la Théogonie a employé dans la même acception le participe féminin du verbe o(i.7)peti<k> , qu'il applique aux muses (a).
Une fois que les Homérides, sortis probablement de 111e de Chios , se furent répandus dans le monde, chantant ensemble où s* accordant pour redire les chants anciens ^ et que l'habitude fut prise de leul* donner ce nom dérivé de leur emploi, on ne manqun pas dans la suite^ de chercher à ce nom une autre origine plus conforme aux idées populaires; et comme à Milet les Branchidès et les EvangéUdes avaient Hait imaginer les aventures bizarres d'un Brancfios et d'un Evangélos^ peut-être n'est-ce qu'au nom à^ Homérides qu'on a dû cet Homérosj sur lequel on a débité tant de fables et raconté tant d'histoires si dénuées de toute vraisemblance (3); de sorte que , dan^
(i) Ô{iT)p»v, éfftoôi^pkooftoR , xoct oopkfttvttv. Voy. aussi le mot i|Mfif«voat. ^
(a) Théogon., v. SS-g.
(3) Voyez la vie d'Homère faussement attribuée à Hérodote , celle que nous avons sous le nom de Plutarque, et toutes les traditions recueillies par Suidas au mot 5fAY]poç.
ce cas, les Homirides ne seraient pas descendus d^Homèrey mais au contraire le nom S Homère serait résulte de celui S Homirides ; et par ce goût si naturel aux Grecs de tout personnifier, de ce qu'il existait des HomérideSj ils en ont conclu leur J?i9mi^re.
Quant au nom de rhapsodes j]e crois qu'il est dû à la définition même du nom ^Homé^ rides qui l'a précédé; et que de ^aicrcov ôoi^ol, scil. iir^cov , phrase généralement usitée du temps de Pindare, on a fait le mot contracté ^a^cp^ol, véritable synonyme de celui à^Homérides^ comme le prouvent le scholiaste de Pindare (i), Athénée (a), et le Lexique dUesychius (3); mot qui dans la suite a seul prévalu 9 ainsi que je l'ai dit plus haut.
Il serait assez difficile de dire précisément quelle fut la destinée des rhapsodes ^ dans la Grèce, durant l'espace de temps qui s'écoula depuis Lycurgue jusqu'à Pisistrate; nous n'avons sur ce point aucun renseignement bien positif, et nulle part les anciens n'ont traité directement cette question , mais de quelques lignes citées incidemment dans leurs ouvrages, on peut entrevoir la vérité, ou du moins à
(i) Toujours la même scholie sur le second vers de la seconde Némée.
(a)L. XlV, p. 6ao B. Il est vrai qu'Arîstoclès, cité par Atfaénée, dît Homéristes et non Homérides,
(3) ÔfiiDpci^ai, atpa^l'u^îai, où Ton doit lire:ô{ADpti^atyO( ^a<|>«j»^o(.
DES POESIES HOMERIQUES. 53
quelle époque les rhapsodes pénétrèrent dans cette contrée.
Je ne dirai point avec Platon que Phémius fut le rhapsode d'Ithaque (i); Phémius appartient à la classe des chanteurs primitifs, de même que Thamyris de Thrace. Leurs vers ne sont point arrivés jusqu'à nous, et c'est de l'Asie Mineure que sont venus les chants homériques. Je ne .pense pas non plu& que (c Homère et Hésiode furent à Délos les premiers ft qui chantèrent dans des hymnes nouveaux, en oc cousant une chanson ». Les vers attribués à Hésiode , oîi se trouve cette opinion, sont bien postérieurs aux siècles hésiodéens (2); et l'on ne doit pas ajouter grand foi à ce que dit Nicoclès, qu'Hésiode fut le premier qui ait rhapsodie (3).
Le premier des rJiapsodes qui paraisse dans la Grèce, avec quelque autorité historique, est Terpandre, que les uns disent de Lesbos, les autres d'Arnée, les autres de Cyme (4); toujours est-il que Terpandre était né dans l'Asie Mineure. D'après Hiéronyme que cite Athénée , Terpandre aurait été con-.
(i) In lone, t. IV, p. i85 bip.
(a) Voici ces yers cités dans la même scholie de Pindare : Év AiîXitt T0T8 trpÛTOV i'^ii , xat Ôf&Dpoc âot^ol f&éXirof&fiv, év vfiapoK Cf&votç ^oB^rctç àoi^iiv, *
(3) Pa^tù^HaeLi ^i t^mai irpÛTov tov âaio^ov IfMOxX^, toujoursi la même sdiolie.
