LENET A M. LE PRINCE
Paris, 5 juillet 1649.
Ce matin à 8 lieures M"" Le Tellier a reçu un courrier de la cour portant nouvelles que deux mille hommes des ennemis estant entrés à la suite de nos fourrageurs dans la circonvallation de Cambrai, secoururent la place avant- hier sans avoir rencontré un seul des nostres qui leur ait fait le moindre obstacle du monde; ensuite de quoi M'' le comte d'Harcourt a levé le siège, au grand contentement des frondeurs et au grand étonnement de la cour. Je ne mande plus tout le détail à V. A , sachant bien qu'elle le saura d'ailleurs.
Hier partit une voiture de deux cent mille livres, fournie par les intendants nouveaux. M' Le Tellier fait tout son possible pour en tirer davantage, mais il n'en viendra pas à bout, car tout est fort sec d'argent. 11 partira demain matin pour CoTipiègne.
La paix de Madame de Chevreuse est conclue. Elle part aussi pour Dampierre pendant lo jours, après quoi elle reviendra à Paris, ira à la cour, verra la Reine, en un mot fera (à ce que l'on dit] tout ce qui bon lui semblera.
M"" le Coadjuleur, qui partira demain pour Compiègne, ne verra que le Roi et la Reine de ce voyage-ci.
Ruvigny et Fontraiiles ont eu pourparler ensemble pour nouer la partie entre M"" de Beaufort, M"" de Jarzé et consors; mais la chose ayant esté éventée, elle n'a point eu d'autre effet.
Monsieur est parti ce matin pour Limours, oii il demeurera deux jours et retournera ici. et après ira à la cour. Il a esté fort A-isité pendant le séjour qu'il a fait en cette ville. Il a fait quelques visites, a esté au cours, et a fort caressé le monde. qui le considère de lamesme manière que S. A. R. a toujours esté considérée, sans différence aucune.
Paris, 1 jalllet 1649 (à minuit .
Je m'estois donné l'honneur d'escrire à Y. A. pour lui donner avis de la levée du siège dès le moment que je le sus; mais le courrier qui vous en porta la nouvelle oublia ma lettre. Depuis ce temps là la consternation est très grande à la cour, et les projets que l'on avoit d'amener ici le Roi, après avoir fait tous les accommodements particuliers, cessent ; l'on n'ose seulement y dire que le secours est entré dans la place par le costé et par la faute des Allemands, tant on a peur de les mécontenter en paroles quand on ue peut les contenter en argent et qu'enfin ils ne tournent casaque. L'on croit queM"" d'Erlach se portera bien mieux à Brisach qu'il ne fdisoit dans l'armée de W le comte d'Harcourt, qui est tout abattu de cet événement. Le bruit est qu'on ne prendra aucun dessein qu'au retour de V. A., ou que du moins l'on ne sache son sentiment sur ce que l'on doit faire.
Si l'on est fasché à Compiègne, on est fort réjoui à Paris, et jamais l'on n'a allumé des feus pour vos conquêtes de si bon cœur que l'on en feroit pour ce mauvais succès si l'on osoit. Chacun publie que ce pauvre M"" le Cardinal avoit fdit ce siège
pour s'ériger en souverain, en se faisant prince de Cambrai, qui est un Gef de l'Empire, et que cela avit suspendu son dessein de la citadelle d'Amiens; qu'il avoit fait cette entreprise contre l'avis de V. A., qui vouloit que l'on fit entrer l'armée dans le cœur du pays ennemi pour obliger les peuples à crier à la paix; et enfin qu'il n'y a personne en France qui puisse conduire un grand dessein que V. A.; c'est une chose estrangeque l'afiliction qu'ont les Parisiens dans l'imagination que la plupart ont qu'elle ne les veut pas prendre en amitié.
L'on ne laisse pas que de faire publier que le Roi retournera ici au premier jour, et d'ici à Fontainebleau; mais les bien sensés n'en croyent rien, depuis la levée du siège le mespris ayant doublé. Monsieur retourna hier de Limours; à son retour il eut tout plein de mauvaises nouvelles des estats de Languedoc... Cela le rendit assez mélancolique; sur quoi M"' de La Rivière lui proposa d'aller souper et jouer chez M'' Tubeuf, ce qui fut exécuté ; il n'y eut pas grande perte.
