‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e siècles (volume 2)Chapitre 110 sur 236 · Pont de la Concorde · texte numérisé non relu

Pont de la Concorde

2. Appelé alors « Port au bois flotlé j), aujourd'hui canal de I'Ourcq.

ùlO LES PRINCES DE CO.XDÉ.

l'Arsenal, cette belle résidence des grands maîtres de rartilleiie, où Sully reçut si souvent la visite de Henri IV. La maison militaire, rejoignant aussitôt Sa Majesté, eût occupé les dépendances, la forteresse, le bastion, les couvents. Yincennes sert de réduit, assure la réunion des renforts; l'île Louviers, alors couverte de chantiers, abondante en matériaux, se garnit de canons, maîtrise le cours de la Seine ; un pont de bateaux réunirait les deux rives. La position est inexpugnable, à la fois stratégique et politique ; la Régente peut s'y montrer redoutable sans apparence de défi, et sans combat se faire obéir. Si, contre toute attente, Paris se soulevait, essayait de s'armer, la répression serait prompte, rendrait impossible toute organisation de résistance. Débouchant par des voies larges, la rue Saint-Antoine et le quai Saint- Paul, renversant les barricades, appuyées au besoin par Tarlillerie de la Bastille et de l'île Louviers, les troupes se saisiraient promptement du Palais et de l'Hôtel de ville; affaire de deux heures: rien de livré au hasard. Dans la pire des hypothèses, quelques sacrilices, toujours trop douloureux, mais strictement limités, sauvent la discipline, épargnent aux campagnes la dévastation, la ruine à tous.

Le plan de M. le Prince ne fut pas agréé. Le cardinal soutenait que la retraite sur la Bastille

ne se ferait pas sans diiïicultc. que ce mouvement n'amènerait à composition ni les magistrats ni les Parisiens. Un ciiàtiment était nécessaire, et la Reine voulant éviter felTusion du sang, il n'y avait que la famine; au bout de quinze jours, le parlement et la ville seraient aux pieds du Roi. 11 fallait donc avant tout tirer Leurs Majestés de Paris et les conduire à Saint- Germain. Ajoutons que le blocus ayant le caractère d'une opération administrative, Mazarin comptait bien le diriger avec ses intendants et secrétaires, atténuant ainsi la prépondérance du rôle militaire de Condé. Enfin, l'idée de s'enfermer à la Bastille, ou même à l'Arsenal, ne souriait ni à la Régente, ni à son ministre, ni à la cour. Après quelque hésitation, le duc d'Orléans se rallia aux idées du cardinal. Condé se soumit.

Le départ du Roi (6 janvier 16/i9) a été maintes Regirugum, fois raconté, avec les incidents, les convocations préparatifs" mystérieuses, cet air de complot et de fuite, regifurjium. le voyage par une nuit glaciale, l'arrivée à Saint-Germain dans le grand palais sans meubles, presque sans fenêtres ; et comme la cour souffre et s'amuse tout à la fois de cet établissement improvisé, de ces petites privations; pour ce monde blasé, c'était presque un divertissement. L'expérience de neuf rudes campagnes laissait M. le Prince assez insensible à ce genre d'émo-

tions. Dès qu"il eut pourvu à la sûreté du Rui, il monta à cheval pour parcourir les positions où il allait établir ses troupes. A son retour, dans la soirée du 11, il fut accueilli d'étranges nouvelles; sa sœur avait décidément refusé de quitter Paris; son beau-frère Longueville, son frère Conti, son ami ^larsillac, avaient disparu, lun pour aller soulever la Normandie, l'autre pour rejoindre les insurgés de Paris, le troisième pour retrouver M""" de Longueville. La Reine était atterrée, voyant dans cette défection le premier acte d'un complot dont Gondé était bàme. Quand celui-ci reparut, ce fut un soulagement; sa colère, trop violente pour être feinte, leva les derniers doutes. On essaya de réduire les proportions de l'incident; la présence des princes du sang dans les rangs des frondeurs restait un ïii'û grave; mais aucun des trois déserteurs ne laissait un grand vide dans l'armée royale. Tandis que ^lazai'in et ses commis multiplient les ordres pour assurer la subsistance des troupes et entraver celle de Paris, Condé se remet à presser l'arrivée des détachements, en achève la répartition, termine les instructions pour les gardes, les patrouilles. Déjà il avait écrit à Bourges et en Bourgogne pour affirmer ses intentions et mettre en sûreté les places dont il avait le gouvernement. Des avis analogues furent expédiés de divers côtés

à ses amis, et renouvelés en termes formels après le départ de ses frère et beau-frère, afin de prémunir les lieutenants-de-roi contre tout ordre émané de ces princes*.