(4) Suidas in voc. Tépiray^poc
temporain de Lycurgue ; mais Hellanicus suppose que Terpandre fut le premier qui remporta le prix aux fêles Carnées , instituées long-temps après Lycurgue (î). L'opinion d'Hiéronyme me paraît la plus probable. Pindare, cité de même par Athénée au même endroit , dit que Terpandre inventa un instrument nommé barbiton ; Plutarque nous apprend que Terpandre fonda le premier établissement de musique à Sparte (2)^ qu'il avait composé une mélodie spéciale pour les vers d'Homère (3) , et qu'il fiit aussi l'auteur de ces sortes de préambules adressés aux dieux, par lesquels débutaient les rhapsodes avant de chanter les poésies homériques (4). En effet, Clément d'Alexandrie le cite comme auteur d'un hymne à Jupiter (5). Il paraît, d'après le même auteur, qu'il adapta un mode particulier de chant aux lois lacédémoniennes (6). Enfin, selon Diodore de Sicile, que cite Tzetzès, Terpandre apaisa par la dou- (^eur de ses chants une violente sédition à Sparte, si bien que les deux partis se réconcilièrent et s'embrassèrent en pleurant (7). Cependant, comme il apporta
(i) Athen. Deipn., 1. XIV, p. 635 £. F.
(a) De Musicâ, t. X, p. 659, éd. Reisk.
(3) Même traité, p*. 653.
(4) Même traité , p. 656.
(5) Strom., 1. VI, p. 658, éd. in-foh, 1629.
(6) Tol>ç Aâucs<^at{jLovttt>y vojxouç Ip.eXo'TrotiQoe (Strom. , 1 , 3o6). Puisqu'on chantait les lois, Técriture n'était certainement pas en usage.
(7) Diod. Sicul., t. n, p. 639, éd. Wesseling. Cf. Suid, voc.,
quelque modification dans la musique du pays, chose importante alors, ou, selon Plutarque, comme il avait ajoute une corde à la cithare, les Ëphores le blâmèrent, et firent suspendre son instrument à une cheville (i)« Il y a là une expression de Plutarque qui doit être remarquée, parce qu'il caractérise Terpandre, t(&v itp6>ï)Udv ippotÇeiiiv iTcaivérviv, le panégyriste des oc* lions héroïques , ce qui semble prouver qu'il s'agissait alors de chants relatifs à la guerre de Troie.
Soit que Pon considère ce nom de Terpandre comme le nom propre d'un homme qui ait réellement existé, pu comme épithète d'un nom propre, car Terpandre signifie qui cliarme les hommes , soit enfin qu'on le prenne en ce sens pour un nom collectif, cap les historiens ne s'accordent pas non plus entre eux ni sur l'époque., ni sur le lieu de sa naissance; tout ce qu'on doit raisonnablement conclure de toutes ces citations, c'est qu'environ au temps de Lycurgue, par suite des communications entre l'Asie et l'Europe, les Homérides commencèrent à introduire dans la Grèce ces chants nationaux, et par là produisirent une sorte de révolution dans les esprits qui ne fut pas sans influence sur les mœurs des peuples, puisque les magistrats se
Hirà >i«6iov ft^ov, jiprès le chanteur lesbiem , proverbe en reconnaissanoe 46 «e bienfait.
(i) Lacon. instit. , t. VI, p. 8S5 , éd. Rei»k.
crurent obligés d'intervenir. Peut-être ne faut«-il voir dans ces séditions apaisées ^ que le commerce des Muses adoucissant un peu la férocité des caractères; et ces lois mises en musique n'indiquent sans doute que la nécessité qui commençait à se faire sentir de graver dans la mémoire des hommes quelques règles essentielles dans la vie civile. Je ne serais pas surpris que ce ne soit là l'origine de tout ce qu'on a raconté sur cette fameuse législation de Lycurgue (i). De là aussi l'opinion reçue, que l'ancienne sagesse des Grecs était surtout liée à la musique (ji). De là enfin la double signification du mot vofioç , qui signifie également loi et chanson (3).
C'est à la même époque sans doute que Stésandre de Samos fit connaître à Delphes les chants homériques : (c Timomachus, d^ns ses Cypriaques, dit Athé- « née , nous apprend que Stésandre de Samos.... fiit
(i) Voyez ce que je dis au sujet des lois de Lycurgue, dans un petit mémoire intitulé : De Fin/luence des lois sur les mœurs , et de t influence des mœurs sur les iois , p. lo et ii. In-8* d'une feuille 1/4. St-Étienne^ i83o.