Les maréchaux de France ont fait leur rapport et donné leur avis à S. A. R. sur la querelle de M"" de Beaufort, qu'elle doit demain accorder par son autorité; M"' de Candale estoit attendu ce soir pour ce sujet. Après cela fait, elle partira pour Compiègne. Elle fut voir, avant que partir pour Limours, M^'" de Saint-Mégrin, qui est en cette ville. M'' de Beaufort ne la suivra pas pour ce voyage-ci à la cour. Les directeurs ont esté ce matin travailler au Luxembourg pour lui faire voir tous leurs fonds, qui ne sont pas fort grands.
M"" le coadjuteur devoit coucher ce soir à Liancourt et demain ici, retournant de Compiègne. Madame de Chevreuse est à Dampierre ; Madame vostre mère aux Carmélites pour huit ou dix jours, et 31'' le prince de Conti et Madame de Longueville à Coulommiers pour le reste de la semaine
M'' de Miroménil m'a dit que M'" de Champvalon, son ami particulier, l'estoit allé consulter il y a quelques jours sur une lettre qu'il avoit rcrue de M'' le Cardinal^ par laquelle il lui
demandoit la dernière volonté de Madame de Lorraine sur vostre affaire des trois places, etluiavoit dit qu'elle estoit poussée par toute la maison de Lorraine à ne point consentir; que d'ailleurs la raison lui persuadant de ne pas souffrir le démembrement de son estât, il ne savoit que lui dire et n'osoit lui persuader le contraire, quelque inclination qu'il eût à servir V. A... Sur quoi lui ayant répondu (pour l'empescher de faire response à W le Cardinal contenant la négative), que c'estoit une affaire à mettre en négociation à la cour pour, en donnant contentement à V. A., ménager les intérêts de Madame de Lorraine, qui estoient plus à contenter la Reine etV. A. et de tirer quelque avantage dans le misérable estât où elle est réduite que de vouloir conserver, par une opposition dont elle n'auroit peut-estre point d'effet, l'imagination de la propriété de ses places qui sont entre des mains puissantes; qu'ensuite de ce raisonnement ledit s"" de Champvalon lui ayant demandé sa volonté pour la faire savoir à la cour, et elle lui en ayant demandé son avis, il l'avoit portée à l'envoyer à Compiègne pour ménager la chose, et qu'il y estoit à présent à ce dessein. Je me rapporte à ce qui en est.
Le mariage est toujours au mesrae estât; et sur toutes les propositions que l'on fait à M'' de Beaufort, il répond que si M' le Cardinal le veut pour ami, il ne lui demande autre chose sinon qu'il ne fasse pas le mariage de son frère, et qu'en ce cas il lui promet tout service et amitié; d'où l'on conclut qu'il faut qu'il entre là dedans quelque chose de M"^ de Longueville et qu'elle lui ait dit sans doute (car ils se voient fort souvent et en divers lieux, et le traite fort bien) qu'elle ne peut se résoudre à devenir la cadette et la suivante de Mademoiselle Manciui, et que cela seul fait tenir mondit s"" de Beaufort si ferme, croyant qu'à la fin le mariage se rompra par sa résistance et par les promesses de servitude tout entière moyennant cette rupture, ensuite de laquelle il épousera M"® de Longueville. A. G.
M. LE PRINCE A MAZARIN
Seurre, 8 juillet 1649.
Ce n'a pas esté sans beaucoup de surprise, ny un extresme desplaisir que j'ay appris par la lettre que vous m'avës faict la faveur de m'escrire par ce courrier la nouvelle de la levée du siège de Cannbray, puisque par l'heureux commencement dont cette entreprise avoit esté accompagnée il y avoit subject d'en espérer un succès favorable et que cet accident pourra causer de fascheuses suittes dans le cours de la campagne. C'est un coup qu'il faut recevoir avec patience et comme un effect de l'incertitude des événemens de la guerre; mais comme je sçay que celuy cy ne peut estre arrivé sans vous causer une douleur fort sensible, je vous puis asseurer que cette considération a servy d'un notable accroissement au despiaisir que j'en avois d'abord conceu.
