‹ Histoire des princes de Condé pendant les 16e et 17e sièclesChapitre 25 sur 131 · Celle qui, eu 1581, épou&a le duc de Joyeuse · texte numérisé non relu

Celle qui, eu 1581, épou&a le duc de Joyeuse

seul ». Il espérait « que Leurs Majestez le remettroient en son gouvernement, et s'en remettoit à elles pour le regard des biens ». Du reste, il était toujours prêt « à monter à cheval pour exécuter les commandements de Leurs Majestez » 1. Bien que le ton de ces réponses témoignât de l'attachement du prince à la religion protestante, il y perçait cependant une aigreur contre Navarre et un désir de s'accommoder, qui donnèrent quelques espérances. On le surveilla moins; on renouvela les promesses. Catherine croyait être certaine de réussir, lorsqu'au moment où elle recevait de lui la lettre la plus rassurante, elle apprit tout à coup qu'il était maître de la Fère. Parti de Saint-Jeand'Angely sous un déguisement, il avait traversé Paris sans être découvert, et s'était emparé de cette place à l'aide d'un stratagème habile (29 novembre 1579).

Quoique préparé avec secret et adresse, quoique exécuté avec résolution, ce coup de main n'était pas une heureuse entreprise. Condé quittait la

4. Lettre autographe à la Reine mère, datée de Saint-Jean, 13 novembre \ 579. (Archives de Condé.) C'est cette lettre qui dut arriver à la cour avec la nouvelle du coup de main de la Fère; mais elle ne doit guère différer de celles qui l'avaient précédée, et que nous n'avons pas. Nous avons reproduit quelques passages de c;xlle-ci, parce qu'ds expriment bien la na'.ure do la négociation. (Voyez Pièces et Documents, n° IX.)

Saintonge, où il comptait de nombreux amis, où il pouvait trouver d'abondantes ressources, pour s'établir dans une ville forte, il est vrai, mais isolée au milieu d'un pays hostile, sans moyens d'y établir son autorité ou d'y soutenir la lutte, sans communications avec les provinces affectionnées au parti : il pensait sans doute qu'après avoir pris pied en Picardie, il obtiendrait de la faiblesse et de l'impuissance du Roi ce qu'il ne pouvait espérer de sa loyauté; c'était ainsi qu'avait commencé son établissement en Saintonge trois ans plus tôt. En effet, le Roi parut d'abord agréer les assurances pacifiques que le prince de Condé lui adressait, et se borna à le blâmer, non pas de s'être saisi d'une place dans le gouvernement dont il était titulaire, mais d'avoir traversé Paris sans le venir saluer. Le jeune prince de Conti fut chargé d'aller porter ces bonnes paroles à son frère, et la Reine mère vint jusqu'à Ghauny dans l'espoir de pouvoir nouer quelque intrigue avec ce dernier; mais elle s'aperçut bientôt que Condé était toujours le même, et ne voulait entendre à rien.

Cet état de choses dura quelques mois. On lais- « Guerre

des amoureux.

sait le prince tranquille dans sa conquête; mais il condé.

^ . forcé de fuir,

n'exerçait aucun pouvoir en dehors de la Fère : il demande

du secours dans

dut se contenter d'augmenter les fortifications de les

Pays-Bas,

cette place et d'en compléter la garnison. Bientôt <m Angleterre, en

Allemagne, d'ailleurs, la guerre recommença dans le Midi : le

Son traité avec le , n ,.

palatin. moment était venu ou, aux termes des conventions, le roi de Navarre devait rendre les places de sûreté qui lui avaient été accordées. Gomme il ne pouvait le faire sans se perdre, il se plaignit que le traité de Nérac n'avait pas été exécuté, et prit subitement les armes (avril 4580) . Cette levée de boucliers fut mal comprise et sévèrement jugée, même parmi les protestants, toujours pleins de défiance pour l'aîné des Bourbons : on n'y voulut voir que le résultat d'une intrigue galante, et le nom de « guerre des amoureux » lui resta. La Rochelle, le Languedoc refusèrent de suivre le mouvement; la Noue le blâma, et Gondé, qui n'avait rien su d'avance, s'en plaignit amèrement. Le renouvellement des hostilités, qu'il aurait bien dû prévoir, ruinait tous ses projets d'établissement en Picardie : sans armée, sans argent, il ne pouvait s'y maintenir. Aussi, après une tentative infructueuse pour obtenir l'assistance d'Elisabeth1, il quitta la Fère (mai 4580), et, ne pouvant ou ne voulant pas rejoindre son cousin, il passa la frontière. A la nouvelle de son départ, le Roi lança contre lui une déclaration, qui fut enregistrée le 3 juin, et, tandis que Biron entrait en Gascogne

'1. Condé à Burleigh, 12 avril '1580. (Voyez Pièces et Docur menls, n° X.)

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et Mayenne en Dauphiné, une troisième armée marcha contre la Fère, sous les ordres du maréchal de Matignon.