Sous la main il avait peu de monde. Ses régiments, appelés en grande hàle de leurs quartiers d'hiver, arrivaient de Bourgogne, retardés par mille difficultés de logement, d'armement. Le 18 janvier, la lête de colonne n'avait pas dépassé Auxerre'. Les places à peine garnies, l'armée de Flandre ne put fournir que six à sept mille hommes qui commençaient à rejoindre; la cavalerie de d'Erlach marchait encore. Certaines dispositions étaient dictées par la présence du Roi à Saint-Germain ; là devaient être le quartier général et le gros. Des troupes étaient placées sur les hauteurs de Montretout et de Meudon, avec un détachement à Bourg-la-Reine et une forte garde au pont de Saint-Cloud. Sur la rive droite, h Saint- Denis et Vincennes, de simples garnisons c^ui se renforcent chaque jour. Afin de ménager les habi-

1. M le Prince à Grasset, son lieulenant à la grosse tour de Bourges (5 et 11 janvier}; à Giiard, à Dijon, 20 janvier. — Marquis de Tavannes, Marnay (Dijon) ; la Trémoille (Thouars); Lesdiguières (Grenoble); duc de Retz (Machecoul); cours, évéques, échevins, etc., à M. le Prince, A. G.

2. Montrevel à M. le Prince, Bourg, 12 janvier. — Baas à M. le Prince, Auxerre, 18. A. G.

LES PRIiNCES DE CONDÉ.

Armement

de Paris.

Beaufort

et La Bûulaye.

tants et de maintenir la discipline, les troupes furent mises sous la toile ; mais la rigueur de la saison, Talternative du froid et des inondations, les nécessités du service, des détachements, des colonnes mobiles, firent abandonner cette précaution ; la licence fut exti'ème.

Avec le concours d'une cavalerie vigilante, active, connaissant son métier, la distribution que nous venons d'indiquer fermait les routes de l'ouest, du nord et de l'est, arrêtait les charrettes de Gonesse, le grand atelier de boulangerie. Etampes interceptait la route d'Orléans, Corbeil celle de Fontainebleau; mais c'était une occupation lointaine, et les faibles garnisons de ces petites villes ne pouvaient sortir. Les arrivages de la Beauce et de la Brie, de la haute Seine et de la Marne, se firent d'abord assez facilement; puis, quand la cavalerie royale fut plus nombreuse, étendit ses cantonnements, ses patrouilles, le roulage devint difficile, sans être jamais complètement interrompu. Enfin, les paysans circulaient, portant leurs hottes chargées de denrées, avec la complicité plus ou moins latente des soldats du Roi.

Il s'écoula assez de temps avant que Paris ne ressentît les premiers effets sérieux du blocus; cependant le départ du Roi avait plongé la ville dans la stupeur; au Palais on semblait accablé.

Ce premier sentiment fit bientôt place à la colère. Quand nonil)re de grands seigneurs et quelques hommes de guerre vinrent se mettre à la disposition de <( Mes.-ieurs », le parlement se ranima; le coadjuteur enflammait les courages. L'arrivée des princes dissidents causa un grand émoi : Conti était un drapeau; la maison royale ne se rangeait donc pas tout entière à coté de cette régente espagnole et de son favori italien. Grande joie! le gouverneur de la Bastille, du Tremblay, frère du père Joseph, remet sa forteresse (Jo janvier); l'Arsenal est occupé : voilà le peuple maître sans combat des fortes positions où Condé avait voulu maintenir les troupes royales. Et le lendemain Vitry amène aux insurgés un régiment complet, celui de la Reine. L'enthousiasme est à son comble; chacun veut partir en guerre, s'afTuble de coilfures, d'insignes militaires. Il faut fixer par un règlement le prix des u pots^ », cuirasses, mousquets, pistolets, etc., afin d'empêcher les spéculateurs d'exploiter l'empressement des bourgeois à se barder d'armes (oO janvier). Les quinze cents clercs du Palais sont formés en bataillon; M. d'Elbeuf a promis de les faire conduire par son fils (il janvier!. On crée force compagnies de gardes, nom-

^. Petits casques de fantassins.

bre de régiments à pied et à cheval, avec des noms sonores et de brillants costumes ; chacun a le sien, jusqu'à l'archevêque de Corinthe, coadjuteur de Paris.

