‹ Histoire des poésies homériques: pour servir d'introduction aux observations sur l'Iliade et lChapitre 2 sur 8 · êouçoveov è& xaTÀ xXwriaç, xal ^opTcov ÏXovto · texte numérisé non relu

êouçoveov è& xaTÀ xXwriaç, xal ^opTcov ÏXovto

(i) Brev. sch. io Odyss. A 583. Scii. Yen. B 104, cf. Pindar. schol. Olymp., I, 97.

(2) Sch. Venet. H 443 , AV.

mot à mot : <c En avant de ces travaux, ils creusèrent <c un fossé profond, large et grand; et d^ns l'intërieur <x ils plantèrent des pteuK. C'est ainsi que travaillaient « les Grecs à la^ longue chevelure.

(c Mais le soleil se coucha , et le travail des Grecs a fut achevé ; ils égorgèrent les bœu6 parmi les tentes , <c et prirent le repas du soir. »

Il est à présumer que la rhapsodie finissait à ces mots : Cest ainsi que travaillaient les Grecs à là langue chei^elure; et que poiur éviter la transition trop brusque avec les mots suivants : mais le soleit se coucha, le diasképoste imagina une assemblée des dieux, et tacha d'amener plus naturellement la fin du jour en racontant ce qui se passait dans l'O»- Ijmpe pendant que les Grecs se livraient à leurs travaux. C'est même ainsi qu'une autre scholi^ de la même édition justifie cette conversation entre Neptune et Jupiter (ij. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Zénodote , d*Aristophane et d'Aristarque sur l'interpolation n'en est pas moins fondée (n); et quant au défaut de liaison , il tient à la manière dont ces poésies furent réunies en un seul corps d'ouvrage.

(i) naptxTttvedv To fp'fov , rjiv râv Ôscâv à'fopàv irapéXaêev * ôfTO'Trov 'yàp ^ ctiretv, «&c ot {t^v ttov^ovto, » siTa cùOuc « ^uaero t* n^éXtoc. » (sch. Yen. H 443 , BLV.)

(a) Il est bien possible que, dans le nombre des manuscrits consultés par Aristarque, Aristophane et Zénodote , les plus estimés ne portassent pas les vers suspects.

Si cet exemple était le seul , on pourrait supposer que ce n'est qu'un hasard dans un si grand ouvrage ; mais j'en pourrais citer bien d'autres, s'il s'agissait ici d'entrer en discussion sur ce point. Qu'il me suffise d'avoir indiqué comment on a dû procéder dans la grande réunion des poèmes homériques; pour les détails, je renvoie à mes. observations, où j'ai traité avec soin cette question. si curieuse des interpolations (i); interpolations qui se montent de la à i5oo vers pour la seule Iliade (2);^ et qu'on ne saurait admettra dans un poème! fait d'un seul jet, ni concilier avec une composition, surtout admirable, dit-on, par les justes proportions de l'ensemble. Quand on examine de près cette quantité de vers rejetés sur les plus graves autorités, on est loin de l'assertion deBoileau:

Chaqae vers , chaque mot court à l'évéDement (3) et peut-être Boileau lui-même eût-il été fort embar-

(i) Voyez entre autres les observations sur les v. 179 du onzième, 43i et 677 du seizième, 356 du dix-huitième, 359 du dixneuvième, ia5 du vingtième, 5o5 du vingt-unième, et i65 du vingt-deuxième ch. de TUiade. Tous ces passages renferment des exemples analogues à celui que je viens de rapporter. Voyez aussi les observations sur le v. 620 du quatrième de TOdyssée , où la suture des deux rhapsodies saute aux yeux d'une manière évidente.

(a) Knight a donné une édition où plus de aooo vers sont supprimés, et en général par de très- bonnes raisons. J'en parle en détail dans mes observations.

(3) Art pOét., ch. III, v. 3o6.

liasse de répondre, si on lui eût dèihandé quel est cet événement? Serait-ce par hasard les funérailles d'Hector qui terminent le poème? Mais au temps de Boileau , comme à celui de Macrobe , on tenait pour article de foi que trois choses étaient également impossibles : <( Arracher la foudre à Jupiter, à Hercule « sa massue, et un vers à Homère (i)* »

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ce plan de l'Iliade sur lequel on a tant raisonné ; continuons à cher* cher. quelle fut la destinée des poésies homériques sous là nouvelle forme qu'elles viennent de recevoir. Cette forme, comme on le pense bien, né s'obtiat pas tout d'un coup; comme les formes précédentes, elle fut l'ouvrage du temps et de la civilisation , mais dans une progression plus rapide. On fit d'abord des essais d'une certaine étendue, puis on ajoutait chaque jour à ce nouveau travail , soit pour y joindre d'autres rhapsodies^ soit pour les lier par des vers intermédiaires et leur choisir la place qui semblait être la plus convenable. L'usage de l'écriture permettait déjà de se livrer à cette sorte de critique. Tout cela fut commencé sous le règne de Pisistrate , ou du moins peu de temps avant. Mais Pisistrate , homme éloquent et plein de goût pour les lettres, s'associant à tout ce qui les rendait florissantes, donna, il n'en faut pas douter , un grand élt^n à cette belle

(i) Macrob. Saturnal , 1. V, c. 3.

* entreprise. Voilà pourquoi toute la gloire lui en est restée. De là aussi cette tradition conservée jusqu'à Ëustathe , que Pisistrate fit insérer dans le poème la Dolonie(î)^ dont Homère avait fait un ouvrage à part qu^il n'avait pas joint aux autres parties de llliade (2). Cela veut dire que de toutes les rhapsodies qui par les soins de Pisistrate furent réunies en un seul corps d'ouvrage, une des dernières fut celle qui traitait de l'expédition d'Ulysse et de Dio* mède , lorsqu'ils pénétrèrent durant la nuit dans le camp des Troyens pour enlever les chevaux de Bhé* sus. Le fait rapporté par Ëustathe ne peut s'expli*^ quer autrement « En effet ^ comment supposer que si l'on avait possédé un poème parfait dans son en* semble, on eût été, sans motif, y coudre un autre petit poème qui présentait aussi un tout complet en lui-même? cela n'est pas croyable. Mais, je l'avoue, on est en droit de conclure de cette tradition sur Pi» sistrate que déjà avant lui il existait un commencement de réunion , à laquelle il donna d'heureux dé^ veloppements. Peut-être même que son plus grand tnérite est d'avoir employé sa puissance à fixer la

(i) C'est le dixième chant de nos éditions.

(a) <X>aal <^è ot «rroiXaiol rh ^octj'cd^iav Ta6niv O9' Ô^xiipou l^ia Ttré^fioLif

tii Tqv 'TTOÎTioiv (Eust., p. 7^5 ) 1. 41 seqq.)* Les mêones expressions ée retrouvent dans une scholie tirée du manuscrit de Pierre Victor ; vid. scholia in Homeri Iliad. ex recensione Imman. Bekkeri, Bero^ Uni, i8a5 , p. 373.

rédaction géoerale k peu-près telle que nous ravQOa aujourd'hui.

Quand une fois les poésies dHomère formèrent Un tout complet , quand ces poèmes dirent confiés à des monuments matériels et durables , qu'on put les lirç» les étudier avec soin, les prendre, lés quitter, lei$ reprendra à loisir sans attendre Toccuaion d'une fêCe ou d'un sacrifice public , ils ne tardèrent pas à devenir l'objet d'une critique nouvelle. Les philosophes , voyant le succès populaire qu'obtenaient ces poésies àespmM si long-temps , s'emparèrent des premiers ma^ nuscrits pour les ccmijbienter, et pour expliquer par des allégories les idées de physique qui commençaient à se répandre dans le monde. Alors il ne s'agissait plq^ d'apprendre et de redire ces chants merveilleux que les peuples écoutaiaxt avec ravissement; ni d'entendre ces histoires lamentables qui remplissaient de trouble l'âme de Pénélope , et qui faisaient cou* 1er les larmes d'Ulysae, mais de rechercher dans tous ces lévénements comment ils savaient de voile à quelque système de morale ou de métaphysique. Déjà vers la 6^ olympiade, et peu de temp^ après la mort de Pisistrate, Théagène de Regio, trouvant qu'il était impie défaire combattre les dieux, expliquait le vingtième chant, de l'Iliade par la lutte des éléments; pour lui Apollon et Yiilcain, ne sont que du feu, Neptune n'est que de l'eau, ïuiion n'est que de l'air, Diane est la lune, il en est.de même de

toutes les autres divinités (i). Peu de temps après, et vers la soixante et dixième olympiade , Anaxagore de Clazomène est le premier qui compose un livre pour établir que la poésie d'Homère est un véritable traité sur la justice et la vertu (2) ; pour lui déjà la déesse Iris n'est autre chose que les rayons du soleil réfléchis par les nuages (3). Métrodore deLampsaque, disciple d' Anaxagore, suivait les traces de son maître (4). Stésimbrote de Thase, qui vivait à peu près à la même époque, Stésimbrote, cité par Platon et par Xénophon (5), soutenait gravement, à l'occasion d'un vers d'Homère, que les Barbares ne mangeaient pas du pain fait avec la farine de blé^ mais seulement celui qu'on faisait avec la farine d'orge (6).

On voit par là combien la poésie homérique changea promptement de caractère, aux yeux des hommes les plus éclairés. A peine fut-elle écrite qu'elle devint aussitôt une œuvre littéraire comme une autre, sur laquelle chacun raisonna, discuta selon ses vues, sans remonter à l'origine , tant l'esprit humain aime à s'appuyer sur un fait positif. Le nom d'Homère était une tradition reçue de longue date, il ne manquait

(i) Vid. sch. Vâiet. T 67 , p. 553 , a 1. i3-33 , éd. Imm. Bekkeri , în-4**.

(a) Diog. Laert., l. II, § 11.

(3) Sch. Ven. P 547.

(4) Diog. Laert., 1. c, et sch. Venet. K a5a.

(5) In lone, t. IV, p. 179 Bip., et Sympos., c. III, § 6.

(6) Sch. Venet., <ï> 76.

que sou ouvrage ; dès qu'il fut trouvé, on ne s'enquit plus du reste; car dans ces temps de subtilités phi* losophiques , nul ne s'occupait des recherches d'au* thenticité.

Cependant, comme les copistes ne disparur^it pas subitement après l'invention de l'imprimerie, de même les rhapsodes subsistèrent encore après les pre* mières transcriptions des poésies homériques. Les co«pies ne furent pas d'abord très-nombreuses; elles n'étaient et ne pouvaient être d'un usage général; pendant long-temps encore ce fut dans les grandes solennités que la foule se portait pour entendre les vers d'Homère. Il parait même que les rhapsodes^ prévoyant sans doute le dommage qui devait résulter pour eux de cette transcription des poésies, affectaient dans leurs récits alternatifs un ordre différent de celui que portaient les copies faites par Pisistrate; de sorte qu'Hipparque, son fils, les contraignit de suivre l'ordre adopté. Ainsi Solon fît une loi sur les rhapsodes pour que Vùn reprît où Fautre auait fini (i); et Hipparque /orça les rhapsodes^ aux Panathénées ^ à réciter les poésies d'Homère alternativement, et par ordre ^ comme ils le font encore maintenant (2). C'est donc bien à tort qu*on a

(i) Voyez ci-dessus page 34.

(&)K.xi ittér^oun Toix ^4'^^oi»c navfliftiyvaniç i\ hnstHé^tAç intime «ùrà (t« i^9. ôp.inpou) ^tUvaiy «>oir«p vQv Irt ot^«iro(oOa(( Plat, in Hipparch. , t. V, p. s6a bip.)'

7a HISTOIRE

confondu la phrase de Diogène de Laerce , et ccdle de Platon ^ ou de tel autre auteur du dialogue intitulé Hipparque (i); elles se rapportent à deut person* nages très-distincts, à deux faits de dates éloignées, et placés dans des circonstantes différentes.

Un des plus célèbres et des plus anciens i^iapsodes depuis Pisistrate est Cinéthus de Chios, selon quelques-uns, auteur de l'hymne à Apollon, et le premier qui , vers la fin de la soixante-neuvième olympiade, quelques années après la mort d'Hipparque, rhapsodia la poésie d'Homère en Sicile (2). Mais Ëustathe l'accuse d'avoir gâté les poèmes homériques, et d'y avoir introduit des vers suspects (3).

Ce qu'il y a de bien certain, c'est que, plus on s'éloigne de l'époque de Pisistrate, plus l'ak*t des rhapsodes s'en va diminuant, et perd de son caractère propre. Non seulement ce ne s<Hit plus ces chanteurs illustres auxquels les rois confient la garde de leurs épouses ; ces hommes divins qu'honorent les rois et qu'admirent les peuples; non seulement ce ne sont plus ces Homérides qui apaisent des séditions, qui chantent les lois, et ajoutent Une corde à la lyre;

I t > Il É I II 1^*.^— »■

(i) A oe sujet, vdyez uïi article d'une excellente értidkîon et de la plus saine critique, intitulé : Quelques Remarques historiques et littéraires sur les dialogues dits socratiques , par M. Letronne (Journal des Savants, ann. iSao, p. 678 etsniv.).

^) Q^ûToc h ^ifoxotKnuç i^if'^^^e rà ô|Mipoii fim (i^od. sckol. in Nem., Il, i).

(3) Ëust., p. 6 , 1. 39.

mais dqa mâme ils sout bien loin de ces rhapsodes qui avaient une assez grande influence pour qu'un tyran de Stcyone se crût en droit de les supprimer ; tt la période que nous parcourons est toute différente. Deux choses tendirent à diminuer l'importance des riiapsodes : d'abord l'usage des copies écrites , et ensuite les représentations théâtrales, auxquelles sans doute eux-mêmes donnèrent naissance (i), et qui par leur nature étaient bien plus propres aux jeux de la scène, que des fragments d'un long poème qu'on trouvait beaucoup plus commode de lire à tète reposée.

AusSii voyons^ious qu'alors les rhapsodes tâchaient de soutenir leur crédit par des moyens étrangers à leur art; ils cherchaient à captiver l'attention par des costumes extraordinaires; quand ils récitaient l'Odyssée, ils paraissaient en public couverts d'un manteau de pourpre (violet); et oeux qui récitaient l'Iliade avaient un manteau teint en rouge (ï&). La branche ile laurier, la couronne d'or, les artifices de la dédamation , tout était mis en œuvre ; mais ces accessoires matériels 9 pour ainsi dire, hâtaient leur déca-

(i) L'agneau accordé en prix aux réoitateurs des premiers vers , et le bouc qui fut aussi le prix de ceux qui tentèrent les premiers essais de la tragédie, ne semblent-ils pas indiquer quelques rapports» et jeter quelques lumières sur la véritable origine de la tragédie ?

(a) JEust, p. 6 » 1. &7.

dence bien loin de la prévenir, et les rhapsodes étaient entrés déjà dans d'autres voies. Us ne se contentaient plus de réciter les vers dHomère; mais revêtus d'habits magnifiques (i), ou bien assis sur un trône au milieu d'un théâtre fa), ils se mirent à disserter sur le poète lui*même, avec une sorte d'enthousiasme exagéré qui semblait tenir de l'inspiration, mais qui dans le fond n'était qu'une déclamation ampoulée et ridicule.

Tels étaient en effet les rhapsodes du temps de Platon. « Il faut, dit Socrate, que le rhapsode soit « pour ses auditeurs l'interprète de l'esprit même du a poète (3); » tout le dialogue, intitulé Ion,' où se trouve cette pensée, n'a été composé que pour prouver combien cette prétendue interprétation homérique était fausse, et combien elle tenait peu à la véritable connaissance de l'art ou de la science (4) ; Platon s'attache surtout à prouver qu'elle n'était au contraire que le résultat d'une admiration factice, à laquelle le rhapsode s'abandonnait, non par une intime conviction, mais seulement pour produire de l'effet , et gagner son argent (5). De telle sorte que

(i) Plat, in lone , t. IV, p. 178 Bip.

(a) Athen. Deipn., 1. XTV, p. 6ao C.

(3) Plat, 1. c, p. 179.

(4) AtîXov ÎTiTs'xvip xai liPKrnifXTi irspl ÔfxVipcu X^-^etv à^varoç «î(p. i83): «Il est clair que tu es incapable de parler d'Homère, soit sous le « rapport de l'art , soit sous celui de la science. »

(5) Voici les propres paroles de Platon : «); ^àv \kh xXatoyraç aÛToi>ç

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. jS

le philosophe , après s'être moqué de son malheureux rhapsode par la plus sanglante ironie sur la prétendue force divine qui le transporte (i); après l'avoir mis en contradiction manifeste avec lui-même, et l'avoir enfin réduit à l'absurde, Socrate finit par. lui dire a^ec un souverain mépris: «Va, mon cher Ion, je « t'accorde ce qui te paraît si beau , d'être un divin , « mais fort ignorant louangeur d'Homère (2). »

Xénophon, contemporain de Platon, ne fait pas plus de cas des rhapsodes , qu'il traite de la nation la plus stupide du monde, et qui ne comprennent rien au véritable sens du poète (3).

Quelques années après, dans le récit d'une fête splendide, donnée par Alexandre-le-Grand, à l'occasion de son mariage, on voit le rhapsode Alexis de Tarente arriver immédiatement après les bateleurs et les faiseurs de tours , 6au{x.aToiuoio( (4) ; plus tard ils vont même égayer les repas des particuliers; et quand on réunissait ses amis, on avait des rhapsodes qui chantaient non seulement des vers d'Homère, mais

xadt^co, aMç ']ptXdéoo|Aat , àp'^ptcv Xap.6flévei>v* iha ^ï «feX&vroiç, aùzhç xXauaopiai, àp'^ptov àffoXXuç (p. 190). « Ainsi donc si je parviens à « les faire pleurer, moi je ris en emportant l'argent; mais s'ils « rient, c'est moi qui pleurerai de le perdre. »

(i) In Ione,page ao3.

(a) In loue 1. c.

(3) Sympos., c. 3, § 6, conf. MemorabiL, 1. IV, c. a, § 10.

(4)Deipn., xn,538£.

ceuxd'Archiioque,de Mimnerme ou de Phoc3rlide(i); ils disparaissent enfin , ne laissant après . eux qu'un nom dégénéré, comme celui de nos jongleurs^ qui eurent aussi leur beau temps à une orartaine époque de notre monarchie (a). Les rhapsodes ont subi la destinée de toutes les institutions humaines; florissantes tant qu'elles servent aux besoins réels de la société, elles déclinent et périssent enfin du mo^ ment qu'elles deviennent inutiles*

Après avoir rapidem^it tracé, pour ne plus y revenir, l'histoire des rhapsodes qui se lie si essentiellement à l'histoire même des poésies homériques, re^ prenoius les choses où nous les avons laissées, et continuons à examiner quel fut le sort de ces poésies , lorsque enfin réunies par l'écriture dies présente* rent un corps d'ouvrage tout entier. Les philosophes, comme je l'ai déjà dit (3), s'ai emparèrent presque aussitôt pour y chercher un appui à leurs systèmes, et les expUquer par des allégories; mais ils ne furent pas les seuls qui s'en occupèrent , et ces ouvrages , sous la nouvelle forme qu'ils avaient acquise, ne tardèrent pas à devenir l'objet de critiques d'un autre genre. On conçoit aisément que dans un temps où l'usage de l'écriture présentait encore de si

(i) Deipn., XIV, 6ao B.

(a) Voyez les Mém. de rAcadém. des inscript, «t beUfis^tU'es, t. XV, p. 58i-a.

