THÉODORE DE BEZE AU ROI DE NAVARRE (MÊME SUJET
Mars (?) 15S8.
Sire,
A grand pêne à vray dire se pourroyt jamais inventer acte plus exécrable que celuy qui a esté exécuté si abominablement contre feu Monseigneur le prince de Condé, puisqu'il a ainsi pieu à Dieu, et l'autre si malheureux entrepris contre Vostre Maiesté, et destourné par la singulière bonté de celuy contre lequel rien ne vault, ny cautelle, ny violence. Mais il n'y a rien si meschant de soy dont les vrais enfans de Dieu ne puissent et ne doibvent faire leur profit. Nous avons donc premièrement à apprendre par ces choses si estranges que vray ment Dieu est grandement courroucé contre nous, puisqu'il a lasché si avant la bride à l'esprit homicide, et par conséquent qu'il est plus besoin que jamais de penser à une bonne et vraye conversion, de peur que, ny pensant de plus près, é luy continuant de frapper, la maladie ne se rende du tout irrémédiable. En second lieu, ce qu'il a pieu à Dieu, qui pouvoit priver son Église de touts les deux, nous en laisser un et mesme le principal, nous donne très-iuste occasion d'espérer de plus en plus en sa trèsgrande miséricorde, nous montrant que la meschanceté de ses ennemys estant venue au comble, son jugement n'est pas loing de leur teste. Mais, oultre tout cela, Sire, ceci vous doibt bien advertir, avec tant d'autres expériences que Dieu vous a faict voir en peu d'années en tant de personnes de toutes qualités et en tant de sortes, que vous soyez tant plus songneux de vous conserver à la pauvre France, à l'Eglise du Seigneur é à vous-mesme, comme nous en prions et en prierons le Seigneur assiduellement. A cela ie suis contrainct d'adiouster, cognoissant à quoy vous pourroyt amener quelque sinistre conseil é vostre clémence é bonté naturelle, que, vos ennemis ayant bien osé, par une impudence é meschanceté du tout désespérée, semer le bruit que cest acte si détestable estoit pro-
cédé de vous, vous ne pouvez ni debvez nullement flesclùren ce faict, sans faire une brescho irréparable à vostre réputation, mais au contraire en poursuyvre le iugement et l'exécution, qui ferme la bouche à ces détestables calomniateurs devant Dieu et devant les hommes. Au reste, me remettant à vous déclarer en quelle disposition se trouvent vos bons alliés et amis sur celuy que vous y avés employé dernièrement pour s'en enquérir, et qui n'a faulte ne de fidélité, ne de diligence, ne de bon iugement pour savoir ce qui en est, é vous en bien esclaircir, ie vous diray seulement un mot, Sire, duquel je respondray tousiours devant Dieu quant à ma conscience, et devant les hommes quant aux raisons sur lesquelles ie me fonde, et en quoi ie supplie très-humblement Vostre Maiesté me vouloir croire, quoy qu'on vous ait ou escrit ou dit, ou qu'on vous dyse cy-après, sinon que Testât du monde changé du tout : qui est en somme ciu'autant que vous debvez craindre et vous garder à estre réduict à l'extrémité, laquelle vos ennemis vous pourchassent, qui est de vous voir destitué de touts amis par le dehors é en mauvais mesnage par dedans, vous entreteniez par tous moyens avec Monseigneur le duc Casimir toute bonne é sincère intelligence, et que par mesme moyen l'union mutuelle se continue mviolablement entre les églises françoises et estrangères de nostre confession. Sans lequel lien ainsi réciprocque, je supplie très-humblement Vostre Maiesté d'estre persuadée qu'il est comme impossible que vous tiriez aide quelconque des estrangers, ni mesme que vous conserviez vostre réputation en son entier, comme au contraire, entretenant ce lien, é pour cesteffect employant des serviteurs lesquels, avec la fidélité et diligence telles qu'il vous faut vravment recognoistre en ceux que vous v avez employez, ayant une humeur qui se puisse un peu mieux, mais toutesfois en bonne prudence, accommoder au naturel de la nation, pour en tirer dextrement ce qu'on en désire, vous en devez espérer trop meilleurs effeets que par cy-devant, pourveu qu'on s'aide