Monsieur le comte d'Alletz m'ayant faict entendre par une lettre que j'ay receue de luy despuis deux ou trois jours qu'il ne pourroit pas suivant les ordres du Roy faire lever en Provence toutes les trouppes dont il pourroit avoir besoin, j'ay expédié mes ordres pour la levée du costéde Bresse de quatre cents hommes de pied, dont aucuns ofiRciers du régiment d'Uxelles, ausquels j'ay faict deslivrer l'argent nécessaire pour cet effect, se chargent comme d'une recrue pour leur régiment. Cette infanterie sera, ainsy qu'on me le faict espérer, promptement sur pied et en estât d'aller trouver dans peu de temps M'' le comte d'Alletz, et s'il arrivoit que, par l'accommodement des aff'aires de Provence ou autrement, il n'en eust pas besoin, ce sera tousjours autant d'hommes dont vous pourrés disposer pour l'Italie, où est desjà le régiment de M'' le marquis d'Uxelles. Pour ce qui est du remboursement de cette advance, vous ne vous en meltrés pas en peine, s'il vous plaist, estant une chose de laquelle nous nous accommoderons bien W le comte d'Alletz et mov.
Quant à la levée que vous m'avés recommandé de faire pour mes régiments, je vous diray qu'ouitre que je n'estime pas qu'elle soit pour le présent absolument nécessaire, d'aillieurs l'absence des officiers ausquels j'ay donné congé d'aller en leurs maisons, pour la pluspart bien esloignées, et la présence des autres à l'armée, où ils sont grandement nécessaires, oslent les moiens de pouvoir faire celle levée, en laquelle je n'advanceray rien que je n'aye encore receu de vos nouvelles sur ce subject. Je parts demain de cette ville pour me rendre en celle de Dijon, d'où, après un séjour de 6 ou 7 jours, je partiray pour me rendre à la court si ce n'est qu'il m'arrive (juelque ordre de la Reyne pour en partir plus tost, à quov en ce cas je satisferay ponctuellement. A. E,
VINELIL A M. LE PRINCE.
Paris, 11 juillet 1649.
Le lèvement du siège de Cambrai a esté reçu en cette ville avec autant de joie qu'il a causé de tristesse à la cour, parce que les frondeurs croyoient que cette entreprise rélabliroit la réputation de M"" le Cardinal et donneroit envie à la cour de revenir ii Parisjouir de cette nouvelle victoire; mais l'on croit qu'estant pressée de ce retour elle attend l'arrivée de V. A. pour hasarder ce pas qu'elle tesmoigne tant appréhender; et, pour se le faciliter, la Reine a fait toutes les caresses imaginables au coadjuteur, qui n'a pas vu M"' le Cardinal, et donne permission à Madame de Chevrèuse de la venir saluera Compiègne. Ces accommodements particuliers pourront à la Qn produire cette grande et signalée réconciliation du grand Chara de la fronderie, qui fait toujours fondement sur l'affection des peuples sans entrer dans aucun traité ; mesme il a refusé celui que Monsieur le duc d'Orléans avoitfait pour le souper de Renard, ne voulant pas aller à YiUers-Gotterèts et quitter sa bonne ville de Paris sur la parole de S. A. R., qui s'en est retournée à
Corapiègne sans achever cette affaire, qui l'avoit amenée ici. Avant hier, quatre de ces messieurs nos maîtres, à savoir Brissac, Mata, Fontrailles et Bajaumont, battirent des valets de pied du Roi, ayant pris de leur vin selon leur ordinaire, ce qui fait grand bruit, dont on a fait les informations, qui sont entre les mains de M' le premier président. — M^ de Beaufort s'adonne fort à la galanterie, quoi qu'il ne réussisse pas auprès de Madame de Sully, laquelle il fait servir de prétexte à M^'* de Longueville. Brissac est plus heureux auprès de la Lesdiguières. Madame de Chàtilion vient d'accoucher d'un fils. J'envoye à V. A. un imprimé que l'on a fait sur le lavement du siège de Cambrai en faveur de M'' le Cardinal.
MAZARIN A M. LE PRINCE
Compiègne, 14 juillet 1649.