Ainsi engagé dans la lutte et voulant la continuer pour son compte, Gondé avait plus que jamais besoin de l'assistance étrangère. Reprenant le rôle peu digne qu'il avait déjà accepté une première fois, il se chargea de négocier en personne avec ceux de qui il croyait pouvoir espérer quelque appui. Il s'adressa d'abord aux insurgés des Pays-Bas, qui étaient, comme on sait, en armes depuis longtemps. Mais ceux-ci étaient aux prises avec les plus grandes difficultés : l'administration habile du duc de Parme avait détaché les catho* liques des protestants, séparé la Belgique de la Hollande; les villes et provinces qui formaient l'union d'Utrecht devaient lutter à la fois contre les Espagnols et les Wallons : elles avaient grand besoin de secours, loin d'en pouvoir donner. Gondé ne fit donc à Anvers qu'un séjour de courte durée, et gagna l'Angleterre, pour y porter lui-même des sollicitations si souvent renouvelées. 11 ne réussit pas davantage : toute l'attention d'Elisabeth était fixée sur les Pays-Bas. La « guerre des amoureux », qui ne lui permettait plus de compter sur le concours de la France, dérangeait toutes ses combinaisons et lui déplaisait fort; aussi Condé

n'en put-il rien tirer. 11 repassa la mer, et courut auprès de Jean-Casimir, qu'il savait toujours disposé à prêter son armée aux protestants français ; mais il avait aussi appris par expérience à quel prix ce prince vendait son concours. Cette fois, afin d'être plus sûr du payement, le Palatin demanda, avant de remuer un homme, à être mis en possession des salines lucratives du Languedoc, de la place d'Aigues-Mortes et du fort de Pecquais. Condé promit tout, et, dans son impatience de satisfaire son avide allié, il partit en toute hâte pour faire exécuter lui-même les engagements qu'il venait de prendre. La mauvaise fortune qui le poursuivait toujours le traversa encore cette fois. Dépouillé par des brigands comme il passait près de Genève, il dut se sauver à pied, presque nu, à travers les montagnes, et arriva ainsi en Dauphiné chez Lesdiguières, qui lui donna des chevaux et des habits pour passer en Languedoc. 11 ost forcé Les protestants de cette province se montrèrent de SUdbeFieixrailé l)lus jaloux que lui de la richesse nationale et de (uosè'rrïtion8s°,; l'intégrité du territoire : tout en consentant à le reavec Navarre et connaftre pour leur chef, ils refusèrent de ratifier les SuS!™*" les promesses qu'il avait faites à l'électeur palatin. Condé dut renoncer à l'armée allemande et tenta de conquérir pour son compte les Cévennes et le Vivarais. Mais la guerre cessait partout : la Fère

avait capitulé; Mayenne avait pacifié le Dauphiné, et le roi de Navarre venait de signer le traité de Fleix (26 novembre 1580). Gondé refusa d'abord d'y adhérer, et récrimina hautement contre son cousin ; ses plaintes trouvèrent de l'écho. A la Rochelle, à Genève, on avait reproché au roi de Navarre d'avoir pris les armes pour des motifs qui semblaient frivoles; on ne le blâma pas moins pour les avoir prématurément déposées. Au contraire, on savait gré à Condé d'avoir fait bon marché de sa dignité personnelle, d'avoir préféré les intérêts de « la cause » à ceux de la France, et Navarre, écrivant à Bèze, dut se justifier d'avoir conclu la paix sans consulter son cousin1. Cependant, malgré leurs préférences et en dépit de leurs préjugés, les protestants, même les plus exaltés, ne pouvaient se faire illusion sur la situation respective des deux princes. Soit comme négociateur, soit comme chef de parti, Condé n'avait eu aucun succès : il avait perdu ses places; il n'avait pas amené un soldat. Navarre, au contraire, disposait d'une petite armée; il était obéi dans ses Etats héréditaires, dans une grande partie de la Guyenne, et le traité de Fleix lui laissait la

'I. « Quant à inondit cousin, je n'avois oy de ses nouvelles depuis son retour d'Angleterre, et estois incertain du lieu de son séjour. » (Le roi de Navarre à Bèze, fin de novembre 4 580.

possession des villes qui avaient fait l'objet de la guerre. Gondé n'avait eu qu'une bonne chance durant sa tournée dans les cours protestantes. En revenant d'Angleterre , il s'était trouvé à Gand comme les Espagnols attaquaient cette place, et il avait pris part à la défense, combattant « des premiers, une pique à la main ». Son courage personnel fut remarqué. Mais, dans le même temps, le roi de Navarre donnait une bien autre preuve de sa « vertu guerrière ». Par la prise de Cahors1 (mai 1580), il s'était placé au premier rang parmi les meilleurs capitaines de son temps, et, quand il sortit vainqueur, « tout sang et poudre »2, de cette terrible lutte de quatre jours, pendant laquelle il avait tout prévu, tout dirigé, il était devenu un objet d'admiration pour les siens et de terreur pour ses ennemis3. Désormais le premier rang lui

4. « ... Surprise honorable sur toutes celles de ce siècle., où la vertu et l'honneur guerrière du roi de Navarre commença à se desnouer. » (D'Aubigné.) — C'est à la prise de Cahors que la pièce d'artifice connue sous le nom de pétard fut employée pour la première fois.