(3) Voyez les pages 69, 70.

grandes difficultés, les copies qu'on faisait de ces poèmes dussent être remplies de fautes, et que la manière dont leurs différentes parties avaient été recueillies de la bouche dés Homérides ou des rkapso^ des ait dû y apporter une foule d'irrégularités et de nombreuses variantes. C'est à faire disparaître les fautes , à épurer les textes et à choisir entre ces va* riations diverses ^ que s'appliquèrent les critiques de cette époque. En un mot, leur but était de corriger les erreurs des premiers copistes, et de perfectionner le travail des di(isAévastes. Cet âge, à proprement parler, fut celui des éditeurs; j'emploierais cette expression si elle rendait toute l'idée de ol ^lopOowreç, expression qu'on trouve dans les scholies de Venise (1)9 et qui signifie non-seulement ceux qui publient, qui mettent en lumière, mais encore ceux qui corrigent, qui redressent, qui rectifient. Après avoir donné l'explication de ce mot , qu'on me per* mette, pour simplifier, de fi^anciser l'expression, et de dire les diorthontes comme nous avons dit les diasÂévastes , qui les précédèrent dans l'arrangement dés poésies homériques. C'est aux diorthontes qu'on dut autrefois les nombreuses éditions, ou plutôt les diorthoses de Marseille y de Chio^ deSinope, d'-^rgos, qui furent les matériaux sur lesquels travaillé-

(i) Sch. Ven. * 363.

rent les grammairiens d'Alexandrie, mais qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous.

Avant d'arriver à cette époque des Alexandrins où les poèmes d'Homère reçurent leur forme définitive, arrêtons-nous un instant à celle des diorthonies qui la prépara. Nous n'avons encore que bien peu de lumières sur cette période de l'histoire des poèmes homériques, quoique déjà, mais en petit nombre, ^es monuments écrits nous permettent de saisir quelques faibles traces de ce nouveau travail , et que nous ne soyons plus uniquement réduits comme pour les diasÂéi^astes aux lueurs toujours incertaines deâ conjectures et des inductions.

Antimaque de Colophon, poète lui-même (i), est, je crois, le plus ancien diorthonte^ dont le travail , du moins en partie , soit arrivé jusqu'à nous. Selon Apollodore, cité par Diodore de Sicile (a), Antimaque vivait au temps d'Artaxercès , fils de Darius, vers la quatre-vingt-treizième oljrmpiade ; c'està-dire environ j 5o ans après Pisistrate , et près d'un siècle avant Aristote. Quelques variantes de sa diorthose nous ont été conservées par le scholiaste de

(i) Ces principaux ouvrages sont un poème intitulé la Thébmde, et une élégie intitulée Ljrdé, nom de sa femme, et qu*on a nommée improprement la Lydienne. Voyez sur Antimaque une bonne note de Kuster dans son éd. de Suidas, v. ÂvTÎfAax^ç.

(a) L. XIII, p. 390 vet. éd., et t. I, p. 63o, § 108, éd. Wcsseling.

Venise (1); elles ne sont pas d'une grande importance. Il y a même tout * lieu de croire que d'autres travaux du même genre avaient précédé celui d'Â.ntimaque, car au XXIV chap. de l'Iliade, il admet trois vers que plus tard les critiques ont retranchés , sans doute sur des autorités plus anciennes. Dans ce passage,Ântimaque s'est contenté de changer un verbe qui ne lui paraissait pas, avec raison, avoir un sens satisfaisant (2).

C'est à-peu-près vers le même temps qu'il faut supposer que vivait Hippias de Thase, dont Aristote nous a conservé une correction sur le vers 1 5 du second chant de l'Iliade; elle prouve jusqu'à quel point les Grecs ont toujours porté l'esprit de subtilité : je renvoie à ce que j'en ai dit ailleurs (3). Ce qu'il y a de sûr, c'est que la fin de ce vers, soit qu'on suive ^ la leçon d'Hippias ou celle d' Aristote , n'est plus la même que dans nos éditions. Comme les corrections d'Hippias ont surtout rapport à l'accentuation (xarà irpoffcp^uev), de manière à changer entièrement le sens de la phrase, c'est à lui sans doute qu'il faut en attribuer une du même genre, que cite le même

(i) Cf. sch. Ven. A 398, 4a3, 598. E 461. r $9. * 607. X 336.

(a) Cf. sch. Venet. ft 71-3 , où il change ià(rofi.ev en àp.inxAvov. Sur une autre correction d'Antimaque au XXIII'ch. de l'IL, v. 870-4 > voyez Eust., p. i334 , 1* 8.

(3) Voyez les obs. sur les v. i4-5 du second chant de l'It.

8o HISTOIRE

Aristote (i), et qui est relative au vers 3a8 du XXIir chant de llliade. Ces sortes de corrections avaient ordinairement pour objet de justifier Homère des reproches qu'on lui adressait. Aristote le dit positivement à roccasion de la dernière correction que je viens de rappeler. Ses paroles méritent d'être citées textuellement : tov Ô|i.7ipov îvioi ^lopBouvTou wpiç Toùç èXeyj^ovTa; (a). L'expression de ^topOotiVToci, employée en cette circonstance, prouve que ce travail des diorihontes était souvent fort arbitraire, et souvent aussi dans la simple vue de soutenir un système. Que cela suffise pour faire apprécier la différence qui existe entre eux et les éditeurs or* dinaires.

Aristote ne s'est pas borné à nous faire connaître les corrections introduites dans le texte d'Homère par ses prédécesseurs , il a travaillé aussi sur le même sujet, il a donné sa diorthose. Dans cette grande attention que chacun portait aux poésies homériques, son esprit, si riche en belles connaissances, ne pouvait rester étranger à l'action générale ; et la fameuse édition de la Cassette en est un irrécusable témoignage , tout au moins pour l'Iliade.

Piutarque, en parlant de cette édition, emploie l'expression que nous venons de remarquer dans

(i) Sophist. Ëlench., c. 4, t. III, p. 53o, éd. bip. (s) Soph. Elench., 1. c.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 8r

Aristote au sujet d'une correction dHippias (i); d'où il résulte qu'au temps où écrivait cet auteur , l'opinion était qu' Aristote avait corrigé l'exemplaire qu'Alexandre renferma dans la riche cassette enle-*^ vée aux trésors de Darius. Mais ce qui est assez étonnant, et ce que Wolf avait déjà remarqué (a), c'est que le scholiaste de Venise, qui nous fait connaître un si gi^and nombre de diortkoses, ne dise pas un mot du travail d'Aristot^ il est difficile d'admettre que Ptolémée, fils de Lagus, qui peu de temps après la mort d'Alexandre fonda la belle bibliothèque d'Alexandrie , ait négligé d'y déposer le précieux manuscrit d'Homère, d'abord corrigé par Aristote, et qu'ensuite Alexandre commenta lui-même avec Anaxarque et CaUisthènes (3). C'est ce qui a fait supposer , non sans motif, à Wolf, que ces mots ta xoLTOL av^pa qu'on ^ouve deux fois dans les scholies de Venise (4) , pourraient bien se rapporter à l'édition de la Cassette, corrigée par Aristote, que le

(i) Voici le passage de Plutarque : xal rkt ptèv tXta^a rfiç TcoXejAixviç

Xouc ^to^OttffovToç, h <x ToO vàp^xoc xoXoOaiv (Alex., § 8 , t. IV, ^. 19 , éd. Reisk.)-

(ft) Proleg., S XL, p. CLXXXIÏÏ.

(3) Voici comment s'exprime Strabon au sujet de cette Dior»

Hiose : ^^psrai^oûv ti( ^top6fl»9tc vt^ 0(Aiipou irofnffettç , "h ex toû vap^xoç Xt^op^^vv), Toû Axe^ocv^pou \Ltxk tûv irtpt KaXXto0^vY)v xal Àva^apxo^» j'TTsXOovTOç xat ovifuudaapk^v&u Ttvà, lireira xaraSevroç tîç va^ftypca (Hb.

xni, 594).

(4) II., X 108 et V 88.

8a HISTOIRE

schoiiaste désigne comme Vhomme ou le critique par excellence. Au reste, et quoi qu'il en soit, ces deux corrections ne sont pas très-importantes, de même que celles qui nous sont données par le schoiiaste de Venise sous le propre nom d'Aristote/ Ce sont quelques différences dans l'orthographe (i), ou quelques changements de mots (st), qui ne peuvent nous donner qu'uiie idée fort imparfaite àt tout le travail aristotélique. Ce qui peut-être serait plus digne d'attention , ce sont les différences qui existent entre les citations d'Aristote et nos éditions actuelles; je lés ai notées très-attentivement dans mes remarques sur Homère (3) , mais rien ne prouve que ces différences appartiennent aux corrections d'Aristote. Elles résultent vraisemblablement des nombreuses variantes qui existaient dans les premiers, manuscrits, car on peut faire les mêmes observations sur Platon , et sur d'autres auteurs anciens (4).

Si nous n'avons presque aucune notion sur les corrections de détail qu'a faites Aristote au te:^te de

(i) Ainsi, II. O aô4 , il écrit («.eXocv^çou ^pni^poç aa lieu de fii^oc Tooô. W 88 àoTpa'yaXTpfftv, ioniquement au lieu de àorpa^oXoMn.

(a)U. W88 éf laao^ au lieu de iffiXtAil^, X loSxoXXtov au. lieu de xsp- ^(ov. n 340 irréf«iTa au lieu de içI^ùa,

(3) Voyez e^tre autres les observ. sur les v. 14, 19a et 196 du second, $91 dujaenvième, 340 du vingt-quatrièrae ch. de Flliade, 398 du quinzièn^e » lai du dix-neuvième de FOdysséé.

(4) Voyez les obs. sur les y. 8 du troisième , 84 et %l% du quatrième , a5i dusixième , 547 du huitième ch^ de Flliade, etc., etc.

riliade, aous avons du moins son jugement sur l'en* semble des poèmes homériques , et quoique cette opi* nion purement littéraire soit étrangère à l'histoire de ces poèmes, on l'a trop souvent opposée comme prin* cipal argument au système historique , pour ne pas nous y arrêter un instant et l'examiner avec quelque attention. En effet, nous dit-<on, comment suppose^ qu^Aristote, ce génie si vaste, si bon observateur, ait pu admettre sans contestation le fait des poèmes d'Homère, composes par lui dans une vue unique, si réellement ces poèmes n'avaient pas une telle origine ? Comment se fait-il que dans un temps bien plus rapproché que le nôtre de cette origine, il n'en ait eu aucune connaissance, même traditionnelle? ou s'il l'a eue, comment n'en a*t-il fait nulle mention? Ne doit-on pas en conclure ou que la tradition n'exis* tait pas de son temps, ou, si elle existait, qu'il ne l'a pas jugée digne d'être réfutée ? Ces objecticms sont puissantes, mais elles ne sont pas insolubles. Je dirai d'abord que vivre k une époque rapprochée d'un fait, n'est pas toujours une raison pour en être mieux instruit , au contraire le premier instinct de notre esprit est d'admettre les faits tels qu'on nous les présente. Plus le ËBiit est merveilleux, incroyable, plus l'imagination s'en empare avec amour, elle l'adopte, en fait son bien propre; alors c'est presque un sacrilège que d'y toucher et d'élever contre lui le plus léger doute. Ce n'est que plus tard qu'il est permis de

Texaminer, avec toutes les circonstances qui raccompagnent et le modifient, pour l'apprécier à sa juste valeur. Cette espèce de critique est toujours la dernière ; on commence d'abord par raisonner long-temps sur le fait tel qu'il est admis , son existence convenue est mise en dehors de la discussion, et ce n'est qu'après bien des disputes qu'on finit par où l'on aurait dû débuter ; on cherche enfin à éclairer la question à sa base, on veut se rendre compte du fait lui-même, savoir s'il est réellement au fond ce qu'il paraît être, et d'ordinaire ce dernier examen prouve que les raisonnements antérieurs sont tous partis d'une fausse donnée; c'est presque toujours l'histoire de la dent d'or (i).

Au reste cette marche , quoiqu'elle semble opposée à tout bon système de raisonnement qui demande qu'on s'occupe d'abord à connaître l'objet en question, est cependant la plus naturelle, et même la plus logique dans l'ordre des choses. En effet , le premier soin ne doit pas être de prouver les faits , mais de les réunir. Car ce n'est que de la compars^ison entre un grand nombre de faits que résulte leur juste appréciation ; c'est par là qu'ils se détruisent ou se confirment. Aussi voyons-nous les anciens auteurs presque

(i) Sur la prétendue dent d'or du jeune Cristophe Mullern de "^ Weildorsl, village de Silésie , voyez Touvrage d'Antoine Vandale , de OracuHs veterum ethnicor. , p. 44 ^ ^t suiv. de l'édition in-4'*. Âmstelod, , 1700.

uniquement occupés à conserver des traditions ; ils accueillent, ils notent tout ce qu'ils voient, et tout ce qu'on raconte; les rapports, faux ou vrais , incertains ou positifs , sont déposes par eux dans leurs ouvrages comme les instruments qui doivent servir un jour à feire découvrir la vérité (i).

Tel était en général le génie de l'antiquité ; tel fut en particulier le génie d'Aristote qui représente à lui seul toute lantiquité. Le savant M. Cuvier a parfaitement démontré qu'Âristote s'est spécialement

(i) Même chose est arrivée dans l'histoire littéraire proprement dite, pour Tauthenticité des ouvrages. Dans les i5% 16" et 17* siècles , les savants se contentaient de publier les manuscrits qu'ils trouvaient, sans trop s'inquiéter du véritable auteur. Il leur suffisait qu'un nom célèbre fût en tête pour le lui attribuer, cela même donnait du prix à la découverte ; et les choses devaient être ainsi. L'emploi de ces premiers explorateurs était seulement de recueillir les matériaux; plus tard la mission de la critique fut de les examiner et de rendre à chacun ce qui lui appartenait. Bentley s'est acquis en ce genre une grande célébrité, il a ouvert la carrière et montré la route. Sa dissertation sur les lettres de Phalaris est un chef-d'œuvre de sagacité et d'érudition. Qu'il me soit permis de citer aussi sa dissertation sur les lettres de Socrate et de ses disciples, dans laquelle il rapporte une preuve bien frappante de ce que j'ai dit, que ce n'est pas toujours une raison pour bien juger un fait que d'être rapproché du^tempsoùils'estpassé.Hermippus, qui vivait cent ans après la mort de Socrate , dit que Polycrate avait écrit pendant le jugement un plaidoyer contre ce philosophe ; et Phavorinus, près de cinq cents ans plus tard, observe que ce fectum ne peut avoir été composé qu'après la mort de Socrate» puisqu'il y est question d'une muraille bâtie par Conon environ six ans après que Socrate avait bu la ciguë (v, Diog, Laert,, II , 39 ,. et Bentleii op. philolog., p. 5 a). «

occupé à rassembler les faits comme étant le principe de toute instruction ; et si en histoire naturelle il ^ donné des préceptes généraux d'une si grande exacti-» tude, c'est que dans cette science les généralisations sont plus faciles , et pour ainsi dire plus près des &its particuliers. Mais en physique, par exemple, où les ûiits soiitplus compliqués 9 et bien moins aisés à constater, quand il a voulu généraliser, il est tombé dans de graves erreurs (i). Il est parti du même prin* dpe pour établir ses préceptes généraux en littérature. Dans le nombre des poèmes qui de son temps avaient été composés à l'imitation de l'Iliade et de l'Odyssée, ceux-ci, sans aucune comparaison, étaient infiniment supérieurs à tous les autres (a) ; il dut donc les présenter comme le vrai modèle de toutes les compositions épiqueSé N'oublions pas que, lorsque Aristote traçait ces règles, déjà depuis deux cents ans l'Iliade et l'Odyssée étaient écrites et généralement attribuées à Homère ; personne n'en faisait aucun doute; des philosophes beaucoup plus rapprochés de l'époque de Pisistrate avaient, comnle je l'ai dit plus haut, consacré cette opinion; de sorte que tout na-

(i) Cette opinion de M. Cuvier est tirée de son «ours sur Thistoire des sciences naturelles , et j'ai supposé que l'analyste de ses leçons avait fidèlement reproduit sa pensée. (Voyez le feuilleton du journal intitulé ie Temps y n^ du lo janvier i83o.)

(3) ^10.... 6eo7rt9toc âv favtiYi ÔfAnipoç irapà touç QtXXouçn!>eÂrtepoet.y c. XXIV, t. V, p. 263 , éd. bip.

turellement Aristote prit les choses au point où elles en étaient, et raisonna sur les idées unanimement adoptées de son temps. Nous ne devons donc rien conclure contre le système historicjue y ni du génie d'Aristote, ni de l'époque oii il a vécu; tout s'explique d'une manière simple , en y regardant de près. Nous ne devons pas conclure surtout que les traditions sur Pisistrate- n'existaient pas alors, elles existaient sans doute , mais d'une manière générale , vague , et sans que nul songeât à en tirer les conséquences légitimes qui en découlent nécessairement. Yoilà comment s'explique cette marche parallèle de deux opinions contradictoires durant tant de siècles, et comment a dû prévaloir long-temps, non l'opinion la plus vraie, mais la plus vraisemblable, ceUe qui présentait à l'esprit la solution la plus prompte et la plus facile. Enfin, comme dernière observation, il aurait failli qu!Aristote eût examiné la question sous le point de vue actuel , et l'eût combattue, pour que son autorité fut complète. Qu'il me soit donc permis de reprendre la suite de notre narration.

La période que nous venons de parcourir nous conduit à celle de l'école d'Alexandrie qu'on peut appeler l'âge des grammairiens; ce sont eux qui mirent la dernière main aux ouvrages du poète. Ces deux époques ont entre elles de grands rapportis, puisque à ces deux époques les critiques se sont surtout appliqués à corriger le texte d'Homère. Ce qui

les distingue, c'est que les premiers, sans autres guides que leurs propres idées, sans autre règle que leur goût, eurent une marche entièrement arbitraire, et leurs corrections furent toutes conjecturales; tandis que le travail des grammairiens consista surtout à collationner toutes les diorthoses de l'âge précédent, et à choisir entre les leçons celles qui leur paraissaient les meilleures, ce qui les rapproche beaucoup plus de la fonction d'éditeurs proprement dits.

Plusieurs circonstances favorables mirent à leur disposition une foule immense de matériaux que chacun d'eux put consulter à son gré. Après la mort^d'Alexandre-le-Grand l'Egypte échut en partage au fils de Lagus , Ptolémée-Soter , qui acheva de bâtir la ville d'Alexandrie, où il établit le siège de son empire. Ce prince, non moins illustré guerrier que politique habile , se montra surtout protecteur éclairé des lettres qu'il cultiva lui-même avec succès (i); il s'empressait d'attirer à sa cour tous les hommes les plus distingués de cette époque. Il vivait dans l'intimité de Démétrius de Phalère, orateur célèbre (2); il écrivait à Théophraste pour l'attirer auprès de lui (3); il confiait à Zénodote l'éducation de ses enfants et le

(i) Il écrivit une histoire d'Alexandre dont Arrien a profité- (Voyez la préf. d' Arrien.)

(2) Plut. dèExilio, t. Vm, p. 374, éd. Reisk.

(3) Diog, Laert., V, § h-

soio de veiller à cette vaste bibliothèque dont il avait jeté les fondements (i).

Les règnes de ses successeurs, Ptolémée Philadelphe et Ptolémée Évergètes, ne furent pas moins utiles aux savants et aux lettrés. Ces rois ne cessaient d'employer tout le crédit de leur puissance à se procurer les nombreux ouvrages que l'usage de l'écriture avait déjà répandus dans le monde depuis près de trois siècles. On voyait chaque jour aborder dans le port* d'Alexandrie des vaisseaux chargés de livres venant de tout l'univers connu. Les Ptolémées faisaient transcrire exactement ces ouvrages, puis ils en remettaient les copies aux propriétaires et gardaient les originaux pour la bibliothèque (a). Le nombre en fut bientôt considérable; et s'il faut s'en rapporter à Flavius Josèphe, au temps de Ptolémée Philadelphe, la bibliothèque contenait déjà deux cent mille volumes (3).

Dans cette riche collection, comme on le pense bien, les exemplaires de l'Iliade et de l'Odyssée ne furent pas oubliés. Le scholiaste de Venise cite sept diorthoses principales ; celle àiAntimaque , celles SArgos^ de Chios^ de Crète ^ de Çypre^ de Marseille et de Sinope. En outre plusieurs autres désignées

(i) Suid. in v. Ztqvo^otoç.

(2) Ga]en., t. V, p. 411.

