M. le Prince à Mazarin; 3 septembre 1647. A. C
nemi, (}ui y rassemblait son armée ; c'était menacer Saragosse, prendre pied en Aragon et peut-être émouvoir ce grand royaume ; mais, une fois engagé dans ce « désert » où les Espagnols hésitaient à maintenir leurs troupes % comment y vivre? et le terrible problème de toute guerre en Espagne reparaissait insoluble. C'est au dessein de Lérida que s'arrêta M. le Prince.
, ,. .Le début fut beau. Le 8 mai, M. le Prince con-
Invostissemont '
Lérda ''u mai ^^^rait à Barceloue avec les chefs d'escadre, ordonnant des démonstrations vers Tarragone; le H, il était devant Lérida : « Nous avons faict une diligence estrange, car nous partîmes de Cervère le 10 et fûmes le lendemain icy avec nostre cavalerie au point du jour; Tinfanterie y arriva à trois heures après midi, quoiqu'il lui fallût passer la Xoguère" en croupe, les neiges l'ayant rendue trop grande pour la traverser à pied. » Cette diligence ferma les portes de Lérida « à cinq cents hommes de pied et deux cents chevaux qui, sortis
1. Los Hesiertos rie Fraga no son cnpaces para snslenlar esercilos (Don Luis do Haro au marquis de los Balbazes, 18 juin 1647. A. C).
2. La Noi^uera Ribagorzana. — Les troupes françaises avaient dû remonter au nord de Ceivera jusqu'à lialaguer pour trouver un pont sur la Sogre; ensuite elles traversèrent la Noguera à gué pour s'arrêter devant Lérida, qui est sur la rive droite de la Sègre. (Distance, 56 kilomètres.)
le jour auparavant », l'ureMl rejctés sur Fraga. La place se trouvant ainsi investie et Tarmée étal)lie au delà de la Sègre, la coniniunication directe avec (^ervera fut assurée, un pont jeté sur la rivière ^ Comme pour faire revivre les tableaux tracés par Lucain et César, une crue subite enleva le pont peu de jours après (24 mai) ; on eut grand'peine à le rétablir. Toujours guidé par ses souvenirs, se rappelant le rôle que les hauteurs à l'ouest de la ville avaient joué dans les premières manœuvres du dictateur, Condé voulait attaquer d'abord un ouvrage isolé, le fort Garden ; mais le temps et les moyens manquaient pour étendre ainsi les opérations. 11 résolut de s'attacher au château même de Lérida et de l'aborder au nord par deux attaques accolées, l'une ayant pour point de mire la tour de la « Seu » qui domine la falaise, l'autre dirigée un peu plus bas, vers la porte Saint-Martin, là où les murailles de la citadelle rejoignent celles de la ville'. L'obstacle était formidable. Confiant dans la dextérité
'l. « Le pont de la Sègre ne faict que d'estre achevé. » (M. le Prince à Mazarin, 14 mai. A. C.)
2. Ce plan, inspire, dit-on, par La Valliére, qui avait longtemps étudié les lieux, a été l'objet de quelques critiques. Dans les deux sièges mémorables que le succès a couronnés, en 1707 et 1810, la tranchée a éié ouverte devant le front est de la place, et la prise de la ville a précédé l'attaque du château. Les circonstances étaient différentes.
154 LES PRIiNCES DE CONDÉ.
de ses mineurs, comptant bien tirer parti des anfractuosités du rocher et de la raideur même de l'escarpement pour cheminer à couvert. JM. le Prince espérait pouvoir, par la concentration des efforts, devancer l'armée extérieure et frapper un coup décisif avant le retour des chaleurs et de la fièvi'e.
Ouverture L'assiégp n'attendit pas l'ouverture de la tranchée
de la tranchée, „ . ^ ti ^ i i i
•2-; mai. pour taire connaître son humeur. Il troubla par de
Les violons „, . iwii- i
decchampagae» Irequcntes sorties 1 établissement des quartiers, de Brito. C'étaient ceux que le comte d'Harcourt avait occupés l'année précédente; trop disséminés, ils convenaient mieux à un blocus qu'à un siège; mais la commodité de les trouver retranchés et la raison d'hygiène firent écarter les autres considérations. Tout était difficile, et si, à l'exemple de M. le Prince, la noblesse et la bourgeoisie de Barcelone n'avaient pas prêté leurs chevaux et mulets, on n'aurait pu réunir les approvisionnements de siège. Enfin, le 27 mai, on mit pioche en terre. La tradition rapporte que « Champagne », montant la premièi'e garde, entra dans la tranchée comme on va à la noce. L'issue du siège a donné à cet épisode, plus ou moins authentique, des violons ^ une
1. U n'en est pas question dans le journal historique du r^'giment. — On connaît plusieurs exemples de l'emploi des violons dans les siècles. Écoutons Brantôme : Bonnivet est
LOUIS il DE BOURBON. 155
valeur particulière. Faut-il \ voir une fanfaronnade? N'était-ce pas plutôt une galanterie de 31. le Prince prêtant ses « petits violons » au plus illustre corps de l'armée, comme il aurait fait pour un de ses amis? ou bien un usage de ce régiment, qui avait son organisation particulière, ses privilèges^ peutêtre ses ménétriers ?