Ce qui amuse moins, c'est de payer un lourd supplément de taxe; on se console en écoutant les « continuels tambours dans les rues », en voyant « poser les corps de garde sur le soir » ^ Il y a toute une pléiade de généraux, investis par les acclamations du peuple; peut-être dans le nombre s'en trouve-t-il deux dignes de commander, quoique « du second rang », le maréchal de La Motte-Houdancourt et le duc de Bouillon; c'est à peine si leurs noms sont connus. Les multitudes égarées ont une sorte d'aversion instinctive pour les vrais hommes de guerre.

Beaufort, La Boulaye, voilà les favoris de la foule !

Le premier s'est hardiment évadé du donjon de Yincennes le ol mai 16^8 ; autorisé à résider au château d'Anet chez son frère Vendôme, il accourt et se jette dans la capitale insurgée (13 janvier 1649). Déclaré absous par arrêt du 19^ il devient aussitôt le grand entrepreneur de mouvements populaires. Brillant au feu, plus encore

i. Journal de Dubuisson.

dans la rue, capable de charger vigoureusement, de frapper à coups d'épée ou de pistolet, il excelle surtout à caracoler sur le pavé, secouant sa longue chevelure blonde, arrachant aux femmes des cris d'admiration; passe-t-il près de la Halle, les poissardes quittent leurs échoppes; sur le cjuai, les blanchisseuses montent de leurs bateaux; toutes voudraient l'embrasser. — La Boulaye^ s'est investi lui-même ; tempérament de pirate, elïronté, partisan audacieux, que nous venons à l'œuvre de bien des manières; c'est lui qui attaquera les postes, ira chercher les convois : le « Gassion de Paris » !

Tandis que l'armée du parlement s'organise biocus de Paris avec fracas, celle du Roi resserre graduellement et modération

, . , r^ , -, 11 ^ ^^ Condé.

son etremte. Cédant aux murmures de la rue, les premiers

, , 1 f • 1 r 1 • engagements

<( généraux » se décident a ordonner une sortie (janvier 1649^. (23 janvier). La colonne. suit la route de Fontainebleau, lorsque les troupes royales descendent des hauteurs. Menacés sur leur ligne de retraite, les frondeurs, après une légère escarmouche, reculent vers Vitry, puis se débandent. « On a vu

1. La Boulaye (Maxirailien Esclialart, marquis de), Angevin, rapproché des plus grandes familles et notamment de Turenne par son mariage avec Louise de La Marck. Du chef de son beaupère, La Boulaye prétendait a la survivance de la charge de capitaine des Cent-Suisses, qui était dans la maison de La IMarck depuis cent cinquante ans; prétention non admise.

retourner à petites troupes les bourgeois sortis le soir précédent au nombre de six mille. Ils ont trouvé horribles chemins où la plupart se fatiguèrent, quittant aucuns d'eux leurs souliers. A Juvisy, ils ne trouvèrent pas de pain, mais du vin, dont pkisieurs centaines s'enivrèrent et s'endormirent dans les fossés, perdant leurs armes ^ » — Le 29 jan\ier, nouvelle sortie, cette fois par trois portes. Les détachements qui semblent menacer Vincennes et Saint-Denis ne réussissent pas à donner le change : Bourg-la-Reine est le véritable objectif, les stratégistes qui dirigent la défense de Paris voulant s'emparer de cette position pour dégager la route d'Orléans et faire passer un grand convoi qui arrive de la Beauce. ]\L le Prince les a devinés et prévenus. L'armée du Pioi est là; elle se montre; les frondeurs se retirent et perdent le convoi. C'est le jour de u la première aux -Corinthiens » ; les brillants cavaliers enrôlés sous la bannière de l'archevêque de Corinthe tournèrent bride sans dégainer, abandonnant leur colonel, le chevalier de Sévigné, qui roula bousculé sous son cheval, tandis que Tancrède, le pseudo-duc de Rolian, se faisait tuer ailleurs avec une poignée de braves. — Tout restant immobile autour des

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