(3) Antiq. Jud., XII, c. a , § I.

par des ëpithètes, ou des titres particuliers , comme celles de V homme par excellence (ai xarà avîpa); celles des anciens {al TcaXatal, ap^auci) ; celles du peuple (al <$Y)(i.co^siç); celles de divers (ai ir^etouç); celles des villes (al TuoXirtxai ou al rôv ic<iXea>V) ou (J:icÀ râv iu(iXs(ov ); enfin fe^ vulgaires {<xx eixai^Tcpai), les communes (al xoivai), et les plus élégantes {ai ^apifçaTat ou il j^aptiçepat).

Zénodote d'Éphèse fut le premier qui mit en œuvre ces précieux documents. C'est en ce sens, je crois^ qu'il faut entendre cette phrase de Suidas qui, en parlant de Zénodote , dit (^ il fut le premier correct leur d'Homère {i). On l'accuse d'avoir mis beaucoup d'audace dans sa critique ; il supprima près de Soo vers dans la seule Iliade, et entre autres passages l'épisode entier du bouclier d'Achille ; il adopta des vers qui ne se trouvent plus dans nos éditions (a), et ses corrections grammaticales sont souvent reprises avec assez, d'amertumo par les scholiastes qui nous les ont conservées (3). Plusieurs, en effet.

(i) npûroc To5 ôfti^pou ^lopOttk-diC ifittro (v. Ztwo^otoç). L'expression de ^loçBtùrhç employée ici par Suidas me semble moins bonne que celle d'Athénée, qui caractérise le travail de Zénodote par le mot de Ixc^oatç au lieu de ^lopOcdotç (Deipn., 1. 1, p. la £).

(a) Voyez les observ. sur le y. 55 du second, et 8o6 du cinquième chant de Tlliade , etc., etc.

(3) V. lé scholiaste de Venise A 68. B 5oi. I 687, vel 641, M 34) etc.

mëritènt cette censure (1); il y en a même de si extraordinaires qp'on en doit nécessairement conduire que Zénodote ne les admettait que sur l'autorité des anciens manuscrits. En effet , comment supposer que de son chef il ait donné des leçons qui renferment de& fautes grossières contre la langue (a), ou qui sont entièrement inintelligibles (3) ? Il est bien plus raisonnable de penser que ces erreurs provenaient de l'ignorance des premiers copistes , dans un temps où l'écriture était encore un art si nouveau f mais que Zénodote aura cependant admis, par respect pour l'antiquité des monuments qu'il consultait (4) ; de sorte qu'au lieu de conclure avec Timon que le meilleur manuscrit d'Homère était y parmi les plus anciens j celui qui n'avait pas été corrigé (5),

(i) Au ch. 3 de 111'., v. 56 , Zénodote écrit T^Smç iXti^oyc^ au Kea de ^ti^fAovtc, qui est la seule expression propre. Au ch. Xn, V. i53 , il écrit Xaeaaiv au lieu de Xaoîaiv, quoiqu'il soit question de peuples en cet endroit, et non de pierres. Voyez aussi les endroiu cités à la note précédente, et bien d'autres encore.

(a) II. A 68, où le scholiaste, à l'occasion du mot IxoO^rro, dit positivement que Zénodote ne veut pas qu'Homère sache parler grec : eux iâ, ^à iXXwiT^iv tov Ôpumpov.

(3) C'est ce que dit encore le même scholiaste à l'occasion d'une leçon de Zénodote à^totvoirjTOv *t -Yivirai to Xt^op^vov. ( II. V, E 53.)

(4) Ainsi au dix-septième chant de Flliade il supprime trois vers sur Tautorité de la diorthose de Chios. ( Sch. Ven. P i34.)

(5) <I>affl ^è xat if arov TWÔMftt a^o5 ( Ti>«vo<), w»« W Oftiipoti TToCuaiv àa(pcaô€XT^ïa*lTo;Tbv<rUC1^»ïv,•^TOtçàpx«o^àyTl7p(£90^« '^^^^X^^ voi , xal \Lri Toîç tj^yj <^t«pe«{iu^votç. (Diog. Laer. in Tim. IX, 1 13. ) Consultez en cet endroit les observaUoof de Casaubon et de Ménage.

je croîs au contraire que ces premiers textes étaient ceux qui avaient le plus d'irrégularités. La proposition de Timon serait juste, si le premier manusèrit eût été de la main d'Homère ; mais c'est précisément parce que les plus anciens exemplaires ont été l'ouvrage de tant de mains différentes qu'ils ont donné lieu à de si nombreuses corrections; et, comme je viens de le dire, le tort de Zénodote est peut-être^ d'avoir eu trop de confiance à celles des diorthoses qui passaient pour être d'un âge plus reculé.

Zénodote ne se borna point à son édition, ou plutôt à sa récension d'Homère, pour me servir d'une expression adoptée par les philologues qui ont écrit en latin; il "fit en outre un travail particulier pour l'interprétation des mots homériques ; Athénée nous en a conservé un exemple (i). Ces divers travaux acquirent une grande célébrité à Zénodote , son nom était passé en proverbe comme celui d'Aristarque ; et le poète Bibaculus, pour exprimer la savante critique de Caton , disait que c'était le cœur de Zéno* dote et le foie de Cratès :

En cor Zenodoti, jecurque Cratetis (2).

Cette récension de Zénodote était nécessaire pour débrouiller un peu le chaos de toutes les diorthoses

(i) Athénée, lib. I, p. la. B. C. dît que Zénodote expliquait êaXç ^taov) ( repas égal) souvent employé dans Homère, par ^aùç Vf M ( boù repas ).

(a) Suetonii de grammat. illustr. G. XI ad cale.

rassemblées dans la bibliothèque d'Alexandrie , et fixer les idées sur leurs différentes leçons. Âpres lui vint Aristophane de Byzance , qui avait été son disciple. Il suivit en plusieurs occasions les leçons de Zénodote (i). Mais déjà il supprime un moins grand nombre de vers. C'est-à-dire que, parmi les diorthoses soumises à son examen , il préférait celles où se trouvaient certains vers qui n'étaient point dans quelques autres. Ces dernières devaient être les plus anciennes; parce que tous les critiques, depuis le travail de Pisistrate,. cherchèrent toujours à ménager, par des vers intermédiaires, les transitions trop brusques d'une rhapsodie à Taiitre (2). Souvent aussi la manie de compléter une pensée (3) , l'intérêt d'une ville, d'une famille (4), une mythologie différente (5), une réflexion mise en marge (6) , ont fait ajouter successivement des vers qui ne se trouvaient pas dans les diorthoses précédentes. Il n'est donc pas trèsexact de dire que Zénodote retranchait des vers (ijô^tci);

(i) Conf. sch. vén. A 187, ago, I i58, N 71, n aaS, etc. etc. (a) J'eo ai cité un exemple plus haut, voy. pag. 64 et 65.

(3) Voyez mes observations sur le vers SSg du cinquième chant de riliade.

(4) Voyez les observations sur le vers 557 du second chant de l'Iliade et sur le vers aSi du sixième.

(5) Voyez les observations sur le vers 385 du vingt-unième chant de TUiade.

(6) Voyez les observations sur le vers 5 9 du cinquième chant et 730 du vingt-quatrième chant de riliade.

car pour cela il aurait fallu qu'il existât une édition modèle qui fût la règle commune, et c'était juste^ ment à cela que travaillait Zénodote : non , il ne retranchait pas, mais parmi les diorthoses s'attachant à l'autorité des plus anciennes qui ne portaient pas certains passages, il ne les admettait pas dans sa recension.

Aristophane suivit une route peu différente j et prit pour guide des diorthoses plus récentes, non seulement pour ce qui regarde les interpolations, mais encore les expressionsr mêmes d'Homère (i). Le but d'Aristophane était surtout de confonner le plus possible les poèmes homériques aux idées reçues de son temps, c'est-à-dire, de ne pas tant rechercher les anciennes formes, que de donner plus de suite à la narration, plus de liaison à la marche des idées, j^us d'unité et plus d'ensemble aux poèmes , plus de grâce à la diction. A mesure que les Alexandrins se livraient à l'exercice de la critique littéraire, ils s'efforçaient d'effacer ces archaïsmes, qui leur paraissaient être opposés à l'élégance du poëte. Cette époque d'Alexandrie est une époque toute classique, comme celle

(t) Il est bien possible que plusieurs expressions de Zénodote vivement censurées ou taxées par le scholiaste de n'être pas homériques , étaient au contraire les plus anciennes ; telles sont àpvfcdv, ou peut-être àpvsîfdv, comme tinretcAv, (U. A 786) au lieu de àpvuv (II. r 173 ) £aiç pour éoxùpiov (0 ^yO') ?x[^aTa pour txvia (N 71 ), etc. etc.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. gS

d'Auguste et.de Louis XIY. Ptolémée Philadelphe, successeur de Ptolémée Soter, institua des jeux en rhonneur des Muses et d'Apollon ; il proposa des récondenses, établit des juges (i), et par ces brillants concours il donna sans doute une heureuse impulsion aux belles-lettres; mais ces institutions, fondées par un monarque puissant, tendaient à rame* .'ner tous les ouvragés de l'esprit à des règles générales de style et de composition. Le jugement du prince et de sa cour est celui qu'on s'efforçait d'obtenir; le goût était pur, châtié, mais uniforme. Aussi les critiques de ces temps-là étaient bien moins occupés à rétablir les anciens textes qu'à composer un ouvrage d'une lecture plus agréable et plus facile; et ce qu'on peut reprocher peut-étre^à ces hommes si recommandabies d'ailleurs, c'est de n'avoir pas senti avec assez d'énergie les naïves beautés des poésie^ primitives. Telles furent aussi les qualités dominantes des poètes de cette période. On ne retrouve point dans la Pléiade Alexandrine de ces génies vigoureux qui s'élèvent aif risque de tomber, qui font jaillir la lumière au sein des ténèbres , mais de ces esprits délicats, ornés, qui rasent le rivage toujours à la même hauteur, qui imitent plutôt qu'ils n'inventent , et qui , pour employer l'expression dont Quintilien caractérise l'un d'eux, se maintiennent toujours dans une juste mesure{d&^ixd\\

■■ ' ■' ■ ■ ■ .. ■ I I I , Hii I

(i) Voyez les mena, de FÂcad. des inscripUoDs , t. XIII, p. 338.

Hiediocritate), que toute/ois on ne doit pas mépriser (i).

Ce fut donc à épurer les poèmes homériques , à les dépouiller de cette rouille de vétusté qu'y avait laissée la récension de Zéaodote que s'appliqua principalement Aristophane. C'était un homme fort savant. Yitruve rapporte de lui un trait qui, s'il est vrai , prouverait qu'il avait lu tous les ouvrages de la bibliothèque d'Alexandrie (a). Athénée cite plusieurs ouvrages d'Aristophane, entre autres deux traités, l'un sur les mots attiqaeSy et l'autre sur les mots lacédémoniens (3), d'où il est permis de conclure qu'il avait une connaissance approfondie de la langue grecque et de ses- différents dialectes.

Malgré tant de titres , la renommée d'Aristophane a presque entièrement disparu devant celle d'Aris- ' tarque de Samothrace, dont le nom ne tarda pas à devenir le synonyme de critique habile (4)' Les temps modernes ont ratifié le jugement de l'antiquité, peut-être un peu sur parole , mais sans toutefois partager le fanatisme de certains scholiastes qui veulent

(i) C'est en parlant d'ApolloDÎus de Rhodes que Quîntilien s'exprime ainsi : « non tamen contemnendum edidit opus, aequali quadam mediocritate ( lib. X, c. i, p. 63o, éd. Capper.). »

(3) Voyez r£ssai historique sur Técole d'Alexandrie par Matter, t. I, p. i3i et suiv.

(3) Deipn. XIV, 619 B, et III, 77 A.

(4) Horat. A. p. 44^~^o; Gicer. ep. ad Attic. I. I. ep. XTV.

que Tautorité d'Aristarque Temporte même sur celle de la raison et de la vérité (i).

Comme nous ne connaissons point les recensions de Zénodote et d'Aristophane , on ne peut savoir en quoi celle d'Aristarque en différait. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il s'est servi des travaux de ses devanciers, comme il est tout simple de le supposer, et comme le prouvent plusieurs passages du scholiaste de Venise, où l'on voit qu'Aristarque tantôt blâmait, tantôt approuvait les leçons déjà proposées (a). C'est ainsi qu'en profitant de ces travaux antérieurs, en les corrigeant , en les modifiant d'après ses propres idées , Aristarque est parvenu à nous donner l'Iliade et l'Odyssée à peu près telles que nous les avons aujourd'hui. C'est lui qui par sa récension ou ses deux recensions (3) a fixé définitivement le sort de ces poèmes. Il est même très-probable que c'est sur le

(i) Kod livixpdérriOtv "h Apiaràpxou 9 xairot Xo'jfov o6x Ix^uva ( sch. Yen. A 57a ). mX {iLÔXXov irttOT^ov Âpi9Tapx<p ^ T<iiÈp(Aa'7rjrta,it»xl ^oxtiàXv)- At^ttv. (sch. y. Â a35.)

(a) Conf. sch. Yen. Z 4, H 127, 1 aia,H i6a, T i38 et 808.

(3) Malgré l'autorité d'Ammonius (Sch. Yen. X 397), qui fat un disciple d'Aristarque, il faut bien admettre que ce dernier fit deux recensions d'Homère, puisqu'elles sont citées fort souvent dans le scholiaste de Yenise ( II. B i3iy F 416, A a8a; O 4o5), que souvent ce même scholiaste donne les deux leçons différentes ( A $37, E i3a, 181, Z 174, 0a i3), et qu'enfin plusieurs scholies disent positivement qu'Aristarque avait d'abord adopté certains jugemens sur lesquels il était revenu ensuite. ( 11. K 398, T 386. ) Conf. brev. Sch. II. 1653.

propre ourrage d'Aristàrque qu'ont été faites les scholies de Venise , comme on est en droit de le supposer d'après l'avertissement qui se trouve à la fin de chacun des livres (i), et comme le démontre toute la suite de ces scholies où le nom d'Aristarque est si souvent reproduit;

Certainement, pour qu'Aristarqué se soit acquis rimihense célébrité dont il a toujours joui , il fallait qu'il fût doué d'un rare génie de critique et d'une admirablc/ sagacité; mais ce dont on ne saurait douter, c'est qu'Aristarque ne soit entré dans la carrière ouverte par Aristophane, et qu'il ne se soit bien moins appliqué à nous rendre l'Homère primitif deâ anciens chanteurs , que l'Homère châtié de la cour des Ptolémées. Son but a été surtout de donner un ouvrage qui fût selon les règles exactes d'un poème épique dans toute son intégrité, comme on le concevait alors. Il apporta certainement à ce travail un goût fort exercé , mais ce goût était celui de son temps. Quand il retranchait des vers j quand il adoptait ou proposait une leçon, on sent qu'il était sous Tinfluence des circonstances qui l'environnaient; on sent que la plupart de ses conjectures appartiennent à des mœurs plus polies, à des idées morales d'un ordre plus élevé que celles des siècles héroïques. J'en don- Ci) napcÉKtiTai rà i.pç9T0vuttou ovifuTaxal toi Au^6p.ou ir«plriicÀpioTapx>tou

nerai ^eux exemples qui feront mieux compr^idre que tout ce que je pourrais dire, dans quel ^prit ont été rédigées les deilx recensions d'Âristarqiie.

Au neuvième chant de Flliade, lorsque les envoyés des Grecs arrivent auprès d'Achille, ce héros, selon Pusage, leur offrit un spléndfde festin , et ils ne cdmr mencèrent les discours qu'après s'être abondamment rassasiés de vin et de viande ,

AÙTà(i eirei i^ono; xçcl tô^rucç H ?pov Svto, mais Aristarque bbserve que les envoyés ayant déjà pris leur repas dans la tente d'Agamemnon,on ne doit pas dire qu'ils mangèrent abondamment, iiiais que seulement ils goûtèrent des mets poeir reconnaître la politesse ^Achille , ïv* ô<yov j^apwoidôat t$ À^^tXXci ; de sorte qu'au lieu de è^ epov Evto, ils s'ennissasièrent^on doit lire «^ EiradocvTo, ils en goûtèrent de nouveau (i), expression qui nous représente des habitudes entièrement opposées à celles des rudes vainqueurs d'Ilion.

Le second exemple est encore tiré du neuvième chant de l'Iliade. Lorsque Phénix , le vieux gouverneur d'Achille, raconte les aventures de sa jeunesse, il lions apprend qu'irrité des injustices de son père, il fut sur le point de V immoler i^ mais qu'un Dieu suspendit sa colère, offrant à son esprit quelle serait sa renommée pamii le peuple ^ quel serait son opprobre aux yeux des hommes , si parmi

(i) Sch. Ven. in II. I aaa.

loo HISTOIRE

tous les Grecs il était appelé parricide (i). Plutarque, daas son traité sur la manière de lire les poètes^ dit qu'Aristarque retranchait ces vers par un sentiment de crainte, (poêTi^elç, (metuens) (a), ce qui signifie sans doute qu'Aristarque craignit à^ laisser subsister des vers où le vénérable Phénix exprimait une intention si criminelle et si indigue de son caractère. En effet aucune des éditions d'Homère ne porte les quatre vers cités, et sans Plutarque nous ignorerions entièrement les scrupules exagérés d'Aristarque.

Quelquefois aussi un manque de propriété dans l'expression lui faisait ajouter des vers , et changer entièrement la phrase homérique (3).

(i) II. 1458-61.

(a) De Audiend. Poet. t. VI, p. gS, éd. Reisk. (3) Il en existe un exemple remarquable au seizième chant de l*Iliade,où le verbe oùra^etv est employé pour exprimer qu'un coursier est frappé par un trait lancé de loin , quoique Tusage d'Homère soit, en ce cas, de se servir du verbe Po^.cTv. ( Voyez les observations sur le vers a88 du treizième chant de Tlliade. ) Ainsi on lit dans toutes nos éditions:

6 ^à n'n^aoov oSraatv tinrov (y^ii ^eÇiàv Sfxov. (II. n 477-8. )

Voici comment Aristarque proposait d'écrire ce passage : ^ h ^ï Hti^aaov a^Xaàv wtïtov

Tov \é ipoT* àeTteovcç lX«v wo'Xiv yr^arf ÂxtXXt^c, Ôç xal OvDT^c lùv Cire6' tinroiç âdocvoéToiaiv ' rbv poX» è^vtft 2>p.oy. Sch. Ven. n 467.

Observons que le. second et le troisième vers de cette citation ne sont qu'une répétition de deux vers qui se trouvent plus haut dans le même chant appliqués aussi au cheval Pédase. (II. n i53-4*)

DES POÉSIES HOMÉRIQUES, joi

Cette dernière leçon , que je rapporte en note , ainsi que celle relative aux envoyés des Grecs , n'étant dans aucune de nos éditions, il est à présumer qu'elles ne se trouvaient point non plus dans les deux recensions d'Aristarque , mais quelles étaient données comme simples conjectures dans un ouvrage spécial sur l'Iliade et l'Odyssée (i), ou peut-être tirées des Commentaires d'Aristarque souvent cités dans le scholiaste de Venise (a). Selon Suidas, Aristarque avait composé huit cents livres de commentaires (3). Tous ne se rapportaient pas à Homère ; il est souvent cité par le scholiaste de. Pindare (4), par celui d'Aristophane (5) ; Quintilien rapporte son jugement sur Archiloque (6) , et Varron parle de son opinion sur quelques points de grammaire (7). C'est sans doute dans ses nombreux ouvrages qu'il montra cette rare ' perspicacité qui lui fit donner le surnom de Devin par le philosophe Panétius (8).

Pour revenir à ce qui regarde Homère, Aristarque

(i) Êv T^ irspl tXia^cc xal Ô^uaotioç Âptarapx^ç irpoç/peTai, x. t. X. (Sch. Ven. l349-5o. ) • . (a) Coof, sch. Yen. B xaS, i35, S 38a, etc. etc.

. (3) Voc. ApîaTapx^Ç*

(4) Sch. in Olymp. I, 97; II, 16, 29; V, i; VII, 19, etc.

