‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e siècles (volume 2)Chapitre 47 sur 236 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

César en Catalogne. LériJa et la Sègre. — La Catalogne se donne au roi très chrétien (1640). La .Motte-Houdancourt et le comte d'Harcourt battus devant Lérida (16i4 et 1646). — Surprise causée par la brusque arrivée de M. le Prince à Barcelone (avril 1647;. — Situation en Catalogne, 1647. Gouvernement et partis. Marca. Margarit. — Ligne de conduite suivie par le nouveau vice-roi. — Trois desseins proposés à M. le Prince. Il se décide pour celui de Lérida. — Investissement de Lérida, 11 mai. — Ouverture de la tranchée, 27 mai. Les violons de « Champagne » et les sorbets de Brito. — Siège de Lérida. — Levée du siège (18 juin). M. le Prince reste eu position devant la place. — Condé au camp de Lesborges (l'-''" juillet). — Nouvelles de Paris. Attitude de la cour. Sentiment du public. Mazarin. — L'affaire de Flix. — Le marquis d'Aytona à Fraga. Condé reculejusqu'à Verdu, 3 septembre, visite Barcelone. — Marche offensive de M. le Prince. 11 s'empare d'Ager (6-10 octobre). — Manœuvres : le marquis d'Aytona à Lérida; Condé à Tarraga. Secours de Constanti, — L'armée d'Espagne, attaquée dans sa retraite (23 octobre), repasse l'Èbre. — Situation favorable à la fin d'octobre. — Condé part le 7 no-

vembre, i-pgretté des Catalans. — Les « Lérida ». Impression laissée en France par l'échec de Condc.

César « Somme, c'est César, un des plus grands

en Catalogne. • i i • n r

Lérida miracles de nature; si elle eut voulu ménager ses faveurs, elle en eût bien fait deux pièces admirables, le plus disert, le plus net, le plus sincère des historiens, et le chef de guerre en toutes considérations des plus grands qu'elle fît jamais. Quand je considère la grandeur incomparable de cette âme, j'excuse la victoire de ne s'être pu défaire de lui, voire en cette très Injuste et très inique cause. » — En quelques mots jetés sur la marge d'un volume de sa bibliothèque, Montaigne a jugé l'homme et la cause : ces lignes peuvent servir d'épigraphe aux commentaires des guerres civiles, surtout au premier livre, le livre du Rubicon et de la Catalogne.

Dès le début, César établit que le Sénat, le premier, s'est écarté des traditions de la République, contra oinnia veluslatis exempla. Et il soutient ce rôle, ménage la fierté civique, évite <( de se mettre sur les bras la Commune de Rome » , ainsi que disait Amyot. Que Pompée transporte les faisceaux consulaires et tout l'appareil du gouvernement au delà de l'Adriatique! César ne se presse pas plus de le suivre qu'il ne s'est hâté de franchir les murs sacrés ; il veut d'abord chasser

les Pompéiens des provinces qui nournssent les Quirites. A ses lieutenants le soin de conquérir l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne ; il se chargera de l'Espagne. Là est cette réserve de vieilles troupes que Pompée a négligée ; les légions qui ont vaincu Sertorius se trouvent en présence de celles qui viennent d'écraser Vercingétorix. Ce n'est pas un chef de tribu, un prince barbare, un vassal révolté que César a devant lui ; ce sont deux généraux formés à la même école, tacticiens, disciplinaires; ce sont les aigles! ce sont des citoyens! Movcbatur ctiam miscricordia civium quos interficîendos videbat.