Je dois response à deux lettres dont il vous a plu me favoriser, l'une du 8 du courant, et l'autre sur le sujet de l'affaire de Liège pour M"' le prince de Conti. Dès que j'eus reçu celleci, je fis que la Reine donnât ordre à M'' de Brienne d'escrire à Rome à M'' le bailli de Valençay d'appuyer de tout son pouvoir l'élection qui a esté faite de M"' de Lérode de doyen du chapitre, et d'y employer le nom et le crédit de Sa M'^ envers tous ceux qu'il jugeroit pouvoir contribuer quelque chose à la confirmation de cette élection. J'ay esté ravi desavoir que l'affaire de M'' vosire frère prenne un si bon chemin, et n'ay pas de plus grande satisfaction que de procurer les vostres en tout ce qui m'est possible.
J'ay vu par l'autre lettre ce qu'il vous a plu faire pour assister promptement M"" le comte d'Alais de quelque infanterie, à quoy certainement il ne se peut rien ajouter. Je n'omettray rien de mon côté pour la mesme chose, et nous verrons bientôt plus clair dans cette affaire-là, dès que M'' d'Etampes y sera arrivé
et aura commencé d'exécuter les erdres dont il a esté chargé.
Pour la lettre dont je vous avois supplie pour sersir de recrue à vos régiments, vous jugez, Monsieur, très prudemment, à vostre accoulumée, qu'elle ne sera pas a présent si nécessaire; et puisque d'ailleurs les ofEciers qui pouvoient y vaquer se trouvent absents et assez esioignés, il n'y aura, s'il vous plaît, qu'à la remettre à quelque autre tenips.
Je vous envoie une copie de la respoase que l'on a donnée au nonce et à l'ambassadeur de Venise sur les derrières propositions qu'ils sont venus faire ici de la part du comte de Pegnaranda. Je ne sais pas ce que ledit comte fera; mais je m'avanceray toujours sur la frontière, où peut-estrene serav-je pas tout à fait inutile à l'action de nostre armée, laquelle se conserve assez bien; et, à ce que M"" le comte d'Harcourt m'a mandé et les officiers principaux, il semble que si l'on veut entreprendre quelque chose de ce costé-ci, comme Testât de nos forces et de celles des ennemis nous peut donner lieu de faire, il n'y a que Cambrai ou Landrecies à quoy l'on puisse songer. Ils ajoutent mesme que si les ennemis retirent leur cavaleiie de Cambrai (comme on croit qu'ils feront , il seroit plus aisé d'attaquer cette place que l'autre.
Il n'y a aucune résolution prise jusqu'à cette heure, et l'on la remettra à M"" le comte d'Harcourt et aux officiers principaux, les assurant seulement qu'ils ne manqueront de rien de ce dont on pourra les assister d'icy et leur faisant connaître qu'on souhaite qu'ils puissent entreprendre quelque chose pour rendre les ennemis plus faciles qu'ils ne le sont dans la négociation de la paix.
Je vous suis parfaitement obligé de la part que vous me lesmoignez prendre au desplaisir que j'ay eu de la levée du siège de Cambrai. L'arrivée du roy d'Angleterre icy a encore aggravé ma douleur, le milord Germain m'ayant assuré qu'il y avoit une consternation générale et extraordinaire dans tous les Pays-Bas, après nous avoir vu sept ou huit jours devant la
place sans avoir pu y jeter aucun secours, et sachant bien qu'il a'y avoit que huit cents hommes et si peu de poudres qu'ils teDoient la ville pour perdue en quatre jours. Le comte de Pegnaranda n'attendit pas visite dudit milord; il le prévint pour lui demander s'il croyoit que Ton voulût véritablement la pais en France, et lui tint divers autres discours qui lui faisoient connaître évidemment qu'il ne fondoit plus le salut de Cambrai que sur la conclusioi;! de la paix s'il la pouvoit faire dans cette conjoncture.
Nous eûmes hier icy le roy d'Angleterre, à qui on a fait tous les honneurs qu'on a pu. Leurs Majestés ont esté à sa rencontre jusqu'auprès de Mouchy et l'ont accompagné jusqu'au Puy du Roy après lui avoir donné à dîner. Madame de Carignan et Madame sa fille, n'y ayant pas esté appelées comme elles prétendoient, sont parties d'icy avec tesmoignage de mécontentement.