(5) Sch. in Ran. i34, 3io, etc.; in Equit. 485, 56a, etc.

(7) De ling. lat. VUI, init. Conf. Aul. Gell.U, a5.

(8) ov [ApioTocpxcv] jiavTiv èxaX<i navftiTioç ^o'^io^ ^ iXoao^oç. ( Athen. 1. XIV, p. 634. )

loa HISTOIRE

fit un travail spécial sur ce que les Grecs appellent la prosodie^ c'est-à-dire la' prononciation des accents, principalement dans la poésie d'Homère (i); peutêtre même est-il le premier qui ait imagidé ces sortes de signes destinés à fixer dans l'écriture les différentes inflexions de voix du langage. Ce fut lui aussi qui , pour rendre plus facile la lecture des deux poèmes , les divisa en vingt-quatre parties , en marquant chacune d'elles d'une lettre de Talphabet (a). Eustathe, qui nous apprend cette circonstance, cite positivement Aristarque, le coryphée des grammairiens , et ensuite Zénodote (3); non le Zénodote d'Éphèse dont il a été parlé , mais un autre Zénodote d'Alexandrie, qui fit même un livrjâ contre Aristarque pour avoir voulu supprimer des vers à Homère (4).

Depuis lors Aristarque en a souvent été censuré ; et son fameux obel^ signe du retranchement, a trouvé de vifs contradicteii^rs (5): Cep/endant , ainsi que je l'ai déjà dit , il fut en cela moins }\ardi que Zénodote d'Éphèse et qu'Aristophane de Byzance ; mais comme sa récension est la seule qui soit restée, c'est sur

(i) Conf. Sch. Ven. r ao.

(a) Voyez mes observations préliminaires sur le premier chant deFIliade.

(3) Eust p. 5, 1. 33. Conf. Fouvrage sur la poésie d'Homère attribué à Plutarque, § a, p. XXX, ed.Barnes.

(4) Suid. V. Zt)vo^oto( ÂXeÇav^peuç.

(5) Voyez Bayle, art. Aristarque, note K.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ïo3

lui seul , jusqu'à ce qu'on ait connu le manuscrit de Venise, qu'a porté le reproche. Avant qu'on sût comment Homère était parvenu aux Alexandrins , on supposait qu'Aristarque, de son autorité privée, avait supprimé des vers écrits par Homère lui*méme , et Ton ne pouvait concilier cette critique audacieuse avec la superstitieuse admiration dont le poèt^ était l'objet; ce qui, à la vérité, était asse2 contradictoire. Aujourd'hui nous sommes mieux à portée d^apprécier son travail, qui fut moins hardi que celui de ses prédécesseurs. Il est même très-possible que souvent Aris* tarque, au lieu de retrancher absolument tels ou tels vers, se soit borné, par un sentiment de réserve, à les marquer d'un obel , sauf à donner ses motifs dans les commentaires; si cette conjecture est fondée, ce sont ses doutes qui l'ont fait accuser de témérité. En effet, si partout il eût agi comme pour les quatre vers relatifs à Phénix, et que le hasard seul nous a fait connaître, nous n'aurions rien su de ses hardiesses , pui3que c'est lui qui nous a fait Homère tel que nous l'avons.

Je ne terminerai point cette période des grammairiens sans parler de Cratès de Mallos. Il fut le con^ temporain et le rival d'Aristarque , et comme lui il eut la gloire d'être surnommé YHomériqti€(j) y mais non pas à si juste titre. Cratès vivait à la cour de

(i) Suidas, voc.Kpamc.

io4 HISTOIRE

Pergame, où régnait une généreuse émulation et un vif désir d'égaler les Ptolémées dans leur amour pour les lettres. Il est rare que les maîtres de la terre offrent un si noble but à leur ambition. Les rois Attaliques, comme dit Strabon, avaient fondé une riche bibliothèque à Pergame, à l'exemple des rois d'Egypte (i). Ils s'entouraient aussi des savants les plus distingués , et Cratès fîit un de ceux qui jouirent de leur faveur (a). Il tenait à Pergame le même rang qu'Aristarque dans la ville d'Alexandrie. Il eut une école, des disciples nombreux, par conséquent des sectateurs zélés (3) , ce qui n'est pas toujours la preuve qu'on a raison ; mais ce qui souvent est un moyen sûr d'acquérir de la célébrité. C'est vraisemblablement à cette circonstance qu'il dut le surnom glorieux H Homérique^ épithète que la postérité n'a pas confirmée.

Cratès fit aussi des commentaires sur les poésies d'Homère (4) » et si j'entends bien un passage de Suidas, il réunit en neuf parties seulement les vingtquatre qui formaient, selon Aristarque, la division

(i) Strab. 1. Xin, p. 609.

(a) Attale, roi de Pergame , le chargea d'aoe ambassade à Rome. ( Suet. de Grammat. illustr. c. a.)

(3) Conf. Sch. Ven. II. r i55 , O 365; et Dion. Halicam. t 5, p. 63o et 661, éd. Reisk.

(4) Conf. Sch. Yen. O igS. Kpoé-noç Iv ^lur^po éftuptxâv: Cratès dans le second Uvre des Homériques,

DES POÉSIES HOMÉRIQUES io5

de niiade et de I*Odyssée (i). Jusque dans les moindres détails on sent la différence de leurs vues (a) , et jdans Tinterprétation générale du sens homérique , chacun a. sa manière très-distincte, mais celle d'Anstarque est sans contredit la meilleure. Celui-ci , en se livrant à ses conjectures , a bien pu rester sous l'influence de son siècle et d'une civilisation plus avancée,, mais du moins il explique toujours le poète par le poète lui-même, il n'y chefche que ce qui s'y trouve; tandis que Cratès s'est jeté dans les questions les plus alambiquées et les plus fausses applications. Il ne découvre que de froides allégories dans les chants inspirés du poète , et que de vains systèmes d'astronomie dans ses plus belles images (3), Cette doctrine, qu'il n'avait adoptée peut-être que par un sentiment de contradiction et de rivalité, n'était pas nouvelle, et s'est maintenue long-temps après lui;

(x) Voici la phrase de Suidas : ouvtTaÇt [ K^dmç ] ^lopOcoaiv txia^cç xat Ô^uaaeCac iv ^lëXtotç ( fors, tiç piSXia ) B. Ce que Kuster traduit ainsi : scripsit eorrectionem lUadis et Odjrssect libn's IX. Scripsit correctionem,ike rend pas ouvétoSs ^iop6«>aiv, et ne présente pas un sens clair. En effet que signifie écrire une correction en 9 livres P ^lopOoatç ne peut s'entendre que d*une édition corrigée, et non d'un travail critique où certaines corrections sont proposées. Si Suidas emploie le mot ouv^TaÇs au lieu de ^iclXe, ou de xaWTSjAC, c'est qu'il avait dans la pensée la division d'Aristarque qui était en 34 parties. Villoison qui cite ce passage escamote la difficulté en disant #iop- Ouaiv, composuit (Proleg. p. ag. ).

(a) Conf. Sch. Yen. I 169, «I> 3a3, n a53.

(3) Conf. Heracl. AUeg. Homer. c. 37; sch. Yen. 2 389; Eust. p. 1140, 1. 47; Strab. 1. I, p. 3 et 3 1, 1. III, p. 1&7, etc.

tod HISTOIRE

maU la raison publique en fît bientôt justice, et le génie d'Aristarque l'emporta. La récension de Cratès, faite dans un si malheureux esprit , fut dès le principe sans aucune autorité, et c'est à son puissant antagoniste qu'est restée la gloire de nous avoir transmis les poèmes d'Homère dans la forme que désormais ils conserveront toujours.

C'est ici que finit l'histoire proprement dite des poésies homériques , puisqu'elles n'ont plus de nou* velles transformations à subir. Ainsi nous les voyons naître sur ces rivages mêmes où s'accomplirent les exploits qu'elles célébraient , et parmi les hommes qui parent en être les témoins. La renommée, seule muse de l'histoire dans ces âges poétiques, continua longtemps d'inspirer les chanteurs pour conserver là mémoire des anciens âges; car, comme le dit très-bien M: de Cl:iateaubriand : v Les hommes chantent d'ace bord, ils écrivent ensuite (i).» Cependant peu à peu les traditions s'effacent, et le génie de l'inspiration disparaît avec elles. Mais les chants ne çont poii^t perdus , les Homérides ou rhapsodes les recueillent avec soin et les redisent dans les grandes solennités. Ces chants pénètrent en Grèce à peu près vers le temps de Lycurgue , et leur apparition dans ces contrées est le signal d'une amélioration ^en^ible dan3 les mœurs. Les rhapsodes acquièrent tous les jours

( i) Préface des Études historiques.

une plus haute importance ; ils s'établissent dans les principales villes de la Grèce, et conservent ainsi le dépôt sacré de la grande renommée des ancêtres. Selon en fait l'objet d'une loi , et Pisistrate , quand l'usage de l'écriture commence à s'introduire, ordonne qu'on réunisse tous ces chants divers pour qu'ils soient transcrits dans l'ordre naturel des événements; luimême sans doute ne fut point étranger à ces nobles travaux. C'est alors que ceux que nous avons nommés diaskésfastes recueillent de toutes parts les chants des Homérides , et parviennent à former un ensemble régulier. Mais comme les rudiments de l'écriture durent offrir dans la transcription de nombreuses irrégularités, les diorthontes s'appliquent à faire disparaître les aspérités de ces premier^ essais ; chacun d'eux , dans les corrections proposées, ne suit que l'impulsion de son esprit ; de là les différences notables entre les manuscrits qui ne tardèrent pas à se répandre sur tous les points du monde civilisé , et qui, par le concours d'heureuses circonstances , sont tous rassemblés dans un même lieu pour être soumis à l'investigatioh des critiques les plus éclairéç. C'est enfin dans Alexandrie que les grammairiens , comparant avec soin ces monuments pnéoieux, parviennent, après des efforts successifs, à fixer la forme définitive de l'Iliade et de l'Odyssée. Une fois le sort de ces deux ouvrages invariablement arrêté , ils prennent rang à la tête des classiques , et, comme toutes les œuvres du même genre , ils devien-

io8 HISTOIRE

nent le patrimoine des critiques, des philosophes et des rhéteurs. Désormais il n'est plus question pour eux de corriger ou d'arranger les poèmes d'Homère, mais de les examiner en eux-mêmes, dans leurs rapports avec l'histoire, la mythologie^ la grammaire , ou les beautés littéraires qu'ils présentent.

Ce genre de travaux reçut de grands développements au sein de cette école d'Alexandrie, dont je viens de signaler les plus importants résultats. Zéno* dote, Aristophane, Aristarque , ne furent pas les seuls qui se livrèrent à l'étude d'Homère. Le nombre de ceux qui s'occupaient de semblables recherches est considérable. Fabricius, dans sa Bibliothèque grecque, rapporte les noms de cent vingt*trois commentateurs ou éditeurs d'Homère , dont les ouvrages sont perdus, et la plupart appartiennent à l'époque des Alexandrins (f). Eustathe, les petites scholies et les scholies de Venise ajoutent encore une foule de noms à cette nombreuse liste. Alors presque tous ceux quf s'occupaient de belles-lettres, prenaient pour texte les ouvrages de notre poète. On l'expliquait, on le commentait, on le parodiait de toutes les façons. Zoile, dont le nom en critique est une injure, comme celui d'Aristarque est un éloge, le censurait avec autant

(i) Biblioth. gr. lib.II, c. 5; t. I, 33o seqq. vet. éd.

d'amertume que d'ignorance (1). Timolaûs de Larisse interprétait l'Iliade de la manière la plus bizarre ; après chaque vers d'Homère , il en ajoutait un de sa composition pour développer la pensée du poète (7). D'autres sans doute , à l'exemple de Crates le Thébain , s'essayaient à parodier les vers d'Homère (3) , et je ne doute pas que ce ne soit à quelque auteur de cette époque littéraire que nous devions la Batrachomyomachie, quoique Suidas l'attribue à Pigrès , frère de la reine Artémise , ainsi que le Mar-

(i) Ovide a dit:

Ingenium magni detrectat livor Homeri - Qaisquis es, ex illo, Zoiie, Domea habes.

( Remed. Am. v. 365.) Pour avoir une idée des critiques de Zoîle, on peut consulter mes observations sur les v. 4 ^t ao du cinquième chant de Tlliade. ■Mais ses observations eussent-elles été plus pitoyables encore, fallait-il que Ptolémée PhSIadelphe le fît périr du dernier supplice, comme le rapporte Vitruve ( lib. VII, praef. t. I,pag. a 76, éd. Schneid. )? Mieux vaut encore être critique impertinent que tyran fanatique et cruel.

(a) Voici le commencement de ce travail bizarre qui nous a été conservé par Eustathe :

Mfiviv ati^e , Otà , HviXvita^tflik Âx(Xy)0( ,

[ ^ lOiTO Xp6tfou xs^oXe^fA^voç sivexa xoupviç.]

OûXojAswiv, il fiupî' k^cuoiç cLk'^t' Iftvixsv

[ (MLpvajiévetç S re Tpeoatv dlrep iroXcjAiCov ovouctoc. ]

[ ËxTGpoç ^v irflOiap.Y)<n ^aitojiévcdv ûiro ^cupt.]

( V. Eust. p. 1379, l. 5 1 et suivantes.) (3) Diogène de Laêrce, VI , 85, cite quelques vers de Gratès où il parodie un discours d'Ulysse (Od. T 179.)

iio HISTOIRE

gitès (i). Ce dernier ouvrage est à regretter : il eût été curieux de connaître un poème qu'Aristote dit positivement être une œuvre d'Homère (a). Cela valait mieux que les combats des héros grecs et troyens parodiés par des rats et des grenouille^. Je suppose aussi que là vie d'Homère, qui nous est parvenue sous le nom d'Hérodote, ainsi que les petites pièces de vers qu'elle renferme^ appartiennent au siècle des Ptolémées. Enfin ce fut sans doute à l'époque alexandrihe que naquit le système des chorizontes dont le scholiaste de Venise parle fort souvent , et qui soutenaient que l'Iliade et l'Odyssée ne sont pas du même auteur (3).

Quand les Lagides eurent cessé de régner en Egypte, Alexandrie, quoique sous la domination romaine, et malgré les ravages qu'elle éprouva pendant la guerre de César, fut encore pendant longrtemps l'asile des études homériques. Un des noms les plus célèbres de cette époque fut celui de Didyme, surnomnié rh^rfin^e

(i) Suidas, voc. Hi'^pik. Ce Pigrès, selon lé même Suidas , aTaît fait sur Homère un trayail semblable à teiui de Timotaûs ; à chaque vers d'Homère , il en ajoutait un p^i^t^Aiètre d^ sli façon. Ainsi après le premier vers :

il ajoutait:

(a) Art. poet. c. Y, t. Y, p. ao^, éd. bip.

(3) II, B 356, 649> K 476, etc. etc. Goof. Senécae de bf'evftate vitae lib. , t. II , p. 70 bip.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES, m

cuix entrailles de fer ( ^^a^otivrepoç), pour exprimer son infatigable opiniâtreté au travail (i). Didyme vivait du temps d'Auguste; il fut auteur d'un Com* ihen taire sur l'Iliade, cite deux fois par Ammonius (2). L'auteur du Grand Étymologique indique aussi en deux endroits le Commentaire de Didyme sur le quatrième chant de l'Odyssée (3). C'est à lui que quelques auteurs ont attribué le recueil connu sous le nom de Petites Scholies ( Brevia Scholia ) , je ne sais trop sur quel fondement, puisque lui* même se trouve cité dans ces scholies (4), et bien d'autres auteurs qui vécurent après lui (5).

En général , lé nom d'aucun scholiaste n'est arrivé jusqu'à nous. Leur travail , quoique très-précieux et très-utile , était un travail sans gloire. Tout l'emploi des scholiastes consistait à colliger les opinions des commentateurs d'Homère sur différents points de grammaire, d'histoire ou de mythologie ; ils ne dotincnt rien d*eux-mêmes , et ne font que rapporter, Souvent sans critique, ce qu'ils ont recueilli de toutes parts. On ne peut pas trop dire non plus à quelles

(i) At^fioç, x^ùxirct^^^ xXr.08lçy^ià ttîv mplrà pi^a éirijAOviiy. (Suid. in voc.)

(a) Deadfin. verbor. différent, voc. XiqTOup'ytTy et xXa^ç.

(3) Voc. irepiaxÉTTTw et axupoç.

(4) Brev. achol. in II. A 400, A 47^ , X ia6.

(5) Entre autres, Plutarque in U. O i aS; Quiatus Calaber, ]U. B aif ; Pausanias , Odyss. B 3 00, etc.

lia HISTOIRE

époque furent exécutées ces sortes de.compilations où chacun pouvait ajouter la glose de quelque ancien grammairien, sur un vers ou sur un passage d'Homère ; il y en a même une qui cite Suidas, quoiqu'il date de la fin du neuvième siècle de notre ère (j). Au reste, ce qui est assez remarquable, c'est que parmi ces nombreux jugements que rapportent les scholiastes , il n'en est point qui traitent des beautés littéraires de notre poète; ce qui prouve que dans tous ces commentaires ( Ta \yîço^v*'^^ut'voL) , on considérait rarement la question sous ce point de vue (a). Ce n'était que dans des traités particuliers , comme celui sur la Bhétorique^ par Aristote, celui de YArrange^ ment des mots^ par Denys d'Halicarnasse, et celui du Sublime , par Longin , que les beautés poétiques d'Homère étaient incidemment examinées, et que son style était présenté comme le plus parfait. modèle à imiter.

Après Didyme, Apion son disciple s'acquit une grande célébrité par ses travaux sur Homère. Sénèque nous apprend qu'au seul nom du poète, Apion était accueilli avec empressement dans toutes les villes de

(i) Conf. sch. Ven. p. 447» A 57, éd. Bekkeri.

(a) Selon Suidas , Télèphe de Pergame , quî vivait vraisemblablement sous l'empereur Lucius Verus, avait fait un ouvrage sur les figures de rhétorique employées par Homère^ irspi t2>v wap* Ô^iipcA ox^(**" Tcdv pviToptxûv ( Suîd. voc. TioXeçoç ) ; mais ce traité particulier pouvait bien n'être qu'un travail technique, sans égard au style général du'poète.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ii3

la Grèce (i).£ustathe le cite très-fréquemment. Selon Hesychius (2), Apion avait fait un dictionnaire des mots homériques semblable à celui d' Apollonius, qui vivait à la même époque, et que Yilloisoa nous a fait connaître (3) ; mais aucu^ des ouvrages 4' Apion n'est parvenu jusqu'à nous.

C'est ce qu'il faut dire malheureusement de tous les travaux homériques des Alexandrins. Nous n'en connaissons plus que quelques faibles lambeaux, dans les citations des scholiastes et d'Eustathe , ou simplement les titres de leurs ouvrages que nous ont transmis Athénée, Etienne de Byzance, Harpocration, Suidas , le Grand Étymologique, Ammonius , etc. Ces ouvrages étaient, ou des commentaires ^ Ta û?ro|jLVY([i.aTa(4)9 ou des explications ^aX 6^Y)Y)((reiç(5),ou

(i) Epîst. Lxxxvm.

(a) Voyez le commencement de sa lettre à Ëuloge, qui sert de préface à son lexique.

(3) Apollonii sophistae Lexicon gr. Iliadis et Odysseae primus e codice manuscripto sangermanensi in lucem vindicavit.... animadvers. perpetuis illustravit, et versionem lat. adjecit J. B. Gasp. Dansse de Yilloison, cum prolegomenis , etc. Lutetiae Pansior. 1773, 3 vol. in-4**. En 1788, Hermann Tollius en fit paraître une deuxième édition à Leyde , un vol. in-8**, sans prolégomènes et sans version latine, mais contenant XIII Excursus du nouvel édi» teur.

(4) Naucrates d*Érythrée (Steph. Byzant. voc. ÉpuOpa.) EusL p. 367, l. 3. Théon fit un commentaire sur TOdyssée (Étym. M. v. nûtXoc ), ainsi qu*Asclépiades (Ammoniusiu l(Aflc).

