Gabriel Naudé
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ressort en le faisant jouer trop souvent. Moins mesuré, plus pressé, le coadjuteur prodigue les attentats; mêmes violences, même mépris du droit : il n'y a que le nom qui change, selon que l'acte est entrepris pour la défense ou la conquête du pouvoir.
Cette guerre acharnée est coupée par quelques trêves, et ces accords passagers n'ont jamais qu'un but, la perte du même homme, du seul qui, par un singulier jeu de la fortune, fasse obstacle à des desseins si contraires, constant et commun adversaire des deux rivaux.
M. le Prince est depuis longtemps condamné dans l'esprit de IMazarin ; si le carchnal se résigne à employer le capitaine ou môme à chercher un abri près du héros, c'est pour mieux l'abîmer. Retz n'a pas ce parti pris; au contraire, il est sympathique, regrette de n'avoir pu entraîner Condé, qu'il aurait même accepté pour chef à condition de le diriger. Mais la fatalité a changé les nMes ; volens aut nolens, M. le Prince fait avorter les complots du prélat, de môme qu'il entrave l'essor du ministre : frein incommode pour l'un, barrière c^ui ferme à l'autre le chemin du pouvoir. Aussi se présente-t-il une occasion d'infliger à Condé quelque échec, de l'attirer dans un piège, de le pousser à quelque faute irréparable, de rui-
Retz, Mazarin
et les dames.
Projets
de mariage.
lier sa fortune, de lui ravir la liberté, la vie !... le concert s'établit entre les deux ennemis inconciliables sur tout le reste, et alors, sans se parler, sans se voir, ils marchent en cadence comme de vieux alliés étroitement unis.
Retz était petit, camard. mal bâti. Mazarin, qui avait des traits réguliers, la taille belle et l'air noble, se moquait volontiers de la mine que faisait son rival en habit de cavalier, « avec ses jambes torses dans des grègues rouges ». Et cependant c'est le coadjuteur qui a le plus d'empire sur les femmes, car il semble mieux leur appartenir et se livre avec plus d'abandon au pouvoir de leurs charmes; quand il entendit que la Régente lui trouvait les dents belles, il faillit perdre le sens. Mazarin se possède davantage; sa situation commande la prudence : un instant d'oubh..., et la base de son autorité s'écroule; la confiance de la Reine s'évanouit ; le vcilà désarmé à la merci de ses ennemis! Lui aussi, d'ailleurs, sait s'ouvrir un accès auprès de certaines femmes; il est insinuant, devine leurs caprices, sert leurs venueances ou l'ambition de leurs amants ; à celles dont il connaît la vénalité, il donnera de l'or. MM"""' de Ghevreuse, de Guéméné, de Montbazon sont aux ordres, tantôt de l'un, tantôt de l'autre, parfois des deux; si M"" de Ghevreuse est plus
particulièrement sous la dépendance de Retz, elle ne sépare pas ses intérêts de roux de sa mère. Déjà écoutée, mais gênée par ses embarras d'affaires, prudente, la Palatine ne quitte pas encore le second plan et ne tient les fils d'aucune négociation. Portant légèrement son voile de veuve, la duchesse de Ghàtillon tend ses lacets autour de Gondé, fixe le prix de ses services. Généreuse, haute de cœur et de caractère, M™" de Longueville n'écoute que les conseils de sa fierté, quand elle n'est pas égarée par son dévouement à l'ambition d' autrui. La paix de Rueil ne s'était pas étendue jusqu'à la maison de Gondé; le chef de la famille restait séparé de son frère et de sa sœur : lorsque Gonti se présenta à la cour avec Marsillac, ce fut pour négocier l'alliance des frondeurs avec Mazarin. Puis il y eut un premier rapprochement : M"'*-' de Longueville reparut à Ghantilly; les événements ne tarderont pas à réunir complètement tous les membres de la famille, ce qui redoublera l'anxiété du cardinal, surexcitera sa jalousie, précipitera le dénouement.
Le rôle des femmes dans les intrigues de la Fronde a été assez souvent étudié ; on sait quelle place y tiennent les fantaisies amoureuses, et comment les meneurs ont réussi à mettre en œuvre les caprices, les rancunes, les calculs de celles qui
changent volontiers de galants, voire le dévouement des âmes généreuses qui rachètent leur faute par la constance et l'abnégation, enfin les querelles et les compétitions à propos de mariage. Mères, amis, oncles, tuteurs se disputent les héritières, les grands noms; d'autres s'acharnent à rompre les alliances qui serviront la fortune de leurs adversaires, et ces rivalités multiplient la confusion. M. de Longueville veut marier sa fille S ^lazarin ses nièces, Retz sa maîtresse - ; Condé cherche à établir ses amis et la sœur de cette Marthe que son cœur a suivie dans le cloître. « Mademoiselle », la plus grande dame et le plus riche parti de France, est en quête pour son compte, sans se soucier ni des dilTérences d'âge % ni delà guerre, ni des luttes politiques ; rêvant d'épouser les premiers sou\erains d'Europe, l'Empereur, le roi de France ; prête à se contenter des princes sans Etats, Charles II d'Angleterre, ]M. de Lorraine, qui n'a encore que trois femmes, ou à descendre jusqu'au héros, pourvu qu'il soit de sang royal. Madame la Princesse tombe-t-elle malade, Anne-Marie-Louise
-I. Fille du premier lit, celle qui deviendra duchesse de Nemours.