« Lorsqu'en face les unes des autres, les cohortes prirent le même ordre de bataille, portant dans leurs rangs les mêmes enseignes vénérées, les armes s'abaissèrent, l'horreur du crime apparut, la honte étoulTa la fureur, et ce premier jour fut donné à la patrie, au respect de ces lois qu'on allait violer'. » Et César réussit à terminer

I. Lucain, Pharsulia, IV, 24-28. — Malgré son emphase et ses licences poétiques, il faut lire Lucain en même temps que César; l'un complète l'autre, surtout (luancl le poète parle d'événements accomplis dans l'Espagne sa patrie. Il était bien renseigné; c'est le parti vaincu qui parle par sa bouche. Quelles que soient les faiblesses qui font tache dans sa vie, les précautions dont il enveloppe sa pensée et les témoignages d'admiration qu'il prodigue à César, ses vers sont animés par le souille d'une âme vraiment républicaine.

la campagne, à vaincre, sans cjue le sang romain ait été versé par des épées romaines : les légions ne croisèrent pas le fer avec les légions. César refuse toujours ce combat que cherchent ses adversaires, que ses soldats demandent. Il laisse aux Barbares, à son excellente cavalerie, toute de Gaulois et de Germains, le soin de harasser l'ennemi; et les lieutenants de Pompée, trouvant les issues fermées, leurs plans déjoués d'avance, errant à l'aventure dans un cercle impénétrable, sans eau, sans vivres, iinissent par mettre bas les armes.

Ce qui distingue César des autres grands hommes de sa taille, c'est l'équilibre des deux génies qu'il possède, celui de la guerre et celui de la politique. Jamais cette balance si parfaite n'a obtenu un succès aussi complet que dans la campagne de Catalogne. Et quels tableaux au milieu de cet incomparable récit ! La marche des légions entourées par des essaims de cavalerie, les vastes plaines arides, les défilés étroits, la soif, le déchaînement des orages d'été, la famine au camp \

1 . « I.a pluie tombe à torrents; l'eau coule à la surface de la terre durcie, se précipite dans les fossés ; retenue par les traverses et les parapets, elle tourbillonne, arrache les tentes; tout flotte dans le camp changé en lac. Plus de troupeaux à

Voilà ce que Condé, les Commentaires et la Pharsale à la main, récitait, développait à ses lieutenants. Les lieux sont les mêmes et les noms sont à peine changés. Ce donjon, cette cathédrale, « la Seu », dont les épaisses murailles semblent défier le canon et la mine, couronnent le rocher où fut Ilerdis et dont les pentes roides sont sillonnées aujourd'hui par les ruelles de Lérida; c'est au pied de ce rocher c{u'en l'an 16^7 de l'ère chrétienne, comme en Tan de Rome 70/i, se décidera le sort de la campagne. Voici la Sègre (Sicoris), dont il faut, comme jadis, déjouer ou utiliser les caprices; TEbre coule là-bas derrière ces montagnes; ici la route de Tarragone, les chemins d'Aragon toujours aussi difficiles, ces mêmes passages étroits, ces défilés rfu"il faut fermer, non plus à une armée qui s'échappe, mais à un ennemi extérieur et menaçant. Et voici venir la difficulté des vivres, les inondations ; car la Catalogne est toujours le pays des orages soudains et terribles, des coups de foudre ; tout y va par soubresauts, et les mouvements des peuples sont aussi

enlever, plus de fourrages, plus de maraude ; les routes, les sentiers ont disparu comme les prés. L'ennemi n'est plus là; c'est la faim qui a pris sa place, et, avec toute sa solde longtemps accumulée, le plus économe des soldats ne peut acheter un morceau de pain. » [Pharsalia , IV, 87-95.)

brusques, aussi imprévus que ceux du climat. LacataK.gne Uiiis depuis pIusieuFS slècles, le « principal »

se donne aii ro' j ,1 , , , r ^ r> -n n

très chrétien 06 Latalogiie, les comtes de RoussiUon et Lerdagne

La Motte- formaisiit un Etat à cheval sur les Pyrénées, —

et' le comme celui de 31. de Savoie sur les Alpes, avec

comte d'Harcourt . i /-.i , » i -n •

battus devant SCS dcux capitalcs de Cnambery et de iunn, —

Lérida. , . ...