(5) Demetrius Ixion (Suidas in h. v.). Seleucus (Suid. in h. v. cf. Athen.V^p. 188, F.)

Ii4 HISTOIRE

des dissertations, ai |u>iTai (l)^ ou enfin des recherches sur les poésies d'Homère, al T^-nr^atxç ô(Anpixai Çi). Quelquefois ces recherches avaient pour objet des parties purement spéciales ; Antisthènes avait composé divers traites sur quelques personnages des deux poèmes, tels que Calchas, Ulysse, Télémaque, Hélène, Pénélope, le Cyclope, etc. (3). Âpollodore, Apollonius et Ménogène avaient travaillé sur le Catalogue des navires (4)« Héracléon l'Égyptien avait fait un Commentaire sur le dix-huitième chant de l'Iliade (5). Philostrate le jeune avait aussi parodié , pour mieux l'expliquer sans doute, ce même chant dix-huitième dé l'Uiade, du moins le passage oii se trouve la description du Bouclier (6). Nicanor avait traité de la ponctuation f 7) ; Philoxène et Aristonicus , des signes critiques (8). Ptolémée Pindarion avait écrit sur le véritable caractère de la poésie homérique (9); Ptolémée Épithetès, Sur les blessures décrites dans

(t) Plutarque avait écrit quatre livres de ditsertationt homériques ({uXirai ép.v)ptx«( ), qui n'existent plus(bre¥. schol. in U. O 6a 5). (9) Soteridas d*ÉpidÀure ( Suid. in h. ▼. ).

(3) Diogène Laêrt. VI, 17 et 18.

(4) Strab. 1. IX, p. 4o5; brev. scb. in II. e 384; Eùst. p. a63> 1. 36-8.

(5) Etym. M.voc. ^at^aviCtiv. Conf.£ust.p. 106, 1. 37 et 5a4>l* i^*

(6) Suid. in y. ^iXd^^fttoç Nip^tavoO.

(7) Suid. in V. IVtxav«i>p 6^ Ëp(i.iiou.

(8) Suid. in v. <»(XtfÇtvoç ÂXi^v^piôc» et Ëtymol. M. in v. Xuxvos»

(9) Suid. in v. nToXfjAato; d; tirtxoXtÎTo Uw^a^iov.

DES POESIES HOMÉRIQUES. ii5

Homère (i) ; Hërodîanus, Ptolémée Ascalonite et Tyrannion , sur la prosodie (a), c'est-à-dire sur Paccentuation des mots. Enfin Hermias et Stratoclès s'étaient occupés de la tactique de l'auteur de l'Iliade (3).

Au milieu de ces recherches et de ces dissertations, dont il ne nous est plus permis aujourd'hui de €X>nnaîtré l'importance, l'esprit de subtilité qui n'a jamais abandonné les commentateurs d'Homère s'é* tait réveillé à cette époque avec une nouvelle ardeur; Porphyre, qui vivait au troisième siècle de notre ère, nous apprend qu'on avait coutume , dans le Musée d'Alexandrie, de proposer des problèmes homériques sur lesquels chacun apportait une solution (4). Le scholiaste de Venise nous a conservé plusieurs exercices de ce genre qui nous donnent l'idée de ces puériles arguties où le nom d'Aristote se trouve quelqueibis (5). Ainsi au troisième chant de llliade, lorsque Paris vaincu par Ménélas adresse des paroles trèspassionnées à son épouse Hélène , on demandait comment un guerrier si faible dans les combats pouvait être si brave en amour. Entre autres solutions, Aristote dit que c'est avec raison, parce que Paris est toujours

(i) Suid. in v. nroXifAoIoç 6 ivtOtiDc xX^iOitc.

(i) Suid. in y. Mt|Av^o et in v. nToXtpAtoc AoxaXttvÎTiK. Ammonium in V. OTpafuX'nv.

(3)^Uan. de Tact. c. i.

(4) Év Tû MoutfUtt T» xxxk ÂXtÇxv^ptuxv vc|AOç h irpo6âXXto6aiÇ^nh |A« Jtoi Toç 7tvo|At>wiç Xuat^ dh^a^paçtoOflu. ( Sch. Ven. I 684 vel 688. )

(5}Sch. Ven.r 176, 441, etc.

ii6 HISTOIRE

représente comme très-enclin à Tamour ; et qu'en général l'abstinence ne fait qu'irriter les désirs (i). Ailleurs on examine pourquoi Homère donne au lait l'ëpithète de blanc ^ attendu qu'il n'y a pas de lait noir (a). Dans un autre passage on recherche combien de fois le poète a employé le nom de l'Aurore (3). Au neuvième de l'Iliade, à l'occasion de Phénix reçu par Pelée, on demande comment ce héros a pu donner pour précepteur à son fils Achille, celui qui s'était uni à la concubine de son père (4). Je ne rapporterai point les réponses sophistiquées qui sont faites à ces questions , c'est toujours la solution qui se présente naturellement qu'on évite avec le plus de soin; je n'ajouterai pas non plus de nouvelles citations que je pourrais multiplier beaucoup ; mais j'ai dû rapporter ces exemples, car maintenant il' ne s'agit plus de poursuivre l'histoire des poésies homériques, c'est un fait accompli, mais de connaître l'histoire des opinions diverses auxquelles ces poésies ont donné naissance.

L'introduction du christianisme dans le monde contribua beaucoup à modifier les jugements desauteurs païens sur les poésies d'Homère. Les premiers pères de l'Église attaquaient avec un zèle ar-

(i)Sch.Veii. r44i.

(a) Sch. Yen. A 434.

(3)Sch. Ven.0 i.

(4) Sch. Yen. I 480.

dent cette mythologie ridicule qui ne pouvait soutenir l'examen d'une raison plus éclairée ef d'une morale plus sévère. Athénagoras et saint Justin reprochaient amèrement au prince des poètes ses peintures licencieuses et ses fausses idées de la divinité (i). Eusèbe recueillait précieusement les passages de Platon et d'Œnomaûs , où ceux-ci combattaient les idées d'Homère (a). Bientôt les défenseurs. de la poésie mythologique sentirent la nécessité de déplacer la question. Ils convenaient en effet que' tout n'était pas également admissible dans les anciennes poésies. Plutarque, dans son traité sur la manière de lire les poètes , veut qu'on apporte à cette lecture une grande réserve philosophique et qu'on apprenne aux jeunes gens à distinguer soigneusement dans ces ouvrages l'erreur de la vérité (3). Dion Chrysostôme mettait en parallèle Homère et Socrate, et disait que ce poète s'efforçait, à la fois, d'instruire les hommes par la fable et par l'histoire (4). Phavorinus, contemporain de Plu tarque, composait un livre sur la philosophie d'Homère (5). Le

(i) S. Justini oper. exhoit. ad Graec. p. 7 et 8, et Athenagone» p. 396-7, éd. in-folio, 1742.

(3) Ëusebii Prsp. Ëvang. p. 127, aag, 618, 619, éd. in-f°, i6a8. (3)Év7roi>ip.a(n Tcpoo^tXoffo^Ttov. (de Aud. Poet. t. VI, p. 54 seqq..

éd. Retsk. )

(4) Orat. LV, 558 seqq.

(5) Suid. in v. <&a€<i>ptvo;.

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même QEnomaûs , dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments, écrivait sur le même sujet (i); et plus tarjd. Lbngin, dans ses Questions homériques, examinait si ce poète pouvait être considéré comme philosophe (a). Ce fut à cette époque, sans doute, qu'on renouvela les systèmes de Tbéagènes,d'Anaxagoras et de Métrodore (3) , et que très-probablement parut le petit traité sur les allégories homériques {éi^) y ouvrage qui nous est parvenu sous le nom d'Héraclide, mais qui n'est point llléraclide contemporain d'Aristote, et dont Diogène de Laërce nous a donné la vie (5). Porphyre expliquait aussi allégoriquement la description de l'antre des Nymphes (6). Enfin dans le cinquième siècle, Proclus fit un traite particulier sur les divinités d'Homère, ouvrage qui fut comn^^ité par Syrianus dont il avait été le disciple (7).

(i) Suid. in v. OivofMoç.

(a) Cet ouvrage de Longin ne nous est pas parvena; v. Suid. in voc. Ao'Y^Tvoç; conf. Senecœ epist. LXXXVIII, t. III, p. 353, Bip.

(3) Voyez ci-dessus les pages 69 et 70.

(4) Allegoriae homericse quaesiib Heraelidis Domine feruntur edltœ a Nie. Schow. Goetting, 178a. C'est encore à cet Héracltde que Ton -attribue un ouvrage du même genre sur les voyages d'Ulysse, expliqués allégoriquement, dont voici le titre*. « Incerti scriptoris « grsBcî Fabule alîquot homericse de Ulixis erroribus, etbîceexpli- « cats. Luffd. Batavor, iy4^, » Ce livre ti été aussi attribué à Por* pbyre, et à Nicéphore Gregoras. Voy. Valckenaer, Dissert.de Scfaoliis in Homer. , inéd. , p. 1 43.

^(5) Conf. in Diog. Laert. Menagii observ. 1. Y, 87, p. aa6.

(6) Porphyrius, de Antro Nymphar. Amstélod, , 179a, in-4** 1

(7) Suid. in voc. npoxXoc et Zupiavoç.

Depuis eetle époque jusqu'à la renaissance des lettres 9 on n'aperçoit presque plus aucune trace de travaux homériques. Le seul ouvrage , dans ce long intervalle, relatif à notre poète, et qui mérite une men* tion particulière, ce sont les Commentaires d'Eusta» the, archevêque de Thessalonique, qui vivait dans le douzième siècle ; car je ne crois pas qu'on doive rappeler ici ce que nous connaissons de Tzetzès , qui vivait à peu près dans le même t^nps. Le livre d'Eus* tathe, immense travail d'érudition, est surtout pré* cieux parce qu'il nous a conservé une foule de re* marques extraites d'anciens commentateurs d'Homère, qui, sans lui, ne seraient pas parvenus jusqu'à nous. On y trouve réunie une multitude de faits relatifs à l'histoire, à la mythologie, aux usages des temps héroïques, de nombreuses observations de littérature, de philologie , et de grammaire. Cependiint Eustath^ ne s'est point borné au rôle de compilateur, souvent il joint à ses citations ses propres jugements ; mais ce n'est pas la partie la plus recommandable de son ouvrage , quoique madame Dacier l'ait presque toujours pris pour guide.

Ce ne fut qu'environ deux cents ans plus tard, en 1488, que parut à Florence la première édition d'Homère donnée par le savant Démétrius Chalcondyle l'Athénien (i). Certes, la tâche n'était

(i) Comme cette édition ne porte point de titre en Céte du vo-

lao HISTOIRE

pas aisée, et pour une telle entreprise, il était besoin d'un homme aussi versé que Chalcondyle danst l'étude des lettres grecques. Les manuscrits qu'il avait à sa disposition étaient fort incomplets , et dans aucun, même parmi les plus anciens, on ne retrou-^ vait le poète dans toute son intégrité (i). Démétrius fut, en beaucoup d'occasions, oblige de s'aider d'Ëus^ thate, qui, dans ses Commentaires, citait souvent les* vers d'Homère, et de comparer ces citations avec le texte des manuscrits (â). Ce travail exigeait une vaste érudition , une connaissance approfondie de la langue, un goût exquis, et ce n'est pas sans raison qu'Aide, dans l'épître dédicatoire de son édition d'Euripide, disait à Chalcondyle que lui seul par sa doctrine rappelait le goût d'Athènes (3). Cette édition

lume , voilà celui qui a été composé par M. Debure dans sa bibliographie instructive , n** 9493. « Homeri [poetarum principis ] opéra ; scili-^ « cet Ilias , Odyssea, Batrachomyomachia, et Hymni, graece: ad MSS « codices et Eustathii ineditos tune commentarios ; labore et in- « dustria Demetrii Chalcondylae Atheniensis, et Demetrii Creten- « sisy.cum prsefatîone latina Bernardi Ncrlii typographi ad Petrum « Medices, et graeca Chalcondilae ; praemissis Herodoto, ac Plutar- « cho de vita Homeri, et Dionis Chrysostomi dissertatione. Fh^ « rentiœ , tjrpis Bernardi et Nerii Tanaîdis Nerlii Fiorentinonun : nono « mensis decembris , anno 1488, a vol. in f*.

(i) C'est ce que dit positivement Bernard Nerlius dans son épître dédicatoire à Pierre de Médicis, en parlant d'Homère : qui ob incuriam et negligentiam îibrariorum , ita sui dissimilis videbatur, ut in nullo fere codice quamvis perveteri integer agnosceretur,

(a) Conf. la même épitre dédicatoire.

(3) Sed quoniam Athenae jam diù null» sunt^ tecum, qui solus

est en deux volumes in-folio : le premier comprend le texte de llliade, précédé de la vie d'Homère par le pseudo-Hérodote; de celle attribuée à Plutarque^ et du quarante-troisième discours de Dion Chrysostome sur Homère. En tête de chaque chant, soit de l'Iliade, soit de l'Odyssée, est un argument sommaire des matières qu'il renferme. Le second volume contient l'Odyssée , la Batrachomyomachie et les Hymnes, à l'exception de l'Hymne V à Gérés, et de l'Hymne XXYII à Bacchus, qui tous deux ont été découverts beaucoup plus tard. Enfin cette édition est terminée par une petite pièce attribuée à Homère, dans le pseudo-Hérodote, et qui ne fait pas ordinairement partie des Hymnes. Elle est adressée aux habitants de Néon-Tichos pour réclamer d'eux les bienfaits de l'hospitalité. Peut-être en terminant ainsi son édition, Chalcondyle faisait-il allusion à sa propre destinée , car lui aussi était forcé d'abandonner sa patrie et de demander l'hospitalité à des peuples étrangers. Un autre Démétrius, natif de l'île de Crète, appelé le Milanais^ parce qu'il avait fixé sa résidence à Milan (1), donna ses soins à

tua doctrîna nobis illas représentas , hanc visum est deflere calamitatem (p. a ej. éd.)

(i) Voyez l'histoire littéraire typographique de Milan , par Joseph Ant. Sassy, col. 438 et 4a 4, où il établit TexisteDce de deux Démétrius y et combat Topinion de Mattaire, qui a confondu Démétrius de Crète avec Démétrius Chalcondyle Athénien (Cf. Annal, typograp. Mattairi, 1. 1, p. a6i).

rexécution typographique de ce bel ouvrage (i).

J'ai cru devoir insister sur cette première édition, parce qu'elle est la base, sur laquelle toutes les autres se sont formées. Je ne les suivrai point dans leurs nombreux -détails , parce que mon but n'est point de faire une bibliographie d'Homère. J'indiquerai donc sommairement les publications qui, pendant les trois siècles suivants, ont contribué à l'intelligence du poète.

Observons d'abord, comme une singularité assez remarquable, que deux traductions latines de l'Iliade, l'une en vers et l'autre en prose , ont été publiées plusieurs années avant la première édition du texte. Celle en vers de Nicolas Yalle, et qui ne comprend que quelques chants (12), parut en 14749 ^^^ ^^ prose de Laurentius Yalle , en 1477 (3) ; toutes deux n'ont été imprimées qu'après la mort de leur auteur.

(i) Voici quelle est la souscription qui se trouve à la fin du second volume de Tédition de Florence.

H Toû O^iipou irctYidic àrraca è'tviittù^iîoa. ^répoç etXvi^ev vi^T) ouv 9su en <X>X(DpevTift , àvaXufxaoi (ji.èv tûv eO'YSvûv xat d'yaOûv àv^pûv, xac frepl Xô^ouc iXXriVUccbç 9irou^aîtt>v Bspvccpj'ou xac Kv}picu Tccvai^oçToO KcpXtou 4[>XoptvTivotv* Uwtù xal ^sÇioTViTt Âv)fAY)Tptou fAt^ioXavé«d< XpyiTOCy TiJÉV Xo^duv éy^fâv xd^vt km Xo^ov dXXuvtxûy i^iepbcvtty, Irii éah tvç y^ptoTcu ^tTrfi(si(ùç f yuckioaria TeTpoucoatoarâ ô']f^ov)KOQrrû ù^ôsà fiwièç

(a) Les chants 3, 4» &» i3 , 18, le commeiicementdii 19, les ao, as et a4. Cette édition fut terminée le i^' février 1474» a^K frais de LeHus Valle, père de Nicolas.

(3) Homeri poetarum supremi Ilias per Laurentium Valleos. in

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ia3

Les éditions des Aides, qui n'ont presque fait que reproduire Védiûon princeps ^ ne sont curieuses que sous le rapport typographique et principalement celle de 1537. Ce fut vers le commencement du seizième siècle que parut la première édition du recueil connu sous le nom de Petites scholies ^imprimé par ordre de Léon X. Comme ces scholies ont surtout pour objet l'interprétation des mots homériques, elles furent publiées sous le titre àe Homeri interpresvetustus{i)'j toutefois elles renferment aussi plusieurs traditions mythologiques assez curieuses. Cette première édition ne comprenait que les scholies sur l'Iliade; deux>ans après , on réimprima cet ouvrage à Strasbourg , en y ajoutant les scholies sur l'Odyssée, les questions homériques de Porphyre et sa dissertation sur l'antre des Nymphes , encore inédites (a)-

A peu près à la même époque, Jehan Samxon donnait la première traduction française de llliade C3),

latioum sermonem traducta féliciter iacipit. Brixie, VIII kal. decemb. M CCCCL VIL En i5 10 il en parut une édition corrigée par Pierre Valerian, de la ville de Bellune.

(i) Homeri interpres \etustus, seu scholia grœca in lUadem , in integrum reâtttuta, et édita ad usum studiosomm f^ymnasii m Qairinali Colle: Jussuet aoetoritate Leonis X, Pont. Max. Roms, i5i7, in-fol. Ce titre a été composé par De Buve, d'après la lettre de Léoa X <|ui se trouve à la fin du volume.

(a) Homeri ioterpres cu«i ind. locupletiss. Argentorati , iSSg.

(3) Voici le titre complet de cette première traduction : « Les « Iliades de Homère poète grec et grant liistonograplie, aveequesles « prémisses et commencements de Dupon de Couloune soiiuerain

ia4 HISTOIRE

entreprise, je crois, par Tordre de François F' qui désirait connaître Homère, sur tout ce qu'on lui en' disait. C'est du moins ce qu'on peut conclure du passage suivant , tiré d'une épître de Peletier du Mans à ce prince :

Tu as voulu, pour Homère gonster, Faire en fraoçois l'Iliade traduire (i).

Cette traduction , où respire toute la simplicité de notre ancien langage, n'est point d'une lecture désagréable; elle est assez fidèle, et peut-être a-t-elle plus contribué à répandre le goût des poèmes d'Homèsse, que les meilleures éditions du texte grec; toutefois ce n'est jamais que dans la langue originale qu'on peut espérer de les bien connaître.

La publication , sans contredit , la plus importante du seizième siècle est celle des Commentaires d'Eustathe dont j'ai déjà parlé. Pour accomplir ce grand œuvre, il fallait à la fois une grande érudition et des jbnds considérables ; mais, à la renaissance des lettres, l'Italie ne manqua jamais à cette double condition.

« hystoriographe; additions et séquences deDarès Phrygius et de « Dictys de Crète, translatées en partie de latin en langaige vul- « gaire par maistre Jehan Samxon licentie en loys, lieutenant du « Bailly de Touraine en son siège de Chastillon sur Indre. Jehan « Petit, Auec priuilege. On les vend a Paris en la rue Sainct Jasques « à l'enseigne de la fleur de lys... et fut acheue d'imprimer le xxvi « jour de septembre, l'an mil cinq cens trente.»