de son costé, ainsi que la nécessité le requiert, et ainsi que j'estime que Yostre Maiesté aura entendu d'ailleurs plus à plein. Vous serez aussi adverty, s'il vous plaist, qu'il y a desja quelque temps qu'un bruict sourd a couru d'un abouchement se debvant faire en personne é en Poictou de Sa Maiesté avec vous, ce qui se reconferme maintenant depuis ces derniers mouvements survenus à Paris, le tout forgé, comme présupposent vos serviteurs, par vos ennemys désespérés, é ce à deux fins, à sçavoir d'un costé pour vous rendre odieux é mettre en soupçon, non-seulement envers les églises, mais aussi envers vos amis estrangers, auquels, du temps mesmes que les ambassadeurs estoyent à Paris, un certain malheureux aposté vouloit faire accroire que vous aviez intelligence secrette avec Sa Maiesté pour la ruine des églises, et d'aultre costé, tout au contraire, pour faire de plus en plus accroire aux catholiques que Sa Maiesté s'entend avec les hérétiques, ou que, si ce n'est le Roy, pour le moins ce sont ses conseillers qui le possèdent, auxquels pour cette occasion ils disent et escrivent que le zèle de leur religion et de la conservation de l'Estat, é non aulcune ambition ou mauvaise intention, les contraint de s'opposer. Je laisse à part ceux qui imaginent et se persuadent que tout ce qui s'est passé jusques ici entre le Roy et la Ligue, et mesme ce remuement de Paris, n'estoit qu'une feinte pour vous attraper ; ce qui me semble, de ma part, n'estre m vrai ni vraysemblable. Quoi qu'il en soit, Sire, vous voyez quels filets vous sont tendus de toutes parts. Ayez au contraire l'œil ouvert de toute costés, et cognoissant par tant d'expériences à quelles gens vous avez à faire, tenez pour suspectes les promesses les plus avantageuses, é ne souffrez que ny vostre bonté, ny le désir d'une bonne paix (laquelle Dieu nous doint sur toutes choses!), servent de piège pour vous enlacer, tenant tousiours, quoy qu'il en soit, votre personne en bonne seurté, et notamment, cas advenant que vous soyez solicité de conférer en personne, prenez bien garde à la façon, é mieux que ne fit le feu conné-
table de Sainct-Paul, ainsi que Philippe do Commine le récite. Bref, Sire, retenant touiours le très-iuste fondement de la (I fense en laquelle vous avez esté contrainct et forcé de vous mettre, é demeurant es vrayes, sainctes et très-pertinentes responses par vous faictes é tant de fois réitérées sur le poinct de la Religion, opposez à la violence et puissance de toute vos ennemis la force du Tout-Puissant, et à leurs cautèles la grande providence de nostre Dieu, que vous avez tant de fois expérimentée; aux difficultés et comme impossibilités que vous prévoyez, et auxquelles peul-estre vous vous verrez réduict, l'assistance de celui qui peut et veut tout pour les siens, faict les grandez choses par les petites, et ne faict en rien mieux apparoir sa force qu'en la débilité des siens, quand Dieu leur faict la grâce d'attendre leur secours d'en haut, comme vous l'avez visiblement essayé il n'y a pas longtemps. Et surtout, pour ce que ceste tempête a desjà longtemps duré et ne se void encore apparence de la fin, il est requis, Sire, que vous considériés en vous-mesmes que, si Dieu a réglé le cours des iours, des mois é des ans, à plus forte raison il a borné l'espreuve des siens, qui luy sont trop plus prétieux que le ciel ny la terre, et dont luy-mesmes tient en sa main la iuste mesure. Adioustez à cela, Sire, que c'est au bout de la carrière, é non au commencement ny au milieu, que se trouve le prix de la iouste é ceste couronne incorruptible que Dieu vous a préparée spécialement, comme il lui a pieu vous choisir pour estre son bras é sa main en ce monde pour ceste heure, a l'advancement de sa gloire et conservation de ses pauvres affligés, lequel ie supplie de tout mon cœur, Sire, vous en faire la grâce, é, vous accompagnant en tout et partout de son S'-Esprit, conserver la Maiesté en laquelle il luy a pieu vous eslever en toute saincte prospérité.
Yostre très-humble et très-obéissant serviteur, Théodore de Besze.
(Original. Bibliothèque de Genève, Lettres deThéodore de Bèze.t. C.WII.)