(a) 1^ itfltXaià Ttov ÈXXwwv aoçta tJ {louatxvi {iflcXiora slvat ^c^e{isvvi. Je lis Bi^i^irti avec Casaubon, au lieu de ^e^o{i^via (Âth. Deipn., 1. XIV, p. 633, G.)
(3) Aristote s'exprime d'une manière très-précise à cette occasion : > Pourquoi , dit-il, appelle-t-on Nomes {lois) ce qui se chante? « C'est parce qu'avant qu'on eût connaissance des lettres , on « chantait les lois , pour qu'elles ne fussent pas livrées à l'oubli. » (Problemat., § XIX, quest 18). Il y eut même de ces sortes de chansons qui furent connues sous le nom spécial de Nomts de Tmrpandre (iul. Pollue. Onomastic, 1. IV, c. IX , § 65).
cr le premier qui, .dans Delphes, chanta sur la ci^- « thare les combats décrits par Homère, en commen** <( çant par l'Odys^e (ij.» Cette prédilection des Delphiens en faveur de l'Odyssée venait probablement de ce que ces peuples ayami de fréquents rapports avec les îles de Céphalénie et d'Itaque par la mer de Corinthe, les chants relatifs à ces îles étaient ceux qui d'abord les charmèrent davantage.
Quoique Athénée ne dise pas que Stésandre ait été contemporain de Lycurgue, ce fut certainement peu de temps après que les poésies homériques furent connues à . Lacédémone , qu'elles se répandirent Successivement parmi les autres peuples de la Grèce. Alors , dans chaque ville , ne tardèrent pas à s'établir des jeux de musique et de poésie, consacrés surtout à chanter les faits héroïques sur le siège d'Ilion et le retour des principaux chefs. On peut conclure d'un passage d'Hérodote qu'un établissement de ce genre existait à Sicyone avant Pisistrate; car cet historien , parlant de Clisthènes , homme puissant à Athènes après les fils de Pisistrate, dit qu'il imita son aïeul maternel , nommé Clisthènes comme lui ; or cet aïeul, qui par conséquent devait être antérieur à Pisistrate , étant tyran de Sicyone , et se trouvant en
(i) Voici les prppfes expressions d* Athénée, ou plutôt de Timomachus : irpûrov iv AeXç olç xtOapu^'^ai toc xaO' 6(&vipov (ACtxoç» (ip^opbeyov àmh rk Ôi^Owitaç (Deipn., i. XIV, p. 638, A. B).
guerre avec Argos, défendit auxrhapsodes de lutter dans Sicjrone pour les vers homéréiens , parce que. ces Ders étaient entièrement consacrés à célébrer de nombreuses louanges en faveur des Argiens et tTArgos (i).
S'il en était ainsi dans Sicyone, on est certainement en droit de conclure que dans Argos et dans toute l'Argolide on chantait d'autant plus les vers homéréiens , qu'ils étaient consacrés spécialement à la louange du pays.
Si^ comme il paraît, Athènes n'a pas été la première à recueillir les poésies homériques, lorsqu'elles commencèrent à se faire entendre dans la Grèce, ce* pendant cette ville, où devait se former un jour le précieux dépôt qui nous a conservé ces chants antiques , ne resta pas long-temps étrangère au mouvement qui se faisait sentir de toutes parts. En effet Isocrate, dans son Panégyrique, loue les ancêtres d'avoir établi des combats de musique dans lesquels on récitait les vers d'Homère, afin d'inspirer à la jeunesse une vive admiration pour ceux qui se signalèrent dans les champs troyens , et le désir d'imiter leurs glorieux exploits (2). Il est très permis de croire que par les
(i) ^a<|«(d^oùc firauve èv Stxuûvi à'^edviCso^Ai tûv éf&y]peicdv é?rétf»v Etvtxa , It\ Âp'^tïoi T8 xat Âp'Yo; rà iroXXàiràvTa ufxvéaTat^Hérod., I. V, 67). Remarquer cette expression à^covCCeoOai tm h^it^tuù^ iictuv sivexa. Les irers homéréiens étaient ceux chantés par les Homérides,
(a) Panegyr., $ XLII, éd. de Nathan Morosi Upsim, 1786. Re-
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. Sg
ancêtres ( oi irpoysvot ), Isocrate entend parler des temps qui précédèrent Pisistrate; c'est l'interprétation la plus naturelle.