2. Au moins celle que le coadjuteur aiïicliait alors, M"*' de Chevreuse.
3. En 1649, la fille de Gaston avait vingt-deux ans, Louis XIV. onze, et Cliarles II, dis-neuf.
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d'Orléans s'éprend aussitôt de l'homme qu'elle détestait par-dessus tout, disent ses Mémoires; elle semble surprise que la tièvrc n'ait pas fait disparaître l'obstacle qui la séparait de Condé et que la mort ait épargné Clémence de Maillé. On ne sauraitdirejusqu'oi^i cette princesse, qui devait finir par tomber dans les bras du cadet Lauzun, poussait alors la naïveté de son immense orgueil, ne comprenant rien à l'indifférence que rencontrent ses rêves, à la froideur de son propre père. Elle aura une heure de pouvoir; mais, en ce jour, elle s'agite à peu près seule dans l'empyrée où elle plane, et les affaires de ce monde ne se ressentent guère des projets qui traversent son cerveau.
Tout autre est l'émoi autour des <( nièces », de Les «nièces».
Rupture
ces fameuses nièces mystérieusement amenées du mariage
'' Mercœur ;
de Rome, présentées avec éclat ou reietées dans «-idieu, Mars:
^ "^ (septembre).
l'ombre selon le vent qui souffle, vivant tantôt en princesses, tantôt en recluses. Que de colères, que de tempêtes soulèvent les projets formés pour leur établissement! Que de soucis elles causent au cardinal ! et sans qu'il puisse pénétrer l'avenir, entrevoir comment l'une d'elles viendra à la traverse de son plus grand dessein % déjà que d'embarras I Mais il compte s'assurer par elles de grandes
-1. 3Iarie Miincini faillit faire manquer le mariage de Louis XIV avec la fille du roi d'Fspagne.
alliances, de solides appuis; sa pensée ne vise pas encore la maison royale ; cela viendra bientôt; en attendant le jour où cette haute destinée s'ouvrira devant la plus belle, la plus vertueuse de ces jeunes filles \ il cherche dans les rangs élevés, et toujours il rencontre Gondé qui lui barre la route. C'est sur celui qui portera probablement un jour le grand nom de Guise que Mazarin avait d'abord jeté les yeux; mais M. le Prince fit épouser au duc de Joyeuse la fille du comte d'Alais, sa cousine germaine'. Le jeune duc de Richelieu aura les trésors de sa mère ; il tient déjà le gouvernement de cette place du Ha\Te que son oncle s'était réservé avec tant de jalousie, l'ancre de salut des premiers ministres; Mazarin guettait cette proie. Duc, forteresse et millions, tout est enlevé par une jeune veuve active, adroite et résolue, la sœur de Marthe du Vigean'. Sensible au déboire de son ministre, la Reine en voulut mortellement à Gondé; M. de
\. Anne Martinozzi épousa le prince de Conti en 'l6o4.
2. Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, était le frère du duc de Guise, qui n'avait pas d'enfant, mais qu'il précéda au tombeau (1634). Le 3 novembre 1649, il épousa la fille unique de Louis de Valois, comte d'Alais, petit-fils de Charles IX et du connétable de Montmorency. Le mariage, arrangé par Condé dès le commencement de 1648, fut retardé pendant près de deux ans par les manœuvres de Mazarin.
3. Anne de Fors, veuve de M. do Pons, épousa le duc de Richelieu, fils de M'"' d'Aiguillon, petit-neveu du cardinal.
Richelieu fat presque considéré comme un criminel d'État pour avoir, par : on mariage, introduit dans la citadelle du Havre une amie du vainqueur de Rocroi.
Reste le clan des Vendôme : turbulents, factieux, aflaires embrouillées ; mais le sang de Henri IV, grand état, hautes prétentions, racines profondes dans le peuple comme dans la noblesse. 11 y a là matière à diverses combinaisons, qui permettront au cardinal d'apprivoiser peut-être cet intraitable Beaufort et surtout de soustraire l'amirauté à M. le Prince.
Pendant que Condé employait son influence à maintenir les troupes dans le devoir, assurait l'autorité royale en Bourgogne, la rétablissait en Provence, assistait le Roi de ses deniers, les généraux et le cardinal de ses conseils, celui-ci se liait aux mortels ennemis de ce fidèle serviteur de l'État, aux plus infatigables perturbateurs du repos public. Avec la main de sa nièce, Laure Mancini, acceptée par le duc de Mercœur, voici le cadeau de noces que Mazarin allait offrir aux Vendôme : « La proposition de donner à 31.de Beaufort la survivance de l'amirauté et la Catalogne à M. de Mercœur me paraît fort belle ; la Reine l'aura fort goûtée » ^ .