2. «... Je ne me despouilleray pas, combien que je sois tout sang et pouldre.... » Le roi de Navarre à madame de Eatz, 31 mai 4580.

3. In questa impresa diede grandissima meraviglia a ciascuno l'animo intrepido del ré di Navarra : che havendo nsll' altre sue operazioni dato saggio di grande vivacità, in questa. con molto spavento de nemici e grand' ammirazione

appartenait sans partage, et Condé ne tarda pas à reconnaître qu'une rivalité ouverte était impossible. Le vicomte de Turenne ayant été envoyé en Languedoc pour y faire exécuter l'édit, le prince, après une courte entrevue avec ce seigneur, quitta la province, où il ne voulait pas voir publier la paix malgré lui, il s'en alla enfin trouver son cousin, qui l'accueillit cordialement1.

La rupture n'avait jamais été publique, la réconciliation ne fut jamais complète. Pendant les quatre années de paix anarchique qui suivirent le

de suoi, si fece conoscere per cosi bravo e féroce combattitore. (Davila.)

1 . Selon d'Aubigné, l'entrevue eut lieu à Cadillac (26 kilom. S.-E. de Bordeaux); selon Turenne (Mémoires), à Montauban. Le roi de Navarre séjourna plusieurs fois à Cadillac, dans les mois de janvier, février et mars 1581 (Comptes manuscrits de la dépense ordinaire die roi de Navarre, cités par M. Berger de Xivrey dans l'itinéraire qu'il donne à la fin du second volume des Lettres missives;. Il fut à Montauban dans le mois de mai, et il résulte d'une de ses lettres (22 mai) qu'il y vit le prince de Condé. Enfin nous lisons, dans le Journal des guerres de Castres par Faurin [Pièces fugitives, publiées par le marquis d'Aubais, t. II) : « Le 9e avril au soir (4584), Henri de Bourbon, prince de Condé, allant trouver le roi de Navarre..., arriva à Castres...; il y resta jusqu'au mercredi L2e, après dîner, qu'il en partit pour aller à Puilaurens... » Il est donc certain que les deux princes eurent plusieurs entrevues entre le milieu du mois de mars et la fin de mai 1581 , et il est vraisemblable que Condé aura d'abord été en Guyenne faire la première visite au roi de Navarre.

traité de Fleix, les deux princes échangèrent de courtoises visites, et dans toutes les circonstances importantes, à la surprise de Mont- de-Marsan (novembre 1583) comme à l'assemblée générale des Églises réformées de France (15S/i),les documents contemporains1 font figurer Con dé le premier dans la suite du roi de Navarre. Mais, soit de Saint- Jean-d'Angely, où il résidait habituellement, soit de différentes villes du Languedoc, où il faisait de fréquents voyages, appelé, disait-il, par le recouvrement de certaines créances sur les receveurs de la couronne, il entretenait une correspondance suivie avec Genève 2 et des relations constantes avec les ministres de la Rochelle, comme avec les plus turbulents des réformés du Midi. Il restait leur instrument et leur organe, et, par son inquiétude calculée, son opposition sourde, causait de continuels embarras à son cousin. Celui-ci cependant était

1. Lettres missives de Henri IV, avril 1581, février 1582, novembre 1 583. — Mémoires du président de Thou. — Faurin, Journal des guerres de Castres. — Charbonnières, Journal des guerres de Béziers. — Histoire de la guerre civile du Languedoc.

2. Les archives de Genève contiennent vingt et une lettres originales adressées par ce prince aux seigneurs de Genève, depuis le 2 août 4574 jusqu'au 25 mars 1584; plusieurs de ces lettres ont pour objet de réclamer des visites de Bèze; quelquesunes sont de simples assurances d'affection et dévouement Nous en publions une. (Pièces et Documents, n° XI.)

sur ses gardes : il déjoua toutes ces menées. Ses visites au prince, le soin qu'il prenait de l'appeler souvent près de lui, tout en témoignant de sa déférence pour le favori « des Eglises », lui donnaient aussi le moyen de l'observer et de le contenir. Par sa fermeté, sa vigilance et sa modération, il put en même temps se défendre contre les entreprises de ses adversaires, et neutraliser le mauvais vouloir qu'il rencontrait autour de lui. La vie de Henri IV (« car on peut déjà l'appeler ainsi, puisque ce nom est si célèbre et si cher, et qu'il est devenu un nom propre1 »), la vie de Henri IV fut une lutte continuelle : il lui fallut tout conquérir, tout jusqu'aux sympathies et à l'appui de son propre parti. Mais ce qui distinguait ce grand esprit entre tous les autres, c'était sa rare aptitude à user à propos, suivant les circonstances, de ses facultés si puissantes et si diverses : guerrier et politique tour à tour, rivalisant de finesse avec les plus rusés, d'audace avec les plus téméraires, de prudence avec les plus sages, et toujours loyal quoique toujours habile, aujourd'hui, comme il le dit luimême, « c'est par patience et cheminer droit qu'il vaincra les enfants de ce siècle »2.

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