C'était dans ces exercices publics que durant les fêtes luttaient ensemble les Homérides ou rassem-bleurs ^ qui plus tard furent nommés rhapsodes {i)\ ils luttaient non-seulement sous le rapport de la déclamation 9 ou plutôt du chant, mais encore sous celui de l'arrangement des chansons primitives. Aussi c'était à qui réciterait les morceaux les plus étendus, les plus intéressants et les plus pathétiques. Il y fallait déjà un certain art pour lier ensemble plusieurs chansons primitives, pour en former des (iairrà Jirea d'une certaine dimension ; et comme il existait une grande rivalité entre eux, que le vainqueur recevait un prix (a), chaque rhapsode cherchant à triompher de son antagoniste, ne voyait que son sujet, sans s'inquiéter de ce qu'avait dit celui qui venait de chanter, ni de ce que dirait celui qui le suivait. De là une énorme confusion dans l'enchaînement naturel des événements, surtout lorsque plusieurs rhapsodes , comme il est probable , se succédaient durant la même
marquez dans Isocrate cette expression Iv ts toIç rhi (i>cuawvic aOXot^, ce qui répond aax didascalies dont parle le scholiaste de Denys de Thrace, cité p. 9.
(z) Il y avait une fête des rhapsodes pendant les saturnales, mais qui n'existait plus du temps de Gléarque, disciple d'Aristote (Athen. Deipn. , 1. Vn , p. ayS , B).
(a) Voyez ci-dessus page 46.
6o HISTOIRE
représentation. C'est à ce grave inconvénient que
Ion voulut remédier quand il ordonna qu'un rhap^
sodé reprendrait où V autre aurait fini (j).
Mais rien n'était fait tant qu'on laissait toutes ces poésies au caprice de ceux qui les redisaient en public, et que dans de simples didascalies on les abandonnait à l'incertitude de leur mémoire. Plus les faits chantés dans ce3 vers inspiraient un puissant intérêt, plus ils étaient glorieux pour les Grecs , en leur retraçant avec une énergique vérité la brillante conquête de l'Asie , plus on sentit la né~ cessité de réunir ces chants divers , de les ordonner , de les fixer d'une manière durable , enfin de res^êtir d'un corps ces récits jusque-là si fugitifs; et comme l'imprimerie venait d'être inventée, depuis à peine trente ans, lorsque parut à Florence la première édition d'Homère (2); de même à peine dans la Grèce l'écriture commença -t- elle à devenir d'un usage un peu facile , qu'on résolut de lui confier ces poétiques archives où se trouvaient consignée les héroïques exploits des ancêtres.
C'est ainsi que toujours conduits par le fil historique, et ne cessant de nous appuyer sur l'autorité des anciens, nous voici ramenés au point d'où nous étions partis, à cette époque de Pisistrate tellement
(i) Voyez page a 4»
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 6i
attestée par l'antiquité entière , que j'ai dû la prendre comme la base de toute la narration, et qui maintenant ouvre devant nous le troisième âge de la poésie homérique.
On comprend bien , sans qu'il soit besoin de le dire, que je n'ai pas la prétention d'expliquer précisément comment s'est opérée, au temps de Pisistrate, la réunion des diverses rhapsodies, sous les noms génériques d'Iliade et d'Odyssée; mon intention n'est pas ici de renouveler la fable des soixante et dix grammairiens dont parle le Scholiaste de Denys de Thrace (i). Cependant cette circonstance est trop importante dans l'histoire de la poésie homérique, pour que je ne cherche pas à donner quelque idée sur ce travail, et c'est dans les poèmes eux-mêmes que je tâcherai de découvrir les lumières qui doivent éclairer ce nouveau point historique.
Avant que nous fussions en possession de la précieuse découverte faite par Villoison du fameux manuscrit de Saint - Marc (2) , le nom de diaskéuastei^)
(i) Voyez page 9 et 10.
(a) Homeri Ilias ad veteris codîcis venetl fidem recensita , scholîa in eam antiquissima edidit Joh. Bap. Casp. d'Ansse de Villoison. Venedis, 1788, in-fol. Emnianuel Bekker a réimprimé ces scholies in-4° à Berlin, en 1835, avec d'importantes améliorations ; cependant cette seconde édition ne dispense pas toujours de la première.
(3) ô ^locoxEuaoTioc. L'analogie de l'orthographe exigerait qu'on écrivît en français diascév€ute ; si j'adopte ditukévaste , c'est poUr reproduire autant que possible la véritable prononciation du mot grec.