Vous aurez su la dernière violence qui a esté faite à Paris contre des valets de pied du Roy. C'est un attentat qui fait horreur seulement à y songer, et qui rend en exécration à tous les gens de bien ceux qui y ont eu part; la Reine en est en colère au point que vous pouvez juger. On poursuit l'affaire à Paris par les voies de justice; nous saurons bientôt ce que Ion y aura avancé. A. C.
LEXET A M. LE PRINCE.
Paris, 16 juillet 1649.
J'omis de mander à V. A. par ma dernière lettre qu'après que les desputés de Bordeaux nouvellement arrivés de Compiègne eurent esté fort malmenés de paroles par M'' deLaVrillière, ils reçurent ordre de se retirer à Senhs avec défense d'en désemparer; maintenant j'ajouterai à cette nouvelle celle que l'on m'a dit ce soir pour très assurée que la déclaration du Roi portant interdiction de cette compagnie là fut scellée hier
et que l'on la doit envoyer par un huissier du conseil en cas qu'elle refuse l'abolition qu'on dit lui avoir esté envoyée il y a quelques jours, avec pouvoir à M"' d'Epernon de nommer au Roi ceux qu'il jugera les plus propres pour rendre la justice aux sujets de S. M. pendant l'interdiction de leurs autres confrères (qui est à peu près comme on en a u=é à Dijon en 1637).
Les députés de Toulouse ont esté ou'i's et fort froidement reçus. Ceux de ce parlement là continuent à donner des arrêts fort préjudiciables aux affaires du Roi et depuis huit jours ont fait pendre en effigie tous les commis des traitants de ces quartiers là, et entr'autres le s"" Boucault, lequel, ce me semble, a l'honneur d'estre connu de V. A. et est à présent en Berry; il est fort honneste homme; j'en veux croire autant des autres, mais leur contumace a esté le seul motif des arrêts. L'on vient de m'assurer que l'on avoit résolu de pousser à bout le président, le rapporteur, et celui des gens du Roi qui ont signé l'arrêt portant suppression de l'édit de Béziers, et que Monsieur avoit dit tout haut qu''il vouloit y aller en personne avec des troupes suffisantes pour restablir l'autorité dans cette province et chastier les coupables. Les uns attribuent cela au zèle ordinaire de S. A. R., les autres au peu de succès que 31' l'abbé de La Rivière a de ses affaires à Rome, qui le portent à persuader ce voyage à son maître
Toutes les lettres que l'on a reçues aujourd'hui de la cour portent que 1\F le Cardinal partira demain 17 pour S"^ Quentin, oii il doit concerter avec quelqu'un de la part du comte Pignaranda (d'autres disent avec lui-mesme) le lieu où l'on traitera de la paix. On ajoute que W le comte d'flarcourt s'y rencontrera aussi pour parler du passé, du présent et de l'avenir de son armée; et qu'au retour de ce voyage on avisera quand et comment on ramènera le Roi à Paris. Quelques-uns de ceux qui se meslent de philosopher disent que M' le Cardinal donnera toujours espérance du retour de Leurs Ma-
69i PIÈCES ET DOCUMENTS.
estes jusjaes à cîlui de V. A. pour donner lieu à faire croire,
si la chose ne réussit pas, qu'il n'aura pas tenu en lui
Toute la cour de Coulommiers est de retour. Madame la Princesse est aux Carmélites, où Mesdames de Bouillon et de S'-Loup sont entrées aujourd'hui et y ont dîné. . . A. C.
Paris, 20 juillet 1649.
J'envoie à Y. A. l'arrêt du conseil contre Messieurs les trésoriers de Dijon, que l'on ne put lui envoyer par le dernier ordinaire; elle le trouvera conforme demoten mot à la minute que j'ai reçue d'elle.