(i) Les œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans, p. 4* P^' ris, 1547.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ïa5

Nicolas Majoranus travailla pendant six années à ce grand ouvrage , avec un zèle infatigable ; et les avances généreuses des cardinaux Ridolfo, Marcel Cervino et Bernard Mafey lui permirent de le terminer. Le premier volume , qui contient les cinq premiers chants de l'Iliade , parut en 1 5/p ; les autres volumes parurent successivement, et l'impression fut terminée en 1 549* L'ouvrage entier fut publié en i55o sous les auspices du pape Jules III, qui donna de grands encouragements à cette entreprise, et à qui Majoranus dédia son édition. A la suite d'Eustathe est une riche table des matières, composée par Devaris pendant l'impression, ce qui complète cet admirable ouvrage, et en forme un vaste répertoire d'antiquité que l'on consulte rarement sans fruit (i). Quoique la critique littéraire n'eût pas fait encore de grands progrès, c'est pendant le seizième siècle que commencent à poindre les idées sur Homère qui plus tard devaient acquérir de si grands développements. Jules-César Scaliger, plus érudit qu'homme •de goût^ Scaliger qui confondait l'ancien Musée avec l'auteur d'Héro et Léandre , et qui dans sa poétique a

(i) EÛOTaOtou k^x^fJtiOKÔ'Kon 0t99aXovixiQç ^rapexêoXal itç rm Ô(AiQpcu IXta^a XAt ô^uoociav (aitÀ sùiropcoraTou xai noévu if sXifiiOU Trtvaxoc. Romae apud Antonium Bladum impressorem cameralem, cum privilegiis Julii III Pont. Max. , Csesareae majestatis, et christianissimi Francorum re^s MDL.

ïq6 . HISTOIRE

porté sur Homère les jugements les plus sévères (i), indiquait déjà dans cet ouvrage, en s'appuyant de Tautorité d'Élien , que llliade et l'Odyssée pouvaient bien n'être qu'une suite de divers épisodes rassemblés par Pisistrate (pî). Je ne doute pas que ce ne soit son antipathie pour Homère qui ait dirigé son esprit vers cette opinion. Je dois le dire, parce que cela est vrai: parmi les modernes, les premiers qui ont entrevu la vérité sur la manière dont les poésies homériques ont été réunies en un seul corps d'ouvrage, ne se sont attachés à cette idée que par prévention contre ces poésies, et dans l'unique but de les déprécier. Il en devait être ainsi avant que la question fût envisagée sous son véritable point de vue, quand on soupçonnait à peine le parfum d'antiquité qu'on respire dans les poèmes d'Homère et ce charme attaché aux histoires naïves des premiers âges du monde.

Toutefois, le germe.de ces idées resta long-temps enfoui dans l'obscure poétique de Scaliger, et ses cri* tiques injustes ne détruisirent pas le plaisir qu'inspi-^ rait cette belle poésie. Chaque auteur , pour satisfaire au goût général , appliquait son esprit et son savoir soit à traduire notre poète, soit à rendre la lecture de ses œuvres plus facile et plus instructive. Aucom-

(i) Julii C. Scallgeri poetices lib. septem, i56i , lib. V, cap. II, p. 2i48eqq.

(a) Lib. I, cap. V, p. ii, et cap. XLI, p. 4S0 de la ^léme éd.

mencement du dix-septième siècle, Dusouhayt donnait une nouvelle traduction en prose de Tlliade (1), et Boitel ou Boitet celle de TOdyssée (2). Hugues Salel et Amadis Jamyn avaient déjà publié leur traduction en vers de l'Iliade (3), tandis que Salomon Certon s'essayait de même à reproduire l'Odyssée en vers français (4)«

Les travaux philologiques acquéraient aussi tous les jours une plus grande importance:En i656,Schrévélius donna une édition complète d'Homère avec les petites scholies. Jusque-là elles n'avaient été imprimées que séparément; Schrévélius, en numérotant les vers pour la première fois , et rapportant chaque scholie au vers qu'elle explique , les rendit d'un usage infiniment plus commode pour l'intelligence du texte. Cette édition , qui passe pour une des plus estimées

(i) L*Iliade d'Homère prioce des poètes grecs, auec la suite d'icelle.... le tout de la traduction et invention du sieur du Souhayt, 16 17. A Paris.

(a)L*Odyssée d'Homère, traduite de grec en François, par Claude Boitet, avocat au parlement de Paris. A Paris, 1O19.

(3) Les XXIin livres de l'Iliade d'Homère, prince des poètes grecs, traduicts du grec en vers François, les XI premiers par Hugues Salel, abbé de St-Chéron, et les XIII derniers par Amadis Jam3m, secrétaire de la chambre du Roy : Tous les XXIIII reveuz et corrigez par ledit Am. Jamyn. A Paris , i584.

(4) L'Odyssée d'Homère , Au Roy , de la version de Salomon Certon, conseiller et secrétaire des finances de Sa Majesté.... A Paria 1604. En 1547, Pelletier du Mans avait traduit les deux premiers livres de l'Odyssée, et en iSS4^ Amadis lamyn les trois plumiers.

ia8 HISTOIRE

de la collection des Elzévirs, est d'une excellente exécution typographique. L'éditeur, en regard du texte d'Homère, plaça la version latine de Gifanius, corrigée d'après celle d'Henri Etienne, ce qui n'a pas empêché Méric Casaubon de la censurer assez vivement (i). Schrévélius ne mit aucune note explicative; cependant en plusieurs endroits le texte des scholies exigeait quelques critiques et réclamait d'importantes corrections; Schrévélius les a trop copiées telles quelles , sans s'inquiéter si elles offraient un sens satisfaisant (a). Il aurait dû se rappeler que le manuscrit qui servit à la première édition de ces scholies était fort endommagé (3). Plus tard Josué Barnès, qui publia aussi une édition d'Homère avec les petites scholies, corrigea la plupart de ces fautes, et améliora beaucoup le travail de Schrévélius. Il ajouta même de nouvelles scholies tirées de divers manus* crits qu'il avait à sa disposition. Il donna de nom-

(i) De nupera Homeri editione Lugduno-Batavica Hackiana dissertatio (Merici Gasauboni ad viros erud. epistolae selectae, 1709, p. i6o-8a).

(2) Voyez entre autres la scholie qui se rapporte au v. i33 da onzième chant de l'Odyssée.

(3) On lit en tête de la première édition du livre intitulé : Ho* meri interpres peryetustus : Infinitis propemodum malignitate temporum laceratus plagis. Voici le titre de l'édition de Schrévélius : « Homeri «nias et Odyssea et in easdem scholla , sive interpretatio Didymi « cum latina versione accuratissima , indiceque locupletiss. rerum « ac variantium lection. Accurante Schrevelio. Lugd, Batavor^ 16^6^ «av. in-4°. »

breuses variantes sur le texte d'Homère , et joignit soit à ce texte , soit à celui des scholies, des notes latines qui sont en général d'une critique fort judicieuse. Cette édition de Barnès est l'une des meil* leures et des plus utiles que nous possédions (i).

Indépendamment de ces travaux sur les œuvres en général, le dix-septième siècle vit éclore beau*: coup de traités spéciaux, qui, pour la plupart, n'ont d'autre mérite qu'un indigeste amas d'érudition sans résultat. Tel est le livre de Pierre La Seine sur le Népenthès d'Homère (a), et la dissertation de Pierre Petit sur le même sujet, quoique celle-ci soit plus estimée (3). Tels sont aussi les longs commentaires de Gisbert Cuper sur un stuc antique consacré à la gloire d'Homère (4). Quelquefois toute cette érudition n'était accumulée que pour soutenir les idées les plus bizarres et les plus absurdes systèmes. Ainsi le Belge Jacques Hugon ne voyait dans l'Iliade qu'une

(i) «Homerî Ilias et Odyssea in easd. scholia sive interpretatio « veterum... opéra , studio, et impensis Josuae Barnès , CantabrigUe^ «1711 y 9 V. in-4". ■

(a) « Homeri Nepenthes seu de Abolendo luctu liber in quinq. «divis. part. Auctore Petro La Seine. Lugduni, i6a4, in^-S**. »

(3) «Pétri Petiti Philosophi et doct Med. Homeri Nepenthes sive «deHelenae medicamento... Dissertatio. Trajtcti ad Khenum, 1689 « . in-8°. -

(4) « Apotheosis , vel consecratio Homeri, sive Lapis antiquissimus « in quo poetarum principis Homeri consecratio sculpta est, com- «mentario illustratus a Gisberto Cupero. Amsteiodami y i683 , - in-4". •

i36 HISTOIRE

prophétie sur l'avenue du Messie (i), et plus tard Gërard Croës tâchait de prouver que l'Iliade et l'O' dyssée étaient l'histoire allégorique des Hébreux (a). Tout cependant n'était pas de ce genre. Jacques Duport , dans sa Gnomologie homérique, indiquait d'heureux rapprochements entre les pensées d'Homère et celles des Écritures (3); Zacharie Bogan tâchait de saisir les rapports qui existent entre les formes du style grec et celles du style hébraïque (4), et Feithiusen recueillant les passages d'Homère relatifs aux anciens usages, facilitait les recherches sur la civilisation de cette époque (5).

Mais c'est surtout sous le rapport littéraire que la renommée d'Homère retentissait chaque jour davantage. De toutes parts on le saluait du nom de prince des poètes; on mettait sa gloire au-dessus d® toutes

(i) Voyez mes obs. sur le vers 5o du premier chant de llliade.

(a) « Homerus Hebraeus , sive historia Hebraeorum ab Homero ■ hebraicis nominibus acsententiis conscripta in Odyssea et Iliade^ « expoaita, illnstratàque studio ac opéra Gei^rdi CroesL Dordreci , « i7o4tiu-ia.»

(3) «Homeri... Gnomologia duplici parallelismo illustrata, per « Jaoob. Duportum... Cantahngiof , i66o , in-4°. »

(4) « Homerus i^patCuv sive coonparatio Homeri oun scrîptorifaiis «sacris c^oad norma loquendi... Autore Zadi. Bogan. Oxoniof, ft i65B,iD-8°.*

(5) « Autiquitatum Homericanim libri IV ab Everardo Feithîo «qnoodam scripti, nuneprimum in lueemprQdeunt^ JUtgéum Batopor. « 1677 y in-xa, » Eu 1747 on en a fait une édition in-8** à Stne* bourg, qui renferme beaucoup plus de recberches que la première et qui est infiniment préférable.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ï3i

les autres. Les plus beaux génies dé cette époque en faisaient leur principale étude. Racine commentait les premiers livres de l'Odyssée (i), et Fénélon préludait au Télémaque en tradiiisant les Voyages d'U- Ijsse (a). Tous deux avaient bien senti que c'était à cette source qu'il Êdlait puiser l'harmonie du langage et la suavité du style. Bossuet , à tous les auteurs de l'antiquité pro&ne , préférait Homère , dont le génie ce élevé et sans contrainte, dit d'Alembert, avait le « plus de rapport avec le sien (3) ». Enfin Boileau s'écriait que c'était avoir profité que de savoir se plaire aux écrits du poète (4)- Aussi, grande fut la clameur lorsque Perrault , du sein de l'Académie française , vint attaquer cette haute célébrité; loi^squ'on le vit sur les traces de Scaliger, s'appuyant de l'autorité d'Élien, contester l'unité de l'Iliade et de l'Odyssée, et renouveler des critiques de détail pleines de yiolence et d'amertume (5). Le savant Huet, évéque

(i) OËuvres complètes de J. Racine, par L. Aimé-Martin, Paru, 182 5, 7 vol. in -8®, t. VU, p. a5i. Racine a commenté les VUI premiers chants de l'Odyssée.

(a) «Œuvres de M. François de Salignac de la Mothe Fénélon, «précepteur des Enfants de France, Archevêque duc de Cambrai. • Paris ^ 1787-93, 9 vol. in-4% t YI, p. 35-x5a.» Fénélon a. traduit les chanta Y à X de l'Odyssée.

(3) Éloges lus dAns les séances publiques 4e TAcad. ûranç. {>ar d'Alembert, 1 1» pag. x3$, Paris, 6 -wA. in- ta, 1779-86.

(4) Ait poétique, vers 807-^.

(5) « Parallèle des anciens «t des modernes... Now^lUédUionaug^ « meruée de qiueique* diak^ues » par M. Perrault de TAcadémie fran-

i3a HISTOIRE

d'Avranche, écrivit à ce sujet une lettre à Perrault, où il lui reprocha , en termes les plus mesures, la vivacité de sa critique, et dans laquelle la question principale est traitée avec beaucoup de raison (i). Mais Homère ne tarda pas à tix)uver un plus ardent défenseur : Boileau, dans ses réflexions critiques sur Longin (a) , terrassa facilement son faible adversaire, et l'accabla de tout le poids de sa supériorité, Perrault n'était pas de taille à se mesurer contré. un si vigoureux athlète; il manquait des connaissances nécessaires pour soutenir une telle lutte, il ignorait la langue du poète qu'il censurait, de sorte que la querelle n'alla pas plus loin.

L'abbé d'Aubignac, mort depuis plusieurs années, avait rassemblé quelques matériaux favorables à la thèse soutenue par Perrault; ils ne parurent que longtemps après , sous le titre de Conjectures académiques (3). Perrault n'en avait aucune connaissance.

«çoise. Paris , 1698, a v. in-ia.» La première édition parut en r688.

(i) « Dissertations sur diverses matières de Religion et de Philo- ■ logîe... recueillies par M. Tabbé de Taillardet. Paris, 17x2, 3 v. «in-x3.B

(3) « OEuvres complètes de Boileau Despréaux .... Stéréotype «t d'Herhan. Paris, 1809, 3 v. in-ia. »T. II, p. 34^ et suiv.

(3) « Conjectures académiques, on dissertations sur Flliade , oih- «vrage posthume trouvé dans les recherches d'un savant. Paris ^ « 1715 , in- 13. » Cet ouvragé, trouvé dans le cabinet de Charpentier de r Académie française, est généralement attribué à Tabbé d'Aubignac. Cependant Boscheron (Mém. de Sàlengre, 1. 1, p. 3x7) dit

DES POESIES HOMERIQUES. i33 quoiqu'il en parle dans son ouvrage; mais les eût-il

connus, ils ne lui eussent pas été d'un grand secours. L'ouvrage de d'Aubignac, fait de mémoire (i), est rempli d'erreurs (2) , et ce qu'il dit sur la réunion des poésies homériques n'est nullement satisfaisant; la question n'est qu'à peine entrevue. Dans le même temps, Desmarets de Saint-Sorlin publiait plusieurs écrits contre les anciens, avec l'unique but de défendre son triste poème de Clovis,et dans son dernier ouvrage adressé à Perrault, il lui lègue le soin de venger la poésie française (3). Boileau ne jugea pas que les ouvrages de Desmarets fussent dignes d'une réfutation spéciale, aussi sont-ils complètement oubliés; il en serait de même de Perrault sans les Réflexions critiques^ et ce n'est qu'à la plume caustique du traducteur de Longin que l'auteur du Parallèlle des anciens et des modernes doit l'honneur d'avoir fait quelque bruit dans le monde.

Tandis qu'en France on se disputait avec aigreur

qu'on n'en a d'autres preuves qn£ ce qu'en rapporte Perrault, t. a^ p. aSy éd. citée.

(i) C'est ce qu'il dit lui-même p. SSy.

(a) En voici un exemple entre mille autres. D'Aubignac suppose, p. 3*1 5 et 3 16, que Memnon fut tué. par Achille quand il reprît ies armes après la mort de Patrocle. Or, Memnon n'est pas nommé une seule fois dans l'Iliade. Ce héros n'y paraît jamais.

(3) « La Défense de la poésie et de la langue françoise . avec des ■ vers dithyrambiques sur le même sujet à I^ Perrault. Paris ^ « 1675. »

i34 HISTOIRE

$ur le mérite poétique d'Homère, que les uns exaltaient r unité f la beauté et V admirable construction de V Iliade et de C Odyssée (i) , et que les autres n'y voyaient qu'une réunion de quelques chansons d^aueu^ gles et de mendiants (^) ; à Naples, un homme doue d'un génie élevé et de la sagacité hbtorique la plus pénétrante, découvrait le véritable point de vue de la question : en effet, Viço est le premier qui ait compris que les poésies homériqlies n'étaient pas simplement une œuvre littéraire, que c'était la poésie d'une époque, la voix de tout un peuple, en nu mot l'énergique expression de la civilisation héroïque de la Grèce et de l'Ionie (3) ; ainsi le philosophe napolitain avançait dès-lprs une thèse dont uii siècle plus tard le philologue d'Haynrode devait apporter des preuves incontestables.

Vico venait d'ouvrir l'ère de la véritable critique, destinée à remplacer cette généreuse émulation qui , à l'origine de l'imprimçrif e% darabt tout le seizième siècle, honora l'Italie par la publication des plus beaux monuments de l'antiquité. Cependant au commencement du dix-huitième siècle on voit en-

(i) III" Héflexion critique, t. II, p. aSg , éd. citée.

(a) Parallèle, t. II, p. aS, et Conject. académ., p. aa des éd. citées.

(3) « Principi di acienza nuova dî Giambattista Yîco d'intomo «alla comune natura délie Nazioni... NapoU^ 1811 , $ v. iD-8^ » Voyiez tout le livre 3 intitulé : Délia discoverta delvero Omero , t. III , p. 3-44* La première édition de cet ouyrage parut en Z7a5.-

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i35

core dans ces belles contrées briller quelques faibles lueai*s de ce noble zèle pour les grandes entreprises bibliographiques. Le P. Politi, religieux de Florence, tentait de traduire en latin les Commentaires d'Eustathe; mais cet ouvrage , faute de secours, ne pot être continué au-delà du cinquième chant de riliade (i). Il eût été à désirer que l'entreprise se fut achevée. On doit encourager tout ce qui tend à mettre les connaissances à la portée du plus grand nombre. C'était dans ce but que Louis XIY avait consacré une somme considérable pour faire eicécu» ter une traduction complète de ces Commentaires, comme nous l'apprend Politi lui-même (jk) qui dédia son troisième volume à Louis XY , en lui disant que la dédicace de son ouvrage appartenait de droit au petit"*flls de celui qui ne fut égalé par aucun prince dans la libérale protection qu'il accordait aux. belles-lettres.

L'entreprise de Politi, restée inccnnplète, fut le dernier effort de l'Italie en ce gemre de productions. Maintenant les matériaux essentiels étaient rassemblés, il ne s'agissait plus que de les mettre en œuvre,,

^mÊtmmm, , im.» ■■■iiii ii ■■■■-■■»■■ i I i ■ ii i

(i) «Eustathii... Archiepîscopi Thessalonicensis commeotarii in «Homeri Iliadem. Alexand. Politus...nuii€primam latine vertit, re- «censiiit, notis peqpetuis illustravit.... Fiorentiae, 1730-5, 3 v. < in-^ol. • Il paratt qu'il existe ime traduction complète #Eastathey exéejitée par Marinérî de Valence , mais qui- jusqu'à présent est restée manuscrite. ( Yoy. Bulletin univr t. IV, p. 3 40).

(a) Préface du premier volume, p. IV et V.

i36 HISTOIRE

c'est à quoi s'exerça l'esprit philosophique pendant tout le cours du dix-huitième siècle , mais il n'atteignit pas le but dès le principe. En 1 7 1 5 , la question de prééminence des anciens sur les modernes, qui semblait être résolue par la puissante dialectique de Boileau, fut renouvelée à l'occasion de la préface que Houdart de La Motte mit à la tête de sa traduction de l'Iliade (i). Les querelles se réveillèrent plus vives et plus animées, et c'est encore du sein de l'Acadé-' mie française que partirent les premiers traits lancés contre Homère; mais les rôles étaient changés. Les anciens trouvèrent un antagoniste , homme d'esprit, écrivain élégant et correct , tandis que tout le mérite de leurs savants défenseurs ne consistait que dans une pesante érudition revêtue de formes pédantesques et d'un style injurieux qu'on n'emploie ordinairement que lorsqu'on a tort. Madame Dacier ouvrit la lice, et dans son livre intitulé Des causes de la corruption du goût (â), se crut obligée, cédant à sa violente indignation, de soutenir ses raisons par les plus rudes injures , car elle ne concevait pas de blasphème égal à celui d'attaquer Homère. La Motte lui répondit avec beaucoup d'urbanité, mais d'une manière très-

(x) «L'Iliade, ^poème» avec un discours sur Homère, par Mon- « sieur de La Motte, de l'Académie françoise. Paris, 17x4, un v. « in.8^ .

