D'Aubigné
parcourt, il dit à La Rochefoucauld, son beaufrère1, qui marchait auprès de lui : « Mon oncle a fait un pas de clerc; enfin, le vin est tiré, il faut le boire. » Mais, à la vue de l'ennemi, son âme guerrière étouffa ces passagères émotions. D'un rapide coup d'oeil, il embrasse le champ de bataille. Il voit le corps de l'amiral réduit de moitié et rejeté sur la dernière, sur la moins forte des trois positions qu'il aurait pu défendre dans cette matinée. Devant lui, l'armée royale se présente déjà nombreuse sur le plateau; ses rangs grossissent à chaque instant; son artillerie va la rejoindre. Guise conduit sa droite et cherche à se jeter entre les collines et la gauche des réformés, découverte par l'échec de Châtellier. Du côté de Triac, Puyvault et Soubise, jaloux de réparer leur faute de la nuit, se maintiennent encore dans les haies et derrière la chaussée de l'étang; mais ils n'ont avec eux que les débris de l'infanterie et des douze cornettes, qui combattent depuis plusieurs heures, et une attaque formidable les menace : devant leur front, Montpensier a joint des troupes fraîches
1 . François IIIe du nom, comte de la Rochefoucauld et de Roucv. (Voyez la note I de la p. 1 00, tome Ier.) Il fut tué à Paris au massacre de la Saint-Barthélémy. Sa veuve étant morte au mois de novembre de la même année 1572, ce fut son neveu, Henri, prince de Condé, qui nomma le tuteur de ses enfants mineurs.
aux escadrons fatigués de Martigues, aux arquebusiers de Brissac, aux reîtres du Rhingrave ; leur flanc est menacé par le centre catholique, où Monsieur se trouve en personne, et que dirige Tavannes.
Condé n'amenait ni un fantassin ni un canon, n arrive sur ie
champ do bataille
De toute la « bataille », il n'avait avec lui qu'une avec trois cents
chevaux; il a une
ou deux compagnies d'ordonnance et quelques sei- jambe brisée.
Il lance l'amiral
gneurs et gentilshommes qui l'accompagnaient, sursagauche
et charge le contre
en tout trois cents chevaux. Il n'a ni le temps de Monsieur. d'attendre ses autres troupes ni le loisir de se retirer : encore quelques minutes, et il va être enveloppé de toutes parts. Aussi, à peine arrivé, il prescrit à Coligny de pousser au duc de Guise avec toute sa cavalerie. Pour lui, il va dégager sa droite et combattre la colonne profonde du duc d'Anjou. Il demande ses armes. Comme on lui présentait son casque, le cheval de La Rochefoucauld lui brisa d'une ruade un os de la jambe; déjà il s'était froissé un bras dans une chute. Domptant la douleur, il se retourne vers les gens d'armes, et, montrant tantôt ses membres meurtris, tantôt la devise : « Doux le péril pour Christ et la patrie », que sa cornette faisait flotter au vent : « Voici, noblesse françoise, s'écrie-t-il , voici le moment désiré! Souvenez-vous en quel état Louis de Bourbon entre au combat pour Christ et la pa-
La droite des
trie1! » Puis, baissant la tête, il donne avec ses trois cents chevaux aux huit cents lances de Monsieur.
Une charge qu'il conduisait était irrésistible :
détogée^coijny tous les escadrons qu'il rencontre sont renversés,
aprÏÏdtéroSs et le désordre fut tel un moment parmi les catho-
cst enfouie, pris liques, que beaucoup d'entre eux crurent la jour-
et assassiné. n£e per(juei ^jajs chaque succès affaiblit le héros
de cette victoire éphémère : de nouvelles réserves lui sont opposées et déjà ses flancs sont découverts. L'amiral a complètement échoué dans son mouvement ; sa cornette est prise, sa troupe rompue, lui-même est en fuite. D'autre part, Soubise, en voyant le prince s'engager, avait volé auprès de lui avec ses cavaliers ; par là , il avait dégarni la chaussée de l'étang. Montpensier la force, et, tandis qu'il débusque l'infanterie, les reîtres, qui l'ont suivi, prennent de revers l'escadron de Gondé. Le prince a son cheval tué sous lui ; au milieu du tumulte, empêché par ses blessures, il ne peut en remonter un autre. Malgré tout, ses vaillants compagnons ne l'abandonnent pas ; les gentilshommes du Poitou se distinguent par leurs prouesses. Soubise et douze d'entre eux sont pris couverts de blessures; plus de cinquante autres
4 D'Aubigné.
sont tués; un vieillard, nommé la Vergue, qui avait amené vingt-cinq fils ou neveux, reste sur la place avec quinze des siens, « tous en un monceau ' » . Demeuré presque seul, adossé à un arbre, un genou en terre, et privé de l'usage d'une jambe, Condé se défend encore; mais ses forces l'abandonnent, lorsqu'il aperçoit deux gentilshommes catholiques auxquels il avait rendu service, Saint-Jean et d'Argence. Il les appelle, lève la visière de son casque, et leur tend ses gantelets. Les deux cavaliers mettent pied à terre et jurent de risquer leur vie pour sauver la sienne; d'autres se joignent à eux et s'empressent d'assister le glorieux captif.
Cependant la cavalerie royale continue la poursuite : les compagnies passent successivement auprès du groupe qui s'est formé autour de Condé. Bientôt celui-ci aperçoit les manteaux rouges des gardes de Monsieur. Il les montre du doigt; d'Argence le comprend : « Cachez-vous la figure, lui crie-t-il. — Ah! d'Argence, d'Argence, réplique le prince, tu ne me sauveras pas. » Puis, comme César, se couvrant le visage, il attendit la mort : l'infortuné ne connaissait que trop bien le caractère perfide du duc d'Anjou, la haine dont il le pour-