M*" de Beau''ort ne trouva pas, comme il croyoit, Monsieur à Nanleuil, S. A. R. ne s'y estant rencontrée que le lendemain du rendez-vous. Il y eut un long incident formé par mondit S' de Beaufort sur ce que Monsieur ne voulut point voir MM""' de Fontrailles et Mata; l'un disoit qu'ils estoient tous deux dans cet embarras pour l'amour de lui et qu'il ne pouvoit honnestement traiter la chose sans eux; l'autre, qu'ils s" estoient mis dans un bien plus grand, qui les rendoit criminels de lèse- Majesté, et qu'il ne pouvoit ni ne vouloit les voir, ni là, ni ailleurs. On dit que M'' de Beaufort prit en quelque façon à partie MM"^^ le maréchal d'Eslî ées et l'abbé de La Rivière, qui luiavoient comme donné parole que Monsieur les verroittous; mais enfin la chose passa que lesdits sieurs de Fontrailles et de Mata se retireroient sans coucher audit Nanteuil et que l'accommodement ne laisseroit pas de les comprendre ; de sorte que Monsieur ayant fait appeler tous les intéressés et fait lire une feuille de papier qui contenoit tout le détail de l'accommodement, qui estoit que Ton avait rapporlé à M"" de Beaufort que M"" de Jarzé avoit tenu quelques propos de raillerie et de mespris contre lui, qui l'avoient obligé d'en vouloir tirer sa raison, et que depuis ayant su que ce rapport n'esloit pas véritable, il avoit esté très fasché de ce qui s'estoit passé, et en demaudoit pardon, etc. . . .
>r de Miroménil m'a dit ce matin la suite de ce que j'ai mandé à V. A. touchant Madame de Lorraine pour l'affaire de Stenay, qui est que M'' de Ghampvalon, après avoir esté cinq ou six jours durant dans l'antichambre de ->F le Cardinal sans pouvoir lui parler, quoiqu'il lui eût fait dire plusieurs fois qu'il estoit venu là pour lui rendre compte de l'affaire dont il lui avoit escrit, enfin le joignit en allant à la messe et lui dit qu'il s'esfoit rendu à la suite de S. Ém. pour traiter avec elle des inlérêts de Madame de Lorraine sur le sujet dont il lui avoit fait l'honneur de lui escrire; à quoi M"' le Cardinal lui répliqua en ces termes : « Monsieur, tout cela n'est qu'une bagatelle. Monsieur le Prince a d'autres desseins. Je vous baise les mains ».Sur quoi ledit s^'de Ghampvalon prit congé de lui et s'en revint en cette ville.
Les 24 violons estoient hier au soir chez Guillemot et de là aux Tuileries, aux dépens de six ou sept jeunes conseillers et maîtres des comptes qui avoient donné chacun six pistoles Une seconde bande et les comédiens estoient en mesme temps à Chaillot, où M'' de Tronquedec régala M"" et Madame de Rohan, Madame la comtesse de Fiesque, etc.
Mondit sieur de Rohan vient de me débaucher pour aller avec lui à Compiègne, d'où j'espère retourner jeudi ou vendredi et me rendre samedi (24) à Valéry près de V. A. A. C.
Compiigne, 21 juillet 1649.
Comme je sais que Y. A. aura su particulièrement la condamnation des imprimeurs et la manière avec laquelle ils furent récous après la mienne du jour d'hier escrite, je ne lui en dirai rien, mais bien que j'en ai trouve toute la cour fort estonnée en arrivant ce matin en cette ville avec M' le duc de Rohan, et fort en colère contre MM'^ Le Coigneux, de Nesmond, Broussel et Lesne (?), qui n'avoient pas esté de l'avis de la mort contre celui qui y fut condamné par toutes les autres voix de la compagnie.