Don Gregorio Brito ne fut pas longtemps en retard de bravade. A peine eut-il pris quelques oITiciers, qu'il les renvoya à Condé avec ses complim.ents; il regrettait qu'un si grand prince exposât ainsi sa vie devant une méchante place ; si S. A.
assiégé dans Santhia ; tout le temps d'un grand assaut quil repoussa, « il Gt jouer sa bande de violons deriiére le rempart, soubz quel son, et des tambours et trompettes, tout le monde tressaillait de joye, comme s'ilz fussent estez en une salle de bal ». — Rappelons encore les cornemuses accompagnant sur le champ de bataille les célèbres régiments écossais, et le modeste « biniou » de nos matelots bretons, qui a si souvent mêlé ses note- criardes au tonnerre du combat naval.
I. En certaines circonstances, le corps d'otEciers de « Champagne » correspondait directement avec le Roi. rsous avons déjà parlé plusieurs fois de ce régiment si fortement trempé par Arnauld « du fort » (voir t. 111, p. 139;. toujours cité comme un modèle de fermeté et de discipline. Le mestre-de-camp, d'Origny. venait d'être tué devant Lérida (1646 ; il était alors suppléé par le lieutenant-colonel, La Mothe-Yedel, qui conserva plusieurs années le commandement du corps. C'est ce dernier, qui, vivement pressé dans Miradoux en 1632 et sommé de se rendre, répondit simplement : Je suis du régiment de Champagne. >•
pouvait lui faire savoir en quel lieu elle se tiendrait, il empêcherait qu'on ne tirât de ce côté. Le parlementaire était accompagné d'un petit nègre et d'une provision de sorbets et de citrons, présent qui fut souvent renouvelé. Telle est la version accréditée, bien que, selon Bussy, ce soit M. le Prince qui ait envoyé au gouverneur de Lérida, sur sa demande, deux mulets chargés de neige ^ Quoi qu'il en soit de ce détail, la modestie et la courtoisie du gouverneur de Lérida sont aussi acceptées par la légende que la vanité frivole du général français faisant ouvrir la tranchée au bruit des violons. Le succès tient une grande place dans le jugement des hommes; supposons le siège réussi, la galanterie de Brito devenait fanfaronnade, et alors que de lazzi pour son nègre et ses sorbets ! Siège C'était d'ailleurs un très vaillant homme que le
gouverneur de Lérida; souvent à la tête des sorties, il fut blessé trois fois durant le siège".
de Lérida.
1 . Selon la relation espagnole, l'échange de communications » ntre Condé et le gouverneur eut lieu à propos des balles envoyées de la place et que les Français disaient empoisonnées. Brito répondit que les balles dont il se servait lui avaient été envoyées de Biscaye par le roi son maître et n'avaient été mises dans aucun bain particulier; il s'arrangerait pour en avoir d"aulres ajustées au goût de S. A.
i. Tout courtois qu'il voulait paraître, Brito n"était pas tendre. En 1646, il avait expulsé de la place quantité de femmes et d'enfants, qu'il repoussa ensuite à coups de canon;
Portugais, il ne voulait qu'un royaume dans la péninsule ibérique; n'ayant pas suivi ses compatriotes dans le mouvement qui venait de porter le duc de Bragance au trône de Lisbonne, il avait à cœur de ramener la Catalogne sous l'autorité du roi calholique. La population de la ville était animée du môme esprit ; elle avait impatiemment supporté l'occupation française, et, dès que les troupes espagnoles reparurent en 16ii, elle seconda leurs elTorts par ses insurrections. La garnison était nombreuse * et aguerrie. Gouverneur, officiers, soldats, habitants, un peu émus par le renom de celui qui les attaquait, étonnés par la brusquerie et l'audace de ces attaques menées presque à ciel ouvert-, troublés en somme dans la confiance que leur inspirait le succès de l'année
Harcourt eut pitié de ces misérables et les recueill.t. — Hdmilton {Mémoires du chevalier de Gramoni] prétend que le gouverneur àî Lérida eut maille à partir avec l'Inquisition; nous n'avons trouvé aiJeurs aucune trace de cet incident. Ce qui est certain, c'est que don Gregorio, récompensé de ses premiers su<:cès par une commanderie importante, fut nommé, après sa défense de 1647, général d'artillerie, et prit part en cette qualité à la campagne de 4 6*;^.