6a HISTOIRE
était à peine connu; il n'en était fait m^ition qu'une fois par hasard, dans les petites scholies (i); pourtant cette dénomination mérite d'être remarquée, car il n'est pas douteux que les diaskévastes furent aux HomérideSy ce que ceux-ci, long-temps avant , avaient été aux premiers chanteurs. Ce sont eux vraisemblablement qui choisirent, dans le grand nombre, les rhapsodies relatives au même événement , pour les disposer de la manière la mieux suivie et dans l'ordre le plus intéressant; ou du moins, comme on peut supposer que les Homérides avaient déjà réuni entre elles plusieurs rhapsodies , ce furent les diaskévastes qui revirent ce premier travail, qui le corrigèrent, et se chargèrent par des vers intermédiaires d'adoucir les transitions qui leur paraissaient trop brusques (n).
Ce n'était point là le sens qu'on donnait autrefois au mot diaskévastes'^ et Meric Casaubon, le premier et le seul qui je crois ait cherché à interpréter cette expression, à l'occasion du passage cité plus haut, dit que par-là on doit entendre le poète luimême (3). Cette explication n'est plus admissible aujourd'hui ; dans une foule de passages des scholies de Venise, le diaskévaste est critiqué comme ayant
(i) Brev. schol. in Od. A 583 ; la même phrase du scholiaste se retrouve à peu près textuellement dans Enstathe, p. 1701 , 1. 36.
(a) Sur le sens de ce mot, et du verbe ^tooxeuo^sivy voyez Wolf, S XXiy, des Prolégom., et surtout la note 14.
(3) De nupera Homeri editione dissertatio , p. 167.
inteq)olé des vers étrangers à la composition originale ; sans cesse on y relève ces malheureux arranrgeurs^ pour avoir gâte le poëte primitif , et lui avoir attribué des traditions, des usages, et des expressions qui n'appartenaient pas à son époque. £n général le fond de ces observations est vrai; et les diaské^ vastes^ en arrangeant les poésies primitives, ont souvent plus consulté les mœurs et les traditions de leur temps que celles des siècles qui suivirent le siège dllion. Souvent, pour vouloir bien faire, ils sont tombés dans de singulières méprises. Ainsi , selon les acholies de* Venise, au seizième chant de l'Iliade, on doit retrancher quatre vers que le diaskévaste aurait ajoutés, d'après l'opinion de son ten]^s, qu'Achille avait conçu pour Patrocle un attachement honteux (i). Au chant huitième de l'Iliade, un dias' kévaste aurait admis l'usage des quadriges, ignoré dans les siècles héroïques (a). C'est aussi probable* ment à un diaskés^aste que l'on doit l'addition d'un vers sur le fils d'Achille (3). La fausse . interprétation des- mots Ou[jlov opivev a fait ajouter vingt vers au troisième chant de l'Iliade, par un diaskés^aste (4)*
(i) Voyez les observ. sur le v. 97 du seizième ch. de Tlliade, où je traduis la scholie de Venise qui se rapporte à ce passage.
(a) Voyez les observ. sur le v. i85 du huitième ch. de l'IL , et cf. sch. Ven. I 400.
(3) Voy. les obsenr. sur le v. 3s6 du dix-neuvième ch. de Tlliade.
(4) Voy. les observations sur le v. SgS du troisième ch. de Tli», cf. sch. Ven« A ao8.
Enfin 9 au onzième chant de l'Odyssée , passage déjà cité, c'est le faux emploi d'un verbe par le diaské* Pdste qui Ëdsait qu'Aristarque. soupçonnait d'interpolation les onze vers relatifs à Tantale (i).
Mais où le travail des diaskévastes est digne de remarque, c'est lorsqu'il s'agit d'établir un point de suture entre deux rhapsodies. Alors ils avaient coutume de supposer un entretien de deux divinités touchant les événements qui se passaient sur la terre ; car les idées religieuses et morales se rattachant à toutes les actions, ils pouvaient aisément, par ce moyen,- lier les faits qui n'avaient pas entre eux une suite naturelle.
On trouve au septième chant de l'Iliade une conversation de cette nature , que les plus habiles critiques , Arîstarque, Aristophane et Zénodôte ont regardée comme une interpolation; elle comprend vingtdeux vers (a); il s'agit en cet endroit des fortifications que font les Grecs autour de leur camp. En supprimant les vers critiqués avec raison par les anciens, voici quel est le texte:
44^* ^XTOdOev &è êaôeiav hz aÙT^ Tocf pov opu^av
44 !• cwpewtv, (/.eyà^Yiv èv &è (DcoXoiraç xaTeiCTiÇocv. 44^^* ^ ^^ K*^^ iroveovTO xapY]xo[i.^(i)VTeç Ax^wC*