(a) Paris, lyt/^, un V. in-ia.

piquante, dans ses Réftexions sur la critique (1)9 où il sut répandre quelques idées générales qui les placent au-dessus d'un simple livre de circonstance; Cet ouvrage est divisé en trois parties ; à la suite de la première , La Motte fit imprimer une petite cor«^ respondance qu'il eut avec Fénélon au sujet de son Iliade. IjCS lettres de Fauteur de Télémaque sont un modèle de bon goût et de grâce, comme on le pense bien ; mais ce qui distingue surtout cet esprit sensible et délicat, c'est que le premier parmi nous il a senti ce charme de naïveté répandu dans ces poésies primitives, et le premier il a loué cette aimable sim^ plicité du monde naissant (2). Plus loin il dit : « J'abandonne volontiers les dieux et les héros d'Hoce mère, mais le poète ne les a pas faits, il a bien fallu « qu'il les prît tels qu'il les trouvait (3). » De là aux idées de Vico, il n'y avait qu'un faible intervalle à franchir; aucun des deux partis ne suivit la direction indiquée par Fénélon : apologistes et détracteurs, tous ne jugèrent ces poèmes que comme si c'eût été des ouvrages de nos jours , et sans avoir aucun égard à la civilisation des anciens temps. L'abbé Terrasson, qui intervint dans la querelle d'une manière assez

(i) «Réflexions sur la critique, par M. de La Motte, de l'Acadé" « mie françoise , avec plusieurs lettres de M. l'Archevêque de Cam- « bray et de l'auteur, k La Haye, 171 5, in-ia. *

(a) P. 7a de cette même édition.

(3) P. 79 de cette même édition.

t38 HISTOIRE

remarquable en &veur de La Motte, ne considéra pas leà choses autrement (i)^ Ce n'était dès-lors qu'une question de goût que chacun décidait d'après son propre sentiment, de sorte que la dispute pouvait durer éternellement sans qu'aucun parti put être convaincu par l'autre; c'est ce qui arriva* Après bien des controrersés, après force écrits des deux cotes, où figurèrent Gacon (â), Boivin (3), Fourmont (4), l'abbé de Pons (5) et mille autres, chacun resta dans son opÂnion , bien persuadé qu'il avait raison de sentir comme il sentait; aussi l'année suivante, quand le P. Hardouin publia une Apologie d^Homère (6) qui contrariait tes idées de madame Dacier, cette illustre suivante , sans avoir reculé d'une ligne dans son système, attaqua le révérend père presque avee

(t) «Dissertation critique sur llliade d'Homèreé.. par Monsieur «Fabbé TerraMôn, dt T Académie ro^ate des sciekieea: Paris, 1715, « a vol. in-ia. »

(a) « Homère vengé, ou réponse à M. de La Motte sur Tlliade. « Paris, 171 5, in-ra. »

(3) «Apologie d'Homère, et Bouclier d'Achille. Paris ^ ^7'^» « in-ia. »

(4) « Examen pacifique de la querelle de M"* Dacier et de M. de « La Motte sur Hiomère... par Etienne Fourmont. Paris, 1716, a « V. in-ia. »

(5) OEuvres de Monsieur Fabbé de Pons. Paris , 1788 , ioria. » Voyez à \A page 388 de cette édition : Lettre à Monsieur *** sur YhiAâe de M. de' Ld Motte.

(6) « Apologie d'Homère où Ton explique le vériiable desseia de « son Iliade et sa Théomythologie, pav le P. MardoiÛD, de \A Gom- « pagnie de Jésus. Paris, 17 16, in<-ia. »

autant de vivacité que La Motte Houdart (i). Enfin ces querelles qui, pendant près de deux ans, firent gmnd bruit dans le monde, qui occupèrent tous les journaux du temps, finirent comme tout alors finissait en France, par des pamphlets satiriques et des parodies, après avoir amusé le peuple dans des vau* devilles joués sur les tréteaux de la foire Saint-Laurent (2).

Quoiqu'en général on blâmât le ton qu'avait pris madame JDacier dans cette querelle, chacun tomba d'accord qu'elle avait raison au fond; ses idées prévalurent complètement. Dès lors il ne fut plus question de contester l'excellence des poèmes d'Homère, et pendant tout le cours du dix-huitième siècle , l'Iliade et FOdyssée , mais surtout l'Iliade fut regardée comme le chef-d'œuvre de L'esprit humain et le vrai modèle de tout poème épique. Une fois ce fait convenu , oh n'envisagea plus les œuvres d'Homère que sous le

(i) « Homère défendu contre T Apologie du R. P. Hardouin.... « par M™* Dacier. Paris , 1716 , in-ia. »

(a) On représenta en 1715, sur le théâtre de k Foire, Jrlequin défenseur tt Homère, Ce fut en 17 16 que Marivaux publia V Homère travesti ou VHiadâ en vers Burlesques. Paris, a v. in-ia. La même année, Himdjon de St- Didier, à la suite de Touvrage intitulé Le FojreLge da Parnasse ^ RotUrdam, t v. in-ra , publiait THiade tragicoraédîe dont les personnages sont : La Dacier, mère de r Iliade ; La dt&9tê Houdart , amant de ta pueelle ; Fontenelle , le phénix de La Motte- Houdart ^ etc.; et Tabbé Paure faisait imprimer Homère danseur de corda, Paris ,1716. Je passe sous silence beaucoup d'autres facéties dont je ne connais que les titres.

i4o HISTOIRE

rapport littéraire, et on ne les jugea que d'après les principes qui servaient de règle à toutes les productions du même genre. Le Batteux , M armontel , La Harpe, confirmèrent l'opinion reçue, et personn'e ne songea plus à disputer. Dans les questions particulières, traitées par les membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , pas une voix ne s'éleva pour former le plus léger doute sur l'authenticité des poèmes homériques; plusieurs même s'attachèrent à signaler les beautés de ces poèmes sous le ratpport purement littéraire (i). Les travaux ^^s éditeurs tendaient au même but. Samuel Clarke, qui en 17219 donna une fort bonne édition d'Homère, continuée par son fils, y joignit des notes latines, dans lesquelles il s'applique en plusieurs endroits à relever le mérite poétique (a); et dès le sixième vers de l'Iliade, il combat l'opinion du P. Bapin , qui prétend que la première invocation manque de précision. Ernesti, qui reproduisit quelques années après cette édition, y

(i) Voyez entre autres. Mémoires, t. IX, p. 916 et auiv., et t.

XXX, p. 539-6.

(3) «Homeri Iliasgraece et latine. AfinotatioDes in usumSer.Prin- « cip. Guillel. Augusti duci de Cumberland... scripsit atque edidit « Samuel Clarke. Londini, 1729, x vol. in-4°; et Homeri Odyssea « graece et latine, item Batrachomyomachia , Hymni, et epigram- « mata, Homerp vulgo ascripta. Edidit, annotationesque ex notis « nonnuUis Msis a Samuel Clarke S. T. P. defuncto relictis partim «collectas adjecit Samuel Clarke S. R. S. Londinî, 1740, un vol. « in-4'*. »

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i4i

ajouta aussi des remarques faites dans le même système (i). Telles sont aussi les notes dont Pope ac» compagna sa traduction en vers de llliade et de l'Odyssée (a). Plus tard, Riccius, dans ses Dissertations homériques, ne se proposa pas un autre but (3). Enfin le grand nombre de traductions, et surtout la foule d'imitations en vers qui parurent pendant le dix-huitième siècle, suffiraient seules pour prouver en quel honneur était Homère parmi les littérateurs et les poètes de cette époque (4).

Les choses en étaient à ce point, et tout paraissait dit sur Homère, lorsqu'en 1788 d'Ansse de Yilloison publia, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Saint' Marc à Venise, son édition du texte d^ l'Iliade,

(i) «Homeri opéra graece et latine ex receosione, et cum notia « Samuel Clarke, accessit varietas lectionum cura Jo. Aug. Ernesti « qui et suas notas adspersit. Lipsiœ, 1759-64 y 5 v. in-8^ »

(a) « The Iliad of Homer translatée! by Alex. Pope. London , « X756, 6 V. in-ia. The Odyssey of Homer translated from the « Greek. London, 1725, 6 vol. in-ia.» J'indique les éditions que je possède.

(3) « AngeliMariaeRiccii... Dissertationes Homericœ, antea tribus « voluminibus comprehenss, nunc in unum collecta:. Curavit et « praefatus est Fred. Gottlob Bom. Lipsiœ , 1784» un v. in-8^ »

(4) Il serait inutile de rapporter les imitations en vers qui se trouvent partout; quant aux traducteurs des œuvres entières , voici les noms de quelques-uns. £n vers : Rochefort, Flliade et l'Odyssée, 1781, a v. in-4*. Le chevalier Beaumanoir, Tlliade seulement , ^78X9 3 V. in-8^ Daubreraès, l'Uiade seulement, 1789, 3 y. in-8°. En prose: Gin, l'Iliade et l'Odyssée, 1786, 4 v. in-4°. Bitaubé, X 787-8, 13 v. in-i8. Lebrun, l'Iliade, 1809, a v. in-13; rOdyssée, 181 9, 3 v. in-ia. Launay*Valeri , 3 v. în»4% sans date.

i4i HISTOIRE

enrichi de nombreuses scbolies inconnues jusqu'à-» lors (i). Ce manuscrit précieux, échappé comme par miracle aux ravages du temps, est non-seulement curieux, parce qu'il nous a conservé un meilleur texte de l'Uiade, que Wolf a suivi constamment avec une scrupuleuse fidélité, mais surtout perce qu'il nous a donné les divers signes critiques dont les anciens grammairiens avaient coutume de manquer certains vers d'Homère dont les scholies nous donnent les explications. Ces scholies en outré éclairent plusieurs points de critique ignorés ou mal interprétés jusqu'alors; elles sont, dans plusieurs cas, du plus heureux secours pour bien connaître l'histoire des poésies homériques. Yilloison, qui ne prévoyait pas la destinée que devait avoir son édition et les conséquences qu'on devait en tirer, donna sur cettQ édition desavants prolégomènes, dans lesquels il a développé les nombreux avantage^ des scholies qu'il pid)liait, mais dans lesquels on désirerait plus d'ordre et de méthode. C'était à Wolf qu'il était réservé de voir tout ce qu'on pouvait tirer de cette nouvelle publication. Wolf, non moins érudit que Villoison , mais d'un esprit plus étendu, fit une étude approfondie de l'édition de Venise qui vint confirmer les doutes que déjà il avait coi;içus sur l'ensemble de l'Iliade et de l'Odyssée,

Ce fut en i ^gS que parurent ses fameux pi^olégo-

(i) Pour le titre de cet ouvrage, y» p. '6t.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i43

mènes (i), où il démontra d'une manière incontestable la nécessité d'avoir recours au système historique pour découvrir la véritable origine des poèmes d'Homère. Wolf produisit une véritable révolution philologique en Allemagne; les homipesles plus distingués de ces contrées , déjà si fécondes en érudits célèbres , furent frappés de cette manière neuve d'envisager les poésies d'Homère, ils entrèrent dans la carrière qui leur était ouverte, et sentirent bien qu'après d'interminables disputes , c'était là qu'on devait chercher la vérité sur ces poèmes primitifs. Heyne lui-même, quoiqu'il eût eu d'assez vifs démêlés avec Wolf, et qu'une forte rivalité se fût élevée entre eux, Heyne se montre presque toujours favorable au système historique (2). Certainement Heyne était un esprit trop judicieux pour qu'il en fut autrement. Lui aussi avait fait une étude sérieuse de l'édition de Yilloisoo, et même les excellentes observations qui sont à la suite de son édition de l'Iliade,

(i) Pour le titre de cet ouvrage , v. p. 5^

(a) Entre autres passages, voyez l'opinion de Heyne au sujet d'ane interpolation remarquable du dixohuitième chant, où il dit: «■ Nunc interpolationis pr<^abilitas aliunde quaerenda e»t, in tota « quidem rhapsodorum ratione, ac more perpetuo , intexendi ea, « quae supplere possent et locupletare homericas narradones ; tum f( in studio manifesto nexiHii- aliquem inlerendi in concilia Junonis «ac Jovis, etiam per coDlortasnarrationes; frustra enîiB asseritur, « omnia in Iliade mirifice esse inter se vincta et copulata (t. VII « « p. 487). • Voyez aussi les exeurtus qui sont k la suite du XXfV^ ch., t. VIII, p. 770 et suiv.

i44 HISTOIRE

offrent tout ce que les scholies yénitiennes renferment de plus substantiel (i) ; mais peut-être doit -on lui reprocher de n'avoir pas fait une assez juste part de ce qui revenait à Wolf dans la découverte.

L'autorité de^ noms les plus recommandables dans la science ne tarda pas à rendre les opinions de Wolf classiques en Allemagne, elles s'y établirent presque sans contestation. Il n'en fut pas de même en France , où il était difficile de détruire dçs idées appuyées par les plus grands littérateurs des dix-septième et dix-huitième siècles et qui, parmi nous, avaient acquis la force de chose jugée. Sainte- Croix est le seul, que je sache, qui dans un écrit spécial , ait entrepris la réfutation du système de Wolf (2) ; mais la dissertation de Sainte - Croix n'attaque pas le vrai point de la difficulté ; il est resté constamment dans des généralités peu concluantes qui laissent la question tout entière. Clavier incidemment a combattu l'opinion de Wolf sur l'usage de l'écriture au temps d'Homère ; mais ces objections

(i) «Homeri carmina cum brevi annotatione, acradunt vari» «* lectiooes, et observationes veterum grammaticorum , cum nostrae « aetatis critica, curante C. G. Heyne. Lipsiœy 1801, 8 v. îd-8'*.»

(a) « Réfutation d'un paradoxe littéraire de M. Fréd. Aug. WolF, « professeur de langue grecque, sur les poésies d'Homère. Paris, " 1798, in-8^ de 60 pages. » Cette dissertation avait paru dans le Magasin encyclopédique, en réponse au compte rendu qu'avait fait M. Gaillard des Prolégomènes dans le même O'ecueil » n* 10 de la troisième année.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ï45

ne me paraissent pas avoir détruit les raisons données par Wolf(i). Enfin, il y a peu d'années, Vnû de nos plus habiles philologues , dans la préface de sa jolie et correcte édition d'Homère, après avoir parlé des prolégomènes en termes fort honorables, dit qu'ils n'ont pu décider son assentiment ^ et qu'après les avoir lus, il murmurait tout bas avec le vieillard de l'ancienne comédie : oi ykf ireiffeiç, où^'^v , irei(nr)ç, tu ne me persuaderais pas^ non y quand même tu ni'aurais persuadé (a). Je ne sais si je me trompe , mais il me semble impossible de dire d'une manière plus ingénieuse, et en même temps plus claire, qu'on ne veut point entrer dans une thèse dont on reconnaît l'évidence^

L'Angleterre n'a pris aucune part à cette discussion, et ne semble pas y mettre une haute importance. Les savants de ce pays ont tourné leurs études spéciales vers l'orthographe homérique, et se sont surtout occupés de la question du digamma(3). Payne Knight a donné même une édition complète avec le digamma restitué (4)» Son. but est de ra-

(i) Voyez mes observ. sur le y. i68 du sixième ch. de Flliade. (s) «Homerl opéra, Ilias et Odyssea, curante Jo. Fr. Boissonade. • Parisiis , 1793-4» 4 ▼ol. in-x6. > Conf. Aristoph.. Plut. v. 600.

(3) Sur cette question, voyez ies observ. sur le v. 17a du seizième ch. de rUiade, où j'entre dans beancoup.de détâik.

(4) « Carmina homerica, Ilias et Odyssça, a Rhapsodorum inter- « polationibus repurgata, et in pristinam formam quatenus recu- « peranda esset , tam e veterum monumentorum fide et auctoritate

i46 HISTOIRE

mener la tij*anseripti<fti des poèmes d'Homère à leur forme primitive. Il n'adopte point la division par chants qu'ont faite les grammairiens d'Alexandrie , et supprime une grande quantité de vers. C'est une es« pèce dediorihoseeomm^ celles qui suivirent le travail des diaskéçastes , et qui de même , à défaut de monu^ ments , ne repose que sur des conjectures. Le système de Knight mérite d'être étudié, mais il doit rester dans le domaine de la discussion ; il peut bien être le sujet des savants prolégomènes qui précèdent son édition, mais ne saurait prévaloir pour constituer une orthographe toute nouvelle. D'ailleurs, n'en déplaise à Knight, jamais, dans aucun temps, il n'y eut de transcription d'Homère avec le digamma ^ parce que lorsque, sous Pisistrate, les poésies homériques furent réunies pour la première fois en un seul corps d'ouvrage, le digamma depuis long-temps avait disparu de la prononciation , surtout chez les Attiques. C'est aussi dans ces derniers temps que parut à Oxford une fort belle édition d'Homère, qui mérite d'être citée, non-seulement à cause de la pureté du

« quam ex antîqui sefmonis îndole ac ratîone redacto; cum notis « ac prolegomenis in quibtts de eorum origine, auctore el ffetate tciiemque de priscae lingt» progressa, et precoci maturitate, dili- « genter inquiritur, opéra et studio Rlchardt Payne Bjiigbt. Lon* « dini, iSao^ un voL iii-4^. » J'ai transcrit fort exactement ce long titre, parce qu'il donne une idée asses juste du dessein de. l'éditeur.

texte et de sa superbe exécution ^ mais surtout parce qu'elle contient des variantes et des scholies inédites que Richard Porson publia d'après un manuscrit de la bibliothèque de Harlem (i). Ces scholies sont peu nombreuses , mais les noms de Zénodote, d'Anse tophane et d'Aristarque, souvent cités, prouvent qu'elles remontent à la même antiquité que les scholies de Venise. Bùttmann les a recueillies dans une édition usuelte (2) , en les joignant à celles qu'a publiées M. l'abbé Angelo Mai, d'après un manuscrit de la bibliothèque ambrosienne de Milan (3). Si l'édition de Bùttmann ne se distingue pas par le luxe typographique, elle possède l'avantage bien plus pré^ cieux d'être faite avec le plus grand soin, de corriger souvent le texte de M. Mai (4), et d'offrir Teusemble de toutes les scholies sur l'Odyssée, qui jusqu'alors avait été beaucoup moins riche que l'Iliade en ce genre

(i) « ôfiiiçoo tXiàç xal Ô^uaoeta ... Iv ÔÇovta a,<ù\ 4^ol. iii-4^. » Bmnet, qui doniue ce titre en latin , ajoute entre deux parenthèses : Editio impensis DD. Buckingam et Grenville excusa, curis Th, GrenfiUe, R, Porson j Randoîph, Cleaver et Rogers,

(3) « Scholia astiqua in Homeri Odysseam, maxîmam partem e «codicibus Ambrosianis ab Angelo Maîo prolata nunc e codice ■ Palatino et aliunde auctius et emendatius édita a Philippo Butt- « manno.... BeroUnî, 183 1, un y. in-S**.»