(1614 et 1646.. n ayant plus de souverain propre, mais jouissant d'une ancienne et vénérable indépendance. L'activité politique n'était pas également répartie sur les deux versants de la chaîne : le RoussiUon, plus passif, n'essaya pas de secouer le joug castillan alors que les Philippe d'Autriche enlevaient aux provinces « de la couronne d'Aragon » leurs antiques privilèges; la Catalogne se leva tout entière pour défendre ses lois et se donna au roi très chrétien. Au nom de son maître, Richelieu accepta la donation : les Catalans lui otTraient sur les bords de la Méditerranée, aux bouches de l'Èbre, ce (ju'il avait vainement cherché sur la côte de Biscaye, le moyen de frapper le roi catholique sur la terre d'Espagne. Quel coup porté aux Habsbourg ! quel gage pour la paix !

Tant qu'il vécut, la France tint parole aux « Trois Bras ' » ; les revers ne le troublèrent pas. Tarragone perdue par Espenaii, manquce par

1. C'était le nom des États de Catalogne. Le 19 septembre 1641, Louis XIII accepta et signa les resolutions de

Sourdis, quand déjà ce peuple mobile « commençait à se ranger d'intention du côté des plus forts ^ » , le cardinal relève les courages, constitue le gouvernement du principal, expédie navires et soldats, écarte les chefs médiocres et malheureux. Au brillant Armand de Brézé. la flotte; à La Motte- Houdancourt, l'armée; la conquête du Roussillon semblait assurer le succès de nos armes en Catalogne. Tout à coup l'impulsion s'arrête : Louis XIII et son ministre avaient disparu.

Grâce aux moyens rassemblés par le défunt cardinal, La Motte poursuivit ses succès pendant dix-huit mois. Quand ses ressources furent épuisées faute de renouvellement, il ne put empêcher le roi catholique de rentrer dans Lérida'. Mazarin s'en prit à ce brave homme et le tint quatre ans

celle assemblée, qui devaient faire partie du serment de ses successeurs A. C.

I. Le Plessis-Besançon à M. le Prince, 8 septembre 1641- A. C.

t. Le Plessis-Besanron fut le premier agent français accrédité à Barcelone (1640;. Espenan passa le Pertlius avec un gros détachement pour soutenir les insurgés; il se laissa enfermer et prendre dans Tarragone. L'année suivante, l'arclievêque de Bordeaux n'ayant pu se maintenir avec ses vaisseaux devant cette place, La Motte-Houdancourt (voir t. III, p. àoo) et sa petite armée restèrent en grand péril; mais au mois de mars 1 642, La Motte, avec six cents clievaux, eut l'audace d'attaquer une colonne de deux mille six cents chevaux et quinze cents hommes de pied dirigée de Tarragone sur le Roussillon

enfermé à Pierre-Encise. Le comte d'Harcom't^ amène quelcjues renforts; selon son habitude, il pousse droit aux ennemis, gagne la bataille de Llorens, dégage Flix, reprend Balaguer (1645). La confiance reparaît, mais ne dure guère. Incapable d'étudier, de voir par lui-même, ne doutant de rien, Harcourt s'est peint en quelques mots : « Au bout de quinze jours j'avais compris les affaires de Catalogne. Il n'est pas besoin de beaucoup de grec ni de latin pour gouverner la province, ni des histoires du temps de Gharlemagne'. » Rentré à Barcelone, le vice-roi donne sa confiance aux flatteurs, à de bas familiers qu'il veut gorger à tout prix; les intrigants qui encombrent Barcelone ont sondé le vide de son esprit; la con-

en trois jours, tout fut tué ou pris; cette glorieuse action se termina près Yillefranche de Panades. — Le 7 octobre 1642, le marquis de Leganes, venant d'Aragon, ayant fait jonction avec le marquis de Mortara sorti de T-arragone , ils attaquèrent La Motte posté sous Lérida; après un gros combat fort disputé, l'armée d'Espagne rentra en Aragon avec de grandes pertes. — En février 1643, nouvelle victoire de La Motte, qui reçoit en récompense le duché de Cardonne. Grand armement espagnol à la fin de l'année; le maréchal déjoue les entreprises des ennemis; mais au mois de mai 1644. don Felipe de Silva s'empare de Lérida et Philippe IV y fit son entrée quelques jours plus tard.

i. Henri de Lorraine, né en 1601, mort en 1666 (voir t. IV,

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