W\e Cardinal, qui m'a aperçu dans la presse, m'a appelé; il m'a demandé où estoit V. A. et quand elle revenoit ici ; à quoi lui ayant respondu que je la croyois environ ■■ers Auxerre et qu'il y avoit apparence qu'elle pourroit arriver dans cinq ou six jours (sans pourtant que j'en susse rien de particulier), il m'a répliqué qu'il en savoit plus que moi ; et que Y. A. n'estoit pas encore partie de Dijon; je lui ai répondu que si, et lui à moi fort afBrmativement que non, ce qui m'a fait croire que peut-eslre M'' de Mazeroles avoit eu ordre de lui en parler de la sorte, et devoir lui dire que l'on m'avoit seulement mandé de Dijon il y a huit ou dix jours que V. A. en dovoit sortir, mai> que je n'avois pas esté assuré du jour précisément ; et depuis ayant appris de mon dit s'' de Mazeroles qu'il lui avoit dit au vrai vostre voyage, j'ai cru qu'il affectoit de ne le pas croire si avancé aun de n'estre pas obligé de différer le sien jusques à vostre arrivée à la cour. Il a dîné chez M'' de Villeroy, joua et dit adieu à toutes les Altesses d'Orléans après le dîner. MM'^ de Vendôme, de Mercœur, les maréchaux du Plessis et de Villeroy, MM""^ de Jarzé, les commandeurs de Souvré et de Jars, Saint-.\oùt, Saint-Mégrin, Saint-Luc, partiront tous demain à quatre heures du matin pour dîner à Ham et coucher à Saint-Quentin à la suite de S. Ém. Monsieur, Madame et Mademoiselle partiront aussi pour demeurer à Villers-Cotterêts jusques au retour de ce voyage.
Il est véritable, comme je l'ai mandé à Y. A., que M'' de Lionne ira de là trouver M"" de Pegnaranda. M"" le Cardinal a fait venir des charpentiers de Paris pour faire des maisons de bois sur la frontière, bâties moitié sur France et moitié sur les terres d'Espagne, pour là faire le prétendu abouchement. Ceux qui croient savoir des nouvelles disent que tout cela ne réussira à rien, que l'entrevue mesme ne se fera pas, que M"" le Cardinal ne fait ce voyage que pour voir l'armée et si l'on pourra à tort et à travers entreprendre quelque siège de peu de durée et en prendre la conduite, mais surtout pour con-
férer avec les Allemands. Il dit lui-mesme qu'il va porter aux ennemis la paix ou la guerre, et qu'il espère grand fruit de l'une ou de l'autre.
Il est bien vrai que l'ordre avoit esté donné à M»" le comte d'Harcourt de réassiéger Cambrai, mais il n'y a du tout point voulu mordre ; aussi dit-on qu'il n'y avoit guère d'apparence de faire réussir cette seconde tentative, l'armée des ennemis n'estant guère|moins forte que la nosf re, et plusieurs croient que ce voyage pourra bien fournir quelques sujets aux écrivains modernes.
II y a beaucoup plus à faire au mariage qu'il n'y a de fait, et un de mes amis que je nommerai à V. A. et qui lesmoigne estre fort de ses serviteurs, m'a dit aujourd'hui tout le détail d'un long entretien qu'il a eu ce matin avec M"" le Cardinal sur ce sujet, que je réserve aussi pour Valéry.
Les Allemands ont envoyé ici des desputés de leur armée, qui eurent hier audience de W le Cardinal pour le prier d'en rendre le commandement à M"" le maréchal de Turenne (sur les louanges duquel ils s'étendirent beaucoup) ; ensuite de quoi il leur répliqua qu'il ne blàmoit pas leurs pensées, qu'au contraire il les approuvoit fort, mais que mondit s' de Turenne s'estant trouvé engagé dans un parti contre le Roi, il n'y avoit point d'apparence de lui confier un emploi de celte qualité qu'il n'eût auparavant donné de grandes preuves de son repentir; que M"" d'Erlach avoit quitté ce commandement par permission du Roi pour aller prendre des eaux pour sa santé ; que s'il arrivoit par cette considération ou par d'autres qu'il ne pût revenir si tôt, en ce cas on leur donneroit un chef du plus grand mérite et de la plus grande naissance qu'il se pourroit; qu'il leur demandoit cependant leur amitié, et ajouta tout ce que son éloquence naturelle lui put fournir sur une matière si importante. Ce qui embarrasse plus M"" le Cardinal en cette affaire est qu'il croit que cette députation a esté pratiquée par M' de Turenne et qu'il craint que V. A. ne soit entrée là
dedans, un homme qui l'approche de très près en ayant aujourd'hui parlé en ces termes à un homme de qualité qui vous le dira, et un autre à moi que je nommerai à V. A. Mondit s"" le Cardinalleur porte à Tarméeune très grande quantité de baudriers à quatre pistoles pièce, de cordons, de gants, de plumes et de rubans.