(3) «Iliadis fragmenta antiquissîma cum picturis, item scholia c vetera ad Odysseam ; edente Angelo Maio Ambrosiani coUegîi «doctore.... Mediolanî, 1819^ in-fol. »

(4) Au ch. XI, V. 3or, M. Mai écrit Oert^oç pour Oecrriou ; au cb. Xn, io4) ^Apà xh Aïoç pour ^apà t^ ^éoç, et v. 44^ > «uv inftfuviK pour ÔK divifififA<viiKrch> XVI, Sy, (acv toi pour Msvt^, etc., etc.

d'érudition. Pour compléter ce travail, ButtmaQu fît un choix parmi les scholies de toutes celles qui pouvaient aider l'intelligence du texte, et enfin ajouta celles de deux manuscrits de Vienne qui se trouvent à la suite de l'édition d'Âtter (i), édition estimable qui ne fut point inutile à Wolf pour son travail sur l'Odyssée. Wolf avait publié ses prolégomènes en 179^; douze ans après, il termina ses travaux homérique^ en publiant rOdyssée, laBatrachomyomachie,les hymnes, les petits poèmes et les fragments. Cette édition , imprimée à Leipzig avec grand soin et une i^emarquable correction , a servi jusqu'à ce jour de modèle à toutes celles que l'on a données depuis (a). Ainsi Wolf a obtenu la double gloire d'avoir irrévocablement fixé le texte d'Homère , et d'avoir ouvert à la critique de ses poèmes une carrière dans laquelle sont entrés toU^ les érudits philosophes de l'Allemagne. Ilgen, Franceson, Niebuhr(3), Goth. Hermann, W. A. Schlegel, Heeren, Aug. Matthias, Frid. Thiersch, Mûller, Spohn, Koês, noms célèbres dans la littérature, l'histoire et la philologie , se rattachent tous à l'école historique fondée par Wolf. Son triomphe paraissait définitivement assuré dans l'Allemagne savante, lorsque les idées esthétiques du dernier siècle se sont reproduites, il y a

(i) «Homeri Bias et Odyssea ad cod. vindobonensem fnece ex- « press. reeeDsuit Carolus Alter. Fimnœ, 1789-94, 3 v. in-^**. »

(a) « OMHPOT EHH. Homeri et Homeridarum opéra et retiqtiiae, «ex recensioee Frrd. Âug. Wolfii. lipùœ^ 1804*7, 5 voit in^^ »

(3) Voy. les ÂdditioDs à la fin.

quel([ues années, sous les auspices clu grand nom de Goethe. Le docteur Lange, dans une lettre écrite à l'illustre poète (i), est venu soutenir par de nouveaux arguments cette thèse , que la colère d'Achille est le véritable sujet de l'Iliade, la grande pensée qui anime tout Vepos homérique^ pour me servir de son expression. Mon dessein ne peut pas être de suivre l'auteur dans ses développements; d'ailleurs ce serait chose superflue , les nombreuses diversités des poésies homériques prêtent leur secours à tous les systèmes , et chacun , en les envisageant sous un point de vue particulier, ne manque jamais d'y trouver toutes les preuves possibles à l'appui de ses idées. Je demanderai seulement aux partisans de cette opinion de quelle colère ils entendent parler; car il existe évidemment deux colères dans l'Iliade : l'une fatale , et l'autre très-favorable aux Grecs ; l'une contre Agamemnon, qui enlève la jeuneBriséis auhérois; l'autre contre Hector, qui le prive de Patrocle; et , dans tous les cas , je demanderai à quoi bon les deux derniers chants , où il li'est question ni de l'une ni de l'autre colère. Ces raisons devraient être de quelque poids aux yeux de ceux qui soutiennent si obstinément la parfaite unité de l'Iliade. Aussi voyons-nous que plusieurs auteurs en ont assez été frappés pour chercher

(i) « Versuch die poetîsche Eînheit der Iliade zubestimmen , ein « Sendschreiben an Goethe von G. Lange. Darmstadt, i8a6, in-S**. >

iDO HISTOIRE

ailleurs le sujet de ce poème.Le P. Rapia suppose que Tunique but de l'Iliade est la mort d'Hector, dernier rempart desTroyens; c'est-à-dire l'entière destruction de la maison dePriam, ou plutôt de la branche d'il us, et de là le nom dillias donné au poème (i). Depons de Frugère esta peu près du même sentiment, ce C'est c dans la mort d'Hector , dit-il , que doit être le terme « de l'action. La chute de Pergame en sera la consé- «quence assurée (a).» Granville Penn pense qu'Homère n'a jpas d'autre but que d'exprimer la volonté de Jupiter , dont la volonté secondaire^' Achille n'est que l'agent (3). Aucun d'eux ne manque de preuves , et chaque auteur prouve invinciblement, par l'examen attentif de l'Iliade, qu'il a seul saisi le sens intime du poète. Voilà bien des opinions diverses sur un point qui, dit-on, est si manifeste. Toutefois, il faut le dire, de tous ces systèmes, le seul qui se soit maintenu est

(i) « Apologie d'Homère où l'on explique le véritable dessein de « son Iliade et sa Théomythologie, par le P. Hardonin de la oomp. « de Jésus. Paris, 1716 , un v. in-ia. » Voyez p. la, a5 et 33.

(a) < Définition du genre épique^ et essai sur le plan de l'Iliade, « par J. M. Depons de Frugère. Glermont-Ferrand , an XIII, un v. « în-8°. ■ Voyez page 47-8.

(3) « An examination of the primary Argument of the Iliad. By « Granville Penn. London, i8ai , in-8°.» Voici comment il expose sa doctrine : « We find , therefore , that te mit of Jupiter prescribes m the rule of th» actions of Achilles , andis the efficient agency of the « main action of the poem ; and that the mil of Achilles is totally « subordinale to that suprême witl, and is rendered its chiefs ûi- « strumental agent in accomplishing that maiti action (p. i63). »

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i6i

celui de la colère d'Achille. Mais, chose étonnante I les enthousiastes de ce dernier système , qui s'ap* puirat sans cesse de Taùtorité des anciens , qui se montrent constamment leurs plus zélés défenseurs, qui ne prennent la, plume que pour soutenir les doc-* trines aristotéliques, ne peuvent citer une seule phrase 9 dans toute l'antiquité , d'où l'on puisse inféra* que la colère d'Achille soit le sujet de l'Iliade. Aris-» tote dit simplement qfx^tlomère est un poète divin , en comparaison de tous les autres^ de n'avoir p€is chanté toute la guerre de Troie y mais de n'en at^oir pris qui une partie (i). Dans le même chapitre, il dit en termes plus généraux encore, que V Iliade est simple et pathétique , VOdjrssée implexe et ma-^ raie (a). Mais de la colère d'Achille, pas un seul mot; il avait cependant une occasion toute simple d'indiquer au moins le sujet de l'Iliade, lorsqu'il ob* serve que Protagoras blâmait à tort Homère d'avoir employé la forme impérative en s'adressant à une

déesse dans son premier vers (3). Ni Denys dUa*»

(i) Sih^ âoirtp B(fcofi,ev, vi^vi Kal raurip Oivir^atoç âv çavcivi 6[4.v)poç

«apà Tciic àXXouç, TÛ(xv)^i Tèv ?r^(tov iirtxBtp^aAt iroutv 2Xov... vCv

^' jv p.épo$ àiroXaê^ iircivo^ioiç KBj^viTat mXX^I; (De Art. p.^ c. XXIV, t. V, p. a 63 Bip.) C'est aussi l'éloge que lui donne Horace dans son Art poétique:

et in médias res

Non secus ac notas , auditorem rapit (y. x48-9)-

(3) iQ \th lXià( ài7Xo3v xal iroAvnrtxov * -h èï Ô^ôaoïta inirXt'^(iiivov... xat ^l' tkw i^txov (p. 965).

(3) C. XXI, p. 946.

i5tk HISTOIRE

licarnasse ni Longin n'ont touché cette question, même incidemment. Horace, dans son ëpître à LoUius, n'appelle point Homère le chantre de la colère dA^ chille^ mais V historien de là guerre trojrenne (i); et après avoir relu Flliade dans la solitude de Préneste, bien loin de donner trop d'importance à la co* 1ère d^Achille, il dit que cette passion brûlait également le cœur d'Achille et celui dAgamemnon :

.... ira quidem commuDÎter urit utrumque (a).

Mais, dira-t-on peut-être, les paroles d'un poète ne sont pas des raisons suffisantes, et quant au silence des rhéteurs , ce n'est qu'une preuve négative ; s'ils n'en ont pas parlé, c'est que c'était un fait trop évident , trop convenu , pour qu'il fût nécessaire de le rappeler à l'attention. Eh bien, tout au contraire, les anciens se sont fort occupés de savoir pourquoi Homère avait commencé l'Iliade par Myîvw , qui leur semblait un mot de mauvais augure. L'édition de Venise renferme six grandes scholies à ce sujet; et parmi toutes les réponses qui sont rapportées, dans aucune il n'est dit que la colère d'xichille soit le sujet du poème (3). Ces questions s'agitaient encore du temps de Lucien , qui fait dire à Homère

(i) Trojani bellî scriptorem

..... Praeneste relegi (I. £p. U, v. x et a). (3) In ead. epist., v. i3.

(3) Cf. praecip. in édition. Bekkeri Schol. in A i.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i53

que s'il a commencé son poème par le mot M^viv , c^est que cela lui est venu à la pensée^ et sans autre intention (i). Croit-on que Lucien se fut exprimé ainsi, même en badinant, si jamais quelqu'un avait songé à faire de ce mot M^vtv le sujet de tout le poème? Non, jusque dans les temps modernes , la colère d'Achille n'a été que le sujet du commencement de l'Iliade , ce qui comprend à peu près la matière du premier chant tel qu'il est aujourd'hui. Ce n'est que là où elle est nettement exprimée , les événements suivants n'en sont que les conséquences plus ou moins éloignées (a). Denys de Thrace l'affirme d'une manière très-positive : a La rhapsodie, <c dit-il, est une partie du poème, qui contient en <c elle-même une petite et courte aventure; ainsi le « premier chant renferme la colère d'Achille; le se- « cond, la tromperie du songe; le troisième, lecom- ^ bat singulier de Paris et de Ménélas (3 j. »

(i) n Hist. ver., c. lo , t. Il, p. 1 18 , éd. Hemsterh.

(a) Les effets de cette colère ne se font sentir qu'au Vin* chant; jusque-là les Grecs sont constamment vainqueurs malgré l'absence d'Achille, et même Diomède accomplit au V* chant des exploits admirables qui ont fait donner à ce chant le titre de Diomédée. M. Lange convient aussi que les sept premiers chants ne sont que la pariù introductive du grand ensemble , en quelque sorte la irporaotç , le principe, le motif, auquel se rattache très-clairement tiinrtLatç de la trilogie (p. 38-9 ^^ Fouvrage cité). Je ne rapporte ces paroles que pour montrer comment tout peut aisément s'arranger dans le système esthétique,

(3) PoL^tù^ia (xipoç ivcl itQvn^TO^ irepiXa66v kai Ixov Iv iaunû iT^yw

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Quelques personnes cependant ^ et M. Lange eU'tre autres, s'appuient d'un passage d'Sustathe pour soutenir que c'est bien réellement la colère d'Achille qui forme le sujet de l'Iliade ; ce ne sont point là précisément les paroles d'Ëustathe : « Le but du poème, a dit-il , comme l'établit l'argument , est de montrer <r tous les maux que souffrirent les Troyens et les a Grecs , mais principalement les Grecs , pendant le a temps de la colère d Achille ( i )• » I^a preuve qu'Eustathe avait en vue, non la colère d'Achille, mais les maux qu'éprouvèrent les deux peuples au-» tour d'Ilion, c'est qu'il dit un peu plus bas que ce fut pour cela qu'on nomma le poème llias (^. En effet, si le poète avait voulu chanter la colère d'Achille^ comment aurait-il pris un titre qui n'exprime nulle-^ ment sa pensée? Enfin, lors même qu'Eustathe aurait supposé que la colère d'Achille était le sujet de l'Iliade, Eustathe, écrivain du douzième siècle, ne donne que son propre sentiment, et ne cite aucune ancienne autorité. Mais cette opinion ne re-

B'nra , àira-rviv évcîpou , tmX i^ Véj^v, , AXt^ov^pou xal MeviXoiott fACvo- (xaxiav (Anecd. Grsec., éd. J. B, C. D'Ansse de YiUobon. Venetiis» 1781, 3 vol. in-foi. Cf. t. II, p. 181).

(i) Sxoaro^ ^c aùrc^ toû PiëXîou, iùç xat aitxhç h irpoot|it6i jxtiOeTou, tîir&îv iaet Kflucà iv r& xatpâ xHç toû ÂxiXXétt( Miivi^oc, xai ùl Tpôcc *oiX 01 ËXXviviç liroAovy xat (xoéXiora ol ËXXvivic (p. 5 , 1. i4)*

(a) Kxl ^là TAÛTa («àv rà pt6Xiov toûto xaXtÏTai lXi«c (1. 19).

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i55

motite pas même si haut; le premier auquel une pa* reille idée soit tombée dans la tête, est un Italien du seizième siècle, Castelvetro, dans ses Commentaires sur la Poétique d'Aristote qu'il publia en 1670 (i). Ayant lui personne n'avait imaginé qu'un poète des temps anciens eût fondé tout le système de son ouvrage sur une passion, c'est-à-dire sur un être purement métaphysique; c'était entièrement méconnaître le génie des premiers poêles. Cependant l'idée de Castelvetro fit fortune. Le P. le Bossu s'en empara dans son Traité du poème épique (2), il y ajouta de nouveaux développements , en disant que le sujet de la colère d'Achille avait été conçu par Homère pour prouver cette grande véri"

(i) «Poetîca d'Aristotele yulgarizzata et sposta per Lodouico « Casteluetro , in Vienna d'Austria, ijSo, un vol. in-4°. » Voici ce qu'il dit, page 89 , de cet ouvrage: « Adunque, non dobbiamo cre- « dere che Homero volesse raccontare tutta la guerra di Troia, ne « che habbia tramutato l'ordine del narrare naturale, ma debbiamo « credere che non volesse narrare altro , che quella parte délia « guerra Troiana, che aucune per Tira d'Achille; o, per dir per avven- « tura meglio , cfae eglî non si propose di cantare cosa niuna délia « guerra Troiana, masolamente Tira d'Achille, che fu in attione « di lui, la quale racconta dal principio , et trapassando per lo mezzo « perseguita distesamente infino al fine. Di che se altri dubi tasse ^ « ascolti la propositione, che non fa mentione niuna di guerra Tro- « iana , ma solamente dell' ira , dicendosi : Mtjviv âii^i 6eà. > N'estce pas ici le cas de rappeler, avec Grenville Penn, le mot de Cicéron contre les stoïciens : O acutos hommes J quant paucis Dcrbis negO" tium con/ectum putant. Ea sumunt ad conciudendum , quorum Us nihil concediturQI, de divinatione , $ 49).

(a) Traité du poème épique, par le R. P. Le Bossu. Paris ^ 1708, on T. in-zi.

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té j que la mésintelligence des princes nUne leurs propres états» Voilà, selon lui, (\ixAesX,\e/bndde la fable de V Iliade, son principal point de morale (i). Ce n'était pas tout-à-fait ainsi qu Horace entendait qu'Homère était plus philosophe queCrantor etChry- «ippe (2). Quoi qu'il en soit, Boileau donna plus tard le crédit de son approbation aux idées du P. le Bossu (3 j, et depuis lors tous ceux qui se sont permis d'examiner la question, ont été taxés d'être les détracteurs d'Homère.

Portera-t-on contre moi la même accusation ? Non certes , et je ne pense pas l'avoir méritée, si , par Homère, on entend les ouvrages qui portent ce nom; mais si l'on entend parler de l'homme lui-même, je cherche quel est cet homme , objet d'une si grande prédilection? On ne connaît ni sa naissance, ni sa patrie, ni sa destinée; sa vie eAtière est environnée de circonstances mystérieuses, bizarres, contradictoires. Les uns supposent qu'il est fils d'Apollon et de la muse Calliope; d'autres, d'un fleuve et d'une jeune nymphe. Tantôt il a le nom ^Homère ^ parce que c'est un pauvre aveugle qui va chantant ses vers pour obtenir une hospitalité qu'on lui refuse ; tantôt parce que c'est un otage célèbre auquel un divin génie

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. fSfj

iat^ire les plus images coa^eits (i). Où saisir k vérité à travers toutes ces &bles? Sur quels fondements histoiî<{ues reposera notre admiration ? Je ne vois ici rien de réel , rien dé positif que des poésies admirables. Il est vrai que dans leurs dispositions générales , je n'aperçois point cette pensée unique, conçue par un premier poète , et que chacun s'efforce vainement de saisir; je ny découvre simplement que l'enchaînement suc cessif des faits et Tordre naturel de& événements , ce qui suffit à mes yeux pour former un ensemble dramatique d'un très-puissant intérêt, dar je conviens fpm ceux qui réunirent par l'écriture tous ces chants divers, d'unie plus ou moins grande étendue, apportèrent à ce tra^il des combinaisons fort habiles, et j'y reconnais volontiers les premiers développements de cette science littéraire qui dans la suite fit la gloire d'Athènes. Mais ce n'est point là, je l'avoue, ^ùe jeplace le.pUiiS grand mérite des deux poèmes. •Ge qui me charme biea davantage , c'est d'y retrouirer l'histoire passionnée des' siècles héroïques de la Grèce , d'une époque de la société qui ne laisse presque jamais aucun monument après elle. Ce qui me charme , c'est cette aiynable naïveté du monde naissant, ces sentiments ex.primés avec une énergie que n'ont .point lencore altérée la politesse et l'élégance de la civi-

(î) Vîd. Si>ld. in voc. ôpinipoç; AHatii de vita Homek*. pmfat. et Pseudo-Herod», $ ishS.

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lisation. Pour moi ,'tout vit et tout respiré dans ces poésies sublimes : ce n'est plus un merveilleux de conr vention; ce ne sont plus des dieux éclos, dit-on ^ du cerveau des poètes , c'est la religion des peuples dans leur enfance , religion bizarre sans doute , mais pleine de croyance et de sincérité. Ce ne sont plus toutes ces machines poétiques^ si habilement arrangées; ce sont les accents d'une muse créée par les intérêts les plus chers ^ et qui redit dés malheurs récents à ceux mêmes qui les éprouvèrent Ce ne sont plus de vaines fictions, dés aventures inventées pour le plaisir de l'imagination , ou des larmes supposées ; ce sont des nations entières qui me font partager leurs émotions les plus vives , c'est la voix même de leur douleur qui retentit dans mon ame. Voilà , n'en 'doutons pas , le secret de notre admiration pour ces peintures anijnées, pour ce pathétique si profond que jamais aucun art humain, jamais les plus puissants génies ne sauraient égaler. Aussi la grande erreur est d'avoir voulu juger ces cris de l'inspiration comme toute autre production littéraire, d'avoir voulu les soumettre à la règle commune, et de les avoir sans cesse corrigés dans la même pensée. Certes, je le regrette , je regrette qu'un goût trop délicat ait affaibli ces empreintes vigoureuses, quoiqu'un peu grossières , d'un âge rude encore. Je regrette que nous n'ayons pas ^u moins les poèmes du temps de Pisistrate; mais enfin ^ même dans l'état où nous les a

transmis Técole d'Alexandrie, si nous écartons pour un moment les idées qui nous préoccupent, nous pourrons apercevoir ce qu'étaient ces poésies, lorsque dans le palais des rois, elles faisaient couler d'abondantes larmes; lorsque des rivages de l'Ionie, elles pénétraient dans la Grèce charmée, dont elles amélioraient les mœurs; et lorsque, dans Sicyone, on refusait de les entendre , parce qu'elles célébraient avec trop d'éclat l'ancienne gloire d'Argos. Non, certes, en les considérant sous ce point de vue , les poèmes d'Homère (i) ne perdent rien de leur prix ; au contraire , c'est les replacer au rang qu'ils avaient perdu; c'est les rendre à leur caractère primitif. Pour moi, qui long-temps ai partagé l'opinion commune (2), ce n'est, je l'avoue, qu'après les avoir considérés sous ce point de vue, que je m'en suis fait une juste idée; plus je suis entré dans cette voie , plus j'y ai découvert de nouvelles beautés. Dès lors, j'ai quitté sans regret un Homère fabuleux, pour retrouver d'antiques poésies nationales pleines de vie et de candeur, que voilaient à nos yeux de fausses traditions; et j'ai cessé de poursuivre l'idée chimérique d'un plan de poème, que chacun interprète à son gré, puisque nous avons en-

(i) On comprend bien que lorsque dans ce discours et dans mes observations j'emploie le mot di Homère ^ je me sers d'une expression convenue pour éviter une périphrase.

(a) Voyez la préfacé de ma première édition.

i6o HISTOIRE DES POÉSIES HOMÉRIQUES.

fin recouvré une véritable épopée, c est-à-dire une de ces histoires merveilleuses que tous les peuples ont coutume de chanter dans leur première jeunesse.

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