LE ROI DE NAVARRE A BLZE (SUR LA MORT DU PRINCE DE CONDÉ
Mars 1588
Monsr de Besze, il vous faut que je vous dye que de lontans je n'ay esté tellement contrysté et afflygé en mon âme que je suys de la perte publyque et particuh ère que j'ay fête de feu mon cousin Monsr le Prynce. Mais surtout j'ay un extrême déplésyr de la fason de sa mort, laquelle j'ay de tant plus en horreur et exécratyon quelle est domestyque et sans semblable exemple en toutes ses cyrconstances. Je n'oublye rien pour
avérer ce fayt. Mais un page de Madame la Princesse, nommé Belcastel, en est pryncipal ynstrument, lequel s'est sauvé dans Poytiers, et pour le recouvrer j'ay dépesché vers le Roy, espérant qu'il n'approuvera telles voyes abomynables, et qu'il le fera amener en ce lieu de Saynt-Jan, pour pouvoyr myeux avérer le fet et ynstruyre le procès que je leur fays fère. Au mesnie temps il y avoit vynt-quattre hommes dépeschés en ces cartyers pour espyer l'occasyon de me tuer. Il y en a ue quy se déguysoyt en jantylhomme fryson, à quy le cueur favllyt aiusy qu'il me présentoit une requeste à Nérac, et, le jour mesme ayant esté prys, il a tout confessé, ainsy que vous verrez par la copye de la déposytyon, que j'envoye à M. de la Noue. Il faut bien dire que nous sommes en un mysérable tans et que Dieu est byen courroucé contre nous, puysque ce syècle produyt de tels monstres, lesquels, faysans mestyer d'assassynas et empoysonnemens, et en estans auteurs, veulent estre estimés jans d'honneur et de vertu. Je say qu'yls ne peuvent rien fère contre moy, sy ce n'est avec la volonté et par la permission de Dieu , lequel , malgré tous les efors de Satan et de l'Antechryst, délyvrera son Églyse quoy qu'yl tarde; s'yl ne se veult servyr de moy en cela, il a assés d'autres moyens, mays, cependant qu'il me donnera la vye, je l'employray et tous mes moyens pour son servyce. Je me recommande à vos bonnes pryères, comme aussy jevouspryed'avanser nos afères. Sy nous sommes un peu aydés, nous vous assurons de fère quelques bons efets et veyles, non-seulement à ce royaume, mays à toute la crestyenté. Je prye Dieu vous vouloyr conserver pour le bien de son Églyse. A Dyeu, Monsr de Besze : c'est
Vostre plus afectyonné amy à jamais,
Henry.
A Mons. de Besze.
(Original autographe. Bibliothèque de Gotha, Mss., vol. 40ô, p. 502. Inédit.