Voilà, Monseigneur, ce qui est venu jusques à moi depuis ce matin que je suis ici, d'oi!i je sortirai demain pour Paris, et de là à Valéry.
La Reine est au lit, mais pour une incommodité nécessaire.
Madame de Chevreuse arrivera ici après-demain. A. C.
M. LE PRINCE A MAZARIN
Valéry, 24 juillet 1649.
J'ay veu par la lettre que vous m'avés faict la faveur de ra'escrire du 'i\'^ du courrant ce que vous avés pris la peine de me mander de vostre voyage touchant la paix, sur quoy je ne vous puis dire autre chose sinon que vous ne pouviés faire plus prudemment que d'entreprendre cette négociation, en attendant que j'aye le bien de vous en entretenir particulièremenl, ainsy que je l'espère, avant que cette affaire puisse eslre entièrement achevée.
La résolution que vous avés prise de faire un tour à l'armée n'est pas moins accompagnée de prudence, estant certain que vostre présence n'y produira que des effectz très advantageux tant par le raffermissement qu'elle donnera aux esprits esbranslés que par le bon ordre dans lequel elle y remettra toutes choses.
Il ne se peut rien adjouster à la response que vous avés faicte à ces officiers allemands sur ce subject de l'affaire de Cambray, et j'ay appris avec joie le soing que vousprenés de leur faire toucher leur demye monstre. M'' le mareschal de Turenne, qui est en ce lieu, n'a aucune part à ce qu'ils font,
et je vous puis asseurer qu'après l'avoir sondé, comme j'ay faict de toutes façons, je n'ay rien recogneu en luy que de véritables et très sincères sentimens d'un bon serviteur du Roy.
M' Lenet n'est pas encore arrivé auprès de moy. Lorsqu'il m'aura entretenu des choses dont vous l'aurés chargé, je vous y feray response, si ce n'est que j'en sois moy-mesme le porteur, espérant de partir demain d'icy pour me rendre à la cour après un séjour d'un jour ou deus seulement que je feray à Paris en passant A. E.
MAZARIX A M. LE PRINCE.
Saint-Quentin, 28 juillet 1649.
Comme je dis continuellement à M'' de Mazeroles tout ce qui se passe, je croy qu'il ne manque pas après à vous en tenir adverli. Je pars demain pour l'armée, où je fais estât de n'estre qu'un jour. J'ay bien du desplaisir de voir que les choses ne se disposent pas à pouvoir entreprendre quelque chose de considérable; car, quoyque les ennemis soient tout à fait dans la défensive, ils ont si bien muny Cambray, Landrecy, Avesne et le Qnesnoy, qu'il est impossible de pouvoir à présent songer à en attaquer aucune. Ils font outre cela bastir un fort à un endroit de la rivière qui passe à Cambray pour mettre ladite place en plus grande seurelé. Ils ont deus mil chevaux et cinq cens hommes de pied à Maubeuge. Sfondrate est sur la Lys, qui fortifie Marville, et l'arcliiduc est à Bouchain avec six à sept mil hommes. Je n'ay rien oublié pour pourvoir M'' le comte d'Harcourt de dix jours de vivres et de luy envoyer toute sorte de munitions afin que, s'advanceant dans le pays ennemy, comme il semble très nécessaire pour plusieurs raisons que vous jugerez, il ait de quoy vivre et de quoy combattre.
J'attends responce du comte de Pegnaranda à une lettre
que je luy ay escrite pour luy demander passeport pour une personne que je luy veux envoyer ensuite de ce qu'il a mandé au nonce pour nostre abouchement. On pourra de cette sorte s'esclaircir avec luy sur les principaux points du traitté. Mais, quoy qu'il responde, je ne le verray point que je n'aye fait un tour a Compiègne, où je fais estât d'arriver samedy au soir. Je suis en grande impatience d'avoir l'honneur de vous voir, et à la vérité je n'aurois jamais creu que sans campagne nous vous eussions perdu pour si longtemps ; je remets à vous entretenir de beaucoup de choses lorsque j'auray ce bien-là, et je ne doubte point, Monsieur, que vous ne soyez tous les jours de plus en plusasseuré qu'il n'y a personne qui soit plus véritablement que moy A. C.