LA PRINCESSE PALATINE A LA REINE DE POLOGNE
6 août 1649.
Apreztantde bontezque Y. M. daigne me taymoigner, je ne puis luy exprimer mes ressentimens au point qu'ils sont; c'est pourquoy je me contente de prier seulement Dieu de tout mon cœur qu'il donne autant de bonheur à V. M. qu'elle me donne de consolation parmy mes malheurs, quy sans doute serest eslranges sy elle m'avest abandonnée de sa protection. Je la conjure avec tout le respec que je dois de me la vouloir continuer dans Tafiere présente de la succession, puisque c'est le seul moyen d'établissement que je puis espérer pour mes enfants.... Comme le parlement est acez partagé pour le cardinal, il y auret à craindre que, s'il n'estet pas bien inteutioné, il ne vint à bout de nous faire rendre quelque injustice par le parlement mesme; de sorte que pour le commencement de l'atîère, elle est aussy bien qu'elle peut estre; mais pour le succex, il importe tout à fait que le Mazarin espère ce qu'il désire de Vostre Majesté ; car cet homme d'intérêt ne fera jamais rien autrement. J'ose atandre de la gêné-
rosité de V. M. que, considérant Testât où je resteré sans cela, elle voudra bien y employer son pouvoir lorsque les afifères de son royaume luy en donnèrent le temps. Celles de France sont en un estât fort incertain; le Roy est enfin contraint de revenir à Paris. Les chambres estet résolues de s'assambler sur les affères de France sy Ton ne leur eust promis que la cour seret icy mardy. L'on ne sait point encore bien assurément ce quy en sera, car le cardinal a une si grande peur d'entrer dans Paris que je ne say sy cela ne fera point changer de desseing; et, pour dire la vérité, je croy qu'il court quelque péril ; touts les esprits sont fort altérés, et rien ne peut empescher un grand désordre que la division quy se trouve parmy touts les gents du party de Paris, quy ont acez de deffiance les uns des autres. Le prince de Condé flatte fort son frère et sa sœur; ils sont allez ensemble à Chantilly; mais l'on se deffie qu'il n'y ait de la fourbe de son costé ; car en efifel il y a une haine incroyable entre eux. Le prince de Conti prétend à la cojutorie de l'évesché de Liège, et son frère luy manda il y a trois jours qu'il vînt à la cour pour cette affère là, que l'on veut trester pour luy et quy estet fort avancée; mais la suitte a fait voir que ce n'estet qu'un prétexte que l'on avest trouvé pour l'engager à voir le cardinal; et comme il avest toujours refusé d'aller chez luy, le Roy luy commanda de dîner avec luy; et il se trouva que le Roy manget ce jour là chez le Cardinal, de sorte que le prince de Conti fust contraint de faire ce qu'il avest toujours refusé; néanmoins cela se passa avec beaucoup de grimasses et de mépris, quoyque le cardinal fist tout ce qu'il pouvet pour estre mieux tresté. J'ay bien peur que nous ne soyons pas encore à la fin de touts nos malheurs. Nous attandons avec impatience l'effet du retour du Roy; s'il est paisible et que l'on souffre le cardinal, il y a suget de croire que toutes les brouilleries finiront de tous lescostez. Cepandant puisque nous ne pouvons plus espérer de voir V. M. en France, je souhetterez passionnément de pouvoir
quelque jour faire un voyage auprès d'elle pour y passer trois ou quatre mois ; sy les affères de la succession estet terminées et qu'elle l'eust agréable, j'emploirez de bon cœur une année de mon revenu pour cela, car la plus grande joye que je pourez avoir dans le monde seret celle de la voir dans son royaume et de luy confirmer moy-mesme avec toute sorte de respec que je suis autant que j'y suis obligée, Madame, de Vostre Majesté, la très humble et très obéissante servante Anne de Gonzague. A. C.